CHAPITRE I
Description des ruines du château de FEnnETTE.
Lorsqu'on se dirige de Bàlc vers Besançon, en longeant les derniers contreforts du Jura , deux routes suivent presque parallèlement cette chaîne de montagnes. C'est la nature, plutôt que les hommes, qui a tracé ces voies de communication ensuite employées par les Gaulois, par les Romains et par les peuples modernes.
La plus septentrionale a laissé son nom au Vieux-Ferrette, Via-Ferrala , et l'autre , plus rapprochée du Blauenberg ; remonte le cours du Byrsick , puis celui de 1*111 , jusqu'à sa source , passe au ruisseau de la Largue et va déboucher dans le bassin de l'EIsgau ou d'Ajoie. Ces deux voies de communication sont jalonnées par des monuments et des antiquités romaines très-nombreuses. Chacune de ces routes avait plusieurs rameaux dont l'un, partant du chemin le long du Blauenberg, près de Soudersdorf , arrivait, surladroite, à une colline dont la téte rocheuse domine toute la plaine d'Alsace.
Ces tours en ruines entassées sur la crête des rochers , ces maisons bâties à la file, l'une après l'autre, le long de l'ancien chemin, c'est Ferrette, le Haut Fcrrette du moyen Age, la résidence des puissants Comtes de ce nom issus des Comtes d'Alsace, souche eux mêmes des Princes de Montbéliard, alliés aux Ducs de Zaîringen, et aux Comtes de Habsbourg, ressoudée à cette maison lorsque toutes deux, près de s'éteindre , elles s'unirent de nouveau pour relever la maison d'Autriche.
Approchez actuellement sans crainte de ce noir château perché sur un roc, comme un nid d'aigle; nul Tomme
d'arme ne vous arrêtera plus à l'entrée ; les fossés sont comblés., les remparts renversés ; les herses formidables ne glissent plus dans leurs rainures de pierre ; les portes doublées de fer ont disparu ; les cours sont désertes ; le bruit des varlets et des gens de guerre ne s'y fait plus entendre ; les chevaux ne hennissent plus d'impatience au bruit du clairon ; les meutes de chiens sont muettes. Ces tours écroulées qu'on voit à gauche sont les dernières constructions autrichiennes et cependant elles sont tombées les premières. Là, sous ces monceaux de pierres, se trouvent les fondations de l'oratoire du château dédié à S' e -Cathcrine, comme d'autres chapelles des manoirs appartenant aux Comtes de Fer rette. (1) Ces hautes murailles, qui couronnent les rochers sur la droite, formaient jadis l'ancien château. On y montait, depuis la première cour, par une rampe rapide aboutissant à un fossé , à des herses et à de nouvelles portes. Mais suivons hardiment ce sentier tracé récemment sur ces décombres, les oubliettes de Ferrette ne s'ouvriront plus sous nos pieds, les trappes et les portes à bascules n'existent plus, les victimes qu'elles enfermaient ne poussent plus de sanglots. On peut regarder sans frayeur ces couloirs ménagés dans l'épaisseur des murs ; ils aboutissaient à des appartements secrets ruinés comme tout le reste. Dans une petite cour, sous une voûte écroulée, s'ouvre un puits de neuf pieds de diamètre et qui avait, dit-on, 415 toises de profondeur, entièrement taillé dans le roc. On rapporte qu'il s'enfonçait jusqu'au niveau du ruisseau qui prend sa source au nord de la colline. Dans l'antiquité on aurait dit que les pleurs et la sueur des malheureux vassaux qui creusèrent cet abîme avaient seuls produit cette source ; mais le moyen âge n'avait pas d'Ovide pour raconter cette métamorphose et alors les Seigneurs n'étaient pas avares des larmes de leurs vassaux.
Au milieu de cet amas de débris , l'antiquaire a peine à reconnaître les diverses parties et la destination des bâtiments qui se groupaient pressés et resserrés sur cet espace restreint. Ce qu'on ne pouvait édifier en longueur , on l'ajoutait en hauteur ; aussi les tours de Ferrette se dressaientelles fièrement sur ces hauts rochers. Montez actuellement
(1) Nous y avons remarqué des traces d'anciennes sépultures qui font penser qu'on remployait par Ibis pour l'inhumation des personnes du château.
à ce belvédère ménagé sur un pan de mur et vous découvrirez encore une partie de la vue magnifique qu'on avait autrefois depuis le sommet de la tour. Devant vous , vers le nordest, s'étend toute la plaine d'Alsace, des Vosges au Schwartzwald. La ligne du Rhin, cette limite des peuples, n'apparait que comme un fil argenté se dessinant au pied de la Forêt Noire. Dans le lointain bleuâtre , a laide d'une bonne lunette, on reconnaît la tour par excellence, la merveille de l'Alsace, cette dentelle de pierre construite par Ervin sous la direction des Evêques de Strasbourg.
Dans toute la plaine on voit blanchir les villes, les villages, les fabriques, mais la distance ne permet de distinguer qu'à l'aide d'une longue vue ces tours féodales que les Ferrette possédaient le long des Vosges. Regardez vers le sud ces pics argentés qui se perdent dans la nue, et qui se dressent entre les plis du Jura comme de blancs fantômes ; ce sont les Hautes-Alpes de la Suisse que le soleil dore de ses derniers feux.
Mais en parcourant ces ruines le temps a aussi marché ; déjà le paysage se rembrunit et s'efface d'abord dans la plaine ; l'obscurité monte et enveloppe ces donjons écroulés ; voici la nuit : n'entendez-vous rien frôler autour de vous? serait-ce le linceuil d'une ombre sortant d'une de ces tombes entrouvertes ? ou bien seulement l'aîle d'un hibou s'échappant de son trou pour aller à la pâture ? Ecoutez ! n'est-ce pas l'écho qui répète les cris de ces deux frères qui en voulant s'égorger, étranglèrent leur père dans cette horrible lutte? Ne semblc«t-il pas qu'on entend la voix expirante du vieillard qui maudit le parricide? Celui-ci était-il le farouche Louis le colère, ou bien le dissimulé Ulric? C'est ce que les actes nous diront plus loin. Chacun d'eux a fait écrire sa confession au moment suprême, l'un à Riété, en allant chercher l'absolution à Rome, l'autre dans les murs même de Ferrette, lorsque la frayeur de la mort lui fit avouer des crimes restes longtemps inconnus. Mais les Comtes de Ferrette étaient issus ou alliés de races non moins farouches. Si les Comtes de Montbéliard se contentaient de piller en Alsace les domaines de l'abbé de Murbach , les trois Comtes de Ferrette dont on vient de parler portaient une main audacieuse sur TEvêque de Râle et sur plusieurs personnes ecclésiastiques. Une dure pénitence publique ne fut pas suffisante pour expier ce crime et sa
suite fut l'occasion d'un horrible parricide. Ces Comtes de Ferrette étaient les proches parents de ce duc de Zœringcn qui rôtissait ses vassaux par gout pour la chair humaine. Muller croit que Félix Faber a calomnié ce prince et voici les annales d'un monastère dont son neveu était abbé qui racontent de cette famille des scènes de violence dignes de figurer dans un acte des Burgraves (1). N'est-ce point d'ailleurs le neveu du duc de Zœringen, Egon Comte d'Aurach, beau-frère du Comte de Ferrette, qui avec le Comte de Kibourg ont tenu enfermée pendant dix-sept ans la seconde ou la troisième femme de ce duc Bcrthold , car les chroniques disent qu'il en usa beaucoup. Ces Comtes n'en voulaient qu'au douaire de la veuve et cependant on raconte aussi qu'elle les avait débarrassés des fils que son époux avait eus d'une autre femme. (2)
N'est-ce point à Ferrette qu'habitait cette Comtesse Jeanne de Montbéliard qu'on fit épouser au dernier Comte de Ferrette lorsqu'elle n'avait peut-être pas quinze ans, de même qu'un siècle auparavant une Comtesse de Ferrette encore enfant servit d'appoint à un marche entre les Montbéliard et les Ferrette. Mais si Jeanne ne fut pas consultée sur ce choix de son premier mari , elle s'en vengea bien plus tard. Ulric II de Ferrette était encore étendu sur son lit de mort lorsque Jeanne fit signer à sa fille aînée un contrat de mariage avec le duc Albert d'Autriche. Les noces se firent à la sortie de l'église où l'on venait de déposer les restes du dernier Comte de Ferrette. L'année de deuil n'était pas écoulée qu'elle épousait le jeune marquis de Bade , et quand à son tour celui-ci fut, peu d'années après, couché dans sa tombe, elle prit, dans l'année encore, un troisième époux qui pour cette fois l'enterra.
Quant à sa fille Jeanne , jeune et belle demoiselle élevée en partie à la cour de Montbéliard , elle put trouver Albert d'Autriche fort beau de visage, mais fort impotent de corps et travaillé depuis sa jeunesse par de cruelles douleurs rhumatismales. On dit qu'elle s'en dédommagea en lui donnant des enfants qui n'étaient pas les siens , et l'histoire l'accuse d'avoir offert à l'empereur Louis de Bavière une
(1) Muller, faist. de la confédération helvét. T. I. 435. — Annales de l'abb. de Lucelle.
(2) On peut rontuller ScbcepAin et les auteurs qu'il cite dans son histoire de Bade-Zcringen T. I. p. 161 et suivantes.
boisson empoisonnée, à sa propre table , lorsque ce p ri née lui faisait l'accueil le plus honorable. Mais le Bavarois avait enlevé la couronne impériale au beaU-frère de Jeanne et qui sait ce qu'il y avait dans le cœur de cette femme? (i)
Jusqu'ici nous n'avons cité que des scènes de famille, leur manière d'être entr'eux ; mais si l'on ouvre les chroniques , on verra les Comtes de Ferrctte jouer au dehors un rôle non moins cruel , n'épargnant ni les églises , ni les populations sans défense. Allaient-ils au secours de quelque prince, leurs troupes indisciplinées et débauchées étaient plus redoutables à leurs alliés qu'a leurs ennemis. Avaientils des démêlés avec les Evéques , ils les attaquaient à main armée, ou bien les attendaient sur les grands chemins pour les arrêter et les emprisonner. (2)
Mais que d'histoires lamentables n'aurions-nous pas encore à raconter sur ces hommes de sang; aussi, lorsque la nuit couvre de son noir manteau leur sombre demeure, ne doit-on pas craindre que leurs âmes en peine ne viennent encore la visiter ?
Puisque la nuit est venue, sortons de ces ruines aux sinistres souvenirs ; leur possesseur actuel (3) en a déblayé les abords, restauré les chemins et bâti tout à côté un charmant chalet faisant contraste avec le donjon féodal.