SS CHAPITRE IV
daves ; qu’Ésope, qui a été le précepteur de la Grèce ; que Phédon , qui a été le disciple de Socrate ; que Térence, qui a été l'écrivain le plus élégant de l'Italie ; que Plaute, que Phèdre, qu'Horace, des poètes, d'immortels poètes, qui avaient la raison et la poésie, l'idée et la forme, qui comprenaient et qui pouvaient parler» ne se soient pas récriés une fois , une seule fois , en faveur des esclaves leurs frères ; sans quoi enfin il serait resté dans la mémoire des peuples , dans les légendes, dans les hymnes, dans les poèmes, quelque chose de cette époque terrible, sacrilège et abominable, où des hommes auraient enchaîné de propos délibéré d'autres hommes , leur auraient ôté , non-seulement leur liberté, mais beaucoup plus que cela, leurs familles, leurs droits, leur personnalité , leur nom ; beaucoup plus que cela encore , la foi en eux-mêmes, la conscience de la noblesse et de la sainteté de leur nature.
Or , en admettant la théorie que nous avons déduite et que les faits justifient, tout s'explique, tout devient simple, facile et naturel. Les législations diverses et les passages des poètes qui se réunissent pour témoigner de la primitive autorité absolue des pères de famille donnent l'intelligence de la formation spontanée de l'esclavage, lequel se trouve ainsi contemporain de la liberté , c'est-à-dire n'a pas de commencement et date de la naissance même des hommes. Une fois accepté .sans hésitation dans la famille, on comprend sans peine comment l'esclavage l'a franchie, et comment un fils, vendu, donné, engagé ou perdu par son père, devient
ORGANISATION DE l'eSCLAVAGE. 8»
le serviteur d’un maître étranger, sans que rien change dans son état et sans qu’il ait quelque chose à regretter ou quelque chose à craindre; il devient esclave, d’esclave qu’il était. Les choses étant à ce point, arrive la généralisation des familles, leur réunion dans la cité ou dans l’État, et alors les faits déjà existants sont constatés , régularisés et sanctionnés ; les mœurs se font lois, les coutumes s’écrivent, l’esclave reste encore esclave. Il n’y a rien dans tous ces changements qui doive le blesser ou le révolter. La société n’est pour lui que la continuation de la famille ; il est ce qu’il fut, et les lois n’ajoutent pas une maille au fouet du père.
Voilà une explication, que nous sommes le premier à proposer, des temps primitifs de l’histoire, et pour laquelle nous sommes forcé de restreindre nos preuves. Nous nous sommes convaincu qu’il n’y a pas d’objection grave à lui faire , et nous trouverions certainement des difficultés insolubles à toute théorie qui ne serait pas dans le sens de celle-là.
C’est en suivant le ûl de ces idées, que nous arrivons à faire comprendre comment dans l’histoire de tous les peuples il y a toujours deux races ennemies en présence l’une de l’autre (i) : la race patricienne et la race plébéienne, comme on disait à Rome ; les races nobles et les races roturières, comme on dit parmi nous. Les
(1) Les esclaves et les maiires ne seront jamais amis , dit Platon :
... AoûAoj «V xai Ss.'jnàrxt où/ «v tzots yivoivtro ytAoj.
(Pial. De legil). , lü». VI.)
90 cii.vPiTnb; IV.
racesnoblessonl le prolongement historique des anciens pères de famille ; les races roturières ou bourgeoises sont le prolongement des esclaves. Nous donnons là notre pensée en masse, nous la donnerons en détail bientôt ; radlrmatioii d’abord , les preuves ensuite.
L’histoire des. races nobles et l’iiisloire des races esclaves ou bourgeoises contiennent donc l’histoire même de l’humanité. Tout vient de là, tout vS’e.vplique avec cela. Les races nobles sont un sujet magnifique d’étude, plein de choses fécondes, neuves, curieuses au plus haut point. Nous le traiterons dans un volume suivant, parce que les idées que nous exposons sur les esclaves deviendront de la dernière évidence , complétées par les idées que nous exposerons sur les maîtres. En ce moment même, nous sommes contraint de passer outre ; nous coupons l’une des branches de notre théorie historique pour la reprendre , la rajuster , la* regreffer en son lieu. Nous allons maintenant poursuivre les races esclaves dans tous les accidents de leur fortune et de leurs métamorphoses sociales, et faire voir par quel chemin ont passé les fils et les serviteurs des héros des temps primitifs, pour devenir le peuple souverain des temps présents.