CHAPITRE XIX
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libres, allant d’atelier en atelier, ou de ville en ville, et travaillant chez les maîtres pour un salaire. Dans le litre II du registre des métiers, relatif aux orfèvres, il est parlé de ces ouvriers, qui c sachent gaingner cent sols l'an et leurs despens de boire et de mangier. > En général, les maîtres pouvaient prendre des sergans ou valiez autant qu’ils en voulaient.
Enfin, il faut considérer les jurandes françaises en elles-mêmes, c’est-à-dire au point de vue de leur orçanisation administrative.
Nous avons déjà dit que le nombre des membres des corporations n’était pas fixé ; ce nombre dépendait des nécessités publiques, et il allait en s’augmentant ou en diminuant, selon la pente des mœurs et la tendance de l’industrie. Au commencement du seizième siècle, la corporation des changeurs, réduite à cinq ou six chefs de famille, se trouva si pauvre, qu’elle déclara ne pouvoir faire la dépense des robes de soie qu’elle devait mettre à l’entrée de Marie d’Angleterre, deuxième femme de Louis XTI, tandis que, soixante ans plus tard, les merciers formaient deux mille cinq cents familles, et que Henri II ayant passé, en 1557, une revue générale des gens de pied de Paris, il trouva sous les armes un corps de trois mille merciers parfaitement équipés.
Quelque étendue ou quelque restreinte qu’elle fût, toute corporation, considérée en elle-même, avait deux points de vue : le point de vue administratif et le point de vue religieux.
Ce n’est pas une nouveauté , ^ans l’histoire de»
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jurandes, que l'invocation de tel ou de tel saint personnage SOUS laquelle se plaçait toute corporation du moyen âge ; chez les païens, les marchand s invoquaient spécialement Mercure, les mariniers Neptune, les laboureurs Gérés et Triptolèrae; au moyen âge, les <lrapiers invoquaient Notre-Dame, les épiciers saint Nicolas, les merciers saint Louis, les pelletiers le Saint-Sacrement, les bonnetiers saint Fiacre, et les orfèvres saint Éloi.
Chaque corporation avait donc, comme nous disions, deux aspects , l’un religieux, l’autre administratif, et deux centres , une église et un bureau. Dans l’église se faisaient les cérémonies et les prières de la corporation; dans le bureau se discutaient ses intérêts communs et ses affaires générales. Pour reprendre par ordre les six corps de Paris, les drapiers avaient leur confrérie au maître-autel de Saint-Pierre-des-Arcis, et leur communauté dans la rue des Déchargeurs, en une maison dite les Carneaux, laquelle appartenait, en 1527 , à Jean le Bossu, archidiacre de Josas. Les épiciers avaient la confrérie aux Grands-Âugustins , les merciers au Saint-Sépulcre, les pelletiers aux Carmes des.Billettes, les bonnetiers à l’église Saint-Jacques-de la-Boucherie, les orfèvres à une chapelle de la rue des Deux- Portes ; et quant à leur bureau , les épiciers l’avaient au cloître Sainte-Opportune, les merciers dans la rue Quincampoix, les bonnetiers au cloître Saint-Jacques, et les orfèvres dans la rue des Deux-Portes.
Les jurandes françaises avaient, comme les jurandes romaines, une administration générale. Pour bien en
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comprendre le mécanisme , il est nécessaire que nous fassions au préalable une courte digression.
Entre le treizième et le seizième siècle, il s'opéra dans les jurandes une espèce de mouvement de concentration, lequel consista à grouper un certain nombre d’entre elles sous le nom de métiers, autour d’une jurande maîtresse , sous le nom de corps. Du temps de saint Louis, il n’y avait donc que lesmétiers; du temps de Louis XII , il y avait les corps et métiers.
L’administration primitive des métiers était bien moinsbxe et bien moins régulière que ne le fut par la suite l’administration des corps. 11 n’est pas douteux que les métiers eussent chacun une caisse, laquelle porte dans le registre le nom de € boîte de la conflarrie. * Il résulte du reste d’une donation de vingt-quatre maisons, faite par Philippe-Auguste, au commencement de son règne, en faveur des drapiers , et d’une autre de dix-huit maisons, faite en faveur des pelletiers, que ces deux corporations, et probablement toutes les autres, avaient de certains intérêts matériels en commun. Les administrateurs des intérêts généraux de chaque jurande variaient entre eux pour le nombre, pour le mode d’élection , et pour la durée de leur temps d’exercice.
Cesadministrateursportaientlenom de prud’hommes ou de gardes. La plupart des métiers en avaient deux ; tels étaient, par exemple, les cervoisiers, les potiers d’étain, lescordiers, les ferriers-couteliers, les serruriers, les patenôtriers d’os, les fileuses de soie ; d’autres en avaient trois, comme les orfèvres et les couteliers faiseurs de manches; quelques-uns quatre, comme les
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foulons; cerlainssix, comme les maréchaux ; un petit nombre huit, comme les crépiniers de fil et de soie ; enfin on en trouve qui en avaient douze, comme les ,talmeliers et les regratliers de fruits.
Il est certain que primitivement, c’est-à-dire lorsque les traditions romaines n’avaient pas tout à fait disparu, et à l’époque où la royauté ne s’était pas complètement immiscée dans les jurandes, les prud’hommes étaient à la nomination des corps ; il y a même dans le registre quelques métiers qui élisent encore leurs gardes, comme les orfèvres ; mais dans la plupart des métiers les prud'hommes étaient, au commencement du treizième siècle, à la nomination du prévôt de Paris, c’est-à-dire du roi. Pour toutes les corporations dont les prud’hommes étaient à la nomination du prévôt de Paris, la durée des fonctions était illimitée , car le prévôt maintenait ou changeait les gardes à volonté. Il faut pourtant faire une e.xception pour les foulons, dont les prud’hommes, par disposition spéciale, devaient être renouvelés tous les six mois. Dans les corporations où les prud'hommes étaient élus, la durée habituelle des fonctions était d’un an ; la corporation des orfèvres présentait cette particularité, que les gardes sortaQt de charge n’étaient pas réélus avant trois ans.
Il nous reste encore un point pour épuiser tout ce qu’il est nécessaire de dire sur les métiers; c’est la juridiction. On sait qu’au moyen .âge, époque toute remplie de petites associations formant autant d’États .séparés et presque indépendants , les juridictions
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étaient nombreuses. Ainsi, l’écolier ressortissait à l’université ; le prêtre , à l’official de l’évêque : le bourgeois, à l’hôtel de ville ; le gentilhomme, au roi. Les métiers avaient aussi juridiction. Celte juridiction n’était pas complète, c’est-à-dire il n’y avait pas un tribunal des métiers où tout membre d’une corporation eût le droit de demander qu’on le jugeât pour un délit quelconque, comme tout écolier avait le droit de réclamer la juridiction de l’université; cela ne pouvait même pas être , parce que tout membre d’une corporation de Paris était en même temps bourgeois, et que dès lors cette dernière qualité le rendait justiciable de riiôtel de ville. La juridiction des métiers était partielle, et elle n’attirait à elle que les délits commis contrairement aux statuts de chaque corporation.
Eb bien ! cette juridiction des métiers était exercée, oûparleprévôt deParis, ou par lesgrands officiers de la couronne. On sait que les corporations romaines dépendaient toutes des officiers du palais; il en était de même pour les corporations du moyen âge, quela royauté avait soumises aux grands officiers; ainsi, le grand panelier avait sous lui les talmeliers; le grand queux, les poissonniers; le grand chambellan, les merciers, les drapiers, les fourreurs, les fripiers; le grand écbanson , les marchands de vin. La juridiction exercée parles grands officiers entraînait, de la part des métiers, une redevance annuelle , indépendamment des amendes et confiscations. C’est pour cela que la maîtrise suprême des métiers formait une véritable dotation, et avait mérité d’être conférée en titre féodal.
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Telle était la situation des métiers vers le milieu du treizième siècle. On pourrait suivre les diverses variations qu’ils subirent par la suite, d’abord dans les quarante ou quarante-cinq ordonnances relatives aux corporations, rendues par les prévôts de Paris jusqu'au commencement du quatorzième siècle, ensuite dans les ordonnances royaux jusqu’au seizième, époque où iis acquirent une as.sez grande fixité dans leur organisation.
C’est dès la fin du quinzième siècle, avons-nous dit, qu’on trouve les corps déjà formés. Sous Louis XII, à l’entrée de la reine Marie d’Angleterre, il y en avait six, qu’on appelait les six corps de Paris, et qui étaient rangés dans cet ordre : les drapiers, les épiciers, les merciers , les pelletiers, les bonnetiers et les orfèvres. Henri III érigea les marchands de vins en septième corps, et leurs lettres patentes furent confirmées par Henri IV, Louis XIII et Louis XIV ; néanmoins les autres corps ne voulurent jamais les recevoir dans leurs assemblées. Du reste , ce ne fut qu’après une suite infinie de troubles, de disputes , de contestations, de révoltes et de procès, aux entrées de Charles V, de Henri III, de Charles IX et de Louis XIII, que l’ordre des corps fut définitivement arrêté ainsi que nous l’avons dit.
Les six corps formaient comme l’aristocratie des métiers, en ce sens qu’ils exprimaient leurs intérêts et qu’ils en étaient la tête. Ils avaient pour emblème un Hercule assis , essayant de rompre un faisceau de six verges , et pour devise : Vincit concordia fratrum.
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C’étaienl les six corps qui représentaient l'industrie dans les grandes cérémonies , et qui en résumaient véritablement toute la valeur politique.
Au commencement du dix-septième siècle, les six corps présentèrent requête à la Ville pour avoir des armes spéciales; maître Christophe Sanguin , prévôt desmarchands, fit droità leur demande , et, le 27 juin 1629, il leur accorda les armes que voici :
Les drapiers portaient : d’azur, au navire d’argent avec la bannière de France, accompagné d’un œil ouvert en cheP, avec celte légende ; Ut cœtera dirigat. Les drapiers étaient, en effet, le premier corps. D’autres hlasonncnt ainsi leur écusson : d’argent, au vaisseau d’or, à voiles et pavillon d’azur, voguant sur une mer de sinople. C’étaient, comme on voit, des armes à enquérir ; nous n'avons pas trouvé d’auteur qui en dise la cause.
Les épiciers portaient : coupé d’azur et d’or; .sur l’azur, à la main d’argent, tenant des balances d’or; sur l’or, à deux nefs flottantes de gueules avec la bannière de France, accompagnées en chef de deux étoiles de gueules , avec cette devise : Lances et fondera servant. Les épiciers avaient , en effet, la garde de l’étalon des poids de Paris.
Les armes des merciers étaient : de sinople , à trois nefs d’argent avec la bannière de France, placées deux et un, accompagnées en chef d’un soleil d’or à huit rais, entre deux nefs. Leur devise était : Toto orbe sequemur.
Les [(ellcliers, qui prétendaient tenir leurs armes
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d’un duc de Bourbon , comte de Clermont , grand cliumbricr de France en 1568, portaient : d’azur à l’agneau pascal d’argent, tenant une bannière de gueules, chargée d’une croix d’or. L’écu avait pour support deux hermines, et il était timbré d’une eouronne ducale.
Les bonnetiers, qui ne devinrent corps que sous Louis XII, par la retraite dés ehangeurs , portaient : d’azur à cinq navires d'argent avec la bannière de France, accompagnés en chef d’une étoile d’or.
Les orfèvres, confirmés dans leurs privilèges et statuts par Philippe IV, reçurent de lui leurs armes, en 1 550. Elles étaient : de gueules à la croix dentelée d’or, cantonnée, au premier et au quatrième quartier, d’une coupe d’or; au deuxième et au troisième, d'une couronne de même; le chef cousu de France. Leur devise était : In sacra , inque coronas.
Il est à remarquer que, sur les six corps, quatre, ' c’est-à-dire les drapiers, les épiciers, les merciers et les bonnetiers, avaient des armes de concession municipale, ce qui explique comment la nef des armoiries de l’hôtel de ville de Paris se trouve si abondamment dans leur écusson.
Voilà, peut-être à quelques détails près, détails accessoires et de peu d’importance , l'organisation des jurandes du moyen âge. Si l’on a remarqué avec quelque soin l’esprit général de leurs statuts, on aura vu qu'elles étaient tout à la fois une garantie pour la société , pour l’industrie et pour le public.
Les jurandes étaient une garantie pour la société,
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d’abord parce qu’elles régularisaient l’étal des classes ouvrières, qu’elles entretenaient de l’ordre et de l’émulation au milieu d'elles, et qu'elles faisaient en quelque sorte la garde autour de la partie la plus agitée et la plus remuante de la population ; ensuite parce que les corps, quels qu’ils soient, sont toujours conservateurs de leur nature , et que les pays qui en ont dans leur sein peuvent d’autant plus se hasarder dans les entreprises libérales, qu’ils sont fortement retenus par la chaîne des traditions.
Les jurandes étaient encore une garantie pour l’industrie, car elles hiérarchisaient les travailleurs, établissant entre eux des degrés qui se franchissaient par le temps, par le travail et par l’intelligence, et parce qu’elles fermaient inexorablement la porte des professions à tous ceux qui ne portaient pas à la main, pour se la faire ouvrir, le rameau d’or du talent et de la bonne conduite.
Les jurandes étaient enûn une garantie pour le public, car la sévérité de ceux qui gardaient leurs statuts n’admettait à la maîtrise que ceux qui s’étaient longuement exercés à une profession, et qui prouvaient, par la confection du chef-d’œuvre , qu’ils en acceptaient toutes les obligations et qu’ils en connaissaient tous les progrès.
Cependant, comment se fait-il que, malgré ces avantages incontestables , les jurandes aient fini par devenir un objet d’animadversion générale, et que l’assemblée constituante les ait abolies avec autant d’enthousiasme que les titres et les droits féodaux?
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Comment se fait-il que les maîtrises, celte chevalerie du peuple , n’aient pas trouvé grâce devant les démolisseurs démocrates de la fin du dernier siècle? Et si les institutions bourgeoises ont roulé péle-méle sous leur main avec les institutions royales, est-ce par aveuglement, est-ce par méprise, est-ce par stupidité?
Non , il faut savoir le reconnaître, ce n’est pas seulement la faute de la constituante si les jurandes sont tombées; c’est encore la faute des jurandes ellesmêmes.
Dès le milieu du quatorzième siècle, en 1358, Charles de Valois, duc de Normandie , Dauphin de France, et régent du royaume pendant la captivité du roi Jean, portait en ces termes, dans une ordonnance au sujet des tailleurs , la condamnation à venir des jurandes; en parlant des règlements sur les corporations, il disait : ( En greigneur partie sont fais plus en faveur et prouilit des personnes de chascun meslier que pour le bien commun. > Voilà le véritable germe qui, en se développant, a tué les jurandes, l’égoïsme.
En èlîet, et c’est moins là néanmoins un crime d’intention qu’un malheur du temps, quand les jurandes ' s’établirent, ce fut sans plan général et sans préoccupation sociale. Chacune d’elles n’eut en vue qu’ ellemême, et ne songea qu’à s’étendre et qu’à s’arrondir, n’importe aux dépens de qui et de quoi. Au lieu d’être coordonnées elles étaient donc plutôt en état de lutte.
C’est par là qu’elles ont péri.
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