‹ Histoire des classes ouvrieres et des classes bourgeoisesChapitre 2 sur 166 · KE1FAC · texte numérisé non relu

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iQCS yeux Thistoire n'est pas encore faite, et que je n'ai pas voulu échafauder un livre sur des généralités dont l'usage est stérile et dont l'abus est funeste.

Non, à mon avis, l’iiisloire n'est pas encore faite. Je vais m'expliquer là-'dessus pour ces lecteurs bons et patients qui ne se fâchent point contre leurs livres, qui trouvent moyen de n'en ouvrir jamais aucun sans y apprendre quelque chose, et qui pourraient croire qu'une fois les travaux qui sont aujourd'hui pendants menés à fin , on devra laisser en paix les vieilles chroniques, et déclarer au temps présent qu’il ait désormais à se tenir pour suffisamment instruit de tous les secrets du temps passé.

Il est certain que si quelque siècle a le droit de se montrer mécontent de sa besogne historique , ce n'est pas le nôtre. Des homrafes du plus grand savoir, d’aur très du plus grand mérite , ont abordé depuis vingt ans un grand nombre de difficultés de l'histoire ancienne et de l’histoire moderne; chacun d’eux a nettoyé définitivement quelque recoin de l’immense tas de décombres que font dans leur chute les âges écroulés, et a xebâti en quelqu’une de ses parties essentielles le monument que les peuples d’autrefois avaient élevé de leur vivant , monument qui s’appelle politique quand il est debout , et histoire quand il est par terre.

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Ainsi, j’aime à le reconnaître tout le premier, peu d’époques ont fait en histoire plus et mieux que la nôtre. En ces matières ilfautd’abord nommer M. Guizot.

Ses monographies sur diverses questions de l’histoire romaine et du moyen âge ont frayé la voie dans laquelle il faut que nous passions tous, si nous voulons donner à l'histoire des éléments rigoureusement démontrés et une base positive. En outre, par ses leçons et par ses idées générales sur la civilisation moderne ,

M. Guizot a produit en France unsentimenthistorique » vrai , pur et di’oU, qui sera la cause et le précurseur de progrès rapides et de conquêtes durables. 11 n’est pas Impossible que ces derniers travaux, qui n'ont eu dans la pensée de leur auteur qu’une portée de plan et d’es- • quisse, soient surpassés peut-être un jour par une analyse plus (jne et plus délicate des faits, et par une synthèse plus élevée et plus complète des idées; car,

. ainsi que le fait justement observer Buffon , le sort des inventeurs est précisément d’être dépouillés par ceux qui les suivent ; mais il n’est pas moins certain, même dans cette hypothèse, que tout ce qui se fera désormais d’exact et de grand en histoire, c’est M. Guizot qui l'aura rendu possible;

UEsprit des bis est ainsi maintenant un livre à moitié détrôné; cependant nul n'aura jamais la pensée de vouloir ôter à Montesqoieu la gloire d’avoir pro-

duit en son ten\ps , comme M. Guizot dans le nôtre , un certain sentiment de critique élevée, calme et profonde. Ce sentiment, ou peut dire que c'est l'âme des bons livres , âme qui vit toujours , même quand les livres meurent. Après cela , qui est-ce qui oublie assez sa condition pour se promettre tout l'avenir ? Quand on travaille réellement à l’œuvre intellectuelle que l’esprit humain poursuit sans relâche , il importe peu ù quel moment on donne son coup de pioche , pourvu * qu'on le donne ; Dieu le trouve toujours.

Après M. Guizot et à côté de lui , d’autres hommes, plus jeunes et s’attaquant à des idées moins hautes , ont néanmoins entrepris et réalisé des travaux qui rentrent tous plus ou moins dans ce nouvel esprit historique dont nous parlions; travaux qui sont plus des semences que des fruits, mais dont toute époque serait fière , et dont la nôtre se glorifie avec raison.

M. Augustin Thierry , dans lequel on pourrait trouver • peut-être qu’il n’y a pas une élévation de coup d’œil assez grande pour mesurer les vastes horizons, historiques , et un savoir assez complet et assez abondant pour expliquer les époques éloignées l’une par l’autre , n’en est pas moins un ouvrier merveilleux à restaurer, dans ses épisodes les plus entremêlés, le côté personnel et dramatique du moyen âge. Son idée se tient généralement à la surface des choses ou les pé-

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nèlrc peu; mais la patiente ciselure de la broderie qu'il y dessine est toujours d’un travail à la fois ample et sévère , capricieux et exact.

M. Michelet est une nature d’historien très-noble et très-grande; son idée marche toujours la tète aisée et haute , et le poète eût pu dire d’elle qu’elle affecte le chemin du ciel, uiamque affectai Olÿmpo. Néanmoins, c’est à mon avis une question de savoir si le temps était encore venu d’entreprendre ce qu’il a entrepris. Â mes yeux, M. Michelet est un sculpteur qui s’eSt trompé d’heure, et qui arrive au pied du monument avant que les maçons en soient sortis. Certainement c’est une curiosité bien légitime et digne des esprits les mieux faits que de vouloir apprendre la signification la plus élevée^ la plus idéale, la plus définitive de l’histoire des nations ; mais pour cela ne faut-il pas attendre que tous les travaux préparatoires aient été , sinon finis , au moins commencés ? En tout édifice , le fondement ne^ passe-t-il pas avant le faite ? On peut donc reprocher à M. Michelet de s’occuper prématurément du sens abstrait et suprême de l'histoire. Le dernier mot de la vie des nations se compose d’un grand nombre de lettres; combien y en a-t-il encore qui soient tracées lisiblement ?

En même temps que ces historiens didactiques, qui étudient et qui enseignent l’histoire directement,

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et on peut dire par profession , il faut nommer un écrivain qui a illuminé tout un côté immense et obscur du moyen âge , le côté des arts , des mœurs publiques et de la famille féodale ; c’est M. Victor Hugo. Ceux qui pourraient s’étonner de nous entendre parler de M. Victor Hugo comme de l’un des plus éminents historiens de ce siècle, ne remarqueront pas que les grands poêles saisissent mieux de certains aspects de la vie des peuples que ne le pourraient faire les érudits et les chronologistes, et que d’ailleurs il n’est pas douteux qu’il y ait plus d’histoire grecque dans Homère'que dans Pausanias, et plus d'histoire romaine dans Virgile que dans Salluste.

Je le disais plus haut et je le répète volontiers, notre époque est donc riche d’historiens remarquables, et surtout opulente d’intelligence et d’aptitude historiques; cependant quels grands et définitifs résultats ^ a-t-il aujourd’hui d’obtenus? on ose les compter à peine. Les historiens ne se sont entendus ni dans leur plan de travail, 'ni dans leurs idées critiques; cela fait que l’œuvre de l’un ne s’ajoute pas à l’œuvre de l’autre ; que leurs efforts ne s’aident pas j ne se complètent pas, ne font pas somme, qu’il n’y a dans l’ensemble de leurs ouvrages ni suite logique, ni intention , et qu’en définitive, avec un savoir profond, une intelligence élevée et des investigations infatigables, l’his-

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luire ne se trouve écrite et arrêtée qu’ea quelques points très-bornés ; semblable à la carte de ces pays inconnus où l'on n'a dessiné avec certitude que quelques hâvres et quelques rivières.

L'histoire générale, l'histoire qui a une signification , l'histoire qui conclut, l'histoire enfin , n'est donc pas encore faite , comme nous disions; bien plus, elle n'est pas encore possible. Les traditions du monde ancien et du monde moderne ressemblent en effet à cette carte géographique de tout à l'heure ; il n’y a que la position d’un très-petit nombre de points qui y soit rigoureusement et géométriquement indiquée; la position de tous les autres y est vague, incertaine, facultative, très-contestable et très-con testée, sans compter les blancs nombreux et immenses qui servent à y désigner les déserts et plages inexplorées.

Ces vides laissés jusqu’à présent dans l’histoire générale effrayent par leurnombre et par leur étendue, e( l’on n’ose pas se demander à quelle époque on pourra connaître enfin la configuration définitive et réelle de l'humanité.

Par exemple , qui est-ce qui a jamais songé à écrire l’histoire de la famille, c’est-à-dire l’histoire de toutes les variations que les rapports du père et de l’épouse, du père et du fils, du père et de la fille, du père et du serviteur, de la mère et des enfants, ont subies

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depuis le commencement des nations et chez tous les peuples, soit dans l’autorité morale, soit dans la propriété?

Qui est-ce qtii a jamais songé à écrire l’histoire du droit, c’est-à-dire à déterminer par les lois toutes les espèces d’associations que les hommes ont été amenés à former entre eux , et à découvrir la pente générale de la sociabilité humaine dans le caractère spécial de tous les rapprochements locaux et passagers?

Qui est-ce qui a écrit l’histoire des langues et des littératures?

Et l'histoire des religions?

Et l’histoire des institutions administratives?

Et l’histoire des institutions judiciaires?

Et l'histoire de l’art militaire ?

Et l’histoire du commerce ?

Et l’histoire de l’agriculture ?

, Et l'histoire de l’architecture?

Et l’histoire du blason?

Et l'histoire des meubles, des costumes et de la vie domestique?

Voilà dune autant de séries de faits qui traversent d’un bout à l’autre l’histoire de tous les peuples, et

dont il est impossible à qui que ce soit de rien dire

de net et de précis , sans s’exposer à commettre des erreurs funestes ou ridicules. Tout ce que les faiseurs

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d’histoires générales peuvent faire , c’est de se tromper plus ou moins sur toutes ces choses inconnues, et de se rqeter sur les dates , sur les batailles, sur les listes des empereurs , sur les passages de rivières et sur les prises de villes ; mais , en bonne conscience , l’histoire des peuples est-elle là? Non.

Que faut-il donc faire dans cette situation des études? A mon avis , la position e.st dure , mais elle est simple. Il faut en prendre son parti*, et accepter les conséquences du manque d’accord et d’esprit de suite qu’il y a eu jusqu’ici dans les travaux des historiens; il faut renoncer à l’histoire générale , qui est impossible , et aborder résolument les monographies, les dissertations, les traités spéciaux; il faut être érudit; il faut, et je reviens à cette comparaison , parce qu’elle est claire et exacte, il faut écrire l’histoire comme on fait leâ cartes géographiques , en mesurant avec précision chaque portion de terrain , et en ne passant jamais à une seconde que la première n’ait été indiquée avec toute l’exactitude possible. Quand on aura ainsi résolu l’une après l’autre toutes les difficultés spéciales que renferme la tradition, il ne faudra pas s’inquiéter pour savoir qui écrira l’histoire générale ; elle sera écrite.

Ainsi ai -je pensé, ainsi ai-je fait; ce livre est le premier fruit de ma conviction.

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Cependant j même une fois ma conviction formée, je n'ai pas été au bout de toutes mes hésitations. Lorsque j’ai été décidé à essayer les dissertations et les traités spéciaux, je me suis trouvé arrêté encore par une grave dilTiculté, qui est celle-ci : je me suis demandé si toutes les monographies étaient indépendantes l’une de l’autre , si l’on pouvait commencer par celle-ci ou par celle-là, indifféremment; ou bieu si elles étaient liées entre elles par un certain ordre logique et par une dépendance déterminée , de telle façon qu’il fallût nécessairement entamer d'abord celle qui est la clef des autres, sous peine de se jeter dans des travaux non-seulement longs, mais encore inutiles. Une pareille question ne pouvait se résoudre que par l’expérience ; j’ai donc essayé d’étudier la première spécialité venue ; c’était l’histoire du droit.

A peine entré un peu avant dans l’histoire du droit, je m’aperçus que toutes les lois se réunissaient , au fond , en deux groupes : les lois féodales et les lois civiles , et que ces deux groupes avaient pour base deux classes d’hommes historiquement distinctes et séparées : les nobles et les roturiers. Il fut donc clairement démontré pour moi, dès les premiers pas, que l'histoire du droit se trouvait primée "par une autre, qui était l’histoire des races nobles et des races affranchies.

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Uoe fois convaincu que l'iiistoire du droit n’était pas un point de départ et une clef de système, j’essayai une autre spécialité ; c’était Thistoire de la famille. Ici, les premiers faits observés me constatèrent l’existence de deux espèces de familles : les unes où l’autorité paternelle était plus ou moins absolue et où la propriété était substituée, les autres où l’autorité paternelle se montrait à peine et où la propriété était mobile et commerciale ; en outre, la première de ces deux espèces de familles appartenait aux nobles , la seconde aux roturiers. L’histoire de la famille me ramena donc, comme l’histoire du droit, aux races nobles et aux races affranchies.

Je fis le même essai sur la plupart des spécialités historiques qui avaient quelque élévation et quelque étendue, et je fus sans cesse conduit à ce résultat, que le fait le plus primitif de l'histoire, celui qui est le plus près de .sa racine , celui sous lequel les autres s’abritent, celui du pied duquel les autres partent ^ comme des filets d’eau d’une source, c’était le fait des races nobles et des races esclaves.

' Une fois ce résultat acquis, ce grand fait primordial des races nobles et des races esclaves devint donc pour moi l’objet d’une étude constante et suivie. Je cherchai son origine , son développement , et en quelque sorte son caractère , et je demeurai entièrement convaincu

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qu’il était cunmic une haute montagne à deux versants, du haut de laquelle partaient, pour aller onduler et se perdre dans riiidni, toutes les chaînes secondaires de l'histoire.

A mes yeux, les races nobles et les races esclaves, ce sont les deux moitiés de la tradition humaine qui la résument hdèlement et entièrement, qu’on la considère dans sa généralité la plus haute ou dans sa spécialité la plus locale. En prenant ce fait pour base , et en le suivant dans tous ses rayonnements, on arrive à l'intelligence rapide, saisissante et complète de tous les détails de la* vie des peuples ; lois, famille, politique, art, on voit tout naître, tout croître, tout s’épanouir.

Quel est donc ce fait des races nobles et des races esclaves? ce secret n’est autre chose que ce livre luiméme. Toutefois le volume que je publie aujourd’hui n’est que la moitié du sujet ; il contient l'histoire des races esclaves, prises à leur point de départ et suivies dans toutes les pltases de leur fortune sociale. Jedonnerai prochainement au public l’histoire des races nobles, et d’ici là, je dois le dire, il y aura naturellëment plusieurs parties de ma pensée qui resteront obscures ou incomplètes, parce que tout membre ne s’explique bien que par le corps.

La méthode historique que je viens d’expliquer et

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que j’âi suivie, et surtout le point de vue qui m'a fourni l’idée de ce livre, m’ont tout à fait jeté en dehors des voies ordinaires de la science. Je ne me dissimule donc pas l’étrangeté des principes que j’ai cherché à établir, et les répugnances nombreuses que je cours la chance de soulever. Toutefois, j'accepte avec confiance les risques d’un jugement public , parce que la vérité se défend toujours. Que si par aventure je m’étais trompé d’un bout à l’autre de mes convictions, eh bien ! j’en serais quitte pour me corriger et pour m’en faire de meilleures.

La seule chose qui me serait dure et triste en même temps, c’est que l’on pût mettre en doute la parfaite sincérité de mes idées, de quelque allure paradoxale qu’on les trouve de prime abord entadiées. On ne travaille pas sept ans de suite, sans omettre un jour, pour mystifier le public et pour se mentir à soiméme.

Du reste, je n’ai pas voulu , on le pense bien , être cru sur parole en une matière si inusitée et par conséquent si discutable ; on verra que j’ai rapporté textuellement tous les témoignages essentiels qui ont servi à former mon opinion et à étayer ma doctrine. Il le fallait , d’abord pour justifier la voie historique entièrement nouvelle dans laquelle je prétendais entrer, ensuite parce qu’un grand nombre de mes ai>erçus

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étant fondés sur des interprétations de certains textes anciens qui m’étaient tout à fait personnelles, il importait de faire voir comment j’avais opéré dans cette partie critique de mon œuvre.

J’ai déjà dit les raisons qui me font croire que c’est là aujourd’hui la meilleure manière , la seule bonne manière d’écrire l’histoire. Si Dieu me laisse suivre la pente de mes études et de mes goûts, je prendrai successivement ainsi les spécialités historiques qui me seront indiquées par la logique qui lie les faits les uns aux autres, et je travaillerai patiemment à équarrir les pierres que quelque architecte à venir cimentera un jour dans le monument général élevé aux traditions humaines.

C’est du reste au fond de mon esprit une conviction profonde , que la politique ne cessera d’être un empirisme redoutable et ne deviendra une science calme et sereine , que le jour où elle prendra l’histoire pour point de départ. Elle sent depuis un demi-siècle qu’il lui faut une base, et elle en a cherché une dans des théories abstraites sur les droits de l’homme , et autres entités métaphysiques qui n’ont rien de réel que dans la foi de ceux qui les acceptent, et que tout le monde peut nier. Ces théories sont aujourd’hui épuisées et sur les dents, sans avoir rien produit; on devait s'y attendre. Maintenant que l’ejtpérience a amené la

réflexion , il faut bien sc dire que l’homme n’est- ni un triangle , ni une idée , mais un être complexe qui a son histoire , laquelle il faut étudier et savoir , pour apprécier sa nature sociale , son caractère et ses besoins. La première condition pour trouver les lois de l’avenir, c'est de connaître celles du passé.

Adolphe Granier de Cassagnac.

Paris , 10 dccetnbre 1837.

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