‹ Histoire des classes ouvrieres et des classes bourgeoisesChapitre 29 sur 166 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

montrés et moqués. Le mot d’Horace à Ména, affranchi de Pompée et opulent , est d’une profonde vérité historique : < La forlune ne change pas la race (i). > Ce n’est pas, du reste, encore le moment de nous appesantir sur ceci.

Dès les premiers temps, avons-nous dit, les esclaves se trouvèrent .«séparés des hommes libres et firent race à part ; ils allèrent nourris et vêtus d’une façon propre et spéciale. Les juifs leur perçaient l’oreille (2), les Grecs et les Romains les marquaient au front (5), d'où le nom de Stichus était resté commun et général parmi les esclaves. Dès le temps d’Homère, leur régime alimentaire était réglé et ils ne mangeaient pas de pain fait de froment. Dans V Odyssée, le pain de froment est nommé la nourriture des fils <ie Jupiter, c’est-à-dire des

(1) Licet superbus ambules pecunià,

Forliina non mulal genus.

(Horat. Epod. lib., od. iv.)

(2) Son maître le présentera devant les dieux , et ensuite Payant fait approcher des poteau.x de la porte , il lui percera Poreille avec une alêne, et il demeurera son esclave pour jamais.

(Exo.le, ch. XXI , v. 76.)

(3) Dans le traité des Revenus del’Attique, Xénophon conseille à la ville d'Athènes d’acheter des esclaves avec les deniers publics , et de les louer aux simples particuliers , comme faisaient les entrepreneurs; il ajoute que, pour éviter l’enlèvement de ces esclaves , ils porteraient tous une marque particulière :

'AvSpinoSa, Sk (jtrsr)ii.a.<tixé-ju. tw Sri/JLoaio» <rt) pra , y.au 7t/50ax£i/Aivv7ç tw t« uwioîivTt tû ttwî «v

T<î Taüra xXé^eeev; (Xénoph. de Vecligal , cap. IV.)

AFFRANCDISSEMENT DES ESCLAVES. ÜS

nobles (i) ; et il y a un passage où Ulysse se vante d’être, après Àjax , le plus remarquable parmi les hommes qui mangent de ce pain (2). L’usage exclusif du pain de froment parmi les races nobles se trouve confirmé par un passage de Lucien et établi d’une manière générale et péremptoire par Pline l’Ancien dans ses Histoires {5). Il parait, du reste, que les esclaves se nourrissaient , en Italie et en Grèce, avec de la chair de porc (a),

(1) ’Ev Sk yovJj Tcc/nlv) aîrov xoci oivov s6>jxev "O^a Ts, oix sJoufft ^torpsfési ^xvcXijei.

(Odyss., lib. III , v. 479, 480*)

(2) Tûv â' xXXeav i/xé frifii ïroiù itpofepiarzpov êivxt, ’Oaaat vtiv ^porol aiatv ènl jjOovi alrav îSavres.

(Odyss. ,lib. VIII. v.221, 222.)

(ô) Anliquissiraum in cibis hordeum, sicut alheniensium rilu Menandro auctore apparet , etgladiatorum cognomine, (|iii hordearii vocabanlur (Plin. Secund. Natur. Hislor. , lib. XVIII, cap. XIV.)

....Alio pane procerum , alio vuigi , tôt generibus usque ^d inâraam plebem descendente aiinona. (Plin. Secuiid. Natur. Histor., lib. XIX.)

(4) Eumée, pour fêler Ulysse déguisé en pauvre, dit à ses esclaves, qui ramenaient les porcs du pâturage, d’en prendre un pour le tuer. Eumée, qui avait été esclave, ajouta qu’ils en mangeront avec lui.

"Al'eô’ ûû» TÔv xptaroVf tvx feev» Itpiùatii TnjXeâxnü ‘ Tcpbç â' xùroi ovoaôp.tQ’, oïicep otÇù»

A»)v ïxofxeVf Tzxaxovtti vüv ivtn.' xpyioSôvtoiVt

(Odyss., lib. XIV, v. 414, 415, 416.)

Quand nous en serons venus à l’histoire des jurandes romaines, nous verrons que des distributions régulières de chair de porc étaient Faites aux pauvres gens par la corporation des Maîtres tueurs de porcs jurés y Suarii.

eilAPlTRE V.

avec de l’ail, du persil (i) et des oignons. Le fait des oignons est conforme à ce que dit Hérodote dans le deuxième livre de son Histoire, que Chéops dépensa seize cents talents d'argent en raiforts, en oignons et en aulx pour nourrir les ouvriersqui bâtirent la grande pyramide d’Égypte (2). Un vers de l’Àrt poétique d’Horace paraît établir que les esclaves et les pauvres gens de Rome vivaient aussi de pois et de noix (5). On s’explique facilement ainsi comment les races esclaves, séparées des races libres par les idées morales, par le travail physique, par le vêtement qui était misérable, par la nourriture qui était malsaine, en se reproduisant entre elles, dans leur abjection et dans leur pauvreté, finissaient par dégénérer, par décroître, moissonnées par des maladies qui leur étaient propres, ainsi que l’attestent Tite-Live et Pline l’Ancien, et qui ont disparu , au grand étonnement de la médecine, à proportion que l’esclavage s’est effacé devant la liberté (4).

(1) Theslylts et rapido fessis raessoribiis æslu Allia serpiihimque , herbas conlundit oientes.

(Virgil. Eglog. II , v. 9, 10.)

(2) 2s(rfi/Ji«VTat ik Six ypxp./ixrci>v AtyvmTiwv sv TzvpxfilSt, oua *î Te aupfixiriv, x«i xpô/*/iua, x«t axôpoSx xvxtxi- /uûOrj TOUft èpyxI^ofiévoiaC xcec, e/ts eu fASfivriadxt rx b épfi.iivsùç [xot , inùsyôfievoç ypxp.it.xtx , ïy>j , Ifaxowa xai x0.tx tiXxvtx àpyvploxt tsnXéadxi. ( Hurodol. Eulerp. , ca|). exxv.)

(3) Nec si quid fricti ciceris probat, et nucis emptor.

(Horat. ad Pison., v. 249.)

(4) Pline mentionne en ces termes une maladie qui parut

Nous n’avons nul moyen d’eslimer combien de temps se prolongea dans Tbistoire l’esclavage pur, c’est-à-dire l’esclavage sans affranchissement. 11 y a déjà des affranchis dans la Bible et dans Y Odyssée. Avant d’arriver à la période où les affranchissements se multiplièrent, qu’on nous permette quelques considérations importantes sur l’état de la société primitive où tous étaient encore maîtres ou esclaves.

Une chose qui est d’une grande lumière dans l’étude de la formation des sociétés, c’est que durant la période primitive de l’esclavage pur il n’y avait pas encore de mendiants. On n’est mendiant, en effet, qu’autani qu’on n’a pas de quoi vivre; or, un esclave est nourri par son maître. Il n’y avait pas de mendiants dans nos colonies pendant les premières années de leur existence, et il n’y en a même pas encore, malgré l’afiranchissement d’un grand nombre d’hommes de

pour la première fois en Italie, du temps de Claude. Celte maladie n’attaquait que la noblesse. Un peu plus bas , il en mentionne une autre qui n’allaquail que le menu peuple et les esclaves.

Non fueral bæc lues apnd majores pairesque nostros. Et primum Tiberii Claudii Cæsaris principalu medio irrepsit in Italiam... Nec sensere id malum feminæ, aut servilia , plebeque humilis aut media; sed proceres...

...Quo mirabilius quid potest reperiri? Âliqiia pgni repente vitia terrarum in parlecertà, merabrisquehominum cerlis , vel ætalibus, aut eliam forlunis, lanquam malo eligente , bæc in pueris grassari, ilia in adiillis; bæc proceres senlire, illa paoperes. (Plin. Second. Hislor. Nalur., lib. XXVI , cap. in.)

ÜO CHAPITRE V.

couleur. Blakstonc fait remarquer judicieusement, dans son commentaire sur les lois anglaises (i),sans soupçonner toutefois la valeur générale et humaine du fait local qu’il rapporte, que la grande quantité de pauvres qui couvraient déjà l’Angleterre de son temps, et à la subsistance desquels le gouvernement avait jugé nécessaire de pourvoir, dès le règne de Henri IV, par une aumône élevée à la régularité et à la permanence d’une taxe normale, provenaient principalement des nombreux affranchis émancipés sans précaution durant le moyen âge et jetés sans prévoyance dans la société. Les monastères, avec leur magnifique organisation d’hôtelleries gratuites et de maladreries, les nourrirent et les entretinrent du mieux qu’ils purent pendant longtemps ; mais la réforme ferma impitoyablement les monastères, changea les ouvriers en pauvres et les pauvres en voleurs. L’Angleterre offre même, dans son histoire civile, ce caractère qui lui est propre , que les émancipations s’y sont opérées , beaucoup plus que partout ailleurs, d’une manière prompte, immédiate, pour ainsi dire d’un seul coup et sans faire passer les esclaves par l'intermédiaire du servage. Dans les autres pays, en France par exemple , et les nombreuses chartes inventoriées dans le catalogue de Bréquigny en font foi, les affranchissements du moyen âge ont produit moins de pauvres, parce que, sans aucune préméditation certainement, et seulement par l’effet d’une inspiration heureuse et l’on peut dire

(1) Blackstone. Comment, sur les lois anglaises,!. U, ch. 1.

AFFRAKCinSSEMENT DES ESCLAVES. 37

providentielle, ils ont été faits graduellement et au moyen du patronat. Ainsi en Angleterre il paraît qu’on mettait les esclaves en liberté pure et simple.

En France, on ne les affranchissait qu’à demi et on les mettait en servage, qui était un noviciat de la liberté. Tout en nous réservant de traiter au long , un peu plus bas , l’histoire de l’émancipation des esclaves en France , nous allons en dire rapidement ce qu’il faut pour l’intelligence des matières touchées en ce chapitre. On donnait à l’esclave une portion de terre à cultiver , moyennant cens ou rente annuelle ; cette espèee de bail fait de maître à esclave , et qui n’était pas de droit civil , mais qui formait l’un des éléments de la législation coutumière à venir , se prolongeait plus ou moins selon l’activité et la probité de l’esclave. On le faisait pour dix ans , pour vingt , pour trente , pour une génération , pour deux , quelquefois pour trois. Il n’est pas à notre connaissance qu’il existe aujourd’hui aucun de ces contrats faits de maître à esclave, à moins que dans les anciennes études de notaires, mines fécondes pour l’histoire civile, où il n’est pas rare de trouver des titres du treizième siècle et que personne encore n’a eu la pensée de fouiller ; mais les baux des esclaves se faisaient d’après une système de concessions emphytéotiques , dont les premiers éléments existent dans le code de Théodose, qui se poursuit régulièrement à travers le moyen âge , qui arrive à son plus grand développement au treizième siècle, et sur lequel il y a , dans les chartes , des documents on ne peut pas [dus expli-

CHAPITHE V,

rts

cites et plus nombreux. Ces sortes de contrats avaient cet avantage que , lorsqu'ils étaient à long ternie , par exemple pour trois générations , il se passait un siècle pendant lequel l’action du maître sur l’esclave était bridée et en quelque sorte amortie , tandis que l’esclave , à peu près libre de fait, prenait l’allure et les façons d’un père de famille, devenait industrieux, économe , rangé , prévoyant , accumulait de petits profits et les léguait à ses enfants. Âu bout d’un siècle, lorsque trois générations s’étaient éteintes , le maître était bien moins maître, l’esclave bien moins esclave ; l’un et l’autre avaient un peu oublié d’où ils venaient pour ne voir que là où ils étaient. Chose singulière ! on peut voir dès le treizième siècle comme une immense réconciliation des hommes et des choses , que fa Providence avait tenus séparés pendant cinq mille ans. Tandis que les fils des anciens esclaves osaient s’approcher un peu moins courbés des fils des anciens maîtres, il se passait autour d’eux un phénomène tout à fait pareil. Les petites cabanes, les petites maisons, les petits hameaux , les petites bourgades commençaient à s’aventurer peu à peu dans les champs, à la face des châteaux forts debout encore au sommet des collines , comme de noires sentinelles qui veillaient sur la France féodale , et qui , les pieds éperonnés de poternes et la tête morionnée de créneaux , laissaient s’avancer ses voisins nouveaux, timides et ébahis, on eût dit pour se délasser de leur majesté solitaire.

Ce n’est donc guère des esclaves agricoles, lesquels sont à peu près tous devenus de petits propriétaires,

que les pauvres qui se voient en France sont originairement sortis, mais des esclaves à métiers, des esclaves industriels , lesquels n’ont pas pu , en raison du genre de leurs travaux, être compris dans le système des concessions emphytéotiques. Voilà pourquoi il y a moins de pauvres en France qu’en Angleterre ; mais, en somme, et d’une manière générale, soit en France, soit en Angleterre , soit ailleurs, soit dans l’histoire moderne , suit dans l’histoire ancienne , partout et toujours, l'émancipation des esclaves est la cause première et universelle du paupérisme et de la mendicité.

Voilà déjà plusieurs années que les économistes écrivent sur les causes du paupérisme, sans avoir trouvé celle-là, qui est la première de toutes, la plus générale, la plus réelle, la plus permanente. Il est vrai que la science dite économique n’est, jusqu’à présent, dans sa partie positive, qu’un grand tas de faits sans lien, et, dans sa jiartie théorique , qu’un grand fouillis d’idéologie plus ou moins creuse. M’ayant rien étudié sérieusement , elle ne sait rien positivement , ce qui paraît lui avoir été un motif de s’appeler science. Que fallait-il cependant pour découvrir et constater que l’émancipation des esclaves est la cause générale de la mendicité? Il fallait remarquer d’abord que le paupérisme est un fait social, humain, à ce qu’il semble , puisqu’il se manifeste chez tous les peuples ; qu’il n’y a que les peuples à esclaves qui n’en soient pas infestés, c’est-à-dire les peuples à esclaves avant la période des affranchissements nombreux, et que, dès que les émancipations se multiplient , les

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