‹ Histoire des Chevaliers MalteChapitre 10 sur 11 · aS · texte numérisé non relu

aS

386 HISTOIEE DE l'oRDRE

Pierre Zinot. Tous ces ministres , après les com- DE Lastic plimens ordinaires dans ces occasions , deman* dèrent, avec empressement, la confirmation des anciennes alliances arrêtées entrelesprinces,leurs maîtres, et la Maison Ottomane. Mahomet, soit que les charmes de la toute*puissance leblouis*sent, ou pour endormir ces ambassadeurs, les reçût tous avec une joye étudiée , et renouvella, sans difficulté, les traités dont on lui demandoit la confirmation. Mais, comme la conquête de Gonstantinople étoit le premier objet de son ambition , il employa toute Tannée suivante à faire secrettement les préparatifs nécessaires pour une si g[rande entreprise, et à s assurer de toutes les avenues qui eonduisoient à cette capitale de , rOrient, et, pour empêcher les secours que Fempereur Grec pourroit tirer , tant du côté de terre, que par la Mer-Noire, ou le Pont-Euxin. '

Dans cette vue, il fit construire un fort sur le rivage du Bosphore qui tenoit à TEurope. L empereur Constantin , allarmé de cette entreprise , lui dépêcha des ambassadeurs pour s en plaindre, comme d une infiraction des traités de paix qu'il venoit de renouvellera Mahomet leur répondit d abord, avec une modération apparente , qu'il n avoit fait élever ce fort que pour s'opposer aux courses des chevaliers de Rhodes, aussi en* nemis des Grecs que des Turcs, et pour mettre ^ dit-il , les sujets des deux empires à l'abri des incursions de$ Latins. Mais les ambassadeurs, ayant voulu insister sur la fidélité avec laquelle l'Ordre

observoît ses traités , Mahomet , emporté par son ""J~^ humeur violente, leur imposa jsilenee, et jura deLastic. « qu'il ferôit écorcher tout vif Ife premier qui « oseroit lui en parler davantage ».

Après cette déclaration , et sans garder aucutjé mesure , il fit avancer ses troupes et investir la capitale de l'empire Grec; et on commença à former un des sièges le plus mémorable dont il fioit fait mention dans toute l'histoire du Bas-* Empiré.

Le sultan arriva dans le camp, lé 2 d'Avril : on prétend qu'il y avoit, au moins, trois cecit milld hommes dans son armée, sans compter une flotté nombreuse, composée de deux cent cinquante jbâtimens de différentes grandeurs, chargés dci viqgt-quatre mille hommes; Pour résister à des forces si redoutables , à peine comptoit-oû ^ dans Constantinople, six mille Grecs en armies, et en«^ viron trois mille hommes de troupes étrangères et de volontaires : ce qui doit paroitre surprenant y par rapport à la grandeur do cette ville ^ et au nombre prodigieux de ses habitans. Mais ce n'étoient plus ces Grecs, si vantés dans l'antiquité par leur valeur et par leur amour jpourla patrie i lès esprits s'étoient alors tournés du côté du 4[H>mnaerce :* Constantinople n'étoit remplie qùèi de marchands^ sans compter un fj;rand nombre de Calogers et de religieux , la plupart àtares ; et qui , plutôt que de secourir leur lîouVerain , ensevelirent leur argent dans les endroits les plus

cachés. Ainsi, il ne faut pas s'étonner si Constan-^

388 HISTOIRE DE l'oRDRE

^ tin, destitué de forces et sans secours, ne put pas

dkListic. soutenir long-tems les efforts des infidèles. Malgré toute la résistance des Chrétiens , la ville fut emportée d assaut le quarante-deuxième jour.

L'empereur aima mieux se faire tuer, en défendant sa religion et sa couronne , que de tomber vif entre les mains des infidèles. Peut - être que jamais il ne s'étoit vu de spectacle plus funeste et plus touchant que ce qui se passa dans la prise de cette ville. Plus de quarante mille hommes passèrent par le fil de Tépée; soixante mille furent vendus comme esclaves : rien n'échappa à la fureur ou à l'avarice du soldat.

Les femmes détestoient la fécondité qui les avoit rendues mères , et plaignoient , avec des larmes de sang, le sort des jaunes enfans qu'elles portoient dans leurs bras. On voyoit une infinité de jeunes filles, timides et incertaines dans leurs démarches, et sans sçavoir de quel côté tourner leurs pas, qui érroient comme de malheureuses étrangères dans le sein même de leur patrie; et, en cherchant leurs parens , elles tomboient dans l'abîme des malheurs, et entre les mains de ces barbares, dont elles éprouvoient un sdrt plus affreux, pour elles , que les plus cruels supplices. Les larmes , les cris poussés au ciel , rien ne touchoit l'insolent vainqueur ; et le plus misérable des Turcs faisoit sa proye d'une beauté achevée , mais qui lui éloit souvent enlevée par un autre Turc, ou plus fort que lui, ou plus, autorisé xlans l'armée. La plupart de ces barbares trafiquoient

DES CHEVALIERS DE MALTE. SSg ^

de leurs prisonniers : mais, par ordre du sultan, *

les gens de naissance , les princes et les officiers , deLastic. qui avoient été pris les armes à la ràain^ furent livrés aux bourreaux : il n échappa à sa cruauté que les jeunes gens des deux sexes les mieux faits ^ qu'il réserva pour les abominations de son sérail.

C'est ainsi qu'une Grecque d'une naissance illustre, appellée Irène, à peine âgée de dix-sept ans , tomba entre ses mains. Un bâcha venoit de la faire esclave; mais surpris de sa rare beauté^ illa crut digne d'être présentée au sultan. L'Orient n'avoit rien vu naître de si parfait; ses charmes se firent sentir impérieusement au cœur farouche de Mahomet; il fallut se rendre; il s'abandonna même entièrement à cette nouvelle passion; et, pour être moins détourné de ses assiduités amo.ureuses, il passa plusieurs jours sans se laisser voir à ses ministres et aux principaux officiers de son armée. Irène le suivit , depuis, à Andrinople; il y fixa le séjour de la jeune Grecque. Pour lui , de quelque côté que les armes tournassent ses pas, souvent même au milieu des plus importantes expéditions,^ il en laissoit la conduite à ses généraux , et revenoit avec empressement auprès d'Irène. On ne fut pas longtems sans découvrir que la guerre n'étoit plus sa première passion : les soldats , accoutumés au butin qu'ils faisoient à sa suite , murmurèrent de ce changement. Ces murmurés devinrent contagieux ; l'officier, comme le soldat , se plaignoient

SgO ' HISTOIRE DE l'oRDRE

^■ ^ de cette vie efFéminée : cependant sa colère étoit

peUstic. si formidable, que personne nosoit se charger de lui en parler. Elnfin , comme le mécontente^ ment de la milice étoit à la veille d'éclater, le bâcha Mustapha^ ne consultant que la fidélité qu il devoit à son maître, lavertît , le premier, dea discours que les janissaires tenoient publiqueinent au préjudice de sa gloire.

Le sultan , aprè^ être demeuré quelque tems dans un sombre silence, et comme s'il eut examiné , en lui-même, quel parti il devoit prendre , pour toute réponse, sous prétexte d'une revue, ordonna à Mustapha de faire assembler, le lendemain , les hachas et ce qu'il y avoit de troupes pour sa garde, et aux environs de la ville. Il passa ensuite dans l'appartement d'Irène, avec laquelle il resta jusqu'au lendemain,

Jamais cette jeune princesse ne lui avoit paru si charmante ; jamais aussi le prince ne lui avoit fait de si tendres caresses. Pour donner un nouvel éclat à sa beauté , si cela étoit possible , il exhorta ses fenimes à employer toute leur adresse et tqus leurs soins à sa parure. Après qu'elle fut en état de paroltre en public, il la prit par la piain , la conduisit au milieu de l'assemblée ; et , arrachant le voile qui lui couvroit le visage, il demanda fièrement aux hachas qui l'entouroient, s'ils avoient jamais vu une beauté plus accomplie. Tous ces officiers, en bons courtisans , se répandireht en des louanges excessives, et le félicitèrent sur son bonheur. Pour lors Maho-

DES CHEVALIERS DE MALTE. Bgi

iliet, prenant^ dune main, les cheveux de la jeune — — — • Grecque, et, de l'autre, tirant son cimeterre , d'un deLastic. seul coup en fit tomber la tête à ses pieds ; et , se tournant vers les grands de la Porte , avec des yeux égarés et pleins de fureur: «Ce fer, leur « dit-il, quand je veux , sçait couper les liens de « lamour. »

Un frémissement d'horreur se répandit dati* toute l'assemblée; la crainte d^un pareil sort fit trembler les plus mutins : chacun croyoit voir ce funeste couteau élevé sur sa tête ; mais s'ils échappèrent d'abord à son humeur sanguinaire , ee ne fut que pour mieux assurer sa vengeance. Mustapha, pour prix de ses fidèles avis, fut immolé, le premier, sous im léger prétexte j il le fit étrangler dans le serrail; et dans ces longded guerres qu'il entreprît depuis , et qui durèrent autant que son règne, il eut le cruel plaisir de faire périr, les uns après les autres ^ la plupart des janissaires, qui ^ par leurs cris séditieux ,^ a voient troublé ses plaisirs , et réveillé sa fureur^

Il n'y avoit pas plus de six mois que €è prince étoit maître de Constantmople^ que, croyant que tous les princes de l'Asie devoîeht fléchir sous sa puidss^nce , il commença , par les chevaliers de Rhodes, à faire éclater de si hautes prétentions. Il envoya, au Grand^Maitre, un ambassadeur, ou plutôt un hérault, qui le somma, de sa part, de le reconnoître pour son souverain, et de faire porter, tous les ans , à son trésor, deux mille ducats de tribut. A son refus, cet ambas-

392 HISTOIBE DE l'.ORDRE

sadeur étoit chargé de lui déclarer la guerre, et siiaASTiG. que le sultan y son maître , étoit résolu de porter, lui-même , ses invincibles armes dans toutes les isjes de la religion.

Le Grand-Maître , après- avoir pris Tavis du Conseil, lui répondit que son Ordre étoit composé d uti'corps de religieux militaires , qui , en cette qualité, dépendoient, par leur profession , du souverain pontife des Chrétiens; que leurs ancêtres , par leur valeur , et au prix de leur sang , avoient , depuis , conquis Tisle de Rhodes et les isles voisines, dont aucun prince ne leur avoit disputé la souveraineté ; que, par sonélec-^ tion à la grande -maîtrise, elle avoit été .mise en dépôt entre ses mains ; qu'il en étoit comptable à ses frères et à leurs successeurs ; et qu'il sacrifieroit, avec joye, sa vie, plutôt que de donner atteinte à Tindépendance et à la liberté de la religion.

Ce sage Grand-Maître et son Conseil , ne doutant pas qu'une réponse si ferme n'attirât les armes du sultan dans leurs États, eurent recours aux princes Chrétiens ; et ils firent cette démarche, plutôt pour n'avoir rien à se reprocher, que dans Tespérance d'un prompt secours et bien effectif. Le commandeur d'Aubusson, de la langue d'Auvergne , d'une des plus anciennes et des plus illustres Maisons de la Marche , fut nommépour ambassadeur auprès de CharlesVII, qui régnoit alors en France. Le Grand-Maître^ qui connoissolt son zèle pour la religion , fit ce

DES CHEVALIERS DE MALTE.. 3g3

choix , et ce fut la dernière action de son ma- — ;

Jean

gpstèie. Il mourut , accablé d années , après avoir deLa»tic. tenu le gouvernail dans des tems difficiles et orageux , avec autant de prudence que cle fer-* meté.

Page 1