Cf. Ralionalc divinor. officior., c. viii-xi
274 HISTOIRli: DES COMMANDEMENTS DE L'ÉGLISE.
autrefois dans la primitive Eglise ; aujourd'hui il n'est, disent-ils, que de conseil K
La déchéance était complète ; elle fut irréparable. Les rares canonistes qui s'en occupent encore suivent purement et simplement renseignement de la Glose. Fagnan lui-même, s'appuyant sur la doctrine dlnnocent IV et d'Abbas, affirme que, d'après l'opinion commune , le j eûne du vendredi n'est plus que de simple conseil et non de précepte, de même qu'est devenue de simple conseil l'abstinence du mercredi^.
La discipline en est restée là. L'abstinence de la chair, le vendredi, demeure Tune des pratiques les plus fermes et les plus considérées, dans l'ensemble de l'Eglise, par tous les bons chrétiens ^. Elle est, parfois, l'occasion de mortifications qui paraissent des professions de foi héroïques, pour certains chrétiens de nos jours : actes de vertu qui pèseront d'un poids heureusement lourd dans la balance de la justice divine.
Le samedi. — La discipline du samedi n'est pas aussi ancienne et n'a pas eu un cours aussi paisible
1. Cf. Glose v Solvenda. « Ab his qui ad hoc voto vel poenitentia sunt adstricli. Vel die quod hoc fuit in primilivaEccIesianecessitatis : hodie vero consilii. » H. et G.
2. « An auiem sexta feria non solum abstinentia a cai'nibus, sed etiam jejunium sit in praecepto, Doctores non conveniunt, sed communiter tenetur jejunium non esse ex praecepto, sed ex consilio tantum. prout de communi testatur Abb... et notât Innoc. » In c. Consilium. de Observât, jejunior., i\" -23.
3. Cf. pourtant l'induit du 6 mai dSDO pour les pays de l'Amérique latine, les induits concédés pour les diocèses de l'Amérique du Nord, pour les nègres, et les concessions spéciales périodiquement renouvelées pour l'Espagne, par la bulle de la Croisade, concessions qui, grfice au Su^nmarium carnis, n'imposent l'abstinence qu'une quinzaine de jours par an.
que celle du vendredi. Pour l'introduire dans la pratique du peuple chrétien, il a fallu de longs efforts, elle a été Toccasion de discussions très vives ; et lorsque les papes crurent avoir obtenu le succès, ce ne fut que pour un instant. Le rocher que l'on avait tant peiné à rouler jusqu'au haut de la montagne est redescendu d'un bond. De l'éphémère succès il n'est resté qu'un demi-distique assez médiocre et qui peutêtre n'était plus vrai le jour où, pour la première fois, on l'énonça. C'est que l'observance du samedi, au lieu de prendre sa source dans le lit de la discipline primitive, où n'existait pas encore la différence entre Eglise orientale et occidentale, commença beaucoup plus tard, en Occident, et se trouva, dès le premier jour, opposée à une discipline orientale plus ancienne, qui prétendait se rattacher directement aux apôtres et se conformer à leurs traditions.
Eneffet,dans le recueil antique intitulé Canons des i4/?df/'e5, on menace de déposition le clerc, et d'excommunication le laïc qui aurait jeûné le samedi, à l'exception d'un seul samedi par an^ De leur côté, les Constitutions apostoliques décident en termes exprès que, même en Carême, on ne jeûnera jamais le samedi, excepté le samedi saint '^.
1. « El Tiç x).r,piy.b; cupeô^ tÔv xupiaxr,v T^jtxépav vrjffxeuwv 9) xo aiêêarov 7cXr;v xoù évb; ^ovoy, xaTaipeîaÔw et ôà Xaïxô;, àtpoptJ^Édôu). » c. Lxv. Br.iNs, t. I, 10.
•2. • Mandavit aulem... per ipsum sabbatum (le samedi saint) jejunare;nun (luod jejuiianduin sit sabbalo, die quo a creailone est cessatuni, sed quod ilio solo jejunari oportcat, in quo scilicet crealor adhuc sub terra crat. » Consl. Aposl., 1. V, c. xv. P. L., t. I, 879-880.
Cette tradition ne s'était même pas confinée aux pays orientaux, car nous savons qu'elle était pratiquée à Milan, au temps de saint Ambroise ^ Mais, en Orient surtout et dans les pays qui lui étaient liturgiquement apparentés, on solcmnisait le samedi comme un jour de fête, tout en scfTorçant de lui enlever le caractère spécial du sabbat juif : pendant le Carême, c'était à ce jour et au dimanche qu'était réservée la célébration des anniversaires de martyrs ^ .
Si, en Orient, le samedi participait plutôt du dimanche, en Occident au contraire il participait plutôt du vendredi. On y prolongeait en effet le jeûne du jour précédent, au point d'en faire une observance générale dont s'occupèrent les conciles 3, par exemple celui d'Elvire.
La décision du concile d'Elvire créa peut-être l'uniformité en Espagne et en Gaule; ailleurs, les discussions, vers la fin du iv® siècle et le commencement du V®, étaient fort vives. Chrétiens d'Orient et chrétiens de Rome se taxaient réciproquement dhérésie et de schisme; les premiers reprochant à Rome des
1. « Quadragesima totis praeter sabbatum et dominicum jejunaturj diebus. » De Elia etjejunio, c. x. P. L., t. XIV, 708. — Il faut l'attri. buer sans doute aux origines en partie orientales de cette Église.
•2. Cf. Conc. Laodicen. (vers 380), c. u. Bruns, t. I, 78.
3. Le concile d'Elvire (c. xxvi. Bruns, t. II, ■S) interdit-il, comme une erreur, de faire les superpositions du vendredi au samedi, comme le pense M^'"^ Duchesne ; le prescrivit-il, au contraire, comme le croit dom H. Leclerq? J'avoue ne savoir lequel a raison. D'ailleurs, ce qui importe dans l'espèce, c'est de constater qu'en Espagne on jeûnait le samedi.
fausser la tradition apostolique, les seconds adressant à leurs adversaires le reproche de ne pas obéir à la direction donné(^ par le pontife suprême.
Nous savons par la correspondance de saint Jérôme et par celle de saint Augustin quel trouble ces discussions et cette diversité de discipline en une matière de pratique fréquente jetaient dans les âmes. A chaque instant ces grands docteurs devaient répondre aux questions anxieuses des âmes chrétiennes et des prêtres qui craignaient, en ne se conformant pas aux usages de Tune ou de Tautre partie de l'Église, de mettre en péril leur salut ou celui des âmes qui leur étaient confiées. Saint Jérôme qui, dans ses voyages, s'était heurté à tant de coutumes diverses, y avait appris, au moins sur ce point, une équitable tolérance. A Lucinus qui lui demande : faut-il jeûner le samedi? il répond : « Les traditions de l'Eglise (celles qui ne portent pas atteinte à la foi), garde-les comme tu les as reçues des Anciens, et ne les heurte pas contre les traditions opposées. Plût à Dieu que nous puissions jeûner toujours ! mais puisque nous ne le pouvons pas, laissons chaque province abonder dans son sens et observer comme lois apostoliques les préceptes des Anciens ^ . »
l. « De Sabl)alo quod (juaeris, utrum jejunandum sit... Ego illud breviter le adinoneadum puto, Iraditiones ecclesiasticas (praeserlim quae Jidei non officiant) ila observandas, ut a majoribus traditac sunt : nec aliorunî consueludinem aliorum contrario more subverti. Atquc utinam onani lempore jejunare possimus... sed unaquaequc provincia abundet in sensu suo. etpraccepla majorum, Icges apostolicas arbitrclur. • Epiai, ad Lucinuin, 6. P. L., t. XXU, G7-2.
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Saint Augustin n'est pas moins prudent. A Januarius qui la questionné sur ce même sujet, il raconte la réponse qu il reçut de saint Ambroise quand il alla lui soumettre les scrupules de sa pieuse mère. Monique, en arrivant à ^lilan, fut très étonnée (ce qui indiquerait que la discipline d'Afrique était sur ce point conforme à celle de Rome) de constater qu'on n'y jeûnait pas le samedi. Que devait-elle faire? Elle l'ignorait. Nosant aller elle-même consulter l'évêque, elle y envoya son fils. Aux questions d'Augustin, Ambroise répondit qu'il n'avait aucun enseignement particulier à lui imposer et que, s'il avait connu un usage meilleur que celui de Milan, il l'aurait suivi. Comme Augustin ne paraissait pas satisfait, il lui résuma ainsi sa pensée : quand je vais à Rome, j'y observe le jeûne ; quand je reste à Milan, je me conforme à l'usage de Milan : faites de même quand vous ne voulez scandaliser personne, et suivez l'usage du pays que vous habitez, sans juger ni condamner les autres * .
Mais, dans sa réponse à un autre correspondant, Augustin laisse plus libre jeu à son esprit. Casulanus lui a demandé ingénument : est-il permis de jeûner le samedi? 11 répond d'abord que la permission de jeûner ce jour-là n est pas douteuse, puisque sans cela Jésus- Christ n'aurait pas jeûné quarante jours de suite. Mais y a-t-il obligation de le faire? A la question ainsi posée, il répond qu'un romain, qu'il désigne sous^le surnom
1. Epist. Liy, adlnquisit. Januarii, c. ii. P. L., t. XXXIII, -200-201.
dUrbious, a voulu le prouver. Toutefois, comme Urbicus n'avait ni dans TEcriture ni dans la Tradition les arguments nécessaires, il les a remplacés par des injures contre les instincts gourmands et sensuels de ceux qui ne jeûnent pas ce jour-là : il n'a pas compris, le malheureux ! que les injures ne sont pas des preuves et qu'on pourrait les rétorquer contre lui pour les jours où IKglise de Rome n'imite pas les autres et ne jeûne pas. Il ne faut pas, sur ces matières où lÉcriture n'a rien décidé, mettre en lutte tradition contre tradition : la paix du monde en est troublée sans nul profit, les disputes s éternisent et la charité en souffre. Que chacun suive son évêque, l'usage de sa propre Eglise et du pays qu'il habite * .
Ces plaintes de l'évêquc d'Hippone indiquent assez clairement combien certaines âmes souffraient des interminables discussions soulevées par ces diversités de discipline.
Quand il écrivait en ces termes un peu vifs contre rUrbicus, Augustin n'avait aucunement l'intention de blâmer ni de condamner le jeûne du samedi : il aimait au contraire que chaque Eglise gardât ses coutumes particulières, fussent-elles parfois en opposition avec celles d'autres Eglises; il admirait en elles la parure
1. « Quid ergo me consulis, utrum liceat sabbalo jejunare ? Respondeo, si nuUo modo liceret, profecto quadra^inta continuos dies nec Moyscs et nec Elias, nec ipse Dominus jejnnasset... In lus rébus, de «Iiiibus nihil cerli statuit Scriptura divina, nios populi Dei vel instilituta majorum pro lege tenenda sunt. De quibus si disputare voluerimus, et ex aliorum ronsueludine alios impri»bare, oriclur interminata luctatio... » Epist. LXXXVI, adCasiclanum, c.xiii.P. L.,t. XXXHI, ISO.
variée, dont parlent les psaumes, de cette reine qu'est l'Eglise catholique, et il le dit en propres termes dans cette même lettre à (^asulanus^ Son opposition et son blâme s'adressaient uniquement aux violences de langage du champion intransigeant et outrancier d'une cause d'ailleurs légitime. Pourvu qu'on laissât à rOrient et aux Églises qui en dépendaient leurs usages antiques, il eût admis sans difficulté que Rome cherchât, partout ailleurs, à implanter sa discipline. C'était précisément ce que le pape Innocent P"" s efforçait d'obtenir de l'évêque Decentius d'Eugubium. Il insiste vivement sur lobligation qu'il y a de jeûner le samedi comme le vendredi. Et voici l'argument qu'il invoque. Notrevendredi et notre dimanche, dit-il, sont le rappel fait chaque semaine des grands souvenirs de la Passion : le dimanche, c'est la Pâque de résurrection, le vendredi, c'est la Passion; ces souvenirs sont le seul motif pour lequel nous célébrons l'un et l'autre jour. Or, entre les deux, le samedi rappelle la tristesse des apôtres et leur douleur pendant qu'ils se cachaient par crainte des Juifs. Pourquoi ne pas consacrer aussi par ce souvenir le samedi de chaque semaine en le vouant à la pénitence -?
i.Ibid.,n° 31.
2. « Sabbato vero jejunandum esse, ratio evidentissima demonstrat. Nam. si diem dominicain ob venerabilem resurrectionem Domini nostri Jesu Chrisli non soium in Pasclia celebramus verum etiam per singulas hebdomadas ipsius dieilmaginem frequentamus, ac sicut sexta feria propter passionem Doraini jejunamus, sabbatum praetermittere non debemus, quoniam inter tristitiam et laetitiam temporis illius videtur inclusum.Namutique constat, Apostolos biduoistoet in moerore fnisse, et propter meluna Judaeorum se occuluisse. Quod utique non dubium
Tel était l'argument. On le corsera plus tard d'un souvenir et d'une tradition que le pape ignorait encore, que le célèbre moine Cassien recueillit dans ses voyages et livrera aux historiens futurs : la discipline romaine touchant le jeûne du samedi repose sur la base résistante d'une vraie tradition romaine : c'est saint Pierre lui-même qui l'aurait instituée, pour Rome seulement, en souvenir du samedi où il jeûna afin d'invoquer le secours de Dieu dans sa lutte contre Simon le Magicien ^ .
Nous ne savons si les instances du pape Innocent obtinrent partout le résultat qu'il désirait et si le samedi devint en Italie jour de jeûne; mais nous savons déjà qu'en Gaule le concile d'Agde obligeait à jeûner les samedis de Carême et que le concile d'Orléans de 541 imposait la même loi -. Au vii*^ siècle, saint Isidore de Séville nous apprend qu'en Espagne on jeûnait le samedi et précisément pour des motifs semblables
est in tantum eos jejunasse biduo memorato, ut traditio Ecclesiae habeat isto biduo sacramentapenitus non celebrari. Quae eliam forma per singulas tenenda est liebdomadas propler id, quod commemoratio diei illius semper est celebranda. Quod si putant semel atque une sabbato jejunandum, ergo et dominica, et sexta feria semel in Pasclia erit utique celebranda. » Epist. XXV, ad Décent. Eugubin., c. iv.P. L., t. XX, 555.
i. • Cujus moderaminis eausam nonnuUi in quibusdam Occidentalibus civitatibus ignorantes, et maxime in Urbe, idcirco putant ahsolutionem sabbati minime debere praesumi, quod apostolum Petrum eademdie contra Simonem conlliclaturum asserant jejunasse. Ex quo magis apparet hoc eum non consueludine canonica fecisse, sed praesentis potius necessitate conilictus. Siquidem et ibi pro hac eadem re non générale, sed spéciale videtur Petrus discipulis suis jejunium induxisse; quod utique non fecisset, si scissct illud canonica consueludine solere servari. » Insliluf., 1. HI, c. x. i*. L., t. XLiX, 147.
i. Voir ci-dessus, p. ii7.
à ceux que développait la lettre à Decentius \ Mais nous avons encore une autre preuve que l'usage romain allait s'étendant et s'affermissant de plus en plus : les Grecs en devenaient jaloux. Au concile in Triillo, ils prirent des airs scandalisés et hautains pour s'élever contre le jeûne du samedi et rappeler l'Eglise romaine à l'obéissance due, pensaient-ils, au canon LXV des apôtres'^. L'orgueilleux décret n'obtint d'autre effet que d'aigrir encore plus les rapports entre Rome et Constantinople. En Occident on continua d'observer la même discipline. Un siècle après les objurgations du concile, le pape Adrien I" insistaitauprès de l'évêque Egila sur l'obligation déjeuner le samedi en s'autorisant de témoignages de ses prédécesseurs Sylvestre et Innocent et des textes de saint Jérôme et de saint Isidore ^.
C'était, pour cette discipline , les derniers beaux jours. Loin de Rome, le jeûne du samedi n'avait jamais réussi à s'implanter profondément. Dans l'empire franc, en particulier, en dehors de l'insertion du texte de saint Isidore dans un recueil de capitulaires, on ne voit pas apparaître le samedi, môme comme jour d'abstinence, dans le décret du concile de Rispach que nous avons cité plushaut.Iln apparaîtpasnon pluscommejourdepéni-
4. « Omnis sexla feria propter passionem Domini a quibusdam jejuiiatur, sed et Sabbati dies a plerisque, propter quod in eo Christus jacuit in sepulcro jejunio consecratus habetur, scilicet ne Judaeis exsullando praestetur quod Christus suslulit moriendo. » De officiis ecclesiasliCtl. I, c. xi.iii. P. L., t. LXXXIH, 775.
^. Concil. Quinisextiim, c. lv. Bruns, t. I, 53.
3. « Sabbato jejunare, lirniiter atque procul dubio lenens tua non desinat sanctitas... » P. L., t. XCVI, 345.
tence dans les Capitulaires, qui mentionnent cependant le mercredi. Sa place nest pas beaucoup plus grande dans les Pénitentiels. Le V allie ellanum î"^"^ ^ dans ses Instructions au prêtre confesseur, l'exclut expressément du jeûne hebdomadaire ^ Seul le pénitentiel d'Arundel l'admet, comme jour d'abstinence imposé à certains grands pécheurs, sur le môme pied que le lundi et le mercredi ^. Le pape Nicolas P'", dans sa lettre aux Bulgares, ne le mentionne pas à côté du vendredi, ni comme jeûne ni comme abstinence-^, et Réginon se contente d'insérer dans son appendice la décrétale d'Innocent I*'' '*. Ratramne affirme que Rome seule et quelques Églises occidentales jeûnent le samedi, la grande majorité ne le faisant pas'\ Admettons que le moine de Corbie en use ainsi spécialement pour les besoins de sa polémique contre les Grecs, les autres témoignages n'aident-ils pas à donner à celui-ci son vrai sens? surtout si l'on ajoute que le concile d'Anse, qui parle de l'abstinence du mercredi et du jeûne du vendredi'"', ne mentionne même pas le
I. « Qui ergo Iota septimana jejunat pro peccatis, sabbalo et dominica diemanducetetbibatquicquidei aptum fuerit. » Sciimitz, op. cit.,
i. Poenilent. Anindel., c. xxxii et i.xiv, ib., p. 4iG et 454.