‹ Histoire des classes ouvrieres et des classes bourgeoisesChapitre 1 sur 166 · A. GRANIER DE CASSAGNAC · texte numérisé non relu

A. GRANIER DE CASSAGNAC

Ceci n’est pas un livre de politique, c’est un livre d’histoire. Je ne propose , ni n’attaque , ni ne défends aucune théorie sociale ; je raconte et je discute des faits.

Je mets une sorte de hâte à m’expliquer ainsi, parce que , malgré l’immense liberté dont jouit la pensée de ce siècle, nous vivons à un moment où les partis politiques, a l’imitation des anciens docteurs de Sorbonne, se sont attribué une juridiction absolue sur toute idée , quelle qu’elle soit d’ailleurs, qui se produit sous une forme de littérature ou sous une forme d’art. Ils prétendent que tout poète qui chante , que tout dramaturge qui dialogue , que tout peintre qui dessine, que tout sculpteur qui cisèle , que tout savant qui calcule ou qui analyse , doivent ramener incessamment l’un ses harmonies, l’autre ses combinaisons scéniques,

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celui-ci ses contours, celui-là ses reliefs, cet autre ses ihéorèmês , à de certains résultats de progrès constitutionnel et d’amélioration représentative , comme les théologiens d’autrefois forçaient les poètes et les philosophes , les jurisconsultes et les astronomes , Vanini et Ramus , Servet et Galilée , à se conformer , avant toute chose, à la lettre des Décrétales et des Canons.

Si peu que je sois parmi les jeunes ouvriers qui travaillent à l’œuvre morale de ce siècle , je proteste pour ma part contre celte usurpation des partis. Les poètes, les artistes et les savants, le jour où Dieu leur a donné l’intelligence des choses élevées de ce monde, se sont trouvés investis d’une suprématie trop noble et trçp royale, pour qu’ils puissent descendre, sans déroger, à se faire les serviteurs des cabales politiques, et pour qu'en cherchant le but et les conditions de leurs ouvrages, ils soient tenus de satisfaire à d’autres exigences qu’à celles de la poésie , de la science et de l’art.

Je sais que depuis quelques années on a voulu accoutumer le public à d’au très principes ; je sais qu’on a voulu lui faire croire que ce qui faisait les grands écrivains et les grands artistes c'était de donner son temps, sa tête et sa main à l’étude et à la satisfaction de ce qu’on appelait les besoins de l'époque; mais je

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sais aussi que ceux qui émettaient ces idées et qui écrivaient en ce jargon n’avaient jamais fait et sans doute jamais pu faire ni un livre ni une œuvre d’art, et qu’ils avaient leurs raisons de vouloir entrer en fraude dans la famille des lettrés , et de goûter la joie du triomphe sans avoir essuyé l’angoisse de la lutte.

Je l’ai déjà dit, bien autres sont mes idées ; et je les ai mises à l’entrée de ce livre , afin que ceux qui seront tentés de l’ouvrir n’éprouvent aucune surprise en le voyant étranger à toutes les prétentions, à toutes les coteries , à toutes les haines du moment.

Cependant, quelque peu que je révère les partis qui fatiguent la France, quelque peu que j’aie de respect pour leurs lumières et de confiance en leur durée , je ne voudrais pas laisser croire que je suis indifférent à la destinée politique de mon pays, et qne je considère les diverses théories qui se combattent comme égalementindignesd’occuper l’attention d’un homme d’étude. Pendant les sept années quç j’ai mises à recueillir les matériaux de cet ouvrage , j’ai été spectateur de bien des tourmentes et de bien des crimes , et , à chaque bourra que l’émeute échevelée poussait dans la rue , à chaque bravade grimaçante que l’assassinat jetait du haut des planches de l’échafaud , il me fallait avancer d’un pas plus avant dans la solitude des vieux livres, afin de trouver dans cette nécropole des morts illustres

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(le la Grèce et de l’Italie assez de sileace pour me garder du bruit qui distrait, et assez de froid pour me garder de l’émotion qui passionne.

Non certes, je ne me suis pas abstenu de politique parce que je la dédaigne , mais parce que je la crains.

Depuis bientôt cinquante années , la plupart des hommes qui ont écrit ou qui écrivent encore sur la politique me paraissent avoir méconnu sa nature et son tempérament. Il m’a toujours semblé que chaque science avait son assiette propre et ses nécessités spéciales ; par exemple, que la géométrie vivait de la déd uction logique des idées abstraites, et la chimie de l’analyso scrupuleuse des objets matériels. Par analogie, j’ai été poussé à croire, et je le crois fermement, que la politique, si elle veut devenir une science, doit prendre pour base l’histoire , et qu’ayant à régler et à conduire les hommes , qui ne sont ni des corps aveugles ni des abstractions , et qui échappent par conséquent aux méthodes habituelles des sciences exactes , il faut observer dans la tradition les lois particulières à l’homme et aux peuples, laisser de côté les généralités, les théorèmes, les syllogismes, tout l’attirail des idéologues et des rêveurs, et rechercher dans les juristes , dans les philosophes, dans les poètes, dans tous ceux qui ont écrit sur l’homme et sur les nations, sur le cœur et sur l’esprit, sur le sentiment et sur l’idée, le

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peochaiu secret des individus, des familles et des sociétés.

Hors de cette voie la politique me paraît stérile et misérable. Pendant trente siècles on s’est opiniâtré à faire de la chimie avec do raisonnement, et l’on n'est pas arrivé à la décomposition d’un caillou ; depuis quarante ans on s’est mis à en faire avec de l’observation , et l’on a déjà surpris la moitié des secrets de Dieu. Or, la politique est, dans l’ordre des choses morales , comme la chimie dans l’ordre des choses matérielles , une science d’observation et d’analyse ; seulement beaucoup plus difficile , parce que l’homme, qu’elle doit observer et connaître, est beaucoup plus complexe que les corps. Qu’on ne s’étonne donc pas de la vanité de nos longues luttes intérieures. La politique est comme un fusil ; qband on la tire, elle ne rejette que ce qu’on lui a mis dans le ventre ; il y a quarante ans qu'on la charge de phrases creuses, et elle vous rend des phrases creuses ; chargez- la de faits bien observés, elle vous rendra des institutions bien solides.

La science de la politique a donc besoin d'élre précédée d'une autre science , qui est l’histoire ; sans ce guide, elle n’est pas une science, mais un pauvre radotage qui ne vaut pas les loisirs d’un homme de sens. Or, si je me suis abstenu de politique, c’est parce qu’à

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