‹ Histoire des Chevaliers MalteChapitre 1 sur 11 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Les Hospitaliers qui setoient réfugiés dans Fisle ' ' ' " de Chypre , incertains de leur destinée, sans biens , v Jukrs. sans maisons, dépouillés de tout, et la plupart 1291. chargés de blessures, se regardoient, dans cette terre étrangère, comme dans un exil: tous se reprochoient d'avoir survécu à leurs confrères : 1 espérance même, la dernière ressource des Inalheureux, leur manquoit; et la mort, qui emportoit, tous, les jours, cpielquun des plus blessés, venoit trop tard au gré de leurs désirs. Dans une si grande désolation/ le Grand-

Jf:.\n ns

2 HISTOIRE DE LORDRE

Maître, pour éviter lentière extiQCtion de soa vTllieÎis. Ordre dans le Levant, fit une citation générale pourrappeller, auprès de lui, les Hospitaliers qui étoient dispersés dans la plupart des provinces de la Chrétienté. Ils avoient ordre de se rendre à Limisso, où ce Grand-Maître, par la même citation , avoit convoqué un chapitre général pour y délibérer, dans une si triste conjoncture , sur le parti que la religion devoit prendre au sujet de son établissement.

A peine ces ordres furent-ils arrivés en Europe , qu'on vit tous les chevaliers en mouvement : tous quittèrent avec zèle leur patrie, leurs commanderies, ou les maisons de leurs parens; nulle excuse sur le défaut d'argent ou de santé ; personne n'eut recours à ces indignes prétextes. Les vieux, comme les jeunes, accourent le long des côtes de la mer; les ports en sont remplis, et tous cherchent , avec un égal empressement , les occasions de s'embarquer. Ceux qui partent les premiers, s'estiment les plus heureux ; et, malgré l'éloignement des lieux d'où ils partaient, on les vit arriver bientôt les uns après les autres dans les ports de Chypre.

L'isle de Chypre , dont nous aurons lieu de parler encore plusieurs fois dans cet ouvrage, l'une des plus considérables des isles Asiatiques, est située dans la Mer Carpatienne , vers le fond de la Mer Méditerranée, devant les côtes de la Pamphilie et de la Cilicie', qu'on nomme à présent la Caramanie. Le golfe Issique, appelle par

le^ Italiens GoIfo-di-Laïazzo , la baie;ae du côté , de rOrient ; la Mer d'Egypte au midi , celle de Villiem. Pamphilie vers TOccideot ; et cette isle, si célèbre, n est guères à plus de quarante lieues de la Palestine.

Des tyrans particuliers s'en Brent les premiers souverains; les rôîs d'Egypte y établirent leur domination ; ils en furent dépossédés par les Romains , les tyrans de presque tout le Monde cdtmu ; les Orecs succédèrent aUx Romains. L'isle de Chypre faisoit partie de l'empire de Gonstantinople: les Arabes Mahométajis ^ sous 1& règne du calife Otman, et l'empire d'Héraclius, s'en rendirent Ifes maîtres; les Grecs y établirent, depuis, leur autorité. Richard-cœur-de-lion, roi d'Angleterre, à son passage pour la 'Terre-Sainte, s'en empara, et la prit sur Isaac Comnène, qui, de gouverneur, setoitérigé en souverain; et on peut se souvenir que nous avons rapporté que ce prince Anglois la vendit d'abord aux Templiers, dont l'Ordre étoit alors aussi riche et aussi puissant que beaucoup de souverains; mais que des différends entre l'église Grecque et l'église Latine, ayant excité des séditions cou* tinuelles , ils avoient cédé leurs droits à Guy de Lusignàn (i)«

(i) LUîstoîre de» royaumes de Jérusalem, Chypre et Arménie, par le P. Êltenne de Lusignan, ï6o4« — Assises et bons usages du royaume àe Jérusalem^ par Jean F. Ibeltn , eomtc de Japha et d'A$caloo«

4 HISTOIRE DE l'ORDRE

-; Oa ne peut se dispenser d'ajouter ici que Celtie

Jean de , , • . i

ViLLiERs. couronne passa, depuis, successivement, sur m tète d'Amaulry, son frère, qui la laissa à Hugues I, son fils, pçre de. Henry I, son successeur. Celui-ci fut père de Hugues II , qui mourut jeune et sans enfans; un autre Hugues, son cousin germain, et issu de ces braves Norniands qui s etoient emparés sur les Sarrasins de la Calabre , de la Fouille et dé Tisle de Sicile , et dont le père avoit épousé la sœur de Henry, fut mis sur le trône; et, pour se rendre plus agréable aux Gbypriots , prit le surnom de Lusignan.

Jean , son fils, fut héritier de la couronne, et la laissa à Henry II, qui venoit de recevoir les Hospitaliers et les Templiers dans son islé.

Tel étoit letat de Fisle de Chypre , lorsque, par les citations du Grand-Maitre , envoyées dans toute la Chrétienté, on y apprit la prise de la ville de Saint-Jean-d'Acre par les infidèles, lexpulsîon entière des Chrétiens de la Palestine , et les pertes presque irréparables que les Hospitaliers et les Templiers avoient faites à la défense de cette place.

Le Pape Nicolas IV étoit alors sur la chaire de (Saint -Pierre. Ce pontife, en apprenant de si tristes nouvelles, en parut consterné ; il dépêcha des courriers de tous côtés pour en faire part aux princes Chrétiens. Par son ordre et de leur consentement, on tint différens conciles provinciaux pour délibérer sur les moyens les plus prompts et les plus efficaces de recouvrer la

Terre-Sainte (i); et chaque métropolitain lui "J""' — envoya ensuite le résultat de leurs assemblées. VauEiii,

On voit dans les relations et les actes de ces conciles, que la plupart des avis se réduisirent à prier le P^pe d'interposer ses bons offices auprès des souverains de la Chrétienté , qui étoient en guerre les uns contre les autres, pour les engager à terminer leurs différends par une paix solide et durable, ou du moins par une longue trêve qui les mît en état d unir leurs forces , et de tourner leurs armes , de concert , contre les infidèles. On marquoit, en particulier, à ce pontife, qu'il devoit sur-tout exhorter Philippe-ie- Bel, qui étoit alors sur le trône de France, et le plus puissant roi de la Chrétienté , à se rendre le chef d'une si sainte entreprise ; qu'il falloit en mêmetems renouveller les défenses des conciles de Latran et de Lyon, de porter des armes aux infidèles (2). Enfin , comme l'expérience faisoit craindre que l'antipathie né se renouvellât entre les Hospitaliers et les Templiers, on proposoit an Pape d'unir ces deux Ordres militaires, de n'en faire qu'un même corps , et sous le même chef (3) ; et que , pour éviter les cabales et les brigues, si ordinaires dans les élections, ce Grande Maître n^ fût plus choisi par les suffrages de ses confrères ; mais qu'en cas de vacance , le Pape seul et ses successeurs fussent en droit de nom-^ mer eux-mêmes ce supérieur.

Ci) Conc. gén. t. 11, pag. i36i. — (2) Raioaldi, àd ann. 1291. n° aa. — (3) Idem ibid. n. 29 et 3o.

6 HISTOIRE DÉ l'ordre

• ', Le souverain pontife, en ^conséquence de ces

Viui£B8. diiFérens avis, dépêcha aussitôt des légats. et des nonces à la plupart des princes d'Occident pour les porter à terminer promptement leurs guerres particulières , et à lever cet obstacle qui empèchoit une croisade générale. Il fit représenter, en particulier, a Pfailippe-le-Bel , que les autres souverains de TEurope avoient les yeux arrêté» sur lui pour se régler sur sa conduite; et quie, s'il prenoit la croix , il de voit être persuadé que ces princes , à son exemfple , se croiseroicnt ; et quWtre le mérite d'une si sainte entreprise^ il aiiroit la gloire de se voir comme le roi des rois , ^t à la tête de la plupart des souverains de la Chrétienté.

Mais ce prince , d'un esprit solide , et peu en prise à ces' sortes d'adulations , crut que les soins qu'il devoit au gouvernement de son État , étoîen t ses premiers devoirs. Le Pape n'en ayant pas reçu de réponse conforme à ses espérances, lui récrivit que , si les affaires de son royaume le retenoient nécessairement en Europe, il ne pouvoit au moins se dispenser, pour fournir aux frais de l'armement, de rendre les sommes que Philippe m, son père, avoit levées sur le clergé de son royaume, sous prétexte dune pareille croisade, mais qui n'a voit point eu d'exécution. IjC silence que les historiens ont gardé au sujet de cette seconde lettre , fait assez connoltre qu'elle n'eut point de succès. , Le souverain pontife ne se contenta pas d'agir

auprès des princes de son obédience , et qui — — écoient dans la communion de 1 église Romaine, villifj;»* Comme, dans ce projet dune nouvelle ligue, il s'âgissoit du recouvrement des saints lieux, également révères de tous les chrétiens Gi*ecs et Latins, et de l'une et de l'antre communion, il en écrivit à Aodronic Paléolognc, empereur de Gonstantinople , à Jean Comnène, empereur de Trébisonde , aux rois d'Arménie , d'Ibérie et de Géorgie , quoiqu'ils fussent schismatiques , et qu'ils suivissent le rit Grec (i).

Le Pape, pour susciter de nouveaux ennemis aux Sarrasins, porta ses vues jusques dans le fond de la Perse ; et, ayant appris qu'un Tartare descendu de Gengiskan, appelle Argon, quoi*que payen et idolâtre (2), n'avoit point d'éloigneAient pour les Chrétiens, il lui envoya en ambassade deux frères mineurs pour travailler à sa convei:*8Îon, et pour tâcher en même-tems de l'engager à porter ses armes dans cette partie de la Syrie, voisine de la Perse, pendant que les Chrétiens attaquer oient la Palestine (3). Mais les deux franciscains trouvèrent ce prince mort, dès l'année précédente.

Ce (ut à quoi se terminèrent alors tous Içs offices de ce Pape, qui, pendant le siège de Saint- Jean-d'Acre, n'avoit jamais voulu ccrntribuer, de ses propres fonds ,. au secours des assiégés. Les

(i)Du Gange, Famil. Bizant. pag. 192. — (2) VaUlingj B. 4 et 5. — (^) Batton, seigneoif de Ghurchî^ chtup. 45.

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"T ' mesures qu'il prit depuis., tant d ambassades , Vjllseus. qui av oient plus d éclat que de solidité, furent encore déconcertées par sa mort; et la difficulté dunir tant de princes de différentes religions, ou qui avoient des intérêts opposés ^ fit enfin échouer, sous son successeur, le projet dune croisade. Aucun prince ne prit Warmes; et tous lés Chrétiens d'Occident demeurèrent dans une triste indifférence pour le recouvrement de la Terre-Sainte. Il n'y eut que les Hospitaliers qui, pour déférer aux ordres du Grand-Maître, s'étoient déjà rendus à Limisso , dans l'isle de Chypre.

Ce Grand-Maître tint peu après un chapitre général. Depuis la fondation de l'Ordre, on n'avoit point encore vu une assemblée composée d un si grand nombre de chevaliers de différentes nations; tout l'Ordre étoit passé, pour ainsi dire, dans l'isle de Chypre. Le Grand-Maîtie parut dans l'assemblée avec une contenance triste, mais qui ne lui faisoit rien perdre de cet air de grandeur que donne la vertu, et que les plus grands malheurs ne peuvent abattre ; et adi'essant particulièrement la parole aux chevaliers qui venoient d'arriver d'Occident : « Votre dili- « gence à vous rendre à nos ordres, et le courage « dont vous paroissez animés , leur dit-il , me font « voir, malgré toutes nos pertes, qu'il y a en- « core au monde de véritables Hospitaliers, cai< pables de les réparer. Jérusalem , mes chers " frères, est tombée, comme vous sçavez, sous la

DES GHEVALIEBS DE MALTE. g

* tyrannie des infidèles; une puissance barbare, "^

a mais formidable, nous a forcés d'abandonner, Yilliers.

« pied-à-pied , la Terre-Sainte. Depuis plus d'un

« siècle, il a fallu livrer autant de combats que

« nous avons défendu de placés. Saint-Jean-

a d'Acre vient detre témoin de nos derniers ef-

« forts; et nous avons laissé ensevelis sous ses

«( ruines presque tous nos chevaliers C est à

« vous à les remplacer ; c'est dé votre valeur que

«nous attendons notre retour dans la Terre-

tt Sainte, et vous portez dans vos mains la vie,

« les biens et la liberté de vos frères, et sur-tout

«de tant de Chrétiens qui gémissent dans les

« ifers des infidèles. »

Les plus anciens commandeurs, au nom de l'assemblée , ne répondirent à un discours si touchant, que par une généreuse protestation de sacrifier leurs vies, pour délivrer la Terre-Sainte de la tyrannie des barbares ; et on voyoit coul^ des yeux des plus jeunes chevaliers des larmes de sang, et toutes brûlantes, que Timpatience de se venger des Sarrasins faisoit répandre à ' cette courageuse jeunesse. Mais, comme il falloit donner une forme constante à ce nouvel établissement, avant que de recommencer la (fuerre, on examina d abord dans quel endroit VOrdre fixeroit sa résidence.

Nous avons dit que le roi de Chypre leur avoit assigné , pour retraite , Limisso , ancienne ville , décorée d'un titre épiscopal, et située au côté oaéridional de l'isle. Mais des corsaires Arabes et

lO HtSTOIRE DE L ORDRE

Sarrasins lavoient ruinée dépufs long^tema. Ce ViiuEB». n etoit pin» alors qu un grand bourg, ouvert de tous côrés : on voyott seulement, au milieu, un château. assez fortifié, et assez garni d artillerie , pour empêcher labord et les descentes des corsaires. Quelques chevaliers, qui s'y trouvoient un peu trop à Ictroit , proposoient qu'on se retirât dans quelque port d'Italie ; mais le Grand-Maitre et les premiers de l'Ordre rejettèrent cet avis avec indignation. Us représentèrent que leur devoir et l'esprit de leur institut ne leur permettoient pas de s'éloigner du voisii^age de la Terre- Sainte, et qu'ils dévoient toujours être à portée de profiter des occasions qui se présenteroie^t, * d'y porter de noirveau leurs armes. Ce sentiment fut reçu avec un applaudissement général. Il s'en fit même un règlement, et comme un statut perpétuel. Quoique la religion n'eût pas, dans cette bourgade, des logemens suffisans, les pre* miîers soins du Grand-Maitre furent de pourvoir à celui des pauvres et des pèlerins : on reprit, peu d^ tems après, toutes les fonctions de l'hospitalité. A l'égard des chevaliers et des religieux militaires, il fut arrêté qu'on armeroit incessam- ?»ent les vai^eaux de l'Ordre, qui ayoient passé tes chevaliers, soit de la Palestine, ou de l'Europe dans l'isle de Chypre ; qu'ils s'en aerviroient pour escortm* les pèlerins, qui, nonobstant la perte de Jérusalem, ne laissoient pas de visiter les lieux s^nts, comme cela se pratiquoi^t avant Ja première croisade , en payant aux infidèles le

DES CnEVALIEBS DE MALTE. Il

tribut ordinaire qails exigeoient à lentrée de cette ville. Villijuis.

On ne fut pas lon{];-tems sans voir sortir, de diiïerens ports de Tisle, |^usieurs petits bâtimens de différentes gran(feurs, qui, dans les tems de passage , c est-à-dire , vers la fin des mois de mars et d août , s avançoient le long des côtes de l'Europe, pour y recueillir les pèlerins, et qui, par le même esprit de charité, les ramenoient dans leur patrie. Des corsaires infidèles, accoutumés à faire leur proye ordinaire de ces pèlerins , tombèrent sur ces premiers vaisseaux de la religion; mais ils y trouvèrent des défenseurs dont ils u Savaient pas encore éprouvé la valeur et la résistance. Plusieurs de ces armateurs furent enlevés par les Hospitaliers, qui revenoient souvent en Chypre avec des prises considérables. Ils sattachoiènt sur-tout aux vaisseaux du Soudan d'Égypie, lennemi déclaré des Hospitalier». Ces prises augmentèrent insensiblement les arme* mens de TOrdre; on bâtit depuis des galères; on construisit quelques vaisseaux; bientôt il sortit des escadres considérables des ports de Chypre ; et le pavillon de Saint-Jean, à la fin, se fit res-* pecter dans toutes ces mer&

Tel fut le conimencemeot des armemens ma-< ritimes dan« l'Ordre de Saint^ean de Jérusalem. La perte d'Acre, et la retraite forcée des Hospitaliers daos l'isle de Chypre, pour ne pas laisser languir leur courage , leur fit prendre le parti de Jâ mer; et je ne s(jais si les grands succès qu'ils y

i:» HISTOIRE DE L ORDRE

ont eus depuis quatre cents ans, et si ce nombre

Vallieas. infini de Chrétiens qu ils ont préservés d'un affreux esclavag[e, ou dont ils ont rompu les chatnés, ne dédommagent pas avantageusement cet Ordre de la perte de tant de chevaliers qui avoient péri à la défense de Sàint-Jean-d'Acre.

Melech-Seraph , ce Soudan d'Egypte qui en avoit fait la conquête, irrité des prises que les Hospitaliers faisoient sur ses sujets, et de voir renaître, pour ainsi dire, un Ordre qu'il croyoit avoir entièrement détruit, résolut d'en poursuivre les restes jusques dans l'isle de Chypre, et de les en chasser. Il arma une puissante flotte, chargée de troupes de débarquement; mais des guerres civiles qui survinrent dans ses États, l'y retinrent malgré lui, et la mort de ce prince, qui fut tué dans une bataille qu'il perdit contre des rebelles, délivra les Hospitaliers et les Templiers' des périls d'un siège, dans une place ouverte de tous côtés, et qui, si on en excepte le château, n'avoit point d'autres fortifications que le courage de ces chevaliers.

Le Grand-Maître, pour prévenir de pareils desseins de la part de Melech-Nazer , successeur de Seraph, demanda au roi de Chypre la permission de fortifier Limisso ; et il l'obtint sans peine, d'un prince à qui rien ne coûtoit que l'argent. Les Hospitaliers employèrent ce qu'ils en avoient, pour élever, du côté de la mer, quelques bastions de terre. Le Grand-Maître travailla, depuis, au rétablissement de la discipline régulière,

Je A 11 Dft

DES CHEYALIfiRS DE MALTE. l3

queTexercice continuel des armes, les combats,

les courses, et même le pillage et le butin, a voient vilùem.

fort affoiblie.

La plupart des chevaliers , enrichis des prises quils faisoient sur les infidèles, au lieu den porter le produit dans le trésor de TOrdre, suivant leur devoir, employ oient souvent, dans le luxe ^ ces biens qu ils s approprioient. Des riches étoffes qu'ils trouvoient dans leurs prises, ils com* mencèrent à s'habiller plus magnifiquement qu'il ne convenoit à des religieux. La délicatesse de leurs tables étoit égale à la richesse de leurs habits; la dépense quils faisoient en chevaux répondoit à cette profusion, et Fair dangereux d une isle que Taveugle gentilité avoit consacrée à Vénus, faisoit de fâcheuses impressions parmi la jeunesse de FOrdre.

On sapperçut bientôt que plusieurs Hospitaliers, pour soutenir une dépense si odieuse, s endettoient ; et ^ par un autre abus qui s etoit introduit dans les provinces eurdeçà de la mer, les prieurs, pendant les dernières guerres de la Terre-Sainte, s'étoient mis comme en possession de donner Thabit religieux et la croix à des novices, sans en examiner assez exactement la naissance et même la vocation : ce qui auroit bientôt avili un Ordre si illustre.

Pour réformer cet abus, on tint deux chapitres généraux. Dans le premier, il fut défendu à tout Hospitalier militaire d'avoir plus de trois chevaux de service pour sa personne , ni d'en

l4 HISTOIBE DE l'ordre

•'.' monter qui eussent des harnois enrichis d or ou

ViLUERs. d'argent; et, par une autre ordonnance, il fut expressément défendu aux prieurs de recevoir . aucun novice, sans une commission du Grand- Maître. Mais on excepta dp cette défense le bailliage des Espagnes, où l'Ordre auroit été bientôt détruit, si, pour remplacer les pertes qu'on y faisoit, touA les jours, contre les Maures du royaume de Grenade, il eût fallu, pour recevoir un nouveau chevalier, attendre un brevet et une permission du Grand-Maitre , dont la résidence étoit dans une contrée si éloignée, et qui même se pouvoit trouver alors en mer, et engagé dans quelque entreprise contre les infidèles.

Ce fîit dans le second chapitre général qu'on fit un règlement qui parut fort nécessaire par rapport aux dettes particulières que les chevaliers avoient laissées en mourant. Il fut ordonné qu'elles seroient acquittées de la vente de leurs ^ équipages; et que, si cette sorte de biens ne suf-^

fisoit pas , le reste du payement se prendroit sur les fonds que chaque chevalier auroit consacrés au service de la religion , en entrant dans l'Ordre , ou sur les donations particulières qu'on lui auroit faites, et dont il auroit joui, par usufruit, pendant sa vie : toqs règlemens qui supposent les abus dont nous venons de parler, et auxquels on tacha de remédier par des lois nouvelles.

Ce relâchement dans la discipline régulière avoit, en partie, sa source dans l'état où se trouvoit alors l'église universelle: il y avoit plus de

DES GHEYALIERS DE MALTE. l5

deux ans qu elle étoit privée de son chef visiUe. """ Les souverains pontifes avoient toujours con- viluehs. serve une inspection particulière sur la conduite des Hospitaliers. Pendant la vacance du Saint- Siège, on fut obligé de dissimuler des abus que les richesses introduisoient dans lOrdre. Enfin, les cardinaux qui, pendant vingt-sept mois, par une obstination peu édifiante, n avoient pu sac*corder sur le choix dun Pape, se déterminèrent enfin en faveur d'un reclus, appelle Pierre de Mourrhon^ recommandable par son éminente piété, et depuis fondateur d'une congrégation particulière de moines, connus sous le nom de célestins (i). Les cardinaux lui envoyèrent le dé* 5 juillet. cret de son élection , par Bérault de Goût , arche- '^*^' vèque de Lyon, qui fut accompagné par quatre autres députés, auxquels se joignit, de son mou* vement particulier, le cardinal Pierre Colonne. Ces députés trouvèrent ce saint religieux enfermé dans une cellule , bâtie sur le haut d'une mon-* tagne , proche dé la ville de Sulmone , dans le royaume de Naples , d'où il ne parloit que pas une petite fenêtre grillée , à tous ceux que 1 Codeur de^es vertus attiroit auprès de lui, et qui l'alloient consulter sur la conduite qu'il falloit tenir pour arriver plus sûrement à la perfection chrétienne. Les députés du conclave , à travers de cette grille, apperçurent un vénérable vieillard, âgé d'environ soixante-douze ans^ pâle,

(i) Bolland, toim; i5, pag. 4^6 et 429.

l6 HISTOIRE DE l'ORDRE

" ' exténué par des austérités continuelles , les che- ViLUERs. veux hérissés, une lon^e barbe négligée, et le$ yeux enflés des larmes qu il répandoit continuel lement dans .ses prières. L archevêque de Lyon , en lui présentant lacté de son élection , lui déclara qu il avoit été choisi , tout d une voix , dans le conclave, pour chef de l'église, et le conjura, au nom de Dieu, d acquiescer à sa vocation, et de donner un prompt consentement à un choix 'si nécessaire à la Chrétienté, depuis la longue vacance du Saint-Siège. Le saint homme se prosterna le front contre terre; et, après avoir demeuré un tems considérable en prières , il se releva; et craignant de> résister à la volonté de Dieu , il consentit à son élection : il fût depuis sacré à Aquila , ville de FAbruzze , sous le nom de Gélestin V.

Le nouveau Pape ne fut pas plutôt sur la chaire de Saint-Pierre, qu'il donna à l'Ordre de Saint -Jean des marques de son attention sur leur conduite. Il les exhorta, en dès termes également vifs et touchans, à se souvenir de la pro-fession religieuse qu'ils avoient embrassée, et des vœux solemnels qu'ils avoient prononcés au pied des autels. Pour joindre les secours temporels aux spirituels , ce saint pontife ayant appris que ces chevaliers avoient perdu , en défendant la Terre -Sainte, tous les biens que leur Ordre possédoit dans la Palestine , adresisa une bulle au Grand-Maître , par laquelle , en considération de ces pertes et de leurs services, il les

DES CHEVALIERS DE MALTE. ly

dispenspit de payer, à l'avenir, leur part de.cer-

taines contributions que les Papes, le collège vu-uîm^ des cardinaux, et les légats sur- tout exigeoient avec rigueur, et d'une manière purement arbitraire y 4^ns l'étendue de leur légation , souvent même aux dépens des ornemeas et des vases sacrés des églises. ^ .

Ce n'étoit pas le seul abus que Le Saint Paj^e eut bien voulu réformer; mais il y trouva tant d'obstacles, joijiits au peu de capacité qu il se se»toit pour le gouvernement, qu'il écouta volontiers les suggestions de certains cardinaux qui abusant de la délicatesse de S£i conscience, et dans Fespéranibe de reiapUr sa place, lui en exagéroient les obligations. et les dangers, On prétend même que le cardinal Gaétan qui y aâpiroit, n^épargna ni artifices, ni fourberies, pour persuader au saint Ijomme. qu'il devoit s^bdiquelf sa dignité ; et quil aposta même un scélérat qui, contrefaisant l'ange de lumière, lui ordonna, de la part de Dieu , et sous peine de damnation , de retourner dans sa cellule.

Célestin, homme jjimple, prit la voix d'un fourbe pour celle du ciel ; d'ailleurs , il aima mieux rentrer datis la condition, privée d'un moine, que de rester plus long-tems dans une dignité oii il ne lui étoit pas permis de faire le bien qu'il souhaitoit, et d'empêcher le mal qu'il ne pouvoit souffrir. Enfin, soit inspiration, soit dégoût pour une Cour ou la politique lemportoit alors sur les^ rnaximes de l'évangile , avec un

Av

l8 HISTOIRE DE L'ORDftE

courage qui â'avoit point encore. eu d exemple,

TauEM. ^* V^^ peut-être n'en aura jamais^ il proposa lui-même, et il fit son abdication en plein con^^ histoire (i). Le cardinal Gaétan, qui lui avoit procuré toutes les facilités possibles pour faire accepter sa démission , en recueillit le fruit dans le prochain conclave, et se vit, à la faveur de sa brigue, dans cette éminente place, et au comble de ses souhaits. Il prit le nom de Boniface VIII. Prélat sçavant en l'un et iautre droit, liabile dans le gouvernement et consommé dans les 'afïaires d'État ; mais d une ambition sans bornes , avare , vindicatif, même cruel , et qui , |>endant tout son pontificat, ne fut occupé que du projet chimérique d'unir l'un et l'autre glaive ; €t, àla laveur de l'autorité purement spirituelle,, dont il étoit revêtu, de s'attribuer, sous diffé- ^ rens prétextes , une domination temporelle sur les États de tous les princes î}farétiens: ambition dont »on prédécesseur fut la preniière victime.

(i) Ego Gelestinus papa quintus, motus ex legiiimis causis, id est, causa humilitatis , mêlions vitae^ et conscientiae illâesae , débilita te corporis, defectu scientiae et maligDÎtate populiy et infirmitate personae; et ut prseterîtae jCODSoIationis TÎtae possim reparare quietem , spontè ac libéré cedo papatui , et expresse renuntie loco, et dignitaii, oneri et honori, dans plenam et liberam facultatem ex nunc sacre cœtui cardinalium eligendi et providendi duntaxat canonicè universali ecclesiœ de pastore, Bos, tom, a, //^. I, pag. r, — Rdinald. ad ann, lagi ^ n9. 28.

DES GHEVALIEfiS D£ MALTE. «9

Gélestin , par son abdication ^ redevenu frère

Pierre de Mourrhon , se flattoit d avoir rompu villieks. tous ses engagemens , et recouvré sa liberté. Le saint homme n en vouloit faire d usage que pour le choix d un désert , où , incontiu à tonte la terre, il put achever le reste de ses jours; mais Boniface, craignant que, par un nouveau scrupule ^ il ne révoquât sa démission, le fit arrêter; et, pour reconnoitre les dispositions les plus secrette8 de son prisonnier, il robligea de se confesser à lui. Les déclarations les plus sincères du pieux reclus ne le rassurèrent point; on prétend que, pour se tirer tout-à-faît d'inquiétude, il le fit périr à force de mauvais traitemens. li lavoit fait enfermer, comme un criminel , dans un cachot affreux, et si petit, quil ny avoit pas asses de place pour y pouvoir mettre un méchant grabat. De barbares geôliers, qui le gardoient à vue , interrompoient son sommeil , sitôt qu il fermoit les yeux, pour prendre un peu de repos; par ce cruel artifice , on eut bientôt éteint le peu de vie qui lui restoit. Le Pape , par une con* duite si inhumaine, devint odieux à tous les gens de bien. Il courut alors d€ms le monde une espèce de prophétie , oii Ion faisoit dire a Cèles*»* tin, eti pât4ant de son successeur, et des four* beries dont il setoit servi pour parvenir à ia papauté: «Tues monté sur le trône de Saint- « Pierre en renard; tu régneras comme un lion, a et tu mourras comme un chien. » Mais il y a

bien de l'apparence que cette prédiction , comme

; — beaucoup d autres, ne fut inventée qu'après les

ViLLiEas. évènemens.

Quoiqu'il en soit, Boniface qui ne se croyoit , pas moins le successeur des Césars que de Saint- Pierre , ne fut pas plutôt en sa place , qu'il témoigna une prédilection particulière pour les Hospitaliers et pour les chevaliers du temple. Il nlgnoroit pas que ces deux Corps étoient composés au moins , pour la plupart, de gentilshommes et de braves guerriers; et il n'oublia ni gra- ** ces , ni bienfaits pour les attacher plus étroitement au Saint-Siège, et à ses propres intérêts. . Les Hospitaliers de Saint-Jean éprouvèrent les premiers les effets de sa protection. Les rois d!Angleterre et de Portugal, depuis la perte de la Terre-Sainte, ne prétend oient point que les Hospitaliers qui avoient des commanderies dans leurs États, en fissent sortir les revenus, et les envoyassent dans le Levant: prétentions d'un dangereux exemple, et qui pouvoient avoir des suites fâcheuses de la part des autres souverains de la Chrétienté.

Les deux rois, dont nous parlons, arrêtèrent même ces deniers qui furent mis en séquestre ; et, pour justifier leur conduite, ils publioientque * les commanderies de l'Ordre n'ayant été fondées dans leurs États par les rois, leurs prédécesseurs , ou par leurs sujets, que pour la défense de la Terre-Sâinte , on ne pouvoit, depuis que les infidèles s en étoient emparés , faire un plus digne usage du revenu de ces grands bénéfices , qu'en

DES^ CHEVALIEBS pE MALTE. :it

les employant en faveur des pauvres de chaque

nation , au lieu de faire passer cet argent dans villilrs. Tisle de Chypre , où il ne servoit qu a entretenir le luxe et les plaisirs des chevaliers de Saînt- Jean.

Mais ces reproches, qui n etoient peut-être pas sans fondement à 1 égard d un grand nomhre de commandeurs, ne firent aucune impression sur lesprit de Boniface. Ce pontife, qui ne connoissoit point d'autre manière de traiter avec les têtes couronnées, que celle de hauteur, ntenat^a ces deux princes des foudres de l'église , s'ils ne révoquoiént leurs ordonnances, il leur fit dire que les Hospitaliers cherchoient moins un asyle dans Tisle de Chypre, que la facilité, s'ils en trouvoient l'occasion, de recommencer la guert^, et de rentrer dans la Terre-Sainte ; qu'ils remplissoient même également les obligations dé leur état dans cette isle, comme dans la Palestine; qu'ils y tenoient un hôpital ouvert à tous les pauvres , et des vaisseaux dans les ports pour l'escorte et la sûreté des pèlerins ; et que cet Ordre militaire , si t^tile à l'église , étant sous la protection particulière des Papes, il ne pourroit pas^ se dispenser de se servir de l'autorité qu'il ne tenoit que de Dieu seul , contre les usurpateurs des biens consacrés à la défense de la Chrétienté. Les menaces de ce pontife , plus efr ficaces que ses raisons, firent plier les deux rois ; leurs ordonnances furent révoquées ^ et le se^ , questre levé.

?2 HISTOIRE DE l'ORDRE

Le Pape traita encore avec plus de hauteur

Jean DE i » . . ■ ^i ^

ViLLiEis. Henry de Lusig^nan , roi de Chypre. Ce prince , comme on le vient de voir, avoit donné retraite dans son isle aux Hospitaliers et aux Templiers ; mais, dans la crainte qu'ils ne s'y rendissent aussi puissans qu'ils l'avoient été dans la Palestine , il leur avoit défendu , par un édit solem-^ nel , d'y acquérir aucun fonds ; et le Pape , par complaisance pour ce monarque, avoit autorisé cet édit par des bulles particulière^- Le roi de Xhypre les avoit assujettis à une espèce de capi-' tation générale, dans laquelle le clergé de son royaume, et le corps de sa noblesse étoient compris comme le simple peuple. Le Pape en fut bientôt instruit ; il ne falloit à ce pontife que le moindre prétexte pour étendre son autorité ; ainsi il ne manqua pas d'éclater. Il traita cette imposition de pure entreprise sur les privilèges qu'il avoit plu au Saint-Siège d'accorder aux Ordres militaires; et il en écrivit au roi de Chypre en souverain, et dans les termes les plus fiers et les plus absolus.

« Nous ordonnons, lui dit-il, et nous voulons i« que cette taille , que le vulgaire appelle capita- « tion , et dont le nom est horrible et détestable , «soit absolument abolie, et que le roi ne la « puisse pas même imposer sur ses sujets parti- " culiers , sans permission du Saint-Siège. A l'éi< gard des autres tributs, nous en déclarons pa~ « reillement les frères Hospitaliers de Saint=Jean « de Jérusalem , et les frères de la milice du tem-

^ pie absolument affranchis (i). » Le Pape ajoute — — dans ses lettres, que, quoique le Samt-iSiège eût vilue!!$. autorisé par une bulle , Tëdit qui interdisoit toute acquisition aux religieux militaires , le roi ne devoit pas cependant interpréter ce consentement du Saint-Siège à la rigueur, et empêcher ces chevaliers d*agrandir du moins leurs clôtures, et d acheter des maisons voisines de leur maison principale , et nécessaires pour le logement d'un grand Ordre , qui , outre les pèlerins et les pauvres, entretenoit, en tout tems,un'^ corps de milice pour armer ses vaisseaux.

Ces lettres de Timpérieux pontife blessèrent Henry de Lusignan par lendroit le plus sensible aux princes, je veux dire, dans son autorité souveraine: et ce roi n oublia rien pour en faire sentir tout le poids aux religi^x militaires. Il déclara hautement quil t)e souffriroit point, au milieu de ses États , des gens qui se prétendoient ittdépendans de toute autre puissance quç de celle des Papes. Ainsi ses ministres, malgré la défense de Boniface, contraignoient les chevaliers à payer leur capltation ; et ce prince avare assujettit le clergé du royaume au même tribut. La noblesse nenfutpas exempte: et le peuple, qui paye ordinairement plus que les autres Ordres de FÉtat, et qui paye toujours le premier, se trouva le plus maltraité.

L avidité de ce prince excita ua mécontente-

(i) Rainald* ad ann. 1298.

^4 HISTOIRE DE l'oRDRE

ment général. Les Templiers, naturellement fiers VjLtiEus. et hautains, et qui, par le besoin que les rois de Jérusalem avoient eu de leurs secours , avoient acquis une espèce iFindépendance , irrités contre Henry, fomentoient le mécontentement de la nation,. qui, à la fin, dégénéra dans une révolte déclarée; Amaulry, prince titulaire de Tyr, et frère du roi, en étoit le chef muet. Ce prince ambitieux aspiroit à la couronne; et quand, par lui-même et par ses émissaires , il se fut as* sure des troupes et des habitans de la capitale , il leva le masque , se mit à la tête des rebelles , fit arrêter le roi ; et, pour éloigner ce prince des yeux du peuple , susceptible de compassion , et naturellement inconstant , il lenvoya chez Haiton ^ roi d'Arménie, dont il avoit épousé la sœur, qui confina ce ()rince infortuné dans un château situé dans les montagnes voisines de la Silicie. Amaulry fit ensuite déclarer le roi, son frère, ^ inhabile au gouvernement ; et il se disposoit à prendre sa couronne , lorsqu'un valet«de-chambre du roi détrôné , appelle Simonet , toujours fidèle à son premier maître , quoiqu'il eût passé au service de l'usurpateur , se prévalant des en* trees qu'il avoit dans son appartement , le poignarda dans son lit : ce qui causa une nouvelle révolution , et dans laquelle le roi Henry recouvra sa liberté et sa couronne. Le Grand - Mai tre des Hospitaliers ne prit point de part dans tous ces • mouvemens, et il mourut, peu- de tems après le retour du roi de Chypre dans ses États.

DÊSTCfîËVALlERS DE MALTE. 25

Les Hospitaliers mirent en sa place Odon de

PfNS, de la langue de Provence, orig^inaire dune DEPiva. Maison illustre, tirée en Catalogne, et dont la Maison dé Pins en Languedoc, qui porte les mêmes armes, prétend descendre (i). Odon de Pins étoit un chevalier très-âgé , rempli de piété , et reconnu pour exact observateur de la discipline régulière. Tant quil ne fut que simple particulier, tous ses confrères le crurent digne de la grande-maîtrise; mais, à peine fut-il parvenu à cette éminente dignité , qu'on s'apperçut qu'il lui manquoit beaucoup de qualités propres pour le gouvernement , sur-tout dans un Ordre dont les fonctions ne regardoient pas moins lexercicé des armes, que la prière et les œuvres de charité ; il croyoit, avoir rempli tous ses devoirs , quand il avoit passé les journées entières au pied des autels. Peut-être étoit-il plus déyot qu'il ne convenoit dans sa place; et peut-être aussi que ses religieux ne l'étoient pas autant qu ils dévoient l'être. De c^t excès d'amour pour la retraite, on vit naître une espèce de négligence pour tout ce qui regardoit les entreprises militaires.

Les chevaliers qui, après avoir perdu tous les biens qu'ils possédoient dans la Palestine, ne subsistoient presque plus que du gain qu'ils fai-

(i) Libro I. de la Coronica de la Religion de SàiDtrJuan , paj;. 127. — Dom Juan, Augustin de Funes en Valentia , pijg. 126. . .

26 HISTOIllB DE L ORIHiE

■ "soient par la courte, marmurèrent haatement

utPiHs. de son indifférenee pour les arcpiemens : la plu'* part en portèrent leurs plaintes au Pape, auqud ils demandèrent la permission clé le déposer. Bonifacta le voulut entendre sur les griefs de ses, religieux , et le cita à Rome. Odon , qui sçavoit mieux obéir que commander, se mit aussitôt en chemin; mais il mourut avant que d'avoir pu arriver dans cette capitale du monde Chrétien. Les Hospitaliers , en ayant reçu la nouvelle, lui CoiLL. donnèrent pour successeur , frère Guillaume ViLLARET ^^ ViLLARET , de la langue de Provence , grandprieur de Saint -Gilles, et qui étoit actuellement dans son prieuré. Ce seigneur avoit alors ui| frère aussi chevalier , et des premiers de l'Ordre (i) ; et le monastère des Hospitaliers de Saint- Jean de Fieux , en Quercy, étoit gouverné par Jourdaine de Villaret , leur sœur.

Quoique le nouveau Grand- Maître eut reçu les nouvelles» de son élection , il ne se pressa point de partir pour Tisle de Chypre; il voulut visiter, par lui-même, tous les prieurés des langues de Prollpence, d'Auvergne et de France; et, par de si dignes soins, il rétablit la discipline régulière qu il affermit encore par un chapitre qu il convoqua dans la commanderie de la Tronquière , membre dépendant du grand-prieuré de Saint-Gilles. Parmi plusieurs règlemens très-utiles qu'il y fit, ce fut dans ce chapitre qu'il soumit les

(i) Gosmog. de Bellefbredt. tom. 2 , pa^. x 1 16.

GVILL.

DES CHJEVALIEilS DE MALTE. 27

maisons Hospitalières de Beaulieu , de Martel et de Fietix , occupées par des dames religieuses de rOrdre, à la visité du grand-prieur de Saint-Gil- Villaret. les et de ses successeurs. La supérieure de Beau*» lieu est élective et perpétuelle , prend le tttre de grande-prieure, et porte la grande croix.

La maison de Belvet ou de Beaulieu , dans son origine, netoit quun hôpital fondé par les seigneurs de la Maison de Tbemines, vers Fan ' 1220, entre Figeac et Rocamadour, en faveur des pauvres et des pèlerins qui y passoient pour aller à la Térre-Sainte. En itiSg, un seigneur de Themines, appelle Guibert, et Aigline sa femme, donnèrent à TOrdre de Saint-Jean de Jérusa^ lem, cette maison avec tous les biens qui y étoient attachés (i). Cette donation fut acceptée, de la part de TOrdre, par frère Pierre Gérard^ commandeur des maisons de Quercy, et frère Feraud de Baras , grand-commandeur des maisons du côté de la mer, ainsi que porte le tttre de cette donation : ce qui se doit entendre apparemnaent de la première dignité de TOrdre après la grande^rnaitrise , et attachée , par préférence , à la langue de Provence. Ce fut dans le chapitre de la Tronquière que Guillaume de Villaret,

(i) L'ancienne maison de Themines, après être fondua successivement dans celles de Cardaillac et de Penne , est passée dans la maison de Laosière, d'où est sorti à la fia du seizième siède, Pons de Lausière Themines, chevalier des Ordres du roi , maréchal de France , sénéchal et gou« verneur de la province de Quercy.

28 HISTOIRE DE l'ORDRE

~ devenu Grand-Maître , donna l'habit et la croix

DE de rOrdre à plusieurs filles de qualité qui s e-

ViLLAEET. toient dévouées , dans cet hôpital , au service des pauvres; et il y établit pour prieure, Aigline de Themines, fille des fondateurs. Ce Grand- Maître soumit cette maison à la visite du grand- . prieur de Saint - Gilles ,. et fit plusieurs autres règlemens , auxquels Aigline et quatre autres . dames , députées de la communauté , et qui s etoient rendues à la Tronquièré, se soumirent: ce qui fut, depuis, ratifié dans une assemblée particulière de leur chapitre.

On ignore le tems de la fondation de la maison de Martel , située dans la ville de ce nom , et qui a porté long-tems celui d'hôpital de la vraye croix. A legard dune autre maison de l'Ordre, . appellée Fieux, Jourdaine de Villaret, sœur du Grand-Maître et de Foulques de Villaret, che-r valier de FOrdre , en étoit alors la première prieure, comme on le. peut voir dans le catalo-^ gue des supérieures de cette maison. Mais , comme elle a été depuis xéunie à celle de Beaulieu, BOUS ne nous y arrêterons pas; il suffit de remarquer que dans ces trois maisons, aussi-bien que dans celle de Toulouse, qui est dune fon-? dation moderne, et dans toutes celles de l'Ordre, en quelques contrées qu'elles fussent situées , là naissance des dames religieuses doit être trèsnoble , et qu'on exigeoit , à leur égard , les mêmes preuves que pour les cheValiers.

Leur habillement consistoit dans une robe de

drap ràu{][e, avec un manteau de drap noir, et ■ '

sur lequel on attachoit une croix de toile blan- de*" che à huit pointes : usage qui a varié en difFé- Villabst. • rentes provinces et en différens siècles, et dont nous rapporterons les motifs dans la suite de cette histoire.

Ce fut à la' fin de ce même siècle , et pendant le magistère de Guillaume de Villaret(r) , que le Pape Boniface VIII, considérant la perte que les chevaliers de Saint-Jean avoient faite de tous leurs biens dans la Palestine, unit, à la manse magistrale, la célèbre abbaye de la Sainte*Trinité de Venouse, dans le royaume deNaples,afin de mettre cet Ordre militaire en état de continuer ses armemens. Ce Pape, par sa bulle de Tan trois^ de son pontificat , déclare qu'il a été porté à supprimer ,les moines qui occupoient cette maison , à cause du dérèglement de leurs mœurs; et que, par une raison contraire, il a jugé à propos d en gratifier les Hospitaliers qui exposoient, tous les jours, leurs vies pour conserver celles des pèlerins, et leur assurer le chemin de la Terre-Sainte. Ce fut presque en même-tems, et par un pareil motif, que Henry, marquis de Hochberg, de la Maison de Bade, avant que à entrer dans l'Ordre des Templiers , donna aux Hospitaliers sa seigneurie de Heïterseïm , située proche Fribourg , et qui est à présent la résidence ordinaire des graùds- prieurs d'Allemagne. Cette

(i) In Ârch. Vatic. éx Regist. Bon. 8 , lom. a , foL 3o8.

3o HISTOIRE DE L'ORDRE

!■ I doDfifiop fiit confirmée, Yin|g;t ans après, par GtiLL. Henry ^gt Bodolphe, marcjuis de Hochbei^.

ViixAKET. Le Grand -^Mattre se rendit à Rome pour remercier le Pape de «es bienfaits ; et\ après avoir reçu éa bénédicflion , il en partit pour Tisle de Chypre, et arriva heureusement à Limisso, d&n» la maison chef-d^ordre. Il y étoit attendu avec impatience, non seuleinent par la prévention où Ion étoit de àa sagesse et de sa capacité dans le gouvernement , mais encore dans Fespérance que y par sa présence et par ses soins , ii donne*» roit un nouveau degré de chaleur au projet d'une ligue qu'on proposoit pour chasser les Sar-^ rdsins de la Terre^Sainte.

Gazan, fils d'Argun^ dont nous avons parlé, khan des Tartares Mogols, roi de Perse, et un i3oo. ^^^ descendans ou des successeurs de Gengiskan, étoit à la tête de cette ligue. Pachimère , historien Grec et contemporain, nous fait, de ce Tartare, un portrait qui est trop beau, s'il est fidèle, pour ne pas trouver ici sa place. « Quand «ce prince, dit cet historien, monta sur le « trône, il jctta les yeux sur l'histoire de Gyrus et « d'Alexandre le Grand , pour en tirer le modèle « de sa conduite. Il admiroit sur-tout les grandes «» qualités du vainqueur de Darius. Dans les ex-^ « péditions militaires , il se servoit volontiers des «Ybériens; et c'étoit, dit cet historien, autant « pour la piété sincère de cette nation , et pour « son attachement fidèle à la religion Chrétienne, « que pour le courage intrépide qu'ils faisoient

DES CHEVALIERS DE MALTE. 3r

« paroître dans les combats. Comme il sçavoit «( que la croix est le trophée des Chrétiens , il ia ns «mît au haut de ses Enseignes; et ce fut sous la ^i»-*^*'^"- « protection de ce signe de notre salut , qu il rem* u porta de célèbres victoires sur le Soudan d'Éw gypte. Il entra dans la Palestine ; et, pour grâce tifier les Ybériens qui étoient dans son arihée , « il attaqua la ville de Jérusalem : et peu s en fal- « lut qu'il ne délivrât le tombeau du Sauveur de «la tyrannie des infidèles. »

Il n y a personne qui , en lisant ce trait de rhistoire de Pachimère , ne se persuade que Ga- 2an étoit Chrétien (i). Mais tôtis les autres écri-^ vains de sa nation, Arabes, Persans, poëtes et historiens, soutiennent que ce prince étoit né payen et idolâtre , comtne la plupart des Tarta-» res de ce tems-là; quil se fit, depuis, Mahométan, pour saccot^moder à la religion du plus grand nombre de ses sujets , qui faisoient profession de cette secte ; et qu'à la cérémonie de la circoncision, il prit le nom de sultan Mahmoud. Lorigine de Terreur des historiens Chrétiens peut venir de ce que ce Tartare avoit épousé une princesse Chrétienne, dune rare beauté, fille de Livron ou Léon , roi d'Arménie ; et que ce prince , par complaisance pour la reine, sa femme, lui avoit laissé, dans le Palais, lexercice public de sa re- ligion : ce qui a pu faire croire aux missionnaires et aux voyageurs, que Gazan lui-même étoit

(i) Voyez la Bibliothèque Orientale; sur le mot Gazan.

32 HISTOIRE DE l'qBDRE

"^ Chrétien. Quoiqu'il en soit, quelque tems avant

DE la disgrâce arrivée à Henry, roi de Chypre , il ,

ViLLARET. s'^i^Qit formé une ligue entre ce prince Tartare , le roi d'Arménie , son beau -père et son voisin, le roi de Chypre , Amaulry de Lusignan , son frère , et les Ordres des Hospitaliers et des Templiers, qu'on regardoit, en Orient, comme la principale force et l'uniqUe ressource des Chrétiens.

Haïton, seigneur de Curchy, neveu, d'autres disent seulement parent du roi d'Arménie, témoin oculaire de ces guerres, nous en a laissé une relation assez exacte dans son histoire de Tartarie. C'est de cet auteur que nous apprenons, tous les avantages que les. princes ligués eurent sur les Sarrasins. Ils défirent d'abord Nazer, Soudan d'Egypte, et lui enlevèrent, après cette victoire, la célèbre ville de Damas, et, en-, suite, la meilleure partie de la Syrie. Les Hospitaliers , qui , dans cette ligue , n'avoient pqur objet que de chasser les infidèles de la Terre-. Sainte, y rentrèrent, sans obstacle, à la tète d!uu corps de cavalerie que Gazan leur don^a pour les soutenir. Us trouvèrent le pays ouvert, les villes, ou, pour mieux dire, de simples bourgades, sans fortifications; Jérusalem sans murailles, et sans habitans Chrétiens; personne, en apparence , qui s'opposât à leurs conquêtes ; mais ce qui en causoit la facilité, produisit, dans la, suite, l'impossibilité de s'y maintenir. Les Sarrasins^ après la prise de Saint-Jéan-d'Acre,ay oient

rasé les fortifications de toutes les places de la •"

Palestine ; en sorte que ce royaume n'ëtoit plus de qu un grand pays exposé à la domination du ^'"'^*'^^plus puissant , et de celui qui pouvoit tenir la campagne.

Lés Hospitaliers, charmés d'avoir pu pénétrer jusques dans la ville sainte, songeoient , pour s'y maintenir, à en relever les murailles. Mais le khan des Tartares ayant été obligé de repasser lïluphrate, de rentrer en Perse et de marcher , coiitre des .rebelles qui s'étoient prévalus de son absence, ce prince rappella de la Palestine les troupes qu'il avoit soumises aux ordres des Hospitaliers; et, après leur retraite, il n'y eut pas moyen , avec les seules forces de la religion , de tenir la campagne contre les armées des Sarrasins. En effet, leur Soudan rentra aussitôt dans la Palestine ; et , au bruit de sa rnarche , à la tête d un puissant corps de troupes , et sur les nouvelles qu'il s avançoit droit vers Jérusalem , les Hospitaliers, qui y étoient entrés en conque-? rans , furent obligés d'en sortir presque en pèlerins. • ^

Cependant Gazan ayant pacifié, assez promp- i3oï. tcment, les troubles qui s'étoient élevés, en son absence, dans la Perse, reprit ses premiers des-* seins contre le Soudan d'Egypte. L'habile Tartare, ' eu rétablissant les chrétiens Latins dans la Pa- ^ lestine, n avoit en vue que de s'en servir, dans la suite, comme d'une barrière, pour empêcher les Sarrasins d'Egypte d'avoir désormais aucune

34 HISTOIRE DE L'ORPRE

~ communication avec la Syrie. Mais , ayant recon»

DE nu, dans la campagne précédente, le peu de for- ViLLAnET. ç^^ jçg j.Qjg jç Chypre et d'Arménie , et que les

Ordres militaires ne pourroient pas résister seuls à la puissance du Soudan , il jugea bien que, pour chasser également les Sarrasins de la Syrie et de la Palestine, et afin que les Chrétiens se pussent maintenir dans ce dernier royaume, il falloit intéresser dans cette guerre les princes d'Occident, et attirer dans le Levant quelque croisade semblable à celle de Godefroy de Bouillon, qui les avoit chassés de la Palestine,

Tel fut le motif d'une célèbre ambassade qu'il envoya au Pape Boniface VIII , et qui passa depuis en France. Il est vrai qu'il y a des historiens qui attribuent cette négociation à Mahomet Gayateddin , appelle autrement Algiaptou , frère et successeur de Gazan. Les Persans , dans leur langue, nommoient ce dernier Chodabenda, c'est-à-dire, serviteur de Dieu. L'historien Haïton l'appelle Carbaganda ; il dît qu'il étoit né d'une mère Chrétienne ; qu'il avoit été l3aptisé et nommé Nicolas, mais qu'après la mort de sa mère, il se fit musulman. Quoiqu'il en soit de l'auteur de cette ambassade , celui qui en étoit chargé , étant arrivé à Rome , pria le Pape , de la part du khan, son nàaître, d'engager les plus puissans princes de sa communion à joindre une partie de leurs forces aux armées qu'il avoit sur pied, pour chasser, de concert, les Sarrasins de la Syrie et de Ta Palestine; et il offroit de

laisser aux chrétiens Latins la possession entière " "

de la Terre-Sainte. ne

Cet ambassadeur, pour faire mieux goûter ces VaLABtx. propositions , insinuoit adroitement que le khan ^ son maître, n'étoit pas éloig^né d embrasser la religion Chrétienne (i): artifice peut-être nouveau en cetems-là, et trop usé en celui-ci, mais qui sert au moins de preuve que ce prince étbit ou payen ou Malîométan. Malheureusement pour le succès dune si grande entreprise, le Pape étoit alors dans les plus violens accès dé cette haine implacable qu'il poirtoit à Philippele-Bel, roi de France, quil comparoit injurîeusement à Fidole de Bel, ou de Baal, pai* une allusion ridicule, et pleine d'ignorance de ce terme Phénicien. Le sujet de cette haine venoit de ce que Philippe refusoit hautetnent de reconnoître cet empire absolu et despotique que Boniface s attribuoit sur tous les États Chrétiens. Il convenoit, à la vérité , que les souverains dans leurs États étoient maitres du temporel ; mais il prétendoit avoir droit de connôltre des différends qui naissoient entre eux, sous prétexte quils'agissoit, disoit-il, de sçavoir s'ils pouvoient,

(i) Parisiis, ipsâ bebdomadâ Paschœ, venerunt ad re-

gem Franciae nuncii Tartarorùm diceiHes, qu6d si rex et

barones g;entes suas in terrœ sanctae subsidium destina-

rent, eorum dominus Tartarorùm rex Sarracenos tptis

TÎribus expugnaret, et t»m ipse quàm populus suus eRi-

cerentur libenti animo cbristiani. Contin, Chron, ad anff.

l3o3. — Spicil. tom ^ lï , pag. 609.

36 HISTOIRE DE LORDRE

' sans péché , faire la guerre en certaines conjonc- DE * tures. A la faveur de cette distinction captieuse , ViLLâ»KT, Iq nouveau casuiste vouloit attirer, à son tribunal, la coanoissance et le jugement absolu de tous leurs différends; et il menaçoit ceux qui refuseroient de s'y soumettre, de les excommunier, de mettre leurs États en interdit, et d'absoudre leurs sujets du serment de fidélité. G'étoît le chemin le plus .court pour parvenir à une monarchie universelle; malheureusement pour le succès de pareilles prétentions, ce, pontife se vit en tête, dans la personne de Philippe-le-Bel , un prince puissant, naturellement fier et impérieux, infiniment jaloux des droits de sa couronne, bien instruit de ceux des Papes, et qui, en leur rendant ce qui étoit dû au chef visible de l'église, soutenoit avec une fermeté invincible, que ces pontifes n'a voient, à l'égard des souverains de la Chrétienté, qu'une autorité purement spirituelle ; même que cette autorité n etoit que ministérielle , et qu'ils dévoient gouverner l'église de Jésus-Christ, suivant les canons des conciles généraux.

Boniface, irrité de trouver cet obstacle à l'établissement de sa chimère, avoit suscité, de tous côtés, des ennemis contre la France, et contre la personne même du roi. C'est à ce pontife qu'on attribue la révolte des Flamands , et la guerre des Anglois. Ainsi, pendant que ces ennemis déclarés attaquoient la frontière de ce royaume, le souverain pontife n'oublioit rien pour exciter

DES CHEVALIERS DE MAtTE. Sy

des séditions dans rintérieur de l'État, et même pour distraire les clergés séculier et régulier de hk lobéissance qu'ils dévoient à leur souverain. Villarrt.

Telle étoit la disposition de Boniface, lorsque l'ambassadeur du khan des Tartares arriva à Rome. L'impérieux pontife saisit, avec joye, ce prétexte de signaler son prétendu pouvoir sur la personne du roi et sur ses sujets. Dans les premières croisades , les Papes , à l'égard des souverains, ne s'étoient jamais servis que de la voye de prière et d'exhortation. Dans la suite , et quand ilis en trouvèrent l'occasion, pour se débarrasser des princes qui faisoient ombrage à4eur puissance, ils les y engagèrent par des motifs de pénitence, et quelquefois sous peine d'excommunication. Par ces menaces des foudres de leglise, ils se firent comme un droit de la papauté , d'exiler les plus grands princes en Orient , quoique toujours sous Ife prétexte de délivrer la Terre-Sainte de la domination des infidèles. Ce fut dans ces vues que Boniface dépêcha l'évêque de Pamiers au roi. Ge prélat, animé de l'esprit et de la fierté de son maître, parla moins, à ce prince , en ambassadeur et en ange de paix , que comme un hérault envoyé pour lui déclarer la ^guerre.

Il lui dit que l'intention du Pape étoit qu'il fît incessamment le voyage d'outre-mer à la tète de toutes les forces de la France, et qu'il joignît ses troupes à celles du roi de Perse, pour chasser les Sarrasins de la Syrie et de la Palestine. Boniface ,

38 HISTOIRE DE l'oRDRE

— — — — SOUS prétexte d'un motif si pieux , ne cherchoii DE qu a éloigner le roi de ses Etats pour pouvoir, en

Vii.i..iûET. gon absence, y établir sa prétendue puissance temporelle. Mais, outre que la fierté et l'insolence de son nonce, quoique^rançais , netoit que trop capable de lui faire rejetter les propositions du Pape , ce pontife avoit affaire à un prince infiniment jaloux, comme nous le venons de dire , des droits souverains de sa couronne ; très-éclairé sur ses véritables intérêts, naturellement ménager, et même si avide d'argent, qu'on a reproché à sa mémoire qu'il n'avoit pas toujourfeemployé des moyens justes pour en amasser. Et, bien loin d'être d'humeur de faire la dépense nécessaire pour une expédition de si long cours, on prétend qu'il manquoit même a]oxs de fonds poigr soutenir les guerres que le Pape lui avoit secrettement suscitées. On soupçonnoit encore Boniface de vouloir armer contre la France. Il couroit des bruits queies Templiers avoient offert leurs services à ce pontife, et qu'ils lui avoient même fourni deii sommes considérables pour commencer la guerre. Ainsi Philippe, bien loin de songer, dans une pareille conjonc- , ture, à s'éloigner de ses États, en fit sortir le nonce du Pape qui lui aîvoit parlé avec tant de hauteur et d'insolence; et, par sa retraite, Fambassadeur du khan, qui étoit venu exprès en France, v^t échouer sa négociation.

. Les Hospitaliers n'apprirent qu'avec beaucoup de douleur le mauvais succès de cette anibassade ;

DES CHEVALIEnS DE MALTE. 3g

ils voyaient que Fespérance de rentrer dans la

Terre-Sainte s'éloignoit de plus en plus. Ils étoient ^"*'^"'*

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