CHAPITRE XIV
JURANDES ANTIQUES. — CUUTE.
Il y avait longtemps, au commencement du quatrième siècle, que les jurandes romaines étaient sourdement travaillées du mal qui devait les ruiner plus tard. En général , il en est sur ce point des peuples comme des hommes , qui ne sont jamais avertis des maladies qu’au moment où leur progrès bouleverse l’organisation. C’est à peu près sous le règne de Constantin que le malaise intérieur des corporations commence à devenir sensible, par toute cette série de lois coercitives et tyraiTniques que nous avons mentionnées , et qui prouvent que les jurandes n’attiraient plus , comme autrefois , les classes ouvrières , industrielles et marchandes , puisqu’il fallait les recruter , par toutes sortes d’adresses législatives , de membres venus du dehors, et mettre des obstacles multipliés et absolus à la sortie de ceux qui ne trouvaient plus
CIlAPlTftC XIV.
assez d’avantages dans la communauté des confréries. Or , il s’était déjà écoulé plus de cinquante règnes depuis que le premier coup avait été porté à la prospérité des jurandes, et leur défaillance , toujours croissante , ouvrage des empereurs , datait , sinon des premières années d’.4uguste , au moins du règne désorganisaleur et dévorant de Caligula. Les causes de cette décadence graduelle de la grande institutition des maîtrises veulent être étudiées une à une , et racontées séparément.
Nous avons déjà expliqué comment les jurandes étaient, à proprement dire, le corps administratif de l’empire romain. Les revenus publics ne provenaient point, comme parmi les peuples modernes, d’un impôt régulièrement réparti; ils consistaient, pour la plus grande et la meilleure partie , dans le revenu des terres du domaine. Ce domaine, connu dans le droit sous le nom de reipublicæ loca, était affermé à des particuliers qui payaient une rente annuelle, ordinairement en nature; cette rente, qui était une véritable redevance féodale, portait comme les redevances du moyen ûge , le nom de canon; quand elle était en blé elle s’appelait canon frumentarim (i) , et ainsi de suite. Or , c’était dans les magasins des corporations que ces fermages en nature étaient versés tous les ans ; nous avons déjà vu plus haut que le corps des bouchers recueillait la rente en porcs dans le Brulium et dans le
(1) De canone frumenlario. (Cod. Tlieod. , lib. XIV,
til. XV. )
JUUANDtS ANTIQUES.
Samtiiuiii; les boulangers recevaient la rente en blé, que le corps des rouliers el celui des mariniers déposaient dans les magasins du port d'Ostie; celui des mesureurs de vin recevait la rente des vignobles . et tous ensemble ils gardaient, manipulaient et livraient à la consommation toutes ces matières premières qui parvenaient brutes dans leurs mains.
Eh bien !. les jurandes étaient responsables des revenus de l'empire, dont elles avaient l’administration, et quand les rentes annuelles du domaine ne suffisaient pas à la consommation , le gouvernement s’en prenait à leurs biens propres.
Voilà, en deux mots, l’explication de bien des choses qui ont dû rester jusqu’ici quelque peu obscures; voilà pourquoi toutes ces lois qui déclarent la propriété des jurandes inaliénable, qui prescrivent aux descendants des membres d’une confrérie d'en faire tous partie à perpétuité, qui ordonnent que quiconque aura reçu une portion du domaine privé d’un membre d’une jurande, ou par legs, ou par achat, même comme une dot apportée en mariage , supportera les charges de la jurande, au prorata de cette portion. Le gouvernement , qui avait besoin de compter sur des revenus fixes, accumulait ainsi les garanties qu’il devait trouver dans les jurandes, afin que si les re.ssources venaient à manquer d’un côté , il fût toujours certain de les trouver de l’autre.
Malheureusement ces ressources venaient à manquer souvent, au détriment des jurandes, par des causes naturelles et fréquentes. D’un côté , c’étaient des bâti-