‹ Histoire des Chevaliers MalteChapitre 9 sur 11 · ai · texte numérisé non relu

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roit sur-tout le port de Rhodes , fortifié par deux

DE châteaux garais dune nombreuse artillerie, qui

Naillac. çu défendoit l'entrée , et rempli d'un nombre infini de vaisseaux de guerre , de vaisseaux marchands, de galères et de galiotes, de saïques et de felouques, la plupart armées en guerre, et qu'on voyoit revenir avec différentes prises qu'ils ' faisoient, tous les jours, sur les infidèles, et principalement sur les sujets du Soudan d'Egypte. Ces barbares nosoient presque plus sortir du port d Alexandrie , ni naviguer dans les mers de Chypre et Lycie , sans être enljsvés par les chevaliers de Rhodes.

Quelque irrité que fut le Soudan de ces prises, et des différentes descentes que le Grand -Maître venoit de faire le long de ses côtes, il jugea plus à propos de faire la paix avec la religion , que de continuer une guerre si préjudiciable à ses sujets : il envoya , dans cette vue , un ambassadeur à Rhodes. Comme les chevaliers étoient à la veille d'entrer dans une ligue des princes Chrétiens contre le Turc , pour n'avoir pas , en mème-tems, deux si puissans ennemis sur les bras> on résolut d'écouter le ministre du Soudan. On nomma des commissaires pour entamer la négociation ; la paix se fit assez promptement, par la disposition où étoient les parties de la conclure; mais il fut aisé de s'appercevoir que le Grand-Maître do^na la loi dans ce traité.

Naillac, qui ne perdoit jamais de vue l'esprit et le premier objet de son Ordre , fit stipuler que,

i)ÈS CHEVALIERS DE MALTE. 323

bour éviter les profanations des infidèles , il lui „

■ " Philebcbt

seroit permis de faire clore de murailles le Saint- de Sépulcre; qu'il pourroit tenir dans Jérusaletn, Naillaci en tout tems , six chevaliers , affranchis de tout carache, c est-à'-dire ^ de tout tribut; quils pourroient recevoir, dans leur maison, les autres chevaliers et les pèlerins que la dévotion condui* roit dans la Sainte-Cité; que TOrdre pourroit racheter les esclaves Chrétiens, en payant le même prix qu'ils auroient coûté à leurs patrons^ ou en donnant, en échange, un Sarrasin pour un Chrétien; quil y auroit liberté de commerce entre les sujets de la religion et ceux du Soudan ; et que le Grand-Maître^ pour mettre les Chré-tiens à couvert des avanies auxquelles ils étoient exposés dans le pays des infidèles , Hendroit des consuls à Jérusalem, à ttama, et dans Alexan-^ drie; enfin que les vaisseaux de la religion pourroient tirer des grains des États du Soudan. Il fut même arrêté que celui des deux partis qui vùudroit rompre ce traité et recomimencer la guerre, serofit obligé de la dénoncer, trois mois auparavant , afin que chacun pût mettre ses ef-» fets en sûreté, avant quon commençât les actes d'hostilité : toutes conditions qui font voir Letn-^ presàement du Soudan à faire la paix, et la crainte qu'il avoit de la puissance et des armes deSk chevaliers.

Mais quelles auroient été les forces de ce Corps redoutable, si elles navoient pas été divisées par ie malheureux schisme ^qui déchiroit alors FOr'*

ai.

324 HISTOIRE D£ l'ORDRE

'■■ ^e aussi bien que lejjlise universelle ! Nous avons

DE^'^^ dit qu il se trouvoit, en nième-tems, dans 1 église,

Naillac. deux Papes, qui avoient, chacun, différentes nations sous leur obédience ; et , dans l'Ordre , deux supérieurs, indépendans Tun de lautre. Le couvent de Rhodes, les chevaliers qui étoient en Orient, ceux* de France, de Castille et d'Ecosse, et d'une partie de l'Allemagne reconnoissoient l'autorité du Grand -Maître, qui adhéroit à Benoît XIII, successeur de Clément VII; et les Papes, successeurs d'Urbain VI, pour retenir dans leur obédience les chevaliers Ârragonois, Italiens , Anglois , ceux des royaumes du Nord , de Bohême et de Hongrie, leur avoient donné, pour chefs , des commandeurs Italiens , qui , sous le nom de lieAtenans du magistère, et comme si la grande-maîtrise eût été vacante , gouvemoient cette partie de l'Ordre, sans aucune relation avec le Grand -Maître de Rhodes. On peut juger du préjudice qu'une si funeste division causoit dans cette isle^ qui voyoit ses forces partagées, et qui, depuis long-tems, ne tiroit plus aucun secours des prieurés et des commanderies qui s'étoient séparés du corps de l'Ordre.

Heureusement, en ce tems^là., les cardinaux des deux obédiences, excités par le zèle de la plupart des princes de la Chrétienté , convinrent ensemble de concourir à l'assemblée d'un concile général; et, dans l'inoertitude où l'on é toit lequel des deux concurrens étoit le véritable Pape, ou Pierre de Luna, appelle dans son obédience

Benoît XIII, ou Angelo Corrario, qui avoit pris T"

le nom de Grégoire XII, ces cardinaux résolu- de rent de mettre sur la chaire de Saint-Pierre , une Naillac. personne dont l'élection fût si certaine, qu aucun Chrétien ne se pût dispenser de le reconnoître pour le seul et légitime chef de Téglise universelle.

G etoit dans cette vue que ces mêmes cardinaux, dans tous les conclaves qui s etoient tenus depuis la mort d'Urbain VI et de Glément VII, a voient souscrit à un acte solemnel , par lequel celui d'entr eux qui ser.oit élu, s'engageroit, pour ^ le bien de la paix, de renoncer au pontificat: ce quon appelloit prendre la voye de cession. Mais lexpérience fit voir , depuis , que tous ceux qu'on élevoi^ à cette suprême dignité , en recevant la thiare , se croyoient dispensés des promesses qu'ils ayoient faites pour y parvenir : et les compétiteurs , par une collusion tacite , ne s'accordoient qu'en un point, qui étoit de ne convemr jamais sur les différens mioyens qu'on propoaoit pour faire réussir la cession réciproque,

La crainte de voir ce schisme se perpétuer dans l'église, détermipa enfin les cardinaux à convoquer un concile général dans la ville de Pise, en Italiç. On n'avoit guères vu, dans toute la Chrétienté , d'assemblée plus illustre, et, en même-tems, plus nombreuse. Il s'y trouva vingtdeux cardinaux , quatre patriarches , douze archevêques présens , et quatorze par procureurs ; quatre-rvingts évêques, et les procureurs de plus

326 HISTOIBË DE l'ordre

• décent; le Grand-Maître de Rhodes, aecompa-

Philebebt / 1 . 1 1 •• J 1

ftK gne de seize commandeurs; le prieur des cneva- Naillac. Jiçrg ju Saint-Sépulcre, et le procureur de l'Ordre Teutonique; quatre-vingt-sept abbés, parmi lesquels étoient les abbés chefe-d ordre de Citeaux, de Grammont, de Camaldoli, de Valombreuse, avec les procureurs des abbés-généraux de Prémontré et de Saint-Antoine de Vienne ; les procureurs de deux cents autres abbés; jin nombre infini de prieurs et d'ecclésiastiques ; les députés des universités de Paris, de Toulouse, d'Orléans, d'Angers, de Montpellier, de Bologne, de Florence, de Cracovie, de Vienne, de Prague, de Cologne , d'Oxford , de Cambridge ; plus de trois cents docteurs en théologie et en droit canon; et les ambassadeurs des rois de France , d'Angleterre, de Portugal, de Bohènie, de Sicile, de Pologne et de Chypre, des ducs de Bourgogne, de Brabant , de Lorraine , de Bavière , de Poméranie , du marquis de Brandebourg , du landgrave de Thuringe, et de presque tous les princes d'Allemagne.

1 409. L'ouverture de ce fameux concile se fit, le jour 25 mars, jg l'Annonciation de Notre-Dame ; il s'y tint plusieurs sessions; et, après plusieurs citations faites inutilement aux deux prétendans, qui n'y voulurent jamais répondre, et, après toutes les autres formalités qui se doivent observer dans une cause majeure et de cette importance, enfin le saint concile, par un jugement définitif, déclara Pierre de Luna et Ange Corrario schismatiques,

convaincus de parjure et de collusion pour — — — tromper les fidèles , et pour entretenir le schisme de qui déchiroit ré{][lise depuis si long-tems; les Naillac^ priva du pontificat, et consentit que les cardi^naux procédassent à Félection d'un Pape: la garde du conclave fut commise au Grand-Maître et à ses chevaliers.

Tous les cardinaux qui se trouvoient au con« elle, d'un mutuel consentement, donnèrent leur suffrage au cardinal de Milan, qui, dans son inauguration , et dans la* cérémonie de son cou* ronnement, prit le nom d'Alexandre V, personnage illustre par sa piété éminente, et par un profond sçavoir , vertus également à désirer dans ceux qui remplissent cette auguste dignité. Ce Pape étoit Grec de naissance, et de l'isle de Candie, mais sorti de parens si pauvres, qu'il en fut abandonné dès sa plus tendre jeunesse ; en sorte ' qu'il n'en connoissoit aucun : ce qui lui faisoit dire , depuis son élévation sur la chaire de Saint- Pierre , que l'église , sous son pontificat , seroit à l'abri d u népotisme. Ce saint Pape fit y en effet , un plus digne usage de ses richesses ; et il les employa également , soit au soulagement des pauvres , soit pour servir de récompense aux hommes vertueux et aux personnes de mérite.

Quelque joye que l'église eût fait éclater de 1 élection d'un si saint Pape, dans Tespérance» qu elle éteindroit absolunient le schisme , il n'y eut personne qui en fut plus touché que le Grand- Maitre; et il l'envisagea comme un moyen de

328 HISTOIRE DE l'oRDRE

r •""" réunir tous les princes Chrétiens, et de les enga-' DE ger dans une ligue contre les Turcs. Dans cette

Kaiu.a<;. yyg^ jj U|. choix , pour cette importante négociation , de frère Gaultier de Grassy , prieur de 1 eglise de ilhodes , et de frère Luce de*Valines ^ grand-maréchal^ qu'il envoya, comme ses, ambassadeurs, vers la plupart des souverains de la Chrétienté, pour leur faire part de l'élection du Pape. Ils avoient ordre de leur représenter, de sa part, combien la conjoncture présente étoit favorable pour faire la guerre aux Turcs; que le trône de Bajazet avoit été bien ébranlé par la chute de ce prince, et par les victoires de Ta-r merlan ; et qu'il falloit proBter des guerres civiles, allumées entre les enfans de ce prince Turc, qui se disputaient sa succession , et les débris de $oti empire.

Le Grand-Maître ayant communiqué au Pape le projet de cette ambassade, en reçut de justes louanges sur son zèle. Le saint pontife lui déclara que, si on pouvoit venir à haut de cette entreprise, il prétendoit s'en déclarer le chef, et en faire la principale dépense. Il envoya, en mêmetems, un nonce à Rhodes, qui étoit adressé à frère Dominique d'Allemagne, lieutenant du Grand-Maître, et au Conseil de Rhodes et au couvent , pour leur faire part de son élection. Le Pape, quoique le Grand -Maître fut auprès de lui, fit cette démarche par une considération particulière pour tout le corps de l'Ordre , qui étoit toujours censé résider dans Tisle de Rhodes.

Ce pontife , pour éteindre absolument le „

Philebert

schisme particulier, qui, depuis si long-'tems, be déchiro;t malheureusement cet Ordre, chargea N^**'''^^* son nonce dune bulle authentique, qu'il fit pu-blier, dans toute^a Chrétienté, par laquelle il déclaroitque le frère Philibert de Naillac étoit le seul légitime Grand'-Maître de tous les cheva-» liers de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem ; et il enjoignit, en vertu de la sainte obédience, et sous peine d'excommunication , à tous les religieux de cet Ordre, soit chevaliers, soit chape-» lains , frères-servans , et en quelque partie du Monde quik habitassent, de le reconnoître pour leur chef et leur unique supérieur.

En conséquence de cette bulle du Pape, le Grand -Maître convoqua un chapitre général dans la ville de Nice, qui fut depuis transféré à Aix, en Provence : et, par sa citation, après avoir représenté très- vivement tous les irîaux que le schisme avoit causés, en général, dans l'église universelle, et, en particulier, dans tout l'Ordre, il ordonna à tous les prieurs, et aux quatre plus anciens commandeurs de chaque prieuré , de se trouver, le premier jour d'Avril, au chapitre, pour y travailler, de concert, au rétablissement da la discipline , et à la réformation de l'Ot^dre , tant dans le chef que dans les membres.

Le Grand-Maître se disposoit à se rendre dans cette assemblée , où sa présence étoit bien nécessaire pour éteindre les restes du schisme , et rétablir une parfaite unipn entre tous les reli-

33o HISTOIRE DE L^ORD-BE

{][ieux : mais le Pape, qui connoissoit son mérite, . DE et le talent particulier qu'il avoit pour les négo- Naillac. ciations, lobligea de se charger d'une ambassade , de sa part , vers les rois de France et d'Angleterre, qui étoient alors en guerre, pour tâcher de les faire convenir d'une bonne paix , ou du moins d'une longue trêve. Le Grand-Maître accepta d'autant plus volontiers cette commission, qu'il envisagea y dans la paix qu il alloit traiter , le moyen d'engager deux si puissans rois à joindre leurs forces contre les infidèles. Mais, pour ne pas priver la religion , par son absence , de l'utilité qu'on espéroit tirer du chapitre*, il permit à cette auguste assemblée de choisir trois sujets pour y présider en sa place ; et le choix des capitulans tomba sur \e9 frères Jacques Tivelly, prieur d'Auvergne ; Qaymond de Lescure , prieur de Toulouse ; et Philippe de Langueglia , prieur de Lon^bardie. Il se fit , dans ce chapitre , plusieurs règlemens très - importans , tant par rapport aux responsions que le trésor commun tiroit des commanderies , qu'à l'égard de l'abus que certains prieurs faisoient de leur autorité. Comme , pendant le schisme , ce trésor avoit été privé des droits qu'il tiroit des commanderies situées en Angleterre, dans i'Écosse, dans l'Arragon, dans une partie de l'Allemagne, dans les royaumes du Nord , de Bohème , de Hongrie , et ^ dans toute l'Italie , il fut ordonné qu'on enver-

roit, dans tous ces États, des visiteurs, pour y i^tablir les droits de la religion; et, en même-

DES CHEVALIERS DE MALTE. 33l

toms, on défendit solemnellement aux prieurs"

^ Phileèebt

de semparer, à l'avenir, comme quelques-uns de avoient fait , dans les commanderies de leurs Bailla*. prieurés, des bois , des droits de pêche , de ceux de main^morte et de formariage ; en un mot, de tous les droits seigneuriaux quils s^attribuoient au préjudice des commandeurs ; et il fut statué que, dans la suite, chaque commandeur, pour pouvoir payer plus facilement ses responsions» jouiroit de tous les droits et de tous les biens de sa commanderie , sans que le prieur , sous quelque prétexte que ce fût, pût s'en approprier la moindre partie. Dans le même chapitre , on nomma, pour administrateur du trésor, frère Raymond de Lescure, prieur de Toulouse, et grand-commandeur de Chypre, chevalier trèszèlé pour les intérêts de l'Ordre, et très- habile dans le gouvernement des finances. La religion en fit choix daiis l'espérance qu'il sçauroit réduire les commandeurs d'Italie et des autres États, qui, à la faveur du schisme, setoient détachés du corps de l'Ordre , à payer les arrérages de leurs respoYisions , et à les continuer, dans la suite ^ avec l'exactitude que des religieux doivent apporter à l'observation de leurs statuts, et des ordres de leurs supérieurs.

Mais malheureusement il se trouva que le schisme n'étoit point éteint. Le concile de Pise ,^ bien loin de terminer cette grande affaire, n'a^ voit fait que la rendre plus embarrassée. Il est vrai que Benoît XIII et Grégoire XH y furent dé-%

""""""" posés l et qu on mit en leur place Alexandre V ;

PhILEBERT .11 . /» * ^ J A.

DE mais les deux premiers remserent de reconnoitre Naillac. 1 autorité de ce concile : Fun et l'autre soutint son élection avec plus d'opiniâtreté que jamais; de sorte qu'au lieu de deux Papes qu'il y avoit auparavant , il s'en trouva trois, A la faveur de ces troubles qui agitoient l'église , la plupart des commandeurs , sous prétexte d'adhérer à ces deux anti-Papes, se dispensoient d'obéir auGrand-^ Maître, et de payer leurs responsions.

Le Pape Alexandre V étant mort à Bologne , au commencement du mois de mai, on fut fort surpris et mal édifié de voir sa place remplie par le cardinal Baltazar Goffa , légat ^ ou , pour mieux dire, le tyran de la ville de Bologne (i). 11 avoit fait, dans sa jeunesse, le naétier de pirate; il s'engagea, depuis, dans l'état ecclésiastique, et il embrassa cette profession qu'il crut plus propre à l'avancement de sa fortune. Ce changement se fit sans qu'il changeât les manières de son premier métier ; et on l'auroit plutôt pris pour un soldat, que pour un homme dévoué au service des autels. Ses parens lui procurèrent depuis un archidiaconé dans l'église de Bologne; mais , trouvant ce poste trop borné pour son ambition , il résolut d'aller à Rome ; on rapporte que, lorsqu'il partit pour se rendre dans cette

(i) In cujus electione multi scandalisât! sunt; quia, ut tyrannus réxisse Bononiam et yitœ mundanae deditus dicejjatur. GobMn. in Cosm. œtaUs 6, cap. 3o.

DES CHEVALIERS t)E AIALTE. . 333

Capitale du Monde Chrétien , ses amis lui ayant — — demandé où il alloit, «je vas, leur dit -il, au »e «pontificat». Boniface IX, successeur d'Urbain, NAutAc. et un des Papes qui entretenoient le schisme , le fit son camerier : dignité où, en pratiquant les tours les plus adroits de la simonie, il amassa de g[randes richesses. Il ne travaiDoit pas pour lui seul : il étoit obligé d en compter avec Boniface , aussi avide que lui d'accumuler des trésors^ et qui dissimuloit ses brigandages pour les partager. Coffa en obtint la légation de Bologne, qu'il faisoit valoir comme un publicain et un partisan. On prétend que ce fut en partie par son crédit et par ses intrigues, qu'après la mdrt de Boniface IX et d'Innocent VII, son successeur, il fit déposer, au concile de Pise, Benoit XlU'et Grégoire XII, et élire Alexandre V, dont l'âgé avancé lui faisoit espérer de pouvoir, dans peu de tems, lui succéder. Mais la mort ne venant pas assez tôt au gré de son ambition , il fut soup-* çonné de l'avoir fait empoisonner dans un remède. Théodoric de Niem^, qui avoit été son secrétaire, nous le représente, dans son histoire du schisme, comme un homme noirci d'avarice, de cruauté, et de la plus affreuse impudicité. Cependant, comme il avoit été élu cano* niquement,il fut intronisé et adoré sous le nom de Jean XXIII.

Le changement de dignité n'en apporta poitit dans sa conduite : il fut toujours également déréglé dans ses moeurs, avide du bien d'autrui ,

334 HISTOIRE DE LORDRE

" et sordide marchand des choses les plus saintes.

DE Sigismond , empereur, ou seulement roi des Ro-

Kaillac. mains, et dont nous avons eu lieu de parler en qualité de roi de Hongrie, dans une conférence qu'il eut avec ce pontife , à Lody , lui parla , avec beaucoup de liberté , de ses dérégleniens , et l'exhorta à faire cesser le scandale qu'il donnoit à toute l'église par sa simonie. Ce prince avoit sou* haité cette entrevue pour déterminer le Pape à convoquer un concile général. Outre le bien qui en pouvoit revenir à l'église universelle , Sigismond, attentif à ses intérêts, et aussi grand politique que mauvais Capitaine, ne se trouvant pasenétatde soutenirseul la guerre que les Turcs lui faisoient dans son royaume de Hongrie , se flattoit, s'il pouvoit venir à bout d'éteindre le schisme, de réunir tous les princes Chrétiens dans une ligue contre les infidèles. Dans cette vue , il flattoit Jean XXIII de le faire reconnoitre dans un concile général , et , par la condamnation de Benoit XIII et de Grégoire XII, pour le seul Pape et le pasteur de l'église universelle. Mais son dessein secret, que le temsseul découvrit, avoit toujours été de faire déposer également les trois Papes , et d'en mettre un quatrième sur le trône de Sâint*Pierre parle concours et les suffrages des cardinaux des trois ol)édiences* he Pape Jean , n'ayant pu pénétrer des vues si fines, et pour ménager l'empereur, .qu'il craignoit, indiqua le concile à Constance. Outre l'extinction du schisme, qui en étoit le principal objet, on

devoit encore travailler , dans cette auguste as- ^

semblée, à la réforme de l'église dans son chef et de dans ses membres, et examiner , en même tems > ^*«''»'^c* la doctrine de Jean Hus et de Jérôme de Prague, qui avoient fait revivre, en Bohême, les opinions hérétiques de Wiclef.

On s etoit flatté que les remontrances de l'empereur, et sur-tout que la convocation d'un concile général tiendroit en respect , soit le Pape , ou les officiers de la chambre apostolique ; mais il ne se fit aucun changement dans leur conduite. L'Ordre de Saint-Jean en souffrit particulièrement : le Pape, ou ceux qui se servoient de son autorité, moyennant une somme considérable d'argent, firent expédier une bulle par laquelle il fut permis à un chevalier commandeur, qui avoît fait ses vo^ux, d'y renoncer, de quitter l'habit de la religion et de se marier. Le souverain pontife se fit remettre , en même tems , la commanderie que possédoit^ce religieux. On dit qu'il la vendit, depuis, à un jeune enfant, âgé au plus de quatorze aqs , qu'il dispensa de prendre l'habit et de faire ses vœux. II étendit encore plus latax ces sortes de dispenses , en faveur d'un autre enfant de cinq ans , appelle Aloyse ou Alexis , fils naturel du roi de Chypre , auquel il permit, moyennant une riche commanjdleHe qu'il vendit au roi, son père, de faire, à cet âge, les vœux àoleninels de la religion.

Par le même principe d'avarice, et sans aucun égard pour les services importans que cet

336 HISTOIRE DE l'ordre

" Ordre rendoit à toute la Chrétienté , il s emparoit

DE de tous les prieurés et des commàDderies dont il

Naillac. apprenoit la vacance , et qu'il yendoit ensuite à ceux qui lui en offroient de plus grosses sommes ; en sorte que le couvent de Rhodes, ou, pour mieux dire , tout l'Ordre , par son avarice , se vit à la veille d'être anéanti.

Ce fut le sujet d'une lettre que le Conseil lui écrivit dans les termes les plus touchans , mais aussi les plus forts. On lui représento^t, dans cette lettre, avec une généreuse liberté , que les chevaliers qui résidoient à Rhodes et dans les isles voisines, pour signaler leur zèle contre les enne* mis de la foi, répandoient, tous les jours , leur sang pour la défense des Chrétiens qui alloient visiter les saints lieux ; que leurs prédécesseurs et eux-mêmes, de leur patrimoine et en entrant dans . l'Ordre , y avoient fondé différentes commanderies ; que la plupart dçs princes Chrétiens , édifiés de leur zèle,^ les avoient imités dans ces pieuses fondations ; que sa sainteté , en s'emparant de ces biens, ou en les conférant à ses créatures, alloit priver Rhodes de ses généreux défenseurs, et le couvent des sec^rs nécessaires pour sa subsistance ; que les plus anciens chevaliers avoient toujours regardé ces comnaanderies comme la juste récompense de leurs services , et le seul moyen de les soulager dans leur vieillesse; et que, si on continuoit de les en priver,, on .verroit bientôt l'isle de Rhodes abandonnée en proye aux infidèles, et chaque chevalier, dam

t)ES CHEVALIERS DE MAJLTE* 337

TimpuissaDce dV subsister . chercher à la fin un "

asyJe chez ses parens : ce qui ne pouvoit man-^ dg quer de tourner au grand scandale de la'Chré* ^^"^^*^' tienté , et à la honte même, du Saint-Siègel

Quelque prévenu que fût ce pontife de sa sou* veraine puissance sur tous les biens ecclésiastj^ ques^ les justes plaintes de l'Ordre, et la crainte que les chevaliers ne les fissent éclater en plein concile j servirent de contrepoids à- son avarice* Il révoqua la concession de la comxnanderié de Chypre, faite en faveur du bâtar^. dont nous venons de parler. Mais, comme il n ayôit janiais ^ fait grâce ni justice gratuitement,, il ne put point se résoudre à rendre, au roi de Chypre^ l'argent qu'il en avoit reçu d'avance ; i^fhllut que rOrdre de ses deniers fît ce remboursement; et^ après que le. Conseil , pour se rédimer de cette avanie, eut souscrit à de si iniques conditions , il çn exigea encore sixmille florins cotnptant ^ avant que de lâcher le bref de révocation*

Nous passons sous silence d'autres excès plus. affreuK ^ dont les historiens , et même les actes du concile font mention, mais sur lesquels il aur.oit été à souhaiter qu'on eût laissé tomber un voile épais. Nous nous contenterons de dire , qiie^ quoique ce pontife , à la considération de lem-* pereur, eût indiqué l'assemblée du concile dand Constance, ville impériale, située entre la Souabe et les Suisses, il ne s'y rendit qu'avec beaucoup de répugnance , et comme s'il eût eu des pressentimens du sort qui l'y attendoit«

On rapporte qu'en arrivant proche de cette

DE ville, et la regardant avec quelque émotion , du

Naiixac. liaut dune montagne voisine, il ne put s'empê- »4"4- cher de dire, avec un sourire amer: «Voilà la a fosse où Ton prend les renards. » Mais , comme il étoit trop avancé pour reculer, il y entra escorté des cardinaux et de toute sa Cour : il ouvrit lé-^oncile, le premier jour de novembre, et indiqua la première session pour le seize du même mois. Il se passa , dans ce concile, des choses à jajxiais mémorables : le procès fait à deux Papes et leur déposition; labdication volontaire ou forcée d'un troisième; lelection canonique et légitime d un quatrième ; la réunion de toutes les églises d'Occident sous son obédience ; le supplice de Jean Hus et de Jérôme de Prague; la guerre civile à oette occasion, allumée dans la Bohême; les difFérens ressorts qu'on employa pour faire réussir de si grands événemens : tout cela a été traité par de si savantes plumes, que nous nous contenterons de dire , par rapport à l'objet particulier de notre ouvrage , qu'après la déposition de Jean XXIII , la cession de Grégoire XII , et la condamnation de Benoît XIII, quand il fut question de faire remplir la chaire de Saint -Pierre , le saint concile , pour évitet* les brigues , si ordinaires dans les conclaves des cardinaux , et , pour donner un digne chef à l'église universelle , ordonna, .dans sa session quarantième, que, pour cette fois seulement, et du consentement des cardinaux, six députés ecclésiastiques , de cha«

DES CHEVALIERS DE MALTE. 33q

cune des cinq nations qui composoient cette au- "

guste assemblée, leur seroient adjoints pour taire ng une élection si importante. Nauxac.

Enfin^ un jeudi, onze novembre, cinquante* huit électeurs donnèrent leurs suffrages en faveur d'Othon Colonne , cardinal diacre , du titre de Saint-Georges au voile dor, qui, en mémoire de Saint-Martin -de Tours, dont, ce jourlà, on célébroit la fête, voulut être appelle Martin : et il fut le cinquième de ce nom. Ce pontife étoit issu d'une des plus nobles Maisons , nonseulement de ritalie, mais encore de toute la Chrétienté,«tqui, en différens siècles, avoit produit de grands hommes et des héros de tout caractère. Ceux qui sont sortis , depuis ce temslà, de cette illustre race, ny ont pas moins ^ donné, d éclat parleurs grandes actions, quils en avoient reçu de leurs ancêtres.

Le Pape , après la session quarante-cinquième , 1418. congédia, le 26 avril, les pères du concile, avec * les cérémonies accoutumées; et ces prélats, qu'une si longue absence tenoit éloignés de leurs diocèses, en reprirent le chemin avec plaisir. Le Grand-Maitre eut bien souhaité de pouvoir retourner, en même-tems, à Rhodes; les besoin^ de rOrdre Ty appelloient, et il y étoit invité par les vœux de tous les chevaliers, qui avoient fait plusieurs processions et des prières publiques pour sa«conservation et pour son retour. Maïs' son zèle pour tout le Corps de la religion ne lui permit pas de quitter sitôt TEurope: il se cou-

34o HISTOIRE DE l'ORDRE

!; tenta d envoyer, à Rhodes, dix-huit mille écuff,

• DB de ses deniers, pour subvenir aux besoins de la

i^àiLLàc. n^aison de chef-d ordre, qui, par les malheurs

du schisme , étoit tombée dans une extrême

indigence.

On vient de voir, dans le cours ds cette histoire, que cette funeste division, qui, depuis plus de quarante ans, déchiroit leglise, en avoit produit une semblable, dans l'Ordre de Saint- Jean, et que 'la plupart des chevaliers de l'Europe s'étoient attachés aux diflFérentes obédiences que leurs souverains snivoient. L'élection unanime de Martin V ayant fait cesser, parmi les princes Chrétiens , ces différens partis, il étoit alors question d'en arracher dans la religion jusqu'à la racine, de réunir au Corps de l'Ordre les différens membres, qui s'en étoient détachés, et sur-tout les chevaliers Italiens, qui, malgré les décrets de l'ordonnance particulière du Pape Alexandre V, et sous prétexte que Grégoire XII n'avoit pas voulu reconnoître l'autorité du concile de Pise, avoient persévéré dans l'obédience de cet anti-Pape, sous l'autorité des prétendus lieutenans du magistère. Le Grand- Maitre, après la cession volontaire de Grégoire XII, et Télection unanime de Martin V, regarda comme l'affaire la plus importante de son Ordre, d'effacer jusqu'aux moindres traces de ce malheureux schisme.

Mais, comme il ne pouvoit rien entrepfendre sans l'avis et le concours des principaux de la

DES CHEVALIERS PE MALTE. 34l

religion, il convoqua, à Avignon, une assem- p ^^ ^^ blée qui se trouva composée des prieurs, des de receveurs, et des plus anciens commandeurs de N^'^^^®* France , d'Espagne et de Savoye. Le Grand- Maître leur proposa le sujet de cette convocation particulière ; et, après qu'on eût ouverjt différens avis, on revint à celui-ci, qui étoit conforme au gouvernement républicain de l'Ordre : c'est qu'il falloit convoquer, à Rhodes, un Chapitre général; y inviter, par une citation, le plus grand nombre de prieurs et d'anciens commandeurs, qui pourroient s'y rendre, et, sur-tout^ prévenir, par une députation particulière , lejs prieurs de Lombardie, de Venise, de Rome et dePise, qui, jusqu'alors, avoient paru les plus éloignés de reconnoître l'autorité du Grand- Maître : afin que leur réunion au Corps entier dç •l'Ordre fût autorisée par les décrets d'un Chajpître général , ou que cette auguste assemblée , dans laquelle résidoit la- puissance souveraine de l'Ordre, décernât les peines qu'elle jugeroit à propos contre les désobéissans et les réfractaires. Dans cette vue, on chargea le chevalier frère Jean dePatru, trésorier conventuel , de se rendre en Italie. Pour l'autoriser dans cette commission, le Grand-Maître le revêtit du tître de visiteur et de correcteur dans les quatre prieurés dont nous vepons de parler:- il avoit ordre de leur demander le rétablissement des responsions <[u'ils n'avoient point payées, depuis le commencement du schisme. Une pareille proposition ,

343 HISTOIRE DE l'oRDRE

" ^ quoique très-juste, n étoit pas sans de grandes

DE difficultés: Il sagissoit de lever une espèce de

NivitLAc. tribut ou de taille sur des gens élevés, depuis plus de quarante ans , dans un esprit dlndépendance. Cependant, comme ces chevaliers n'avoient adhéré aux Papes d'Italie que parce qu'ils les croyoient seuls, de tous leurs concurrens, légitimes successeurs de Saint-Pierre, et quils leur étoient soumis de bonne foi, ils n'eurent pas plutôt appris la cession volontaire de Grégoire XII, et l'élection unanime de Martin V, qu'ils reconnurent ce dernier pontife : et, par la même disposition, ils reçurent, avec respect, le visiteur, protestèrent de leur obéissance filiale envers le Grand-Maître, et promirent de se rendre à Rhodes et au Chapitre général, pour en recevoir, en personne, les décrets, et s'y conformer.

Les prieurs de Capoue, de Barlette , les commandeurs de SainteEuphémie , de Venouse , de Naples, de Sdint-Étienne de Monopolî, et tous les chevaliers du royaume de Naples , excités par leur exemple, dépêchèrent;, au Grand-Maître, le chevalier de la Porte , avec une lettre en forme d'acte solemnel, par lequel ils le reconnoissoient pour leur supérieur légitime, et demandoient, avec instance, d'être incessamment réunis au Corps de liPrdre, dont, disoient-ils , le malheur des tems les a voit séparés.

Leur envoyé trouva le Grand-Maître à Bologne: ce généreux vieillard, malgré son âge très-

avancé et les fatifi[ues qu'il lui iPallut essuyer dans ^ ses voyages continuels , s etoit rendu à Florence , «e pour conférer avec le Pape , sur les moyens den- ^^*^''^^gagner les plus puissans des princes Chrétiens dans pne ligue contre les enfans de Bajazet, qui commençoient à se rendre redoutables: et y après avoir pris congé de ce pontife, il étoit passé par Bologne , où il fut rencontré par lenvoyé de Naples. Le Grand-Maitre fut touche d'une joye sensible, en voyant enBn tout son Ordre réuni, et dans le même esprit de soumission et d'obéissance : il répondit à ces chevaliers Napolitains , qu'après avoir reçu des marques de leur soumission et de leur réunion au Corps de l'Ordre, il ne lui restoit plus rien à souhaiter avant sa mort ; qu'il les invitoit à se rendre /

au Chapitre général qui devoit se tenir à Rhodes, le 8 septembre de la même année; et que, pour préparer les matières qui dévoient s'y traiter, il seroit à propos qulls se trouvassent à Ancone, pour en délibérer conjointement avec lui, dans une assemblée où il se rendroit avant la fin de Mars. »

Les baillis , les prieurs et les principaux commandeurs d'Italie, ne manquèrent pas de se trouver à cette assemblée. Il n'y eut que frère Jean Pignatelli , commandeur de Saint-Étienne de Monopoli , qui , quoique cité expressément , négligea de s'y rendre. Le Grand-Maître crut d Sabord devoir dissimuler avec le seul qu'il eut trouvé réfractaire à ses ordres : il vît Irien qu^

344 HISTOIRE DE l'ordre

- c etoit un reste , et comme un levain de ce même

DE esprit de rébellion qui avoit causé un schisme si

Nailuc. pernicieux dans TOrdre. Mais , comme il en vouloit éteindre jusqu'aux moindres étincelles, il lé fît soniiner, une seconde fois, de comparoître eo sa présence; et il ne lui donna, pour termes que jusqu'au quinze d'iayriL Le Commandeur persista dans un silence obstiné , et il fallut que \ ipar une troisième citation , Iç Grand-Maître lui commandât, en vertu de sainte obédience, dé se l'endre à Rhodes, dans l'espace de cinq, mois; 80ÛS peine d'être privé de l'habit de la religion et de sa commanderie. Il persista encore quelque tems dans sa désobéissance; mais^ comme il vit qu'on se mettoit en état d'exécuter, contré lui^ les ordres dii Grand-Maître, il'se soumit et rentra dans son devoir. On travailla ensuite^; dans l'assemblée, à rétablir, dans les provinces d'Italie, la discipline réguhèrç; on y fit plusieurs règlemens très-nécessaires; on remit ce qui étoit naoin^ prévalût au Chapitré général ; et chacun 3e disposa pour. 3e f^ikàiV^ iacessamnient à Rhodes.

TiC Grand-Maître s'embarqua, peu après, et arriva, heureusement à Rhodes, vers la fin de juillet. Il y fut reçu avec une joye universelle, et avec ce tendre respect qu'inspire toujours un grand mérite, soutenu d'une grande dignité. Le peuple, sur-tout, dont il étoit le père plutôt que le prince, célébra le jour de son retour par des feux public^. Ce fut ui^e fête générale dans toute

Tisle. Les premiers sains du Grand-Maître furent ' ^ de s instruire de l'état des magazins; et, ayant de appris que la médiocrité de la dernière récolte ^^^'''*^*^' a voit fait hausser le prix du blèd , il envoya aussitôt des vaisseaux , en dîfférens ports dltalie; pour en rapporter des grains, iqui rétablirent 1 abondance dans ses États.

Ce grand homme ouvrit ensuite le Chapitre général ; il y avoit long-tems qu U ne s'en étoit tenu aucun si célèbre , sôit par le nombre des capitulans, ou par l'importance des affaires qu'on y traita. On y vit, pour la première fois, la plupart des chevaliers, qui, auparavant, s'étoient engagés dans le schisme , et qui , sans s'en appercevoir, et, avec de bonnes intentions, s'étoient trouvés insensiblement hors des bornes de leur devoir. Us y rentrèrent tous ; les prieurs et les baillis d'Italie, d'Angleterre, dps royaumes du Nord, de Bohème, de Hongrie et d'Arragon, reconnurent solemnelleinent le Grand - Maître pour leur chef et kur seul supérieur : il, n'étoit plus question de schisme que pour le détester. Les chevaliers qui avoient été sous différentes obédiences, s'embrassoient avec joye pour célébrer leur réunion ; et les uns et les autres, qui la regardoient comme le fruit de la sagesse du Grand -Maître, s'empressoipnt de deviner et dç prévenir ses intentions , pour s y conformer. Il n'y en avoit point qui n'eussent pour objet lai gloire de Dieu et la défense des Chrétiens : ainsi^ avant que le Chapitre se séparât, il en obtint

346 HISTOIRE DE l'ORDRE

•; saas peine plusieurs décrets nécessaires pour le

Philebeut '

DB rétablissement de la discipline, et pour le règle-^ Kaillac. ment des finances. Il envoya les actes de ce Chapitre au Pape, qui les confirma par son autorité. Ce fut le sceau que mit ce sage pontife à la paix et à lunion de TOrdre, et ce fut aussi la dernière , action qui se passa sous le magistère de ce Grande Maître. Il sembloit qu il n'en attendit la nouvelle que pour quitter la vie avec plus de satisfaction. Peu de tems après avoir reçu le bref du Pape , il tomba malade : et , sans autre préparation que celle d'une sainte vie, il finit ses jours avec une tranquillité qu on peut regarder comme un présage de la félicité que le ciel lui destinoit. Sa place Fl™aw ^"* reniplie par frère Antoine Fluvian , ou de la Rivière, du prieuré de Catalogne, drapier de rOrdre, et grand -prieur de Chypre, ou grandconservateur et lieutenant de son prédécesseur. La paix, dont la religion avoit joui dans les dernières années du magistère de Naillac, fut troublée par différentes entreprises des infidèles ; et les chevaliers se virent attaqués succiessivement par les Turcs de TAsie , et par les Sarrasins d'Egypte.

On a vu, au commencement de ce sixième livre , de quelle manier^ la puissance Ottomane avoit été sur le point d être absolument détruite par la valeur et la bonne fortune de Tamerlan , et parla prison et la mort de Bajazet. Ce prince avoit laissé quatre enfans , Ysa, ou Josué , Musa ou Musulman , Moyse et Mahomet. Josué , après

la mort de Tamerlan, reprit Burse sur les Mo- ;

({ols ; et il auroit fait de plus grands progrès , Fluviaw. sil n'eût pas été obligé de tourner ses armes contre* Musulman , qui , soutenu par un corps de troupes que lui donne lempereur de Constantinople , vient chercher son frère , l'attaque , le bat, le prend, et le fait étrangler. Moyse , qui sembloit n'attendre que le succès de cette guerre civile pour se déclarer, paroit sur la scène armé puissamment, s'empare d'Andrinople , présente la bataille à son frère : mais il fut trahi par les Bulgares qui étoient dans son armée, et qui l'abandonnèrent pendant la plus grande chaleur du combat. Moyse, qui n'ignoroit pas le sort destiné au vaincu, se sauve, arrive à Andrinople, et se réserve pour une autre occasion. Il rassemble les débris de son armée, gagne et corrompt Chasan , aga des janissaires , et Ébrénez , commandant des Spahis qui passent dans son parti. Avec ce secours , il marche, de nouveau , contre son frère, défait son armée , et , l'ayant en son pouvoir, le . fait étrangler.

li'empereur Grec , pour maintenir la guerre civile entre les Turcs, oppose à Moyse, Mahomet Zélebin , c'est-à-dire, le jeune, le dernier des enfans dé Bajazet , qui, dans la disgrâce de sa Maison, a voit été caché à Burse chez un faiseur de cordes de luth. On prétend qu'il en apprit le métier, et que ceux qui étoient chargés de son éduc^ation, pour le mieux cacher, lui avoient celé j à lui-même , la noblesse de son origine.

348 HISTOIRE DE l'oRDRÊ

Quoi qu'il en soit, ce jeune prince, avec le se-

FiuviAï. cours des Grecs , du prince de Caramanie , et du despote de Servie , met sur pied une armée ; et ', sans avoir jamais fait la guerre , va attaquer son frère , et lui présente la bataille , qu'il perd. Malgré sa défaite , par le secours de ses alliés , il re^ met sur pied d'autres troupes, et il s'approche de l'armée de son frère. Il y avoit de secrettes intelligences: Chasan, aga des janissaires, et Ébrénez, commandant des spahis, qui avoient trahi Musulman , en faveur de Moyse ', abandonnèrent depuis ce prince, et passèrent dans l'armée de Mahomet. L'aga poussa encore plus loin sa rébellion et sa perfidie ; et, avant que les deux armées en vinssent aux mains , il s'avança aux premiers rangs , et , par des discours séditieux , il tàchoit de débaucher les janissaires, qui étoient restés dans le parti de Moyse. Ce prince, irrité de sa trahison et de son audace , pousse son cheval contre lui , et , le cimeterre à la main , lui en voulut décharger un coup sur la tête. Mais il fut prévenu par 1 eçuyer de Chasan , qui lui coupa la main dont il tenoit son épée. Ce coup funeste décida de la victoire et de sa vie : ses soldats, le voyant rentrer dans leurs rangs sans main , et tout sanglant, interprétèrent sa blessure comme un arrêt du ciel , qui le proscrivoit. Ils l'abandonnèrent, et furent porter leurs étendards et leurs Enseignes aux pieds de Mahomet.

Le prince victorieux fît arrêter Moyse, qu'on trouva caché dans un marais : il le fit étrangler,

et , par sa mort * il se vit assuré de la couronne , "^

et régna sans concurrens. Les historiens Tur<3S fluvia».. nemettent pas Ysa,Josué, Musulman, ni Moyse, qui régnèrent Fun après Vautre, au rang de leurs empereurs; et ils comptent pour un interrègne, tout ce qui s'est passé'depuis la mort de Bajazet , jusqu'à Mahomet I. Mais tous les auteurs Grecs placent ces princes au rang des sultans ; et, comme l'histoire des Ottomans fait partie de celle des chevaliers de Saint-Jean , leurs ennemis perpétuels, nous n'avons pu nous dispenser de rapporter, sommairement, le succès des guerres civiles,, qui avoient agité ce nouvel empire jusqu'à l'élévation de Mahomet I, sur le trône de ses ancêtres. Ce jprince jouit paisiblement de l'autorité souveraine pendant huit ans qu'il régna ; et il eut pour successeur Amurat II , son fils aîné , un des plus grands princes de cette nation. Ce dernier effaça, par ses conquêtes, le souvenir de celles de Tamerlan , et rétablit l'empire Ottoman dans sa splendeur. Ses armes eurent un égal succès en Europe et dans l'Asie. Le Caraman et d'autres princes infidèles de l'Orient en éprouvèrent la fureur, aussi-bien que les Albanois , les Hongrois et les Valaques Transalpins. Il ravagea ces grandes provinces, dont il rendît tributaires la plupart des souverains; et il auroit étendu encore plusloin ses conquêtes, s'il n'eût trouvé , à son chemin , d'un côté , Scanderberg , fils de Jean Castriot, roi d'Albanie, et, de l'autre, Jeai^ Huniade, vaivode dé Transylvanie, et général

35o HISTOIRE DE l'oRDRE

""""~"~" des troupes de Hongrie, les deux plus grands Floviaw. Capitaines de leur siècle , qui , avec peu de troupes, mais soutenus dun courage intrépide, et de la science'militaire, arrêtèrent le progrès de ses armes.

Il les tourna, depuis, contre différens princes qui occupoient des places dans la Morée , et dans les isles de rArchipel. Tous ces petits souverains eurent recours à l'Ordre de Saint-Jean; et ils engagèrent le bailli de la Morée à se rendre à Rhodes , pour implorer le secours du Grand- Maître. Ce prince, suivant lespritde son Ordre, et de concert avec le Conseil , résolut de faire passer , dans ces mers , quelques galères de la religion , pour reconnoître le dessein des infidèles. Mais , comme on se disposoit à y faire embarquer des troupes, il vint des avis que le prince de Scanderone ou d'Âlexandrette , joint à d autres vassaux du grand -seigneur, tenoit la mer, par son ordre , avec une flotte composée de vaisseaux de différentes grandeurs, et de six galères, qui appartenoient au' seigneur de Scanderone. On soupçonna aisément qu ils en vouloient à Fisle de Rhodes, ou du moins aux isles voisines qui dépendoient de la religion. Ces nouvelles suspendirent le secours qu on avoit destiné pour ^ la Morée : on mit en mer toutes les galères de la religion , qui allèrent chercher la flotte ennemie. Mais, comme les infidèles nen vouloient pas venir à une action décisive , ils évitèrent le

DES CHEVALIERS DE MALTE. 35l

combat; et, pour ôe dédommager des frais de •

cet armement, ils prirent quelques vaisseaux ^««>"k marchands de Rhodes et de Venise.

Pendant que les chevaliers et les Turcs , également animés les uns contre les autres , couroient ces mers , ravageoient les côtes où ils pourvoient faire quelque descente , et tâchoient de se surprendre réciproquement, il survint, à la religion , un nouvel ennemi presqu aussi voisin de Rhodes que les Turcs , mais plus redoutable par ses forces maritimes, par ses flottes, et sur-tout par la capacité de ses sujets dans Tart de la navigation , en quoi ils excelloient , sur-tout depuis son règne. Je parle du fameux Soudan d'Egypte, Âlnazer-al-Daher, Circassien de naissance, que la milice des Mamelus avoit élevé sur le trône. On n adnH^ttoit dans ce Corps , le plus puissant de FÉgypte , que de^ esclaves étrangers : c étoient ordinairement de jeunes enfans , que les Tartares avdient enlevés dans leurs courses, ou qui leur avoient été vendus par des parens dénaturés.

Les Égyptiens achetoient tout : on élevoit ces jeunes gens dans les exercices convenables à là profession à laquelle ils étoient destinés; et, qiiand ils étoient capables de porter les armes , on les ipcorporoit dans la milice des Mamelus. Cest ainsi que Daher, dont nous parions, étoit entré dans ce Corps , et qu après de longues an^ nées de services, un grand nombre d action^ brillantes , et d'une rare valeur , il se vit élevé à >

352 HIStÔIRÉ t)È L'ORURE

la souveraine puissance , qui , par les règleinens Fluvum. de cette milice , ne pouvoit jamais passer dii père aux enfans , ou à ses héritiers.

Daher^' pour se maintenir dans une dignité sujette à de fréquens changemens , par l'inconstance et l'esprit séditieux des Mamelus, et pour donner de l'occupation à leur courage^ déclara la guerre à Janus de Lusignan , roi de Chypre* Ses flottes débarquèrent une armée considérable dans cette isle. Le roi implora aussitôt le secours de l'Ordre; et, quoique les chevaliers eussent alors la paix avec les Sarrasins , le Grand-Maître et le Conseil ne purent voir leurs armes si près de l'isle de Rhodes, sans appréhender, pour la religion , les suites fâcheuses de cette guerre. Comme l'Ordre avoit ses États situés entre ceux des empereurs Turcs et du Soudan d'Egypte, la politique du Conseil étoit d'entretenir toujours la paix avec un de ces princes infidèles, pendant qu'il étoit en guerre avec l'autre. Suivant cette maxifue, on eut bien souhaité, pendant qu'on étoit en guerre contre les Turcs , de n'avoir rien à démêler avec les Sarrasins. Le Grand -Maître, dans cette vue, n'oublia riçn pour ménager la paix entre le Soudan d'Egypte et le roi de Chypre ; mais , comme l'Égyptien régloit ses prétentions par ses forces , il depiandoit que le roi de Chypre se reconnût vassal de sa couronne; qu'en cette qualité , il lui payât,, et ses successeurs , un tribut annuel; et, en outre, qu'il le remboursât des frais qu'il avoit faits pour cet armement.

La dureté de ces conditions les fit rejetter : il

fallut que les armes en décidassent. On com- Flbvian. mença, de part et d'autre, les actes d'hostilité; rOrdre , comme allié de la couronne de Chypre, y fit passer de puissans secours, en différentes fois ; la guerre fut longue et meurtrière. On en vint enfin à une bataille dont le détail nous est inconnu : on: sçait seulement que les Chrétiens '

la perdirent : un grand . nombre de seigneurs et de gentilshommes Chypriots , et plusieurs chevaliejrs de Saint- Jean, y furent tués. Les Sarrasins remportèrent une victoire complette; et le roi , pour comble de disgrâce , tomba entre les mains des infidèles, qui le conduisirent à Alexandrie.

Le Grand-Maitre, ayant appris de si fâcheuses nouvelles , et dans la crainte que les Sarrasins ne s emparassent de toute Tisle , y fit passer de nouveaux secours d'hommes et d'argent; et il fit assurer, secrettement ^ les principaux seigneurs du royaume , que l'Ordre ne les^ abandonneroit jamais, pourvu qu'ils ne s'abandonnassent pas eux-mêmes, et qu'ils prissent une généreuse résolution de mourir, l'épée à la main , plutôt que de se soumettre à des Mahométans. Mais ces seigneurs , peu unis entre eux, et amollis par les délices, ne laissant pas voir beaucoup de courage, envoyèrent, par le conseil du Grand-Maître, des ambassadeurs en Egypte et à la Cour du Soudan , pour y traiter de la rançon de leur souverain. La négociation traînai long- tems; le sou*

354 HISTOIBE DE l'OBDRE

" dan , dans l'espérance que ses troupes le' ren- Flovian. droient, dans peu, mattrede Tisle entière, faièbit nailre, tous les jours, de nouvelles difËcultés. Mais le général Égyptien vit bientôt arrêter le progrès de ses armes par la valeur des chevaliers.' Pour s'en venger, il ravagea la grande commanderie ou le bailliage, que l'Ordre possédoit dans cette isle. Ces barbares abattirent les maisons, coupèrent les arbres , arrachèrent les vignes ; en sorte que cette grande commandent, qui pas* soit pour la plus riche de l'Ordre , fat entièrement ruinée. IjC Soudan résolut même de tourner l'effort de ses armes contre l'isl^ de Rhodes, dans l'espérance que> s'il pouvoit s'en rendre maître, celle de Chypre , ^destituée du secours des chevaliers, tomberoit, d'elle-même, en sa puissance. Et, comme les princes ambitieux ne donnent point de l>ornc8 à leurs projets, le sou- . dan se flattoit que la conquête des isles de Bbo-des et de Chypre faciliteroit celle de toutes les isles de l'Archipel, et que l'Asie Mineure, après cela , ne pourroit pas tenir contre une puissance aussi redoutable que la sienne. Plein de si vastes desseins, et dont son ambition lui cachoit les périls et les difficultés , il reprit la négociation avec les ambassadeurs de Chypre. S^s ministres mirent la liberté du roi à prix, et ils demandèrent, pour sa rançon, six vingts mille florins dor. Le prince rejetta cette proposition, non seulement parce que la somme lui parut excessive , mais encore par le défaut d'argent , et que

DES GUEVAUëRS de MALTE. 355

Jn guerre avoit épuisé so» épargne. Mais le Graad- Mat^e, qui craignoit quà la fin les^ Sarrasins fluvi^n. ne s emparassent dé Tisle de Chypre, lui conseilla de se retirer, à q^ielque prix que ce fut, dtês 'mains de ces barbares; et, pour faciliter sa li*«> berté^ la religion fournit la plus grande partie de sa rançon : la paix se fit à ces conditions.

Le Soudan, pour amuser le Grand «Mattre, et sous prétexte de vouloir entretenir avec l'Ordre une paix dnraUe , reoouvelia , en même tems , le traité que le Soudan, son prédécesseur, avoit fait pendant le magistère de Naillac. Mais ie Grand- Maitre , qui avoit à ses gages des yeux et des oreilles fidèles dans Alexandrie , et j^sques dams le Conseil de ce prince , fut bientôt ins^uit de ses desseins les plus secrets* Afin de n'être pas surpris par ces barbares , il en fit aussitôt psa^er Fa vis au Pape Eugène IV, et à la plupart des princes Chrétiens; et, en mêi«ie-4eœs, il envoya une citation générale, dans tous les États de la Chrétienté , avec injonction expresse aux prieurs de faire passer incessamment, à Rhodes, au moins vingt-cinq chevaliers ou coinmand'eurs de chaque prieuré. Il en arriva un bien plus grand nombre , conduits par leur zèle et par leur courage*, on en retint une partie dans Rhodes 5 et on distribua le resté dans les isles qui appartenoient à la religion. Frère Hugues de Sarcus, grand*prieur de France , envoya , dans la capi-" taie de TOrdre , un vaisseau chargé d'arbalètes , de virctons et d autres armes nécessaires pour la

Antoine

356 HISTOIRE D& l'ordre

- défense de cette place. Le Grand-Maître y fit en-

Fluvun. ^^^^ ^^ grains et toutes sortes de provisions de bouche ; enfin , ce digne chef , par sa vigilance et par son activité , se mit en si bonne posture > que les nouvelles de son armement passèrent bientôt en Egypte ; et le Soudan , se flattant que FOrdre ne pourroit pas entretenir long-tems un si grand nombre de chevaliers, jugea à propos de différer son entreprise.

Cependant une si grande dépense ayant épuisé le trésor de l'Ordre, le Grand- Maitre, pour le remplir, résolut de convoquer, à Rhodes, un Chapitre général , suivant Tusage de ce tems-Jà. Les prieurs apportoient ordinairement^ aux Chapitres, les responsions des commanderies contenues dans leurs prieurés , avec la liste de ceux qui navoient pas satisfait à cette obligation. Comme l'Ordre ne pouvoit soutenir tant de guerres différentes contre les infidèles sans ce secours, le Chapitre décernoit des peines rigoureuses contre les négligens et les réfractaires, en mêmetems que , par de nouvelles cotisations^ il tâchoit de fournir les fonds nécessaires de la religion.

C'est dans cette vue , et pour le l'établissement de la discipline régulière , que le Grand -Maître convoqua le Chapitre, à Rhodes, pour le 23 mai de Tannée 1428. On y vit, parmi un grand nombre de prieurs, baillis et commandeurs, frère Jean de Vivonne , prieur d'Aquitaine , et lieutenant du Grand-Mattre dans les trois langues de France; frère Jean de Ventadour, grand -com-

mandeur ; frère^ Antoine de Saint - Chamand , •"

maréchal de l'Ordre ; frère Jean dé Lastic, prieur tlvwk^ d'Auvergne ; frère Gratien de la Tour ^ bailli du commerce de Rhodes, et plusieurs autres anciens chevaliers de différentes nations.

Le Grand -Maître ouvrit le Chapitre par un discours , dans lequel il représenta les dépenses inévitables que l'Ordre avoit été obligé de faire, tant pour la défense de Fisle de Chypre , que pour prévenir les mauvais desseins du Soudan ; qu on avoit , tous les jours , à en craindre les suites ; que Rhodes et les isles qui en dépendoient ,, si on ny entretenôit des forces suffisantes, netoient' pas plus en sûreté du côté d'Amurat ; et que la religion ne s'y maintenoit qu'à la faveur de la jalousie qui étoit entre les Sarrasins et les Turcs: deux puissances formidables auxquelles il seroit difficile de résister, si, par un zèle de la religion qui leur étoit commune, ils unissoient leurs forces contre l'Ordre; cependant que le trésor ne tiroit presque plus rien des prieurés de France , dont les commandieries avoient été ruinées pendant la guerre , que les Anglois avoient faite dans ce royaume ; que la Bohême , la Moravie et la Silésie , ravagées par les Hussites, ne fournissoient plus aucun contingent à l'Ordre; que la Pologne , occupée de ses guerres contre les chevaliers Teutoniques, ne conservoit guères plus de relations avec Rhodes; et que c'étoit au Chapitre , par de sages ordonnances , à rétaUir , autant qu'on pourroit , les iresponsions , dont il

358 HÎStOlRE DE l'ordre

sembloit que cea différeiites nations eussent

AWTOINE t 1»

FujvjAic. perdu 1 usage.

Le Chapitre, ayant égard à de si justes remontrances , et pour remplacer le fonds des respon-» siens du royaume de France , permit qu on pût aliéner , mais seulement à vie , et pour un certain prix, différentes terres appartenant aux commanderies de l'Ordre , en feveur des séculiers dont ces hiens se trouveroient à la bienséance. Dans la même vue, et par le décret suivant, on . institua, dans la langue d'Allemagne, la dignité «de grand^bailli, à laquelle on attacha Finspection et lauiorité sur tous les prieurés et les commanderies qui se trouvoient dans rAUemagne , sur-tout dans la Bohême et dans les provinces voisines , où les Hussites avoient fait de cruels ravages, depuis le supplice que Jean Hus et Jérôme de Prague avoient souffert au concile de Constance. On ajouta , à l'autorité et aux fonctions du grand ^bailli d'Allemagne, l'inspection sur le gouverneur et la garnison du château de Saint-Pierre , place forte dans la Carie , bâtie , comme nous l'avons dit, proche ou sur les fon- / démens de l'ancienne ville d'Haï ycamasse, et qui, du côté de l'Asie Mineure, et de la terre ferme, servoit de boulevard à l'isle de Rhodes. Le grandbailli devoit visiter, tous les ans, cette place, soit par lui-même, ou par son lieutenant Par sa commission , il avoit le pouvoir de fsdre faire la revue à la garnison, de casser les soldats inutiles, de les remplacer par d'autres pliis capables

DES GHEVÀLIEBS DE MALTE. SSg,

de servir; en un mot, tout ce qui concernoit la — ■ défense de ce château et de son territoire, étoit flovia», soumis à sa jurisdiction , à l'exception de la mai* son et des officiers du gouverneur , et dé quelques soldats, qui, après la prise de Smyrne par les Tartar^ Mogols, s etoient jettes dans la mer, et, en gagnant à la nage des vaisseaux de TOr* dre y qui etoient à 1 ancre , avoient échappé à la fureur de ces barhares. L'Ordre, pour récompenr ser leur valeur, leur avoit assigné une retraite, pour le reste de leurs jours, dans cette place, où ils etoient nourris aux dépens de la religion. Le Chapitre, par une inféodation, avoit donné, depuis, à frère Pantin Quintic , prieur de Rome, lisle de Nissaro , aux conditions d en payer au trésor, à titre de cens annuel, une somme de six cents florins d'or ; dy entretenir, à ses dépens, une garnison nécessaire pour sa défense , et d'y nourrir deux chevaliers et un frère-servant, C'étoit alors, dans tous les prieurés de TOrdre, Tu* sage, que, quand on y recevoit un jeune chevalier, on lui assignoit, en même-tems, pour résidence , une cominanderie , dont le eomniandeur devoit le nourrir et l'entretenir, et le former dans l'esprit de l'Ordre, jusqu'à ce qu'il fût en état de passer à Rhodes.

Par un si sage règlement, dont il seroit à souhaiter qu'on put rétablir la pratique, on ne voyoit point de jeunes chevaliers errer dans les villes et dans les provinces, et n'avoir souvent de religiew^ que la croix de l'Ordre , que quel-

Antoine

36o HISTOIRE DE l'ORDRE

ques-uns portent encore plutôt comme une dis- Flv\Ïa7, tinction qui flatte leur vanité, que comme la marque des obligations quils ont contractées au pied des autels, de mener une vie sainte et régulière.

Quoiqu'il en soit, on trouve, dans les annales de rOrdre , que le commandeur de Cagnac ayant voulu , en ce tems-Ià , se dispenser de recevoir chez lui un jeune chevalier, appelle frère Guillaume de Riery, aqquel on avoit assigné, pour sa résidence, la commanderie de Cagnac; le commandeur, soit qu il prétendit que sa maison étoit déjà trop chargée d élèves, ou que cetoit le tour du commandeur de Saint-Sulpice ,, le lui envoya. Celui-ci refusa de le recevoir, en porta même ses plaintes au Grand-Maitre , qui , justement indigné contre le commandeur de Cagnac, le menaça de le priver de Thabit et de sa commanderie , s il négligeoit la nourriture et lentretien du jeune chevalier que l'Ordre avoit confié à ses soins : circonstance à laquelle je ne me serois pas arrêté, si elle ne servoit de preuve que, dans le milieu du quinzième siècle, et, depuis près de quatre cents ans que l'Ordre avoit été établi, toutes. les commanderies de la religion étoient encore comme autant de séminaires , et en mème-tems d'académies , où les chevaliers étoient également élevés dans la piété et dans l'exercice des armes: deux qualités , qui, quoique séparées parmi les séculiers, peuvent, à la vérité , former de grands hommes dans cha-

DES CHEVALIERS DE MALTE. 36l

que -espèce particulière, mais qui doivent être "^ ' inséparables dans un chevalier de l'Ordre de Fluviah. Saint- Jean.

Ce fut par le même esprit de régularité , et pour attacher plus étroitement les chevaliers à leur résidence, que le Grand-Maître leur défendit, par une bulle expresse, daller à Rome, et de s établir à la Cour des Papes , sans sa permission ou celle du procureur-général de FOrdre. Il fit un si sage règlement , pbur arrêter l'humeur inquiète et ambitieuse de quelques chevaliers, qui , pour parvenir plutôt aux commanderies et aux principales dignités , au lieu de les mériter par leurs services, tàchoient de les obtenir par la recommandation du Pape, ou des cardinaux qui avoient le plus de part au gouvernement de leglise. C'est ainsi que ce Grand-Maître, dans Imtervalle que lui laissa la trêve faite avec le Soudan d'Egypte, employa son autorité à maintenir la discipline régulière parmi ses religieux. Pour leur rendre le séjour de Fisle et du couvent de Rhodes plus commode , il fît bâtir une mag[nifique infirmerie, sur les fondemens de l'ancienne, qu'il dota de ses propres deniers. Suivant l'esprit de l'Ordre, et ce qui s'étoit toujours pratiqué, les chevaliers malades ou blessés y étoient traités avec tous les égards et l'attention qu'on devoit à des hommes nobles , qui représentoient ceux qui avoient fait la conquête de l'isle , et qui, au prix de leur sang, en défendoient, tous les jours, la possession et la souveraineté.

362 HiâTOIRE DE l'ORDRE

' Ce fut dans lexercice de ces vertus paisibles,

Fluviait. qu6 le Grand*Maitre, frère Antoine Fluvian, ou

1437. delà Rivière, trouva la fin de ses jours. U vit

*^ venir la mort sans inquiétude et avec beaucoup

octobre, de piété. Voulant mourir comme il avoit vécu ,

en véritable religieux, il fit son désapproprîe*

ment , et envoya au trésor deux cent naille du*

cats , le fruit de ses épargnes , qu'il avoit comme

dérobés à la magnificence que le luxe et la va-^

nité semblent exiger de ceux qui remplissent les

premières places dans Téglise. .

Aussitôt après la mort de Fluvian , le Chapi-^ tre s'assembla pour lui donner un successeur: les capitulans prirent la voye de compromission. On élut d abord treize chevaliers , auxquels le Chapitre remit le droit d'élection. Ces treize électeurs s y j^éparèrent par l'usage des sacre* mens de pénitence et d'eudiaristie : ils entrèrent ensuite dans une chambre séparée du lieu du Chapitre; et, après avoir examiné avec soin le mërite des prétendans, leurs qualités person- »eUes , et celles suivtout qui étoient les plus convenables au gouvernement , tous les suffrages se Jean réunirent eu fetveur de frère Jeai9 de Lastig , DEJ.ASTIC. grand^prieur d'Auvergne, qui fut reconnu so- ^' lemncllement par tout le Chapitre pour Grand* Maître de l'Ordre. Comme ce seigneur étoit alors dasKS son prieuré , on lui dépêcha aussitôt deux grands-croix, pour lui porter le décret de son éliecti<ME»^mai&, avant que ces envoyés partissent de Rhodes, le couvent exigea d'eux un

serment de ne lui démander aucune grâce, avant — qu'il eût pris possession de sa dignité , et sur- se Lisi ic« tout au préjudice des religieux les plus anciens de rOfdre.

Le Grand-M aitre ) après avoir reçu les nouvelles de son élection, partit aussitôt pour Rhodes. Il n y fut pas plutôt arrivé, qu'il fut averti, par les espions que l'Ordre entretenoit en Egypte, qu'il s'y formoit des desseins secrets contre Tisle de Rhodes; et, ce qui étoit de plus fâcheux, ces espions firent sçavoir qu'on soupçonnoit qu'Amurât II, empereur des Turcs, apprôuvoit cette entreprise , ou du moins qu'il ne s'y opposeroit pas.

Jusques alors la eoncurrence et la jalousie de ces deux puissances voisines tenoient lieu à la religion d'une espèce de secours; mais A murât, inquiet d'une puissante ligue qui s'éCoit formée contre lui, par les princes Chrétiens , ne fut pas fôcbé, dans cette conjoncture ^ que le Soudan d'Egypte occupât tout^ les forées des chevëdierSi Cependant, comme on n^étoit pas enlièrenaent instFitit de& intentions de ce prinee,. le Grande- Maître lui envoya frère Jean Morel; prieur de l'Église , en qualité d'ai»haâsadeur , ao^is pré^ texte de lui faire part de son éleetion y et pour Im demander qui! renouvellât la trêve que la religion avoït faite avec son prédécesseur. C'étoit un. nsa^' dans l'Ordre ^ et autorisé par les Papes, que les chevaliers tàelMÎenjt de faire use trère avec une partie des infidèles, pendant

364 HISTOIRE DE t'ORDRE

•— ~"~ qu'ils avoient à soutenir les efforts des autres.

deLastig. Le prieur de Rhodes s'acquitta avec beaucoup d'adresse de sa commission. Le Grand-Seigneur répondit aux honnêtetés qu'on lui fit de la part du nouveau Grand-Maître , par d'autres complimens , mais en termes vagues , et qui ne signifioient rien ; et il se défendit d'entrer dans aucune négociation , sous prétexte que les anciens traités suffisoient pour la sûreté des uns et des autres. Le prieur s en retourna à Rhodes , et avertit le Grand-Maître que , si la guerre n etoit pas déclarée , la paix n'en étoit pas plus certaine. Le Grand-Maître, pour pénétrer, s'il se pou voit, dans les desseins des infidèles, envoya, vers les ïîôtes d'Egypte et de Barbarie, frère Guillaume de Lastic, son neveu, sénéchal de l'Ordre, avec deux vaisseaux. Ce chevalier ne fut pas longtems sans revenir à Rhodes; et il apprit au Grand-Maître qu'il auroit incessamment sur les bras toutes. les forces de l'Egypte. La certitude de la guerre fit aussitôt prendre les armes aux chevaliers ; on arma huit galères , quatre vaisseaux de haut-bord et plusieurs vaisseaux de transport, ^dans lesquels on fit entrer un corps - considérable de troupes; et, en méme-tems, on travailla , dans l'isle de Rhodes , et dans les isles voisines, à en mettre les principales places hors d'insulte.

Le Soudan, de son côté, mit en mer une flotte considérable, composée de dix-huit galères, d'un grand nombre de vaisseaux de différentes gran-

deurs , bien armés et chargés d'un nombre con- " ■

sidérable d'arbalétriers et de troupes de débarque- deUstic ment. Pour prétexte de cet armement , le Soudan prétendit que Tisle de Rhodes, aussi-bien que celle de Chypre , dépendoient anciennement de l'empire d'Egypte. Le premier effort de'ses armes tomba sur une petite isle , appellée Château* roux , aituée à cent milles , à l'orient de l'isle .de Rhodes, et seulement à un mille, ou tout au plus une lieue de France, de la Lycie. Cette isle, ou plutôt ce rocher, appartenoit à la religion , qui y avoit fait construire un château. On voyoit , sur sa porte, les armes de l'Ordre de Saint-Jean , et celles d'Arragon : ce qui pouvoit faire croire que c'étoit la langue de cette nation qui avoit fait fortifier cette petite place.

Les Sarrasins, ayant fait une descente sans trouver beaucoup de résistance , s'emparèrent apparemment avec la même facilité de ce petit château: au moins on ne trouve point, dans l'hiàtoire , qu'il s'y soit passé aucune action considérable. Us se rembarquèrent après avoir ruiné cette habitation , prirent la route de Rhodes , et parurent devant cette isle, le 25 septembre de l'année i44o.

. A l'exemple et par les soins du Grand-Maître et des chevaliers , les habitans , en armes , bordoient les côtes, et paroissoient bien résolus de s'opposer à la descente des infidèles. Le jnaréchal de l'Ordre, qui, en cette qualité, commandoit la flotte , sortit du port en bonne ordonnance ;

^66 HISTOIRE DE l'oRDR'E

■■ et , quoiqu^il eût beaucoup moins de vaiss^duis

SE LàSTic. qtie les eonemis , il ne laissa pas de s'avancer fièrement, et de leur présenter la bataille. Les infidèles , qui croyoient que les vaisseaux de rOrdre scroient iMi course , surpris de cet armement, se retirèrent dans une anse; et, ayant tourné les poupes du côté de terre , ils se contentèrent, pour éloigner les Chrétiens, de faire un grand feu ,de leur artillerie. On y répondit de la même manière ; le reste de la journée se passa à se canonber de part et d'autre; et, la nuit étant survenue, la flotte Chrétienne rentra dans le port de Rhodes, d où le commandant, après avoir pris 'de la poudre et de nouvelles troupes , faisoit dessein de revenir aussi-tôt chercher les ennemis. Mais les Sarrasins , qui voyoient que Fattaque de Rhodes , à la vue de la flotte Chrétienne , étoit impraticable, à la faveur des ténèbres, mirent à la voile. Leur dessein étoit de surprendre Tisle de Lango. Le n>aréchal , à qui l'expérience tenoit lieu despions , ayant prévu leur projet, sortit, en même tems , du port ; et , à force de voiles et de rames, s'é tant avancé jusques soifs le canon du château de Lango, les Sarrasins, en arrivant, furent bien étonnés de le trouver en front de bandière, qui leur présentoit une seconde fois la bataille.

L'amiral Égyptien, étonné, et pour éviter le combat, changea de route, gagna une isle qui appartenoit aux Turcs; et, étant entré dans le port, qui paroissoit presque abandonné^ il

DES CHEVALIERS DE MALTE. i6j

joignit ses galères l'une contre lautre, les proues —— • du côté de la mer , sur lesquelles il fit dresser des dkUstic. I^atteries pour repousser les chevaliers, s'il en ëtoit attaqué; et les Turcs, habitaus de Tisle, instruits des intentions d'Âmurat , et portés d ailleurs par le zèle de la religion, qui leur étôit commune avec les Sarrasins , accoururent à leur secours contre les Chrétiens.

Le maréchal , qui n avoit pas perdu de vue la flotte d'Egypte , la voyant si puissamment fortifiée, assembla le conseil de guerre. La plupart de ses officiers , pour le dissuader d'attaquer les infidèles , lui représentèrent leur nombre et leurs forces supérieures à celles de la religion , outre que le fond, en cet endroit, étoit mauvais et rempli d'un sable mouvant et très -dangereux. Tous vouloient qu'on reprît la route de Rhodes ; mais le maréchal, qui ne connoissoit point de péril, leur répondit , que les chevaliers de Sainte Jean n'avoient jamais compté le nombre de leurs ennemis , et qu'il aimoit ihieux être enseveli dans la mer , que de s'exposer au reproche qu'on pourroit lui faire, d'avoir vu de si près ces barbares , sans avoir osé les attaquer. Mais, comme il navoit pas moins de capacité que de valeur, il fit passer ses troupes dans des bàtimens plats ^ qui tiroierit moins d'eau ; et, s'étant mis à la tête, et favorisé de son artillerie , il alla attaquer les Sarrasins , cjui le reçurent , de leur côté , avec le fcu de leurs canons et de leur mousqueterie. Si l'attaque fut vive, la défense ne fut pas moins cou->

368 HISTOIRE DE l'oRDRE

rageuse^ et les Sarrasias, soutenus des Turcs ,

deLastic. f^is^*^'^^ tous leurs efforts pour empêcher les Chrétiens d approcher de leurs galères. La nuit, qui survint, sépara les combattans ; les infidèles perdirent plus de sept cents hommes en cette occasion ; et , du côté des Chrétiens , on n'y en comptoit que soixante. Le maréchal , couvert de son s,ang, de celui des ennemis, et blessé en cinq endroits diflFérens, reprit le chemin de Rhodes , sur des présages de gros tems , et dans la crainte de quelque tempête , que les pilotes appréhendoient. Pendant la nuit, les infidèles profitèrent de sa retraite pour sortir de ces mers : ils gagnèrent d'abord l'isle de Chypre , et , dans une descente qu'ils y firent , ils mirent le feu à la grande çommanderie de l'Ordre ; et ce fiit tout l'avaD* tage que le Soudan remporta d'un armement et d'une expédition qui lui avoient coûté des sommes considérables.

Ce mauvais succès ne fit que l'irriter ; mais , pour avoir le tems de faire de plus puissans efforts, il dissimula sa colère et ses desseins. Le Grand- Maitre n'y fut point trompé : on ajouta , par son ordre, de nouvelles fortifications à la ville de Rhodes ; il remplit les magazins de provisions de guerre et de bouche. Ces premiers soins furent suivis d'une citation générale, qui rappelloit au couvent tous les chevaliers capables de porter les armes; et le prince accorda, en même tenis, une amnistie pour tous les bannis , à l'exception des criminels de lèze-majesté et des incendiaires. 11

DES CitEVALiERS DE MALTE. 36g

étendit ensuite ses vues iusques dans les Cours ■ ' ' ' Chrétiennes ^ et il envoya des ambassadeurs a la dbLastic. plupart des souverains de l'Europe , pour iippîo*rer leur secours. Ces ambassadeurs leur repré-^ sentèrént la puissance et les forces du Soudan d'Egypte; que ce prince infidèle étoit à la veille de mettre le siège devant la ville de Rhodes; que^ •si on ^abandonnoit l'Ordre dans cette conjoncture , tout ce que les chevaliers pou voient espérer^ après une si longue défense^ étoit de s'eqsevelir sous les ruines de cette place ; mais que les princes Chrétiens auroientàse reprocher éternellement d'avoir laissé perdre une isle et un État qui ser- , voit de boulevard à la Chrétienté, et qui^ par son voisinage de la Terre -^ Sainte ^ pouvoit eu faciliter la conquête. Les princes , à qui ces am-« Lassadeurs avoient été envoyés^ ne donnèrent, à ces justes remontrances, que des marques stériles d'une compassion inutile. La plupart, retenus dans leurs États par des guerres avec leurs voisins ^ ne jugeoient pas à propos, dans cette conjonc-iture^ de s'en éloigner : d'ailleurs il paroit que ce premier feu de dévotion , qui avoit produit tant de croisades, étoit fort affoibli : plusieurs même regàrdoient ces transports de piété , soit comme l'effet d'un zèle mal réglé, et peut-être comme un de ces ressorts que la politique faisoit jouer pour éloigner de leur patrie , et sous prétexte de dévotion , des princes et des grands trop puis* sans et trop jaloux des privilèges de leur dignité. Quoiqu'il en soit , l'Ordre, en cette occasign,

— "^""^ ne tira aucun secours des princes Chrétiens : il deLastic. ^*y eut que Jean Paléologue, empereur de Cons* tantinople , qui fit , avec la religion , une ligue offensive et défensive contre le Soudan d'Egypte; mais celte ligue ne produisit qu un traité sans suite et sans effet. De ces vastes États qui com* posoient autrefois lempire du grand Constantin^ il n en étoit resté, à Paléologue, que la seule ville de Constantinople avec son territoire. Les Turcs tenoient même ce prince comme bloqué de toutes parts : ainsi, attentif à sa propre conservation, et dans la crainte de se voir assiégé lui •même tous les jours , il n'osa se défaire du secours qu'il s'étoit obligé de faire passer à Rhodes. Un traité aussi inutile fut suivi d'un autre, fait avec le soudan même d'Egypte , qui , en apparence , avoit quelque chose de plus avantageux , mais que ce prince , habile politique , ne conclut que pour amuser le Grand-Maître.

Le chevalier Faniin Quirini, noble Vénitien , bailli de Lango , et grand-amiral de l'Ordre ^ en tenoit à fief Tisle de Nizzaro ; et il étoit changé de la défense de ces deux isles. Le Soudan , crai- , gnant que, s'il portoit ses armes de ce côté-là , les paf^ns de Quirini , qui étoient puissans dans le sénat , ne déterminassent la république à envoyer des troupes au secours de TOrdre , lui fit dire qu'à la considération de sa nation , avec laquelle il avoit toujours entretenu une bonne correspondance, il conviendroit volontiers d'un * traité de neutralité pour les isles dont il avoit le

gouvernement. Quirinî fit part de ces proposi- "]~^ tions au Grand-Mattre et au Conseil de FOrdre; dkLasuc. quelques-uns se flattèrent que, d un traité particulier, on pourroit peut-être parvenir à un plus général, et au rétablissement de la paix; mais les plus habiles en jugèrent autrement, et que le Soudan n ofFroit la neutralité , que pour ne pas rompre avec les Vénitiens , qui faisoient tout le commerce d'Alexandrie, et dans la vue que, s'il pouvoit se i;endre maître de Rhodes, les isles V0Îsines, qui en dépendoient,suivroientlesortde la capitale, et tomberoient, d elles-mêmes, sous sa puissance. Cependant comme, par ce traité, FOrdre se trouvoit déchargé du soin et de la dépense d'entretenir des troupes dans ces deux isles ,^ oâ manda au bailli qu il pouvoit le conclure, pourvu qu il fût dressé en des termes convenables à la souveraineté de FOrdre.

Le Soudan, par un motif à-peu-près semblable à celui dont nous venons de parler, convint, avec le roi de Chypre , d'une pareille neutralité pour les vaisseaux de Rhodes et d'Egypte, qui entroient dans les ports de son royaume. Cependant , au milieu de ces traités préliminaires , et qui sembloient annoncer la paix , ou du moins une longue trêve, une flotte considérable du Soudan parut de nouveau à la hauteur de l'isle de Rhodes , et y débarqua dix-huit mille hommes 1 444. d'infanterie, sans compter un gros corps de ca- ***"'' Valérie et de Mamelus, qui faisoient la principale

force des Égyptiens* Ces barbares , sans s'arrêter

372 HISTOIRE DE l'ORDRE

à aucune des places de Tisle, marchèrent droit DELAsnc. à '^ capitale, et l'assiégèrent, pendant que leur flotte tenoit la mer pour bloquer le port, et empêcher quon n'y jettât du secours.

Le lecteur s'attend, avec justice , de trouver ici une relation exacte de ce siège, avec le détail des sorties que les chevaliers firent, des assauts qu'ils soutinrent , et dés morts et des blessés qu il y eut de part et d autre; mais ces chevaliers sçavoieut mieux se servir de leur épée que d une plume. Le peu de littérature qu'il y avoit alors dans l'Ordre , et même dans ce siècle, nous a privés d'une relation si curieuse et si importante: tout ce qu'on a trouvé dans les registres de la chancellerie, c'est que ce siège dura quarante jours; que les infidèles battirent la place avec une artillerie nombreuse; qu'il y eut plusieurs assauts où ils furent toujours repoussés; et que leur général, ayant vu périr la meilleure partie de ses troupes, se rembarqua avec les débris de son armée , et porta, le premier, à son maître, les nouvelles du mauvais succès de ses armes.

Le Grand-Maître, prévoyant sagement qu'il ne seroit pas long-tems sans revoir les infidèles au pied des murailles de Rhodes , dépêcha Guillaume de Lastic , son neveu , en Occident , pour rendre compte au Pape , et à la plus grande partie des princes Chrétiens, des avantages que la religion venoit de remporter sur les Sarrasins. Il fit cette démarche dans la vue d'en tirer du secours^ et que les souverain3 , comme la plupart

des hofumes , se déclareroient plus volontiers ■ , pour le parti victorieux. En effet , on n eut pas de Lastic; plutôt appris, en Europe, que les chevaliers avoient chassé les infidèles de leur isle, que la jeune noblesse de FEurope , et sur-tout les gentilshommes des royaumes de France et d'Espagne, pour avoir part à la gloire de l'Ordre, en: demandèrent l'habit avec empressement. Ce fut une t^ecrue très-utile , et qui rétablit les forces de la religion , que les pertes inévitables à la guerre avoient fort diminuées. Mais ce fut aussi une augmentation de dépense pour le couvent; et, pour y subvenir, le Grand-Maître convoqua uh Chapitre général, à Rhodes, pour le 25 juillet.

Pendant cette assemblée, le Grand-Maître reçut des nouvelles du sénéchal , son neveu , qui lui màndoit qu'après avoir parcouru la plupart des Cours de l'Europe , il en avoit trouvé les souverains si animés les unis contre les autres, et la guerre si allumée de tous côtés , qu'il ne devoit pas en espérer un grand secours. Le Grand-Maî-^ tfe et le Chapitre virent bien , par ces lettres^ qu'ils ne dévoient faire fonds que sur leurs propres forces ; ainsi, d'uii commun conseutemeiit , on augmenta les responsions pour cinq ans. On> défendit , par le même règlement , aux prieurs de recevoir un plus grand nombre de chevaliers' que l'Ordre n'en pouvoit nourrir; et on convint que le Grand -Maître pourroit terminer une guerre si ruineuse par la paix , si on lui en faisoit quelque ouverture. Ce traité fut négocié ,

374 HISTOIRE DE l'oRDRE

l'année suivante , par les dgens de Jacques Gçeur^ ittUsrio. marchand Français, et, depuis^ trésorier de Charles VII, roi de France (t). Getoit un bourgeois de la ville de Bourges, homme de petite génération, ainsi que s'en, explique un historien du tems, pour dire quil ne sortoit pas de parens nobles. Mais le défaut de naissance , si c'en est tin , étoit remplacé par letendue de son génie > par son travail et son application. On n avoit point encore vu , en France , de marchand porter si loin son cominerce , et faire des gains si pi^odigieux: il avoit des flottes à ses ordres, et plus de trois cents facteurs répandus dans diffé* rens États de l'Europe et de TAsie , et jusqu en Sarrasiname, comme parle l'auteur que nous venons de citer. Ce fut un de ces facteurs , qui , à la faveur des sauf-conduits quil avoit, pour son commerce , conduisit , à Alexandrie , sur les galères de son maître , l'agent de l'Ordre. La paix se fit, sans qu'il nous soit rien resté des conditions du traité , sinon que l'envoyé de Rhodes , après lavoir conclue, ramena dans l'isle un grand nombre des esclaves Chrétiens , et des prisonniers faits pendant la guerre. On trouve, dans le trésor de l'Ordre, une bulle du Grand- Maître, en date de Tan i44^, du 8 Février, par laquelle il ordonne à frère Raymond d'Arpajoo, grand-prieur de Saint -Gilles, et au receveur de

(i) Histoire de Charles VII, roi de France, par Matthieu de Coucy, pag. 691 , édîl. du Lonvre,

la langue de Provence , de satisfaire aux droits — — ^— qui étoient dus à Jacques Cœur^ pour ce voyage. deLastic.

La joye queut le Grand-Maître, d'avoir pro- 1448. curé la liberté à tant de pauvres Chrétiens , fut balancée par le chagrin que lui causèrent des lettres qu'il reçut du Pape Nicolas V. Il y avoit à Borne , et à la Cour de ce pontife , des commandeurs qui souffroient impatiemment qupn eût augmenté les responsions de leurs commanderies : ils en portèrent leurs plaintes au Pape , comme d'une entreprise tyrannique, et comme «i le Grand -Maitre et le Chapitre eussent porté leur autorité au-delà des bornçs prescrites par les statuts. P^icolas V, prévenu contre le Grand-Maître, et sans approfondir ce qu'il y avoit d'injuste dans ces plaintes, en écrivit durement à Lastic, et lui envoya même un recueil des statuts, faits dans^ le dernier Chapitre , qu'il supposoit avoir été transgressés, et qu'il lui ordonna de suivre, à l'avenir, comme la règle de sa conduite.

Le Grand-Maître communiqua au Conseil ces lettres <lu Pape, auxquelles il répondit en des termes respectueux , mais pleins de cette fermeté qu'inspirent toujours la vérité et la justice. Il représenta , à ce pontife , que le Pape Eugène IV, son prédécesseur, après avoir fait examiner les tomptes de la dépense que l'Ordre avoit faite pour soutenir le siège de Rhodes, avoit approuvé l'augmentation des responsions, afin de satisfaire aux dettes que la religion avoit été obligée de contracter pendant cette guerre ; que ceux. qui

376 HISTOIRE DE l'ÔRDRE

S en plaigDoient , ëtoient indignes de porter la M Lastig. croix : gens , dit-il , qui n avoient jamais vu Rho*^ des , ou qui n y avoient pas resté long-tems , soit pour se dispenser de la discipline régulière, et peut-être même pour éviter les périls ordinaires, à la guerre, et sur-tout dans un siégie aussi meurtrier ; que la plupart de ces religieux , au lieu de résider au moins dans leurs commanderies , suivant leurs obligations, et dans lexercice et les fonctions de Thospitalité , s'étoient attachés à la Cour de Rome ; qu ils y vivoieni dans la mollesse et dans les plaisirs ; qu il conjuroit sa sainteté de les renvoyer incessamment au couvent et dans la maison chef-d ordre , pour y apprendre , par. lexemple de leurs confrères, quelle devoit être la vie d un véritable chevalier, de Saint-Jean. Â legard des statuts que sa sainteté lui avoit adres^ ses , on étoit convenu , dans le Conseil ^ et après une collation exacte avec les originaux, que ce ne pouvoit être que louvrage de quelque faus- .saire, qui y avoit glissé différens articles inconnus jusqu'alors dans l'Ordre, et qui n avoient été inventés que pour favoriser ^'esprit de propriété et le libertinage de ces mauvais chevaliers. .

Lindignatiou que le Grand-Maitre fit paroitre contre ces mutins , étoit d'autant mieux fondée, qu'on vivoit, à Rhodes, sous son gouvernement, dans une exacte pratique de la règle et des statuts ; qu'au milieu même des armemens qui se faisoient fréquemment , les chevaliers ne se dispensoient jamais de jeûner au&tèrement l'Avcnt

€t . le .Carême ; qu ilâ faisoient abstinence de '"T^ viande tous les mercredis de Tannée; et quau deL^stic. réfectoire , et dans tou* les lieux réguliers , personne n auroit osé rompre le silence , qui s'y observoit aussi régulièrement que dans une communauté de moines et de solitaires. La lettre du .Gran4- Maître , en forme d'^apologie, fut signée par tout le Conseil; le Pape en parut satisfait.

Mais plusieurs commandeurs de l'Europe , qui se prévaloient de la protection de quelques cardinaux, et qui avoient même dans l'Ordre, et jusques dans le Conseil, de puissans atûis, ne furent pas pluS: exacts à payer leurs responsions : il sembloit qu'ils prétendissent s'affranchir du vœu d'obéissance. L'Ordre , par leur rébellion , tomboit insensiblement dans une espèce d'anarchie; on tint, là -dessus, plusieurs Chapitres et différentes assemblées , où il se fit de sages règlemens ; mais que la désobéissance , la brigue et le.crédit rendirent inutiles.

Le. Conseil, voyant l'autorité du gouverne-' ment méprisée, ne trouva point de remède plus convenable, pour arrêter un si grand désordre, que de remettre la puissance souveraine et la disposition entière des finances entre les mains seules du Grand-Maître. C'étoit comme, une espèce de dictature, toujours dangereuse dans un État républicain ; mais on étoit si persuadé du zèle de Lastic, de sa piété sincère, et en mêmetems.de sa modération, qu'on ne fit point de

. 378 HISTOIRE DK L'OHDRE

, difficulté de lui. confier une autorité absolue. 11

Jean

dbLastic. ^cn défendit d'abord sur son âge avancé; et^ dans la crainte de donner atteinte à lancienne constitution de FOrdre , dont il étoit zélé obser-^ vateur, il ne céda aux pressantes sollicitations de ces religieux , qu à condition que ce cbanîgement dans le gouvernement ne dureroit que trois ans ^ et que ce terme expiré , le souverain Conseil reprendroit son ancienne autorité.

La sagesse et la fermeté de sa conduite justifièrent bientôt le choix de la religion : en exécution des règlemens faits , dans le dernier Chapitre, il menaça hautement de priver de leure commanderies, et même de Fhabit de la religion , tous ceux qui , dans un tems limité^, ne se seroient pas acquittés de leurs responsions. Ces menaces, de la part d*un souverain et dun supérieur quon connoissoit incapable de fléchir sous aucune recommandation, intimidèrent les plus rebelles. En attendant quils pussent faire passer de largent à Rhodes , ils donnèrent des assurances de leur devoir; tout plia sous lautorité d un si digne chef, armé d'une juste autorité*

Mais comme, pour payer les dettes, et pour subvenir aux besoins indispensables de FOrdre, les fonds, dans ces commencemens, lui maaquoient , il les prit sur les propres revenus du magistère. Le premier usage quil fit de sol nouvelle autorité, fiit de se dépouiller, lui*4néme,en véritable père; il sacrifia, avec joye, les grands biens attachés à sa dignité, pour la nourriture

de ses enfans et la subsistance des troupes que l'Ordre entretenoit dans les différentes isles qui dbLastio. composoient alors cet État souverain. Cependant, afin quon n abusât pas de sa facilité, il défendit aux commandeurs qui résidoient à Rhodes , et qui tiroient de leurs commanderies la valeur de cent écus d^or de revenu , de rien exiger, davantage du trésor de TOrdre pour leur subsistance.N

Des soins plus importans succédèrent à ce règlement de discipline domestique. Gomme, dans le désordre où se trouvoient les finances, on avoit à craindre une rupture de la part des Turcs , peu scrupuleux sur l'observation des traités, le Grand-Maftre envoya à Amurat U, qui régnoit encore, des ambassadeurs, pour reconnokre la disposition de ce prince à legard de rOrdre. Nous avons vu que , pendant la guerre que le Soudan d'Egypte avoit portée dans Tisle de Rhodes, Amurat, pour prendre son parti suivant les évènemens , avoit éludé la proposition que le Grand-Maitre lui avoit fait faire de renouveller les anciens traités de paix. Les nouveaux ambassadeurs de TOrdre y trou-r vèrent plus de facilité dans cette conjoncture: ce prince avoit à se défendre contre une puissante ligue des princes Chrétiens, dans laquelle le roi de Hongrie, le fameux Jean Huniade, Vaivode de Transylvanie, les Valaques,^ Scander-Berg, roi d'Albanie, et même Ussum-Cassan , toi de Perse, étoient entrés* Mçiis, de tous ces

38o HISTOIRE DE L'oRDRE

ennemis , aucun ne lui étoit si redoutable que le pbUstic. roi ou prince d'Albanie.

L'Albanie, province de l'Europe, egt, à notre égard , située à lest , le long dv golfe de Venise ; eUe a, au levant, la Macédoine, dont elle faisoit autrefois, partie ; TÉpire au midi, et au nord la Servie et un coin de la Dalniatie. De hautes montagnes la séparant de i'Épire; et d'autres montagnes, des marais, des rochers escarpés et des défilés rendent le pays impraticable à des troupes qui ne connoissoient pas le terrein. Cette situation avantageuse ^ le courage et rhui&eur féroce de ces montagnards, les rendoient redoutables à leurs voisins, et sur -> tout aux Turcs. Amurat entreprit de les subjuguer. Jean Castriot, qui régnoit alors dans cette contrée, se défendit long-tems avec beaucoup de courage; mais enfin il succomba sous des forces supérieures à celles que lui pouvoit fournir ce petit État. Pour sauver les . débris de sa fortune , il traita avec le prince Turc ; et , pour gage de sa sujettion, il fut obligé de lui donner en étage ses trois enfans, Constantin, George et Jean. Amurat, contre la foi du traité, les. fit circoncire et instruire dans la loi Mahométane ; et le père de ces trois princes infortunés , apprenant leur disgrâce , en mourut de douleur. Amurat , sous prétexte de conserver, aux enfans du défunt, la principauté de leur père , s'en empara , et mit de fortes garnisons dans toutes les places* On ne sçait point ce que devinrent les deux

aînés de Jean Castriot. La plupart des historiens — -— accusent Âmurat de les avoir fait empoisonner; deLast». dautres rapportent qu'il se contenta de leur faire perdre la vue et la faculté d avoir jamais des héritiers. Pareil sort étoit deàtiné au troisième; mais on prétend qu'Amurat / charmé de . sa bonne mine, et de certain air de grandeur, qui se découvroit déjà dans ce jeune prince^ lui épargna ces diffërens supplices, et ordonna qu on ^ rélevât, avec soin, dans la religion de Mahomet, et dans tous les exercices qui pouvoient convenir à un homme de guerre^

Sitôt qu il put porter les armes , Amurat le mena avec lui; et, dès sa première campagne, il fit des actions dune valeur si étonnante, que le Grand-Seigneur, par une alluspn au nom du grand roi de Macédoine , voulut qu'on le nommât Scander ' Berg ^ c'est* à- dire, le seigneur • AlexaTidre. Toute la suite de sa vie répondit à un augure si favorable , soit dans des duels et dçs combats particuliers ,. qu'il entreprit contre des aventuriers qui l'avoient défié à la tète des armées , soit dans des batailles générales : il en remporta toujours tout l'honneur. Il devint, de bonne heure, le favori, et ensuite un des généraux d'Amurat; mais le souvenir de l'Albanie, que ce jçune prince regardoit comme son héritage., et la douleur secrette de se voir engagé dans une religion différer) te de celle de ses pères, le touchèrent plus que toute la faveur du sultan : il résolut, à quelque prix que

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ce fût , de rentrer dans ses Etats et dans le sein

bs hà^nc. de réglise.

Scander-Berg, s étant affermi dans ce dessein , prit le tems que le secrétaire d'Amurat étoit en campagne: il le fut joindre, le tira à lecart; et, après lui avoir fait expédier, par force, des lettres-patentes adressées au gouverneur de Groye , capitale de TAlbanie, par lesquelles il lui étoit ordonné de remettre à Scander-Berg le gouvernement de cette place, il poignarda ce ministre, et fit tuer tous les gens de sa suite , sans en épargner un seul; et, avec toute la diligence qu'il put , il se rendit aux portes de Croye. Il fut reçu , dans cette capitale de l'Albanie, avec le respect qui étoit dû aux ordres dont il étoit porteur: mais, à la faveur de la nuit, y ayant introduit trois cents hommes quil avoit fait avancer, et qu'il tenoit cachés proche des portes de cette ville , il en fit passer le gouverneur Turc et toute la garnison par le fil de l'épée: il parcourut en>suite le reste de l'Albanie, quil remit sous sa domination. La plupart des princes Chrétiens, ses voisins, l'envoyèrient féliciter d'un si heureux succès ; et les Vénitiens , qui regardoient ses États comme un boulevard qui couvriroit ceux de la république, lui firent tenir des sommes considérables pour lever des troupes. . v

Il ne manqua pas de soldats : les Aibanois , nation guerrière, se présentèrent, en foule, pour prçndre les armes; mais, parmi ce grand nombre , dont il auroit pu composer une armée

tonsidérable , il choisit seulement h\iit mille iiommes d'infeoterie, et sept mille de cavalerie. DELASTi^t Âveo un si petit corps de troupes, mais à la fa-veur des montagnes et des défilés dont le pays étoit embarrassé, il battit quatre grandes armées Ottomanes :* la première commandée par/ Ali, la seconde par Feris-Beg, et les deux autres par Mustapha, basha, bassa ou pacha, comme parlent diffërens écrivains. Amurat attribuait de si grandes pertes au défaut de courage ou de capacité de ses généraux ^ crut que ses armes seroient plus heureuses entre ses mains. Il réso-^ lut de commander, lui-même, ses troupes ; il alla , à la tête d une armée formidable , attaquer Scander-Berg : il emporta quelques places , mais dont la prise lui coûta plus de soldats que la perte dune bataille. II étoit accompagné, dans cette expédition, du jeune Mahomet, son fils, que sa valeur et un courage déterminé, autant que sa naissance. Ta voient engagé à associer à lempire, dans la vue de faire voir, en même-tems , à ses troupes, la capacité d un vieux Capitaine, et Tardeur et le feu d un jeune conquérant.

Dans la seconde campagne , ces deux sultans se préparoient à faire le siège de Croyè , capitale de l'Albanie : mais, avant que de rien entreprendre , et pour n'être pas troublés dans l'exécution de leurs desseins^ ils firent un traité de paix avec les Vénitiens , dans lequel il fut expressément stipulé, que la république n'entretiendroit aucune relation avec le prince d'Albanie.

Ce fut par le même motif, et pour n àVoir rien à BE Lastiq. craindre des flottes de la religion , qu Âmurat renouvella avec le Grand- Maître les traités de paix qu'il avoit faits avec son prédécesseur.

Le siège de Croye ne fut pas heureux pour les Turcs : Amurat , après avoir vu périr une partie de son armée par des attaques imprévues de Scander-Berg , qui tenoit la campagne, fut, à la fin , obligé de se retirer. Le prince d'Albanie le poursuivit dans sa retraite, et tailla en pièces la meilleure partie de son arrière-garde. Amurat , chagrin du mauvais succès de la campagne , et accablé des infirmités de la vieillesse , tomba .malade. Il fut porté à Andrinople : et , après avoir langui cinq à six mois , il y trouva la fin de sa vie. Ce sultan fut regretté par ses sujets, et même par les Chrétiens , sur-tout quand on vint à comparer son règne et-sa conduite avec celle de son successeur , jeune prince, à la vérité , un des plus grands conquérans que l'Europe et i'Asie eussent jamais vu ; mais cruel , perfide , sanguinaire , et qui renouvella l'affreux souvenir des plus grands tyrans. ,

r Lés liaisons essentielles de son histoire avec celle que j'écris , et les guerres sanglantes qu'il fit à l'Ordre de Saint-Jean , m'obligent à faire con* noitre plus particulièrement un de ses plus grands , ennemis. C'étoit un jeune prince, à peine âgé de vingt et un ans , que la nature et la fortune , jointes à une haute valeur , rendirent la terreur du Monde entier. Son ambition étoit encore plus

grande que sa naissance et son empire. Il possé»

doit tous fes talens supérieurs, des vues immen- tt^Lklric. ses, le génie admirable pour distribuer, dans les tems, lexécution de ses projets; toujours attentif ^ toujours présent aux évènemens, et ne perdant jamais de vue les dispositions et les forces de ses ennemis; insatiable de gloire et de plaisirs, et noirci même de ces sales voluptés que la nature ne souffre qu'avec horreur; sans foi , sans huma*nité^ sans religion, il ne faisoit pas plus :;de cas de TAlcoran que de TÉvangile ; et , selon seé prin^ cipés , il n'y avoit que deux divinités qui méritassent le culte des hommes , la fortune et la va-^ leur.

Tel étoit Mahomet II , qui affecta , de bonneheure^ le nom d'Al-Biuch^ ou de Mahomet le grand , titre que la postérité lui a conservé. Il en étoît digne, si on en juge seulement par ses conquêtes ; mais , dans les souverains , il y $des vertus qui doivent marcher avant la valeur;' et un prince n'est véritablement grand quepar sa piété et par sa justice : vertus inconnues à Mahomet^ ou dont il ne crut la pratique convenable qu'à de simples particuliers. ';:

Cependant on n'eut pas plutôt publié la mort d'Amurat et l'élévation de Mahomet II , sur le trône des Ottomans, qu'on vit accourir-, à la -Porte, des ambassadeurs des empereurs deConstantinople et de Trébizonde , et de la plupart des princes de la Grèce et de l'Orient. Le Grand- Maitre y envoya aussi ^ au nom de l'Ordre , frère

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