DE
même désagréablement dans l'i^e de Chypre , par v>i^»'^«'^t. rapport au roi^ prince avare et ombrageux, qui les vouloit assujettir, comme nous lavons dit, à des tributs , quoiqu'ils n en eussent jamais payé d autres sous les rois de Jérusalem, que celui de leur sang qu'ils répandoient , tous les jours , si généreusement pour la défense des'Chrétiens.
La mort surprenante de Boniface , qui mourut de chagrin detre*tombé au•pouvoir^et entre les mains des Français , fit espérer aux Hospita* liers <[u on verrait bientôt sur le Saint-Siège un Pape plus religieux, et qui, au lieu d'entretenir la division entre les princes Chrétiens, comme avoit fait Boniface, employeroit au contraire la considération que lui donneroit sa dignité, pour les porter à se réunir, et à former une nouvelle croisade. Onze jours après le décè» de Boniface, les cardinaux mirent , en sa place , Nicolas Bo<eassini, de FOrdre des dominicains, cardinal et é vêque d'Ostie , prélat d'une vie sainte, et d'un profond sçavoir. Il prit le nom de Benoit XI; et il ne fut pas plutôt sur le Saint-Siège, qu'il témoigna un grand empressement de faire passer de puissans secours, et un armement considérable dans l'Orient. Mais de si pieuses dispositions n'eurent point de suite par la mort de ce pontife , qui ne fut que huit mois sur la chaire de Saint* pierre.
Le conclave fut assemblé à Perouse, où il dura
GCILL.
4o HISTOIRE DE l'oRDRE
près dun an; eX on avoit lieu de craindre quil DE^ ne finit pas si-tôt, par la mésintelligence des Viî.LA*ET, çjir^inaux divisés en deux factions, et déterminés à ne consentir jamais à 1 élection d aucun de ceux qui étoient dans le conclave. Le cardinal Français Gaétan, neveu de Boniface, et qui en avoit hérité la haine contre le roi et les cardinaux Colonne, partisans de la Fraûce, étoit à la tête de Tune de ces factions. L'autre parti, dévoué au roi, avoit pour chef le cardrnal Dupré, ami intime des deux cardinaux Colonne^ que Boniface,: pendant son pontificat et en haine de la France, avoit cruellement persécutés, aussibien que toute Inir Maison.
Les cardinaux, qui étoient enfermés dans le conclave, s'assembloient tous les jours, conféroie^t tantôt en public et tantôt en particulier ; et les plus adroits tàchoient de gagner quelques suffrages dans la faction contraire (i). Le cardinal Dupré, habile dans ce genre descrime, et consommé dans la politique , s'adressant un jour au cardinal Gaétan : nous faisons un grand mal, lui dit-il avec une ingénuité apparente, et nous causons un grand préjudice à. l'église y de la priver sihng'tems de son chef. Il ajouta que, puisqu'ils nepouvoient convenir d^aucun cardinal pour en faire un Pape, il falloit nécessairement choisir,
(i) Jo. Villani. lib. VIII, chap. 8, — St-Antonîn, pag. 3 , tom. 21. — Bern. Ghron. Rom. Pont, — Rain, lom, ï5% — Gonu ann. Eccles«
hors du conclave, un sujet digne de remplir cette grande place; que, pour faciliter cette élec- de tion , il étoit d'avis qu une des deux factions nom- V'"'^»^'. màt, à son choix, trois archevêques d'au-delà des monts; et que l'autre faction seroit en droit, dans le terme de quarante jours, de choisir pour Pape celui des trois qui lui conviendroit le mieux. Gaétan lui répondit que la partie n'étoit pas égale, et qu'il n'y avoit personne qui ne jugeât que la faction qui nommeroit les trois candidats, n'eut beaucoup d'avantage, puisque, par sa nomination, elle seroit sûre d'avoir pour Pape une de ses créatures. Le cardinal Dupré en convint; mais il lui répartit qiiB, pour lui faire voir combien lui et les cardinaux de son parti souhaitoient sincèrement de finir le scandale que leurs divisions causoient dans l'église, ils étoientprès de céder cet avantage aux cardinaux de sa faction; que ceux de son parti consentiroient volontiers qu'ils nommassent les trois sujets capables; et que, de leur côté, ils ne se réserveroient que le seul droit de choisir au moins, parmi trois de leurs créatures, celui qu'ils croiroient le plus digne, et qui leur seroit moins désagréable.
Le neveu de Boniface communiqua à sa faction ce projet qu'il attribuoit à l'impatience que. Dupré et lés vieux cardinaux avoiept de sortir du conclave. Après l'avoir fait approuver par les cardinaux de son parti, il s'eux^t un traité solemnel, qui fut signé par tous les cardinaux, et
4i ^ HISTOIRE D^E L ORDRE
•"""~~ en conséquence^ Gaétan nomma trois archevè- DE ques ultramontains , tous trois créatures de son
VitLiALT. Qiïcle, et qui, pendant le pontificat de ce Pape, avoient épobsé ses intérêts contre le roi. Le premier de ces trois archevêques étoit celui de Bor-* deaux, qui sappelloit Bertrand de Got^ prélat d'une grande Maison d'Aquitaine , mais attaché à ses plaisirs, dévoré d'ambition, ami intime de Gaétan^ dont il avoit toute la confiance, et sujet du roi d'Angleterre , qui étoit alors duc d'Aquitaine. D'ailleurs, ce prélat étoit ennemi de Phiiippe-le-Bel, et particuUèrement de Charles de Valois, frère de ce prince, qui, pendant les guerres entre Iffê Français et les Anglois , avoit ravagé les châteaux et les terres de son frère e * de ses plus proches parens. Cependant ce fut sur ce prélat que le cardinal Dupré j^tta les yeux pour en faire un Pape. Il le connoissoit à fond ; et il ne douta point qu'un homme de son caractère ne sacrifiât, sans peine, à son élévation, ses anciens ami» et ses premiers bienfaiteurs. Il se persuada même qu'il ne seroit peut-être pas difficile, pendant que Tltalie étoit désolée par les actions et par les guerres des Guelphes et des Gibelins, de retenir en France un homme ambi* tieux, vain, et qui seroit charmé de se montrer à sçs parens et à ses compatriotes dans ce haut degré de puissant^e où la thiare l'ail oit élever. Le cardinal Dupré fit part de ses vues au roi Phî- Hppe-le-Bel par un courrier qu'il lui dépêcha secrettement, et qui arriva de Perouse à Paris en
onze jours. Il envoya, à ce prince, le traité fait entre les deux factions, et lui marquoit par sa i>e lettre quit netoit question que de prendre bien V"**^^""ses sûretés avec Farchevèque de Bordeaux, qui, pour parvenir au souverain pontificat, se soumêttroit sans peine à toutes les conditions quil en voudroit exiger.
Le roi, ayant lu ces dépêches, et le traité fait entre les cardinaux , sentit bien tout Favantage qu il en pouvoit tirer. Il écrivit aussi-tôt à l'archevêque de Bordeaux , qu il avoit des affaires de conséquence , qui le regardoient directenient , à lui communiquer. Il lui marquoit en même-* tems quil se trouvât, un certain jour qu'il lui désigna, dans une abbaye située an milieu d'une forêt, proche Saint- Jean -d'Angely, où 11 ne nianqueroit pas, de son côté, de se rendre le même jour; mais qu'il exigeoit sur-tout un proiond secret.
L'un et l'autre furent exacts au rendez- vous; l'entrevde se fit, le matin, dans l'église- de l'abbaye. Philippe^ après avoir entendu la messe, exigea de Farchevèque un serment, quil fit en mettant la main sur l'autel , de garder inviolablement le secret qu'il alloit lui confier. Après cette précaution , il lui déclara qu'il étoit le maître de le faire Pape; et, pour l'en convaincre, il lui communiqua le traité fait à Perouse entre les cardinaux, avec l'endroit des lettres de Dupré, où ce cardinal , en son nom et au nom des car* dinaux de la faction de France, remettoit au
44 HISTOIRE DE l'oRDRE
~ choix du roi celui des trois archevêques qu il
DE jugeroit digne de la thiare. ^
YiLLàRST, L'archevêque de Bordeaux , ayant lu avec étonnement ces actes, se jetta aux pieds du roi, et les embrassant avec un transport qui se comprend mieux quon ne le peut exprimer, il lui demanda pardon de sa conduite passée, u Je vois « bien. Sire, lui dit-il, que vous voulez me renu dre le bien pour le mal. Si je suis assez heureux M pour parvenir à la papauté, je vous conjure . « d être persuadé que Vous en partagerez toute « 1 autorité; et je suis prêt à vous en donner tou- «* tes les assurances que vous pourrez exiger pour u un si grand bienfait. »
Le roi le releva avec bonté; et, Tayant embrassé en signe d'une parfaite réconciliation , il lui dit que , quand il seroit sur la chaire de Saint- Pierre, il souhaitoit qu'il lui accordât six grâces, toutes justes, dit-il, et qui nalloient qu'au bien de l'église et de son État ; mais qu'il en vouloit être assuré, avant que de prendre avec lui des engageméns plus particuliers. Les deux premières conditions que ce prince lui proposa, ne regardoient que les différends qu'il avoit eus avec lé Pape Bonifacie, et dont il prétendpit qu'il cassât tous les Wctes faits contre lui', contre les cardinaux Colonne, et ses principaux sujets. II demanda, pour troisième condition, qu'il lui promit de condamner la mémoire de Boniface, et de faire brûler ses os, comme on en usoit à l'égard des athées ou des hérétiques. Le quatrième arti-
ViLLAnrr.
de concernoit les intérêts des cardinaux Co- ~ lonne, que Boniface, en haine 4^ leur attache- dk ment pour la France, avoit dégradés de leur dignité ; le roi. exigeoit qu'ils fussent rétablis avec une restitution entière de tous leurs biens. Philippe, pour cinquième condition, demanda la permission de lever des décimes sur le clergé de France, pendant cinq ans consécutifs. La sixième condition ne de voit être déclarée qu'après la cérémonie du couronnement du futur Pape, a Mais «je veux 5 dit le roi, que , pour sûreté de vos prc- « messes, vous en fassiez des sermens solemnels «sur le Saint-Sacrement; et, de plus, que vous «me donniez en otage votre frère et vos deux « neveux, que je conduirai à Paris sons prétexte «de les concilier avec le comte de Valois, mon «frère; et je les y retiendrai jusqu'à l'entière «exécution de votre parole. C'est à présent à «vous, ajouta le roi, à voir si ces conditions « vous conviennent. » *
L'ambitieux prélat, ivre de joye et d'espérance, promit tout, et en fît des sermens solemnels sur le Saint-Sacrement. Il manda, en mêmetems, son.frère et ses neveux, qu'il remit au roi. Ce prince aussi-tôt dépêcha un courrier au cardinal Dupré, et à ceux de sa faction, pour leur donner avis qu'il avoit pris, avec l'archevêque de Bordeaux, toutes les sûretés nécessaires pour ses intérêts et pour ceux de la Maison Colonne ; qu'il amenoit actuellement à Paris le frère et les deux neveux de l'archevêque,; et qu'ils pouvoient,
46 HI&TOIRË DE l'ordre
' sans différer plus long-tems, I élire pour Pape.
,5E Le roi et le prélat se séparèrent également eon-
ViLLABET. tens l'un de l'autre; et le courrier de ce prince arriva à Perouse cinq jours avant lexpiration du terme dont on étoit convenu par le traité.
Le cardinal Dupré, instruit des intentions du roi 9 les communiqua aux autres cardinaux, partisans de la France; et ils déclarèrent ensuite, à ceux de la faction contraire, quils étoien^ prêts à exécuter leur parole, et à choisir, pour Pape, un des trois archevêques qui leur a voient été proposés. Il se fit une assemblée solemnelle dans la chapelle du conclave; on commença, api^ès Tin Vocation du Saint-Esprit, par ratifier de nouveau le traité fait pour l'élection. Le cardinal Dupré nomma ensuite, pour vicaire de Jésus- Christ, Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux : ce qui fut suivi des acclamations de tout le sacré collège, et sur-tout de la part du neveu et des créatures de Boniface, qui ignoroiènt ce qui s'étoît passé entre le roi et l'archevêque, et qui se flattoient d'avoir un Pape de leur parti, et ennenti de ce prince.
Mais ce prélat n'eut pas plutôt reçu le décret de son élection, que, dans les transports de joye. que lui causoit un bonheuk* si inespéré, il laissa échapper le secret de sa réconciliation avec le roi de France. On n'en douta même plus, quand on vit qu'il avoit convoqué, à Lyon,, tout le collège des cardinaux pour la cérémonie de son
VlLLARET.
couronnement, que Philippe honora de sa pré- "" sence. i»e
Ce fut, à ce qu on prétend , après cette grande céi^émonie, que ce prince déclara au Pape la sixième des conditions qu'il avoit exigées de lui dans leur entrevue, et qu'il setoit réservé de lui expliquer après son couronnement. Ce pontife fut bien surpris dapprendre que cette condition renfermoit lextidction et labolition de FOrdre entier des chevaliers du Temple. Le roi, pour autoriser la justice de sa demande, lui dit qu ils étoient coupables des crimes les pins affreux, et qu il en avoit de bonnes preuves. Clément^ pour satisfaire à ses engagemens, 1 assura qu'il alloit travailler à faire faire des informations secret^ tes; et qui! le prioit de lui faire communiquer, de son côté, ce qu'il avoit de preuves contre ces chevaliers.
Le nouveau pontife, après son couronnement, déclara que, tant que l'Italie seroit déchirée par les factions des Gibelins et des Guclphes, il res* teroit en France. 11 prit ensuite le chemin de Bordeaux, et passa par Mâcon, Brives, Bourges et Limoges. Le continuateur de Nangis rapporte, sur Tannée i3o5, que ce pontife, en traversant ces diocèses, pilla, soit par lui-même, soit par ses satellites, tous les biens des églises, et des bénéficiers qui se trouvèrent sur son passage; en sorte que l'arche vêque de Bourges se vit réduit, pour vivre chaque jour, à la nécessité d assister
48 HISTOIRE DE LORDRE
à tous les offices du chœur, comme uïi simple
DE chanoine, afin d avoir part aux distributions ipa*
VaLARET. nuelles(i).
IjCS cardinaux Italiens ne furent pas iongtems sans se repentir d avoir élevé au souverain pontificat un prélat Français, si avide d'argent. Ils jugèrent bien que^ si la thiare restoit longtems en France , ils n auroient pas beaucoup de part au gouvernement, et par conséquent aux trésors de l'église. Le cardinal Mattheo-Rosso des Ursins, Italien, et ennemi des Français, outré de se voir la dupe du cardinal Dupré, le rencon*^ trant, un jour, dans l'antichambre du Pape :
« Vous êtes venu à bout de vos desseins, lui dit- (( il avec un souris amer, et nous voilà transplanu tés au-rdelà des monts; mais ou je connôis mal « le caractère des Gascons , ou je serai bien « trompé si on revoit de long-tems le Saint-Siège « à Rome. »
Cette capitale du monde Chrétien, autrefois la niaitresse et la souveraine des, nations, par
(i)Papa Glemens, cîrca purificationem beatae Mariae, à Lugduno recedens Burdeg;alis per Matisconem , Brivatum, Bituricas.... et Lemovicas iter faciens^ tam reli^j^iosorum quàm sœcularium ecclesias et monasteria tàm per se quàm por suos satellites depraedaudo, niuha etçravia intulit eis damna : et frater iËgidius, Bituricensis archiepiscopns per hujiismodi depraedationes ad tantam devenit ino|nain, quod tanquam unus de suis, simplicibus canonicis, ad percipiendum quotidianas distributiones pro TÎtae necessariis^ horas ecclesiasticas frequentarc coactussit.
Téloignement de la Cour Romaine , perdoit le ' ' peu d'éclat qui lui étoit resté de son ancien em- rr pire» Tous les Italiens gémissoient de cette trans- VitLABST. lation, que la plupart, par rapport au tems quelle a duré, ont comparée à la transmigration de Babylone. Il y a eu même des historiens qui nont point fait de scrupule d'attribuer cette translation à rattachement que le pontife avoit pour la comtesse de Périgord, fille du comte de Foix, princesse dune rare beauté, et dont appa-^ remment il eut de la peine à se séparer (i). Les mêmes auteurs laccusen t. pour satisfaire soa avarice , d un honteux ■ commerce des choses^ maintes (2).
Peut-être que le lecteur trouvera que nous sommes entrés dans un trop grand détail au sujet des intrigues de ce conclave ; mais on a cru^
(i) Histoire de M. Tabbé Fleury , lib. XClt, pag. aSg.
(2) Qaesto papa fue buomo molto cnpido di moneta è iimoûiaco dhe ogni beneficio per moneta in sua corte si vendea è fue lusurioso, si dicea che tenea per arnica la comtessa di Paragorgo bellissima dona figlivola del comte di Foy. Giovan FïUani, Ub. IX^ chap, 58. ~ Papa, ut chronica referunt^ fuit nimis cupiditatibus deditus; propter quod scelus simonise, maxime à canonibus detestatum et punitum , multùm viguit in curià suà circa bénéficia, Quod aiitem quidam dicunt 4n papam non poèse cadere simoniam , beatus Tbomas hos reprobat : Insuper et minus bonestae vitœ fuit, et communitèr dicebatur cum quâdam comitissà , pulcherrimâ muliere contubernium babere. Sanctus Antomus Flor. archiep. de concilio Fiennetisi ^ dt, ai. §. 3< - . . . .
YlLLARET.
5q mSTOIRE DE L'OftD&E
par rapport aux faits qui suivent^ que noiis ne pouvions uojuâ di3penser de représenter le carae^ tère de ce Pape, et de rapporter les causes secret* tes de \ak complaisance quil eut, depuis, pour la plupart des desseins de Philippe-le«-Bel, istnt à regard des Templiers, que des hospitaliers de Saint-Jean.
Ce nouveau pontife, voulant signaler son zèle par quelque entreprise dectat, et qui fut du goût de son sièclç , proposa de faire passer une croisade en Orient,. pour le recouvireme&t de la Teçre-Sainte- Dons cette vue, et pour être instruit des forces des infidièles^ peut-être aussi pour être éclairci dés accusations que le roi de France avoit intentas contre les Templiers, il fit sçavoir aux deux Gr^nds-Maitres qu ils eussent à se cendre ince3sajnmeQt auprès de lui, avec les principaux chevaliers des deux Ordres.
«Les rois de Chypre et d'Arménie,» dit- il, 4^ns sa lettre au Grand-Maître des Hospitaliers, « nous, sollicitent puissamment de leur procurer «quelques secours. Cest pourquoi nous avons « résolu d en délibérer avec vous , et avec le « maître du temple : vu principalement que, par « la connoisisance que vous avez du pays , vous «pourrez^, mieux que tous les; autres^ nous conr « seiller sur la manière de conduire cette entre-*
« prise , outre qu'après 1 église Boniaine , perte sonne n'est plus intéressé que vous dans le w succès. Nous vous ordonnons donc de vous « préparer à venir ici le plus secretteni.ejQt que
DE8 CHEVALIERS DE MALTE. 5l
« VOUS pourrez, et avec lé tnoins de suite, puis- — ^ f que vous trouverez , deçà la mer , un assez ^^ « grand nombre de vos chevaliers pour vous ac- Viixà**T. «compagner. Mais ayez soin de laisser dans « Fisle de Chypre, un bon lieutenant et des che- « valiers capables de défendre la ville de votre tt résidence; en sorte que votre absence, qui ne <( sera pas longue, ne porte aucun préjudice aux «affaires de votre Ordre (i). Cependant ne pissez «pas d'amener avec vous quelques chevaliersr, «que leur sagesse, leur expérience et leur zèle «rendent capables de nous donner, conjointe*- « ment avec vous , d'utiles conseils. » Cette iet«- x3o6. tre est datée de Bordeaux , le 6 de juin i3o6.
Le Grand -Maître des Hospitaliers étoit en mer quand cette lettre lui fiit envoyée de Tisle de Chypre , où elle avoit été adressée. Il récrivit aussitôt au Pape pour s'excuser, s'il ne faisoit pas aussi promptement ce voyage que sa sainteté sembloit le souhaiter: et il- s en dispensa sur une entreprise qu'il avbit formée, et à laquelle il étoit actuellement attaché. Les Hospitaliek^s , rebutés des mauvais traitemens qu'ils recevôient ^ du roi de Chypre , et de la dureté de sa domina* tion , se voyant , d'ailleurs , comme relégués dans un bourg, et sans un port , si nécessaire à leurs arntemens, étoient convenu» d'abandonner un séjour ^ incommode, dans le dessein de se rendre màitre», dans le voisinage de la Terre-
(ORaînald. toin. t5.
52 HISTOIRE DE l'oRDRE
~ Sainte, de quelque^ isle où l'Ordre i sans avoir
EE à répondre qu'à ses supérieurs , pût aller à Ja ViLLARET. ujçp ^ g^ remplir les obligations et les deroirs de son état.
Le Grand-Maître , l'esprit rempli d^un aussi grand dessein, et qu'il tenoit fort secret, jetta les yeux sur l'isle de Rhodes , peu éloignée de la Palestine, et qui a voit un port excellent. Cette isle , de la dépendance de l'empire de Constantinople, s'étoit sentie, comme la plupart de celles de l'Archipel , de la révolution arrivée , dans cette capitale, par la conquête qu'en avoient faite les Français et les Vénitiens. Les Génois , de leur côté, s'étoient emparés de la plupart des Gydades et des Sporades. Rhodes et les petite isles qui en dépendent, étoient tombées au poa<* voir de ces républicains^ pendant l'absence d'un seigneur Grec , appelle Jean de Gabales , qui en ëtoit gouverneur. Yatace, dont nous avons déjà parlé, et qui dans le démembrement de l'em* pire, s'en étoit érigé un particulier, dont Nicée étoit la capitale , chagrin de voir que les :prin* ces Latins emportassent, tous les jours, quel* ques morceaux de l'empire Grec , avoit envoyé , en Fan f2.49, Jean Cantacuzène, son grand échanson , avec une puissante flotte, pour chasser les Génois ^ Tisle de Rhodes. Ce général Grec aborda dans l'isle , et y débarqua ses troupes sans obstacle. Heureusement pour les Génois, Guillaume de Villehardpuin , seigneur Français et prince de l'Achaye, et Hugues, prince de la
DES CHEVALIERS DE MirLTE. 53
Maison de Bourgogne , passant^ en ce tems-là , par — — Bliodes pour «e rendre auprès du roi Saint-Louis, j>^ qui étoit dans Tisle de Chypre , laissèrent aux Villaiet. Génois un corps de troupes qui leur aidèrent à chasser les Grecs. Yatace , le plus habile prince de son siècle, profitant, depuis, de là consternation où ils trouvèrent les Latins par la prison de Saint -Louis, c^ef de la croisade, envoya, à Rhodes , Théodore Protosebaste , qui reconquit cette isie sur les Génois. Les Grecs y rétablirent leur autorité ; mais cet empilée tombant en décadence , des seigneurs de la Maison de Gualla , gouverneur de Rhodes , s'érigèrent insensiblement en princes de cette isle ; et , pour se fortifier, contre leurs souveraips , ils la peuplèrent d'un grand nombre de marchands et d'habitans Turcs et Sarrasins. On prétend même qu'ils admettoient dans leurs ports des corsaires infidèles, qui y trouvoient toujours un asyle sûr quand ils étoient poursuivis par les galères des Hospitaliers, ou par les vaisseaux des autres princes Chrétiens.
Le Grand-Maître , après avoir c6toyé Fisle de Rhodes , reconnu ses ports et sék forteresses , et setre instruit du nombre de se» habitans , ne se trouva pas« de forces suffisantes pour en tenter la conquête. Ainsi il pensa à $ emparer de différentes petites isles voisines, et qui, quoiqu'habi* técs , ne sont presque que des rochers. Mais n y ayant point trouvé de places fortifiées où il put se maintenir, et daps la crainte que, s'il s'atta.
54 HISTOIRE DE l'ordre
"~ choit à quelqu'une de ces petites isles , cette en-
DB treprise ne décelât son dessein sur Rhodes , it V1L1.4RET. i^eprit le chemin de Tisle de Chypre , et revint à Limisso. Il se disposoit, après cette expédition, à partir pour aller rendre compte au Pape du projet qu'il méditoit , et pour tâcher d'obtenir de ce pontife et des princes d'Occident, les secours nécessaires pour cette entreprise; mais il fut arrêté par une longue maladie qui se termina par sa mort.
Tous les chevaliers furent sensiblement afflîgés de la perte de ce Grand-Maître, sur-tout dans une conjoncture si importante à l'Ordre. Le cha- FouLQUEs pître , persuadé que FouLQUES DE ViLLARET , son ViLLARET. frère, n'îgnoroit rien de ses desseins les plus sej3o8. crets, et que, par sa valeur, il étoit très-capable * de les faire réussir, jugea à propos de le nommer *^7- pour son successeur. Ce Grand-Maître ne se vit pas plutôt revêtu de cette dignité, qu'il s'embarqua sur les galères de son Ordfe, et passa en France pour y conférer, avec le Pape et le roi , touchant l'entreprise de Rhodes , dont le dernier Grand-Maître lui avoit conHé le dessein.
Il y avoit plus d'un an que Jacques de Molay, d'une Maison illtistre dans le comté de Bourgogne, et Grand -Maître de l'Orcbe des Templiers, pour satisfaire aux ordres du Pape, setoit rendu dans la ville de Poitiers, où étoit alors la Cour de Rome. Ce Grand* Maître avoit été accompagne de la plupart de ses chevaliers , qui , rebutés comme les Hospitaliers, des avanies qu'ils avoient
VlLLARET.
â essayer, tous les jours, de la part du roi de "^ T Chypre et de ses ministres , avoient abandonné m éette isle. Ils s etoient disperses , à leur retour , dans les différens États de la Chrétienté, où ils àvoient un grand nombre de riches commande* ries ; et il n'ctoit resté , dans Fisle de Chypre , que le grand -maréchal de FOrdre, et un certain nombre de commandeurs. Le 6raa4-<- Maître ? à ce quon prétend, avoit apporté <fti Levant des trésors immenses , qu'il déposa , depuis , à Paris , dans sa maison du Temple.
Ce seigneur, en arrivant en France, avoit retenu auprès de lui les principaux chevaliers d^ son Ordre; et ce fut en leur compagnie qu'il se-»-^ toit présenté devant le Pape. Ils en furent tous bien;*ecus, sans que ce pontife leur laissât pénétrer le motif secret qui Favoit déterminé à les appeller en France. Il parut même goûter Fesprit du Grand-Maître , qu il entretint, plusieurs fois*, au sujet d une croisade qu'il feignoit de vouloir publier incessamment. Il poussa la dissimulation jusqu'à lui délivrer un mémoire auquel il lui ordonna, après qu'il seroit reposé, de vouloir bien répondre exactement.
Par ce mémoire , le Pape , en supposant toujours le projet d'une croisade, lui demandoit quel secours les Latins pouvoient e^érer du roi de la petite Arménie ; quels étoient les ports , les rades et les places de la Palestine où les croisés pourroient plus facilement aborder ; et si on feroit partir les troupes de l'Europe (lans le grand
56 HISTOIRE DE l'ordre
„ OU te petit passage , c'est-à-dire, dans les mois de
Foulques ^ . /^ • j '^ ^ ^ , . ' „ ,
DE mai ou de septembre: saisons auxquelles les ca-^ ViLLARET. rajaneg je pèlerins partoient ordinairement pour la Terre-Sainte ; et on appelloit ces embarquemens, grands ou petits passages, selon le nombre de vaisseaux et de troupes qu'on en- ¥oyoit au Levant.
Le Pap^^par un mémoire séparé, ajouta, que la disseillion qui ne se renouvelloit que trop souvent entre les Templiers et les Hospitaliers, n'ayant pas peu contribué à la perte de la Terre- Sainte, on lui avoit conseillé, pour le bien commun des deux Ordres, et pour l'édification de» fidèles, d'unir, pour toujours, les Templiers et les Hospitaliers sous un même habit, sous une même règle et sous un seul Grand-Maitre. Le souverain pontife lui ordonnoit de lui en dire son sentiment avec une sincérité entière. Peutêtre que le Pape , par cette union des Templiers avec les Hospitaliers dont la réputation étoit entière, nauroit pas été fâché de soustraire les Templiers aux instances que le roi de France faisoit contre cet Ordre, dont il demandoit l'extinction.
L'histoire nous a conservé la réponse que le Grand-Maitre des Templiers fit à ces deux mémoires du Pape (i). 11 dit premièrement, que-, dans une bataille et une action décisive, il n'y avoit pas grand fond à faire sur les Arméniens,
(i)Bal. Pap. Aven. tom. a, paç. 176.
DES CHEVALIERS DE MALTE. Sy
plus disposés àfuir qu'à combattre de pied ferme ; '
^ . n A Foulques
et que si , sans tenter d autre conquête , on ren- db fermoit le secours qu on vouloit faire passer en v^**'*»"- Orient, à la seule défense de la petite Arménie, sa sainteté devoit sçavoir que les Arméniens, schismatiques et enn^nis de tous les chrétiens Latins, ne les admettoient jamais dans leurs châteaux et dans leurs places fortes , quoiqu'ils ne fussent passés en Orient que pour les secourir; et* que les croisés, réduits à tenir la campagne , seroient souvent surpris et massacrés par les Turcomans et par les Bédouins , qui occupoient les montagnes frontières de FArménie, d où ils faisoient continuellement des courses dans le plat pays.
Par ces raisons , et par beaucoup d autres , qui sont fort étendues dans ce mémoire, le Grand- Maitre fait voir l'inutilité du petit passage ^ et d'un foible spcours qui ne serviroit , dit-il , qu ^ faire périr ceux qui le composeroient , et qui rendroit les chrétiens Latins méprisables. Il conclut que, pour pouvoir se flatter d'un heureux succès, il ne falloit rien négliger pour rendre ce passage le plus nombreux et le plus puissant qu'on pourroit.* Dans cette vue , il exhorte le Pape à communiquer son mémoire aux rois de France, d'Angleterre, d'Allemagne, de Sicile >. d'Arragon, de Gastille (i), et à toijfs les princes .
(i) Philippe-le-Bel, Edouard II , Henry de Luxembourg, dom Padrique d'Arrngon ^ dom Jaime , Ferdinand IV.
58 HISTOIRE DB l'OUDRÏT
" souverains de la Chrétienté , « dont Dlca , dit-ïl »
Foi lques , - ' ' '
DB «par sa grâce puisse toacher les cœurs , et les YiLLAKKT* a déterminer à chasser les infidèles d'une terre «teinte du sang adorable de Jésus-Christ. »
Il propose ensuite d engager les Génois, les Vénitiens et les autres puissances qui ont deê ports dans la Méditerranée , à fournir les galères et les vaisseaux nécessaires pour le grand passage , et pour le transport d^s troupes de la croisade. Il représente encore que les Chrétiens, ite pos-* sédant plus un pouce de terre dans le royaume de Jérusalem, ni dans la principauté d'An tio-* che, larmée Chrétienne, si on prétendoit en chasser les infidèles, devoit être composée an moins de quinze mille hommes d'arme, et de cinq mille d'infanterie.
A l'égard du débarquement , il conseille , pour rafraîchir l'armée Chrétienne, qu'il se fasse d'abord dans l'isle de Chypre, d'où elle pourroit passer ensuite facilement dans la Palestine. Mais , à l'égard de la plage et de l'endroit de ce royaume^ où il faudroit aborder, il prie le Pape de le dis-^ penser de mettre son avis par écrit, et de souffrir qu'il ne s'en explique que de vive voix, soit à lui, ou au roi de France; de peur qu'un dessein si important, et d'où dépendoit tout le suc* oès de la croisade, ne fût pénétré et ensuite tra* versé par lesinficièles.
Il insinue qu'il seroit fort à propos d'envoyer au printems six galères vers l'isle de Chypre, pour tenir la mer et pour arrêter les navires de
des' CHEVALIERS D« MALTE. 5g
quelques marchands Chrétiens, qui préférant
un gain sordide à Fintërêt de la religion , entre- ^^''de '^^ tenoient des intelligences criminelles avec les v»»-^^»^- Sarrasins, et leur portoient, contre les défenses de leglise, des armes, et même du bois travaillé et tout préparé ; en sorte qu il ne restoit plus, pour en composer des galères, qua assembler et à joindre ces différentes pièces.
Il ajoute que cependant on ne doit pas donner le commandement de ces dix galères Chré^ tiennes, ni aux Templiers, ni aux Hospitaliers; de peur que, si ces chevaliers surprenoient en fraude , et arretoient quelques vaisseaux qui appartinssent à des marchands Vénitiens ou Génois, ils n attirassent sur ces Ordres militaires, la haine et le ressentiment de ces deux puissantes républiques.
Le second mémoire contient une réponse au dessein que le Pape faisoit d'unir sous un même chef et sou« une même règle, les Templiers et les Hospitaliers. Le Grand-Maître lui représente^ que, sous le pontificat de Grégoire IX, et le règne de Saint-Louis, on avoit proposé, au concile de Lyon , un pareil projet et même beaucoup plus étendu, qui comprenoit Tunîon de tous les Ordres militaires qui se trouvoient dans Véglisé; que le Pape et le roi, qui assistèrent à ce concile, voulurent entendre, là-dessus, lavis de frère Guillaume de Beaujeu, Grand-Maître des Templiers , et de frère Guillaume de Gour- GcUes , un des principaux chevaliers de TOrdre
6o • HISTOIRE DE l'oBDBE
' " de Saint- Jean , qui se rencontrèrent dans le
"de*^ même tems à Lyon; que le Grand-Maître des
ViLLAELT. Templiers remontra que les rois des Espagnes , qui avoient à soutenir une guerre continuelle contre les Maures, et qui tiroient leurs principales forces des Ordres militaires établis dans leurs États, ne consentiroient jamais que ces chevaliers Espagnols , qui dépendoient de leurs souverains , passassent sous lautorité d un chef étranger, ni qu on les unît avec d autres Oi'dres militaires qui avoient différens objets et difFérens statuts; et que, sur ces remontrances da Grand-Maître, on se désista de ce dessein.
Il convenoit qu'après la perte de Saint-Jeand'Acre , on avoit encore agité cette question; que le Pape Nicolas IV, pour couvrir la honte de n avoir pas fourni le moindre secours aux assiégés, &étoit déchaîné en plusieurs consistoires contre les Templiers et contre les Hospitaliers , comme si, par leurs prétendues dissentions, ils eussent causé la perte dune ville si importante ; que personne dans la Chrétienté, et même parmi, les infidèles ,^ u'ignoroit que le Grand-Maître des Templiers , le maréchal des Hospitaliers , et plus de quatre cents chevaliers des deux Ordres, avoient péri à la défense de cette place d où il netoit sorti que dix* Templiers; mais que tous les projets et les discours de ce pontife , au sujet , de la nécessité de Funion , n'a voient point eu de suite; que le Pape Boniface VIII , affectionné particulièrement aux Ordres militaires, et qui
DES CHEVALIERS DE MALTE. 6l
ne les vouloit unir que pour les rendre plus „ puissans, avoit , a son tour, abandonné ce de dessein; qu'après bieq des raisonnemens , on ^''''•*"*'^étoit convenu, à la fin, de laisser subsister chaque Ordre en son particulier, et selon ses règles et sa forme de gouvernement.
Le Grand-Maître, après avoir rapporté ces exemples, entre ensuite dans le fond de Faffaire; et il représente au -Pape, i**, le péril où il expose le salut des religieux militaires en les obligeant de quitter leur première règle, et en les assujettissant den pratiquer une autre pour laquelle ils n avoient pas reçu la grâce de la vocation. 2^ Il lui remontre que, supposé cette union, ces chevaliers, quoique originairement de différens Ordres , étant obligés de vivre dans la même communauté , ne manqueroient jamais davoir des disputes sur la préférence de leurs premières professions ; et que ces disputes entre des gens pleins de courage, et armés, pourroient dégénérer dans des combats, au grand scandale de toute la Chrétienté ; 3® que, dans chaque maison des Templiers, on faisoit, trois fois la semaine, une aumône générale, etquon donnoit, tcftis les jours, aux pauvres toute la desserte du réfectoire ; que pareillement les Hospitaliers , fondés originairement sur l'exercice continuel de la charité, faisoient, pour ainsi dire, uiie aumône continuelle par les différens secours qu'ils donnoient aux malades et aux pèlerins ; mais que , si de|ces deux maisons on n'en faisoit plus qu'une.
62 HISTOIRE DE l'ORDKE
^ " il ne s'y feroit, au préjiKlke des pauvres, qu'une DE seule aumône : ce qui devoit s'entendre égale-^ ViLi.ARB7. jueui; (Je l'office divin, et de tous les exercices de piété qui se pratiquoient , quqiqxjie différemment, dans les commanderiçs des (Jeux Ordres. 4^ Cba^ que Ordre, dit-il , a un chef et un Grand-Maître et plusieurs autres officiers , comme sont les prieurs, les baillis, le maréchal, le grand con>^ mandeur, le drapier, l'Hospitalier, et le turcopolier^v que si, dans l'union qu'on projette, on conserve ces mêmes charges, il se trouvera dans chaque prieuré deux titulaires: si on en sup-» prime un , sur lequel des deux Ordres tombera cette réforme? Est-il juste, sous prétexte de cette union, de dépouiller de leurs emplois d'anciens chevaliers , qui n'y sont parvenus qufe par leurs services , et en répandant leur sang pour la dé-f fense de la Chrétienté?
«Je sçais bien, continue ce Grand-^Maître , V que l'objet de cette union est de faire cesser « cette jalousie d^'honneur, qui ne se rencontre « que trop souvent entre des guerriers qui aepiit rent tous à la même gloire. Mais je réponds^ « dit*il, que c'est de cette émulation que les cken <{valier$ Latins ont tiré de plus grands avaâ- <(tagea; que rien n'a plus élevé le courage d'ua u Ordre, qiue la valeur qu'il remarquoit dans un « autre; et qu'on a toujours observé,, que si les « Hospitaliers £siisoient venir de leurs bomiiidn'- « deries , et pour le secoure de la Terres-Sainte, «de» v^iaseaux, d<?& troupes,. dés armes Qtd^^
«vivres, les Templiers, à leur exemple, et pour Z, "^ «t les surpasser , s'ils pouvoient, faisoieat encore de » de plus jpuissans armemiens. Viu^eet.
« Ce n est pas, très-saint Père, ajoutef le Grand* « Maître , que je ne convienne que, dans un tems «comn^e celui-ci, où tout le monde, princes» ' ^ prélat^, ecclésiastiques et religieux , envient les «grands biens des deux Ordres, çt tâchent, sous «diffërens prétextes, de s en emparer, ce ne fût « un grand avantage de nous réunir, pour résis- « ter plus facilement aux entreprises des usurpa- « teurs. Mais c est à votre sainteté à balancer cet «avantage, contre les raisons que je jrous ai ex- « potées; et, ai vous lavez agréable, je ferai tc- « nir , en votre présence, un chapitre des prieurs, «des baillis, et des principaux commandeurs «qui se trouveront en-deçà de la mer. Vous «pourrez par vousHoaèmie, très-saint Père, ap- «prendre ce quils pensent de cette union, et « daos quelles dispositions tout TOrdre est à ce « sujet Après les, avoir entendus, votre sainteté, <( suivant ses liim^ières et la plénitude de puis- « saoce qu elle aura reçue de Dieu , décidera sou- « veraùiement de ce qui lui aura paru de plus « convenable au bien commun de toute la Ghré- « tienté. »
L'histoire ne nous a point instruits de Fusage que le Pape, fit de ces deux mémoires. Ge ne fut même que deux ans après quon reprit le projet de la croisade; A Fégard de Tunion des deux Ordres, apparemment que. le Pape; en sentit. ie& in-
64 HISTOIRE DE l'oKDRE
r^ convéniens, et qu'il fut touché de la solidité des
DR raisons du Grand-Maitre, et des sentimens de
ViLLâRET. religion et de piété répandus dans son dernier mémoire. Peut-être même que ce pontife n'avoit proposé cette ttnion des Templiers avec les Hospitaliers , que comme une espèce de réforme à l'égard des premiers , et pour s'épargner la discussion des crimes dont Philippe-le-Bd lui avoit fait des plaintes secrettes/et dont ses ambassadeurs poursuivoient vivement l'éclaircissement et la punition. Pour ne pas interrompre la narration de ce qui se passa alors au sujet de l'isle de Rhodes, je différerai à donner le détail de cet événement si singulier, et de tout le procès des Templiers, jusqu'à ce que je sois parvenu à l'année où il fut terminé.
Le dessein des Hospitaliers , comme nous l'a-' vons dit, étoit d'abandonner l'isle de Chypre, et de tâcher de se rendre maîtres de celle de Bho^ des. Mais un projet de cette importance exigeoit des forces supérieures à celles de l'Ordre. Le Grand-Maître, dans l'espérance de tirer des secours du Pape et du roi de France , passa dans ce royaume, et Se rendit à Poitiers, ôix l'un et l'autre, de concert, étoient déjà arrivés pour traiter de l'affaire des Templiers. Foulques de Villaret leur fit demander une audience secrette. Il leur représenta d'abord les avanies que le$ Hospitaliers avoient continuellement à essuyer de la part du roi de Chypre et de ses ministres, l'humeur défiante et ombrjigëus^ de ce. prince, '
quii dans la crainte de s'attirer le ressentiment — —^ et les armes du Soudan d'Éçypte et des autres de princes infidèles, traversoit les arméniens de Villarit. rOrdre, et «mpêchoit les chevaliers de sortir de ses ports. Ce Grand-Maître, après avoir fait voir Fimpossibilité , pour son Ordre, de rester plus long-tems dans les États d'un prince si plein d'une timide politique , leur communiqua le projet de l'entreprise surl'isle de Rhodes. Il leur en fît envisager toute l'utilité, et il leur représenta que ce seroit un entrepôt pour toutes les croisades, et pour toutes les flottes Chrétiennes qui passeroient en Orient ; qu'on devoit même regarder la conquête de cette isle comme un gage assuré de celle de la Terre-Sainte, par le grand nombre de vaisseaux que les chevaliers mettroient en mer, et qui empêcheroient les corsaires Turcs et Sarrasins.de porter du secours aux infidèles qui occuppient la Judée. Mais il ajouta, que les forces de son Ordre n etoient pas suffisantes pour une si haute entreprise, et qu'il ne s'y engageroit pas, s'il n'étoit assuré du secours du père commun des fidèles, et de celui du plus puissant roi de l'Europe.
Le Pape et le roi persuadés , comme on l'étoit encore, en ce temsJà, dans toute la Chrétienté, qu'il n y avoit point d'action plus méritoire pour parvenir au ciel, que de prendre part, et de contribuer à ces guerres saintes, donnèrent de grandes louanges au Grand-Maître, et à tous les chevaliers de l'Ordrç de Saint-Jean : et, pour les
66 HISTOIRE DE l'ordre
'Z encourager à suivre un si noble projet, ils lear
T)E profinireni de puissans secours. Le Pape, dans la VifetARET. y^e q^jg I3 conquête de Tisle de Rhodes feroit
beaucoup d'honneur à son pontificat, avança, de ses propres deniers, quatre-vingt-dix miU« florins à TÔrdre pour lever des troupes.
Afin de ne pas laisser pénétrer le secret du cette entreprise , on publia une croisade générale pour le recouvrement de la Terre-Sainte. Ija , Pape y attacha des indulgences plénières avec tous les privilèges que ses prédécesseurs avoient accordés dans de pareilles expéditions. On com^ prit même, dans le bénéfice de ces grâces apo6-« toliques, ceux qui contribueroient aux frais dû cet arniement. Un grand nombre de personnes de toutes conditions, sur-^tout du côté de TÂllemagne, abandonnèrent leurs pays, et s enrôlé-^ rent pour cette sainte milice. Les femmes même Voulurent' prendre part à cette croisade, et plusieurs donnèrent jusqu'à leurs joyaux^ et ce quVlles avoient de plus cher (i). De tout cet argent on acheta des vaisseaux , des armes et des vivres.
Charles II, roi de Sicile, et la république ée Gènes, quoiqu'ils ignorassent le dessein secret de cette entreprise^ fournirent des galères pour
(i) Pro passagîo congregata fuit pecunia, et armonim ac alîarum reriim copia, ofFerentibus Fidelibus viris ac tnuHeiibus jocalia, et quae habebânt carUsima. Bai, Pap. A9en. àM quinti '^Uà Ckmentis. K
le transport des croisés. Le rendez-vous étoit dans "— :
le port deBrindes, à lextrêmité du royaume de ^""db"' Naples. Il y accourut un si grand nombre de v»***^»** aroisés, que les chevaliers de Saint Jean , n^ayant pas assez de vaisseaux de transport, et craignant d être embarrassés de cette multitude de gens de toutes conditions, se contentèrent de choisir les plus nobles et les mieux armés. Il y eut un grand nombre de gcfntilshommes, des premières Maisons d'Allemagne, qui, dans cette occasion , prirent rhabit et la croix de Saint-Jean (i); ces illustres chevaliers furent présentés à Villaret par le frère Heltwig de Randersack, grand-prieur d'Allemagne; 'qui, à la tètç de cette généreuse noblesse, acquit beaucoup de gloire dans cette entreprise.
Le Grand-Maître prit ensuite congé du Pape, i3o8. qui le combla, et tout l'Ordre, de grâces et de bénédictions. Il leur accorda particulièrement, en cas que leur enti^prise réussit, le droit, dans le tems de vacance, de nommer IWchevêque de Rhodes. De gros tems ne permirent de mettre à la voile quau commencement du printems. L»
Jflotte Chrétienne côtoya TAlbanie , passa la Mofée et Tisle de Candie; et laissant Rhodes à gauche , et assez loin pour ne pas donner de soup<;ons aux Grecs et aux infikièles, on alla débarquer dans ilsle de Chypre et dans le port de Limisso. Le Orand-Maitre n'y resta qu'autant de tenois
(i) Pantal. Hist. Jehan. Bdtdleae.
VlLLAliBT.
P^^^j ^^g qu'il lui en fallut pour prendre sur ses vaisseaux DB les chevaliers qui étoient dans Tisle avec tous les effets de la religion : il se rembarqua ensuite. Le roi de Chypre, les princes voisins, et mêmfe les chevaliers et les croisés qui étoient sur la flotte, étoient également persuadés que cet ariïie!ment regardoit la Palestine et la TerreSainte. Mais le Grand-Maître, après avoir tenu la mer pendant quelques jours, s arrêta à Macri, sur les côtes de la Lycie, soit pour y faire de l'eau et se rafraîchir, soif pour y attendre des nouvelles des espions qu il avoit envoyés pour reconnoître Fisle et la ville de Rhodes, et prendre, sur leqrs avis, les dernières mesures pour le débarquement.
Ce fut apparemment de cet endroit où, au rapport de l'historien Pachimère (i), il dépêcha des ambassadeurs, au nom de tout l'Ordre, à l'empereur Andronic, pour lui faire part de son entreprise, et pourlui demander l'investiture de Rhodes, qui relevoit à la vérité de l'empire, mais dont les Grecs rebelles , de concert avec des Sarrasins, s'étoient emparés, etqui, pour se fortifier dans leur usurpation , y avoient appelle des corsaires. Ces ambassadeurs lui représentèrent que VOrdre s'engageoit à en chasser ces pirates qui infestoient toutes les mers de lempire; et qu'en reconnoissance de l'investiture, et à titre de feudataire, il lui fôurniroit, tous les ans, trois cents
(i) Lib. VIÏ, chap. 3o et 3i, \
DES CHEVALIERS DE MALTE. 6g
chevaliers, la plupart gens de commandement,
et qu'il poutToit' mettre à la tête des troupes dk qu'il entretenoit sur les frontières de la Perse. Villauet.
Mais Andronic , naturellement ennemi des Latins^ comme la plupart des princes Grecs, rejetta avec hauteur ces propositions: Un château qu'il possédoit encore dans cette isle , au rapport de l'historien Grec, et quelque omhre de souveraineté, quoique bien équivoque, que lui laissoient les Gualla, lui faisoient croire qu'il lui seroit plus aisé d'y rétablir entièrement son autorité, que si les Hospitaliers, soutenus des princes d'Occident*, ^en étoient les maîtres. Pendant que cette négociation se passoit à Constantinople, le Grand -Maître, qui en avoit bien prévu le succès, avoit mis à la voile: et, après avoir déclaré publiquement son dessein, il avoit abordé à Fisle de Rhodes , surpris les habitans , Grecs et infidèles; et, sans trouver d'abord quune foible résistance, il avoit débarqué ses troupes, ses vivres et ses machines de guerre (i),
(i) Anno eodem i3o6, hospitalariî cum exercîtu christianorum , oppugnare cœperunt insulam Rhodi cum circumadjacentibus insulis circitèr quinque , quœ ab infidelibus Turcis inhabitabantur sub dominio iroperatoris Constantinopolitani : ceperunt autem 8tatiin ab initio aliquas însulas et castella: steteruntque in pugnà et conflictu obsidentes paritèr et obsessi annis quatuor contra Turco*, et obtinuerunt finalitèr cbristiani. £x quartâ vitâ démentis quind^ auctore Bernardo Guidonis^ episcopo Lodo^ vensU
Parmi les difFérens noms qu'on a donnés, en DE diflfiérens tems, à Tisle de Rhodes, les Grecs Ta- Villahet. voient -nommée Ophieuse, ou Fisle des serpens, à cause de la multitude de serpens dont elle est infectée. Dautres prétendent qu elle prît le nom de Rhodes, d'un bouton de rose fait d^airain , qu'on trouva dans les fondemens de Lindo , une de ses principales villes ; et que les habitans en firent mettre la figure dans les monnoies. Mais un habile antiquaire a fait voir que ceux qui s'attachent à ce sentiment, ont pris pour une rose, une fleur de grenadier, dont les Rhodiens se setvoient ordinairement dans fcurs teintures , par la même raison que les Tyriens avoient fait taiettre anciennement dans leurs monnoies, la coquille de ce riche petit poisson qu'on àppelloit pourpre. L'opinion la plus commune et la plus vraisemblable , attribue l'origine du nom de Rhodes , à la quantité de roses dont cette isle est remplie pendant presque toute l'année.
L'isle de Rhodes est située dans cette partie de la Méditerranée , qu'on appelle Carpathienne. Elle regarde, au levant, l'isle de Chypre, celle de Candie au couchant, au midi l'Egypte, et au septentrion la Carie et la Lycie, qui font partie de TAsie Mineure, appellée aujourd'hui Natolie, dont elle n'est séparée que par un canal qui n'a pas plus*de vingt milles de largeur; son circuit est d'environ six-vingts milles. L'air y est pur et tempéré: le climat doux, le terroir presque pai> tout fertile: le pays abonde sur -tout en arbres
fruitiers de toute espèce : on y trouvoii ancien-
nement des mines de fer et d airain. Les habi- ^^^T^ tanS;, célèbres par la perfection où ils avoient VatABEr» porté tous les arts, faisoient, de ces métaux, des armes, des instrumens de ^erre, et sur-tout des statues. On en comptoit, dans ranciennis ville de Rhodes, jusqua trois ihille de dififérentes grandeurs , toutes d excellcns ouvrier , et qui représentoient des divinités, des princes et des hommes illustres. Cette ville en étoit, pour ainsi dire , peuplée ; mais, de tous ces simulacres, le plus remarquable et le plus surpi^nant , étoit un colosse quon avoit consacré au soleil, la di^ vinité tutéïaire de Tisle. On apprend de Pline quil avoit soixante*dix coudées de hauteur: ci" toit l'ouvragée de Charès de Lindo, disciple de Lisippe : un tremblement de terre renversa cette énorme statue. Il y avoit peu de personnes , ajoute cet historien , qui pussent embrasser son pouce: ses doigts étoient plus gros que plusieurs statues, et d amples cavités s étant découvertes par sa chute , on trouva dedans de grosses pier<^ rés avec lesquelles Thabile ouvrier sçut contrebalancer si bien la pesanteur du colosse, quil Faffermit sur ses pieds. Je ne parle point des peintures et des tableaux dont les temples étoient remplis, chef-d œuvres de lart, et des ouvrages des Parrhasius , des Protogène , des Zeuxis et des Appelle. Llsle de Rhodes n etoit pas moins célè<bre par ses sçavantes académies, et par des hommes çonsonunés en tout genre de littéra-
ys HISTOIRE DE LORDRE
■""""■"^ tare, qui en sont sortis. On sçait que cetoit lenpj cole des Romains , sur-tout pour l'éloquence , et
ViLLAHÈT. gt qJj^ iig alloient se perfectionner dans le talent de la parole, si nécessaire, dans cette république, à tous ceux qui se mèloient du gouvernement.
Ce qui paroîtra de plus surprenant, dans utx peuple si appliqué aux arts et aux sciences, qui ne semblent fleurir qu a J'ombre de la paix , c'est que les Rhodiens n'en étoient pas moins fameux par leurs armes , par leurs conquêtes et par leurs colonies. Ils excelloient sur- tout dans l'art de la navigation : leurs ports étoient remplis de vaisseaux; on y trouvoit des arsenaux et des magasins capables d'armer des flottes entières ^ et ils s'étoient rendus si puissans sur mer , qu'il n'y- avoit point, dans toute l'Asie, de souverains qui, ne recherchassent leur alliance. Mais ils n'employoient jamais plus volontiers leurs forces que contre les pirates. G'étoit par leur capacité dans la conduite de leurs vais-, seaux, et par une sage discipline, dit Strabon, qu'ils. s'étoient maintenus si long-tems en possession de l'empire de la mer. .
Mais tous ces talens, qui , du tems des Grecs et des Romains , avoient rendu cette isle si célèbre, furent négligés par les Grecs du Bas -Empire. Les révolutions arrivées dans leur gouvernement , et le changement de souverains de différentes nations, auxquels ils se trouvèrent, depuis, assujettis, ne contribuèrent pas moioa
à la décadence de cet empire maritime; Tigno- ~
rance et la mollesse des Sarrasins Rhodiens, qui, de à lexception de quelques corsaires , alloient ra- V'''^^*"' rement en mer, leur firent perdre leur puissance et leur ancienne réputation.
Tel étoit 1 état de cette isle , lorsque Villaret y entra à la tête de son armée. Les infidèles, qui en faisoient la principale force , réunis avec les Grecs , anciens habitans de Tisle, en vinrent souvent aux mains avec les Hospitaliers et les croisés que le Grand -Maître avoit amenés de l'Europe. Il se donnoit, presque tous les jours, des conibats dont il est surprenant que les Hos^ pitaliers anciens ne nous ayent pas conservé le détail. Il paroît que le succès en fut différent, par la longueur de cette guerre qui dura près de quatre ans. L'empereur Grec, qui se flattoit» en chassant les Latins de cette isle , d'en rester le maître , y fit passer contre eux un puissant corps' de troupes. Le Grand -Maître, de son côté, jugeant bien que le succès de son entreprise dépendoit de la conquête de la ville de Rhodes, malgré ce secours, en forma le siège; et ses chevaliers , à son exen>ple , se précipitoient dans les plus grands périls pour en avancer la prise. Mais, comme la plupart des croisés se retiroient les uns après les autres ; que l'armée se vit enfin réduite aux seules troupes de la religion, le siège se tourna en blocus ; les assiégeans se trouvèrent bientôt eux-mêmes assiégés par ks Grecs et les Sarrasins, qui leur fermoient les
74 HISTOIRE DE l'oRDRE
* passages pour recouvrer les vivres ou pour aller
nE au fourrage. Les Hospitaliers manquèrent , à la
ViLLàEET. gn^ (Je troupes, de vivres et d argent; mais le Grand-Maitre trouva toutes ces choses dans son fiabileté et dans son courage ; les difficultés ne firent que Taugmenter. Il emprunta , des ban* quiers de Florence, des sommes considérables, et avec ce secours et largent qu il tira des commanderies d au-delà de la mer , il leva de nouvelles troupes, paya les anciennes ; et, après les avoir laissées se rafraîchir pendant quelques jours, déterminé à vaincre ou à mourir, il sor-r tit de ses retranchemens , marcha droit à ses en-» nemis, et leur présenta la bataille.
Le combat iut sanglant ; et on se battit , de part et d autre , avec cette animosité qui se ren-« contre entre des troupes étrangères , qui veulent s emparer d'un pays, et des habitans qui défendent leurs maisons , leurs terres , leurs femmes et leurs enfans: tous motifs les plus puissans pour animer les peuples, même les moins guerriers. Les historiens se sont contentés de rappor*ter que , de part et d'autre , il y avoit eu beau-* coup de sang répandu; que le Grand- Maître y perdit ses plus braves chevaliers ; mais que les Grecs et les infidèles, ne pouvant résister à une valeur si opiniâtre, abandonnèrent le champ de bataille; et que plusieurs Sarrasins, désespérant de résister aux Latins , gagnèrent le bord de la mer, s embarquèrent, et portèrent, les premiers, dans les isles de TÂrchipel, et le long
tlès côtes de la Lvcie , les nouvelles de leur dé- — — faite. DE
Le Grand-Maître ramena ses troupes victo- VntAniT. rieuses dans ses lignes, et continua le siège avee une nouvelle ardeur. Après qu'il eut gagné les principales fortifications de la place, les chevaliers, à la tète des troupes, montèrent à Tassant, et, malgré une grêle de flèches et de pierres que les assiégés lançoient contre les assaillans, le Grand-Maître vit ses étendards arborés sur le haut de la brèche, et ses chevaliers maîtres de la. place (i). On donna la vie et la liberté aux 1 5 août. faabitans Chrétiens; mais les infidèles furent '^'*^taillés en pièces : c'est au moins ce qui résulte de la narration abrégée des historiens du tems. La conquête de la capitale fut suivie de la prise du château de Lindo, situé au côté oriental de Tisle. Proche de ce château , il y a un port et deux bayes au septentrion , dont l'une se nomme encore aujourd'hui la baye des Serpens. Les autres forteresses subirent la même destinée : toute l'isle, en moina de quatre ans, se soumit à la domination des Hospitaliers; et, pour un monument éternel d'une conquête si utile à la Chrétienté, et si glorieuse à l'Ordre de Saint- Jean, toutes les nations, de concert, donnèrent
(i) Aqdo Domini i3io, in festo As8umptioni$ Beatai ^Vlariae, exercitns christianorum cum hosjMtalariis obti* nueruQt civitatem Rhocli quae est caput et metropolis totius regionis et insularum vicinarum. Ex vitd Gcm^iu ds F, pag. 72.
Foulques
DE
76 HISTOIRE DE l'oRDRE
à ces Hospitaliers le nom de Chevaliers de Rhodes. C'est sous ce nom que nous parlerons dé-
ViLtABET. sormais d'un corps de noblesse, qui continua de se rendre aussi utile aux princes Chrétiens que formidable aux Mahométans.
Les premiers soins du Grand-Maître furent de
' rétablir les murailles et les fortifications de la
. ville de RKodes, qu'il avoit ruinées pendant le siège : il fit ensuite entrer tous les vaisseaux de la religion dans le jport ; on les arma aussi-tôt , et on les chargea de troupes et de munitions de guerre et de bouche: le Grand-Maître monta lui-même la flotte, et mit à la voile. De toutes les conquêtes que les anciens Rhodiens avoient faites, ou des colonies qu'ils avoient établies en différentes contrées, il ne leur étoit resté jusqu'alors , dans leur dépendance et sous leur do^mination, que huit ou neuf petites isleà voisines, ou, pour mieux dire, des rochers et des écueils, qu'on appelloit, en ce tems-là, les isles des Rhodiens; telles étoient les isles de Nisara, de Lèros, de Calamo, d'Episçopia, de Calchi, de Simia, de Tilo, et de Cos ou Lango. Il n'en coûta au Grand-Maître , pour y faire reconnoître son autorité, que de se présenter devant ces isles. Nisara, appellée par les anciens Nisyros, étqit située dans l'Archipel , k deux lieues de l'isle de Lango , et dans la même distancé de la province de Carie. Cette isle avoit une ville du même nom; on y trouvoit anciennement un temple dédié à Neptune, des bains chauds et salutaires,
et un bon port. Le Grand-Maître , de concert
avec le souverain Conseil de FOrdre, donna en *''^*'*^'^*'*
DE
fief cette i^le à Jean et à Bonaville Âssatiers, Vili.aret. deux frères qui s'étoient signalés à la conquête de fihodes ; et cette infëodatipn se fit à condition qu ils construirpient incessamment une galère à six-vingts rames, chargée de soldats et de munitions ; qu'ils seroient obligés de la monter euxmêmes, et de se rendre dans les endroits qui leur seroient indiqués par les ordres du Grand- Maître. .
Ce prince passa de-là a l'islè de Lejpo, qui a environ dix-huit milles d'Italie de circuit. Il en trouva le terroir rempli de carrières de marbre. Toute l'isle n est qu'un rocher ou une montagne, au sommet de laquelle il y avoit un château qui défendoit l'entrée du port contre les entreprises des corsaires. Quoique l'isle de Calamo ait plus d'étendue, et qu'elle contienne au moins quarante milles de circuit, elle n'est ni plus fertile ni plus riche que Lero : ce ne sont que montagnes et rochers. Le terroir en parut sec et aride à Villaret, qui ne laissa pas d'être surpris de voir, proche du port, les ruines d'une grande ville, dont les habitans ne subsistoient apparemment que par le commerce.
Les isles d'Episcopia , de Calchi , et de Tilo , ne '^ présentèrent pas aux chevaliers des conquêtes plus difficiles , ni aussi plus utiles que les précédentes. Celle de Syme ou. Symia leur jparut plus importante par lexcellence de ses vins j et par la
78 HISTOIRE DE l'oBDRE
"; quantité de chèvres qu on y nourrissoit. On éle-
DE voit les enfans dans cette isie à nager et à pion-
VuLA^ET. gçp dans la mer, pour aller pêcher au fond de Teau des éponges, dont les environs de cette isle étoient remplis. Il y avoit même une loi parmi ces insulaires, qui ne permettoit point ancien-, nement aux jeunes hommes de se marier, quil»
ne pussent plonger lespace de vingt hrasses dans leau, et même y demeurer quelque tems. Cette isle étoit encore célèbre, parmi celles de l'Archipel, par l'adresse de ses charpentiers, qui construisoient des flûtes et de petites frégates , si légères et si vites à la voile et à la rame, qu'il ny avoit point de vaisseau qui les pût atteindre. On prétend que le Grand-Maitre y fit bâtir, sur le sommet dune montagne, une tour très-exhaus-*sée, doù l'on découvroit fort loin tous les vaisseaux qui étoient en mer ^ et qu'il ordonna aux faabitans, quand ils en verroient paroitre, d'en donner avis à Rhodes par des barques légères-^ ou de faire les signaux ordinaires, en allumant des feux la nuit, et par une épaisse fumée ^ le jour.
De toutes ces i&les, si on leur peut donner ce nom , il n'y a que celle de Cos ou de Lango , oé^ lèbre par la naissance d'Hypocrate et d'Appelle^ qui soit considérable; plie a près de quarante «milles d'Italie de longueur, et environ soixante et dix milles de circuit. Cette isle a celle de Rhodes 'à l'orient d'hyver; elle est éloignée de cent miUes de l'Asie Miaeure^ ou I^atolie^ a l'odeÀt
éctuinoxial. EJle a Iwle de Calamo vers locci- — — dent, et celle de Scarpanto du côté du midi. Son dk terroir est fertile , et produit en abondance des v»*-*-^"*^fruits de toute espèce; il excelle en vins qui pas- ^nt pour les plus délicats de ces contrées. Le Grand-Maître y trouva une petite ville appellée Lango, comtne Fisle /située au bord de la mer,au fond dun grand golfe, et au pied d une mon« tagne qui se termine par une plaine. Le port en étoit alors grand et commode ; mais, depuis quel-^ que tems, la tempête et les houles ont poussé une si grande quantité de sable à son entrée^ qu il n'y aborde plus que de petits bâtimens. I^es grands vaisseaux et les galères sont obligés de demeurer à la rade voisine, dont le fond est net, ferme , sabloneux , et propre à l'ancrage.
Le Orand-Mattre, ayant reconnu Timportailce de cette isle, y fit tracer le plan dun cbàteau fortifié de plusieurs tours quarrées, et qui, par ses -soins, fut acbevé en peu de tems : il laissa un chevalier pour y commander^ Ceux qui lui suc-» cédèrent dans cet emploi , firent fleurir le com-» merce dans toute Tisle, ornèrent la ville de mai^ sons magnifiques, où le marbre étoit prodigué dans les colonnes et dans les statues; et cette isle, sous le gouvernement de TÛrdre, et par la suite des tems, devint si puissante, quon la re^ gardoit comme une seconde Rhodes, et qu'on en fit, dans la suite, un bailliage et un siégt épiscopal, sous la métropole de Rhodes.
Le Grand-Maitre^ après atoir établi son auto«
8o HISTOIRE DE L'oRDRE
■ rité, et un bon ordre dans toutes ces isles, re- *^^^^ vint avec joye à celle de Rhodes. Il espéroit y ViLLARET. goûter dans un doux repos les premiers fruits de sa victoire, lorsqu'il se vit attaqué par un ennemi redoutable, et qui lui fut suscité par les corsaires et les autres Mahométans, qui, de cou- • cert avec les habitans Grecs de Tisle de Rhodes, lavoient défendue contre les chevaliers. Ces infidèles, après leur défaite, et pour éviter la première fureur du soldat victorieux, s'étoient jettés, comme nous l'avons dit, dans des barques ; et, à la faveur de la nuit, ils avoient gagné les côtes de Lycie, d'où ils se dispersèrent en diffé-*rens endroits; et une partie se réfugia dans les États d'Ottoman, où ils portèrent leurs plaintes et leur n\isère.
Osman ou Ottoman, tige des empereurs Turcs de ce nom, règnoit alors dans. une partie de la Bithynie, province de l'Asie Mineure Ci). Ce prince, soit par zèle pour sa religion, soit par ambition, et pour s'agrandir, soit aussi peutêtre pout* empêcher quil ne s'élevât, si près de ses États, des voisins hardis et entreprenans, prit en main la protection de ces réfugiés, et résolut de chasser les chevaliers de l'isle de Rhodes, avant qu'ils eussent eu le tems d'y affermir leur domination : c'est ce que nous allons ra* conter. Mais peut-être que le lecteur ne sera pas fâché qu'on lui fasse connoitre un peu plus par- Ci) Observations sur Torigine des Turcs ^ lib. III, cap. 8«
DES CHEVALIERS DE MALTE. 8l
ticulièrement lorigine, la fortune, les desseins
et les conquêtes d'un, prince et d'une Maison , ^^^^^^^ qui, des plus foibles commencemens, s'est éten- Vulahet. due depuis avec une rapidité surprenante dans les. trois parties de notre continent, et qui jetta les fondemens de ce nouvel empire , presque dans le mènie-*tenis que les chevaliers de Saint- Jean s'emparèrent de Tisle de Rhodes, comme si la providence, les y eût conduits pour arrêter, par leur valeur, le progrès des armes d'Ottoman et de ses successeurs.
On rapporte différentes opinions de l'origine de cette Maison ; les uns la font sortir d'un pâtre Tartare ou Nomade^ qui^ ayant quitté le soia de ses troupeaux pour porter les armes , s érigea en duelliste. On dit qu'ayant vaincu , dans un combat singulier, un cavalier Grec de l'armée de l'empeceur Jean Gomnène , il obtint d'Aladin, sultan dlconium , pour récompense , la bourgade AOttomftnzichj qui donna le nom à sa postérité. Quoique les Turcs laissent ordinairement, à la vanité des Chrétiens, l'illusion des généalogies contrefaites, cependant les princes de cette Maison, depuis qu'ils furent parvenus à cette élévation et à ce» haut degré de puissance qui les rendoit formidables à tous leurs voisins, ne purent se résoudi^e à reconnoître une aussi basse origine: et^ au défaut de la vérité, ils eurent retours^ comme beaucoup d'autres, à Ja chimère et au roman. Ils firent du Tartare, dont nous venons de parler, un prince de la Maison
8a HISTOIRE DE l'oRDBE
— — — illustre des Cronmène , et neveu de l'empereur ooL^cEs j^^^ Comnène , qpiî en ayant reçu de mauvais
ViLLAHR* tràiteméns, et pour s'en venger, se retira auprès d'Aladin , se fit Mahométan^ épousa la fille du sultan y qui lui apporta pour dot la bourgade d'Ottomanzich , avec plusieurs villages qui en dépendoient: doù leur jpostérité avoit emprunté son surnom jusqu'au sultan Ottoman , qui s'étant distingué de toute sa race par sa valeur, avoit jette les fondemens dé la nouvelle monarchie des Turcs , et laissé le nom d'Ottoman aux fameux descendàns de ce Comnène, neveu de l'empereur (i).
Voilà le roman : mais , pour substituer la vérité de l'histoire à une si flatteuse imposture , il parott, par tous les écrivains de ce tems-là , que, sur Torigine de cette Maison, on ne peut point remonter plus haut qu'à un certain Soliman., qui vivoit l'an de notre salut 12149 et de l'hé- .gire 61 1, et qui étoit chef d'une de ces tribus de Nomades , qiii , sans avoir de patrie particulière , s'arrèt oient successivement dans tous les endroits où ils étoieîkt soufferts, et où ils trouvoient de bons pâturages pour leurs troupeaux. On prétend que ce Tartare où te Turc , chassé de la 'perse avec sa tribu, se noya en voulant passer À cheval le^ fleuve de l'Euphrate.
Orthogul ou Orthorgrul , un de ses enfsuis , prit la coùduite de la tribu , demanda une retraite à
(i) Histoire de Mafaomer Il^'jiar h OàiHeniene.
Aladin, troisième du nom, de la race des Tur- — — — camans Selgeucides, et sultan dlconium. Ce ^db prince le prit à son service , et assigna à sa tribu, Villah^i. dans TArménie Mineure, des terres pour habiter. Ottoman , fils d'Orthogrul , par son courage et sa valeur, porta plus loin ses espérances et sa fortune. Sa tribu et ses troupes augmentèrent considérabjiement, par un grand nombre d aventuriers qui se joignirent à lui, et qui, attirés par Fédat de sa valeur et par sa libéralité , voulurent combattre sous ses enseignes. Il en fît de brave^ soldats et d'excellens guerriers: le succès de ses armes, répondit à son. coujrage. Aladin, charmé de sa réputation, lui envoya une veste, un sabre, un étendard et une paire de tymbales. On dit que toutes les fois qu Ottoman entejadoit ie son de cet instrument de guerre , pour témoigner le respect quilportoit au sultan, il ne man^quoit jamais, s'il étoit assis, de se lever: comme pour marquer qu^il étoit toujours pré^t à marcher pour son service. Mais, ^malgré ces témoignages extérieurs de zèlç et de soumis-sion , le sult£^n fort âgé et sans enfans, redour tant son courage et son ambition , Rengagea ^ faire la guerre aux Grecs , de peur qu'il ne tourr ultimes armes contre lui-même.
Ottoman enleva des provinces^ entières et def '^^ places considéi^ables aux empereurs û^recs: ce l'hegire, qui le rendit si puissant, que , du consentement ^^* même d'Aladin, il jprit la qualité de sultan. ^^^ P autres prétende];! t quil ne se reyêtit de ce titre
r souverain qu'après la mort de son maître. Ce
DE prince , le dernier des Selgeucides , étant décédé ,
ViLLARfiT. ggg généraux /comme autrefois les capitaines du grand Alexandre , partagèrent entre eux ses Ëtats. Une partie de la Bithynie et de la Cappadoce échut à Ottoman. Ce prince sçut conserver cet empire naissant par de nouvelles conquêtes qu'il fit du côté de la Lycie et de la Carie , et surtout par la sagesse de son gouvernement, et par une bonté singulière: vertu rare dans un conquérant. La réputation de son affabilité est passée, par tradition, chez les Turcs, et s y est conservée jusqu'à ce jour. Quand leurs empereurs montent sur le trône, au milieu des acclamations publiques, et parmi les vertus dignes d'un souverain, on ne manque jamais de leur souhaiter la bonté d'Ottoman : ce qui fait voir que ce sont des héros et des princes vertueux, qui fondent et augmentent les empires , et des tyrans et des lâches qui les perdent.
Le prince, dont nous parlons, sollicité par les Mahométans que les chevaliers avoient chassés de Rhodes, chargea une flotte de ses troupes, débarqua dans l'isle, s'avança du côté de la capitale , et en forma le siège. A peine le Grand- Maître avoit-il eu le tems d'en relever les mu- , - railles ; mais les bastions et les fortifications n'étoient pas encore rétablis. L'expérience fit voir, en cette^ occasion , qu'il n'y a point de jfortifications plus sûres pour une place de guerre, que la valeur et le courage de ceux qui la dé-
fendent. Les chevaliers soutinrent plusieurs as-
^ X m «^ 1 T Foulques
sauts. Les iunupiaans ces attaques, perdirent de beaucoup de monde; et Ottoman, si heureux Villaret. dans toutes ses entreprises , échoua dans celleci, et fut obligé d'en lever le siège, et de se rembarquer.
Plusieurs historiens prétendent que les chevaliers de Rhodes durent leur salut et la conservation de leur nouvelle conquête à Amédée V, dit le Grand, comte de Savoye. Ils rapportent que ce prince étant venu à leur secours avec une puissante flotte , débarqua ses troupes , marcha aux ennemis, les défit dans une bataille, et qu Ottoman fut contraint de lever le siège et de se rembarquer. Ces écrivains ajoutent qu Amenée, pour conserver la mémoire de ce grand événement et d une victoire si célèbre , prit alors, pour sa devise, ces quatre lettres majuscules, et séparées par une ponctuation , F. E. R. T. qu'on a expliquées depui^par ces mots latins , Forti^ tudo ejus Rhodum temiit: ce qui veut dire, que la valeur de ce prince a conservé la ville de Rhodes. On veut même qu'Amédée , depuis cette bataille^ ôta de ses armes l'aigle de Savoye , et qu'il prit en sa place la croix de Saint- Jean.
Quoiqu'un événement si singulier et si honorable pour la Maison de Savoye , ait été rapporté par un nombre infini d'écrivains , et qu'il se trou ve même dans les historiens de l'Ordre, cependant rattachement que nous devons à la vérité , nous oblige de dire que nous croyons cette relation
86 HISTOIRE DE l'oRDRE
' fausse , et dans le fond et dans toutes ses cir- DE constances. Il nest point "vMl^qu Âmédée soit TiLMitEt. entré dans Fisle de Rhodes , et qu'il y ait porté ses armes en i3i6, ni dans les années qui précédèrent, ou qui suivirent immédiatetnent là conquête qu en firent les chevaliers de Saint- Jean.
• Ce prince , en 1 309 , étoît en Angleterre , et se ^^' trouva à la cérémonie du couronnement dlÊ-
douard II; et, l'année suivante i3io, au moi^ de septeinbre, il reçut dans Chambéry Henry VII,
• comte de Luxembourg, élu empereur, qu'il ac- '^?^' compagna ensuite dans son voyage dltalié et à 1309. Rome, où ce prince alla prendre la couronné
Impériale (i) : et on voit , par les historiens contemporains, qu'il lie quitta point Tempereur crètte année, ni même la suivante.' A l'égard de la devise mystérieuse , sur laquelle on fonde cette prétendue eicpédiïièn dans l'isle de Rhodes, Louis de Savoyie, bairôn deSaud, mort en i3o{, la poHoit dans êa tnonnoie plus de dix ans aVant qu Ottoman eût attaqué léis chevaliers; fet oti voit encore aujourdliui, sur le tombeau dé Thomas de Sàvbyé, père d'Amédée V, dont nouis parlons , la réprésentation d'un diién qui est à ses pieds , avec un collier, autour duquel on lit ce môt/ert, sans ponctuation.
Il n"y a pas plus de fbnde£neiit dans la preuve qu'on veut tirer àt la croix de f Ordre de Saint-
(1) GiâcbenoD, tom. T, pag. SSq.
Jtean, quon suppose quAuédée prit, le premier ";
de sa Maison , dans leeu de ses arnies. Car, 0U7 de tre que, long- tems, auparavant, ks princea de ^**'''^^'^^* Piémont portoient la même croix , on la trouve , dès Tan 1 3o4 9 dans un sceau de Thomas de Savoye, attaché à un traité que ce prince avpit Élit la même année avec Etienne de Goli^y, seigneur d'Andelat : ce qui fait voir q^e tout ce qu on a inventé pour expliquer ces quatre lettres mystérieuses , n est qu une fable , et que les chevaliers de Rhodes ne durent qu à leurs armes seules et à leur propre valeur la première défense de Rhodes.
Le Grand-M attre ne yit pas plutôt les Turcs^ rembarques , que , pour mettre à lavenir la ville de Rhodes hors d'insulte, il en fit terrasser les murailles, et y ajouta de nouvelles fortifications. Il donna ensuite tous ses soins à y rétablir le commerce, qui, avant la guerre, et même de tout tems , lavait renduç une des plus florissantes villes de FÂsie- Son port fut ouvert à toutes les nations: up grand nombre de Chrétiens, et sur^tout de Latins , qui , depuis la perte de la Terre-S^ipte , s^étoient difiipersés en différeus endroits de la Grèce , accoururent pqur s y établir, et pour y vivre sous Téteudard de S^nt-Jean, dont ils aboient éprouvé tant de foi^ la protection. De ce mélange des chevaliers et des habitans , t^mt Grecs que Latips , il se lorm^ un ' nouvel État, qui étoi); tout epsen^ble guerrier et marchsind , et qui devint aussi puisssnt4>ar ses
88 HISTOIRE DE LOIIDRE
'" richesses , que redoutable par le courafïè et la
T)E valeur de ses nouveaux souverains.
ViLLABcr, L éclat de cette conquête, et la nouvelle de la levée de ce siège , passèrent bientôt en Occident: ce fut le sujet dune joye universelle dans tous les États Chrétiens. Elle fut suivie d'une comparaison qu'on faisoit entre les deux Ordres militaires, qui n'étoit pas à l'avantage des Templiers. On disoit que les Hospitaliers n'avoient jamais voulu abandonner l'espérance de chasser un jour les infidèles de la Terre-Sainte ; qu'ils étoient restés , pour cela , dans FOrient ; que la conquête qu'ils Venoient de faire d'une isle aussi considérable que celle de Rhodes, assuroit un port commode à toutes les croisades; au lieu que les Templiers, par leur retraite précipitée en Europe et dans leurs commanfieries , et par la vie molle et délicieuse qu'ils y menoient , sembloient avoir renoncé à leur vocation , et laissé , jjour toujours, l^es saints lieux en proye aux Turcs et aux Sarrasins. Ces discours qui n'étoient pas destitués de vérité, d'autres encore plus odieux, et qu'on répandoit sourdement, engagèrent le roi de France à poursuivre l'extîniction de cet Ordre.
On ne sçait point dans quelle année, ce prince avoit pris une si terrible résolution contre les •Templiers: il paroît seulement, par l'histoire, qu'un bourgeois de Béziers, nommé Sqùin de Florian , et un Templier, apostat, de son Ordre , aya.nt été arrêtés pour -des crimes énormes , et
mis dans le même cachot, ces deux scélérats dé-
sespérantde leur vie, se confessèrent l'un lautre , ^o'^^^" au défaut du sacrement de pénitence qu'on n ad- Villabet. minidtroit point, en ce tems-là, aux criminels, quand ils alloient au supplice (i). Cétoit aussi l'usage des gens qui voyageoient par mer, si, par la tempête, ils se trouvoient en danger de périr, et qu'il n'y eût point de prêtre dans leur vaisseaiL
iSqnin , ayant entejidu la confession du Tem-^ plier, Ifii)appeller un des ofBciers du roi, auquel il dit iju'il étoit prêt à révéler à ce prince un secret 8i' imtpQrtant, qu'il tireroit plus d^utilité de sa connaissance, que de la cpnquête d'un royaume entier; mais qu'il ne s'en ouvriroit jamais qu'au roi seul. D'autres historiens attribuent ce fait à un Templier, prieur de Montfaucon, et à un autre religieux du même Ordre, appelle Noffodei j tous deux condamnés par le Grand-Maître et pa-r le Conseil de son Ordre, pojur leurs impiétés, et pour avoir mené une vie infâme, à finir leurs jours entre quatre murailles.
Quoiqu'il en soit du nom de ces scélérats, Philippe-le-Bél, sur les instances de celui qui d^ man4oit à lui parler, et peut-être dans l'impatience de découvrir ce secret, qui devoit lui procurer de si grandes richesses , le fit venir à Paris. Il voulut l'entendre lui-même : et, après lui avoir promis une impunité entière , et même des ré-
(i) Bal.'pap. aven; tom. 1 , pag. 99.
" compenses, s'il disoit la vérité, le criminel, qui
DE avoit dressé le plan de son accusation , chargea
ViLLARET. i0^i jg Corps des Templiers de vol , d'homicide , d'idolâtrie et de. sodomie. Il ajouta que, quand un Templier étoit reçu dans VOrdre , on lobli— geoit de renoncer à Jéaus-Christ ; de cracher sur la croix en signe de détestation ; que ces chevaliers , devenus en secret Mahométans , par une infâme trahison , avoient vendu la Terre-Sainte aux sultans et aux princes de cette secte. On peut voir plus en détail , dans le recueil de Pierre Dupuy, toutes les abominations et toutes les saletés dont le délateur tâcha de noircir ses cou** frères , et que la biei^éance ne permet pas de rapporter ici. /
Le roi avoit tait part de ces accusations au Pape, dans leur entrevue à Lyon; et il lui en parla encore plus pressamment , Tannée suivante , à Poitiers , où ils s'étoient rendus , de concert, pour traiter de cette grande affaire. Mais il ne paroit point que le Pape eut encore pris d autre parti que celui dune information secrett^. Gomme les ambassadeurs que le roi avoit laiissés auprès de ce pontife, le soUicitoient incessamment de condamner cet Ordre, nous avons une lettre d^ Clément au roi , en date du neuf juillet, où il lui déclare nettement que, si la corruption dont on accusoit les Templiers , étoit aussi générale quit le prétendoit, et qu'il fallût abolir TOrdre entier, il vouloit que tous ses biens fassent employés pour le recouvrement
de la Terré-Sainte; et qu'il ne soufFriroit point qu il en fut détourné la moindre partie à d au* ^ ^^^ très tisâgêâ : ce qui pourroit faire présumer que Vularet. le Pape soupçonnoit que , dans le procès qu on intentoit aux Templiers, on en vouloit autant à leurs grande biens , qu au dérèglement de leurs mœurs. Il parott même que ce pontife , soit par rapport à cette affaire, ou à celle de Boniface, dont le roi vouloit qu'on condamnât la mémoire , comme d un impie et d un hérétique , se trouvant trop obsédé par les ministres dé oe prince , eût bien voulu, depuis loug-tems, être bors de ses terres; quil se déguisa même pour sortir de Poitiers; et que, dès lan i3o6, il prît avec quelques cardinaux , le chemin de Bordeaux , sans autre escorte que de quelques mulets qui portoient son or et son argent. Mais , ayant été reconnu en chemin par des émissaires du roi, il crut devoir retourner dans la ville doù il étolt parti (i).
Philippe , qui étoît vif et impatient , et qui n« s accommodoit pas des lenteurs du Pape , par un
(i) Tune papa et cardinales venerunt Pictavim^ ubi longiorem moram, ut dicitur, quàm voluissent fecerunt, rege Francorum et ejus complicibus et ministris illic eos ({Httsi detinentibus violenter. Nam papa , ut dicitur, sub allerius ficiione persoaœ aliquandô tentavit cum paucis, summarïis tamen oneratts argento et auro prœcedentibus, versus Burdegalam proficîsci; sed à quibusdam qui pro Tege erant agnkus ^ cum rébus quas iilluc volebat transferre <2ompulsus est Pictavim remeare. Prima vùa démentis V, ex Biduzîo^ pag. 5.
9^ HISTOIRE DE l'oBDRE
ordre secret , et qui fut exécuté un vendredi 1 3
DE octobre, fit arrêter, en un aeul jour, le Grand-
ViLLAHET. Maître ^i tous les Templiers qui se trouvèrent à
Paris et dans les différentes provinces de son royaume; on saisit, en mème-tems, tous l^urs biens, qui furent mis à la main du roi(^i).
Une conduite si extraordinaire causa une surprise générale dans toute la Chrétienté. Les uns îattribuoient au ressentiment secret que ce prince, naturellement vindicatif, conservoit, disoit-on, contre lès Templiers, qui, pendant ses différends avec le Pape Boniface VIII, s'étoîent déclarés en faveur de ce pontife. On prét'endôit même qu ils lui a voient fourni des somm^es considérables ; et , pour aigrir le roi , on ajouioit quun Templier, trésorier de Pbilippe, avoit été assez infidèle à son maître , pour tirer cet argent des coffres même du roi, afin den aider son ennemi, ainsi quon le voit dans le sixième article des accusations intentées contre eux , et rapportées dans les grandes chroniques de Saint-Denis , sous le règne de Philippe-le-Bel, qu'eux reconnurent du trésor du roi à aucuns avoir
donné, qui au roi avoient fait contrariété, laquelle
(i) £odein anno in octobri capti fuerunt omnes templarii unà die in toto regno Franciœ, accusaû de hœresi pessimà, undè confiscata 1807 , sunt omnia bona eorum , quœ nunc tenet ordo bospltalariorum, et ipsi in carcere duro deiinentur. Secunda vita démentis F'', auctore Piolomceo Lucensiordinis prasdiôatomm, — ExBaluzio, tom, a^ Pap. Aven*
* chose étoit moult domaqeable au royaume (2). *;
—, .i.TïiipA 1. Tk» Foulques
«Et ep ceci, dit Belleioret, entendoit-oD Boni- ^ de « face VIII •, ennemi mortel de ce roi , et avec Villiret. " lequel il avoit querelle ordinaire. »
D autres historiens , sans remonter jusqu'au différend de Boniface , . ont prétendu que ce prince , pour soutenir la guerre contre les Flamands, ayant affoibli la monnoie sans en réduire la valeur, les Templiers, qui s y trouvoient intéressés , avoient été les auteurs secrets d'une sédition qui s'étoit élevée, à ce sujet, à Paris, ou du moins qu'ils l'avoient fomentée par des discours trop libres contre la personne du roi. Le peuple, toujours peuple, c'est-à-dire, toujours mécontent du gouvernement, quel qu'il soit, soutenoit qu'il ne falloit point chercher d'autre motif de l'arrêt des Templiers, que l'avarice de ce prince et de ses ministres, et l'avidité qu'ils avoient d'envahir les biens immenses de cet Ordre. Là -dessus, on citoit l'exemple récent des Juifs tolérés dans le royaume, mais que Philippe, l'année précédente, avoit fait arrêter, en un seul jour, comme il venoit d'en usera l'égard des Templiers ; et qu'après les avoir dépouillés de tous leurs biens, on les avoit obligés de sortir du royaume avec leurs familles, demi-nuds, et seulement avec un médiocre viatiqjie, pour leur subsistance pendant le chemin. Des gens passionnés rappelloient encore ce qui s'étoit
(i) Gosmog. lib. IIL Traité des TemplierS; pag. i io5.
passé en Italie et Anagnie , patrie et résidence DB de BQniface VIII , doat le trésor avoit été pillé VttLAMT. par. des aventuriers Français et Italiens, que Iç roi tenoit secrettement au-delà des monts , soup les ordres de Nogaret et de Colonne. On prétendoit que ce prince s'étoit approprié la meilleure partie de ce trésor, le plus riche qui fût dans la Chrétienté, soit en or ou en aident, ou en diamans et en pierreries.
Il nous est resté , de ces ten[is4à , un mémoire anonyme, qui pourroit faire soupçonner que, dans les motifs qu on proposoit à ce prince, pour rengager à poursuivre la condamnation des Tenx-^ pliers , il y en avoit qui n étoient pas tout-à-fait désintéressés. Comme, depuis que les Templierti avoient été arrêtés, on ne faisoit plus un mystère en France du dessein qu on avoit formé d^àbplir entièrement leur Ordre, un de ces hommes qi4 ne fondent leur fortune que sur la ruine de cellç des autres, proposa au roi Philippe -le -Bel, dç créer et de fonder un nouvel Ordre, sous le npni âH Ordre rojnil; d obtenir du Pape quil y attachât les grands biens des Templiers ; qu*on incolrpo^ rat dans cet Ordre les chevaliers de Rhodes e.t les chevaliers de tous ^os autres Ordres militaire^ de la Chrétienté; quon les pbligeat tous d^ prendre Thabit de ce .nouvel Ordre , et de. recoprnoitre 1 autorité d'un Grand-Maitre général , qui seroit, à cet efifet, npmmé par le souverain pontife. Pour intéresser le roi dans ce projet, l'auteur du mémoire prétendoit que ce prince tr^ai*
DES CHEVALIERS DE MALTE. gS
tât avec tous les autres souverains qui se disoieut ■
titulaires du royaume de Jérusalem; quon fit ^^^^^ passer ce titre sur la tête du roi de Chypre, qui Vuxabet. n avoit ni femmes ni enfans ; que ce prince , devenu Grand-Maître de l'Ordre , en prît Fhabit, fit profession , et reconnût pour son successeur, à la grande -i^aitrise et à ces deux couronnes , Philippe , second fils du roi de France , qui , par cette union de deux couronnes, jointe aux revenus immenses de tous les Ordres militaires , seroit devenu un des plus puissans princes d^e TOrient. L appât étoit séduisant pour un prince. qui se voyoit trois enfans mâles (i).
Quoiqu'il en soit des diifèrens motifs qui {déterminèrent Philippe-le-Bel à poursuivre la condamnation des Templiers, nous laissons volontiers aux lecteurs à décider s'il n agit, dans cette grande affaire , que par un pur zèle pour la conservation de la religion , suivant le témoi^age que lui en rendit , depuis , par ses bulles, le Pape Clément Y; ou si ce prince ne ^e porta avec tant de chaleur contre les. Templiers, que par le sentiment d une vengeance utile et mêlée d avarice , ainsi que le publièrent des écrivains étrangers, , prévenus, et peut-être ennemis de la France. Et jenesçai$$i ce n'est pas à cette jalousie de nation qu'on doit attribuer les lettres d'Edouard il, roi d'Angleterre , qui n eut pas plutôt appris la détention des Templiers en France , qu'il écrivit
(i) Louis, dit depuis le Hutin; Phîlippe-Ie-LoDÇj Charles-le-BeL
VitLAHET.
96 HI&TOIRE DE l'ordre
Z ' aussitôt au Pape et à la plupart des souverains
Foulques ^ 1 r
DE de l'Europe, pour les prier de fermer l'oreille aux calomnies qu'on répandoit contre ces chevaliers , « dont toute l'Angleterre , dit - il , révère «la pureté de la foi, les bonnes mœurs et le tt zèle pour la défense de la religion (i). »
Mais , malgré cette apologie , (m ne peut disconvenir que, dès le second siècle de l'institution des Templiers, l'esprit du monde, le luxe et même les plaisirs de la table n'eussent commencé à infecter ' différens particuliers de cet Ordre. Le proverbe ancien de boire comme un Templier, et qui dure encore après tant de teins, fait voir quelle étoit leur réputation sur cet article. Il est vrai que la première valeur et le même zèle des anciens Templiers contre les infidèles, éclatoit toujours dans le Corps dé l'Ordre: mais on ne retrouvoit plus, dans la plupart •des particuliers , cet esprit dé religion , animé d'une foi vive , tant vanté par Saint-Bernard , ni ce désintéressement, et même cette modération Chrétienne , que leurs prédécesseurs conservôient au milieu* même des victoires les plus éclatantes. Depuis cet heureux siècle , l'orgueil qu'inspire une haute naissance , la fierté que leur donnoit leur valeur, et certain espiiit de domination que produisent toujours de grandes richesses , les avoient fait passer pour les plus sluperbes de tou* les hommes.
(i) Rymer, tom. III; ad ann. 1307.
F0ULQ0B3
t)ES CHEVALIERS DE MALTE. 97
On reprochoit aux Templiers leur ambition , passion funeste qui leur attira, depuis, la sévé- * dT rite, et, si j'ose le dire, la dureté de la plupart ^**'*'^*^* des évoques , leurs j uges , avec lesquels ils avoient eu auparavant de grands différends, aussi -bien que les Hospitaliers , au sujet de leur ind^endancè et des privilèges de leur Ordre. Ce furent ces prélats, qui, à Tinstançe du roi, et assistés de Guillaume de Paris, frère prêcheur^ inquisiteur et confesseur de ce prince , firent subir aux prisonniers leur premier interrogatoire : et le fameux Guillaume de Nogaret, si connu par la hardiesse de ses entreprises contre Boniface VIII, conduisoit encore cette terrible affaire.
Le Pape n apprit la prison du Grand-Maître et de tous les Templiers qu'avec beaucoup de surprise ; et il regarda sur-tout la procédure des évêques et de l'inquisiteur comme une entreprise sur son autorité. Dans la première chaleur de son ressentiment, il suspendit les pouvoirs de Guillaume de Paris, et interdit aux évêques de France la connoissance de cette affaire, qu'il se réserva. Il écrivit en itiême-tems au roi, pour se plaindre qu'il eût fait emprisonner des religieux qui ne relevoient, disoit-il, que du Saint-Siège : et il lui marquoit, par une lettre assez vive, qu'il lui envoyoit les cardinaux Bérenger de Frédole et Etienne de Susy, auxquels il souhaitoit qu'il remît incessamment, ou à l'évêque de Préneste, son nonce , les personnes et les biens des Templiers.
gH HISTOIRE DE l'oRDRE
^ Philippe lui répondit qu'il ne les avoit fait ai>
Foulques ^ i ' • «^ • j !>• • «^ 'rc
j^ reter que sur le réquisitoire de 1 inquisiteur, orn* ViLUBET. oîer de la Cour de Rome, et député par le Pape même dans son royaume ; que la suspension des pouvoirs de ce religieux et de, ceux des évêques, juges nés en matière de doctrine, étoit fort préjudiciable à la religion (i) ; que les Templiers ne manqueroient pas de s en prévaloir, et quils pourroient même se flatter de trouver de Tappui ^ à sa Cour. Il se plaignoit ensuite de ce que le Pape apportoit trop de lenteur à. le seconder dans une si juste poursuite; et il lui représentoit , dans des termes qui avoient assez lair d'un reproche , que Dieu ne détestoit rien tant que les tièdçs ; que cetoit même, lui di^oit-il, apporter une espèce de consentement aux crimes des accusés, que de ne les pas punir promptement; que, bien loin d'interdire aux évêquea, comme il avoit fait, les fonctions essentielles de leur dignité, il devoit, au contraire, exciter leur zèle pour l'extirpation d'un. Ordre si corrompu ; qu'après tout, ces prélats étoient appelles av^ lui pour partager les soins de l'église de Dieu. Ce prince, jaloux des droits de l'épiscopat, ajoute: <t On feroit , Très-Saint Père , une cruelle injustice u à ces prélats (ce que Dieu ne permette), si on «leur interdisoit l'exercice d'un ministère qu'il «ont reçu in^médiatement de Dieu, et si on les
(i) Hist« de la condamn. des Tecopliers, par Dtipay . pag. II.
« pritoit du droit qu'ils ont de défendfela foi; '
« Ni lis n ont mente un si injuste traitement, m de « ils ne le pourroient Souffrir}- et nous-mêmes Villabbt^ «nous ne le pourrions dissimuler sans violer le «serment que nous avons fait à notre sacre. Ce « seroit même un très-grand péché de mépriser ^ « à ce point, ceux que Dieu nous a envoyés. Car «le Seigneur dit : celui qui vous méprise, me «méprise. Quel est ddnc, Père-Saint, continue ce fi prince^ le sacrilège assez téméraire pour vous «conseiller de mépriser ces prélats, ou plutôt «Jésus^Christ qui les a envoyés?» Le roi finit une lettre si vive par des maximes et des expressions encore plus fortes. H prétend que le Pape est sujet aux lois de ceux qui Font précédé, jusquesJày ajoute4-il, que quelques-ilns ont soutenu que le Pape peut se trouver compris ipso facto j dans le canon d'une sentence prononcée sur une matière de foi (i).
C^te' lettre, tirée du trésor des chartres par Pierre Dupuy, nous apprend avec quelle itnpà* tience le roi supportoit le moindre retardement dans cette affaire. La conduite qu il avoit tenue eoûtre le Pape Boniface, faisant appréhender à son successeur d avoir pour ennemi un prince ferme et incapable de se désistei* de ses entreprises. Clément vit bien qtfil seroit obligé de relâcher, en sa faveur, quelque chose dés formalités ^ àt la j ostice. L'aifaii^e s acconàïnoda par les soins
(1) Dupuy, ibid.
lOO HISTOIRE DE L ORDRE
des deux cardinaux ; et la bonne intellig[ence se
DE rétablit entre le sacerdoce et lempire. On con-
ViLLARHT. yijji; qug |ç jpqJ remèttroit, au nonce du Pape, la
personne et les biens des Templiers : ce qui fîit aussi-tôt exécuté, quoiqu'ils fussent toujours gardés par des sujets du roi.
Mais 9 poiir sauver les apparences , et appaiser le Pape, il fut dit quils étoient gardés en son nom et au nom de leglise. On en usa à peu près de la même manière à Fégard de leurs biens, et des gardiens qu'on y préposa. Tout étoit, à la vérité, administré au nom du Pape; mais, parmi ces administrateurs, on compte Guillaume Pisdoue et René Bourdon, valets-de-chambre du roi : ce qui fait voir qu en tout cela il n y eut que le style et la forme du dépôt de changés. Le roi, de son côté, et en retour dune si légère satisfaction , exigea du Pape qu'il levât la suspension qu'il avoit faite des pouvoirs de son confes- ' seur, et que ce religieux put continuer d'assister au procès des Templiers. « Bien que ce soit conw tre mon autorité, dit Clément dans une de ses u bulles^ je promets au^roi, puisqu'il le veut, que a l'inquisiteur pourra procéder avec les ordinalares; mais à condition, ajoute le Pape^ que « chaque évèque ne pourra examiner que les a Templiers particuliers de son diocèse ; que Ces tt religieux ne seront même jugés que par des u métropolitains, et dans un concile de chaque a province ; qu'aucun de ces prélats ne prendra « connpissance <le l'état général de tout l'Ordre,
bES CHEVALIERS DE MALTE. lOI
« et de ce qui concernera la personne du Grand- •
«Maître et des principaux officiers de l'Ordre, de^ «dont il se réserve, dit-il, et au Saint-Siège, Villarw. « lexamen et le jugement. »
Le Pape et le roi étailt d'accord, on commença à. travailler, de concert, à l'instruction du . procès des Templiers. Les prisons étoient remplies de ces chevaliers, qui tous, çxcepté ceux qui volontairement se reconnurAt pour criminels, furent exposés à la question la plus rude. On nentendoit que cris, que gémissemens de ceux qu'on tenailloit, qu'on brisoit et qu ou démembroit dans la torture^ Cn grand nombre, pour éviter des tourmens si cruels, passèrent d'abord toutes les déclarations qu'on exigea d'eux ; mais il se trouva aussi un grand nombre de ces Xempliers qui , au milieu des plus affreux supplices , soutinrent avec uae fermeté ou une opiniâtreté invincible, qu'ils étoient innocens. La manière différente et toute opposée dont plu*sieurs auteurs ont rapporté ces faits, a laissé à la postérité la plus impénétrable histoire que la malice ou la négligence des historiens ayent jamais obscurcie.
Le Pape, voulant prendre connoissanee de cette affaire, interrogea lui-même soixante-douze Templiers, qui se reconnurent criminels ; et un chevalier de cet Ordre , qui étoit officier de ce pontife, lui avoua, dit-il ,^ ingénuement tout le mal qu'il avoit découvert parmi ses confrères» Le Pape ordonna, depuis, qu'on lui amenât le
102 HISTOIRE DE L OBDRE
' Grand-Maître, les grands-prieurs, et les princi-
^'de paux commandeurs de France, d outre-mer, de YiLLABBT. j^ormandie, d'Aquitaine et de Poitou. «Nous «avons ordonné, dit-il dans une de ses bulles^ « qu on les traduisit à Poitiers ; mais quelques- « uns deux étant demeurés malades à Chinon.
« en Touraine , en sorte qu'ils ne pouvoient aller «.à cheval, ni être amenés en quelque manière «que ce fûtf*nous avons commis, pour faire «cette information, les cardinaux Bérenger, u Etienne et Landulphe. » Il y a bien de l'apparence que ces chevaliers, qu'on ne put amener à Poitiers à cheval, ni en aucune autre manière, étoient de ceux qu'on avoit brisés à la torture.
Le Grand-Maitre, à ce qu'on prétend, convint à Poitiers de la plupart des crimes qui étoient imputés ài son Ordre. Il y a des historiens qui -rapportent qu'il avoit déjà fait le même aveu à Paris , et qu'en conséquence il avoit même écrit une lettre circulaire à tous ses religieux, pour les exhorter à l'imiter dans sa confession et dans sa pénitence. Les commissaires apostoliques, à leur retour de Chinon, rapportèrent le procèsverbal de cette confession au Pape et au roi. Ce prince, pour presser la condamnation de tout le Corps des Templiers, et obtenir de Clément Textinction entière de cet Ordre, étoit revenu, à Poitiers, auprès de ce pontife.
Mais, dans le tems qu'on prenoit, pour cela , des mesures fondées principalement sur les confjP3$iQns dun grand nombre de Templiers, oi^
. DES CHEVALIERS DE MALTE. lo3
fut bien surpris d'apprendre que la plus grande — — partie de ces chevaliers avoient révoqué ces con- de fessions; qu'ils soutenoient qu'on les avoit ^rra- Villahet. chées à force de toqimens; qu'ils détestoient hautement l'amnistie que les officiers du roi leur avoient offerte , et qu'ils la regardoient comme le prix de l'infidélité, et la honteuse récompense d'une prévarication aussi préjudiciable à leur honneur qu'à leur conscience.
Cependant les rois d'Angleterre, de Gastille, d'Arragon, celui de Sicile, le comte de Provence, et la plupart des princes Chrétiens, et même les archevêques d'Italie,- sur les instances que leur faisoit le Pape, avoient fait arrêter tous les Templiers qui se trouvèrent dans leurs États.' On avoit mis en même<-tems des garnisons dans leurs commanderies , saisi tous leurs biens; et on travailloit sans relâche, de tous côtés, à leur procès.
Les Templiers d'Arragon se réfugièrent d'abord dans des forteresses qu'ils avoient fait construire à leurs dépens pour défendre le pay^ contre les incursions des Maures, d'où ils écrivirent au Pape pour leur justification (i). Ils lui remontrèrent que leur foi étoit pure, et n'avoit jamais été soupçonnée; qu'ils en avoient souvent scellé la confession par Feffusion de leur sang; qu'un grand nombt-e de leurs confrères , dans le tems même qu'on les persécutoit le plus^
(i) Kuriea , lib. V, chap. iX
lo4 HISTOIRE DE L'oRDRE
— ~— * cruellement , gémissoient actuellement dans une DB dure servitude, et dans les prisons des Maures,
ViixàRET. dont on leuroffroit, tous les jours, de leur ouvrir les portes, s'ils vouloient changer de religion: en sorte, disoient-ils au souverain pontife, que les Templiers, esclaves des infidèles, étoient exposés aux plus cruels supplices comme Chrétiens^ et que cependant les princes Chrétiens les faisoient brûler comme infidèles ; que , si quelques uns de leur Ordre setoient déclarés coupables de grands crimes, soit quils eussent commis ces excès, ou seulement pour se délivrer des tourmens de la question, il étoit juste de les punir, ou comme criminels , ou comme des hommes assez lâches pour avoir trahi leur conscience , rhonneur de leur religion , et la vérité ; mais qu un grand Ordre , et qui , depuis deux siècles, a voit si bien mérité de Téglise, ne devoit pas souffrir des crimes de quelques particuliers y et de la foiblesse ou de la prévarication des autres. Ils ajoutoient, que leurs grapds biens et leurs richesses étoient la véritable cause de la persécution quils soufFroient; et ils demandoient au Pape, qua lexemple de ses prédécesseurs, il daijgfnât les honorer de sa protection , ou quil leur fiât permis de défendre eux-mêmes leur innocence, et delà soutenir les armes à la main , suivant lusage de ces tems-là , et comme des chevaliers le doivent faire contre des mé*r chans et des calomniateurs.
On ne sqsàt point la réponse que fit le Pape à
DES CHEVALIERS DE MALTE. lo5
leur requête ; on voit seulement dans l'histoire , que Jacques II , qui régnoit alors dans TArra- de gon , les assiégea dans les châteaux oii ils se- Villabbt. toient retirés ; qu'il se rendit maître de ces pla-r ces ;qu'il se les appropria , et qu'il envoya ces Templiers en différentes prisons , où l'évêque de Valence eut ordre du Pape de leur faire leur procès.
On se disposoit, à Paris, à continuer, contre eux, de semblables procédures. On y traduisit (i) la plupart des prisonniers ; mais la révocation qu'ils avoieïit faite de leur première confession qu'ils attribuoient à la rigueur de la torture , ou à la crainte de ces tourmens, embarrassoit les juges. Il se tint là-dessus un grand Conseil ; on y délibéra long-tems, si on devoit avoir égard à leurs protestations. Enfin , par une jurispru-p dence assez singulière, il fut arrêté qu'on traiteroit comme relaps, et comme s'ils avoient renoncé à .Jésus-Christ , ceux qui révoqueroient leur première confession. En conséquence de cette délibération , on fit comparoître de nouveau le Grand-Maître de Molay devant les commissaires. Ils lui demandèrent s'il avoit quelque
(i) Eodem anno templarii omnes qui eraiit in regi^o Francise mittuntur Parisiis. Multi eorum revocant quod dixerant. Movetur quœstio contra eos ulrum talis revocatio posset dici relaptio, et judicatur contra eos quod sic. Undè ' Parisiis .comburuntur quinquaginta quatuor, stantibus eis in proposito quod veri catholici essent. Ex seconda vUâ démentis ifuintiypag, 37.
TiLLABBT.
Io6 HISTOIRE DE L'ORDRE
chose à dire pour la défense de ses religieux. Il DE leur répondit qu'il l'éntreprendroit volontiers, et qu'il seroit ravi de pouvoir faire connoître , à la face de l'univers, l'innocence de son Ordre; mais qu'il étoit chevalier non lettré, c'est-à-dire, qu'il ne sçavoit ni lire ni écrire, comme là plupart de la noblesse de ce tems-là. Il demanda qu'il lui fût permis de prendre un conseil : « Quoi- « qu'on ne m'ait pas laissé , ajouta-t-il , quatre u deniers pour fournir aux frais d'un si grand « procès. »
Les commissaires lui répartirent qu'en matière d'hérésie, on n'accordoit aux prévenus ni conseil ni secours d'avocats ; qu'avant même de s'engager dans une pareille entreprise , il devoit y faire de sérieuses réflexions ; qu'il se souvînt surtout de l'aveu qu'il avoit fait lui-même à Chinon , de ses propres crimes , et de ceux de son Ordre : et on lui lut sur-le-champ cette déposition. Jamais étonnement ne fut pareil à celui du Grand- Maitre. Quand il en entendit la lecture, il fit le signe de la croix , et s'écria , que , si les trois cardinaux devant lesquels il avoit comparu à Chinon, et qui avoient souscrit à son interrogatoire , étoient d'une autre qualité , il sçauroit bien ce qu'il auroit à dire. Comme les commissaires le pressoient de s'expliquer plus ouvertement, il ajouta, n'étant pas maître de son ressentiment, qu'ils méritoient le même supplice dont les Sarrasins et les Tartares punissoient les
menteurs et les faussaires auxquels , dit-il , ik font — —
/• # I i I A r \ FoULQUEf
fendre le ventre , et trancher la tête ( i ). de
Cependant il est constant, par les actes du '^'ï-'^"procès^ qu avant rassemblée de Chinon , et sur Tespérance de Timpunité que le Pape et le roi lui avoient promise, il avoit confessé, en deux occasions , une partie des crimes qui lui étoient imputés. Mais apparemment que le greffier qui avoit rédigé sa confession à Chinon, pour le charger davantage , et le rendre plus criminel , y avoit ajouté des circonstances aggravantes: peut-être même qu'il avoit augmenté sa confession de tous les crimes qu on imputoit, en général, à tout l'Ordre; et que, pour lui cacher sa supercherie, il ne lui en avoit point fait de lecture.
Quoiqu'il en soit , le Grand-Maître , sans s'expliquer plus ouvertement sur sa confession , se contenta de dire^ que le Pape, s'étant réservé la connoissanee de ce quile regardoit, il demandoit de lui être renvoyé. Il ajouta , qu'il n'avoit que trois choses à leur représenter en faveur de son Ordre. « i^ Qu'excepté les églises cathédrattles, il n'y en avoit point, dans toute la Chré- «tienté-, où le service divin se célébrât avec plus « de cfévotion , où il se trouvât un plus grand "nombre de reliques et de plus riches orne- « mens. 2** Qu'en toutes les commanderies , on
(i) Dupuy, pag. 48.
, I08 HISTOIRE DE L'oRDRE
« faîsoit une aumône ffënérale, trois fois la
Foulques -, "
DE «semaine. 3** Quil ïi'y avoit aucun Ordre ni ViLLABET. ^ aucune nation où les chevaliers et les gentils- « hommes exposassent plus généreusement leur « vie pour la défense de la religion Chrétienne , « que l'a voient fait jusques-là les Templiers. « Les commissaires lui dirent que tout cela étoit inutile sans la foi. Mais il leur répliqua que les Templiers croyaient fermement tout ce que croyoît l'église catholique , et que c'étoit pour maintenir une si saiâte croyance , qu'un si grand nombre de ces chevaliers avoient répandu leur sang contre les Sarrasins , contre les Turcs , et contre les Maures.
Frère Pierre de Bologne, prêtre, et procureurgénéral de rOrdre , représenta , de son côté , aux commissaires, que, pour tirer l'aveu des crimes qu^on imputoit à se^ confrères, on avoit également employé la promesse de l'impunité , et les menaces des supplices ; qu'on leur avoit dit que leur Ordre étoit tacitement proscrit, et que le Pape le devoit abolir solemnellement dans le concile; qu'on avoit montré à plusieurs prisonniers des lettres-patentes où étoit le sceau du roi , par lesquelles , moyennant leur confession , on leur promettoit la vie , la liberté et une pension viagère;, et que, pour ceux qu'on n'a voit pu séduire par ces promesses, on les avoit pressés par de violentes tortures; qu'il étoit bien moins surprenant que des hommes foibles , pour se délivrer des supplices , eussent parlé conformément à
Imtention de ceux qui les tourmentoient , que „
* * Foulques
de yoir un si graad nombre de Templiers sup- de porter courageusement les plus a£freux tour- V"***^"'' mens, plutôt que de trahir la vérité; que plusieurs de ces chevaliers étoient morts , dans le fond des cachots , des douleurs qu ils avoient souffertes à la gène ; et qu il demandoit que leurs bourreaux et leurs geôliers fussent interrogéspour sçavoir dans quels sentimens ils étoient morts, et s'il nétoit pas vrai que, dans ces derniers momens , où les hommes n ont plus rien .à espérer ni à craindre, ils avoient persisté, jusqu'au dernier soupir, à soutenir leur innocence, et celle de leur Ordre en général. Il pria ensuite les commissaires de faire venir en leur, présence un Templier, appelle frère Adam de.
Valincourt , que le désir d une plus grande perfection a voit fait entrer depuis, parmi les charr treux , mais qui , n en ayant pu soutenir les ausr térités, avoit demandé à rentrer dans l'Ordriî, des Templiers. Il ajouta que les supérieurs et les confrères- de ces religieux avoient r^ardé son. premier changement comme une apostasie; quon l'avoit obligé , avant que de le recevoir, de se présenter à la porte du tetnple en chemise ; qu aprè^ avoir repris Thabit de l'Ordre, on Favoit condatnné à manger à terre pendant un an entier, à jeûner au pain et à- l'eau les mercredi et les vendredi de chaque semaine , et à recevoir la discipline tous les dimanches, de la main du prêtre qui officioit. Ce procureuridemaiidoit s'il
no HISTOIRE DE l'ORDRË
j, ^^ ^ ëtoit vraisemblable que ce Templier, venu de DE l'Ordre des chartreux, fut rentré parmi eux, et
ViiLAiir. q^'ji gç f^^ soumis à une correction et une pénitence si longpie et si austère , s'il avoit reconnu , parmi]ses confrères, toutes les abominations dont on les vouloit noircir : et, là^dessus , il insistoit à être entendu en plein concile avec ses supérieurs , et des députés de tout FOrdre: u Afin, disoit-il, a de faire connottre leur innocence à la face de « toute la Chrétienté. »
Nonobstant toutes ces défenses , on procéda à leur jugement. Quelques-uns furent absous pu-> rement et simplement; d'autres condamnés à une pénitence canonique , pour être ensuite mis en liberté. Ce furent ceux qui persévérèrent dans la confession de leurs fautes , et qui , pour marquer rborreur qu'ils avoîent de leur Ordre , en avoient quitté l'habit , et fait raser les longues barbes qu'ils portoîent, suivant l'usage des Orientaux. Les Templiers , au contraire , qui avoient révoqué leur première confession , et qui persistèrent dans les protestations qu'ils avoient faites de leur innocence , furent traités avec toutes sortes de rigu^rs. Cinquante - neuf , parmi les^ quels il y avoit un aumônier du roi , furent dégradés, comme relaps, par Tévêque de Paris , et livrés au bras séculier. On les conduisit hors la porte Saint -Antoine, où ils furent brûlés tout vifs et à petit feu. Au milieu des flammes , tous invoquoient le saint nom de Dieu ; et , ce qui est de plus surprenant , il n'y eut aucun de ces cin-
quante-neuf, qui, pour se délivrer d'un si af- ^ freux supplice , voulut profiter de lamnistie que ^b leurs parens et leurs amis leur ofFroient, de la Vuxabit, part du roi , pourvu qu ils renonçassent à leurs protestations.
II y en eut un grand nombre, en difiBérens autres endroits de la France, qui, au milieu des flammeâ, firent paroitre la même fermeté : on les brûla, mais on ne put jamais leur arracher laveu des crimes quon leur imputoit.
« Chose étonnante , » dit l^évéque de Lbdève , historien contemporain , «que ces infortunés, . « qu on livroit aux plus cruels supplices, ne reh- « doient point d autre raison de leur réfracta- «tion , que la honte et le remords d'avoir, par « la violence de la question , avoué des crimes « dont ils se prétendoient très-innocens(i).
Le roi, qui avoit extrêmement à cœur Taffaire des Templiers, comme s en expliquent le Pape et les historiens du tems, se rendit à Vienne, en Dauphiné, au terme marqué par la bulle du pontife; et il y vint accompagné de Louis, son fils aîné, roi de Navarre, du chef de sa mère; de Philippe et de Charles, frères de ce jeune prince; de^^Charles de Valois^ et de Louis, comte d'É-
(z) Uouin autem mtrandum fuit qoèd omnes et singuli eorum confessiones suas quas priùs jurati fecerant, in judicio retràctarunt diceiites se falsa fuisse confessos, nullam super hoc reddentes causam aliam nisi vim aut metum tormentorum quôd de se taUa faterentur. Ex secundd wtd CknienCis quinti.
112 HISTOIRE DE LORDRE
^' ' vreux , leurs oncles et frères du roi. Ce prince
Foulques , i • ,
DE parut dans cette auguste assemblée avec une VitLAMT. grosse Gour^ d autres disent avec une nombreuse , milice , qui faisoit connoître sa puissance , et qui servoit à la faire respecter (i). Il s'y trouva plus de trois cents évêques , sans compter les abbés, les prieurs et les plus célèbres docteurs de la Chrétienté.
La première session fut tenue le 1 6 d'octobre dé l'année i3ii. Le Pape y proposa les trois causes de la convocation du concile : i ^ l'affaire des Tenâpliers ; 2^ le recouvrement de la Terre- Sainte; 3^ la réformation des mœurs et de la discipline de l'église. Nous ne nous arrêterons qu'à ce qui regardoit particulièrement les Templiers , et à la part qu'on donna , depuis , dans cette grande affaire , aux chevaliers de Rhodes. Le Pape fit lire d'abord , en plein concile , les procès qu'on avûit faits, en plusieurs provinces, contre clifFérens chevaliers du Temple ; et il demanda ensuite , à chacun des pères , et tour-àtour , s'ils ne trouvoient pas à propos de supprimer un Ordre où il s'étoit découvert de si grands abus , et des crimes si énormes (2). Un prélat Italien, s'adressant au Pape, l'exhorta à abolir, sur le champ, et sans autre formalité , un Ordre contre lequel, dit-il, on avoit entendu plus de deux mille témoins en différens endroits 4e la
(i) Baluzius in vitis paparum Avenion.
(2) Pierre Dupiiy.
Chrétienté. Mafe tous les évoques et archevêques — — du concile , et les plus célèbres docteurs repré- de sentèrcnt unanimement au Pape , qu avant que Villaret-i déteindre un Ordre si illustre, et qui^ depuis son origine, avoit rendu des services importans à la Chrétienté , ils étoient d'avis qu on devoit en- . tendre le Grand-Maître et les principaux de cet Ordre en leurs défenses, comme la justice le requéroit, et suivant quils lavoient demandé eux-mêmçs avec tant d'instance, par différentes requêtes. Les historiens du tems nous apprennent que tous les évêques dltalie, hors un seul ^ furent de ce sentiment , auquel se conformèrent ceux d'Espagne , d'Allemagne , de Danemarck , d'Angle-^ terre , d'Ecosse et d'Irlande ; que tous les prélats de France avoient été du même avis, à l'excep-^ tion des archevêques de Rheims, de Sens et de Rouen: en sorte que, dans un concile général, composé de plus de trois cents prélats , il n'y en eut que quatre qui opinèrent différemment, et^ si on ose le dire , contre les premiers principes de l'équité naturelle (i)*
(t) Intérim isiutém vocàntuir praelati tïUm i^ardinalibus ad conferendum de templàrtis : legùntur acta ipsorum întcr prœlatos ^ et in hoc conveniunt requisiti à pontificc! siçillatim , ut det templariis aùdientiam, sive defensioDenf. 1d hàc sententià concordant omnes praelati Italiae praeter unum, Ilispaniœ, Teutoniaé, Daniœ, Ançjlîas, Scotiœ et Hyberniœ , item GalUci praeter très metropolitanos ^ tide-^ licet, Remensem, Senonensem, et Rotocrtagensera. Hoci aUtem actum est sive actiia^um in principio decémbrisi
Il4 HISTOIRE DE l'oBDRE
L'audience qu'on demandoit hautement en
Foulques /» j , i • «^ j» i
^E faveur des prévenus , ne iaissoit pas d embarras- ViLLARET. série Pape par les suites qu'il en prévoyoit. De quelque autorité dont il fut revêtu, il sentoit bien qu'il seroit difficile de se dispenser de les entendre sur les différentes causes de récusation ^ ni de refuser aux prévenus la confrontation contre leurs accusateurs et les témoins : • toutes procédures qui eimporteroient beaucoup de tems, et laisseroient le succès de ce grand procès incertain.
L'affaire traîna près de six mois, qui furent apparemment employés en conférences, et peutêtre en négociations secrettes pour obtenir des prélats, que, dans une affaire qui paroi$soit aussi éclaircie, on passât par -dessus les formes ordinaires (i). Du moins Albéric de Bosate, célèbre jurisconsulte, rapporte que, sur te que les pères du concile soutenoient qu'on ne pouvoit jamais condamner les accusés sans les avoir entendus , le Pape s'écria , que si , par le défaut de quelque formalité, on ne pouvoit pas prononcer judiciairement contre les Templiers , la plénitude de la puissance pontificale suppléeroit à tout ; et qu'il les condamneroit par voye d'expédient , plutôt que de chagriner son cher fils , le roi de France (2). .
Ex secundd vitd Cieritends V^ pag. 43> auctqre Ptolomœo
LucensL, (i) Les tnéditations de Camerarius, lib. V, paf^. 4* (2) £t si via justitiae ordo ille destrui non posait; fiac
■MmM
DES CHEVALIERS DE MALTE. Il5
En effet, ce pontife, le 32 du mois de mai de —
11 ». \ - y y^M ' ^ Foulques
année suivante, après s être assure auparavant, de
dans un consistoire secret^ des cardinaux et de Villahbt* plusieurs évêques^ que la complaisance ramena *^'^' à son avis , tint solemnellement la seconde session du concile, dans laquelle il cassa et annuUa rOrdre militaire des Templiers (i). » Et quoique « nous n ayons pu ^ dit-il , dans sa sentence , prou noncer selon les formes de droit , nous les « condamnons par provision , et par lautorité « apostolique , réservant à nous et à la sainte u église Romaine , la disposition des personnes « et des biens des Templiers. »
Il ne restoit plus qu a décider, dans le concile, de l'emploi qu on feroit de ces grands biens. Ije Pape, qui craignoit que la plupart des souverains ne s emparassent , dans leurs États , de ce qui seroit à leur bienséance , représenta que ces biens ayant été consacrés pour la défense des saints lieux, et des pèlerins qui les visitoient, on ne pourroit en faire un meiUeur usage, quen les remettant aux chevaliers de Rhodes , dévoués à de si saintes fonctions, et qui venoient de donner de nouvelles preuves de leur zèle et de leur
tamen via expedientiae, ne scandalisecur carus filius noster rex GaUîae.
(1) Summus pontifex muUis prœlaiis cum cardinalibus coram se in privâto considlCM^io coovocads, per provisionein potiusquàm condemnalionis viam, ordinem templariorum cassavU , et penitùs annulavit. Çuarta vita Cienien'* tis r, pag. 85, nuciore tfuodam Feneto cQœtaneo.
Il6 HISTOIRE DE L ORDRS
*'"'*"^— courage par la conquête de Fîsle de Rhodes (i). DE Mais les partisans de la France epinoient haute- ^ViLLABET. nient à la création d'un Ordre nouveau, et même à y réunir tout FOrdre de Saint-Jean.
Ils disoient que Faugmentation quoii youloit faire des biens de ces chevaliers, ne servîroit quà les précipiter dans les mêmes désordre»
qui ven oient d attirer la condamnation des Templiers; que, sous prétexte d'en prendre possession, on les verroit incessamment répandus dans l'Europe ; et qu'il étoit bien à craindre qu'ils n'y fissent renaître For'gueil, le faste, le luxe et la mollesse des Templiers.
Le Pape, qui, par cette création d'un Ordre royal, et par la suppression de tous les autres Ordres, voyoit qu'on alloit soustraire à son autorité ce qu'il y avoit de religieux militaires dans l'Europe et dans l'Asie , rejçtta, avec fermeté , cette proposition ; et, pour détruire les raisons de ceux qui la soutenoient, il déclara qu'il s'engageoit à ^ réformer l'Ordre de Saint-Jean dans 8on(chef et
(i) Priusquàm concilium solveretur , post habitps tractatus varios de bonis templarîorum , quibus vel ad quos usus essent potiùs applicanda , quibusdam consentientibus qu6d nova relîgio ad quam applicareotur esset fundanda , aliis alia dicentibus, tandem providit apostolica sedes, regibus et praslatis assentientibus , eadem in favorem terrae sanctae inlegralitèr ad fratres hospitales devolvi, ut ad ejusdem terrse récupéra lionem, sive subsidium possent effici fortiores ex ipsis; sed , ut apparuit, processu teraporîs factk sunt détériores. Coni. Guiii, de Nangisy pa^^ 646.
dans ses membres, si on jugeoit que cette réforme fut nécessaire; qu'il ne soufFriroit aucun de chevalier en Occident, excepté les vieillards, les Vixxabet. infirmes, et ceux qui étoient chargés du soin des commanderies ; qu'il feroit même faire une évaluation exacte des revenus de l'Ordre, pour ' régler le nombre des chevaliers, et la dépense qu'ils dévoient faire pour leur subsistance; et que tout le reste seroit employé au secours des pèlerins et à la défense des États Chrétiens : tous projets admirables, mais qui n'eurent pas d'exécutiom
Les simples promesses de ce pontife ramenèrent, à son avis, la plupart des pères du concile (i). Mais il parut que le roi de France ne se prêta qu'avec répugnance à cette disposition. Ce prince, prévenu contre les Hospitaliers, exigea du Pape qu'on travaillât à cette réforme, qui devoit comprendre le Grand-Maitre et tous les chevaliers, et qu'on les obligeât à se rendre aussi agréables au Corps épiscopal , qu'ils lui avoient été jusqu'alors opposés : ce qui pourroit faire présumer que la connoissance de leurs anciens différends avec les évéques de la Palestine avoit passé jusqu'en France. On adjugea , aux chevaliers de Rhodes , tous les biens des Templiers , à l'exceptioil de ceux qui se trouvoient dans les
(i) Voyez la lettre de Philippe-le-Bel à Clément V , en date de l'an i3i2 , le ^4 août. — Dupuy, condamnation def Templiers, pag[. f'jSer 179.
Tl8 HISTOIRE DE L'oRDRE
"-^■"^"^ Espagnes, et qui, par une destination partîcu- Dc lière, dévoient être appliqués à la défense du
^'"**"'- pays contre les Maures, qui occupoicnt encore le royaume de Grenade.
i3i3. Enfin, Tannée suivante, et-après la dissolution du concile, il fut question du dernier acte de cette tragédie, et de décider du sort du Grand- Maître et des hauts officiers de l'Ordre, appelle» les grands précepteurs ou les grands commandeurs. Le Pape s en étoit réservé la connoissance, et, en conséquence de leur aveu, leur avoit promis une imfSuiiité entière. Mais, à son retour du conciie, soit quil eut changé de sentiment, ou qu'il ne voulût pas les condamner lui-même, il en remit le jugement à deux cardinaux, qui^ par son ordre, se transportèrent à Paris, et y prirent pour adjoints Farchevêque de Sens, et quelques autres prélats de leglise Gallicane. Ces commissaires apostoliques se firent amener, par le prévôt de Paris, Jacques de Molay, Grand- Mattre des Templiers: dignité, dit M. Dupuy^ qui Tégaloit aux princes; ayant même, en cette qualité, eu l'honneur de tenir sur les fonds un des enfans du roi. Le second de ces prisonniers s'appelloit Guy, et étoît frère du dauphin de Viennois, prince souverain du Dauphiné. Le troisième se nommoit Hugues de Péralde, grand*» prieur ou visiteur du prieuré de France; et le quatrième étoit grand-prieur d'Aquitaine, qui^ avant sa détention, avoit la direction des fin^ix-* ces du roi.
Il ne paroit point , par les actes de ce fameux ZT^ procès, que ces prélats les eussent de nouveau de interrogés, ni quon les eût confrontés contre V'*'*'^**''^ des témoins , quoique cette procédure fut dans la forme ordinaire de la justice ; apparemment que ces commissaires voulurent se conformer à la conduite qu avoient tenue le Pape et le concile. On se contenta de laveu qu ils avoient fait devant le Pape et' le roi , des crimes qu on leur imputoit: et ce fut sur cet s^veu, et suivant les intentions du souverain pontife^ que ces juges convinrent entreux, s'ils persistoient dans leur première confession , de ne les condamner qu'à une prison perpétuelle. Mais, comme il étoit important de calmer les esprits effrayés de tant de feux qu'on avoit allumés en différentes provinces du royaume, et qu'il falloit sur^tout convaincre le peuple de Paris, que c'étoit avec justice qu'on avoit fait brûler, tout vifs, un si grand nombre de Templiers, on exigea de ces quatre derniers, qui en étoient les chefs, que, s'ils vou^!loient qu'on leur sauvât la vie, et qu'on leur tint la parole que le Pape et le roi leur avoient donnée, ils fissent en public une déclaration sincère des abus et des crimes qui se commettoient dans leur Ordre. Pour cet effet, on dressa, dans le parvis de l'église cathédrale, uA échaffaud, sur lequel des archers et des soldats amenèrent les accusés. Un des légats monta en chaire, et ouvrit cttte triste cérémonie par un discours, où il exposa^ fort au long, toutes les impiétés et
■• " les abominations dont les Templiers, disoît-îl»
Foulques • ^ /^ ^ . i
DE avoient ete convaincus par leur propre aveu ; et, ViLLAHET. pour n en laisser aucun doute à l'assemblée, il somma le Grand-Maître et ses compagnons de renouveller, devant le peuple , la confession quils avoient faite, devant le Pape, de leurs crimes et de leurs erreurs. Ce fut apparemment pour les déterminer à faire cette déclaration., que, d*un côté, il les assura d'une pleine amnistie , et que , dç l'autre , pour les intimider, des bourreaux dressoient un bûcher, comme si on eût dû, sur le champ, les y brûler en cas qu'ils révoquassent leur première confession.
Les prieurs de France et d'Aquitaine y persistèrent, soit de bonne foi , soit par frayeur à l'aspect dun si rigoureux supplice. Mais, quand ce fut le tour du Grand-Maître de s'expliquer, on ^ fut bien surpris lorsque ce prisonnier, secouant les chaînes dont il étoit chargé, d'une contenance assuréç, s'avança jusqu'au bord de l'échaffaud (i); puis élevant sa voix pour être mieux entendu : «Il est bien juste, s'écria-t-il, «que, dans un si terrible jour, et dans les der- « niers momehs de ma vie, je découvre toute « l'iniquité du mensonge, et que je fasse triom- « pher la vérité. Je déclare donc à la face du ciel « et de la terre , et j'avoue , quoiqu'à ma honte «éternelle, que j'ai commis le plus grand de
(ï)Villani,l.8.cap.92.— Pap.Mass.iuPhill.pnlc.Sabell. — iEDCad. 9. Hb. VIL
« tous les crimes ; mais ce n a été qu en conve- „ «foant de ceux quon impute, avec tant de noir- de «ceur, à un Ordre que ]a vérité m'oblige de rc- ^'"'"'^*"- «connoître aujourd'hui pour innocent. Je n'ai «même passé la déclaration qu'on exigeoit de «moi, que pour suspendre les douleurs exces- «sives de la torture, et pour fléchir ceux qui me « les faisoient souffrir. Je sçais les supplices qu'on «a fait subir à tous ceux qui ont eu le courage ^ de révoquer une pareille confession ; mais l'af- « freux spectacle qu'on me présente n'est pas «capable de me faire confirmer un premier «mensonge par un second. A une condition si «infâme, je renonce de bon cœur à la vie, qui « ne m'est déjà que trop odieuse. Et que me ser^ ^ «viroit de prolonger de tristes jours que' je ne « devrois qu'à la calomnie (i)? »>
(i) Sunt auctores non obscuri Jacohum Burgundionem ordinis principcm , cùui productus ad supplicium , circumfusâ ingenti multitudine^ dum pyra exiruîtur, staret, pro* positâ vitffî spe ac impunitate, si quae in castodià fassus de sesuisqu« esset, nunc quoque confessus, venîam publicè peteret, hujusmodi verba fecisse; «Ego nunc supremi$ «rébus meis, cùm locuoi mendacio dari nefas sit, ex ani- «mo verèque fateor me ingens in me, meosque scelus «conscisse^ ultimaque supplicia cum summo crucial u proie meritum, qui in gratiam quorum minime decuit, dul- «cedineque vitae âagitia impia, sceleraque, ad tormeiHa «emendtus sam in ordinem meum, de religione christianà «optimè meritum. Net/ mibi nunc vitâ opus est precarià «et novo super vêtus mendacio retenta. »
Exin rogo impositum , ac admoto paulatim primoribus pedibus ad exprimendaoi scelerum conFessionem , ne tune
122 HISTOIRE DE l'oRDRE
Ce seigneur eh eut dit davantage, mais on lobligea de se taire. Le frère du prince dauphin ,
DE
ViiLAHiT. qyj yjjj|. après, tint à peu près le même langage, et protesta hautement de Tinnocence de son Ordre. Le légat ne fut pas celui qui, dans cette scène, remporta Fapplaudissement du peuple :
mais il eut bientôt sa revanche. On fit descendre le Grand«-Maitre et ses compagnons de dessus
I échaffaud ; et le prévôt de Paris les remena ea prison. Le roi, naturellement vindicatif, et qui l*egardoil la destruction des Templiers comme son ouvrage, irrité de la rétractation des chefs de cet Ordre, le même jour les fit brûler, tout vifs et à petit feu, dans une petite isle de la Seine , qui ctoit entre le jardin de ce prince et le couvent des Augustins. Le Grand-Maitre, au milieu de ce cruel supplice, y montra la même fermeté quil avoit fait paroître dans le parvis de la cathédrale, et y tint à peu près les mêmes discours.
II protesta, de nouveau, dé Tinnocence de son Ordre; mais que, pour lui, il méritoit la mort, pour être convenu du contraire en présence du Pape et du roi. Mézerai prétend avoir lu une relation , dans laquelle on rapporte que ce Grand Maître n ayant plus que la langue de li-
quidem cùm relîqiio corpore depasto vitalia faedo nidore torrerentur, ab hujus orationis coostantîa descîvisse, aut mutatœ mentis uUam si^nificationeni praebuisse, neque ipsum , neque duos cum ipso supplicio afFectos nobilissi-'» mos ejus ordinis viros, quorum aller esset dclphini AHo* brogis frater, PauL EnuL in Philip. Pulch.
bre. et presque étouffé de fumée, s'écria à haute „
Vil . . , , Foulque»
voix : « Clément, juçe inique et cruel bourreau, de «je t ajourne à comparoître dans quarante jours v»*'"'^*"^* u devant le tribunal du souverain juge. » Quelques-uns écrivent quil ajourna pareillement le roi à y comparoître dans un an. Peut-être que la mort de ce prince et celle du Pape, qui arrivèrent précisément dans les mêmes termes, ont donné lieu, depuis, à Thistoire de cet ajournement. Les deux grands-prieurs de France et d'Aquitaine finirent leurs jours en prison. Mais, selon Paul Emile, lun des deux fut brûlé avec le Grand-Maître et le frère du dauphin de Viennois, apparemment pour s être rétracté à leur exemple.
Tout le peuple donna des larmes à un si tragique spectacle: de saints religieux et plusieurs personnes dévotes, au rapport de Papire Masson , recueillirent leurs cendres, qu'ils conservèrent comme de précieuses reliques. A l'égard des deux scélérats , auteurs d'une si funeste catas- l. 3, 393^ trophe, ils périrent peu après malheureusement. L'un fut pendu pour de nouveaux crimes, et l'autre fut assassiné par ses ennemis.
Nous ne prétendons point tirer aucune induction de ces faits. Il y a trop de variété dans les anciens historiens, et trop de partialité entre les modernes, pour pouvoir prendre aucun parti avec sûreté. Parmi ces derniers, les uns se plaignent qu'on a accusé les Templiers, et qu'on leur a fait leur procès sur des intelligences criminelles avec Saladin^ et ils opposent à cette
■ accusation , qu'après la perte de la bataille de
DB Tibériade, ce prince victorieux fit couper la tête
ViLLABET. 4 tous les TempIiei'S, ses prisonniers de guerre^ comme on Fa pu voir dans cette histoire : ce qui ne s accorde guères avec cette prétendue intelligence.
On ne trouve pas plus de vraisemblance dans Faccusation qu on leur intenta , d avoir vendu la ville de Saint-Jean-d'Acre à un des successeurs de Saladin, puisqu'il est constant, par tous les écrivains contemporains, que trois cents Tem t pliers périrent à la défense de cette place; que leur Grand -Maître de Beaujeu fut tué sur la brèche, et qu'il n'échappa de ce massacre que dix de ses chevaliers , qui se jettèrent dans une barque, et gagnèrent l'isle de Chypre.
A l'égard des crimes contre la chasteté , et de ceux que la nature même ne souffre qu'avec horreur, ces écrivains prétendent qu'on ne doit point se prévaloir de leur confession ; qu'on leur présentoit, d'un côté, une amnistie avec la promesse de la vie, delà liberté et d'une bonne pension ; et que, de l'autre, ils voyoient les feux allumés pour les brûler; qu'il n'est pas surprenant que des hqmmes foibles se soyent laissés intimider par la crainte d'un si affreux supplice. D'autres historiené dun sentiment opposé, soutiennent, au contraire, qu'on ne peut réfléchir sur la suite des procédures (i), sur le nom-
(i)Raynalil, ad ann. i3i3, n^ 39.
DES CHEVALIERS DE MALTE. t25
bre infini des témoins, tatlt Templiers qu'au- "T "T
très, sur la qualité des juges, sur la conformité be des accusations faites contre ces chevaliers, dans ^'*'*^*** tous les royaumes de la Chrétienté, sur la qualité même des coupables , sur le témoignage de plusieurs écrivains étrangers , sur le peu de penchant que le Pape avoit d abord à les condamner, et sur ce qui se passa au concile de Vienne; qu'on ne peut, disent-ils, réfléchir sur la nature et lamas de ces différentes circonstances , sans être persuadé de la justice de leur condamnation.
Il y a bien de l'apparence, dit Mariana (i), jésuite, qu'ils n'étoient pas tous innocens, ni aussi tous coupables. C'est le sentiment de cet écrivain sage et judicieux, qui dit que ces supplices parurent cruels à beaucoup de monde ; et qu'il n'étoit guères vraisemblable que ces désordres eussent infecté tous les particuliers d'un si grand Corps, répandu dans toutes les provinces de la Chrétienté; mais que l'extinction d'un Ordre célèbre doit servir de leçon à leurs semblables; et que, pour éviter de tomber dans de pareils 'malheurs , ils doivent moins fonder leur conservation sur leurs richesses , que sur la pratique des vertus , conformes à leur état.
Quoique les chevaliers de Rhodes n'eussent aucune par^dans une si surprenante révolution , le Grand-Maître ne crut pas devoir rejetter la dis-
(i) Lib. XV, cap, lo*
126 HISTOIRE de: lordrê
" position que l'église universjelle, assemblée au
DE concile de Vienne , venoit de faire en faveur de
ViLLABET. son Ordre, de tous les biens des Templiers. Il assembla donc le Conseil ; on y délibéra de la manière la plus convenable dont on devoit user pour s'en mettre en possession; et il iut résolu d'envoyer aux principaux commandeurs, qui étoient dans l'Occident, et dont on connoissoit l'habileté et la prudence , d'amples pouvoirs pour traiter avec différens souverains de l'Europe , d'une affaire de cette importance , et qui peut-être , dans l'exécution , se trouveroit sujette à de grandes difficultés. A cet effet, le Grand- Maitre et le Conseil dressèrent un acte solemnel en forme de procuration, dans lequel ils déclaroient , qu'ayant appris la disposition que le Pape et le saint concile avoient faite en faveur de l'Ordre de Saint-Jean, de tous les biens des Templiers , et que l'intention de l'église étoit que ces biens fussent employés » soit à la conduite et à la défense des pèlerins, soit au recouvrement de la Terre-Sainte , ils avoient, d'un mutuel avis, choisi pour procureur-général , et pour lieutenant du magistère en Europe, la personne de frère Albert Lallemand de Château-Noir, grandprécepteur ou ^rand commandeur, et dont l'Ordre , depuis long-tems, avoit éprouvé la sagesse et la capacité (i); que le Conseil avoit jugé à propos de lui donner pour adjoints frère Richard
( 1 ) Ry mer, sur Tannée 1 3 1 3.
de Ravelink; Drapier; frère Philippe de Gran- '
gana, prieur de Rome ; frère Léonard de Tiber- ©e tis , prieur de Venise et procureur-général en Villa»*t. Cour de Rome; frère Henry de Mainière; frère Artaud de Soliers; frère Artaud de Ghavaneuf, tous deux compagnons ou assistans du Grand- Maître ; frère Durand de la prévôté , précepteur de Montchalix , et frère Sauveur d'Aurillac; et que le grand commandeur pourroit se servir de tous ces chevaliers conjointement ou séparément, pour aller prendre possession des biens cédés à rOrdre, les recevoir des mains des administrateurs , et leur en donner honne et valable décharge!
Il étoit porté expressément , parle même acte, que les revenus de TOrdre de Saint-Jean étant considérablement diminués, et les commanderies tombées, pour la plupart, en décadence par la négligence des précepteurs et des économes ( ce qui exigeoit une prompte visite et une exacte réforme, tant dans le$ maisons prieurales que dans leurs dépendances), le Gonseil établissoit le même frère Lallemand, visiteur^ inquisiteur, correcteur, réformateur, administrateur et économe général de toutes les maisons situées endeçà de la mer, tant des anciennes commanderies de rOrdre de Saint-Jean , que de celles des Templiers, quon devoit leur remettre; que ce commandeur se ferait rendre un compte exadt des revenus de l'Ordre et de leur emploi par les précepteurs qui en avoient été chargés; qu'il
Ï26 HISTOIRE DE l'ordre
**7""^" pourroit faire le procès à tous les suiets compris DE dans sa commission , de quelque dignité qu ils
ViLLàRBT. fussent revêtus ; priver les coupables de leurs commanderies ; . substituer en leurs places des chevaliers plus dignes de les remplir ; transférer les chevaliers et les frères servans d'une maison a une autre; même les envoyer à Rhodes, s'il le jugeoit à propos; Il étoit encore autorisé , par la même commission, de recevoir dans l'Ordre des personnes nobles, et même les roturiers, c'està-dire, les chevaliers et les frères-servans; de les revêtir de l'habit de la religion, et de donner, en jparticulier, aux chevaliers la ceinture militaire: ce qui établit nettement la distinction qui avoit toujours été entre les différens membres de ce Corps ; et il seroit à souhaiter qu'on ne confondit jainais( cette juste différence, en permettant aux frères-servans de porter la croix d'or : ce qui ne peut servir qu'à avilir la plus noble portion d'un Ordre si illustre.
Cet acte est daté de Rhodes de l'an i3i3, le Î7 d'octobre; et on voit à la tête, la signature du Grand-Maître, qui prend la qualité de « frère «Foulques de Villaret, par la grâce de Dieu et « du Saint-Siège apostolique , humble maître de « la sainte maison et hôpital Saint-Jean de Jé- «rusalem, et gardien des pauvres de Jésus- « Christ»: et, au-dessous de sa signature, on trouve celles des frères Thierry le Lorgne, maréchal; frère Pierre de Clermont, représentant l'Hospitalier^ frère Richard de Ravelink, Dra-
pier; frèré René de Dieu, trésorier; frère Phi- ' *
lippe de Grangana , prieur de Rome ; frère Mar- de tio Pierre de Ros , prieur de Messine , et Pierre de Vill^bst; Saint-Jean, précepteur d'Achaïe.
Le grand commandeur et lés autres commis^ saires , en vertu de ces pouvoirs , se transportèrent en France pour se mettre en possession des biens des Templiers; Mais ils trouvèrent de grandes difficultés, dit Rainaldi, pour arracher ces biens des mains avides de quelques courtisans qui s'en étoient déjà emparéSi Le Pape, informé des différens obstacles qu'on apportoit à l'exécution des décrets du concile , en écrivit à Philippe-le-Bel dans les termes les plus pressans. Ce prince lui répondit sèchement, qu'il n avoit con* senti à cette cession des biens des Templiers en faveur des Hospitaliers, que sur la parole que sa sainteté avoit donnée de travailler à une réforme nécessaire de cet Ordre , tant dans le chef que dans les membres (1); d'ailleurs quil étoit juste qu'on prît ^ au préalable, sur ces biens, les frais quil avoit fallu faire à la poursuite d'une si grande affaire^ et qu'il faisoit monter à la somme de deux cents mille livres, somme immense pour ces tems-lài
(i) Cùm ad hujusmodi consetisum impàrtiendum unà cuiu prœlatis in concilio congcegalis fuerimus per vos inducti , quia sanctitas veslra deposuerat et ordinaverat quèd par sedem apostolicSam sic dictorum hospitalariorum ordo reguiaretur et refownaretur, tàm in capite quàm in mem- YïïrS^upuy y i)a^. 179.
i3o HISTOIRE Dt: l'ordre
" Ce ne fut qu'avec bien du tems et des peines
ocLQUEs jjjg^jçg q^g jgg commissaires de l'Ordre vinrer^t
DE
YiLLARET. à bout de faire lâcher prise aux administrateurs séculiers , qui n'onblioient rien pour tourner en propriété le'dépôt qu'on leur avoit confié. Il fallut, pour retirer les commanderies des mains de ces sang-sues , leur donner de grosses sona^ mes d'argent ; ce qui épuisa le trésor de l'Ordre, dit Saint-An tonin(i).
Le roi Philippe-le-Bel étant venu à mourir, après avoir donné aux chevaliers de Rhodes l'investiture des biens des Templiers , Louis-le-Hutin, son fils aîné et son successeur, denaanda soixante mille livres plus que n'avoit fait son prédécesseur (2) ; et, pour acquitter cette somme, frère Léonard de Tibertis, un des commissaires, . qui traita avec lui, consentit qu'il retînt, par ses mains, les deux tiers de l'argent des Templiers , les ornemens de leurs églises , les meubles des maisons , tous les fruits et revenus des terres, en un mot, totis les effets mobiliers, jusqu'au jour que les Hospitaliers en avoient pris possession. Mais ni ce prince , ni le roi , son père, ne profitèrent pas seuls d'une si riche dépouille :
(i) Quia jarnfuerant occupata à diversis dominis laïcis, oportuit quod illi de hospitali magnum thrsaurum exponerent in dando régi et aliisqui occupaverant dicta bona : undè depauperatâ est mansio hospitalis^ c|uae se existîmabat indè opulentam (ieri. AnU pag. 3, tom, 21 , chap. 3.
(2) Traité etitre les gens du roi et les Hospitaliers. Du»
pi^y^pag. 184.
DES CHEVALIERS DE lifALTE. l3l
et il y a des historiens (i) qui rapportent que le , ^ ^ Pape en eut sa bonne part. de
Charles II , roi de Naples et de Sicile, et comte V'"-^*^»^de Provence et de Forcalquier, en usa à peu près de la même manière dans les États qu il avoit en France. On y brûla un grand nombre de Templiers qui ne voulurent pas convenir des crimes qu'on leur imputoit. A l'égard de leurs biens, M. Dupuy nous apprend qu'on laissa les immeubles aux Hospitaliers; mais que, pour l'argent et les effets mobiliers, ils furent confisqués et partagés entre le Pape et ce prince (2). Mais il paroît que le roi de Naples différa , pendant sa vie , à mettre les Hospitaliers en possession des châteaux qui se trouvoient dans les royaumes de Naples et de Sicile. Car l'histoire nous a con serve une lettre de Clément, qui exhorte le roi Robert, son successeur;^ à imiter la conduite de Philippe-le-Bel , et à se dessaisir promptement des biens en fonds des Templiers : d'où on doit conclure que Philippe les avoit remis, avant sa mort, aux commissaires. Mais le différend, au sujet des frais , ne fut tertniné que sous le règne de son successeur, comiiie nous le venons de rapporter.
Quoique le Pape, à l'instance des rois d'Arragon, de Castille, de Portugal et de Majorque, eût, par sa bulle , excepté du transpôlrt et de la)
II^M. Dupuy, pag. 59.
Nosu^adamus, histoire de Provence, ann. idiù'].
l3l HIS,TOIRE DE L'ORDRE
, cession que le concile avoit faite de tous les^
DE biens des Templiers aux Hospitaliers , ceux qui
ViLLARET. gç trouvoient dans les États de ces princes , cependant, comme il (^raignoit que, sous différens prétextes , ces souverains ne s'emparassent de ces biens , il ^xcommunia , par une nouvelle' bulle, tous ceux du royaume de Majorque, qui, ^ans lespace d'un mois, ne remettroient pas, aux chevaliers de Rhodes, les commanderies des Templiers. En conséquence de cette bulle, pour ne pas s'attirer les foudres de l'église, Sanche Jacques , souverain des isles Baléares, mit les Hospitaliers en possession de tous les biens des Templiers. Mais, soit que cette bulle ne regardât que ce prince , auquel vraisemblablement le Pape l'avoit adressée, comme au plus foible, ou que les autres souverains ne parussent pas disposés à y déférer , le roi d'Arragon n'y fit aucune attention ; et il chargea ses ambassadeurs de dire au Pape qu'il le pripit de ne pas étendre jusques dans ses États. cette union des biens des Templiers à l'Ordre des Hospitaliers; et qu'il étoit obligé, pour la défense et pour le salut de ses . sujets, infestés tous les jours par les Maures, de s'emparer de dix-sept commanderies des Templiers, qui étoieut autant de places fortes; d'y mettre des troupes pour leur défense , et de se rendre maître , en même-tems , des revenus qui étoient affectés pour fournir à la subsistance et à la solde de ces garnisons. ,
Ce n'est pas que les (chevaliers de Rhodes ne
DES CHEVALIERS DE MALTE. l33
fussent aussi capables de se maintenir dans ces — — places , et de défendre la frontière, que Favoient
DE
été les Templiers. Mais il paroit, pair toute la VaLàRET. conduite que tinrent, dans cette graiide affaire, les souverains desEspagnes, que leur vue secrette étoit de profiter de la dépouille des Templiers > au préjudice des Hospitaliers, et de ne point souffrir sur-tout que leurs grands biens passassent à un Ordre qui avoit un chef et un Grand- Maitre étranger, et qui prétendoit même ne relever que du Saint-Siège.
Quoiqu'il en soit, après beaucoup de négociations et de conférences qui durèrent près de cinq ans , par l'intervention du Pape Jean XXII , successeur de Clément V, il se fit un traité entre frère Léonard de Tibertis, procureur-général de rOrdre , et Vital de Villeneuve , ministre du roi d'Arragon, par lequel les chevaliers de Rhodes, non-seulement se désistèrent de leurs prétentions sur les biens des Templiers situés dans le royaume de Valence, dépendans du roi d'Arragon; mais ils remirent encore, au Pape, toutes les commanderies particulières de leur Ordre, qui se trouvoient situées dans ce royaume, à l'exception dé la seule commanderie qui étoit dans la ville 4e Valence , et le château appelle le Torrent , , que l'Ordre de Saint- Jean se réserva. Toutes les autres commanderies, tant celles des Hospitaliers que-des Templiers, et tous les biens de ces deux Ot^bf^s situés dans le royaume de Valence, à la prière, et sur les instances du roi d'Arragon,
l34 HISTOIRE DE L ORDRE
^ furent ensuite donnés , par le Pape , à l'Ordre
DE et aux chevaliers de Calatrava, qui établirent
ViLLARET. jgyp chef-lieu à Montèze ; et, en échange, il fut dit, par ce traité , que les chevaliers de Rhodes, à l'exception des dix-sept forteresses que les Templiers possédoient sur la frontière, et dont le roi setoit emparé, seroient mis en possession des autres commanderies , et de tous les biens qui avoient appartenu aux Templiers, tant dans FArragon que dans la Catalogne : ce qui rendit les chevaliers de Rhodes si puissans dans ce royaume et dans la Catalogne , que le châtelain d'Emposte ne suffisant pas pour en avoir la direction, le Grand- Maître et le Conseil furent obligés de créer un grand-prieur pour cette principauté. Si on veut se souvenir de ce que nous avons dit au commencement de cet ouvrage, des droits et des justes prétentions que les Hospitaliers et les Templiers avoient sur la couronne d'Arragon , en cas qu elle vînt à vaquer par le défaut d'héritiers légitimes , on ne peut trop admirer l'habileté de frère Léonard de Tibertis , qui, par ce traité, en réunissant les droits des deux Ordres dans l'Ordre seul de Safnt-Jean, sçut encore y joindre des forces capables de les faire valoir, si Foceasiop s'en présentoit.
Comme la dispositi9n que le Pape vouloit faire des biens des Templiers, en faveur des Hospitaliers, ne convenoit point aux vues secrettes de Denys , roi de Portugal , ce prince se servît d^uDL prétexte honnête pour prévenir ce
DES CHEVALIERS DE MALTE. l35
pontife. Il institua un Ordre militaire qu'il ap-
pella f Ordre de Christ, et y annexa les biens que ds les Templiers possédoient dans ses États. Après ^'*'''*«^"cet établissement, il envoya des ambassadeurs à Rome, ponr/iemander, au Pape Jean XXII, la confirmation de ce nouvel Ordre de chevalerie : ce que le Pape lui accorda.
Ferdinand IV, roi de Castille, ne prit point tant de précautions ; et quoique , dans un concile tenu à Salamanque, les Templiers du pays eussent été déclarés innocens (i), ce prince ne se fit point de scrupule de s'emparer de leurs biens , et apj^liqua , à son domaine , des villes considérables qui leur avoient appartenu, et * que le Pape avoit données a Ax chevaliers de Rhodes.
La conduite que les rois de Castille, d'Arragon et de Portugal tinrent depuis à Fégard de tous ces nouveaux Ordres militaires, la plupart fondés des débris de celui des Templiers, fit voir que les pressentimens des Papes Clément V et Jean XXII, n'avoient pas été sans fondement; car les successeurs de ces princes trouvèrent en-, suite moyen d'annexer'à leurs personnes, sous le tître d'administrateurs perpétuels, les quatre grandes-maîtrises des Ordres de Saint-Jacques, de Calatrava, d'Alcantara et de Christ: ce qui leur produisit des revenus immenses. Pour dédommager, en quelque manière, les religieux
(i)Zurica,lib. V, pag. loi. -
l36 HISTOIRE DE l'ORDRE
^ : — chevaliers de ces. Ordres d'Espagne, ils obtin-«
DE rent, en leur faveur, de la Cour de Rome, la
.YiLLAREx. permission de se marier, et de substituer à Tha-^ bit régulier quils dévoient porter, une simple, croix d'or avec des émtaux, conformes à Tan^ cienne couleur de leurs habits religieux.
Edouard II, roi d'Angleterre, en usa d'une manière plus noble et plus désintéressée à Tégard de l'Ordre de Saint-Jean. Les Templiers, ou-r tre une commanderie considérable qulîs avoient dans Londres, possédoient encore des biens immenses dans toutes les contrées de ce royaume ; et le prieur de Londres avoit entrée dans le pa*^lement en qualité de premier baron d'Angle^ terre. Édoujard , -ayant appris que le Pape et le concile avoiept substitué les chevaliers de Rho-r des aux Templiers, ordonna à ses of&ciers par ses lettres, dont Toriginal se oons«:'V€ encore aujourd'hui à la Tour de Londres, de mettre en, possession de tous ces biens frère Albert de Ghâ-n teau-Noir» ou L»âllemand, grand-commai^deur et chef de la cojoimissioii que le Graud-Maitre et le Ooiiseil avoit établie pour les recevoir^ conjointement avec frère Léonard de Tibertis^ prieur de Venise et procureur-général de l'OrdrC: çn Cour de Rome (i). Ce prince, par d'autres, lettres, qui se conservent au. mêmç endroit, or-^ donne à tous les vicomtes de presser l'exécution, de ses ordres; d'employer toute l'autorité de leqç'.
(i) Wasting. in Edouard 11^
DES CHEVALIERS DE MALTE. iSy
ministère pour protéger les procureurs dç Saint- Jean, et pour leur faire remettre non-seulement ps Jes fonds de terre, mais encore les fruits et le Viu.awt. bled qui en seroient provenus : ce qui fait voir que ce prince n'y voulut prendre aucune part au préjudice des chevaliers de Rhodes.
A 1 égard de TAUemagne, les historiens de cette nation rapportent que le Pape Clément V liyânt envoyé , à l'archevêque de Mayence , la bulle qui proscrivoit l'Ordre des Templiers pour la publier, ce prélat convoqua tout 3on clergé pour faire cette publication plus solemnelle^ ment ; et qu'on fut bien surpris de voir paroitre , dans cette assemblée, le Waltgraff, ou comte sauvage, un des premiers de cet Ordre, accompagné de vingt autres Templiers armés sous leurs habits réguliers ; et que Farchevêque , soit par esprit de charité, ou par un sentiment natu** rel de crainte, les reçut avec des manières bon* nêtes. Us ajoutent que le prélat invita même le comte de prendre séance dans lassemblée ; que le comte, de son côté, lui- déclara qii'il n'étoiC point venu pour faire violence à qui que ce fût ; ' mais qu'ayant appris qu'il étoit chargé de pu-^ hlier une bulle du Pape contre leur Ordre , il requéroit qu'on eût à recevoir , lire et publier Fappel qu ils faisaient de cette ordonnance au futur concile, et au successeur de Clément. L'archevêque , pour éjuder sa demande , répondit qu'il y avi^roit; mais les Templiers le pressèrent si yivement, que ce prélat, ne jugeant pas à pro--
l38 HISTOIRE DE LORDRE
pos de refuser des gens qu'il voyoit armés et en DE qplère, fit lire publiquement leur appel. Il Fen- ViixARET. yQy^ ensuite au Pape, qui lui demanda de le faire examiner dans un concile de sa métropole. Ce synode fut assemblé; et, après différentes formalités qui s'y observèrent , les Templiers de cette province furent déclarés innoceos des crimes quon leur imputoit (i).
Cependant, comme tout ce grand Ordre s'est éteint dans la suite, on n'est point instruit de ce que devinrent ses biens en Allemagne. Il paroît seulement, par des historiens de cette nation^ que les chevaliers de Rhodes et les chevaliers Teutoniques les partagèrent (2). 11 est assez vraisemblable que ces deiJx Ordres militaires firent , depuis, entr'eux, des échanges de quelques-unes de leurs anciennes commanderies , apparemment à titre de compensation; car les Teutoniques sont actuellement en possession de la commanderie de Margat, que les Allemands appellent Mergentheim, et les Français, Mariendal; quoiqu'il soit constant, par l'histoire, que les Hospitaliers en étoient les fondateurs ; qu après la perte de l'ancienne Margàt, située dans la Palestine, des Hospitaliers Allemands l'avoient fait construire sur le même modèle, et qu'ils lui donnèrent ce nom de Margat -ou de Mergen-
(i)Mutius in chron. lib. XXII, pap. 211.
(^) Sertorius, in chron. Mogunt, llb. Ilf , pajj. 85o.
DES CHEVALIERS DE MALTE. iSg
theiin fi), qui veut dire Maison de Marie, pour ^ conserver la mémoire a une place qui , depuis la de perte de Jérusalem, étoit devenue le chef-lieu de V'"-*-^*"'tout l'Ordre.
(t) P^iDtaléon, htst. Joao.