‹ Histoire des comédiens de la troupe de MolièreChapitre 15 sur 60 · JODELET · texte numérisé non relu

JODELET

— Du Croist

— De LA Grange

La date est donc certaine, Pâques 1650; la réouverture eut lieu le 28 avril, et à partir de ce jour, Lagrange notera Jour par jour les événements. Molière n'eut d'abord rien de plus pressé que de faire apprendre à Lagrange le rôle de Lélie dans V Étourdi, rôle qui convenait si bien à sa jeunesse, à sa taille bien prise, à ses bonnes manières ; et par suite de la mort de Joseph Béjart, il lui donna également le rôle d'£ra$^edans leZ)epit amoureux, rôle qu'il joua pour la première fois le 14 juin. Enfin profitant de la présence de Jodelet dans la troupe, Jodelet qui avait joué d'original le rôle de Cliton du Menteur y Molière ne manqua pas de monter la pièce de Goraellle, et donna le rôle du Menteur à Lagrange. Voici donc Lagrange posé du premier coup. Le public fait bon accueil à ce jeune homme qui platt dès son entrée en scène avant d'avoir ouvert la bouche, et qui enchante dès qu'il parle.

Néanmoins Lagrange ne se contente pas d'être le jeune premier de la troupe. Il en est aussi le caissier, non seulement parce qu'il tient note sur son registre des recettes et des dépenses, mais parce qu'il avance de sa bourse, quand il faut, 300 livres pour payer de vieilles décorations à M"* Béjart ou des frais extraordinaires, dont il avait « dégagé la troupe »• On devine sans peine

que les vieilles décorations en question étaient celles qui s'étaient promenées dans le chariot comique à travers les provinces.

Le 18 novembre Lagrange joue sous son propre nom le rôle de La Grange dans les Précieuses ; et, le 30 mai suivant, le rôle de Lélie dans Sganarelle. Il sera désormais de toutes les pièces.

Don Alphonse, dans Don Garde (4 février 1661). Vâlère, dans ÏÉcole des Maris (24 Juin 1661). LiSANDRE dans les Fâcheux devant la Cour ( 7 août 1661). Eraste, — — — le public (25 août 1661).

On se rappelle cette pièce des Fâcheux improvisée au grand galop par Molière pour être jouée à Vaux devant le surintendant Fouquet, et son hôte royal. Dans sa précipitation, Molière ne put confier le long rôle à! Eraste à personne, et le prit pour lui.

C'était le seul moyen pour que le rôle fût su. Mais quand les fêtes furent passées^ Molière donna alors son rôle d'Eràste à Lagrange qui ne le joua guère plus de cinq fois, car il tomba malade d'une fièvre continue — c'est lui qui nous le dit — et fut deux mois sans jouer. Ce fut Du Croisy qui reprit le rôle. Et voilà comment, en fort peu de temps, le rôle d'Eraste fut joué par trois comédiens différents. C'est qu'on ne chômait pas dans la troupe de Molière. Le Maître lui-même ne donnaitil pas l'exemple d'un travail surhumain? C'est à se demander, quand on étudie de près la vie de cet homme prodigieux, quand il pouvait trouver le temps d'écrire, partagé qu'il était entre ses tracas de directeur, de

régisseur, de metteur en scène,de professeur — Lagrange et Baron ne furent-ils pas ses élèves — et Armande donc ? et les autres ! — et d'auteur. Nous ne parlons que pour la forme de ses fonctions plutôt honorifiques de valet de chambre tapissier du roi, et nous passons sous silence les visites obligées auprès des grands du jour; ajoutez à cela le temps forcément consacré à Tétude de ses rôles et celui passé près de M"' De Brie ou d*Armande, el dites-nous franchement à quelle heure de la journée ou de la nuit il avait une minute à lui pour la production de tant de chefs-d'œuvre. Eh bien, dans cette troupe, il fallait se tenir prêt à tout, savoir tous les rôles^ remplacer les absents, les malades, passer du tragique au comique, et tout cela marchait, et tout le monde était content, car le maître était là payant de sa personne, toujours sur la brèche, le premier et le dernier au théâtre, et cha^.un Fadmirait, faisant tous ses efforts pour se rapprocher le plus possible d'un tel modèle.

Le 26 décembre 1662, Molière donne Y Ecole des fera* mes. Nous avons déjà parlé, à TarLicle de M"* De Brie, de cette représentation.. L'interprétation devait en être exceptionnelle si l'on songe aux trois premiers rôles tenus par Molière, M*'* De Brie et Lagrange. Nous ne pouvons nous empêcher de citer ce passage de M. Ed. Thierry, passage que nous empruntons à son Etude sur Charles Varlet de La Grange et son Registre^ et relatif à ces deux pièces : V Ecole des maris et Yhcole des femmes.

« L'amant, c'était La Grange, Isabelle M"' De Brie,

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« Sganarelle Molière. Au moment du premier succès^ « la gravure (gravure ou imagerie ?) s'est hâtée de les « reproduire. Nous les avons tous les trois en tête de « V Ecole des maris (Paris, Sercy 1661) médiocrement

« flattés, avouons-le, et bien plutôt maltraités par un « crayon bourru, mais tels que les a vus un spectateur « attentif et dont la mémoire a gardé une impression « fidèle : Molière, avec la moustache en parenthèse, « Tœil attendri et confiant, la fraise au cou, le bonnet « plat sur la tête; M'" De Brie, câline, inquiète, « Tœil attaché sur Targus qu'elle affine, plus grande « qu'on ne s'attendrait à la voir, si Ton songe à Agnès, « mais de la taille de la Vénus tragique qu'elle jouait « dans/^5ycAé ou de Plautine dans Bérénice ; Lagrange,

< jeune et mignon, perruque blonde, baudrier brodé, « plumes et canons de beau volume, ravi, respectueux ^ « incliné avec grâce, le véritable amoureux du théâtre

« des honnêtes gens et des amoureux par excellence

« .... Du ValèrCy de l'^co/c rfes mâjm, que Lagrange, « après Molière, a fait si élégant et si tendre, Molière

< a refait aussitôt le plus adolescent, le plus épris, le « plus brillant de ses amoureux, Horace de VÉcole des « femmes, Eraste, des Fâcheux, est un Horace qui « sait mieux le monde, parisien acclimaté, mais impa- « tient, agacé contre tous les sots qui traversent ses « rendez-vous, plus persécuté par le guignon que par « le tuteur d'Orphise^ toujours Horace en somme, et « toujours Lagrange. »

Après le Marquis, de la Critique, voici Lagrangs de V Impromptu. Nous. ne répéterons pas le mot de Molière

sur Lagrange, mot placé en tôte de cet article, et qui nous fait savoir tout le bien qu'il pouvait penser de son pensionnaire et de son élève — son élève? voilà deux fois que ce mot nous revient sous la plume. En avez-vous douté ? Ecoutez donc :

(A Lagrange) « Souvenez-vous bien, vous, de venir « comme je vous ai dit, là, avec cet air, qu'on nomme « le bel air, peignant votre perruque et grondant une « petite chanson entre vos dents. La, la, la^ la, la, la ; « rangez-vous donc, vous autres, car il^faut du terrain à « deux marquis ; et ils ne sont pas gens à tenir leurper- « sonne dans un ^GiîiespsLCe.{à Lagrange) Allons, parlez.

« Lagrange — Bonjour, marquis.

« Molière — « Mon Dieu, ce n'est point là le ton d'un « marquis ; il faut le prendre un peu plus haut ; et la « plupart de ces messieurs affectent une manière de « parler particulière pour se distinguer du commun : « Bonjour, marquis. Recommencez donc. »

N'en devait-il pas être ainsi tous les jours? * Lagrange joue encore Alcidas du Mariage forcée Euryale de la Princesse d'Elide. Pendant les fêtes de Versailles, nous le retrouvons sous les traits ù'Apol- Ion,

Le vendredi 14 novembre 1664, à ne consulter que Taffiche, il ne se passe rien d'extraordinaire au Palais- Royal. C'est la troisième représentation en public de la Princesse d'Elide, et cependant ce jour fait date dans la vie de Lagrange, car c'est ce jour-là qu'il commença à annoncer pour la première fois à la place de Molière, et c'est lui qui annoncera à l'avenir.

Expliquons-nous à ce sujet : il existait dans chaque théâtre une fonction qu'on appehiit la fonction deForateur. Cette fonction était ordinairement remplie par le chef de la troupe, quelquefois par un comédien habile à parler. Ghappuzeau nous apprend que « Molière était « bon orateur et faisait un compliment de bonne « grâce ». L'orateur faisait donc la harangue au public à chaque représentation, et composait l'affiche. Ghappuzeau, déjà cité, et qui nous met ;au courant des mœurs théâtrales de l'époque, nous dit que le discours de l'orateur avait pour but de captiver la bienveillance de l'assemblée. L'orateur la remerciait de son attention, lui annonçait la pièce du jour suivant, et l'invitait à la venir voir par quelques éloges habilement tournés. Le compliment devait être court, naturellement, et n'était guère étudié que lorsque le roi ou quelque prince du sang se trouvait là. Le vendredi qui précédait le dimanche de la Passion, jour de la fermeture, l'orateur était chargé de faire l'adieu au public au nom de la troupe.

C'est encore lui qui faisait le discours d'ouverture après les fêtes de Pâques. Comme on le voit ces fonctions étaient fort délicates. Il fallait trouver un trait plaisant, une saillie, un à-propos, et surtout éviter ce double écueil : ou faire trop d'éloges ou n'en pas faire suCQsamment.

Molière excellait dans le genre; n'était-ce pas lui qui pendant douze ans avait régalé ainsi les provinces d'annonces plus ou moins mirobolantes? A Paris, l'annonce avait changé; elle s'était civilisée, épurée, elle avait

parlé un langage plus humain; on ne pouvait pas toujours parler comme en Languedoc. Il avait donc fallu suppléer aux boniments un peu épais par de Tesprit, et du meilleur, changer son tambour contre un fifre. Pour Molière, ce n'était pas rembarras. Mais Molière ne pouvait pas tout faire. Il lui fallait un second lui-même^ et c'est Lagrange qu'il choisit. Si nous doutions que Lagrange ait été honune d'esprit, ce choix-là seul dissiperait nos derniers doutes. Ge que faisait Molière était bien fait. Voici d'ailleurs en quels termes Ghappuzeau rend hommage à Lagrange dans son Théâtre-Français : « La troupe du Palais-Royal a eu pour son premier < orateur l'illustre Molière,qui, six ans avant sa mort, « fut bien aise de se décharger de cet emploi, et pria « Lagrange de le remplir à sa place.Celui-cî s'en est tou- € jours acquitté dignement jusqu'à la rupture entière de « la troupe du Palais-Royal, et il continua à l'exercer « avec grande satisfaction des auditeurs dans la nou- « velle troupe du roi. Quoique sa taille ne passe guère « le médiocre^ c'est une taille bien prise, un air libre et € dégagé, et sans l'ouïr parler, sa personne plaît beau- « coup. Il passe avec justice pour être très bon acteur, € soit pour le sérieux, soit pour le comique, et il n'y a « point do rôle qu'il n'exécute très bien. Gomme il a « beaucoup de feu et de cette honnête hardiesse si néces- € saire à l'orateur, il y a du plaisir à l'écouter quand il € vient faire le compliment ; et celui dont il sut régaler € l'assemblée à l'ouverture de la troupe du roi était de « la dernière justesse. Ce qu'il avait imaginé fut pro- € nonce avec une merveilleuse, gr&ce, et je ne puis

« enfin dire de lui que ce que j'entends dire à tout le € monde, qu'il est très poli et dans ses discours et dans « toutes ses actions; mais il n'a pas seulement succédé « à Molière dans la fonction d'orateur ; il lui a succédé « aussi dans le soin et le zèle qu'il avait pour les intérêts « communs, et pour toutes les affaires de la troupe^ « ayant tout ensemble de l'intelligence et du crédit. »

Le 15 février 1665, Lagrange joue une grosse partie. Molière lui a confié le rôle écrasant de Don Juan. Il combat lui-même à ses côtés sous les traits de Sganarelle, Demandez aujourd'hui encore au théâtre qui veut s'en charger de ce rôle de Don Juan ? Pourquoi la pièce n'eutelle que quinze représentations, et ne fUt-elle jamais reprise du vivant de Tauteur? Sans doute parce qu'elle parut impie. Mais nous tenons que ce rôle de Don Juan est un des plus difficiles du répertoire, que les rares acteurs qui le jouent ne Tabordent qu'en tremblant, et de nos jours nous ne nous rappelons que Dressant, qui nous ait montré un Don Juan merveilleux de jeunesse, de grâce et d'impertinence ; encore y trouvait-on plutôt le séducteur que le penseur. Car il ne faut pas s'y tromper, la physionomie du personnage est double et, le difficile est là, tout en le jouant avec une aisance et une grâce parfaites, d'y faire sentir la pointe d'ironie que l'auteur y a mise.

Après Horace âeY École des femmes, après 2)on /wan, Lagrange n'a plus rien à apprendre. Il est de toutes les pièces et de tous les succès. C'est Acaste du Misanîhrope, Acanthe de Mélicerte, Corydon de la Pastorale comique^ Adraste du Sicilien, Valère de Tartuffe,

Les trois premiers actes de Tartuffe avaient été représentés à Versailles, le 12 mai 1664 ; la première représentation de la pièce entière eut lieu en public à Paris, le 5 août 1667, — mais- les choses ne devaient pas aller tout droit :

€ Le lendemain 6% nous dit Lagrange, un huissier de

< la cour du Parlement est venu da la part du premier « président, M. de la Moignon, défendre la pièce. Le 8*

< le sieur de la Thorillière et moi, de La Grange, sommes € partis en poste de Paris pour aller trouver le roi au € sujet de la dite défense. Sa Majesté était au siège de

< risle en Flandre, où nous fûmes très bien reçus. Mon- « sieur nous protégea à son ordinaire, et Sa Majesté nous « fit dire qu'à son retour à Paris, il ferait examiner la «pièce de Tar/wy^e, et que nous la jouerions. Après « quoi nous sommes revenus, le voyage a coûté « 1000 livres à la troupe. >

Ils allaient porter le fameux placet publié en tète des éditions de Tartuffe et commençant ainsi :

< Sire, c'est une chose bien téméraire à moi que de « venir importuner un grand monarque au milieu de ses « glorieuses conquêtes, etc. »

Le choix que Molière avait fait de Lagrange dans une pareille circonstance n'a rien qui doive nous étonner.

On sait que le roi accueillit favorablement ce placet, et pourtant la défense de jouer Tartuffe ne fut levée qu'au commencement de 1669. La troupe n'avait pas joué pendant ce voyage, et le théâtre ne rouvrit ses portes que le 25 septembre avec une reprise du Misanthrope.

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Lagrange joue encore Amphitryon dans la pièce de ce nom, Cléante dans YAvare^ Clitaridre dans George Dandin,

Dans les fêtes de Versailles, en date du 18 juillet 1668, pour lesquelles Molière avait composé des intermèdes, et LuUi de la musique, nous retrouvons Lagrange comme contrôleur (Tofficey poste fort recherché comme on verra par ce qui suit :

€ Le Roi était servi par Monsieur le Duc, et Monsieur € par le sieur de Valentiné. Les sieurs Grotteau, con- « trôleur de la bouche, Gaut et Chamois, contrôleurs « d'ofQce, mettaient les viandes sur la table.

€ Le maréchal de Bellefonds servait la Reine, et le « sieur Gourtet contrôleur d'office, servait Madame; < le sieur de Lagrange aussi contrôleur d'office^ met- € tait sur table. »

Qu*y a-t-il d'étonnant après cela que les comédiens se qualifiassent officiers du roi dans les actes qulls signaient ?

Mais revenons à la Comédie.

Tous les rôles d'amoureux sont écrits pour Lagrange. Après ceux que nous avons cités déjà, voici Eraste de M- de Potirceaugnac, Iphicrate des Amans magnifiques^ Cléonte du Bourgeois gentilhomme^ Agénor de Psyché^ Léàndre des fourberies de Scapin, Ce dernier rôle nous prouve assez que Lagrange est toujours jeune.Lagrangeest décidément fait de la même pâte que M'" De Brie sa camarade ; ni Tun ni l'autre ne peuvent vieillir.

Le rôle du Vicomte dans la Comtesse d' Escarbagnas

n'a rien de bien remarquable, mais on peut dire que le rôle de Clitandre des Femmes savantes est un des plus beaux rôles écrits pour ce comédien incomparable et joué par lui. A qui donc Molière eût-il osé confier une pareille responsabilité, s'il n'avait pas eu un Lagrange? Comme le fait remarquer M. Ed. Thierry, déjà cité, Lagrange « était l'acteur le mieux fait pour ins- « pirer sur la scène, pour y ressentir cet amour profond, « calme et complet, auquel le mariage n'ôtera rien, qui « s'accroît d'avance de la famille future, le seul que € Molière n'eût pas encore mis dans son œuvre, qui « devait en être l'achèvement et la moralité dernière, € l'amour de raison supérieur à l'amour de passion.

€ Tout vient à point avec les belles époques de l'art ; « l'auteur pour le comédien, le comédien pour l'auteur;

< Molière et Lagrange se sont rencontrés, ayant besoin « Tun de l'autre, et, par l'effet de cette rencontre, rien « n'a manqué au plus élégant des acteurs de Tamour, « rien n'a manqué non plus au poète de la femme, au

< théâtre de toutes les tendresses. »

Cléante du Malade imaginaire fut le dernier rôle créé par Lagrange dans le répertoire du Maître. L'auteur anonyme des Entretiens galants nous révèle le succès remporté par Lagrange et M"* Molière dans la scène de la leçon de chant :

« La Molière et Lagrange, qui la chantent, n'ont « pas cependant la voix du monde la plus belle. Je « doute même qulls entendent finement la musique, « et, quoiqu'ils chantent par les règles, ce n'est point € par leur chant qu'ils s'attirent une si générale appro-

« bation. Mais ils savent toucher le cœur, ils peignent € les passions. La peinture qu'ils en font est si vraisem- « blable, et leur jeu se cache si bien dans la nature, € que Ton ne pense pas à distinguer la vérité de la € seule apparence. »

La mort dô Molière fit retomber sur Lagrange toute la responsabilité de Tentreprise. N'était-ce pas lui qui était depuis longtemps le régisseur et Torateur de la troupe, le bras droit du Maître, son second? On ne savait plus que faire et la troupe se crut perdue. Depuis longtemps LuUi que Molière avait produit chez le Surintendant, et qui n'était de toutes les façons que l'obligé de Molière, Lulli, disons-nous, essayait d'avoir le privilège de la musique et rêvait de créer l'opéra dans la salle même du Palais-Royal. C'était une façon comme une autre de récompenser Molière de ses bienfaits. Molière avait réclamé près du roi, et le roi lui avait rendu justice en lui laissant la salle. C'est alors que le comédien avait cherché un musicien qu'il pût opposer à Lulli. Il fallait prouver à celui-ci qu'il y avait d'autres compositeurs en France, et que la troupe du Palais-Royal était fort propre à fournir au public des intermèdes en musique et des ballets. Le Malade imaginaire tvX composé uniquement dans ce but. Marc-Antoine Charpentier,maître de la musique de la Sainte-Chapelle^en écrivit la partition, et la partition réussit. Lulli était vaincu.

Mais la mort de Molière survenant à llmpromptu après la quatrième représentation du Malade, c'était la lutte réengagée, et Lulli reprenait le dessus. Lagrange le comprit bien ; après être resté deux jours

sans jouer en signe de deuil (le dimanche 19 mars et le mardi 21, jours de représentation), on rouvrit par le Misanthrope en attendant les ordres du roi. Ce fut Baron qui reprit le rôle d'il fce,v/e tandis que la Thorillière apprenait à la hâte le rôle A'Argan. On atteignit ainsi la fermeture de Pâques qui eut lieu le 21 mars 1673, et sans qu'il fût rien décidé.

Lulli de son coté ne perdait pas son temps. Il s'était de nouveau faufilé près du roi, et avait obtenu une ordonnance, rendue le 30 avril, par laquelle défense était faite aux Comédiens d'avoir des chanteurs et des danseurs.

C'était là une première victoire sur la troupe du Palais-Royal. Restait maintenant à chasser les comédiens de leur salle. Gela ne fut pas long ; Lulli la demanda. Le roi qui lui avait déjà accordé une fois, puis retirée, du vivant de Molière, n'avait plus aucune raison pour la lui refuser, Molière mort. Il l'obtînt, et voilà comment les pauvres comédiens se trouvèrent avoir perdu du même coup et leur directeur et leur salle. Alors les défections commencèrent; la Thorillière et Baron quittèrent la troupe pendant les fêtes de Pâques ; M"' Beauval et son mari les suivirent.

La troupe de Molière avait cessé d' exister.

Que devait faire Lagrange en cette circonstance ? Ce qu'il fit. L'Hôtel de Bourgogne lui ouvrait sesportesà deux battants, il ne dépendait que de lui d'y entrer; il pouvait même reprendre la succession de Floridor et devenir l'orateur des deux troupes réunies. Il refusa. Etait-ce à lui, le disciple fidèle et dévoué de Molière,

à oublier en un seul jour toutes les vieilles rancunes, les rivalités qui avaient divisé pendant quinze ans la troupe de son maître et celle de l'Hôtel de Bourgogne ? Était-ce à lui à passer armes et bagages dans le camp ennemi, était-ce à lui enfin à laisser périr tout ce qui pouvait survivre du grand nom de Molière ?

Molière laissait une veuve ; Lagrange comprit de suite que c'était avec cette veuve qu'il fallait recomposer une troupe nouvelle. N'avait-on pas pour premier appoint rimmortel répertoire, devenu à présent propriété de la veuve et que nul n'oserait lui revendiquer ? Après avoir été le plus sûr ami de Molière, il devint le plus sage conseil d'Armande. Mais il fallait sç presser de trouver d'abord une salle. Il y avait rue Mazarine un théâtre bien agencé, construit par le marquis de Sourdéac en vue de Topera.

Sur les avis de Lagrange, les comédiens achetèrent cet immeuble pour le prix de 14.000 livres, argent comptant, et une part pour le sieur marquis de Sourdéac, et une autre part pour le sieur de Ghamperon, son associé. Le sieur Boudet, tapissier du roi, faisait les fonds, moyennant 700 livres de rente ; Lagrange a soin de nous apprendre que Boudet rentra dans son argent moins de deux ans après. La spéculation n'avait pas été malheureuse.

De l'ancienne troupe de Molière il ne restait que Lagrange, Du Croisy, Hubert et De Brie. Du côté des femmes, M^es Molière, De Brie, Hervé Aubry, Lagrange. C'est avec ce noyau que Lagrange reforma une troupe complète. Le théâtre du Marais périclitait; c'est là qu'il

m LES COMÉDIENS DE LA TROUPE DE MOLIÈRE

alla chercher ses recrues ; après avoir refusé de se lais ser absorber par THôtel de Bourgogne, il ne demandait pas mieux que d* absorber le théâtre du Marais.

Il y prit donc Rosimond, dont la réputation était déjà établie, Dauvilliers, Guérin le futur mari d'Armande, de Verneuil, La Roque, ex-orateur du Marais, très aimé du public, et Dupin; M"e Angélique Du Croisy, fille de son camarade Du Croisy, M^es Dupin, Guyot, Dauvilliers et Ozillon.

Les deux opérations, engagement des comédiens et acquisition delà salle, avaient marché de front.

Le 23 juin 1073, ordonnance de M. de la Reynie, juge et lieutenant de police du roi, pour rétablissement delà troupe du roi, rue Mazarine, et qui casse la troupe des comédiens du Marais.

Le 9 juillet ouverture du nouveau théâtre qui prend le nom d'Hôtel Guénégaud.

Et quelle est la pièce d'ouverture?

Tartuffe,

Avec qui ? Avec M^es Molière et De Brie, avec Lagrange, Du Croisy et Hubert. Molière est mort, vive Molière 1

C'est bien la troupe de Molière qui ressuscite ce soir là à THôtel Guénégaud. Lagrange est content de lui, il a combattu et vaincu pour la gloire et les intérêts de son maître.

Il est curieux de suivre pas à pas sur le Registre même de Lagrange les pièces jouées à partir de ce jour sur le théâtre Guénégaud : Ce sont : Tartuffe, les Femmes savantes, YAvare, le Misanthrope^ YÉcole des femmes. Amphitryon, et le reste.

Le théâtre du Palaîs-Royal n*a fait que passer les ponts.

Cependant les acteurs qui ont emprunté de l'argent pour rachat de la salle, tiennent à s'acquitter au plus vite, et tirent tous les jours de l'argent sur leur part, -et la troupe soucieuse de ses intérêts obtient le 7 janvier 1674, une lettre de cachet portant défense à tous autres comédiens que ceux de la troupe du Roi, déjouer le Malade imaginaire jusqu'à ce que la pièce soit imprimée.

Le roi aussi paie ses dettes et remet à Lagrange, le 6 juillet 1674, la dernière année de la pension de la troupe du Palais-Royal, soit 7.000 livres. Lagrange s'empresse de partager cette somme entre les acteurs qui faisaient partie de l'ancienne troupe de Molière, etremet à chacun 500 livres.

Mais tout n'est pas rose pour Lagrange dans la direction de la troupe et il aurait pu facilement rééditer le mot célèbre de Molière qui nous a appris que les comédiens € étaient d'étranges animaux » à conduire. La troupe du Roi est du reste composée d'éléments disparates. On a eu ieau rapprocher les comédiens du Palais-Royal et ceux du Marais, ils formeront toujours deux camps bien distincts. Le feu est mis aux poudres à propos de Circé. Dauvilliers et Mlle Dupin veulent s'opposer à la représentation de cet ouvrage sous le prétexte qu'il sera trop coûteux. La querelle s'envenime et l'on est forcé de faire relâche pendant deux jours, Il faut bien prendre un parti. La Compagnie s'assemble et décide de jouer Circé au premier Jour. Les sieurs de Sourdéac et Champeron voulant profiter de cette circonstance pour

144 LBS COMEDIENS DB LA TROUPE DE MOLliCRE

rompre le traité qui les attachait aux comédiens, appuient les deux récalcitrants et refusent aussi de signer. Lagrange use de tous les moyens pour arriver à une conciliation, mais en vain. La troupe décide alors l'exclusion des deux comédiens,et la rupture du traité de la Société avec les sieurs Sourdéac et Ghamperon. Et voilà les procès qui commencent, sentence, renvoi, arrêt définitif .

L'hiver de 1674-75 se passe- ainsi. Dauvilliers et M"' Dupin sont enfin renvoyés de la troupe, moyennant 1500 livres d'indemnité chacun. Mais les préparatifs de Circé n'avancent guère. Sourdéac, furieux de voir le procès perdu par Dauvilliers, fait défaire les machines au lieu de les avancer, et Lagrange nous fait l'aveu que tout ce procès n'a été intenté que parles intrigues de Sourdéac et de Ghamperon qui voulaient se rendre maîtres de la recette et du contrôle.

La rébellion de Dauvilliers avait entraîné le départ de sa femme, et celle de M"* Dupin le départ de son mari. Le 12 février il y eut amende honorable; Dauvilliers, Dupin et leurs femmes furent réunis à la troupe comme ils y étaient avant leur exclusion. Ils perdirent seulement leur part depuis le jour de leur sortie jusqu'à celui de leur rentrée. Cependant la Compagnie fit grâce de 600 livres à chaque ménage pour parts perdues, c Et « ce, nous dit Lagrange, pour se mettre en état de € jouer Circé au premier jour. »

D'autre part pour avoir la paix et entretenir de bonnes relations avec Sourdéac et Ghamperon, on prit deux contrôleurs et tous les procès furent éteints.

La première de Circé eut enfin lieu le 17 mars. On s'y

préparait depuis le 29 avril de Tannée précédente, et Ton avait dépensé 10.842 livres 17 sols pour monter cette pièce, somme considérable pour Tépoque.

Il y eut cette différence entre Lagrange et les autres comédiens de la troupe que la plupart, après la mort de Molière, deviennent bien peu dignes d'intérêt, tandis que Lagrange, après avoir été Tun des principaux interprètes de tous les chefs-d'œuvre du Maître, devient le digne continuateur de la tradition Moliéresque, le protecteur des intérêts de la veuve, le premier éditeur des œuvres complètes du poète, et enfin Tun des fqndateurs sinon le fondateur du Théâtre-Français proprement dit. C'est pourquoi son histoire ne s'arrête pas à la mort de Molière, et c'est pourquoi, la Comédie- Française doit lui garder, — toute question de talent mise à part, — et cette part est grande, —la Comédie- Française, dis-je, doit lui garder une reconnaissance éternelle, et saluer en lui un de ses véritables fondateurs, et son premier historien.

La mort de Molière avait amené la fusion de la troupe du Marais avec celle du Palais-Royal ; cette nouvelle troupe avait pris le nom de troupe du Roi. Nous allons voir comment la troupe de THôtel de Bourgogne vint à son tour se fondre dans celle-ci.

Le samedi 27 juillet 1680, La Thorillîère mourait et l'Hôtel de Bourgogne restait sans chef; la grande tragédienne M"' Ghampmeslé, av^t abandonné depuis un an l'Hôtel de Bourgogne pour Guénégaud. La troupe allait à la dérive. C'est alors que le roi eut l'idée d'opérer la jonction des deux troupes, et de n'avoir qu'un seul

théâtre, lieu de réunion de tout ce que la France pourrait compter dlllustre en auteurs et en comédiens, théâtre unique au monde, même après deux cents ans.

Nous ne pouvons mieux faire que de reproduire Tordre même :

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