CHAPITRE III
LES CHEVALIERS DANS LES CARRIÈRES ADMINISTRATIVES ET DANS LES ARMÉES DE L'EMPIRE.
1* MAU1STIUTDHES CIVILE». — T.B LATICI.AYE ET LANOOBTICLAVE.
Les chevaliers romains, avant de former une aristocratie judiciaire décorée du privilège d’occuper au théâtre quatorze rangs distincts, avaient été la première classe des citoyens.
On les trouve, pendant toute l’histoire de la République, aspirant aux honneurs de Rome, combattant dans la cavalerie des légions, enfin exploitant la ferme des impôts sous le nom de publicains. Que restait-il au temps de l’empire de cette activité de la bourgeoisie des municipes italiens? Rien que le goût des fonctions lucratives delà finance : nous allons voir les chevaliers, pour occuper ces emplois préférés, déserter les camps et se dérober même aux honneurs politiques avec autant d’empressement que leurs ancêtres en avaient mis à les briguer.
La liberté est comme le pouvoir. L’une et l’autre force ne se conservent que par une attention constante
à s’en bien servir. Aussi les Romains perdirent le goût du pouvoir avec celui de la liberté, parce qu’ils ne se sentaient pins l’énergie indispensable pour les exercer. Un bomme politique, au temps de la république romaine, devait briguer les honneurs qui menaient au sénat, l'édilité curule, la prélure, le consulat. Au-dessous de ces grandes charges curules, d’où sortaient les sénateurs titulaires, il y avait des magistratures qui ouvraient l’accès du Sénat ou donnaient à ceux qui les exerçaient le droit d’y parler 1 * . C’étaient la questure, le tribunat de la plèbe, le tribunat militaire dans une des quatre premières légions, enfin le triumvirat des monnaies et le triumvirat capital, deux magistratures qui entrèrent plus tard dans la composition du vigintivirat*.
Le tribunat de la plèbe, depuis la loi Atinia, le tribunat militaire, comme magistrature du même degré que le tribunal de la plèbe, donnaient une dignité qui approchait de la dignité sénatoriale. Depuis que Sylla avait porté à six cents le nombre des membres du Sénat et à seize celui des questeurs, un rapprochement pareil avait anobli la questure et les magistratures triumvirales. Dès le temps de la loi Servilia de Glaucia, tous ceux qui ont occupé des magistratures quasisénatoriales sént soumis aux mêmes lois que les sénateurs 3 .
Lelaliclave, c’est-à-dire la large bande de pourpre, qui avait d’abord distingué la robe des sénateurs ou
1 V., vo.. i* r , introduction, 74-75. Festus, s. v. senatores. —
Naudet, de la' noblesse chez let Humains , Paris 1863, p. 84. — * V. plus haut : lois judiciaires, loi Servilia. S 6; cf. Cic., pro Cluen-
lio, 56.
des fils de sénateurs, orna la robe de ces magistrats secondaires. Avant la dictature de César, la carrière politique d’un jeune homme était en quelque sorte déterminée, dès qu’il avait obtenu le triumvirat capital ou monétaire. Quoiqu’il appartint encore à l’ordre équestre jusqu’à son édilité curule, le jeune triumvir, le questeur ou le tribun n’en prenait pas moins le laticlave, insigne de l’ordre sénatorial, qui le comptait d’avance parmi les siens.
César, qui organisa le système des candidatures officielles, s’empara du droit de décerner le laticlave, c’est-à-dire l’aptitude à briguer les honneurs ou même à siéger au Sénat sans les avoir obtenus. Mais ici se produisit un fait nouveau, signe malheureux des temps à venir. Sextius, à qui César avait envoyé le laticlave, le refusa*.
Au temps de Cicéron, la dignité de sénateur paraissait encore si enviable, que ceux qui en jouissaient étaient soumis à des lois plus sévères que les chevaliers*. Sous Tibère, on appréciait les conditions sociales d’une façon tout opposée. La dignité sénatoriale était entourée detantdedangersetde soucis, que les sénateurs demandaient à être, par compensation, exemptés des lois communes a . Qu’est-ce que César avait à offrir à Sextius en échange des ennuis aAtachés désor mais au laticlave? la souveraineté consulaire? ellen’était plus dans sa main qu’un jouet. 11 avait créé des consuls pour trois mois, pour un jour 4 . Une des dignités moyennes? il les avait toutes avilies en multipliant le nombre des dignitaires*. L'inviolabilité tri-
* Sénèque, ép. 98. — * Cic., pru Clmnlio, 54-36. — * Tacite, Annales, il, 32. — * Suétone, César, 76 et 8U. — 5 Dion C., xliii. 46-48 : LU, 2U et 25- —
bunitienne? il se moquait des tribuns qui se prenaient au sérieux et destituait ceux qui lui avaient déplu 1 . Sextius avait donc raison de refuser le laliclave. Tl n’était pas naturel qu’il renonçât à son repos, pour devenir le comparse de la monarchie absolue et pour jouer un rôle ridicule, quand il n’était pas dangereux.
Pourtant Octave, en l’an 35 av. J.-C., crut devoir séparer nettement les divers ordres de citoyens et réserver le laliclave aux magistrats et aux sénateurs 2 . Mais il ne tarda pas à s’apercevoir qu’il aurait à lutter, non contre les excès de la vanité et de l'ambition, mais contre l’indifférence des hommes pour des magistratures de parade. Son favori. Mécène, ne voulut pas du laliclave et se contenta de porter la bande étroite de pourpre qui distinguait les chevaliers romains 3 . Ovide, né en l’an 44 av. J. -G., prit le laliclave avec la robe virile, tl fut triumvir dans le viginlivirat 4 . Comme on le voit par une satire d’Horace, écrite vers l’an 35 av. J.-C., le triumvirat était alors une magistrature destinée aux jeunes gens qui portaient le laliclave 5 . Mais, pour échappera la questure ou au tribunat, qui devaient suecéder, dans la carrière des honneurs, à une magistrature vigintivirale", Ovide rétrécit la bande de pourpre qui ornait sa robe. Il renonça au Sénat et resta chevalier 7 . Auguste voulait inscrire au nombre de ses
’ Suétone, César, 18-19. — * Dion C,, xux, 16. — 5 Yelleius, il, 88. — * Ovide. Tristes, liv. vi, eleg. 10. Les vigintivirs étaient les triumvirs de la monnaie, les triumvirs capitaux, les quatuorvirs de la voirie urbaine, et les décemvirs judiciaires. Naudct, île la noblesse chez les Romains, p. 81. — 3 Horace, liv. î, sat. 6, v. 24, etc. — * Tacite, Annales, ni, 29. Tibère demande que Drusus soit admis à briguer la questure sans passer par le vigintivirat. — ’ Ovide. Ibid. : Curia reslalial : vluvi mensura macla est. Plus tard il devint deeemeir sllililius juilieanilis. Fastes, iv, v. 377, etc.