‹ Histoire des comédiens de la troupe de MolièreChapitre 16 sur 60 · DE SA MAJESTÉ · texte numérisé non relu

DE SA MAJESTÉ

« SA MAJESTÉ désirant de réunir les deux troupes des « comédiens qui représentent dans Paris, m'a ordonné

< de leur faire savoir que son intention est de garder à

< son service ceux dont j'ay escript les noms dans ce mé- € moire; Sa Majesté voulant qu'il soit exécuté dans tous

< ses points, ceux et celles qui n'y acquiesceront pas ne

< pourront dorénavant jouer la comédie dans Paris.

« A Charle ville, le huitième aoust 1680.

« Signé : le duc de Créqui. »

La Comédie française était fondée.

Elle était fondée sur le théâtre de THôtel Guénégaud, ■et elle avait Lagrange pour orateur. Les vieilles luttes qui avaient divisé THôtel de Bourgogne et le théâtre du Palais-Royal étaient à jamais oubliées, et la Comédie restait bel et bien la maison de Molière.

Lagrange continue à s'occuper de tout et à veiller à tout. C'est à lui que le Roi fait envoyer ses ordres, c'est lui qui reçoit Targent, qui tient les comptes. Qui pourrait nier qu'une partie des statuts qui régissent encore aujourd'hui la célèbre Compagnie ne sont pas pour beaucoup l'œuvre de Lagrange ?

Les représentations sont devenues quotidiennes, c La € troupe est si nombreuse, dit Lagrange, deux ans plus « tard, en 1682, que souvent il y a comédie à la cour « et à Paris en même jour, sans que la cour ni la ville « ne s'aperçoivent de cette division. >

On est déjà loin du temps où Molière pliait bagage et fermait son théâtre à Paris pour aller jouer à Versailles ou à Fontainebleau.

Cependant Lagrange médite depuis longtemps un grand projet. Les œuvres de Molière n'avaient jamais parues complètes, le Malade imaginaire n'avait été imprimé que par fraude en 1674, et avec un texte inexact ; Don Garde de Navarre , Don Juan^ Mélicerte^ Y Impromptu de Versailles, les Amans magnifiques et la Comtesse d'Escarbagnas n'avaient jamais été publiés.

Lagrange avec Vinot, un ami de Molière, se mit courageusement à l'œuvre; aidé de M^e Molière qui lui confia les manuscrits de son mari, il publia l'édition de

Cette édition est précédée d'une Vie de Molière,

Est-il besoin de demander qui l'a écrite? Qui pouvait en savoir plus long sur Molière que Lagrange lui-même?

Voulez-vous savoir maintenant qui tient l'affiche à THÔtel Guénégaud? Certes on aurait lieu de supposer

que les comédiens du Marais et de l'Hôtel de Bourgogne ont apporté avec eux un bagage volumineux et encombrant. Eh bien, non; à part quelques pièces nouvelles, c'est YAvare^ le Malade, Amphitryon, le MisafUhrope et le reste qui font toujours les frais de la représentation, et le public ne s'en lasse Jamais.

Cette histoire étant celle de Lagrange et non de la Comédie-Française, nous ne nous arrêterons pas longtemps sur le changement de salle qu'il fallut encore opérer de 1687 à 1689. Si nous en parlons, c'est que Lagrange fut mêlé à toutes ces tribulations.

Les docteurs de la Sorbonne qui s'établissaient au collège des Quatre-Nations, s'étaient plaints du voisinage de la Comédie. Il fallut par ordre du Roi et de M. de Louvois, décamper sans plus tarder. Le régime du bon plaisir vous réservait de ces surprises. Le Roi ne voulait pas entendre parler de la rue de l' Arbre-Sec et le curé de Saint-Eustache déclarait qu il avait déjà trop de comédiens sur sa paroisse, faisant ainsi allusion à la Comédie-Italienne et à l'Opéra.

Lagrange nous apprend dans un journal intitulé : Dépenses de rétablissement par M. de Lagrange, 20 juin 16 8 7 au i 7 novembre i69i, que lorsque la toile se leva rue Neuve-Saint- Germain-des-Prés, par Phèdre et le Médecin malgré lui j les comédiens avaient dépensé 198.233 livres 16 sols 6 deniers, près d'un million de notre monnaie I Et ce pour le plaisir du roi qui donnait 12.000 livres de pension par an 1

Nous touchons aux dernières années de Lagrange.

c Le nombre des anciens compagnons de Molière

€ avait bien diminué, nous dit M. Ed. Thierry. Du « Croisy s'en allait à son tour ; excepté Baron, M"* Beau- « val et son mari, — des transfuges ramenés I — La- € grange n*avaît plus avec lui que MUe Molière qui eût « été de la troupe du Palais-Royal, et Guérin qui sem- € blait en avoir été tenant à Molière par sa veuve.

« Le groupe des trois amis se resserre encore. Ils € sont les aînés de la troupe et conservent leur rang à « la tête. Ils jouent ensemble dans le Misanthrope où € S'Acaste^ Lagrange est devenu Alceste, où Guérin est € son Philinte, où M"* Guérin reste Célimène à moins « qu'une indisposition ne mette M^e Beauval à sa « place; — ensemble dans Tartuffe, dans Amphitryon, « où Mlle Guérin partage Alcmène avec M^^* de Champ- € meslé; dans V Étourdi, dans le Bourgeois gentil- « homme, et dans les Femmes savantes*

€ Lorsqu'ils ne sont pas tous les trois, on en trouve au « moins deux : Lagrange et M"* Guérin, cela va sans dire. € — Guérin et Lagrange dans V Amour médecin, dans « le Baron de la Crasse, dans les Visionnaires, dans le « Cocher supposé, dans le Concert ridicule, le Floren- « tin et le reste. »

La mort de Lagrange est restée comme sa naissance un mystère. Il avait joué dix-huit fois en février 1692. Il mourut le l'*" mars.

« Du dimanche 2« jour de mars 1692, fut inhumé € dans l'Église (Saint-André-des-Arcs) Charles le Varlet € [sic) sieur de Lagrange, officier du roy, décédé le jour € précédent en sa maison, à la porte de Bussy [sic) ».

Deux mois auparavant, il avait marié sa fille à un

sieur Louis Musnier, avocat au parlement. La tradition veut que ce mariage n'ait pas été heureux, et que le pauvre Lagrange voyant sa fille maltraitée, en soit mort de chagrin. Il n'avait que cinquante-trois ans.

Nous venons de parler de sa fille et à ce propos on remarquera que nous n'avons jusqu'ici encore dit aucun mot sur la vie privée de Lagrange, ni sur son mariage. C'est que nous nous réservions de le faire à cette place en parlant de M"* Lagrange, une comédienne de la troupe de Molière, elle aussi.

On se rappelle ce cuisinier-pâtissier de la rue Saint- Honoré, Cyprien Ragueneau, qui avait quitté ses casseroles pour suivre la troupe de Molière, et dont nous avon? déjà entretenu le lecteur dans le chapitre intitulé : Les premiers camarades de Molière,

Or donc, le- Ragueneau en question « honorable € homme, paticier [sic) de Monsieur le cardinal Riche- € lieu, » mari de dame Marie Brunet, fit baptiser sa fille Marie, à Saint Germain-l'Auxerrois, le 18 mai 1639.

Lorsque le pâtissier comédien quitta Paris, poussé par le démon dramatique, il emmena sa femme et sa fille.

C'est ainsi que Marie devint la petite Marotte.

Nous avons vu Ragueneau jouant la comédie dans les provinces. Mlle De Brie s'attacha Marie comme soubrette, non pas soubrette de théâtre, mais soubrette de ville.

Ragueneau mourut à Lyon, et Marie suivit les destinées de sa maîtresse. Dans la troupe de Molière et dans ce qui l'approchait, il n'y avait pas de non-valeurs.

Marotte n'était pas belle ; à pareille école, à défaut de

beauté, flUe d'un père comédien, elle eût pu acquérir du talent. Marotte n'en avait pas. On lui fit faire de la figuration.

On a prétendu que le rôle de Marotte dans les Précieuses ridicules avait été créé pour Madeleine Béjart, mais pourquoi ce rôle de Marotte, servante des précieuses, n'avait-il pas été rempli par Marotte elle-même, comme Lagrange jouait Lagrange, et Du Groisy, Du Croisy?

Est-il donc, si extraordinaire que Marotte, femme de chambre de M^e De Brie, soit devenue sa servante devant le public? Et n'est-il pas naturel que ce rôle de Marotte qui compte en tout une dizaine de lignes, ait été tenu par la petite Marie plutôt que par M"e Béjart, la première comédienne de la troupe, et alors en pleine possession de son talent?

Dans le Registre de la Troupe des comédiens du Roy au Palais-Royal, tenu par la Thorillière, nous trouvons:

€ 8 avril 1663, à MUe Marotte, quy lui estait dub, c 3 liv. — 4 mai 1663, à M^^® Marotte pour la visite, « 3 liv. » Et onze fois dans le mois de juin nous trouvons la même somme payée à W^^ Marotte.

Mlle Marotte d'ailleurs cumule tous les emplois, — buraliste, receveuse, distributrice de douces liqueurs. — A la fermeture du Petit-Bourbon, il lui est redû 17 livres 2 sols. — Lagrange qui nous donne ce détail ne nous dit pas pour quel office. En 1662, dans la liste des frais ordinaires, MUe de l'Estang, receveuse, figure pour trois livres par représentation.

Ici du moins, elle est dûment qualifiée receveuse.

Neuf ans plus tard, dans cette même liste de frais journaliers, elle figure pour 11 livres. Cette somme de 11 livres laisserait supposer qu'elle avait elle-même sous ses ordres d'autres employés à rétribuer.

€ Enfin, nous dit Lagrange, le dimanche de Quasi- « modo, 24* avril 1672, je fus fiancé, et le lendemain € lundi 25% je fus marié à Saint-Germain-FAuxerrois € avec M'*' Marie Ragueneau de TEstang, qui est entrée « actrice dans la troupe. »

Que s'était-il passé? Et comment le beau, le séduisant jeune premier du Palais-Royal, consentait-il à épouser Marotte, ex-femme de chambre de M"« De Brie, fille sans grâce et sans talent, et qui n'avait même plus la jeunesse pour attrait, puisqu'elle avait déjà trente-trois ans ? Il y a de ces faits bizarres, et il le faut bien du reste, sans quoi les laiderons des deux sexes n'arriveraient jamais à se marier, ou du moins seraient forcés de s'épouser réciproquement, unions qui ne manqueraient pas de fournir des rejetons d'un singulier modèle pour la postérité.

M"* Marotte de l'Estang, devenue M"^ Lagrange, entra dans la troupe à demi-part, avec charge de payer Châteauneuf gagiste.

On a beaucoup discuté pour savoir si c'est elle qui créa le rôle de la Comtesse d'Escarbagnas, dans la pièce de ce nom ; ce rôle en effet fut créé par une actrice du nom de Marotte, et l'on a voulu reconnaître dans cette Marotte, M"** Beaupré.

Lemazurier s'en étonne beaucoup. cNous ne compre- « nonspas, nous dit-il, comment cet emploi s'accordait

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€ avec la figure de M"' Beaupré, que le gazetier Robinet « nous représente comme extrêmement jolie. >

Eh parbleu 1 c'est bien simple. Cette Marotte-là n'est pas M"' Beaupré. Il suffit de regarder les dates pour s'en convaincre. Tant que Lagrange n'a pas fait à sa femme une cour assidue, M"* de l'Estang est restée la dame du contrôle. Mais du jour où le comédien chéri du public a jeté sur elle son dévolu, il a rêvé pour sa future des destinées plus hautes. La Comtesse d'Escarbagnas, représentée à Saint-Germain eii décembre 1671, le fut au Palais-Royal en juillet 1672. Le mariage de Lagrange date du mois d'avril, et il était trop juste que la nouvelle sociétaire fît ses preuves sous l'œil vigilant de son mari ; il n'y avait pas besoin d'être belle pour jouer la Comtesse d'Escarbagnas. Ce rôle était précisément du ressort de M"' Lagrange, et M"' Beaupré n'a rien à voir dans cette affaire.

Certes l'entrée de M"* Lagrange dans la troupe ressemblait assez à une complaisance de la part de tous les comédiens.

Ils faisaient acte de courtoisie envers leur camarade Lagrange ; malgré cela, il y eut quelque tirage, et Lagrange nous le dit bien.

« N«. que j'ai eu contestations depuis Pâques avec « la troupe sur ce qu'elle voulait que je payasse 3 livres « chaque jour de représentation, sur la demie part de « ma femme, à Chateauneuf, gagiste de la troupe ; ce

« que je n'ai voulu consentir jusques à aujourd'hui, que € pour terminer tous différents et entretenir paix et < amitié dans la troupe, j'ai acquiescé à la pluralité. »

Pourquoi M"' Lagrange, quoique fort laide, était-elle en butte aux calomnies ? La laideur ne corrige pas la coquetterie, c'est évident, mais ce n'est pas sans surprise qu'on lira le quatrain suivant, dont nous ne tirerons aucune conclusion, mais que nous ne citons ici qu'à titre de curiosité :

Si^ n'ayant qu'un amant, on peut passer pour sage,' Elle est assez femme de bien ; Mais elle en aurait davantage Si Ton voulait Talmer pour rien.

M. Hillemacher" nous indique M"' Lagrange comme ayant créé le rôle de Bélme dans le Malade imaginaire,^

C'est fort possible, le rôle est de son emploi, mais nous ne savons pas où il a puisé ce renseignement, et... nous nous garderons d'être aussi afflrmatif.

Passée dans la troupe de Guénégaud après la mort de Molière, Mlle Lagrange joua d'original le rôle de itfwie Patin dans le Chevalier à la mode, ceux de Dorimène dans le Triomphe des Darnes^ et de Céphlse dans la Coquette de Baron.

Conservée à la réunion en 1680, avec un quart de part — elle avait eu jusqu'alors demi-pari — elle se retira aussitôt la mort de son mari, avec la pension de. 1000 livres, hommage rendu à la mémoire du défunt.

Lagrange s'était marié le 25 avril 1672, le même jour que Baraillon, le costumier de la troupe, qui épousait la sœur de M^e De Brie.

Il avait alors trente-trois ans, et sa femme, bien que du même âge, falsifiait l'acte en n'en déclarant que vingtneuf.

De cette union naquirent, le 12 décembre de la même année, deux jumelles, baptisées le même jour.

La première, tenue sur les fonts baptismaux par de Verneuil, le frère de Lagrange, et M^ie Molière, s'appelait Claire-Elisabeth. La seconde, tenue par Molière et Mlle De Brie, s'appelait Marie-Catherine. L'acte couïjtate en outre que Lagrange demeurait alors rue Saint- Honoré.

Ces deux enfants venus avant terme moururent aussitôt.

Le 19 février 1675 M"* Lagrange accoucha de nouveau d'une fille qui reçut le nom de Manon.

C'est cette enfant, fille unique, que Lagrange maria plus tard (16 décembre 1691) à François-Louis Musnier^ avocat au parlement. Nous avons vu que ce mariage passait pour n'avoir pas été heureux, et que Lagrangemourut de chagrin, dit-on, peu de temps après.

Sa veuve devait lui survivre encore trente-cinq ans. En effet, elle mourut le 2 ou 3 février 1727.

Elle avait alors quatre-vingt-sept ans.

Saviez- vous que Lagrange avait des armes, et que sa veuve était autorisée à les porter? C'est M. Jal qui nous l'apprend dans son dictionnaire où il a cité ce passage AbV Armoriai de Paris,

« 1697, fol. 1162, T' II : « Marie Ragueneau, veuve de « Charles Varlet, sieur de Lagrange j officier du roy, porte « my-party, au premier d'azur à un rocher d'or posé sur « des ondes d'argent et un chef d'or, chargé d'un rameau « d'olivier et d'une palme de sinople passée en sautoir « et liés de gueules, et au second, d'argent à un che-

< vron de gueules accompagné de trois trèfles de € sable et en chef une étoile d'azur. »

Marie Ragueneau, ajoute M. Jal, paya quarante livres

le droit de faire graver sur sa vaisselle, et peindre sur sa chaise à porteurs, ce double écu quelle put faire porter pendant trente ans à ses gens, si elle avait des gens.

Posons une question pour finir cet article.

Que sont' devenus les manuscrits de Molière?

Il y a lieu de supposer que la veuve les avait confiés à Lagrange, qui publia Tédition de 1682. Et après ? Lagrange les garda-t-il?Si oui, ils revinrent à sa veuve, et M"* Lagrange comprit-elle la valeur du dépôt qu'elle avait entre les mains? C'est peu probable ; et les manuscrits, ces manuscrits qui n'auraient pas de prix aujourd'hui, furent brûlés ou jetés aux vieux papiers.

De telle sorte que, si Lagrange n'avait pas publié l'édition de 1682, toutes les pièces non imprimées à cette époque auraient été perdues pour nous. Or il fallait bien que tous ces manuscrits fussent ensemble puisque ton iHa retrouvé aucun d'eux, Lagrange les aurait-il détruits lui-même, après l'édition parue?

C'est peu admissible. Ces manuscrits devaient être chez Lagrange et il y a gros à parier que c'est à M"* Lagrange qu'il faut demander compte de ce qu'ils sont devenus.

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