QUAI MALAQUAIS
M DCCr, XLIII.
Aspect de la Belgique aux temps prituitirs. — Conquête romaine. — Établlsspment du chiistiaiilsme. — Invasion franque. — Les rois francs de Cologne, Cambrai et Tcrouane. — Progrès du christianisme. — Mœurs des Uelges.— Les forestiers délégués des rois francs en Uelgique.
Lorsque Ici lé}>ioiis romaines, conduite^ par César, arrivèrent dans la partie septentrionale des Gaules, elles trouvèrent, entre TOcéan germani([Lie et le Rhin, un vaste pays qu'aucune lueur de civilisation n'avait encore éclairé. Ce n était (ju une longue suite de forêts entrecoupées çà et là par des marécages et des terres incultes; une pauvre et sauvage contrée, voilée par d'éternels brouillards, attristée par des vents glacés, et inondée souvent dans Ses parties basses par les eaux de la mer (i).
iJne race d'hommes cependant y avait déjà suc-
(i'*, Voy, César, Sirabon, Uion Cassius, cic. — On a iiouvc dans diverse» parties de l'ancienne Belgique, entre autres à Clairmarais, à Blandèqne, à Wisernes et jusqu'à Flines-lez-Mai chiennes, aux environs de Douai, des débris de navires , des ancres, etc.
cétlé à une autre race établie dans ces régions depuis un temps ininiëmorial. Environ deux cents ans avant Tère chrétienne, !es Celtes ou Ganlois turent expatriés de la Belgique par une invasion de peuplades germaniques qui prirent la place des vaincus. D'autres tribus les suivirent à des intervalles plus ou moins rapprochés; et à l'époque de César les arrivages des Germains continuaient encore.
La lutte des Romains contre ces barbares (jue les historiens du temps nous représentent à la taille gigantesque, à l'œil bleu et farouche, k la chevelure d'un rouge ardent (i), tut longue et pénible. La conquête de la Belgique cotjta neuf années de combats et de travaux à César : il ne lui avait fallu que deux ans pour senqiarer du reste des (jaules; mais ici ce n'ctait plus les Gaules (ju il avait îi soumettie, c'était la Germanie elle-même. Or, l'acite disait : « Ni Sarmates, ni Carthaginois, ni Espagnols, ni Gaulois, ni Pdithes ne nous ont causé plus d'alarmes (jue les Gern^ains : c est cpie le trône des Arsacidcs est moins inébranlable que la liberté germanique (2). "
Les Romains campèrent dans la Belgique l'espace
(1) Traces et ca-rulei oculi, riuil.T coniiv, magna corpora. — Tacite. Girmania, cap. IV.
(2) « Non S.imuis, non Pœni , non Hispania; Galliaeve, ne Partlii quidam sa-piiis admonuere : quippe regno Arsacis arrior csl Germanorum libertas. » — Ihid., cap. xxxvii.
PIIKLTMINAIUKS. 3
dVnviron ({iiatrc siècles, sans ([lie leur (loiiiiiiation lit adopter complrteiiicnt aux vaincus son influence civilisatrice : laquelle avait été si f>rande au midi de la TiOire. Le peu de Germano-Belfjes qui survécunuit aux violentes ajaressions des aijjlcs impériales, ii'abdi([uèreiit jamais leur sauva^je indépendance. Errants dans les forêts et les retraites marécajoeuses, ils faisaient une guerre incessante aux envahisseurs; et lorsque les légions, rappelées à Rome que les Goths menat^aicnt, quittèrent ce pays où elles avaient séjourné si long-temps, on y retrouvait encore les dignes enfants de ces Belges nommés par César les plus valeureux entre tous les Gaulois (i).
Le séjour des Romains ne laissa guère de traces que sur le sol. Gésar avait à peine rencontré quelques simulacres de villes dans la Gaule Belgique; mais une fois la conquête consolidée , les itinéraires nous signalent plusieurs cités qui subsistent encore aujourdhui. Ge sont, chez les Nerviens , Cambrai, Tournai et Bavai; chez les Ménapiens, Gassel; puis des camps retranchés ou stations militaires dont on aperçoit seulement les vestiges, tels que Minariacuni, Hermoniacum (2) ; des routes stratégiques, connues de nos jours sous le nom de
(1) Il Horum oiiiiiimn (willoruni forlissiiiii surit Belg.T. »
Comnifnt., lib. l, cap. l.
(2) Voyez sur relie simioti rnmaine /Vnf/rr «iir Hennnninciim. par M. LeGlay; iii-1^. ('.ainlirai, tS?. '(.
h IMŒLIMI.NAIUES.
Chaitssées-Bi uneluiul; enfin un port, le Portas Iccius^ où l'on s embarquait pour la (rrande-Bretagne. Du reste, la majeure partie de la Bel[>ique ne perdit pas son aspect primitif : il est même probable que les Romains ne pénétrèrent jamais dans certaines portions du pays.
Pline le naturaliste, qui avait voya^jé dans ces contrées, trace le tableau suivant de la partie la plus septentrionale du territoire belge, jusqu'où il n'avait pas craint de s'aventurer (i) :
.< Nous avons visité dans le nord le pays des Cauques, divisé en grandes et en petites Cauqucs. li'Océan s'y épanche sur les terres deux fois le jour, et fera douter long -temps si ces contrées sont bien de la terre ferme ou une portion de la mer. Les misérables habitants placent leurs cabanes sur des éminences formées en quelques endroits par la nature , en d'autres par la main des hommes à une hauteur où les marées n'atteignent jamais. Ces cabanes ainsi établies ressemblent, quand les flots les environnent, à des navires que menacent les naufrages; et lorsque les vagues viennent à se retirer, on prend autour des chaumières le poisson qui cherche à fuir avec la mer. Les habitants n'ont pas de troupeaux, ne se nourjissent pas de lait comme
(i) Quelle (|iic soit la siuiation, il':iilleurs assez coniroversée, du pays des (JHiiqaes que iiu-mioiino Pline, la ilcsci ipiion (|u'il eu fait s'applique inerveilleuseineut aux plages iiiariiin'.es de la Flandi e i-l de la Hollande.
PKÉLIMIXAIRKS. 5
leurs voisins. Pour cuiie leurs aliments et réchauffer leurs entrailles glacées par les frimas du septentrion, la terre est le seul combustible qu'ils emploient. Leur boisson ne se compose qne cVeanx de pluie conservées dans des vases à l'entrée de la maison. Dans le voisinage de ces peuples, et principalement aux environs de deux lacs, on trouve des forêts épaisses; de gros chênes qui croissent sur leurs bords sont quelquefois déracinés par les vagues ou renversés par les vents. Ils entraînent avec eux des îles entières qu'ils embrassent de leurs racines (i). »
Au quatrième siècle, le rhéteur Eumène, dans un panégyrique de l'empereur Constance, parle ainsi du territoire batave et ménapien :
« O César, j'oserai le dire ; ce n'est point une terre véritable, cette contrée que tes divines expéditions ont délivrée et conquise, cette contrée que l'Escaut arrose de ses replis tortueux et que le Rhin embrasse en se divisant. Elle est tellement pénétrée et imbibée par les eaux, que non-seulement dans les plages marécageuses elle cède et fléchit sous les pas dont elle retient l'empreinte, mais que même là où elle paraît un peu plus ferme , elle s'ébranle encore sous le pied qui la foule au point qu'on la croirait mal affermie sur ses fondements. Aussi, ce
(i) Plin. Hist. nntiir. lib xvj, cap i.
6 PRÉLliMLNAlIlliS.
sol vacillant et comme suspendu, semble fait tout exprès pour exercer le soldat aux combats maritimes. Mais c'est en vain que les barbares ont cliercbë un asile dans ces retiaites trompeuses et dans les profondeurs de leurs forêts (i). ^
Ce que n'avaient pu faire les maitres du monde et une occupation de quatre cents ans , le christianisme le lit. Tj'ère de civilisation s'ouvre pour la Belgique à partir de l'introduction de la reli- {;ion nouvelle. La révolution dans les mœurs va réagir sur la constitution physique du pays et en changer la face.
Vers la fin du troisième siècle, des missionnaires venus de la Grèce et de Rome, savoir, Piat, Chrysole et Eucher, parurent en Belgique dans les lieux occii|x^s par les Romains, et convertirent, ati prix de leur sang, une grande partie de ces derniers (2). Piat et Chrysole furent martyrisés sous Dioclétien et Maximien , le premier à Tournai ; le second sur les bords de la Lys, au lieu qui se nomme aujourd'hui Gomines.
A ces premiers apôtres en succédèrent d'autres
(i) Lumen. Vanetj. (oiiàluiit. C»;*. itict. — Voy. sur la Belgique, aux temps j^iiuiilifs, l'excellent ouvriige de M. .Schaycs, intitulé : Les Pays-Bas avant et /lenilanl la domination romaine. 2 vol iii-8. Bruxelles, 18.37.
(•>.) On a trouve en plusieurs endroits des j)ierres gravées, des anneaux et d'autres ornenieuls romains offrant tous les syinlioles du du istianisine, tels que une croix, de pitits poissons, un agneau, une ancre, un \aisscau, les lettres Xr ou A et ii. — V. Df.SRocHiis. Hist. Bel<j., 1, A6.
PRELIMIlN AIRES. 7
({iii paraissent avoir porté le flambeau de la toi plutôt chez les conquérants de la Belj^jique , que parmi les Belles eux-mêmes. Du moins leurs teritativcs pour aborder les différents peuples indi- })ènes, n'eurent dans le principe aucun résultat. Ainsi au iv*" et au v" siècle, tandis que toutes les Gaules étaient déjà chrétiennes ou à peu près, les Bclfjes restaient encore asservis aux superstitieuses croyances de la relij^ion germanique.
Cependant, au début du v" siècle, l'œuvre apostoli(|ue tend à se régulariser et l'on voit pour la première fois, dans les deux Germanies et dans la première et la seconde Belgique, des missionnaires officiellement députés de Bonie sous le nom d'évè- ([ues régionnaires (i). Saint Victricius, évêqnC de Rouen, se hasarde seul dans les forêts nerviennes, et jusqu'au fond de ces marécages hantés par les Morins (2). Mais l'invasion des Francs ne tarde pas à faire disparaître ces traces primitives de la prédication épiscopale.
L'an 445, Clodion, roi des Francs, qui venait
(1) La Notice des provinces cl cités ilc la Gaule, rédijjéc sous Honorius, ran 4io de J.-C, indique, pour la seconde Belgicjuc, douze cités qui foruièrcnl le siéye d'autant d'évècliés : Metropalis civitas Beinnruin, — CIvitas Siiessioniim, — Cutuellutitiorniii , — Femnuinduorum ([Voyou), — - Alrebatum , — Cameralensiitm , — Tiirnncensi'iini, — Siluanectum , — Bcllovacontm , — Ambin- Hiiisiniii , — Moritiortim (Térouaiie) , — Bononiensiuitt. — V. MiR£(js, Opéra
(2) s. Paiiliiu Eplil., HiS.
s PRÉLIMINAIJIKS.
d un lieu noiuiué Disparguni , passe le Rhin et la Meuse, soumettant, le Ion» de sa route, les Tonjjres et les Texandriens ; puis, traversant la forêt Cliarbonnière, il s'avance jusqu'à l'Escaut, et, après avoir battu et chassé les Romains, se rend maître de Tournai et de Cambrai. De là Clodion marche vers le littoral de lOcéan, dompte les Morins, et saccage Tërouane, leur principale cité. Cette irruption ne s'opéra pas sans grand dommage pour la religion naissante.
Clodion, en arrivant avec ses compagnons dans le pavs des Caud)résiens, y massacre tous les chrétiens qui s'y trouvaient, Romains pour la plupart. Cette invasion est suivie d'une autre, celle des Huns, qui, entraînés par Attila, ravagèrent presque toute la Belgique vers 449 (')• ^^ tels désastres durent paralyser les efforts des missionnaires jusfju'à l'époque où les Francs, à l'imitation de leur chef Clovis, courbèrent eux-mêmes le front sous l'eau du baptême.
Au vi" siècle, les premiers germes de civilisation semés dans la Belgique par les courageux apôtres du Christ, commencent à fructifier; et l'on retrouve des évêques régionnaires préchant de nouveau l'É-
(i) c'est nii sujet de celte invasion que le poète Sidoine Apollinaire s'écrie Et jam tcrrificis diffuderat Attila lurniis In campos se, Belga, tuos !
Carmen vu, v. 326,
PRKUMINAinKS. !)
vaiijoile cliez les Nerviens, les Moiins et les Atrébates. A Cambrai et à Arras paraissent tour à toui- DiojTcne, Supérior et Vaast, le célèbre catécliiste tle Clovis.
Cependant, à côté tle l'action spirituelle des évêques, quelques éléments de souveraineté monarcbique s'organisent en divers points.
Quand les Francs se furent répandus à travers les Gaules, il s'y établit çà et là, sur les débris de la domination romaine, des colonies dont les cbefs appartenaient, pour la plupart, à la race de Mérovée. I^es historiens du temps donnent à ces chefs le nom de rois eux-mêmes ou petits rois [re(jitli). Pour ne parler ici que des colonies de la seconde Deipique, nous dirons qu'il en existait dans quelques-unes des anciennes villes romaines, telles que Cambrai et Térouane où elles avaient été laissées par les conquérants et organisées par Clovis, le plus fameux de tous. Ce dernier, après avoir porté ses aruies jusqu à l'autre extrémité des Gaules, revient vers la Belgique, et, réagissant contre ses propres compagnons, les extermine successivement, soit par cupidité, soit par jalousie, soit enfin pour établir l'unité dans sa conquête en anéantissant les rivalités.
Clovis vint à Paris. De là il envoya dire secrètement à Cloderic, fils de Sighebert, roi de Cologne : « Voici que ton père est devenu vieux ,
sa jambe débile le lait boiter; s'il mourait, son royaume t'adviendrait de droit avec notre amitié(i). >' Cette parole produisit siu' le jeune Franc reflet(|LieGlovis en attendait. Un jourSigbebert sortit de la cité de Cologne et traversa le Rhin pour s'aller promener dans la forêt de Bucbaw. Il y dormait tran(|uillement sous sa tente pendant la chaleur du jour, quand des assassins apostés par son fils le percèrent de coups. « Mon père est mort, » fit aussitôt dire Cloderic à Clovis : son royaume et ses trésors sont en mes mains. Envoie-moi quelquesuns des tiens , et je leur remettrai de bonne volonté ce qui dans ces trésors pourra te convenir (2). » Clovis répondit : « Je te remercie de tes offres et te prie de faire voir tes trésors à mes envoyés. Du reste tu les conserveras tous (3). >» Cloderic alors étala les richesses de son père aux yeux des envoyés du césar franc. Us les examinaient attentivement et en détail. " Ceci, leur dit-il, est le petit coffre où mon père avait coutume d'empiler ses pièces
(1) u Kcce pater liius seiuiit et pede dohili claudicat. Si ille , inquit, morcrelur, rcrte libi ciim aiiiiciiia nostra re;]iium illius adderelur. » — Greij. Turon. Hislor. Franconim lib il, cap. \i>.
(2) " Misit iyitiir nuiilios ad Clo lovecliiiin regem, de patiis ohitu nuiuiantes alitue dicenies : l'aler meus morliiiis esi , et cyn thesauros cuni rejjno ejus pênes ine liabeo. Dirige tuos ad me; et ea qu;f til)i de tliesauris illius plicenl, boila vbluntate iraiisniittnm. >• — lliid.
(.H) <• GraliaJ, inquit, tua; voluiitali a;»"; cl rogo ut, veniciilibus tiostiis, palefacias, ciiucta ipso dcinceps posscssurus. " — Ibid,
l'KÉLLMLNAIllES. 11
croi'(i). " — " l*loiij;e, lui dirent les envoyés, plonjjc ta main jusqu'au fond pour que rien neehappe à tes recherches (2). » Celui-ci l'ayant l'ait et s'étant incliné bien bas, un des envoyés leva sa hache à deux tranchants et lui en fendit le crâne.
(;lovis n'a pas plutôt appris la mort du lils de Sijjhebert qu'il accoiut à (lolo^jne, assemble le penple et le harangne : « Tandis qne je naviguais sur le fleuve de l'Escant, Cloderie, fils de mon parent, tourmentait son père en lui disant sans cesse ([ueje le voulais tuer. Comme Si{|liebcrt fuyait à travers la foi et de Buchaw, son fils a détaché contre lui des bri.'jands qui l'ont assassiné. Cloderie luimême est mort lî'anpé par je ne sais quelle main, tandis (juil ouvrait les trésors de son père. Pour moi, je n'ai trempé en rien dans toutes ces choses. En effet, je ne puis répandre le sang tle mes jnirents, car c'est un crime. Mais, puistpril en est arrivé ainsi, trouvez bon que je vous donne un conseil : Tournez- vous vers moi pour vivre sous ma protection (3). » A ces mots le peuple ajjplau-
(i) <• lu haiic arcellul.ini solitus ciat [)aler meus mimisiu ita uiiri coiijjcicrc. » — //)((/.
(2) " Imiiirflte, iiKjuiiml illi, luaiiuiii tuaiii iisijiie ad t'Liiicluiii, iil ciaicla ie|a'rias. .. — U,ùl.
(J) .1 Aiidile qiiid toiilii;i-i it ! Dniii c{<o, imiiiil, [)ci- Scalilciii IIiivIumi iia\ijjarem, Clilodeiiciis, Hliiis paix'iiiis mci , palrcm stiiiin iiistf('.ieb.'itiii', vcilxi fcreus qiiod e{;o eum iiili'rtirer<; vcIIliu. Cuiikjiic ille per ISÏicoiiiaiu svlvain hij;erf't, iiiiniissiit super cuui l.ilruin nli.s, mord iiadidi! <•! nccidil. îp-i' i|uc)((ii • duiii lliesaiirus cjus apenl, a iiuscio (juu ptrcussiis iiilcrdi. Sud in lii's cyn
(lit en poussant des cris et en entrechoquant les l)oncUers. On éleva Clovis lui-même sur un bouclier et on l'élut roi. Voilà comment il s'empara du royaume, des trésors et du peuple de Sighebert. Cette première tentative était encoura^oeante: l'œuvre de destruction conçue par Clovis contre sa famille, saccomplit désormais, non plus par l'entremise des autres, mais de ses propres mains. Le roi chevelu s'en vint en Bcl^fjique, au pays des Ménapiens où régnait en la cité de Térouane un autre descendant de Mérovée du nom de Khararic. Celui-ci n'avait pas voulu prêter aide au Sicambre dans sa lutte contre le romain Sia^rius, jugeant plus commode et plus sage d'attendre l'issue du combat pour s'attacher à la fortune du vainqueur. Le motif d'extermination était ici tout trouvé. Plein de colère, Clovis marcha contre le roi de Térouane, le fit entourer de pièges et le retint pi-isonnier avec son fds. Quand ils furent chargés de fers, on leur coupa les cheveux et Clovis commanda que le père fût ordonné prêtre et le fils diacre. Khararic pleurait son humiliation et regrettait cette chevelure qui pour les Francs était lesymbole de la force et de la royauté. Alors son fils lui dit : « Ces feuillages ont été cou-
nequaquatn conscius sum. Nec eniin possum snnguincm parentiim nicoiiiin effundere, quod fieri nefas est. Sed, quia hœc evenerunt, consiliuni vobis pr.Tbeo, si videtur acceplum : Converlimini ad me, ui sub mea silis defen- 8ione " — Ihid.
PHELIMLNAlRiiS. 13
pés sur un arbre vert, qui n'est pas entièrement desséché; ils repousseront et f;rancliront bien vite. Plaise à Dieu que celui qui a fait tout cela meure aussi promptement (i)! » Ces paroles furent entendues et redites à Clovis. Pour empêcher que les cheveux ne repoussent ni au père ni au fils, il leur fait couper la tête à tous les deux.
Ce n'était pas tout encore. Un roi restait portant ombra[;c au monarque franc. Il s'appelait Rhajjenher et commandait à la tribu fixée sur les confins de la Nervie, dans cette même cité de Cambrai où Clodion , le bisaïeul de Clovis, avait jadis établi le siéjoe provisoiic de sa domination et d'où il avait ensuite pris sa course à travers les Gaules. Rhagenher s'était rendu odieux aux Francs par ses honteuses débauches. Clovis profita de la haine des sujets pour perdre le prince, et employa de nouveau, dans cette circonstance, un de ces subterfuges qui allaient si bien au caractère astucieusement barbare des Mérovingiens. Afin de se l'cndre favorables les leudes deRhagenher, il Icsséduisii en leur donnant des pièces de monnaie, des bracelets, des baudriers en métal imitant l'or. Ceux-ci furent enchantés; aussi quand leur maître les envova en éclaireurs aux environs de Ciunbiai pour savoii- si larmée de
(i) « In viridi, inqiiil, li{;iio \iiv fioiidu» sii(ii?;f suiii, ticc oiiiiiino .ircsciinl ; iscd ve'ocilrr cnicrfjeiil ut crcsicri' (|ii<aiil : iiliuaia laiii velociter f|iii li:t'c fcclt ulercai! « — Ibid.f cap. 4i.
U PRÉLIMINAmES.
Glovis, qu'on disait s'approclicr, était considérable, ils revinrent disant en termes équivoques : « Cest encore une hoinie fortune pour toi et pour ton Faron (i). " Ainsi sapj)elait le favori et le complice des déportements du roi de Cambrai. Sur ces entrefaites, Clovis arrive avec une troupe nombreuse. Rliapenlier, trabi et vaincu, se préparait à la fuite, lorsque ses soklats, le saisissant et lui liant les mains derrière le dos, ramenèrent ainsi que son frère P.biker devant (Jlovis. '< Pourquoi as-tu désbonoré notre lace en telaissantenchaîner? lui dit le petit-fils de Mérovée. Il valait mieux mourir (3) ! » et levant sa bacbe il la lui rabattit sur la tête. Alors il se tourna vers Rbiker : " Et toi, lui dit-il, si tu avais secouru ton frère, il n'aurait certes pas été enchaîné (3). '' Et il le jeta à terre d un coup de sa francisque. En même temps que Clovis tuait ainsi de sa propre main Rba^jenber et Rbiker, il faisait mettre à mort par des émissaires leur frère Ripjnomei", roi des Francs établis au Mans.
Cependant les leudes de Rhagcnher s'aperçurent ([ue l'or de leurs bracelets, de leurs anneaux et de leurs baudriers était faux. Ils s'en plaigjnirent à Clovis : .' C'est for que mchitent ceux qui trahissent leurs
(1) « Tibi moque Faroni maxlmnni est su|)plementum. .1 — Ihid., c. 4^.
(2) « Cur, inquit, liumiliasii genns nostnini , ut te vinciri permitteies : Melins enlm tibi fiicral niori. » — Ihid.
(,^) « Si tu solaiiimi fr.Tlii Iriltuisses, allijjattts ini(|np non fuisset. — Ibi'l.
I»RELIMINAiRE;>. IT)
maîtres (i),>' répondit celui-ci; et il ajouta qu'ils devaient s'estiiner lieureux d'avoii' la vie sauve. « Après !a mort de ces rois, ajoute (yrépoire de Touis à (jui nous avons emprunté les détails de ce récit, Clovis recueillit leurs royauuies et leurs trésors. Ayant fait périr encore plusieurs autres rois, et même ses plus proches parents, dans la crainte qu'ils ne lui enlevassent son royaume, il étendit son pouvoir sur toutes les Gaules. Cependant, un jour qu'il avait rassemblé les siens, on rapporte qu'il leur parla ainsi des parents (pie lui-même avait fait massacrer : « Malheur à moi qui suis resté comme un voyageur parmi des étrangers, et qui n'ai plus de parents qui puissent, si venait l'adversité, me prêter leur appui (2)! » Ce n'était pas qu'il s'affligeât de leur mort, mais il disait cela par ruse et pour découvrir s'il lui restait encore quelqu un à tuer (3). ))
Selon toute apparence, il n'y eut pas dans le pays de nouveaux chefs jusqu'au règne de Clotaire, fils de Chilpéiic, vers G21. Mais, avant de parler de ces lieutenants des rois francs qui sont la véritable souche des comtes dont nous devons retracer Ihis-
(1) « Merilo, itiquit, laie auriiin accipit, qui (Inminiim siuini ad mortem propria voliiniate dinliicil. >. — ILid.
(2) \ a; inihi qui lanqii:ini peregi iims ititrr csliancos rcinansi et non liabeo cje parenlibus, qui milii,,si veiicrit advcrsicis, po^sit ali(jiiid adjiivnre. » — Jli'd.
(iH) Ibid., lib. ii, cap. /p, "'/ /"" '"•
1() PUKLLMINAIRKS.
roiie, il coiivietit do .si{>naler l'actioii progressive
du christianisiiie.
La régénération ne s accomplissait que lentement et péniblement chez ces barbares qui, pendant quatre siècles, avaient repoussé avec tant d'opiniâtreté les inlluences de la civilisation romaine. Longtemps même après avoir requ l'Évangile, les Belges et les Fi'ancs confondus avec eux sobstinaient encore à mêler les superstitions germaniques aux dogmes et aux cérémonies du christianisme.
Un missionnaire du nom d'Eligius (saint Éloi), étant, vers l'an 6o4, descendu le premier des sources de TEscaut jusqu'à son embouchure, en semant sur sa route la parole divine, tenta de réformer ces graves abus. L'allocution pastorale qu'il adressa aux Belges offre un curieux exposé de la situation morale de nos pères en ce temps-là :
« Avant tout, dit-il, je vous adjure et conjure de ne plus observer les sacrilèges coutumes des païens. Gardez-vous de consulter ou même d'interroger, pour aucun motif de maladie ou autrement, les magiciens, devins, sorciers et enchanteurs. N'ayez aucun égard aux augures et aux diverses manières d'éternuer. N'allez point sur le bord des chemins pour tirer un indice du chant des oiseaux. Il n'est pas d'un chrétien de s'inquiéter à quel jour il sort de sa maison, à quel jour il y revient; car tous les jours sont loilvrage de Dieu. N'attendez pas pour
vous mettre à l'œuvre tel jour ou telle phase de la lune. Évitez aux calendes de janvier ces bouflonnerics criminelles, ces jeux profanes, ces mascarades, ces déguisements où l'on contrefait les vieilles femmes ou les jeunes cerfs. Abstenez-vous des orgies nocturnes et des étrennes superflues. Nul cluétien ne doit croire aux feux-follets et siéger parmi les chanteurs bouffons, toutes œuvres de Satan. Nul ne doit prendre part aux courses, dnuses, caroles et chansons diaboliques qui se pratiquent le jour de Saint-.Tean ou à d'autres solennités veis lepoquc des solstices. Que personne ne s'avise jamais d'invoquer le nom du diable, ou de Neptune, ou de Plutou, ou de Diane, ou de Minerve, et autres semblables inepties. On ne doit pas chômer le jeudi, hors la fête d'un saint, ni célébrer le mois de mai, ni passer aucun temps dans l'oisiveté, tel que le jour des chenilles et des souris; en un mot, on ne doit célébrer que le jour du Seigneur. Un chrétien ne va point faire des vœux, allumer des lampes aux débris des temples païens, aux pierres levées, aux fontaines, aux arbres, à l'entrée des carre fou )'s. Il ne suspend point d'gmulettes au cou de l'homme ou d'un animal quelconque, quand même il le verrait faire et pratiquer par un clerc, quand même on lui dirait que cest une œuvie sainte et salutaire; car .lésus n'a point mis un remède dans ces chosrs, mais le diable y a mis son poison. Ne faites poiiil de lustra-
tioiis; n essayez pas de coinniiiniqiier aux herbes lies veitiis ma}>i([ues, de faire passer vos ])estiaii\ flans un arbie cieiix ou dans une exeavation de terre : car vous sembleriez par là les consacrer au démon. Que la femme ne s'inf^ère pas de suspendre à son cou un moiceau dambre, de l'envelopper dans de la toile ou autrement, et de prononcer ensuite les noms sinistres de Minerve on de toute autre divinité j)aïcnne. Si la lune vient à se cacher, ne la rappelez point par des vociférations; car ce nestpas sans Tordre de Dieu (|ne cet astre s'obscurcit c\ des époques fixes. Ne c rai v" nez pas d entreprendre ([uelquc chose à la nouvelle lune. Dieu la faite pour marquer le temps et diminuer les ténèbres de la nuit, mais non pour empêcher le travail derhomnie ou abattre son intell i^ifence comme le disent des insensés qui pensfent qu'alors le démon est plus habile à s'emparer de nous. N'appelez pas Seijjneur le soleil ou la lune et ne jurez point par eux. Ne croyez ni au destin ni à la fortune, ni à fétoile fjénésiaque. Si quchpie infirmité vous assié(»e, ne recourez point aux enchanteurs, aux devins, aux sortilé.o^es; n'allez pas demander du secours aux fontaines, aux arbres, aux chemins qui se croisent. Eloignez de vous les jeux sataniques, les promenades et les chants des gentils. Ne rendez de culte qu'à Dieu et à ses saints. Oomblez les fontaines et coupez les arbres que le paganisme appelle sacrés. Ne souffrez pas qu'on
PREUMIiNAlKES. 19
pl.mte des simulacres de pieds dans les caireiburs; si vous en rencontrez, liviez-Ies au feu. Souvenezvous que votre salut n'est point dans les artifices humains, mais dans rinvocalion etlacioix du Sauveur (i). »
Outre les coutumes étranj^es rapportées dans cette safje allocution et dont quelques-unes subsistent encore, il y en avait beaucoup d autres qu'un concile tenu à Leptines , en 74^, s'efforça de déraciner.
Dans le courant du vii^ siècle, bien rju'elle neût pas encore pénétré chez toutes les peuplades qui couvraient le sol de la Beljjique, la relif»ion du Christ avait fait néanmoins de fyrands progrès. On vit alors s élever de toutes parts des éjolises et des monastères. L'un des hommes qui vers ce temps-là montrèrent le plus de zèle et obtinient le plus de succès en Belgique, fut saint Arnaud.
L'an 6 1 1 , Amand , qui se trouvait en pèlerinaf;e à Rome, reçut du pape Bonifiée IV l'ordre d'annoncer aux nations la parole de vie. Arrivé au pays des îServiens, il choisit, dans les possessions d'Adroald, duc franc de Douai, un lieu désert et marécageux, nommé Marchieunes (2), et y fonda une abbaye qui
(1) l-'ita S. Ellfili, nurlore S. Audoi'nn, lib. Il, cap. xv.
(2) •< Marcliianensem lociim m-nioribus et aqiiis liumidatitissime rejjlcitim, dcseriuuique seii remotum ab hoiuinibus.» — Ex. Hist. Minvldinensin ercleskf, apitd iJ. DE fit'iSE, cHit. dit Mi» de Fortia, vu, 47^.
20 PRÈLLMIN AIRES,
ne tarda pas à devenir célèbre. Quelque temps après, il érigea, non loin de Marchicnnes, le fameux monastère dEInon qui produisit taut d'hommes illustres et où les descendants de Gharlemajorne venaient plus tard s instruire dans la poésie et les belleslettres. La dédicace de 1 éj^lise dl"2! non, consacrée aux apôtres saint Pierre et saint Paul, se fit solennellement, en présence de plusieurs prélats conviés paile fondateur. C'étaient saint Réole, évêcjue de Reims; Mommolin, évêque de Tournai et deNoyon; Vindicien, évêque de Cambial et d'Arras; Bcrtin , Aldebert et Jean, tous les trois abbés. Il fonda aussi dans lenceinte d'un vieux camp romain à Gand et sur le montBlandin, un double monastère en f honneur de saint Pierre. Enfin, ce saint personna^qje édifia plusieurs autres églises et travailla jusqu'à sa mort à fœuvre apostolique qu'il avait entreprise ciiez les Belges.
Tandis que s'élevaient au pays des Nerviens ces premiers monuments du catholicisme, saint Onier s'efforçait d'extirper, clans le canton des Ménapiens et des Morins, les dernières racines du paganisme, de ranimer la foi <jui s'était presque éteinte lors de l'invasion franque. Omer avait été nommé évêque au pays de Térouane vers l'an 638. En ce même tejnps, il fit venir près de lui Bertin, Mommolin et Ebertrau, jiour les associer à ses travaux. Ils bâtirent d'abord aux environs de Térouane
PUÉLIMIlNAIKIîS. 21
une belle église en pierre et eu briques, consolidée à l'extérieur par des colonnes, ornée au dedans de lames d'or et de riclies mosaïques (i). Ils se fixèrent en compagnie de quelques moines auprès de cette église, et Mommolin lut élu abbé de la conmiunauté naissante. Mais le nombre des moines croissant de jour en jour, il fallut cbercber un emplacement convenable pour y établir une nouvelle colonie. Berlin, désigné par son abbé, choisit le lieu où se trouve aujourd'hui la ville de Saint-Omer. Cet endroit sappelait au vir siècle Villa-Silhiii , et faisait partie d'un grand domaine appartenant au seigneur Iranc Adroald. Ce dernier donna le domaine entier à Bertin et à ses compagnons, pour qu'ils y élevassent un monastère dédié à saint Pierre. Telle lut l'origine de cette illustre maison de Saint- Bertin, dont les premiers comtes de Flandre s'honoraient d'être les abbés et qui joue un si grand rôle dans toute notre histoire.
Nous avons cru devoir nous arrêter un peu sur ces événements, cpii, pour être fort pacifiques en euxmêmes, n'en ont pas moins une haute signification à la naissance des sociétés.
En effet, quand, après la conquête, il y eut des maîtres du sol, des possesseurs véritables d'un territoire
(i) Sec minus iiitciius oralorii paviuieiiia iniiliiculoris petrarum jiiiiciiira, qtia; pltiribus in locis aurea iiiHgunt lamina, du cnier adoinavit. — CaïUdaire lie Sl-Derlin publié par M. B. Gueraid, p. 17,
L>2 PRhlLliVlIiNAIRES.
jusqu'alors abaiifloiiné au premiei' occupant , ce ne fut pas tout encore; il fallait Jcs bras pour défricher les tbrèts, dessécher les njarécages, cultiver les nouveauxchamps. La religion chrétienne se. prêta merveilleusement à l'organisation de ces travaux. Dès le principe, elle avait révélé auconf[uérant le grand secret de l'association éclairée par la foi , basée sur la fraternité humaine. Ainsi on avait vu les premiers apôtres de l'Evangile, en Belgique, se bâtir, au milieu des peuples barbares qu'ils venaient convertir, une cellule et une petite chapelle de terre recouverte en chaume : autour de cette cellule et de cette chapelle on avait vu s'agglomérer de nombreux et fervents néophytes, et bientôt Ion s'était aperçu cjue les terres vagues et incultes des environs se transformaient, comme par enchantement, en campagnes fertiles, en plaines d'un riant aspect. La plupart des villes de notre pays n'ontpas d'autre origine que la réunion des premiers chrétiens sons l'égide d'une pauvre église. (Test là le premier symbole de nos sociétés modernes, le donjon et le belfroi ne viennent qu'après. Ainsi, les Belges indigènes et les Francs, désormais confondus avec eux , trouvèrent dans le christianisme une source nouvelle de bien-être physi<^|ue ainsi que les premiers germes d'organisation sociale.
Dans ces contrées où un instinct d'association s'était introduit depuis long- temps avec les peuples
rilliLlMl.\AlllES. 2-6
tl origine germanique, le christianisme n'eut point à opérer une révolution morale complète; il modifia seulement et épura ce qui n'était chez les Baihares quun besoin va(jue d'aggloniération et d'assistance mutuelle, très-compatible avec le dogme et la morale de 1 Evangile.
Les ghildes de la vieille Germanie, sociétés auxquelles une même communauté d'intérêts affiliait les liomnjcs de toutes les conditions, ne ])crdirent point cette énergie vitale que la féodalité, à sa naissance, devait bien amortir, mais qu'elle ne sut pas neutraliser. Déjà, au temps de Charleniagne, il était prescrit de réprimer les alliances des serfs flamands <[ui s'associaient pour s'émanciper (i); plus tard, ces mêmes serfs, devenus les bourgeois affranchis, feront tremblei* sur leur trône les ancêtres de Charles-Quint.
Gomme on vient de le voir, les éléments qui constituèrent le comté de Flandre ne furent pas improvisés au moment même où ce grand fief prit naissance. Ainsi que toutes les institutions politiques, celle-là fut préparée de longue main. Mais (|u'était-ce que ces forestiers héroïques, ces sortes de demi-dieux qui précèdent !es comtes et sur lesquels PU a débité tant de merveilles? Gertes , tout n'est j)as fabuleux dans leur histoire; il ny a point de tradition qui ne renferme un [)eu de vérité, il ny a
(l) V. Bat.uze, Cfifjiliilniiii r.ifuin Fiyiiii.nriDn, i, Iji.
•2'\ niÉMMINÂlRES.
point de niytliologie qui n';iit ses l'ondcinents et sa raison. A notre sens, les forestiers ont existé; non pas, sans doute, dans l'ordre héréditaire et avec la puissance que lem^ attribuent quelques-uns de nos vieux chroniqueurs ; mais ils ont vécu, ils ont administré, sinon le pays, du moins une portion du pays ; sinon comme chefs absolus, du moins comme délépués de la souveraine puissance.
Lors de la domination romaine et durant- celle des Francs, nos contrées belgiques n'ont pas en, il faut le reconnaître, une existence indépendante, une nationalité tout à fait spéciale. Ces rois de Cambrai et de Térouane n'eurent qu'une vie éphémère, précaire et subordonnée, comme l'événement l'a bien prouvé, au pouvoir suprême qui les fit disparaître sans peine. Du reste, ils lurent les vrais précurseurs et peut-être les ancêtres de ces chefs que Von a plus tard appelés forestiers.
Les Romains et , après eux, les Francs avaient, pour les provinces et les districts, leurs préfets, leui's gouverneurs [inissi); et, quand l'une de ces provinces se trouvait couverte de forêts , il arrivait que le principal soin du gouverneur consistait à garder et à administrer ces bois immenses dont l'entretien était si difficile et le revenu si considérable (i),
(i ) L'adiiiiiiistralion des forêts et les allribiilions des envoyés royaux qui en élaient chargés sont l'objet de plusieurs dispositions spéciales dans les capitnlaires des rois fr;mcs. V. Baluze, i, 333, 336, 339, •^4yi 374, 4'9) -"o, 6i7^
PKÉLllMlNAIllES. 25
Or, tel était, coiiinie nous l'avons tlit, tout le })ays que depuis l'on nomma la Flanche. Pourquoi chercher bien loin la sij'nilication de ce mot fortslicr , lors(jn'elle se présente tout d'abord et d'une manière si naturelle? (Jertaius {jouverneuis se sont appelés nuirquis , parce qu'ils gardaient les marches ou frontières; pourquoi d'autres ne se seraient-ils pas nommés forestiers , parce qu'ils {^ardaient un pays de Ibiêts?
xiinsi donc, les Lyderik de IJuc, les Estorède, les Burchard, les Ijyderik dllarlebeke, les Ingelram , qu'on aperçoit mêlés d'une manière assez confuse, du reste, aux événements politiques du septième et du huitième siècle , étaient les préposés des rois francs. 8 il est vrai qu'ils aient transmis à leurs enfants les charges dont ils étaient investis , ce ne fut, assurément, que sous le bon plaisir des rois et par tolérance plutôt que par dioit de propriété : c'étaient, en un mot, des bénéficiers et non des feuda ta ires.
vSelon quelques écrivains, Clotaire II aurait d'abord confié une certaine portion du territoire belgique, alois couvert de bois, a un gardien ou forestier nommé Lyderik. Celui-ci habitait le fort de Bue, situé sur l'emplacement actuel de la ville de Lille. Les motifs de cette primitive institution des forestiers sont rapportés d une façon toute romanesque dans les traditions llamandes, et l'on connaît
26 PRELIMlNAlllKS.
la lé;;enile si populaire de Lytlerik et Phinaert , lé^jendc qui napuère encore était mise en actiou sur nos places publiques, pour rappeler la fondation du comté de Flandre. Lyderik V avait épousé Rliotilde, fille du roi franc Dagobert. 11 mourut en 67 ^< et fut enterré à Aire.
Les chroniqueurs lui donnent deux fils : Antoine, <[ui aurait succédé à son père et serait mort au bout de tiois ans, et Burchard, lequel, d abord appelé préteur de Louvain, ne se nomma forestier qu'après la mort d'Antoine. Burchard épousa Helvide, steur de saint Wandregisile, dont les reliques reposaient à Gand. Ayant pris le parti de Pépin à rencontre de Thierri, roi des Francs, ce dernier lui retira le (gouvernement de ses forêts. Bientôt après, à la prière de Pépin, qui avait fait sa paix avec Thierri, Burchard fut rétabli dans la charfje de son père : on lui donna Harlebeke d'où il prit le titre de comte. Burchard eut pour fils Estorède , dont on dit bien peu de chose; et cet Estorède fut père de Lyderik II d Harlebeke, dont ou ne pailc guère davantage. Au temps d'Fstorède, il s'éleva des troubles à Gand au sujet des images Âea saints. Ce sont les premiers symptômes de schisme dans notre pays. Les uns maudissaient les images comme des instruments d idolâtrie; d'autres prétendaient, au contraire, que les figures et reliques des apôtres du christianisme , en Belgique, devaient
PRÉLIMLNAIUES 27
être précieusement conservées dans les éf^^lises pour rétlification des fidèles. Au milieu de ces querelles sano^lautes, Hildebert, abbé de Blandin , qui défendait courageusement les décrets pontificaux pour la conservation des ima^jes, fut massacré; on inscrivit son noiii parmi ceux des martyrs de la toi.
Estorède étant mort, son fils T^yderik bérita de la cbar{;e de forestier, il épousa Ilermeu(;arde, fille de (jérard de Roussillon, et fut établi, dit-on. par Cbarlemagne, préfet du rivage de Flandre où le monarque franc avait déporté, après ses conquêtes, une colonie nombreuse de Saxons. Ce littoial^ qu'on nomuiait depuis long-temps le littoral saxon (i), acquit au commencement du neuvième siècle une certaine importance, f j'emperein- y forma deux établissements maritimes, afin de pouvoir s'opposeraux agressions des Normands ou Danois (pii, dès Tannée Hio et sous la conduite de leur cbef Godefroid, avaient abordé en Frise avec deux cents vaisseaux et fait de grands ravages dans le pays. Cbarles vint en |)ersonne à Boulogne, où il avait rassemblé ses navires dans la crainte d'une agression des piiatcs du Nord. 11 restaura sm- la plage de Boulogue un pbare anciennement érigé pour guider les navigateurs dans leur route, et fit allumer toutes les nuits ua fanal au sommet de ce pbare. De Boulogne,
(i) I iiliis saxonicui
28 PRÉLIMINAIKES.
reiiipereiir se rendit siii' les bords de TEscaut, dans le lieu appelé Gand, et inspecta les navires qu on y construisait pour sa Hotte (i); ce qui fit penser que Gand était jadis plus près de la nier (|u'il ne l'est aujourd'hui. Pendant son séjour à Gand, Gharlemagne, non moins soucieux de pourvoir aux affaires de religion ({u aux choses temporelles, donna pour abbé au monastère de Saint-Pierre de Blandin son propre secrétaire et historiographe, le fameux Eginhard.
Ces choses se passaient sous Ingelrani fils de I^yderik dHarlebeke qui était mort vers 808. Ce fut aussi à l'époque d'iugelram que Ton vit pour la jiremière fois descendre sur les côtes belgiques ces pirates normands dont nous avons parlé. Treize vaisseaux à lanies et voiles les avaient amenés soit de leur pays natal, soit des rivages de la Grande- Bretagne, que ces barbares avaient euvahie depuis plus de trente ans déjà, et où ils se trouvaient en lutte perpétuelle avec les populations iiuligèues.
[iCS Noi iuautls (Client oiigiuaires des pays (jui forment aujourd'hui le Danemark, la Suède et la Norvège. La rudesse du climat, la privation de toutes choses et spécialement la surabondance de population les forçaient à quitter ces tristes con-
(1) Éginhard. Éd. Teulet, i, 297.
PJiÉLIMLNAIRES. 1>0
trces (i). De cinq ans en ciiuj ans, tout le bande la jeunesse éinifi;rait, sous la conduite d'un chef", vers des climats plus doux; comme, aux al)ords de liiiver, ces bandes d'oiseaux sauvages que nous voyons se diriger des régions septentrionales au midi de l'Europe. D'ordinaire, les Normands s'abattaient à remboucliure des fleuves, en remontaient le cours à l'aventure et, faisant des excursions dans les terres, ils pillaient et brûlaient les villes, les villages, et surtout les églises et les monastères. La terreur était grandeàl'approcliedecesfarouehes envahisseurs. On regardait leur arrivée comme un châtiment de Dieu et long-temps il y eut dans les litanies un verset ainsi conçu : * De la iiueur des Normands délivre/- " nous. Seigneur (2) ! ■
Les populations, liviées à elles-mêmes, se défendaient de leur mieux, cherchant surtout à protéger les objets de leur culte contre la profanation des païens. Elles conservaient en grande vénération les corps de leurs premiers apôtres; et au milieu de leur détresse, elles croyaient n'avoir pas tout perdu lorsqu'elles les pouvaient sauver. C'était pour elles coinuie un palladium sacré, dont l'enlèvement devait amener un giand malheur. De leur côté les barbares r cherchaient les reli<jues avec
(t) Odo Cl.l.MAC, (ip. SirijK. fl., VI, 3l8. — DUOO UK s. Ol INTINO )U' more iliiv. SiMinimn , lili. i. — (1: ii.i.. (Ji MKiir. 1, can. i\ n ;1. J>"; A fdiOÈC NiMiliniiiiKioriiiii liliPia mis. Domine !
30 PRKLIMINAIRKS.
une sauvaf^e avidité, inoins sans doute pour le plaisir de les profaner que pour eelui de voler l'or, l'arfient et les pieiies précieuses dont les châsses étaient presque toujours enrichies.
Les Normands tentèrent en 8)2 une seconde invasion, qni ne paraît pas avoir été bien désastreuse; mais ils revinrent en 85 1, et cette fois (jnantité d églises et de monastères furent saccaj^és en Belgique, entre autres la riche abbaye de vSaint-Bavon à Gand (i). Les moines eurent à peine le temps de sauver leurs relicjncs quils transportèrent dans le pays de Laon, au couvent de Saint-Vincent.
Le samedi delà Pentecôte en Tannée 86o, les pirates du Nord, partis de Nieuport, vinrent à labbaye de Sithiu , en pillèrent les licliesses, tuèrent quelques moines et se retiièrent.
Les Normands ravagèrent la contrée pendant plusieurs années, portant le fer et le feu tantôt sur un point, tantôt sur un autre. Les peuples flamands souffrirent bien durant cette longue invasion. Ils n avaient plus le courage de repousser leurs agresseurs, tant ils étaient terrifiés. Ce n'était encore là pourtant que le prélude des maux que les Normands devaient leur faire endurer.
Mais les malheurs de la dévastation portaient sui'tout sur les gens d'église. Ceux à qui les barbares
(i) C'A; 0(1. Soinidunuruni, np. Perl/, 1,533.
ITxÉLÏMIiNAlRKS. ni
nVivaient p;is crevé les yeux ne redoiivaient plus, à la place de leurs belles t^^liscs, de leui-s riches abbayes, que de tristes décombres, des i uines fumantes! Pour remédier à taut de maux, le roi Charles -le-Chauve convoi [ua plusieurs assemblées de grands et d'évêques dont l'une fut tenne, en 853, au cbâteau de Scnlis. Là, il nomma des commissaires pour aller constater partout les dommaj'cs. IjCs délégués (pi il envoya dans le pays gouverné par Ingelram furent Adelard, abbé de Sithiu ou Saint-Bertin, et Immon^ évêquedc Noyon, massacré lui-même un peu plus tard avec ses diacres snr le seuil de sa cathédrale par les païens.
En rappelant les faits principaux de Ihistoire des forestiers, nous avons écarté les accessoires merveilleux dont l'imagination de nos pères s'est plu à l'entourer; mais, il faut le dire, de tous ces personnages qui apparaissent d'une manière si confuse dans la nuit des temps, il n'y a qu'Ingelram qui soit signalé d'une façon autbentiquement historique. 11 est nommé dans deux capitnlaires de Gharles-le- Chauve, des années 844 et 853, comme envoyé royal (niissiis) aux pays de Noyon, Vermandois, Artois, Cour(raisis(i).
(i) Avanl Ingelram cl tii Sa'ri on trouve iic;iiimoiiis un comte Béranger cité dans un capitnljiro de L(jiiis-!e-Débonn;iiie fomme [jouveineur ponr les «■vécliés de Noyon, d'Amiens, de Térouane cl C:iniliiai,r|iu correspondent à peu près aux districts soumis à la ilnniiiimiuu d'Iujjelr.im.
L2 PRÉLTMINAIRES.
D un côté, Fi 111 portail ce nn'avniciit acquise ces provinces du nord; de rautre, la nécessite de s'opposer aux eiivahissenients successifs et réitérés des Normands, ne pouvaient !iian(|uer de faire naître peu à peu en Belgique une \éritable orjjanisation politique. Il fallait toutefois dauties circonstances encore pour londeu' et consolider cette dynastie des comtes de Flandre, qui commence aux rois chevelus de la race de Mérovée pour se perdre, sept cents ans plus tard, dans rimmense monarchie de Charles- Quint.
nALIHllN-IîH.\S-OF.-FER. — BAI fU IN-I.E-fJI \l VK
Bailduin-Bras-(lo -F'.-r. — il «'pinisc îccrètcmciit Jiulilli, fille de C hnrlos-lr- Chauve. — Culère de ce dernier. — Le pape lui écrit pour le fléchir. — Ratification du mariage. — Origine du comté de Flandre. — Invasions des Normands.
— Eavages qu'ils causèrent dans la Belgique. — Mort de Bauduin-Bras-de-Fer.
— Son fils, Bauduin-le-Chauve, lui succède. — Nouvelles courses des barbares.
— Régnier- au-Long-Col , comte de Mons. — Il est fait prisonnier par RoUon chef des Normands. — Héroïsme de sa femme Aldrade. — Siège de l'abbaj'e de Saint-Bertin. — Evénements politiques en France. — Haines entre la famille du marquis flamand et celle des comtes de Vermandois. — Bauduin convoite Vabbaye de Saint-Bertin. — Il fait assassiner Foulques, archevêque de Reims, par un sicaire nommé Winemar. — Excommunication et maladie horrible de Winemar. — Mort de Bauduin,
L'empire de Charleitiagne ne tarda point à se démembrer sous les faibles successeurs de ce grand prince. De là des actes de partage où l'on trouve désignt's officiellement pour la premif're fois, depuis les anciennes cirronscriptions
3/t HISTOmU
ôpiscopales, les noms des cantons dont se composait la seconde Belgique. 11 y en avait treize : la Hasbaie , le Brabant, la Flandre, le pays des Ménapiens, le Mélantois, le Hainaut, TOstrevant, l'Artois, le pays de Térouane, le Boulonais , Quentovic , leCambrésis, le Vermandnis (1). Ces provinces formaient une portion intégrante du royaume attribué par Louis-le-Débonnaire à son fils Louis dit le Germanique.
Il serait fort difficile d'établir exactement les délimitations géographiques de tous ces districts : elles ont souvent varié selon la bonne ou mauvaise fortune des occupants, et selon d'autres causes qu'il n'est plus possible de bien apprécier aujourd'hui. Quant à la Flandre, dont le nom est resté comme appellation générique d'une bonne partie de ces provinces, elle ne comprenait primitivement que la ville de Bruges et le teri'itoire environnant jusqu'à la mer. Ce petit coin de terre devint le foyer d'une principauté à laquelle il donna son nom, comme l'Ile-de-France laissa le sien au vaste royaume des descendants de Hugues Capet.
Ingelram, envoyé royal de Charles -le-Chauve dans les contrées septentrionales de la Gaule ('2), eut un fils appelé Bauduin (BakhvinI, mot qui en tudesque offre à peu près le même sens que l'épithète latine andax. C'est pour cette raison qu'on a souvent attribué à Ingelram un fils nommé Au- (hce)\ Audacre ou Audoacre, en prétendant que Bauduin n'a-
( I ) Asliaiiia, Bia^lteiito, Fraiuleres, Menjiiscon,MetIeneiiti, Aiiiau, Aiisterbaii, AcUritiisis, Terwanensis, Bo!ensis, Queniovico, Camalecensi.s, Virdonianensis. — Prœcept. Lud. PU, tic divisioiie refjni su! intrr filios ; apud Chcsnium, script, franc., li, 327.
(■2) V. les Préliiniii/iircs, p. ."îî.
DKS COMrKS DE FLAiNDllK. .'5')
vait été que son petit-fils ; on ne remarquait point l'identité qui existe entre ces deux dénominations.
Au dire des chroniques, Bauduin fut un valeureux guerrier (1). Les peuples de son temps, habitués qu'ils étaient à formuler énergiquement leurs impressions, lui appliquèrent le sol)riquet d'homme de fer [lerreiis), travesti plus tard en celui de Bras-de-F&r. Une ancienne tradition donne uïie origine fabuleuse au surnom de Bauduin. Elle dit que, ce chef traversant un jour le fleuve de l'Escaut, le diable surgit de l'eau, lui apparut et l'assaillit pour l'entraîner avec lui dans les flots; mais Bauduin, saisissant son épée, lui fit lâcher prise et reçut pour cet exploit le nom glorieux d'homme de fer (2).
Les fréquents rapports de Bauduin avec le roi des Francs l'appelaient souvent auprès de ce dernier. Ainsi, quand les barbares lui laissaient un peu de repos, il allait séjourner dans les domaines du monarque les plus rapprochés de la Belgique , tels que Compiègne , Senlis , Verberie, où existaient des maisons royales. Il y vit une jeune fille de Charles-le Chauve, nommée Judith, et conçut l'ambitieux projet de l'épouser. Son espoir ne tarda guère à être déçu; car un jour le vieux roi des Anglais, Aethelwulf, passant par les Gaules au retour de Rome, remarqua Judith à la cour de son père, la demanda pour épouse et l'obtint, bien qu'elle sortît à peine d'enfance. La cérémonie nuptiale
(i) Baklewiinis.... nionaichiain Flaiulriariini gloriosc pollcliat. Vir ciijuiî iii{;ciiio et niilltia iiil in viris clarissiniis gloriosiiis nnqiiam liabuit Flaiidiia ; ciii ex nrcasione foilissimi animi cop,nonien accessit Ff.RREI : milite enim nmlto et iiiililia de hoslibiis triuniphare non parum erat streiiuiis, — Ex anonymo srribrnti antc sœculi xi médium, apud Al ta SS. ficlrjii, vi, 4o3.
(7.) V. rhrnn. rir Fl„„fl>;> : Mss. dr In mid. du Uni, n"« loigC) et 83Sn.
36 IlISÏOlllK
fut faite au palais de Verberie, par Hincmar, archevêque de Reims ; après quoi Aethelwulf emmena sa femme dans la Grande-Bretagne. Bauduin ne pouvait rien contre un semblable concurrent : il se résigna.
Aetbelwulf ne vécut pas long-temps avec sa jeune épouse. Quand il fut mort (li, Judith ne devint pas plus libre ; car Aedelbald, fils d'Aethehvulf, prit en même temps possession et de l'héritage de son père et de la veuve qu'il laissait. Mais il mourut deux ans et demi après être monté sur le trône. Des historiens prétendent même, les uns, que le premier mariage, les autres, que le second ne fat jamais consommé. Quoiqu'il en soit, Judith, dégagée désormais de tous liens , vendit ses biens et possessions d'outre-mer et s'empressa de revenir en Gaule, où son père lui assigna la villa de Senlis pour résidence. Bauduin sentit se réveiller sonamour ou plutôt ses projets ambitieux, lorsqu'il sut Judith si près de lui. Il la vit souvent; et, favorisé parle frère aîné de la princesse , Louis , qui depuis fut roi des Francs sous le nom de Louis-le-Bègue , il l'épousa secrètement, puis se réfugia en toute hâte avec elle sur les terres de Lorraine afin d'éviter la colère du roi.
Charles-le-Chauve, en effet, se montra grandement courroucé. S'il n'avait pas eu en ce moment à lutter contre les Normands qui ravageaient les bords de la Seine et de la Marne, il eût sans doute attaqué Bauduin à main armée; il se contenta d'invoquer contre lui les foudres de l'Eglise, alors si puissantes et si terribles. Ajorès avoir assemblé un concile d'évêques à Soissons, il fit lancer l'excommunication contrelefils d'Ingelram , en vertu du précepte de Grégoire P'",
(r) Il moiii-ni ;i la fin de l'.tli 8> ou .In ciiUliii ■iirerHem de S.'îK.
DliS COMTES l)K FLWUJIE. 37
qui frappait d'anathème le ravisseur d'une femme veuve et tous les complices du rapt |1). Ensuite il notifia l'excommunication à Lothaire, qui avait donné asile aux époux iligitifs et se trouvait par là sous le coup des malédictions formulées par le décret pontifical et le synode de Soissons. La position de Bauduin devenait périlleuse. Prévoyant que les appuis terrestres allaient bientôt manquer de toutes parts à l'homme frappé par le doigt de Dieu, il prit le parti de se rendre à Rome avec sa femme Judith et de se jeter aux pieds du pape Nicolas. C'était un pontife plein de sagesse et de prudence ; il accueillit les deux pénitents. Bauduin lui représenta qu'il n'avait pas enlevé de force la fille du roi des Francs , qu'il ne l 'avait pas séduite par caresses ou trompée par mensonges; mais qu'elle s'était domiée à lui de son propre gré, sans même que son frère Louis y mît obstacle II conjura le pape en pleurant de lui pardonner ses péchés, puis de vouloir bien apaiser la colère du monarque et ramener ainsi la paix et l'union, choses si nécessaires au moment où les païens faisaient de continuelles irruptions sur le littoral des Gaules. Le pape, ému de compassion, écrivit à Charlesle-Chauve cette lettre tout à la fois sévère et touchante :
'• Nicolas, évèque, serviteur des serviteurs de Dieu, à Charles, roi glorieux et grand. — La sainte Église rachetée par le sang précieux et bienheureux de J -C. et établie par la parole sacrée du Seigneur sur la pierre fondamentale de la vraie foi, ouvre les entrailles de sa miséricorde, non seulement à tous les pécheurs qu'elle a régénérés par l'eau et l'esprit, mais aussi à ceux mêmes que la fontaine baptismale
(i) « Si quis v'uliidin tuialiis fiieril iii uxoreiii , ipse et coiiseiuieaies ci anaihema sint. » — V. Culvenci: sclwl. ad Flodoardum , p. 93.
3S 11ISTOI1U-;
n'a point encore puritiés. Tendre mère, elle se réjouit de réchauiî'er tous ses enfants sur son sein bienfaisant.
» Dès son origine, elle appela dans ses bras maternels tous ceux qui se reconnaissaient ensevelis dans le péché : elle a offert à tous les pécheurs repentants qui viennent à elle le secours de la grâce et l'absolution de leurs fautes. >- Et cette sainte Église romaine, dont nous sommes, par la grâce de Dieu, l'humble desservant, ayant, par un privilège spécial venu d'en haut, la prééminence sur les autres éghses de l'univers, il arrive que de tous les points delà terre une multitude d'âmes pécheresses vient chaque jour, avec un cœur contrit et accablé de douleur, implorer grâce et miséricorde. Remplie d'un amour sans bornes et pénétrée d'une immense compassion , cette bonne mère accorde et prodigue des secours équitables à tous les cœurs droits et fidèles.
•' C'est ainsi que Bauduin, votre vassal, cherche aujourd'hui un refuge au tombeau des bienheureux apôtres Pierre et Paul. 11 confesse avoir encouru votre juste indignation en épousant malgré vous votre fille Judith, qui, du reste, le préférait à tout autre et acceptait volontiers sa main.
" Ce même Bauduin a prié et supplié notre dignité apostolique d'intervenir pour le faire rentrer en grâce auprès de votre Grandeur. Vivement touché de ses supplications, et ému de pitié pour lui, nous conjurons votre royale Excellence, du haut de ce siège apostolique, en présence de Rhodoalde et de Jean, nos légats bien-aimés, évêques très saints et très vénérables , ])our l'amour de J.-C notre Seigneur et de ses bienheureux apôtres Pierre et Paul , auxquels Bauduin a plus de con.fiance que dans les rois de la terre , au nom même de l'amour que vous nous portez, nous voua
DJiS COUTES DE FL\S\n\E. 39
adjurons de rendre vos bonnes grâces audit Bauduiii, afin (jue désormais, fort de la bénignité de votre AUesse, il puisse vivre en siîreté au nombre de vos féaux sujets.
» Et certes, lorsque nous implorons cette faveur de votre Subli.D.té, ce n'est pas seulement en vertu de la tendresse (|ui nous oblige de porter secours à cjuiconque, souillé de la contagion du péché, réclame humblen)ent et dévotement l'assistance de ce siège apostolique. Nous avons encore un autre motif pour agir ainsi : nous craignons que Bauduin, restant sous le poids de votre colère et de votre indignation, ne fasse alliance avec les Normands, ennemis de Dieu et rie la sainte Eglise ; et qu'ainsi il ne devienne une occasion de péril et de scandale pour le peuple? de Dieu que vous devez régir, gouverner et tenir sain et sauf par la prudence de vos conseils et la sollicitude de votre esprit. Si cela pouvait advenir, ce qu'à Dieu ne plaise, il en résulterait un grand dommage pour les fidèles et un danger véritable pour votre salut.
" Que la main du souverain maitre\ous protège et daigne vous préserver à jamais de toute adversité ! Donné le ix® des kalendes de décembre, inuiction xi (863) » (1).
Le pape écrivit en même temps à la reine Hermentrude, femme de Charles-le-Chauve. Il lui dit que Bauduin, qui avait enlevé sa très chère fille au mépris des luis divines, était venu se prosterner suppliant et pleurant sur le seuil du sanctuaire des apôtres Pierre et Paul, et qu'alors lui, pontife, s'était rappelé ce que disait le Seigneur : J'ai voulu la grâce d non le sacrifice ('2). 11 terminait en suppliant
(i) V. Miholiii jKipœ cjùsl, iij.. l'uKiiui-i , \\\, .187, 388, 3fli, Jyy, t\oS, 4 16, 65...
(î) Il IVl>scricortli;im \olui et non sacriticiuiii, "
/i() IIISTOIUE
Henneiitiude d'intercéder pour Bauduin auprès du roi son époux. Les deux légats mentionnés dans la lettre du pape, savoir, Rhodoalde, évêque de Porto, et Jean, évêque de Ficode (li, que Nicolas avait chargés de la négociation, se rendirent porteurs des brefs pontiticaux à Soissons où Charles tenait sa cour, et tirent tous leurs efforts pour fléchir la colère du monarque ; mais il ne se laissa point attendrir par ces pieuses démarches.
L'année suivante, le pape le conjura de nouveau, au nom des saints apôtres Pierre et Paul, de ne point rester inexorable. Il lui faisait piessentir qu'une trop longue opiniâtreté pourrait ulcérer le cœur de Bauduin , et pousser ce guerrier à s'unir aux pa'iens du Nord. En mêiTie temps il ordonna à l'archevêque de Reims, Hincmar , et aux évoques du synode qui avaient excommunié Bauduin, de joindre leurs prières aux siennes, afin d'apaiser le roi. Charles céda enfin à de telles instances. La crainte que le fils d'Ingelram ne fît alliance avec les Normands fut le motif déterminant de la conduite de Charles ; et sans cette raison de haute politique il n'aurait peut-être jamais pardonné à un de ses lieutenants l'audace d'avoir séduit et épousé sa propre fille, la veuve de deux rois, l'arrière-petitefille de Charlemagne !
La paix conclue avec Bauduin, et les censures ecclésiastiques révoquées, l'évêquede Noyon ratifia solennellement le mariage à Auxerre devant les plus illustres personnages d'entre les Francs; le roi, toutefois, n'y voulut point paraître l2i.
(i) AiiJDurdliiii Ccrvia, dans la Romayiic
(2) Uowiimis Dostcr rex, filius vester, liiiic tlospuiis:itioiii et conjiiiiciioiii
DliS COMTES DK ILWiJlli;. Al
Après cette cérémonie, Bauduin fut nommé par Cliarlesle-Chauve, non pas comte de Flandre, mais simplement comte du royaume, et reçut de lui en bénéfice dotal toute la région comprise entre l'Escaut, la Somme et l'Océan, c'est-à-dire la seconde Belgique , telle qu'elle avait été divisée dans le précepte de Louis-le-Débonnaire de 835, avec charge de la défendre contre les Danois et les autres barbares du Nord dont les invasions devenaient de plus en plus fréquentes (1). Bauduin, en conséquence, prêta serment de fidélité entre les mains du roi, et prit le nom de marquis des Flamands, titre que ses successeurs abandonnèrent plus tard pour prendre celui de comtes de Flandre. L'origine du comté de Frise ou de Hollande remonte à la même époque; car en même temps qu'il préposait le fils d'Ingelram à la garde des marches belgiques, Charles-le-Chauve instituait pour la défense du pays des Bataves un autre comte appelé Gérulfe.
Ces événements se passaient en 863. La ville de Bruges fut dès lors le séjour habituel de Bauduin i2). C'était, comme nous l'avons dit, la capitale du petit canton connu depuis le sixième siècle sous le nom de Flandre. Le marquis la fortifia de murailles en pierres, et y fit bâtir une basilique destinée à recevoir le corps de saint Donat, l'un des plus illustres métropolitains de Reims. Cette précieuse relique lui
inleresse non voluil : scil luissis piiblica- rei niiiiisiris, sicut voliis piomisii, secunckim loges s.Tciili cos iixoiia conjunctione ad iiivlcem copiilaii perniisit; et honores Balchiino pro vcsira solumniotlo pelitionc doua vit. — Lettre d'Hiictnar, arclicvêrjue tir Jieims, au pape; ap. Boiifjiiet, vu, -91, à la note.
(1) Clirnn. Sniicli IhiviiiiLs ad aim. 867. — Chion. Silh. Sancti Bertiiii, ap. Bnuipiel, vil, 2()8.
(2j Cliion. Sancti llavuiiia, ad ami. S67,
la IIISIOIKK
avait été donnée en 8.t2 par Ebon il), le vingt-troisième successeur du bienheureux , et reposait depuis lors en la ville de Tourhout. L'église de Saint-Donat de Bruges peut être regardée comme le premier monument de la nationalité flamande.
Nous avons dit que, vers l'époque oùBauduin futchai'gé du gouvernement des pays compris entre l'Escaut, la Somme et l'Océan, les déprédations des Normands s'y renouvelaient sans cesse. En 876, ces pirates, sous la conduite du fils de leur roi Bigier et d'un autre chef fameux nomjné Hasting , se répandirent le long des rives de la Scarpe et de l'Escaut. A leur approche, on transporta dans l'église de Sainte- Marie de Douai , pour les soustraire à la profanation , les corps de saint Amé de Merville , de sainte Rictrude et de saint Mauront de l'abbaye de Marchiennes, de saint Audebert, de sainte Reine et de sainte Rainfrède de l'abbaye de Denain, enfin c^lui de saint Amand de l'abbaye d'EInon, et quantité d'autres reliques. Le- corps de saint Amand, l'un des premiers et des plus célèbres apôtres de la Belgique , était l'objet d'une profonde vénératioq ; les peuples attachaient un grand prix à le conserver, surtout depuis que l'abbé Lanthaire en avait fait la levée en l'année 810, c'est-à-dire cent-cinquante ans après l'inhumation du saint. Le corps avait été trouvé intact ; on coupa les cheveux et les ongles, qui avaient beaucoup grandi, puis on arracha les dents et il sortit, dit- on, de la bouche du sang (|ue l'on conserva dans l'église en mémoire de ce miiacle. Ensuite le corps était resté pendant trente-deux jours exposé aux regards de tous les fidèles |2).
(i) \. ]si Lettre d'Eboii à Baiul'iin; dans AMIrœiis , O/ieia diiiltiin., i, 7:1. (2) V. Sigeberti Gemblaccnsis i'Iiron,
DKS COMTES UK FI- VNDKK. U
Baiuluii), s'il {'aut en croire la tradition, repouss^a couraacusenient les irruptions sans cesse renaissantes des homnjes du Nord, et tâcha d'en prévenir le retour en fortifiant plusieurs lieux, entie autres cette ville de Bruges où avait été faite, pour ainsi dire, la consécration de son nouvel empire.
Les Normands ou Danois rencontrèrent également, au nord des Gaules, un redoutable adversaire en Regnier-au- Long-Col, comte de Mons ou de Hainaut. Régnier était investi dans cette partie du royaume de Lorraine d'un pouvoir semblable à celui qu'exerçait Baudiiin sur les pays voisins. Lorsqu'il eut à craindre leur arrivée, il fit alliance avec Francon, évoque de Liège. Les Normands prirent d'abord position au château de Condé sur l'Escaut. Régnier et Francon suivis de leurs hommes d'armes et vassaux, et accompagnés de l'abbé de Saint-Amand, ([ui se joignit à eux avec tous ses gens, se jetèrent intrépidement sur Condé. Après trois combats successifs où il y eut beaucoup de sang répandu, ils demeurèrent vainqueurs, Régnier, dit-on, fit prisonnier Godefrid, chef des Danois; et celui-ci ayant dans la suite consenti à se faire baptiser, Régnier le renvoya libre sans rançon. Tout le butin enlevé aux barbares fut disti'ibué aux hommes d'armes, aux pauvi'es gens des campagnes dépouillés par l'invasion. Les ecclésiastiques lurent admis au partage, à charge de prier pour les chrétiens tués dans la guerre ; Régnier, ajoute la chronique, ne garda l'ien pour lui (1).
Bauduin moLirut en 879 à l'abbaye de Saint-Beitin, où
(i) Hisloiia lUsliiiitiunis ca laite lUjiinnifits's ; cij>. ./. Je (i/n'.sf , ((/• t'ottiii. IX, j(ji .
'l'i HISTOIIIK
il voulut passer les derniers jours de sa vie sous la robe monacale. Son corps fut inhumé dans l'église du monastère, après qu'on en eut détaché le cœur et les entrailles qu'obtint l'abbaye de Saint-Pierre de Gand (1).
De la fille de Char'es-le-Chauve il avait eu deux fils, dont l'aîné, Baudoin, lui succéda dans son marquisat; et le second, Raoul, reçut en bénéfice ]e comté de Cambrai. Ici l'hérédité apparaît pour la première fois dans l'histoire de Flandre comme principe dominant. Ce principe venait d'ailleurs d'être consacré par un capitulaire de Charles -le- Chauve, de l'année 877, clans lequel il est dit, entre autres choses, que si un comte laisse un jeune fils, ce fils, avec l'aide de ses ministres et de l'évêque du diocèse où il se trouve , doit pourvoir à l'administration du comté jusqu'à ce que la mort du titulaire soit connue de l'empereur , et qu'il ait pu investir le fils de la charge et des prérogatives du père (21: C'est probablement ce qui eut lieu à l'égard de Bauduin P', pour la transmission du marquisat en faveur de son fils aîné. Toutefois cette transmission ne fut pas complète, puisque le Cambrésis devint, comme nous l'avons vu , l'apanage du second fils de Bauduin , et que le Vermandois fut donné en bénéfice à un comte nommé
(i) " Balcliiinus, priimis Flaiiilriariiiii ((iiiies, solvil dcbilnin nioitis [lost- (juatii sul) |liaLitu nionarhi aliqiiaiiiliu in cœnoliio Sancti Berlini vixissel. Kjiis carnea moles in eodcni cœnobio terrne mantlalur; cor vero el iniestina in lilandinio Sancti Pétri, in Gauda, uionasteiio sinit. ■> — Cluirt. Silliiense Fol<iuinr ; cd. B. Guérard, ii~.
[i) "Si autem filium parvulum liabuerit (coines) , isdcm filius ejus ciini niinlsleiialibus ipsius comitaliis, et cum episropo iii cujiis parocbia consislit, eumdeni comilalum pi;evldeat donec obitns piafali comitis ad nolitiam nostram perveniat et ipse fdiiis rjiis per noslram concessionem de illius honoribus honorelur. » — Baluze, ii, 270.
DKS COMTES DE FI. ANDIIK. ^:)
"j'hiorri. Nous aurons souvent eue )re ù signaler de ces démembrements qui prouvent le peu de fixité des institutions féodales à leur origine.
La première année du règne de Bauduin, qu'on nomma le Chauve , non qu'il fût chauve en effet , mais en souvenance de son aïeul maternel l'empereur Charles (1), fut signalée par une invasion nouvelle des Normands , plus terrible encore que les précédentes. Ils remontèrent les embouchures de l'Escaut; et, après avoir passé à Gand l'hiver de 880, ils se répandirent le long des rives de ce fleuve, ravageant tout sur leur passage ("2). Bauduin atteignit un corps de ces pirates à travers la forêt de Mormal, portion de l'ancienne forêt Charbonnière , et leur tua beaucoup de monde. Mais une telle défaite, loin de les chasser du pays, ne fit que les rendre plus furieux. Ils établirent un camp à Courtrai sur les bords de la Lys , s'y fortifièrent , et de là se jetèrent tantôt dans le Brabant et le Hainaut, tantôt dans le pays desMénapiens, qu'ils saccagèrent cruellement. Tous les monastères situés aux environs de l'Escaut et de la ville de Tournai furent ruinés (3). Au mois de mars ils brûlèrent Saint-Omer , au mois de juillet Té.ouane , et peu après les abbayes de Samt-Riquier et de Saint-Valery sur la Somme. La plupart des villes de la Belgique subirent en ce temps-là les fureurs des Normands, sans que Bauduin pût rien faire pour chasser des hôtes si importuns.
Après cette expédition dans l'intéiieur du pays, les
(i) " Kaldiiiniis... se Calvimi coji;noiiiiii.iri l'iril, non (|iioil OdlviiF nclii fueril, seil ui noinen avi susritaiis, sui ip^ills nomeii ne f|CMciis iMiliilii^iiciii c\;ill;iiri . " — i'Iiion. Sfincli lictt n\ njt. Bnurjiii't, i\, -d.
(a) Miracnla smicti /lai'iinh. (ip. .liUi SS . Hi'lqii, II, (iHi.
(3) Ihi.l.
/i(i HisroiJiK
Normands revinrent à Gand, réparèrent leurs vaisseaux et se dirigèrent, moitié par terre, moitié par mer, vers les bouches de la Meuse , d'où ils remontèrent le fleuve. Ils allèrent ensuite brûler le palais impérial d'Aix-la-Cliapelle et pénétrèrent jusqu'à Tièves et Cologne (l).
L'année suivante une autre bande tomba sur Cambrai, qu'elle désola par l'incendie et le carnage; pilla l'église de Saint-Géri , y mit le feu , puis se retira chargée d'un immense butin. Quelques mois après, les mêmes pirates reparurent dans le pays et entrèrent à Arras vers l'époque de la fête de saint Pierre. Cette ville ne fut pas plus épargnée que Cambrai (2i.
Incapable de lutter efficacement contre un semblable fléau , Bauduin-le-Chauve chercha du moins à rendre le siège de son marquisat inaccessil)le aux barbares. A cet eff"et, il rit transporter d'Aldenbourg, qui n'était plus qu'un monceau de ruines, une grande quantité de matériaux avec lesquels il consolida le château de Bruges bâti par son père.
Cependant les hordes normandes s'obstinaient à rester dans le pays, où naguère, sous Bauduin-Bras-de-Fer, elles n'avaient fait que des séjours momentanés. Les chroniques du temps sont remplies du récit lamentable de toutes les pi'ofanations qu'elles commettaient. A peine les autres événements y trouvent- ils place, tant cette grande calamité absorbait les souvenirs universels. En l'an 885, qui fut celui du siège de Paris par les Normands , on retrouve ces derniers se fortifiant à Condé pour y passer l'hiver. Portant leurs déprédations au delà de l'Escaut jusqu'à la Scarpe,
(l) Miiaciila sniicti BavoniSf ap. AcVt SS. Ihlijii, II, 6i(j.
fî) Cliion. de Cronhroi et d'Àrras, p/ir Biildriic ; édil . Le Giny. p. 89.
t>KS COMTES DE FLANDUE. hl
il>. allaient , dit un vieil historien (1), détruisant par la flamme et le fer églises , monastères , cités et villages , massacrant tout le peuple chrétien. Chacun tnjmblait à leur nom depuis l'Escaut jusqu'à la Somme. On vit alors s'enfuir les moines , les chanoines et les religieuses avec les reliques des saints , que suivait toute la population épouvantée. Quelquefois les prêtres eux-mêmes endossaient l'armure. Gosselin, vaillant abbé du monastère de Saint- Amand et de plusieurs autres églises, prit un jour la résolution d'attaquer les Normands. Il envoya des iriessagers aux alliés qu'il avait de l'autre côté de l'Escaut. Les deux troupes se concertèrent pour marcher vers le fleuve à jour fixe et aborder l'ennemi par deux voies opposées. Le succès ne répondit pas à leurs vœux; car les soldats, frappés de terreur, se sauvèrent à la vue de l'ennemi (2).
Quand le printemps fut venu , les Normands abandonnèrent le château de Condé. Ils envahirent les lieux voisins de la mer et forcèrent les indigènes à fuir le pays. Au mois de novembre, ils changent encore une fois de résidence et se retranchent de nouveau à Courtrai pour y passer la froide saison. De ce poste ils exterminent les Ménapiens et les Suèves, qui leur avaient voulu faire résistance , et brûlent toute la contrée (3). Cependant Charles-le-Gros, roi de Bavière et de Saxe, était venu dans le Brabant avec une armée pour défendre Louvain : mais ses efforts, combinés
fi) Àndrcrifi Afairlaneiisls, iip, J. de (iiiise; ni. lùvllu, IX, tGS, ■}--.
{9.) Ibid.
(3) luileque Menaplos et .Siicvos iisrnin al inici iifcidncin dcleveiuiit quia vaille illis inFesli eranl omneniqiio letrain jii\la (liuiiiiia consiiinpsenint. — Clirnii. Sormann., tiji. Peilz, I, r>.'î/|.
/is H 18 roi II K
sans cloute avec ceux de B?Ji(lLiin, ne semblent pas avoir produit de grands résultats.
Ce fut dans ces circonstances que le gouverneur du Hainaut, Regnier-au-Long-Col, comte de Mons, alla, en compagnie de Ratbod, duc des Frisons, secourir les habitants de File de Walcheren oùle fanieux chef normand Rollon avait fait une descente en arrivant de Danemark. Ils ne furent pas heureux dans cette expédition. Régnier, obligé de fuir, revint en toute hâte vers son pays et s'empressa de mettre en état de défense les villes, les châteaux et les monastères. La tradition rapporte qu'alors Régnier, dont le zèle religieux égalait la bravoure, prit sur ses épaules les corps de saint Laiidelain de Crespin, de saint Ghislain de Celles et de saint Vincent de Soignies, et que, cheminant pieds nus, suivi d'une immense foule de peuple, il les porta lui-même jusqu'à la ville de Mons où il les enferma avec les reliques de sainte Valtrude pour les soustraire à la fureur des Normands ; car l'invasion était imminente (1). En effet, Rollon, après avoir exterminé les insulaires de Walcheren, se mit à la poursuite de Ratbod, qu'il battit à deux reprises au centre même de son pays. Puis, quittant la Frise, il gagna directement les marais de la Hayne, et s'arrêta devant Condé ; afin sans doute de venger l'affront essuyé par Godefrid, que Regnier-au- Long-Col avait , quelques années auparavant , fait prisonnier en ces parages. Le château de Condé est
(i) " Et cii.slr.i et villiis for(iKc;ms el sancloriini corpora sancli Laiidelini Crispiiiiensis, sancli Gisleni Cellensis , sancli Vinceiilii Soneyiensis, propriis hiuiieris, midis pedibus, ciiiii max-nia coii(;rcj>alione cliristiaiioriini, ad villaiii qiiae diciuir miiic Mons, ciiiii ieli(|iiiis sanci.x Waldelrudis, in locis tulissimis recondidil, linieiis Rollouis ac .Sarracenorum advcntiim. » — F,x communi liisl. seciintbr ilrstr.trtiniiis iirl siariim /ttiehnlcnsinm, ap. J. de (luise, IX, 9.88.
UKS COMTKS DE FLANDIIK. /»{)
enipoi'ié, l'abbaye des religieusey (le Sainte-Marie qui se trouvait tout proche , puis les autres églises, réparées nouvellement par les soins de Régnier, sont détruites de fond en comble, les habitants égorgés. A cette vue, le comteRegnier est saisi d'une vive affliction ; se mettant à la tête des populations , précédé de la croix et de la bannière, il s'avance au devant des Normands (1). Tout ce peuple , résolu à mourir, ressemblait plus à une cohorte de martyrs qu'à une troupe de soldats. On rencontra les Normands non loin des bords de l'Escaut ; et, dans un premier choc, on en tua un grand nombre. Le comte Régnier, une hache à deux tranchants à la main, se battait héroïquement. Les cadavres s'amoncelaient autour de lui. A la fin , cependant , le désordre , la confusion , la terreur se mirent parmi ces pauvres gens du Ilainaut : Régnier tomba au pouvoir des Normands ; et ceux qui étaient restés près de sa personne furent égorgés sans pitié, hors quelques-uns qui s'échappèrent (2l
Aldrade, femme de Régnier, était alors à Mons. La nouvelle du désastre ne tarda pas à lui arriver. Elle fit immédiatement demander un sauf-conduit à Rollon poui- se rendre auprès de lui. Elle s'y rendit en effet suivie d'im cortège convenable : sa sollicitude pour son mari s'était encore accrue par la crainte que les païens ne vinssent à le forcer de renier la religion du Christ. Aldrade offrit au chef normand, en échange du comte, douze guerriers que ce dernier avait faits prisonniers ; mais Rollon n'y voulut entendre. 11 exigeait que Régnier rachetât toutes ses terres
( l) " Crnris vrxilliim )ioii.'inles , omnes niHrlvrisriri ciipifnirs... n — lln'ri. 2 Ihùl.
moyennant une somme qu'il fixerait : elle était énorme. On rapporte que la comtesse répondit aussitôt : " Je veux bien vous donner tout ce que vous demandez si mon époux le veut aussi. J'aime mieux être pauvre et le voir libre que d'être comblée de richesses, d'honneurs, et même déposséder le monde entier, tandis qu'il est en captivité. S'il le désire, je suis prête, soit à me livrer en otage pour lui, soit à partager ses fers (1). " Rollon, touché de l'énergie de la comtesse, de la vivacité de son amour, de la pureté et de la bonté de son âme, réduisit de moitié la rançon qu'il avait demandée. Régnier lui ayant donné sa parole pour le paiement de la somme convenue, il le mit en liberté et le fit conduiie jusqu'à Mons. Celte rançon du comte ruina la majeure partie des nobles de Hainaut, des gens d'église, et les églises elles-mêmes ; elle plongea le commun peuple dans une grande misère. Dès que la rançon fut payée, Rollon abandonna le pays ainsi dé?olé, et s'en alla à Tournai, qu'il prit et incendia. Puis, gagnant la Flandre àtravers les bois et les marais, il porta le fer et le feu à Gand et à Bruges, d'où il se rapprocha du littoral de l'Océan pour se rembarquer. Ce fut alors que Rollon se tourna vers la Neustrie , et qu'après avoir remonté le cours de la Seine il mit pour la première fois le siège devant Paris.
En 891, les ravages des hommes du nord continuaient dans le marquisat de Bauduin. Leur avidité s'en prit à la riche abbaye de Saint-Bertin. Il nous est resté de curieux
(I) « Placet niilii, si placcat inaiilo, fjuod quiiliiiiitl petierilis reclpiatis : niiilo eiiiiii esse pauper cum saline maiili , si sil)i plactierit, quani cum ejiis caplivilale ilivitiis et honoriiiiis abundare aiit muuLluni uiiivcrsiiin possidere Et si su» placuerit voliiiilali , me filisiderii viiiciilis innodabo.» — Jhiil., '29'2.
détails (1) sur les assauts qu'ils livrèrent à ce monastère fortifié, boulevard tout à la fois temporel et spirituel du pays des Moi'ins.
Le 25 avril de cette même année, les châtelains de Saint- Omer, Bertin et Folquin, marchèrent au-devant des Normands qui s'approchaient du côté de Widehem et leur tuèrent 310 hommes. Le dimanche suivant, 2 mai , à l'heure oîi tout le couvent se rendait à la grand' messe, on aperçut de nouveau les terribles envahisseurs descendant la colline app(4éo en ce iemps-là Heili(/-Vehl et aujourd'hui ii^cV/oî//, laquelle domii)e la ville de Saint- Omer, et où l'on prétend queles plus anciens apôtres de la Belgique , Fuscianus et Victoricus , avaient jadis bâti leur première église chez les Morins. Cette nouvelle, répandue à l'instant dans le couvent et dans l'église, n'abattit point le courage des moines. Pleins de confiance en la miséricorde de Dieu et en l'assistance de leurs saints patrons , ils se confessèrent en toute hâte les uns aux autres , communièrent , et se jurèrent mutuellement de (défendre le monastère jusqu'à la mort. On convoque les hommes de l'abbaye au son du tocsin ; et bientôt les murs d'enceinte élevés lors des précédentes invasions sont couverts de machines de guerre et de combattants résolus. A la vue d'un appareil si imposant, les Normands, peu habitués jusque-là à rencontrer des résistances, n'osent tenter l'attaque; se répandant à travers la campagne , ]ls enlèvent les bestiaux et les laboureurs. Cependant les moines et les gens de l'abbaye sortent intrépidement de la forteresse afin de courir sus aux pirates. Ces derniers ne pouvaient aller vite a cause des troupeaux qu'ils pourchassaient devant eux; ce que
(1) Excvrptn ex libro riiirnrnlnnini S. lirrlini Silliii'ifiis nhlmli.^, npiid ,I( tu SS. TU-hjii, V, 63S et suiv.
o2 inSTOlRK
voyant les habitants de Sithiu , ils se séparèrent en di-ux bandes. Les hommes à cheval coururent se pjster sur la montao'iie ; les hommes à })ied prirent à dos les Xormands, qui à l'instant furent cernés de toutes parts. Ceux-ci cherchèrent à se sauver et à gagner un bois de chênes, qui se trouvait au levant de la montagne , afin de s'y retrancher ou de pouvoir s'échapper plus facilement. Mais les moines et leurs gens les serraient de près; et depuis la neuvième heure du jour jusqu'à la nuit, ils en massacrèrent un grand nombre : non sans un notable dommage de leur part; car les Normands se défendirent avec vigueur. De toute la troupe il ne s'esquiva que neuf hommes, dont cinq furent atteints bientôt après dans le chemin et mis à mort. Après cette victoire, les moines de Sithiu firent trois parts du butin qu'ils trouvèrent sur le champ de bataille : l'une pour les églises , l'autre pour les prédicateurs et les pauvres , la troisième pour les nobles et les non-nobles par égale portion (1).
Le dimanche suivant , à la deuxième heure , lorsque l'atmosphère était encore obscurcie par les brouillards du matin, on vit apparaître sur le versant de la même colline une multitude incroyable de barbares à pied qui se précipitaient vers la forteresse; ils n'y entraient pas , mais ils se mettaient en mesure d'en faciliter l'accès aux hommes qui venaient après eux. Bientôt des cavaliers innombrables se portèrent sur le lieu du combat précédent. Ils sentirent \\n redoublement de douleur et de dépit en revoyant les cadavres épars de leurs compagnons d'armes. Semblables aux éléphants que la vue du sang enflamme de la
(1) Ibid.
J)E8 CIOMTKS DK ILANDIU'. 53
fureur de combattre, dit la chronique (11, ces barbares étaient embrasés du désir de la vengeance , à mesure qu'ils reconnaissaient les plaies sanglantes de leurs amis. Pendant quelque temps, ils restèrent muets de douleur et d'etlroi à contempler tous ces corps putréfiés. Mais tout à coap, cou)me pour fliire provision de rage , ils se mirent à courir impétueusement, à la manière des sauvages, vers leurs conq^agnons, et, revenant ensemble sur leurs pas avec des cris de fureur, ils firent signe aux fantassins d'attaquer rudement la garnison du château. Cependant les hommes à cheval de Sithiu regagnèrent précipitamment la forteresse après avoir abandonné leurs montures dans les pâturages environnants, et, s'étant mêlés aux gens de pied, ils se préparèrent à faire une énergique résistance. Les barbares employèrent au siège de l'abbaye mille stratagèmes inconnus jusque-là. Ainsi ils lançaient, au moyen de grandes frondes, des projectiles enflammés et des morceaux de fer rouge au milieu d'un déluge de flèches. Les assiégés , sur qui pleuvaient ces instruments de mort, pouvaient à peine respirer, tant les agressions étaient impétueuses et réitérées; cependant ils tenaient bon et lassaient la patience des Normands. Alors ces derniers imaginèrent d'entasser dans le fossé decirconvallation une grande quantité de sarments de vigne et de matières combustibles et y mirent le feu , afin de brûler à la fois et le fort et ceux qu'il renfermait. Cette ruse tourna contre eux ; car un vent violent s'étant élevé , les flammes , loin d'entamer les murs et de nuire aux assiégés, s'élancèrent au visage des païens et
(1) More elepliaiilum , qui saugiiiiiis visione excitaïUnr in iram ad pia-liaiidum, ita isti, elc, — Ibid , 641-
5/i HISTOIRE
les forcèrent à l'uif : ce qui fut regardé coiniue un miracle (11.
Ces in\ usions sont le principal événement du siècle, le seul , pour ainsi dire , dont les affligeants détails aient été jugés dignes d'être transmis à la postérité par nos plus vieux historiens qui se taisent sur les autres faits; c'est en réalité le seul qui nous initie à la vie sociale de ce neuvième siècle si barbare et si ténébreux. On nous pardonnera donc de nous y être arrêté ici d'une manière à peu près exclusive. D'ailleurs cette longue calamité publique, en forçant les monarques francs à augmenter le pouvoir de leurs délégués, a eu tant d'influence sur l'organisation de la féodalité en général et sur l'établissement du comté de Flandre en particulier que, sous ce point de vue encore, elle est bonne à connaître jusque dans toutes ses particularités.
Quand les hommes du nord laissaient un nioment le pays en repos , Bauduin bâtissait des châteaux et fortifiait les villes, les monastères et les églises , y réinstallait les reliques des saints, et tâchait de réparer ou de prévenir le mal ; il ne paraît pas toutefois qu'il ait opposé autre chose qu'une résistance passive à l'invasion des barbares (2l. Vers la fin du siècle , le fléau semble avoir diî^paru ; mais des événements d'une autre nature vont signaler le règne de Bauduin.
Le comte de Paris, Eudes, se maintenait depuis quel-
(1) ibid.
(2) " Qui suspicione irruj)iiouis adversae partis, qu;L- jdiii posL Juiigiini lurorcra vix quicverat, Juclus , fuies Flaiidrine facile iisqiie ad id tenijjoris accessibiles et pcrvios hosli, casiris muuicial, oiniiique in reliqtiuni inipugnationi clanserat , » etc. — Ex iinonyino siribenti anlc sœviili XI incilium, ajAtd Jeta SS. Beijii, VI, 405.
DES CO.MTES \)E FLANDKK. yj
ques années sur le tiône de France, nonobstant les réclamations de l'héritier direct et légitime, Charles, dit le Simple, fils de Charles-le-Chauve. Mais les succès temporaires d'Eudes ne purent empêcher un puissant parti de seigneurs de se former contre lui. Tandis qu'il était occupé dans l'Aquitaine à apaiser les querelles de quelques hauts barons , Foulques , archevêque de Reims , travaillait dans le nord du royaume à porter Charles au trône paternel. 11 y était engagé par les sollicitations réitérées du jeune prince, qui savait tout l'ascendant que le prélat avait sur les diocèses dépendants de la métropole. Déyk les principaux d'entre les Belges étaient acquis à l'archevêque , et il avait reçu leurs serments. L'absence prolongée d'Eudes favorisait les projets des partisans de Charles. Ils ne furent point inquiétés. Les métropolitains de Cologne, de Trêves et de Mayence , avec leurs évêques diocésains; le métropolitain de Reims avec 1rs sufFragants de Laon , de Châlons et de Térouane , s'assemblèrent, le dimanche 28 janvier 893, dans la basilique de Saint-Remi , et sacrèrent roi le jeune Charles. Le prince se montra dans la ville couvert du manteau de pourpre, en signe d'autorité royale, et, selon la coutume, souscrivit des diplômes (1).
En cette circonstance Bauduin-le-Chauve et son frère Raoul, com'.e de Cambrai, embrassèrent ouvertement le parti de Charles , dans lequel était déjà entré le comte Herbert de Vermandois. Mais ce dernier ne tarda pas à manquer à la foi jurée en faisant secrètement alliance avec Eudes, qui , appuy(; de nombreux partisans à l'ouest et au midi de la France, ne laissait pas d'être encore fort redoutable.
M) iUcliirii liiit. (iji. Ptitz. V, ô'i'.i
Bifiilôt niêrno Herbert ise déclara ouveitement pour Eudes ; et celui-ci, en récompense , lui fît épouser sa nièce, fille de Robert II.
Cette trahison devint la source d'une haine implacable et héréditaire que la famille des comtes de Flandre voua au comte Herbert et à ses descendants. En effet , Raoul (le Cambrai , aussitôt qu'il eut appris la défection d'Herbert , s'empara des villes de Péronne et de Saint-Quentin (897). Le roi Eudes ne tarda pas à venir au secours de son allié. Il fit en personne le siège de ces deux villes , et en chassa les hommes d'armes de Raoul. De leur côté les Angevins , c'est-à-dire les parents et alliés du comte d'Anjou , qui jadis avaient été secourus et protégés par Herbert, lui vinrent également en aide. Raoul de Cambrai, (|ue sa valeur avait fait surnommer Taiîlefer |li, s'arma contre les Angevins et leur courut sus ; mais il fut tué dans un des nombreux combats qu'il leur livra. Certains historiens prétendent qu^il périt de la main du comte Herbert lui-même. Quoi qu'il en soit, cette moit, résultat probable d'un guet-apens, fit sur le cœur du marquis des Flamands une impression qui ne s'eff'aça jamais.
Cependant la puissance du parti qui favorisait le jeune Charles croissait tous les jours sous l'habile influence de l'archevêque de Reims. Eudes finit par être chassé du trône, et l'arrière-petit-fils du grand empereur reçut une nouvelle consécration, à laquelle assistèrent tous les feudataires, même ceux qui naguère avaient aidé l'usurpateur. Bauduin-le- Chauve seul ne voulut point paraître à cette cérémonie : il
(I) " l'aillcfer fu clamés por sa fieror. »
Rom. de Raoul de Cambrai, édil. Edw. Le Glaj, j). 1.
ne pouvait supporter la pensée de se trouver face à face avec Herbert de Vermandois , le meurtrier de son frère.
Un an après avoir été dépossédé, Eudes mourut à LaFère en Picardie (899). Le comte Herbert, qui de vassal rebelle était redevenu, par raison politique , un sujet fort obéissant, jouissait alors de toute la faveur du roi, qui lui rendit l'investiture du comté de Péronne , comprenant à cette époque tout le Vermandois. Cette bienveillance marquée du roi envers l'ancien ennemi de Bauduin-le-Chauve irrita vivement celui-ci : sa colère allait sans cloute éclater en un de ces fougueux excès qui caractérisent les mœurs du temps, quand on l'apaisa en lui promettant la main d'Alix, fille du comte Herbert , pour son jeune fils Arnoul. Bauduin avait eu ce dernier de sa femme Elstrude, fille d'Alfredle-Grand , roi des Anglais. Comme on le voit , l'héritier de Bras de-Fer et de Judith ne se mésalliait pas ; et l'union projetée avec la fille des comtes de Vermandois, descendants directs de Charlemagne , ne faisait qu'ajouter à la force et à l'illustration premières de la maison de Flandre (1).
Toutefois la paix ne dura pas long-temps ; et un jour un sentiment de vengeance s'étant réveillé chez le marquis de Flandre, il fit assassiner Herbert par un sicaire nommé Bauduin (2). Un tragique événement, étranger du reste à cette querelle entre les deux grandes familles , vint révéler ce
(1) Habiiil autem iste Beinliardiis (filitis Pi|ipiiii, rcx Ilalia») Hliiiin noniine Pippiniim qui 1res liberos genuit, Bcrnhardum, Pei)|)inum et Heribertum. Qui Heribcrtas Riidolplnini comitcin filium Balduiiii iulei fecit no.s(ris temporibus... — liccjinnnis clironicon, ap. Bouquet, v, 78.
(2) Kl non nuiliuni post occisiis est (Hcriher(us) .'t Daldiiiiio satellite Balduini (fratris) Rudolphi, Qui Baldiiiniishuciisque in Flaiidris ducatiini tenet. — Ibid.
58 HISTOIUE
qu'il y avait de larouche et de cupide dans lecaractère de Baudaiii-le-Cliauve. Cet événement avait été aniené de longue main et par des circonstances qu'il est bon de rappeler.
Robert , freM'e d'Eudes , s'était tout à coup brouille avec le roi Charles, parce qu'un jour, dans une cérémonie publique, ce prince avait fait asseoir Robert à sa droite , et un certain eomte Haganon, qui n'était pas de sang royal, à sa gauche, les plaçant ainsi tous les deux sur la même ligne. Robert soi'tit furieux du palais. Charles, effrayé, fit tout ce qu'il put pour l'adoucir : ce fut en vain; Robert alla se confiner à Tours avec ses amis, conservant ou feignant de conserver une profonde indignation de la légèreté que le roi montrait à l'égard des grands du royaume (1). Ce n'est pas qu'il en voulût sérieusement au roi ; niais il songeait qu'apiès son frère Eudes , c]ui en ce temps n'était pas encore mort, c'était lui c|ui devait hériter du ro} aume de Charles. Alors il avisa suitout aux moyens de détruire l'influence de Foulques, archevêque de Reims, homme sage et prudent qui avait éle\é le roi dès le berceau , l'avait porté au trône, et ledirigeait depuis lors de son expérience et de ses conseils. Rttbert travailla à se faire des partisans dans ce sens, et s'aboucha entre autres avec Bauduin , dont il connaissait l'esprit inquiet , turbulent et anibitieux ; il le langea tout à fait à son parti ['2]. Lorsque Charles eut appris que le n)arquis des Flamands l'avait abandonné , il marcha contre lui, et lui enleva de vive force le château d'Arras et l'abbaye de Saint- Vaast. Il donna ce monastère à l'archevêque Foulques, qui l'échangea bientôt
(1) « Mnltum ibi de rrgis Icvitule iuJignatioiiem habens... » — Jiidi. Iiist. (ip. Perlz. V, ,-)74.
(2) " Id ctiam ajiud B^ildiiinum Morinorum priiicipein adiiioJuni agltabat. "Hic eHiiii nb eo persiiani'* i!Jiis parles j;mi reje destrto sequebalur. » — IbU.
contre l'abbaye de Saint-Médard de Soissons, appartenant à un coirite nommé Altmar. Bauduin tenait beaucoup au riche couvent que le roi lui avait pris : il ne pardonna pas au métropolitain de Reims de l'avoir accepté. Cependant il dissimula sa haine à l'égard de ce dernier, et feignit même de conserver le prélat en toute amitié et vénération (1).
L'abbaye de Saint-Bertin , nonobstant les ravages que les Normands venaient de lui faire subir, était restée le plus opulent monastère du pays. De grandes concessions de biens lui avaient été faites à diverses reprises par les rois fi'ancs et plusieurs seigneurs. Tant de richesses excitèrent la convoitise du marquis.
Après la mort d'un abbé de Saint-Bertin , nommé Raoul, Bauduin demanda au roi Eudes la gestion temporelle de l'abbaye. Les moines , redoutant de toinber sous la main rapace de ce rude seigneur, et craignant que ses efforts ne finissent par être couronnés de succès , députèrent Grimbald , un des leurs , auprès du monarque , afin de l'empêcher d'accéder à la prétention du comte. Grimbald trouva précisément à la cour du roi franc l'archevêque de Reims , qui jadis lui-même avait été moine "k Saint-Bertin. Grimbald lui fit part de sa mission , le conjurant d'intercéder auprès du monarque afin que la chi'étienté n'eût pas la douleur de voir un lieu consacré soumis à la domination d'un laïque. D'ailleurs on savait comment ce laïque avait traité Saint - Vaast d'Arras. Foulques portait un grand amour à l'abbaye de Saint-Bertin, où s'était pSssée sa jeunesse. 11 embrassa le parti des moines contre
(I) « MuUaque aft'c<tiis anxietatc , Htl iihioneni peniitis scse coiivciiii. .'\miciliam ergo circa iiiclro|Kilil.;niiiii siiniil;il .. ■■ — lliiil^
60 HISTOIllE
les prétentions tlu marquis (1), Ifiquel venait du reste d'enœurir les censures d'un synode tenu à Soissons en 893 , où ses méfaits avaient été énumérés. Ils étaient graves. On l'accusait d'avoir fait fouetter publiquement un ecclésiastique , d'avoir enlevé à certaines églises des prêtres spécialement ordonnés pour elles , d'en avoir installé d'autres sans la participation de l'évêque diocésain, d'avoir usurpé les revenus du monastère de Saint-Vaast et des deux chapitres de Saint-Eloi et de Saint-Pierre ; enfin , de s'être révolté contre le roi. Le concile avait jugé que Bauduin méritait d'être excommunié pour de tels excès; mais sa puissance et son caractère étaient redoutables, et, n'osant pas le frapper d'anathème , on se contenta de l'admonester (2).
Tandis qu'il se trouvait sous le poids des censures, Bauduin reprenait violemment le château ei l'abbaye de Saint-Vaast d'Arras et ne craignait pas, comme on vient de le voir, d'élever d'énergiques prétentions sur èaintBertin . Pour y mettre fin, ce fut à l'archevêque lui -même que le roi donna l'abbaye. 11 pensait sans doute que la haute dignité, les vertus et l'in- Huence du nouvel abbé en imposeraient à Bauduin et réduiraient à néant ses projets ambitieux. Foulques fut réélu abbé à la grande satisfaction des moines , et il administra cette maison pendant sept ans, au bout desquels le roi Eudes vint à mourir. Le marquis des Flamands crut l'occasion belle
(1) « Quod aiidiens .irchiepiscopiis Folco, condolens petitioni ejus, memorque anliquœ dilectioiiis circa eumdem lociim , nna cuni ipso Grimbaldo ad regem veniciis, verba monachoriim intiniavit, et, ne laicns moiiachis siipeiponeretiir, omnimodis expoposcit. » — Chwtul. Sitli. éd. B. Giiéraid, 154.
(2) " Comniuni dccrelo episcoporiim jtidicaium fuerat eum auctoritatis canonicic analhemate feiiendum ; sed quoniam in Ecclesia- et publicis regni uiilitalibus videbaltir incomniodiis , censura suspendiiur adhuc aiiimadversionis ecclesiaslica". » — Flodonrd ap. Bouquet, vm, 161.
DES COWTES DE FLANDIIK. 61
pour l'eiiouveler sa demande auprès de Charles-le-Simple. Ceprinceétaitd'un caractère bon et facile; pourvu qu'on lo laissât donnî^r un libre cours à ses passions de jeunesse , il se souciait fort peu du reste(l).Bauduin comptait en avoir meilleur marché que de son prédécesseur : il se trompait ; car Charles aimait trop l'archevêque de Reims , lui avait de trop grandes obligations pour le déposséder du bénéfice qu'il détenait. Foulques d'ailleurs défendait ses droits et ceux de l'Église avec une énergie qui bientôt ne laissa plus d'espoir àBauduin. Dès lors celui-ci conçut, à l'égard du prélat, une de ces haines qui ne peuvent s'éteindre que dans le sang.
L'homme que le comte avait chargé de ses négociations auprès du roi s'appelait Winemar. Ce fut à lui qu'il confia l'exécution de son criminel projet. Charles-le-Simple et le prélat se trouvaient ensemble au palais deCompiègne, que les princesfrancs habitaientde préférence pendant la bellesaison; car c'est un lieu entouré de grandes forêts bien giboyeuses. Lorsque le temps fut arrivé oîi Foulques devait retourner à son siège épiscopal , le vieillard partit sans défiance avec un petit nombre de serviteurs. Comme il cheminait tranquillement sur la route de Reims, le 17 juin 900, à la sixième heure du jour, Winemar, aidé de quelques afïidés bien armés, seprécipitesur lui, et le perce de sept coups de lance (2).
(1) Rielier Irace ainsi le portrait de Charles-le Simple : « Karoliis il.ique rex creatiis ad niuUain beiievoleiitlam intendebat, Corporc pra-stanli, inj^euio boiio simjilicique. Exercitiis militaribiis non adeo assiiefacttis, at litleris libcralibiis adinodiim eruditiis. In dando profusiis, minime avariis. Diiplici morbo nntabilis , libldin's inlein|ierans , ac circa exeqiicnda jiidicia jiaido neglif^enlior fuit. » — Af). Pcrtz. V, 573.
(2) '< Winemarus metropolitanum adoilur; , laiicea inermcin transfij',il, alfpie inler sucs sepiein vnlneribiis saiicialmn pr.iiipilat. n — liich. Iiist., bTi- — n VVincmurus super eiiin cinn mayna ferocilate irrnens, non veriin.s jnsliti.T ncc
62 HISTOTRE
Plusieurs personnes de la suite de l'archevêque, moins occupées de leur propre danger qu'éperdues de la mort du prélat, se prosternent sur le cadavre, et l'embrassent avec transport. Elles sont également massacrées sans pitié (1).
La nouvelle de ce forfait se répandit bientôt dans les provinces du royaume, et y excita une juste exécration.
Le 6 de juillet , dix-huit jours après l'assassinat de Foulques , on lui donna pour successeur Hervé, homme jeune encore , mais de grande noblesse et tiré de la cour comme le malheureux archevêque qu'il remplaçait. A cette ordination se trouvèrent Gui , archevêque de Rouen , RicuHe, évêque de Soissons , Hetelon de Noyon , Dodilon de Cambrai, Hériman de Térouane , Otger d Amiens, Honoré de Beauvais , Marcion de Châlons, Otfrid de Senlis, Ingelram de Meaux. La cérémonie eut lieu dans l'église de Notre-Dame de Reims; on y prononça la sentence d'excommunication contre Winemar , Evrard et Rotfeld , vassaux du comte Bauduin , lesquels avaient concouru à la perpétration du meurtre , et contre leurs complices en général.
" Qu'ils soient maudits dans la cité, dit la formule, et maudits dans le champ ; maudit le fruit de leurs entrailles , maudit le fruit de leurs terres, et leurs troupeaux de bœufs, et leurs troupeaux de brebis; qu'ils soient maudits quand ils entrent et quand ils sortent, maudits à la maison, maudits dehors. Que leurs intestins tombent en pourriture, qu'aucun chrétien ne leur dise pas même bonjour, qu'ils
pcrli\iiesccns irain Dei , quoj auclilu etiam csi horrlhile, e|>iscopiini laiiccai uni inlerfi'cit punriione, aiino iloniiiiicaî iucainalioiiis Dcccc , kalcinl. jnlii, icria 111, liora VI. » — Cltnrl. SilliirïiM-, \'.i').
(l) Quidam veio snoiimi se^e ol) uiiiiiiiiii ejiis :inioreni super i|isniii pi-osierllfiilc?, parilor cuni en lr:>n.';fini et iiiu rriii])li siiiil. Fioilfmrli lii.sl., loro rll.
reçoivent la sépulture de l'âne et gissent sur le fumier ù la face du monde (1) ! "
Les paroles de l'excommunication furent proférées par les douze évêques , qui, ensuite, jetèrent les lampes qu'ils tenaient en leurs mains , et les éteignirent en signe de deuil et d'horreur.
Le roi fut plongé dans une profonde douleur par la mort du prélat, du conseiller, de l'ami auquel il devait la couronne ; il répandit d'abondantes larmes. L'affliction des évêques et du clergé n'était pas moins grande (2). Quant à Winemar, il s'excusa disant que, s'il avait commis le meurtre , c'était pour ne pas manquer à la fidélité qu'il devait à son seigneur (3). Néanmoins le bras séculier n'atteignit ni lui, ni ses complices Ils étaient sous la sauvegarde d'un prince plus à craindre (|ue le roi lui-même.
Quoi qu'il en soit, le doigt de Dieu, s'il faut en croire un contemporain, ne tarda pas à s'appesantir sur l'assassin ; car il mourut d'une affreuse maladie dont les circonstances nous ont été scrupuleusement rapportées. Ici l'horreur du crime paraît avoir influé surrimaginationdel'écrivain: "Winemar, " dit-il , fut bientôt frappé par le Seigneur d'une incurable '- hydropisie. Son ventre se gonfla. Un feu lent parcourut son " corps extérieurement : à l'intérieur il était consumé par un » cruel incendie. Une immense tumeur envahit ses pieds... " Les cuisses étaient enflées et transparentes, le souffle fétide,
(1) Conr. grlicr., IX, -481.
(2) « PiL-x ipsc in lacrymas dissolulus, ile casii jionliHcis adeo conqiies(us est. Fpiscopi quoque cl coppiscopi , iiitilia commiserallonc condoliiere. "
f!ii:li. hist „ii. R,7i. V, :>-:i
(3) " Isdem adloiii Wiiieiiiai u.^... asserel):il se hoc. pro seiiioris siii tidclilaïc patrasse i-t iilcirroruif leiiiis iii ipsc pirmaiisit nnatliemale.n — Clmrt. !>illi.,\:^7,.
tiU MIS ICI KM
" les xiscères s'couhiicnt peu à peu par le fondement. Il '• était tourmenté d'une soif intoléralile ; quelquefois il avait ■' faiin , mais alors les mets lui répugnaient. L'insomnie " faisait peser sur lui son joug. Il devint pour tous insuppor- >• table, pour tous un objet d'horreur, à tel point que ses " amis et serviteurs ne l'approchèrent plus , repoussés qu'ils " furent par la puanteur qui s'exhalait de son corps : les " médecins eux-mêmes ne voulurent plus l'aborder pour " le soigner. Abandonné de chacun , privé de tous les se- » cours du christianisme , dévoré en partie par les vers, ce » scélérat, ce sacrilège fut enfin poussé hors de la vie (1). - On savait bien , du reste, que Winemar n'avait été que l'instrument de la vengeance du comte Bauduin ; ce n'était pourtant pas à ce dernier que s'adressaient les malédictions, du moins on les faisait tout bas. Chai'les-le-SinqDle n'i ,norait pas plus que les autres quelle avait été la cause du crime et quel en était l'auteur. Mais la faiblesse de ce prince, qui, manquant d'appuis de toutes parts , craignait de perdre encore celui du chef des Flamands , fit qu'il ne tarda guère à pardonner à Bauduin. II lui confirma la possession d'Arras, où le comte séjournait d'ordinaire, et bientôt après lui donna même l'abbaye de Sithiu , dépouille encore sanglante du vénérable Foulques. Ainsi qu'on devait s'y attendre, la gestion de l'assassin abbé devint funeste à l'abbaye. •• La no- " mination de Bauduin , dit Ipérius , un des successeurs » du comte dans la dignité abbatiale , fut la source de tous » nos maux. Son joug triste et dur prépara la ruine de notre » monastère (2). "
(1) ... Ab hae vita ])ulsu!! est. — liicli. Iiist. <ip. Pcilz. v . .i73
(2) V. CIxicmicon Ipen'i np. Thés. Anocdnt,, m, 4-22 el siiiv.
Aucun événement grave ne marqua les dernières années (lu règne de Bauduin-le-Chauve. Les Normands n'avaient plus reparu dans les pays de sa domination depuis plusieurs années , lorsque Charles-le-Simple conclut avec Rollon une paix qui devait faire cesser les courses des pirates à travers les Gaules. Il restait peu à prendre dans ces pays ruinés tout à la fois par les dissensions de leurs seigneurs et par les agressions des barbares. Ces derniers se fatiguaient d'expéditions sans résultat; d'ailleurs un siècle de séjour dans les Gaules les avait familiarisés avec les mœurs , la religion , la langue des populations indigènes. Rollon accueillit avec empressement les propositions pacifiques que Charles lui fit par l'entremise de l'archevêque de Rouen. Le roi lui promettait sa fille en mariage , de plus, le pays situé entre la rivière d'Epte et la Bretagne, à la condition de se faire chrétien et de vivre en paix avec le royaume. Rollon accepta l'offre ; et c'est là , comme on sait, l'origine du duché de Normandie. Bien que contenus et nationalisés, les Normands reparurent encore quelquefois dans les contrées flamandes , mais d'une façon moins formidable qu'autrefois.
Bauduin-le-Chauve jnourut en 919 et fut enterré d'abord à l'abbaye de Saint-Bertin ; mais comme aucune femme ne pouvait entrer morte ou vive dans ce monastère et qu'Elstrude voulait reposer auprès de son époux , le marquis fut apporté et inhumé à Saint-Pierre de Gand. A sa mort, nouveau démembrement de la monarchie flamande (1). De
(l) Le nom ile monarclue a été quelquefois applic[ué au coiiilé île Flandre. Voy. la Vie (le saint Wiiuioc, np. Jeta SS. Belg. , c. Ui ; — une Cliaid- ilc l'an 1047, dans le Cailulalre de .Sainl-Pierre de Gand, cli. xiv, où on lu r< s mots : « l!p(;r Hcin-iro regii iiiif in Franria el Flaudirn^iiim woii/irrliinin iiioilf-
ses deux fils, le plus jeune, Adalolphe eut le Boulonnais, le Térouanais et l'abbaye de Saint-Bertin qui formait le centre et comme la capitale de ces deux provinces ; l'aîné , connu dans l'histoire sous le nom d'Arnould-le-Grand, fut investi du reste.
rante BalJiiino glorioso marcliiso. " — Enfin un acte de 1097, reposant aux archives île Flandre, à Lille, el dans lequel Robert-le-Frison prend le litre de monarque : " Ego Roberlus, comitrs Robert! hlius, gratia Dei Flandrensium, Rononiensium, Tornacensiiim , Tarruanensiuni , Atrebatensium princeps moimivltius , » etc .
ARNOUL-LE-\IEUX. — BAUnuiN IH.
919 — 96Zi
Dissensions entre les princes francs. — Arnoul prend parti pour Cliarles-Ie-Simple. — Réapparition des pirates normands. — Relâciie de la discipline ecclésiastique en Belgique. — Arnoul s'empare du château de Montreuil par ruse et le perd bientôt après. — Il complote contre la vie du duc de Normandie, Guillaume. — Meurtre de ce dernier. — Guerre de Raoul, comte de Cambrai, contre les enfants d'Herbert de Vermandois. — Siège et incendie de l'abbaye d'Origni , racontés par un trouvère flamand. — Arnoul est atteint de la pierre. — Sa guérison miraculeuse. — Evénements en France. — Othon , roi de Germanie, ravage le marquisat d'Arnoul. — 'Invasion des Madgj'ars ou Hongrois. — Siège de Cambrai par ces barbares. — Premier symptôme d'affranchissement communal en cette ville. — Cruautés de l'évêque Bérengaire. — Arnoul appelle au gouvernement son fils Bauduin. — Mort de celui-ci. — Son fils Arnoul dit le Jeune lui succède. Mort d'ArnouI-le-Ticnx.
La mort du roi Eudes ne mit pas un terme aux graves dissensions qui avaient précédé l'avènement définitif de Charles-le-Siiiple. Elles lui survécurent et prirent un caractère funeste pour la dynastie de Charlemagne, qu'elles finirent par expulser tout à fait du trône. Il n'en pouvait être autrement : la nationalité franque, succossivement amoindrie depuis la mort du grand empereur , avait été brisée , morcelée , par suite des partages et des usui'pations féoda-
les. Au milieu de cette dislocation de l'unité sociale et politique , de cette mosaïque de petits états dans l'état, on aurait vainement cherché la royauté. Son ombre planait sur la Gaule franque , mais ce n'était plus qu'une ombre. Cependaiit, il y avait encore des princes qui , les armes à la main , se disputaient le fantôme. Robert, duc de France et père du roi Eudes , tentait d'arracher le dernier lambeau de pourpre que la féodalité voulait bien laisser sur les épaules de Charles-le-Simple. Arnoul prêta aide et concours à son parent. Le faible roi en avait grand besoin, car, de tout l'héritage laissé par le chef de sa famille , il n'avait su garder que la ville de Laon et quelques châteaux. Le marquis des Flamands lui reconquit celui de Saint-Venant que les partisans de Robert venaient d'enlever. Ce fut le premier acte du gouvernement d' Arnoul.
Peu de temps après cet exploit, Robert, appuyé de plusieurs puissants seigneurs, se fit proclamer et sacrer roi à R(>ims par Watier , archevêque de Sens. Dans cette circonstance encore, Arnoul ne fit pas faute au roi Charles. Il lui mena de nombreux hommes d'armes flamands , auxquels se joignirent bientôt les Lorrains et les Allemands restés fidèles au part^ du vrai monarque franc. Celui-ci livra près de Boissons , le 15 juin 923 , un sanglant combat à son rival , qui y périt. Cet événement rendait Charles-le-Simple seul maître de la couronne. 11 ne le fut pas long- temps. A peine Robert est-il mort, qu'un nouveau compétiteur se dresse et se fait sacrer roi dans la métropole de Reims. C'était Raoul , duc de Bourgogne , appelé et mis en avant par la faction puissante de ce comte Herbert de Vermandois dont nous avons parlé plus haut. Herbert avait épousé la sœur de Robert, et se trouvait ainsi beau-frère de Raoul.
En outre, sa haine à l'encontre de Charles s'était augmentée à cause de l'amitié qui unissait ce prince au fils de Bauduin-le -Chauve. Cependant Arnoul était gendre du comte de Vermandois; mais alors, comme aujourd'hui, les liens de famille entre souverains pesaient peu dans la balance des intérêts ou des passions politiques. La lutte recommença donc entre Charles et Raoul ; et ce fut au mi'ieu des alternatives de cette guerre que le trop simple Charles , attiré par Herbert à une prétendue conférence, tomba aux mains du comte de Vermandois, qui l'enferma dans la tour de Péronne , oîi il mourut en 929.
Au moment où le roi était ainsi victime de la perfidie d'un de ses vassaux , des bandes de Normands ou de Danois reparaissaient sur quelques points du territoire belgique. Cette coïncidence explique jusqu'à un certain point le peu d'efforts qu' Arnoul semble avoir tentés pour tirer Charles de prison. Au commencement de l'année 926, les pirates s'étant retranchés dans un fort au pays d'Artois, le roi Raoul et le comte Herbert s'en vinrent avec plusieurs seigneurs francs des côtes de la mer, assiéger ces barbares. Une nuit, les Normands, sortant à l'improviste de leurs retranchements , tombèrent sur le camp du roi. Herbert , fort heureusement , accourut à temps pour dégager le monarque. Déjà plusieurs tentes étaient en feu ; mais les agresseurs furent repoussés. On se battit très -vaillamment. Le roi fut blessé, et l'un de ses comtes, du nom d'Hilgaudus, périt à ses côtés. Les Normands ne perdirent pas moins de onze cents hommes. Chassés de ce point, ils se réfugièrent dans les forêts des Ardennes, aux alentours du Château-Porcien, qu'ils convoitaient sans doute (1). Peu de jours après , de
(1) Flodoardi Annntes, ap. Perfz, v, 376.
nouveaux corsaires, sous la conduite cVun chef appel éSyfrid, débarquèrent sur la côte de la Morinie , enlevèrent la petite ville de Guisnes , et l'entourèrent d'un fossé avant que le marquis des Flamands eût connu la nouvelle de leur arrivée. Il fallut bien qu'il les laissât sur ce coin de terre où ils avaient pris si forte position. Il le leur abandonna à condition qu'ils le tiendraient de lui, et lui en feraient hommage.
La même année , le 7 de juin , mourut Elstrude , mère d'Arnoul , femme pieuse et bonne. La tendresse conjugale d'Elstrude survécut à l'époux dont elle avait partagé les destinées, et dentelle voulut partager la sépulture. Elle fit beaucoup de bien aux abbayes , aux églises , et surtout à celle du Mont-Blandin , près de Gand, où elle repose auprès du fils de Bras-de-Fer. Ce n'était pas la seule perte qu'Arnoul dût essuyer. En 933 , son frère Adalolphe, comte de Boulogne et abbé de Saint-Bertin , tomba malade en son monastère , et mourut aux ides de novembre. Il avait fait un testament par lequel il donnait aux abbayes de Saint- Bertin et Saint-Omer plusieurs objets mobiliers d'une grande richesse, entre autres un gobelet d'or et un baudrier pour en faire un calice, des colliers dont on devra fondre une patène pour Saint-Omer, un pallium magnifiquement tissu d'or et de pierres précieuses (I).
Adalolphe mort, le comte Arnoul s'empara de l'abbaye que possédait son frère, et l'on vit, comme sous Bauduinle-Chauve, un lieu consacré à la religion passer sous la domi-
(1) " liitcr reliquaautem tlonaria, dediiad eumdetn locum calicem sui poliis aureum et balteuin ad calicem consecralioiiis donilniti srmj^iiinis faciendiiui ; armillas ;iutei)i suas saiiclo Aiidomaio ad palcnam conccssil faricndam. Dederal qiioque antea eideni sancio .'\iidomaro pnllium i|uodd;iiii , iiiiio mai{|aritisniic jnirificc iiiIcMuni. " — dut. Sith., [ il.
DES COMTKS DE FLWDllK. 71
nation d'un laùjue, au grand préjudice de la discipline ecclésiastique qui allait s'afllaiblissant de jour en jour. «■ Voilà, •• disaient les moines attristés, voilà l'Église veuve de ses " pasteurs. Ce sont des laïques , des gens mariés qui la » possèdent et se la transmettent par voie d'hérédité (1). »
Sous l'administration du comte Arnoul, on vit,H['an 938, une femme mettre pour la première fois le pied dans l'abbaye de Saint-Bertin. C'était l'épouse du comte-abbé, Adèle, fille d'Herbert de Vermandois. Adèle avait été souvent affligée de graves infirmités. Il lui prit envie d'aller réclamer guérison au tombeau de saint Bertin, où des cures merveilleuses attiraient de toutes parts une foule nombreuse de malades. Nonobstant la règle formelle, elle se fit introduire dans l'église, au grand désespoir des moines, par deux évêques, Wicfrid de Térouane et Fulbert de Cambrai. Ce ne fut pas sans beaucoup de crainte et de terreur que les prélats se prêtèrent à l'accomplissement d'un désir qu'aucune reine n'aurait osé former en ce temps-là (2). Mais Adèle donna en entrant des ornements superbes et nombreux; ce qui adoucit les regrets de la communauté. Les munificences de la marquise durèrent tant qu'elle vécut; et c'est ainsi que le monastère de Saint-Bertin dut à un pieux caprice de femme une partie de son antique splendeur.
L'esprit de rapine et d'usurpation domine dans les mœurs sauvages de l'époque. Ce ne sont pas toujours les monastères qui excitent la cupidité des princes : ce sont aussi
(Il «lia Ei'clesia isla |)aslori:rclij]iiiso vidiiata, a lan is marilalis, pcr nioJiim lia rcditalis est possessa ' " — Ihid.
('2) « ÏDtroduxei iiiit eani pra-laii cpisiopi iii eoiloin iimnaslciio , i:oii sine treiiici'c niaxiiiKi , (|(ionium lioc illa [iriina faccre j.rastirn|)ïL'i at , ((iioil aiitea ir{;in.ii(iiii uiilla (■i)ii(ii[iifceie \pI an()flial. " — Ibi'l., I'r2.
(|uelquetbis les domaines seigneuriaux. Mais, comme il est moins aisé d'enlever un château-fort défendu par de courageux hommes d'armes que de s'établir dans le sanctuaire inoffensif d'une abbaye, alors au lieu de la violence on emploie la ruse.
Sur les» confins du marquisat d'Arnoul, existait, au bord de la mer, un château fortifié, nommé Montreuil, et appartenant au comte Erluin. Arnoul songea que c'était là un poste avantageux, un établissement maritime des plus commodes (1). Un jour il dépêcha quelques-uns de ses serviteurs les plus astucieux, qui, sous de misérables vêtements, se glissèrent inaperçus auprès du gardien de ce château, homme simple et qu'Arnoul avait jugé fort facile à gagner. Ils le prirent mystérieusement à part, et, comme s'ils avaient à lui communiquer une affaire t/îllement importante qu'on ne diàt savoir par où commencer le colloque , ils feignirent d'hésiter quelque temps à parler. Le gardien ne savait ce que tout cela signifiait; enfin, poussant un soupir, un des afîidés lui dit : " Robert, pauvre Robert (c'est ainsi .■ que s'appelait le portier), à quel affreux malheur viens-tu .' d'échapper, et combien est belle la destinée qui t'at- .- tend (2) ! » Aussitôt il lui montra deux anneaux, l'un d'or, " l'autre de fer. « Sais-tu ce que signifient ces anneaux? » lui demanda-t-il Le gardien restait ébahi. » Eh bien ! l'or " est ici l'emblème d'une fortune magnifique ; le fer ne
(I) .. 11 tu inoiilt cavilleuset eiigigiieiis (Arnoul), et uioiill esliiclioit comment il i)onoit les marches tic sa conte esiendre. i — Cluon. annnyme. Msc. de la blhlinih. (le Cambrai, n" 62.3.
(2') « Kia te, inqiiiiint^ Roberte! Eia le Uoberte! Quaiiils malis elapsiis.qiiantis |)ericii'is cxemiitiis es, et quanti insuper sccundaium rcrum libi debcntur siiC'Ccssav. " — llicheri ltisl.,apud Pciti, v, 591.
» représente autre chose que les chaînes d'une affreuse pri- •■ son. Le temps approche où ce château doit tomber en des •> mains étrangères ; mais ceci est un secret que nous con- .' fions à ta discrétion et à ta bonne foi. Tu l'ignorais, n'est- .. ce pas? Eh! mon Dieu, nous n'en savions rien non plus '• jusqu'à ce jour où le mot de l'énigme nous a été révélé : " il s'agit de la mort ou tout au moins de l'exil pour ceux » qu'enferme ce château. Le comte Arnoul, qui te veut du " bien, a désiré te prévenir de la catastrophe par des sym- » boles : il t'engage donc à prendre bien vite son parti et à " accepter les dons superbes d'or et d'argent, les terres con- " sidérables, les nombreux hommes d'armes qu'il te destine >' avec l'assentiment du roi. En un mot, Robert, il paraît " que Montreuil et ses habitants sont destinés à devenir •> bientôt la proie des Normands , mais nous ne savons de " quelle manière. Que penses-tu maintenant de tout ceci, " et que nous faudra-t-il répondre à ton ami le comte Ar- » noul (1)? -- Le gardien, poussé par la peur des Danois d'une part, entraîné de l'autre par les belles promesses du marquis, se décida enfin, après quelque hésitation, à livrer la forteresse.
Lorsqu'Arnoul sut la chose, il prit avec lui des hommes d'armes sur lesquels il pouvait compter, s'achemina vers Montreuil, et, au déclin du jour, se plaça en embuscade à peu de distance du château. Aussitôt que le soleil fut couché, le traître gardien ordonna à plusieurs de ses gens de sortir dans la campagne, sous prétexte de service, et, prenant en main une torche flamboyante, monta sur le mur comme pour les éclairer. C'était le signal convenu; et Arnoul, se
(i) ibùi.
lU HISTOIRK
précipitant à la tête de ses cavaliers, entra sans obstacle par la porte ouverte à deux battants. Il s'empara de la sorte et sans grande peine du château, de la femme, des enfants et des trésors d'Erluin. Q.uant à ce dernier, il parvint seul à s'échapper sous un vêtement déguisé. Le prince des Flamands envoya outre mer la femme et les enfants d'Erluin, qu'il doima en garde au roi des Anglais Aedelstan. Fuis, après avoir fortifié Montreuil, il retourna chez lui.
A peine échappé à ce péril de mort, Erluin se transporta auprès de Guillaume , duc des Normands , et lui traça le tableau de ses infortunes sous les plus lugubres couleurs. Ce n'était pas tant son château , ses hommes et ses trésors qu'il regrettait que la perte de sa fenuTie et de ses malheureux enfants retenus prisonniers sur une terre étrangère (Ij. Le Normand fut touché de ces plaintes et donna des hommes d'armes à Erluin afin qu'il pût tirer vengeance du guet-apens dont sa famille et lui venaient d'être victimes. Erluin alors retourna vers Montreuil , qu'il assiégea et par terre et par mer en même temps. Il déploya tant de vigueur et de courage, que, malgré l'énergique résistance des habitants, il finit par emporter la forteresse d'assaut. Tous les hommes du comte Arnoul furent faits prisonniers. On en égorgea une boime partie; le reste fut destiné à être donné en échange de la famille d'Erluin.
Ce désastre, auquel il ne s'attendait pas, atterra le marquis. Il renvoj'a contre Erluin des troupes qui , arrivées aux environs de Montreuil et n'osant attaquer le château , se nn'rent à briller, piller et saccager le pays de la façon la plus cruelle. Erluin fit dire aux pillards que s'ils ne ren-
(1,. ih.ri.
DKS COMTES l)K FLANDUi:. 73
daient pas les captures qu'ils avaient faites sur les pauvres gens, il allait sortir de son fort et marcher contre eux. Les Flamands se moquèrent de cet avis et de ceux qui l'apportaient , et continuèrent à chasser devant eux les troupeaux et les convois de butin. Erluin alors sortit de la forteresse à la tête de quarante hommes d'armes , leur courut sus . les mit en fuite et reprit toutes les choses qu'ils avaient dérob(?es (1),
Arnoul se trouvait encore sous l'impression de ces incidents , quand de singulières circonstances amenèrent une catastrophe à laquelle il ne prit malheusement qu'une part trop criminelle. Pour l'intelligence des faits , il est nécessaire de rappeler ici les événements politiques qui s'étaient accomplis en France depuis que Charies-le-Simple avait fermé les yeux dans sa prison de Péronne. Environ cinq ans après ce trépas , qui semblait devoir anéantir la dj-nastie carlovingienne , le roi Raoul mourut sans laisser d'enfants. Son père, Hugues -le-Noir , hérita de son duché de Bourgogne , qui lui fut vivement disputé par Hugucsle-Grand, duc de France , lequel , à cette époque , se trouvait en réalité le véritable monarque de la France romane. Possesseur de la plus grande portion du territoire, maître des abbayes les plus opulentes , fils du roi Robert , neveu du roi Eudes , il pouvait , à la mort de Raoul , pienJre ce titre de roi que , depuis cinquante ans , des princes moins habiles et moins puissants que lui s'étaient arrogé. Il préféra envoyer chercher en Angleterre un fils de CharJesle-Simple , qu'il fit couronner à Laon et qui , dans l'histoire, est connu sous le nom de Louis IV, dit d'Outromir. ^lais
,1) llnd.
Hugues ne tarda pas à se lasser du rôle de protecteur qu'il exerçait à l'égard du jeune prince. Après lui avoir fait conquérir la Bourgogne , il l'abandonna pour s'allier contre lui avec le comte Herbert de A^ermandois et le duc des Normands, Guillaume. Dans ce même temps le roi de Germanie , Othon I<"" , prince ambitieux et remuant , rêvait la monarchie universelle. Déjà reconnu roi des Lorrains , il espérait sans doute, en profitant des divisions qui régnaient en Gaule , arriver à un trône où deux concurrents cherchaient vainement à s'asseoir et qui, en définitive, restait inoccupé. A cet effet, Othon s'allia à la faction dirigée par Hugues, Herbert, Guillaume et Arnoul ; et ces redoutables vassaux lui firent hommage. La lutte entre Louis IV et cette ligue puissante offrit bien des revirements de fortune , au milieu desquels les peuples, qui n'avaient rien à gagner au triomphe de l'un ou de l'autre de ces deux partis , souffraient beaucoup. Enfin le pape Etienne VIII interposa sa bienfaisante médiation. Othon de Germanie abandonna ses prétentions à la couronne qui fut placée sur la tête de Louis, sans que toutefois la faction de Hugues-le-Grand et de ses alliés eût rien perdu de sa force.
Mais la paix ne se rétablit pas sans quelques difficultés. Hugues, qui peu d'années auparavant avait abandonné et trahi le roi, ne pouvait rentrer en grâce auprès de lui. Othon cependant , dont Louis venait d'épouser la sœur, désirait bien que cette réconciliation s'opérât. Afin d'y parvenir, il décida le monarque franc à rassembler les grands vassaux. Au jour indiqué, ceux-ci se rendirent à la maison royale d'Attigny ; et à leur tête , Hugues , Arnoul , Guillaume et Herbert. Le roi de Germanie s'y trouvait aussi. Lorsque fut arrivée l'heure du conclave, on appela tous les
seigneurs; mais soit l'effet du hasard, soit par intention réelle , le duc des Normands Guillaume ne fut pas mandé ., et resta seul à la porte (1). 11 attendit quelque temps, outré de colère contre Othon , qu'il soupçonnait être l'auteur de cet afïront. Enfin , ne se contenant plus, il enfonce la porte de ses deux mains, entre furieux dans la salle , et s'avance hardiment vers le trône où siégeaient les deux rois. Othon était assis à la plus haute place, ayant sous lui le roi Louis. Devant eux se trouvaient Hugues et Arnoul sur deux escabeaux pareils. " Est-ce que je n'ai pas le droit de figurer » ici , s'écria le Normand , me suis-je souillé de quelque >> déshonneur (2) ! » Puis, courroucé de voir le roi franc aux pieds du roi germain, il s'approcha de celui-ci : " Roi, lève- » toi donc un peu! •> lui dit-il |3). Olhoii se dressa. Aussitôt Guillaume dit tout haut qu'en un lieu où se trouvait le roi des Francs personne ne devait se placer au-dessus de lui, et qu'il eût à descendre. Othon, rouge de honte, céda devant cette fière injonction , et, dévorant à peine sa colère , resta jusqu'à la fin du conseil appuyé sur le bâton ou sceptre que les souverains portaient à cette époque dans les cérémonies publiques (4).
Lorsque chacun s'en fut allé , le roi des Germains , profondément ému de l'injure que Guillaume venait de lui faire, prit à part Hugues et Arnoul. Dans un conciliabule
(1) « Consilio iiicertiim an forluilu, soins Wilelmus du.x jcliiiissiis non est. Diiitiuserjjo aflbris expeclans, " elc. — Richcri Itl.st.ap. Pertz. v, 5G4.
(2) « An, inqiiit, intéresse non tlchui ? Desertoris ne deilccore aliqnando sordui ?» — Ibid.
(3) « SiiiY,e, inqiiic, pauliiliim, rex ! » — [hiil.
( i) « Oiho pciiiliis injnriam dissiniulaiis, baciilo inrii\iis ro'plo negoiiu fineni darc slamlo satayebat. " — Jhiil.
7K HtSTOmK
secret , on décida qu'une grande vengeance devait être tirée de ce grand affront ; la mort de Guillaume fut résolue.
Alors Hugues et Arnoul délibérèrent froidement et avec calme sur les moyens les plus efficaces à employer pour assurer le succès de cette exécution . On voulait que Guillaume, seul auteur du fait à lui reproché, en supportât seul toute la peine. Si l'on ébruitait la chose, il s'ensuivrait nécessairement des démêlés à main armée, et beaucoup de monde périrait , tandis qu'en dissimulant et en employant la ruse il n'y aurait de victime que le coupable. Il fut donc décidé que le comte Arnoul enverrait des députés à Guillaume pour l'engager à se rendre dans un lieu désigné, afin de conférer sur divers objets intéressant les deux princes. Les mesures les plus minutieuses furent prises pour que Guillaume ne pût échapper au coup qui l'attendait (1).
Aux environs d'Amiens et sur la rivière de la Somme, se trouve une presqu'île qu'on nomme Péquigny. C'est là que rendez-vous a été donné, à trente jours de date, au duc des Normands par le comte Arnoul (2). Tous les deux sont exacts. Arnoul entre par terre dans la presqu'île, et Guillaume, arrivant par la rive opposée du fleuve, s'y rend en batelet , accompagné seuleinent de deux valets et de l'homme qui conduisait la barque^ On parle de choses et d'autres , on se fait de grandes protestations d'amitié (3i ; après quoi le Normand remonte dans son bateau, tandis qu'Arnoul, de son côté, se retire et se met à l'écart. Guil-
(2) Ibld.
(3) Il ."^c de amicilia iUiihaiii, )iliii iiiiiiiii «le flil:= iiliiiKjiR' scrvaiidi Cdllnciiii siiiit. )i Ibld.
laume n'était pas arrivé au milieu de la rivière que les conjurés le rappellent, comme si quelque chose d'important avait été oublié. Il fait virer de bord et débarque de nouveau. 11 avait à peine mis pied à terre qu'il tombe frappé à mort de plusieurs coups d'épée. Les deux valets et le batelier, qui étaient sans armes, sont mis en fuite après avoir été blessés eux-mêmes. Tandis que Guillaume rendait le dernier soupir, ses gens, inquiets de ne le voir pas revenir, traversaient la rivière. Arrives dans l'île, ils ne trouvèrent plus que le cadavre du duc et ses trois serviteurs blessés. Alors ils enlevèrent le corps avec épouvante et tristesse, et l'emportèrent douloureusement pour qu'on lui rendît les honneurs funèbres.
Quand on dépouilla le cadavre du duc, on trouva liée à son haut-de-chausse une clef d'argent. Cette clef ouvrait un écrin où Guillaume- Longue -Épée avait renfermé des habits de moine, une discipline et autres choses nécessaires à la vie claustrale ; car depuis certain temps il nourrissait la pensée de quitter le monde et de se retirer à l'abbaye de Jumiéges. Le corps fat enveloppé dans un drap de soie et transporté à Rouen, où on lui célébra des obsèques magnifiques dans l'église métropolitaine. Ce jour même, le jeune Richard, fils de Guillaume, reçut l'investiture du duché et l'hommage de deux grands feudataires bretons , Juhel Béranger, comte de Rennes, et Alain, dit Barbe- Torte, comte de Vannes il).
Le roi de France, en apprenant le meurtre de Guillaume,
(1) Cliron. fies ducs de ynnnanflic , éd. Fr. Miilitl, l, 512. — Ihiil., .j1:î. — l.i Eslore des dites de ?iormanrlie cl des mis d'Eniilctiriiv. inss. de lu hililmtli. du Rni, n" .4.55, fi>lios 13G v" et 1.37 v".
feignit de ressentir une grande douleur (1); au fond, il était très-satisfait d'être délivré d'un vassal redoutable. Il songea même alors à reprendre le territoire concédé aux Normands sur la rive droite de la Seine; et à cet effet, sous prétexte de venger la mort du duc , il assembla beaucoup de monde et s'en vint à Rouen. C'était la route de Flandre qu'il aurait dii prendre ; mais le roi, tout en montrant de l'horreur pour la trahison, préparait lui-même en sa pensée une indigne spoliation. Lorsqu'il fut installé en son hôtel à Rouen, il manda le jeune duc ; et là, en présence de tout le monde, l'embrassa, le combla de caresses, le fit manger à sa table et le retint près de lui (2). Néanmoins, les hommes d'armes français veillaient aux portes de la ville, à celles du palais, et l'on ne tarda pas à s'apercevoir que le jeune prince était prisonnier; car un jour ses serviteurs norinands ayant voulu le faire sortir pour l'emmener en son logis afin qu'il pût se baigner et changer de vêtements, les gens du roi s'y opposèrent. Cela produisit une grande sensation sur le menu peuple de Rouen, qui était fort attaché à cet enfant, et l'aimait de cette vive et patriotique affection dont les multitudes s'éprennent plus volontiers pour les jeunesprinces que pour les vieux. Les bourgeois s'armèrent en bon ordre et allèrent d'abord trouver les seigneurs jadis amis ou alhés du duc Guillaume, qui avaient accompagné le roi dans la ville, et leur reprochèrent durement de trahir Richard comme ils avaient trahi
(1) " Li roi de Fiance... se fisl par saniblant moiilt dolaul de sa mon. " — Li Estore, ect., loco citato,
(2) Quand il le veit
En tricherie, od qcior félon
Li baise front, oilz et menton...
flili'ii. (Ir.^ iliivs (lo .V., I, UlC.
DES COMTES DE l'LANDRE. 81
son père; ear l'opinion des Normands était que les princes français s'étaient rendus coinplices de l'assassinat de Guillaume-Longue-Epée par le marquis des Flamands (1). Ils menacèrent donc les barons et leur dirent que le roi luimême n'échapperait pas à leur colère s'il ne rendait pas celui Cju'ils appelaient leur cher petit damoiseau (2). Le comte Bernard de Senlis, oncle de Richard, dit alors aux bourgeois : " Eh bien ! sonnez la commune (3) ! »
Dès cette époque reculée , la ville de Rouen possédait un commencement d'organisation municipale et ses franchises lui permettaient de s'assembler au son de la cloche du beffroi pour délibérer et agir dans l'intérêt commun. Le beffroi n'eut pas plutôt fait entendre ses premiers tintements que toute la ville fut en rumeur (4). Le roi ignorait la cause et la nature de ce tumulte ; car en son pays on ne se doutait pas encore que le peuple pût intervenir dans les affaires pu1)liques (5). " Sire, lui dit le comte Bernard, c'est la commune en armes qui vous vient assaillir ;
(1) « Genlisque franciscïE quorumilam principum siibdolo consilio et nialignilaie airociler exlinrlatus. >• ^ Dudo S. Quintini , op. Diuhesne , lo'i. — Voyez aussi Chr. des ducs de N., i, 525.
(2) Et lor cher damoiseaus petiz Ansi ctim s'il ert sis Hz.
Chr. des D. de N., i, 527.
(3) « Li ctiens Bernars lors dist : « Sonnez la coramujine, » et ils si firent tantosi, et la ville fut lues eslourniie. » — Li F.stare des dus de S., f" 137 i'".
[i) CA oïssiez noise lever
F. genz semundre et effreir,
Los communes lûtes banir.
As armes saillent deuianeis
Li citaain et li borjjcis.
Clu: des D. de S., i. 5 '.8.
(5) n r.l li ii)i (Ifin.ind;! qnile noise e'estnil. n — /,/ hUlorr, etc.. /° 137 "".
elle vous reproche de retenir par force son seigneur Richard. Jamais vous n'échapperez des mains de ce peuple félon et cruel (1). » Le roi effrayé demanda quel moyen il y avait de se tirer de ce mauvais pas. " Prenez l'enfant entre vos Lras, lui repartit le comte, allez au-devant des bourgeois et remettez-le en leur pouvoir, en affirmant et jurant que vous n'avez jamais eu de mauvaise pensée à l'encontre du jeune Richard (2|. " Louis-d'Outremer goûta cet avis , prit l'enfant dans ses bras et s'avança au-devant des bourgeois insurgés : » Beaux seigneurs , leur dit-il doucement , voici votre prince ; je ne veux pas vous l'enlever, Dieu merci ! et je no suis venu en cette ville que pour consulter avec vous sur la vengeance que je dois tirer du Flamand Arnoul, le meurtrier de son père. Car, voyez-vous , c'est Guillaume, c'est le père de Richard qui m'a rappelé d'Angleterre pour me faire loi; c'e.st lui qui m'a obtenu l'alliance de l'empereur d'Allemagne, c'est lui qui a porté mon enfant sur les fonts baptismaux, lui enfin qui m'a comblé de toutes sortes de biens : son fils, si je le puis, en recevra un jour la digne récompense (3). " Alors le roi fit apporter de l'église les saintes reliques ; et, devant tout le peuple de Rouen , promit protection et amour au jeune duc, comme un bon seigneur doit faire à l'égard de son vassal (4). Les chevaliers du pays jurèrent aussi féauté au duc en présence du roi. Après cette cérémonie , qui acheva d'apaiser les gens de Rouen, Louis s'en alla à Évreux, où il passa peu de jours, et revint bientôt à Rouen. Il assembla le peuple et lui dit :
(1) ibid.
(•2) Ihid.
(3) Ihid.
[i) " .'<i ronie sire ilevnif faire ,'i sou liomp. » — lliid., 17K.
DliS COMTES DE FLANDRE. 83
" Beaux seigneurs , je m'en vais à Laon ; appareillez -vous en guerre , aussitôt que je vous le manderai : je veux venger la mort du duc Guillaume de telle façon que toute Flandre en sera détruite ; jamais les meurtriers de votre prince n'auront paix avec moi (1). Mais , si vous le vouliez permettre, ce jeune enfant, voire seigneur, serait nourri en mon palais ; il n'en deviendrait que plus sage et plus vaillant (2). •> Les Normands se laissèrent abuser par ces belles paroles; et le jeune Richard tomba tout à fait au pouvoir du roi, qui, plus que jamais, poursuivit la réalisation de ses projets sur la Normandie.
Au dire de quelques historiens, le meurtre de Guillaume aurait été commis par le neveu d'Arnoul, Raoul comte de Cambrai , fils de ce Raoul qui périt lui-même en guet-apens dans un combat livré à Herbert et ses alliés les partisans de Robert d'Anjou et ceux de Guillaume de Normandie. Quoi qu'il en soit, Arnoul en fut le principal instigateur. Il avait à se plaindre du secours que Guillaume venait de donner au comte de Montreuil Erluin , et conservait surtout une profonde rancune de l'alliance des Normands avec Herbert le meurtrier de son oncle. Ce ne devait pas être la dernière vengeance exercée par la famille du marquis des Flamands contre la famille et les amis d'Herbert.
Peu de temps après l'assassinat de Guillaume, le comte de Vermandois mourut de mort subite. Il siégeait parmi les siens, revêtu d'une précieuse robe. On parlait dans ce conseil de la dernière catastrophe et des mesures à prendre
(1) " Je voel veiij;ier la mon le duc si Lliircniciit que je tlcsU'uiiai toiiies Flandres, ne jamais cliil ki clie lisent n'aront ma pais. » — IbiiL
(2) « Vins en seroil sage et mieux vaillant. " — Ihiil.
su HISTOIRE
pour punir les meurtriers. Le comte était très-animé et gesticulait vivement. Tout à coup le sang- lui monte au cerveau , ses mains se ciispent, sa bouche tourne vers une oreille, et il expire sans pouvoir articuler une dernière parole au milieu de ses amis frappés d'horreur (1).
De sa femme Hildebrande, sœur du roi Robert, le comte de Vermandois avait eu cinq fils et deux filles. Le second de ses fils , Albert, devait lui succéder. Albert sortait à peine d'enfance : profitant de cette circonstance et de rémotion que produisit en Vermandois le trépas inopiné du dernier comte , Raoul de Cambrai se précipita sur ce pays , dont les frontières touchaient aux siennes , et, assisté des Flamands, fit aux enfants d'Herbert une guerre terrible; mais qui devait lui devenir funeste à lui-même, car il y périt de maie -mort.
S'd est vrai que la littérature soit l'expression de la société, pourrions -nous mieux faire, pour rendre la physionomie des temps , des lieux, des personnages dont nous parlons, que de rappeler ici une scène empreinte d'un grand caractère de vérité morale et par conséquent de vraisemblance historique ! Transmise par la tradition , poétique messagère qui peut bien colorer et embellir les faits, mais qui en conserve toujours l'esprit et la nature, elle a été recueillie et chantée par l'un de ces trouvères en qui le peuple voyait ses historiens non inoins que ses poètes. Lors même qu'on ne rencontrerait pas dans ce morceau le narré scrupuleux des actes, on y trouverait encore l'histoire vivante , animée des mœurs et de l'intelligence. Nous traduisons avec toute la fidélité possible. Ce fragment retrace le sac et l'in-
(1} liiih. CliiOD.rtf). Pnl-.. V, .■)<!(;
ccndie de l'aljbaye d'Origni, située sur l'Oise, entre Guise et Ribemont il) :
« Raoul appela Manecier , le cointe Droon et son frère Gautier :
— " Prenez vos armes sans tarder ; que quatre cents hommes montent sur de bons destriers , et soyez à Origni avant la nuit. Vous tendrez mon pavillon au milieu de l'église , et vous prendrez mes vivres dans les caves de l'abbaye. — Mes bêtes de somme se tiendront sous les porches, et mes éperviers percheront sur les croix d'or. — Vous aurez soin de me préparer un bon lit devant l'autel : je prendrai plaisir à m'y coucher, appuyé sur le crucifix. — Je veux saccager et détruire cette abbaye ; car les fils d'Herbert la chérissent. »
Les chevaliers répondent : — " Nous ne pouvons refuser. »
Aussitôt les nobles guerriers vont s'armer, et montent à cheval. Tous ont pris leur bonne épée d'acier, leur écu, leur lance et leur haubert. — Ils approchent d'Origni; les cloches ont sonné au maître-clocher. — Alors ils se ressouviennent de Dieu et de sa justice. Les plus forts fléchissent et ne veulent pas outrager les corps saints.
Ils dressent donc les tentes au milieu des prés et s'y établissent ; puis, la nuit arrivant, ils s'y couchent jusqu'au lever du soleil.
(1) Exirail el liadiill tki Roman de Bnnid île Ciinibrai, [lublif, pour ia jiiemièrc fois, d'après le manuscrit unique de la Bibiiollir-que du Hoi , ji.ir F.dward Le Glay. Paris, Tecliener, IH^tÙ.
Le jour apparaissait, et prime sonnait à l'abbaye , quand l'on vit arriver le comte Raoul. Il apostrophe ses barons avec colère : " Félons, gloutons, séducteurs, vous êtes bien mal pensants d'oser ainsi oublier mes ordres ! »
— » Grâce, beau sire, grâce, par Dieu le rédempteur ! Nous ne sommes ni juifs, ni tyrans pour aller de la sorte violer l'asile des saints. «
Raoul , furieux, reprit : — " J'ai commandé de tendre mon pavillon dans l'église : et qui vous a donc conseillé le Contraire ? »
— » Vraiment, dit le roux Géri , comte d'Arras , tu as trop d'outrecuidance ; il n'y a pas encore long-temps que tu as été armé chevalier, et tu es perdu si tu attires sur toi la malédiction de Dieu. D'ailleurs les francs hommes doivent honorer les lieux saints et ne pas outrager les reliques qu'ils renferment. L'herbe est belle et fraîche par les prés , cette rivière est claire ; ne pourrais-tu pas placer ici ton camp et loger tes gens à l'aise? La position est bonne; et tu n'aurais pas la crainte d'une surprise. -
— " Qu'il soit fait ainsi que vous le dites,' répondit Raoul ; je l'accorde, puisque vous le voulez. ->
Les tapis sont jetés sur l'herbe verte. Raoul s'y couche avec dix chevaliers ; et appu^'és sur les coudes, ils prennent une résolution funeste.
— " Allons au plus vite saccager Origni , mes amis, s'écrie Raoul aux chevaliers. Celui qui refusera de me suivre, jamais je ne l'aimerai ! ■•
DES COMTliS DE IXANDllK. 87
Les 1)arons ne l'osent abandonner ; ils montent à cheval au nonil)i'e de plus de quatre mille, et s'appi'ochent d'Origni. Ils commencent alors à assaillir le bourg et à lancer leurs traits. Les gens de Raoul vont couper les arbres devant la ville. Les habitants, voyant le danger, se disposent à la défense.
Les nonn.es sortent du monastère clans la campagne. Les gentilles dames ont en main leurs psautiers et récitent de saintes oraisons : à leur tète s'avance Marcent tenant le livre des litanies.
— " Sire Raoul, dit-elle, pourquoi nous outrager? Nous ne manions ni l'épée, ni la lance ; et vous pouvez nous mettre à mort sans défense : mais ce serait grand péché, — Toute notre vie, c'est l'autel; et notre subsistance, on nous la donne. — Les puissants seigneurs qui vénèrent ces lieux saints nous envoient l'or et l'argent dont nous avons besoin. Quel mal faisons-nous? et pourquoi nous traiter cruellement? Si vous voulez ravir cette terre à notre sire, eh bien ! vous la conquerrez avec vos chevaliers ; mais respectez cette abbaye. — Allez, retournez dans nos prés; nous vous donnerons toutes provisions , et le foin et l'avoine ne manqueront pas à vos écu3'ers. "
— « Par saint Riquier, dit Raoul, j'ai pitié de votre prière, et vous fais grâce »
Et la dame répondit : — " Sire, je vous remercie. ■• Raoul remonte sur son cheval courtier, et s'éloigne ..
Les fils d'Herbert aimaient beaucoup le beau et grand bourg d'Origni. Ils l'ont fait entourer de pieux fichés en terre ; mais c'était là une bien faible défense. Près des palissades se trouvait une prairie fertile , appartenant aux nonnes , et où les bœufs de l'abbiiye paissaient pour s'engraisser. Il n'y avait personne sous le ciel qui l'eût osé endommager. Le comte Raoul y fait transporter sa tente ; les draperies en étaient d'or et d'argent , et quatre cents hommes pouvaient s'y héberger à l'aise.
Cependant, trois soudarts mauvais ont quitté l'armée ; et chevauchant à francs étriers aux alentours d'Origni , ils prennent et ravagent tout sur leur passage.
Dix paysans armés de leviers sortent da bourg et leur courent sus. Ils en ont fait mourir deux à grands coups ; le troisième s'enfuit sur son destrier et regagne le camp au plus vite.
Il met pied à terre , va baiser le soulier de son droit seigneur, et se lamente en lui demandant sa merci.
" Sire, dit-il à haute voix , tu es perdu , et le Seigneur Dieu ne te sera jamais en aide si tu ne te venges pas de ces i)Ourgeois qui sont si riches, si orgueilleux et si fiers. — Ils ne t'estiment, ni toi, ni les autres, la valeur d'un denier. Ils font menace de te couper la tête, s'ils peuvent te tenir un
DES COMTES DE FLANDllE. 89
jour; et sois sûr que tout l'or que renferme Montpellier ne te garantirait pas de leur fureur. Je les ai vus occire et massacrer mon frère et mon neveu ; et, par saint Riquier ! ils m'eussent aussi mis à mort si je n'avais fui sur ce destrier. »
Raoul l'entend , et il pense perdre la raison de colère. « Francs chevaliers, s'écrie-t-il , or sus, je veux aller saccager Origni. Ah! les bourgeois commencent la guerre; si Dieu m'aide, je leur ferai payer cher leur audace ! »
Les chevaliers courent aussitôt à leurs armures ; car ils n'osent abandonner leur seigneur. Ils sont au nombre de dix mille , comme je l'ai ouï racoiHer , et commencent à éperonner vers Origni. — Bientôt ils tranchent les palissades , de leurs cognées d'acier , et les font tomber à leurs pieds. — Ils traversent le fossé et le vivier, et s'avancent près de la muraille pour mieux l'attaquer.
Les bourgeois ont vu leurs palissades franchies. — Les plus hardis en sont atterrés. Cependant ils se sont précipités aux tourelles des murailles , et de là ils lancent des pierres et une multitude de pieux aigus. Il n'y a pas homme ayant maison dans la ville qui ne soit à son poste. Déjà plusieurs des soldats de Raoul sont tombés morts , et les bourgeois jurent que s'ils trouvent le comte ils le mettront en pièces.
Raoul voit l'acharnement avec lequel ils se défendent , et il en est furieux ; il jure, par Dieu et par son épée, que s'il ne les fait pas tous brûler avant la nuit , il ne se prise pas la valeur d'un fétu de paille. Il ne tint pas ainsi la pro-
90 IIISTOIIIE
messe qu'il avait faite à l'abbesse , la veille , coinme vous allez bientôt le voir dans la chanson.
«• Barons , s'écrie-t-il d'une voix terrible, le feu ! le feu!-
Les écuyers l'ont saisi aussitôt ; car ils pilleraient volontiers. Ils escaladent les murs et se répandent dans les rues. Bientôt le feu prend aux maisons. Alors ils enfoncent les celliers, brisent les cercles des tonneaux et font couler le vin à grands flots. Les saloirs au lard s'embrasent ; la flamme gagne les planchers qui s'écroulent, et les enfants sont brûlés vifs au berceau.
Les nonnes de l'abbaje se sont réfugiées dans l'église ; mais cela leur a peu servi, car la flamme roule déjà dans le maître-clocher : les cloches fondent ; les charpentes et les brandons tombent avec fracas dans la nef. — Le brasier alors devient si ardent , si chaud , que les cent nonnes se consument en poussant des cris de désespoir ; avec elles expirent la mère de Bernier , Marcent , et Clamados , la fille au duc Renier.
A la vue de l'incendie, les hardis chevaliers pleurent de pitié
Cependant Raoul est descendu de son coursier au poil fauve, à l'entrée de son pavillon. Ses barons le désarment; ils lui délacent son heaume doré , lui déceignent sa bonne épée d'acier, lui enlèvent du dos son haubert et lui passent sa robe. Il n'y a pas en France de si beau chevalier , ni de plus habile à se servir des armes.
RaoTi! a np[ieh' son sénéchal, qui est \fna sur-le-chatnp,
et bûiigeaiit au plaisir de la bonne chère : " Fais-nous servir, dit-il , des paons rôtis et des cygnes poivrés ; donne-nous aussi du gibier à foison , je veux que le dernier de mes gi ns en mange aujourd'hui à son gré. "
Le sénéchal l'a entendu ; il le regarde et se signe trois fois à cause de si grand sacrilège : " Y pensez-vous , monseigneur? Vous reniez-donc la sainte chrétienté ; vous reniez le baptênie , vous reniez le Dieu de gloire ! Il est carême, c'est aujourd'hui le vendredi solennel dans lequel les pécheurs adorent la croix ; et nous , misérables , nous sommes venus en ces lieux violer le saint monastère et brider les nonnes qu'il renfermait ! Ah ! nous n'obtiendrons jamais miséricorde, à moins que la pitié de Dieu ne soit plus grande encore que notre méchanceté. »
Raoul a jeté les yeux sur lui. » Qui t'a dit de parler ?
Mes écu3'ers sont bien efFi'ontcs ! . . . Il n'est pas étonnant que les fils d'Herbert aient payé cher leur audace ; car pourquoi m'ont-ils manqué?...' Mais j'avais oublié le carême
Donne-moi des échecs. •>
Des échecs sont apportés. — Raoul s'assied sur l'herbe avec colère et joue comme un homme bien appris. Il met avec adresse sa tour en ligne, avec un pion prend un cavalier , et bientôt il a maté et vaincu son compagnon. Alors il se redresse en pied, le visage serein ; et comme la chaleur est grande, il ôte son mantel gris et demande du vin.
Quatorze jeunes damoiseaux, portant pelisses d'hermine, s'empressent d'exécuter ses ordres ; et l'un d'eux , fils du comte Ybert de Saint-Quentin , lui apporte une grande coupe d'or , contenant assez de liqueur pour abreuver un coursier. Il s'agenouille devant le noble comte et lu lui préseiite — — Raoul l'a saisie entre toutes les autres.
«Francs chevaliers, s"écrie-t-il aussitôt, entendez-moi! Par ce vin clair que vous voyez , et par cette épée qui gît sur l'herbe, par tous les saints serviteurs du Christ, les fils d'Herbert seront maltraités, je vous le jure ; jamais ils n'auront de paix , et , par saint Géri , je ne leur laisserai pas
même la valeur d'un parisis Je veux les tenir morts ou
vifs, et je les poursuivrai jusque dans la mer , où je les ferai nager! »
Le comte Arnoul ne prit point une part personnelle aux tragiques événements de la guerre suscitée entre son neveu Raoul et les enfants d'Herbert de Vermandois. En ce tempslà de sérieuses pensées occupaient son esprit. Réfléchissant combien la discipline avait été jadis florissante à l'abbaye de Saint-Bertin, et combien cette discipline dépérissait sous sa gestion, songeant au péril de son âme, si un tel état de choses durait, il résolut de résigner ses fonctions d'abbé et de rétablir cette maison dans sa sainteté primitive (1). Il réforma en même temps plusieurs monastères , et prêta un grand soin aux intérêts religieux. Ce changement de conduite n'étonna personne. En effet, le comte était alors atteint d'une maladie grave et qui devait par-dessus tout lui faire penser à l'œuvre de son salut. Depuis quelque temps, il souffrait les continuels tourments de la pierre (2).
(1) Antedirtiis aulem abbas et cornes Armilfus, dolens religionem inonaslicam, quae inibi in priori tempore a ))ealQ Bertliio construcla vigebat, tiinc temporis aboletam, cogitare cœpit qiialiler prislinam rebgionem exlrueret, et locum aniifjua sanctiiale nobilitaret. — Citait. Suli., 143.
(2) Conlinuis cruciatibus calculi, qui uriniuii inbibens, nuncupalur vulgo lai.ilbis. — Ihifi.
DES COUTES DE FLAiNDRE. 93
De nombreux chiiurgiiiis étaient de divers lieux accourus vers lui dans l'espoir do tirer une grande somme de ce riche prince s'ils parvenaient à lo guérir. Afin de lui montrer leur adresse et de le décider à se laisser pratiquer l'opération de la taille, ils firent devant lui cette opération sur seize personnes atteintes de la même maladie. Toutes guérirent à l'exception d'une seule qui mourut en peu d'instants. Plus effrayé de la mort de cette personne que rassuré par la guérison des quinze autres, Arnoul ne voulut pas se laisser opérer. -Je pourrais bien, disait-il en latin, idiome qu'il parlait élégamment, c|Uoique sa langue naturelle fût le tudesque, J8 pourrais bien acheter par une mort cruelle la guérison de mes douleurs. » N'ayant plus de confiance qu'en la miséricorde de Dieu, il envoya un courrier chercher en toute hâte le vénérable Gérard, fondateur de l'abbaye de Brogne, au diocèse de Namur. Gérard adjura d'abord le marquis des Flamands de donner aux pauvres le superflu de ses richesses ; après quoi il se mit en prières avec Arnoul , qu'il fit jeûner pendant trois jours, et bientôt, assure la chronique, le marquis fut délivré du calcul qui le faisait tant souffrir (1). Pour récompenser Gérard d'un si grand bienfait , il voulait le combler de présents : » Puisque nous avons abandonné nos propres biens , comment pourrionsnous accepter ceux d'autrui (2)1 répondit le vertueux abbé. Gérard fut chargé par le comte Arnoul de rétablir le bon
(1) Cumf|ne conies iste sacramentorum dévolus participa.sscl niysteiiis, rcpcnle niinjjcndi appelitus marchionem se]icdi(lnni inipellll, el, cnngiiio pcteiile sorcssii, sine diflicullale ureiitem eiiiisit hipillmn. — Ibid.
(2) a Si nosiia, iii'(uiens. dLTt'li(|iiiiiiiis , (|ii(iinod(i alicnn accipiciuns ! >>
ordre à l'abbaye de Saint-Bertin, et il se trouvait bien digne d'une si haute mission ; car il était à peu près le seul homme du sièc'e qui eût conservé en Occident toute la puleté de la règle monastique.
Sur ces entrefaites, des événements se préparaient en France qui allaient rappeler de nouveau le marquis des Flamands sur la scène politique. Lorsque Louis d'Outremer eut en son pouvoir le jeune duc Richard, que les Normands lui avaient si imprudemment confié, il l'emmena dans sa forte vi'le de Laon. Afin de ne pas trop éveiller les susceptibilités il feignit de conserver une grande horreur de l'assassinat du duc Guillaume, et de vouloir en tirer vengeance ainsi qu'il l'avait hautement annoncé au peuple de Rouen. Le comte Arnoul lui-même eut peur que le roi se crût dans la nécessité de faire quelque démonstration hostile contre la Flandre. Il lui envoya donc à Laon dix livres d'or pur-, et, pour donner à la conscience du monarque une satisfaction que celui-ci pût invoquer, le cas échéant , il lui jura qu'il n'avait en rien trempé dans l'assassinat de Guillaume, promettant, si besoin était, de se purger de l'accusation par l'épreuve de l'eau froide ou bouillante, ou par le fer rouge (1). Le roi saisit cette occasion pour absoudre entièrement le marquis, et le jeune Richard fut gardé plus étroitement que jamais.
Le prince avait été confié à un chambellan nommé Osmond, chevalier d'origine normande, et beaucoup plus dévoué au fils de son ancien maître \e comte Guillaume que
(1) PdP eve ticidc ii par hoillaiil,
U jiar fei-tliaut de feu ai\laiit.
Citr. (les iliics de A'.
le roi ne le pensait probablement (1). Osniond, qui cherchait à donner au noble enfant toute espèce de distraction, s'imagina un jour de l'emmener jouer sur la rivière qui coule au bas du mont où Laon est situé. Quand Osmond revint, il trouva la reine Enoerbeiffe, femme de Louis d'Outrenier, dans une de ces colères de femme qui ne se peuvent dissimuler : au milieu des transports de sa fureur il entendit la reine proférer des menaces terribles contre Osmond, lui disant que, s'il emmenait encore l'enfant hors de la ville, elle lui ferait crever les yeux, et que, quant à Richard, pour l'empêcher de faire de si longues promenades, elle l'énerverait, c'est-à-dire lui brûlerait les jarrets, traitement affreux qui laissait la victime incapable de remuer. A de tels discours, Osmond ne douta plus que la reine venait de se faire l'interprète des intentions du roi et que Richard, dévoué désormais à une perpétuelle captivité, était en outre exposé à souffrir un jour d'horribles violences. Alors il fit secrèteincnt connaître à ses amis de Normandie, et ils étaient nombreux, la situation oii le duc se trouvait , leur disant que le malheureux enfant ne reverrait plus son pays natal (2), si Dieu n'inspirait des moyens de le tirer des mains du roi de France. L'enfant, par le conseil d'Osmond, contrefit le malade : il joua si bien son rôle que ceux qui le gardaient donnèrent dans le piège, et
(1) Un clievalier, u» noiiçon, Sages et proz et gentislioni Oui l'enfant Richarz oue sei, Qui muh l'ama par dveite fei.
Ihi<l., 531.
(2) Ja ne vcr.i mais Xormandiu.
liiiinMit niOme i)ar s'imaginer que Richard n'avait pas longtemps à vivre. Dans cette persuasion, ils regardaient comme superflu de le surveiller rigoureusement et négligeaient quelquefois de rester auprès de lui. Un jour, au moment où le roi et toute sa cour dînaient et Cjue les gardes s'étaient éloignés, Osmond saisit le jeune prince, le revêt à la hâte de pauvres haillons, le lie au milieu d'une botte d'herbe, et, prenant la botte sous son bras, se dirige résolument vers les écuries comme s'il allait porter pitance à son cheval. Mettre la selle" sur le destrier et sortir au galop de la ville en emportant le duc fut pour Osmond l'affaire d'un moment. Il ne cessa d'éperonner jusqu'à ce qu'il fût arrivé au château de Coucy qui appartenait alors à l'archevêque de Ri'ims , et où un sûr asile lui était réservé ainsi qu'à son précieux fardeau.
Après sa délivrance, Richard fut pendant quelque temps en butte aux ambitieuses tentatives de Hugues-le-Grand , comte de Paris, et de Louis d'Outremer, qui, furieux d'avoir perdu une si belle proie, cherchait à la reprendre par force : ces deux rivaux s'unirent même un instant contre l'héritier de la Normandie ; mais leur alliance fut de courte durée. Harald, roi des Danois établis dans la Grande-Bretagne, avait amené par mer des secours à ses compatriotes et repoussé les princes coalisés. A la suite d'une entrevue avec Harald, entrevue qui, loin d'amener la paix , se termina par un massacre, Louis fut fait prisonnier et remis aux mains de Hugues-le-Grand, naguère son allié, qui profita d'un changement de fortune pour changer de politique. Afin de se soustraire au pouvoir de Hugues, Louis fut obligé de renoncer à ses prétentions sur la Normandie et de donner la ville de Laon, où il faisait son séjour habituel et qui était
la plus considérable de ses possessions. Peu de temps après, le comte de Paris, n'ayant pu rien enlever par la force des armes au jeune Richard , songea à ménager le mariage de ce riche souverain avec une de ses filles.
Louis d'Outremer l'apprit et s'en émut. Une telle union ajoutait, en efTet , à la puissance déjà si redoutable des comtes de Paris. Le roi manda le marquis des Flamands pour aviser avec lui aux moyens d'empêcher le mariage. Il fut décidé que Louis réclamerait le concours de l'empereur Othon, son beau-frère; et Arnoul se chargea de l'aller trouver lui-même en Allemagne pour le décider à entrer en France avec une armée. L'empereur se rendit à l'invitation du marquis, et arriva bientôt à la tête de nombreux hommes d'armes.
Louis, désormais en position de prendre l'offensive, se jeta sUr les terres des fils d'Herbert de Vermandois, alliés des Normands; puis, renforcé par l'arrivée de l'empereur, il se dirigea sur Reims. Le comte Arnoul et Erluin de Mon treuil avaient joint leurs troupes à celles de l'empereur et du roi. L'archevêque de Reims, homme tout à fait dévoué à Hugues-le-Grand, refusa le passage à l'armée, qui mit aussitôt le siège devant la cité (1). On y jeta un grand nombre de flèches et de pierres ; mais le courage et la conr'ancedes habitants ne se démentirent pas un instant devant cette formidable agression. Ceux qui tombaient blessés ou morts sur les murailles étaient à l'instant remplacés par de nouveaux combattants. Les citoyens de Reims semb!ciient renaîti'e et se multiplier, tant ils apparaissaient nombreux et résolus, aux remparts, aux portes, partout où les
(I) ftiVA l,:sl..np. Vrri-.., V, 597-
98 HISTOIRK
assiégeants portaient l'attaque. Au bout de (lunrantL' jours, Hugues envoya des députes au roi pour l'engager if lever le siège. Les habitants avaient fait de grandes pertes, et de leur côté Louis et ses alliés sacrifiaient beaucoup d'argent et d'hommes autour de Reims. L'archevêque et la ville donnèrent des otages à Louis d'Outremer pour Vassurerde leur fidélité, et l'armée partit enfin au mois de juillet 945. Elle se porta vers Paris, qu'elle fut sur le point d'investir pour en faire le siège ; mais le comte Arnoul , qui ne cessait de rêver l'anéantissement des mortels ennemis de sa fomille, dissuada l'empereur d'attaquer la capitale des ducs do France et l'invita à pénétrer au cœur même de la Normandie. Il lui fit observer que ce serait perdre un temps précieux que d'assiéger une ville bien fortifiée, enlacée par les deux bras de la Seine, fleuve large et profond (1), et qu'il valait mieux se diriger vers Rouen, qui ne manquerait pas d'envoyer les clefs de ses por:es lorsqu'elle apprendrait la venue d'une aussi puissante armée i2i.
L'empereur se laissa persuader, et l'armée entra en Normandie. Arrivé à Cler-sur-Epte, Othon demanda au marquis si les clefs de Rouen ne lui étaient pas apportées. « Sire, lui dit Arnoul, la cité de Rouen est encore loin d'ici ;
(1) Sire, fait-il, faites le bien.
Geste cité, vez, ne crient rien :
Seigne s'i pari, comme coronc La clôt entor e avirone ; Uiiqucs ne pout jor estre prise , Ce sai, par force ne conquise.
Clii: des dites de A'., ii, 102.
(•2) Ainz qu'aies là tes genz menc-cs
T'en scnont les clefs a[)ortées.
Ihid.
mais demain je vous ferai loger sur la rivière d'Andèle , dont l'eau est belle et limpide : de vastes prairies existent sur ses bords ; c'est un lieu fort propice pour y établir un camp, et je suis sûr qu'en cet endroit vous recevrez, avec des dons superbes, les clefs que la ville de Rouen ne peut manquer de vous envoyer (1). >> En effet, le lendemain, vers le soir, l'armée établit^es tentes sur les bords de l'Andèle. On n'avait jamais vu dans le pays une si nombreuse et si riche chevalerie : ce n'était partout que pavillons de drap d'or, de pourpre et autres étoffes précieuses (2l. Cependant les clefs de Rouen n'arrivaient pas. L'empereur appela le comte Arnoul. — » Et les clefs de Rouen ? » lui dit-il. — "Sire, je m'émerveille qu'elles ne soient pas encore entre vos mains : il faut que ces Normands soient des gens bien orgueilleux (3); mais allez-vous-en devant la ville, et elle se rendra. >- L'empereur commençait à être assez mécontent du comte Arnoul : cependant il se laissa convaincre denouv^eau; d'ailleurs il était trop engagé dans le pays pour rétrograder. Il monta donc tout armé sur son cheval de bataille, et poursuivit sa route vers Rouen à la tète de ses chevaliers. Parmi ces derniers se trouvait un neveu d'Othon, jeune baron plein de valeur et de courtoisie, dont le nom est resté ignuré l4i. L'empereur l'aimait beaucoup et avait grande
(1) Là vos aporteront les clefs
E dons granz, beaiis, riches et teus
Qui vaudront maint marc d'argent.
Ibid., 104.
(•2) lUd.
(."}) Sire, dist li cueus, clii! de Rucm sont uiolt orghelleus, — Li Estore des
Ducs (/(■ .V., /'■ liO.
(i) Chevaliers proz, sage e corteis ;
Molt par aveii d'armes grant pris,
Son non nesii n'cscrit ne rtrnis.
dirnu. (1rs durs dr .V.. il. lOS
confiance en lui : il le dépêcha avec quelques hommes d'armes , croyant sans doute qu'il allait lui rapporter les clefs de Rouen. Plus on approchait de la ville, plus les assurances du marquis des Flamands devenaient formelles et positives ; Othon ne prévoyait pas même qu'une résistance fût possible. Il se trompait; car à peine la troupe d'avant - garde commandée par son neveu fut- elle en vue de la ville , que les Normands sortirent en grand nombre, tombèrent dessus et la massacrèrent entièrement. Le jeune prince , qui s'était précipité en avant , fut tué sur le pont de ce que l'on appelait alors la porte Beauvoisine, laquelle était située sur l'emplacement actuel de la place des Carmes (1). L'empereur, dans la première explosion de sa fureur, songea moins à s'en prendre au comte Arnoul de ce désastre qu'aux habitants de Rouen eux-mêmes. Il entoura la ville et en commença aussitôt le siège. Loin de vouloir se rendre , les Normands , au contraire , depuis qu'ils avaient connu l'approche des coalisés, s'étaient préparés à leur opposer dans la capitale du duché une vigoureuse résistance; et c'est là qu'ils avaient concentré toutes leurs forces. Les tentatives qu'à plusieurs reprises firent les assiégeants pour donner Tassaut n'aboutirent qu'à leur faire perdre beaucoup de monde. En vain avaient- ils , non loin des murailles, dressé de grands échafauds d'où ils lançaient, au moyen de balistes et de mangonneaux, de grosses pierres et des pieux aigus ; en vain des milliers d'arbalétriers f .isaient-ils pleuvoir du haut de ces machines sur la ville
(I) Defungiliir super poiilelii (porta' Belvaccii>is) iiimioiiilHis et laiicels nepos régis. — Diido, S. Quint op. Dut lirsnc, 132.
une grêle de flèches (1) : le courage des assiégés n'eu paraissait pas seulement ébranlé. Othon alors fit demander au duc Richard une trêve qui lui fut accordée et pendant laquelle il eut même le loisir d'entrer en \ille, d'aller faire ses oraisons à l'église de Saint-Ouen, et de voir par ses propres yeux combien Arnoul l'avait abusé sur le compte des Normands. En effet, leurs gens d'armes étaient nombreux , leurs moyens de défense parfaitement combinés , et il fut aisé à l'empereur de s'apercevoir que jamais Rouen n'avait dû songer à envoyer ses clefs à qui que ce fût. Il entra en grande fureur contre Arnoul, appela plusieurs seigneurs, et tint conseil avec eux sur ce qu'il devait faire en cette occurrence. Il voulait se saisir du marquis des Flamands et le livrer au jeune Richard ; c'est ce qui pouvait advenir de plus malheureux à Arnoul meurtrier du comte Guillaume, et sur lequel le duc ne manquerait pas de venger cruellement la mort de son père (2). Les barons détournèrent l'empereur de ce projet en lui remontrant qu'il y aurait là trahison, et qu'il valait mieux adopter un autre moyen de punir Arnoul. Tandis que l'empereur, dont la colère ne s'apaisait point, ne savait encore quel parti prendre, le marquis des
l,or l:iiicci)l tl'amuiil [iciis agiis, Cliaillous c jiieres e (|uaneatis, Puis foiil jeter lor niaugoneaus.
Des breteschcs, d'cscliaafauz
Ganiiz e balailliiz e lianz
Tr. lient quarreaiis aibalesticrs.
Cliron. (Icn durs de .V., ir, 1-28.
(2) Si li)!- (Ii>t f(ne jiar le tome de Flaiulrc.s isloient il là venu ; nias il le t'eroit l'rcnilie et il l'ciivoieroit au duc, juiis se viiigast bien de la mort de sou l>c.c. — Li iiilorr, clc, /" 140 v".
102 HISTOÏKK
Flamands, voyant qu'une trame secrète s'ourdissait contre lui, délogea précipHamment au milieu de la nuit avec tout son monde. On ne s'attendait pas à cette fuite ; et le désordre qu'elle occasionna dans le camp fit croire que les Normands étaient sortis de la ville pour se jeter sur les assiégeants. Ceux-ci, dans leur épouvante, mirent le feu aux tentes et se sauvèrent : ce fut une effroyable confusion. Les gens de la ville s'en aperçurent et commencèrent alors à. poursuivre réellement les troupes de l'empereur et celles du roi, qui, ne connaissant pas les chemins, erraient çà et là dans la campagne. Le gros des fuyards fut atteint par les Normands , qui , postés en embuscade dans un bois qu'on appelait la forêt de Maupertuis , tombèrent sur eux, leur tuèrent beaucoup de monde, et leur prirent tout ce qu'ils emportaient de bagages (1). L'empereur et le roi furent pourchassés de la sorte jusqu'à Amiens, où ils trouvèrent enfin un abri. Quant aux Normands, ils retournèrent chez eux, rapportant de riches dépouilles à leur duc, et rendant grâce à Dieu du succès de cette aventure (2).
Othon, plus exaspéré que jamais contre Arnoul, résolut de lui faire payer cher des désastres dont il était la cause première. Après s'être un peu reposé à Anrens et avoir mis l'ordre dans son armée, il gagna le marquisat d'Arnoul. Il n'est pas resté de détails touchant cette expédition ; on sait seulement que l'empereur, ne pouvant atteindre le suzerain , fit tomber sur les vassaux le poids de sa colère. Pillant , brillant , ravageant tout en Flandre , il pénétra jusqu'à Gand, ville alors renfermée entre la Lys et l'Escaut.
(1) ihid.
(2) Kt donnèrent (ont leur guaing à lor seif;nor et tnerrhièrent Dieu moult durement de lor aventure. — /''('/.
Ce fut , peiise-t-on , lors de cette expédition que l'empereur prit sur Arnoul et réunit à l'Allemagne une portion de pays située sur la rive gauche de l'Escaut. Pour assurer la défense de celte contrée il fit bâtir près de l'abbaye de Saint-Bavon un château fort qui dominait Gand, et à partir duquel il creusa un large fosse il) jusqu'au bras occidental de l'Escaut appelé aujourd'hui le Hont. Un comte nommé Wichman, de la ma'son saxonne des Billung, fut préposé à la garde de cette forteresse. Wichman passe pour être le premier châtelain de Gand; et, malgré son origine et la nature tout hostile de ses fonctions, il épousa cependant Lutgarde, la propre fille du marquis des Flamands, lequel, à ce qu'il paraît, avait fini par vouloir ce qu'il n'avait pu empêcher, c'est-à-dire la domination impériale jusque sur ses frontières. Dans la suite, pourtant, les courtes de Flandio réussirent à se débarrasser de ce dangereux voisinage.
Peu d'années s'étaient écoulées depuis que les provinces belgiques avaient vu dis[.araître ces barbares du Nord, qui, pendant plus d'un siècle, leur avaient causé tant de maux, lorsqu'un lléau du même geni'e vint les assaillir. Les Madgyars, appelés par les Germains Umjren, d'où nous leur avons donné le nom de Hongrois, obéissant les derniers à l'inq^ulsion (pli précipita sur l'Europe tant de hordes sauvages, apparurent tout-à-coup en Belgique. Originaires du nord de l'Asie, ils étaient descendus vers la mer Noire, puis dans le bassin du Theiss et sur le Danube, d'où ils faisaient des incursions en Germanie, en Italie, et, comine ou le voit, jusque dans les Gaules. On crut qu'ils allaient, à la maniè.re des Normands, piller et détruire ensuite systématiquement
{\) Coimu sriiisi le tioni iVOfio'/nirlil. los.vc (I'OiIkhi.
10/i HISTOIRE
tout ce qui leur tomberait sous la main. Il n'en fut rien; et cette invasion n'est qu'un fait isolé qui, fort heureusement, ne se reproduisit pas, comme on le craignait. Toutefois, l'apparition des Hongrois laissa des traces sanglantes dans le paj'S ; et le siège de la vieille cité épiscopale de Cambrai est resté dans le souvenir des peuples, en raison de l'horreur qu'il avait primitivement inspirée.
Au printemps de l'année 953, l'approche des Hongrois, (|ui venaient de ravager le Hainaut et une partie de la Flandre, fut signalée dans Cambrai. Cette ville était déjà soumise, sinon de droit, du moins de fait, à la souveraineté temporelle de ses évêques et relevait de l'empereur d'Allemagne, qui même y eut un délégué sous le nom de comte jusqu'en l'an 1007. Elle ne faisait point partie des domaines d'Arnoul, mais elle se trouvait, à cause de sa situalion, placée sous la garde naturelle des comtes de Flandre ; elle leur demandait souvent secours et protection, et ils ne tardèrent même pas à prendre le titre d'avoué ou de défenseur de son église. Néanmoins Cambrai et son territoire, bien qu'enclavés entre les terres de princes puissants et envahisseurs, formèrent, pendant tout le moyen-âge, un état libre et indépendant. C'était une sorte de petit empire sacerdotal dont la suprématie spirituelle , qui s'étendait sur la majeure portion de la Flandre et du Hainaut, le fit respecter de ses voisins, mais ne l'empêcha pas , comme nous le verrons bientôt, d'être en proie, dans son propre sein , à des dissensions politiques fort graves. Lorsque les Hongrois se répandirent aux environs de Cambrai , la ville avait pour évêque le seigneur Fulbert, homme dont l'esprit plein de prudence et de sagacité ne se laissa point abattre par l'imminence du danger. Il n'y avait de secours àatten-
dre ni du comte Arnoul ni de l'empereur , lesquels précisément alors se trouvaient en guerre l'un contre l'antre; le comte de Hainaut, pour se dégarnir de ses hommes d'armes, n'était pas assez sûr de ne plus revoir les barbares qui venaient de ravager tout le pays d'entre Sambre et Meuse, de piller les abbayes de Lobbes , de Liessies et d'Hautniont. En Vermandois l'on se tenait sur le qui-vive. Il fallait donc compter sur ses propres forces et sur la miséricorde de Dieu. C'est ce que fit l'évêque Fulbert ; et bientôt la ville se trouva en bon état de défense (1). Ce qu'on nommait en ce temps-là une ville était un assemblage de maisons de bois, de terre ou de pierres, grossièrement façonnées, recouvertes en chaume pour la plupart et disséminées autour des églises et des monastères. Des remparts de terre élevés, lors de l'invasion des Normands, se dressaient aux endroits où n'existaient point de barrière naturelle. A Cambrai, l'Escaut coulait au bas de la ville et dans le centre se trouvait le bourg ou château bâti très-solidement en pierre et flanqué de tours carrées. Cette enceinte renfermait l'église cathédrale, le palais de l'évêque et un monastère nommé l'abbaye de Saint- Aubert , fondé trèsanciennement. Le bourg était un lieu qu'on avait cherché à rendre inexpugnable; Fulbert y fit transporter le corps de saint Géri , Tun des premiers évoques de Cambrai. Là ces reliques vénérables étaient moins exposées aux profanations des païens que dans l'église bâtie en dehors du bourg sur la colline où depuis Charles-Quint éleva une ci-
(1) Qiio pcrli.'iiitus Fulbcrdis rpiscopus, iin|)ijjre immiiifiilem ruiiiani pra-videns, iirbem altentiore cura miiniri cxcrcuit... — Ba'iUr.ci Cluon. Canwraccuse et Atrcbatvnsc, cdit. A. Le Glay, 112.
tadelle. Cette église devint en effet l'objet de la fureur sacrilège des Hongrois.
Le 8 des ides d'avril , les barbares mirent enfin le siège devant Cambr^ai. Toute leur science militaire consistait dans la vigueur de l'attaque (1). Ils se précipitèrent contre la ville avec une impétuosité toute sauvage. Mais l'évêque et ses vassaux étaient à leur poste; et ils reçurent le choc avec calme et inti'épidité, quoiqu'ils fussent bien inférieurs en nombre. Ces assauts durèrent trois jours consécutifs; et pendant ces trois jours les assaillants furent sans cesse repoussés hors de la première enceinte. Néarmioiui les Cambrésiens avaient beaucoup souffert et se trouvaient fort affaiblis : ils jugèrent prudent de se retirer derrière les murailles qui protégeaient la cité propreuicnt dite. Aloi's les Hongrois, ne renconti\ant plus de résistance extérieure, pillent les maisons du fauboui-g, Iss brillent et dirigent ensuite tous leui's efforts contre les murs du bourg qu'à plusieurs reprises ils tentent, mais en vain, d'escalader. Cependant, fatigués d'une lutte meurtrière et sans résultat, ils vont camper, non loin de la ville, dans les prairies qui bordent la rive gauche de l'Escaut.
Les Cambrésiens craignaient que ce ne fût afin de réi:aier leurs forces et r^eprendre l'attaque avec plus de vigueur. Mais un jour ils fui'ont bien surplis de voir du haut de leurs remparts les ennemis faire un mouvement et s'éloigner un peu. Cette apparence de retraite , tout en les remplissant de joie et d'orgueil, leur suggéra une idée de vengeance fort patriotique assurément, mais aussi fort
(1) Insi Hiingnri, proiii|)li>)ro iiiip lu disriplinani pr^fernitcs , liiiic m)ii arlvolarunt. — [bid., 1 IH.
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imprudente. Tandis qu'une dernière troupe de Hongrois sortait des retranchements du camp, sous la conduite d'un chef qu'on disait être le neveu du roi môme des Hongrois , Eudes, homme énergique et décidé (1), quitte précipitamment son poste avec quelques frères d'armes auxquels, dit la chronique , " l'amour de la patrie en deuil inspirait le mépris de la mort (2), » et se jette sur le groupe d'ennemis qui cheminait alors dans un étroit et profond sentier. Le chef des Hongrois, enveloppé de toutes parts, se défend courageusement, lui et ses compagnons, tout en cherchant à se faire jour et à s'échapper. Il tue de sa main plusieurs Cambrésiens, mais enfin il succombe ; son cadavre reste au pouvoir d'Eudes et sa tête sanglante est rapportée dans la ville comme trophée. On la place au bout d'une pique dans l'endroit le plus apparent des murailles. Les bourgeois triomphaient sans trop songer que cette représaille en allait provoquer, de la part de l'ennemi, une autre non moins cruelle. Eu effet, la rage des Hongrois fut au comble lorsqu'ayant appris le massacre des leurs ils virent la tête du prince fixée sur les murailles en signe de dérision. Bulgion, ainsi s'appelait le roi ou chef des barbares, revint aussitôt sous les remparts , transporté d'une douloureuse colère Le siège recommence avec un acharnement (}u"alimente l'aspect de celte tête qui du haut des murailles semble crier \ engeance. On combat avec fureur ; on échange une grêle de traits; bien des gens tombent morts de part et d'autre. Pendant ces scènes de carnage, l'évêque Fulbert tantôt se tient dans la cathédrale, implorant le secours de la Vierge, tantôt
(1) O'io vJr acris consilii et mérite promplior... — Ibùl.
('2) C^uibiis afrcrins pati inc luinn- conirniplimi moi li< infndeiMi. — lliiil.
se prosterne devant la châsse du bienheureux Géri, le conjurant d'avoir pitié de ce siège épiscopal dont il est le patron , de ces braves citoyens qui se battent pour défendre ses précieux restes (1) ; tantôt il parcourt les remparts, donnant ses instructions , encourageant chaque homme d'armes. " C'est Dieu, leur dit-il,' qui combat contre les barbares; c'est Dieu qui doit remporter la victoire (2). >-
Cependant , accablés de lassitude et désespérant pour la seconde fois de pouvoir jamais s'emparer de la ville , les Hongrois pensèrent qu'ils feraient bien de lever le siège. Avant de quitter leurs positions , ils proposèrent aux assiégés un traité de paix. Ils tenaient surtout à ce qu'on leur rendît la tête du prince , moyennant quoi ils s'engageaient à remettre tout le butin , tous les prisonniers , tout ce qu'ils avaient pris aux environs de la ville. Puis ils déposeraient les armes et concluraient la paix.
Les assiégés qui soupçonnaient quelque piège dans ces propositions , les repoussèrent. Ce refus exaspéra tellement les Hongrois qu'ils ne songèrent plus à s'en aller. Changeant de tactique , ils aliandonnèrent l'attaque des remparts et se mirent en mesure d'incendier l'église au moyen de traits flambants qu'ils lançaient à l'envi sur les parties saillantes de l'édifice. Cette manœuvre inattendue déconcerta les Cmibré^iens. L'effioi et l'abattement avaient succédé à leur belliqueuse ardeur; et ils auraient sans doute laissé briller leur vieille cathédrale, si un clerc, nomme Sarrald , ne fût monté courageusement sur le faîte de l'é-
(1) Ibiil., lli.
(2) Dt'i ciiini c.-sc Lo:;(ra aîicn'jjouu? [in^uaiii , illi fiiluiaui vicioriam... - Ibui.
glise. Là , il s'attache par de faibles cordes aux poutres du clocher et , suspendu ainsi en l'air, exposé aux flèches enflammées de l'ennemi, il court sur l'arête du toit, répandant l'eau, qu'on lui avance d'en bas, sur tous les endroits où le feu se déclare. Les Hongruis virent bientôt que leurs tentatives seraient encore une fois superflues de C2 côté ; alors ils concentrèrent leurs efforts sur l'église de Saint-Géri, placée, comme nous l'avons dit , en dehors du bourg. C'était un monument construit avec beaucoup de richesse et de solidité, ce qui fit penser aux Hongrois qu'il renfermait de précieux trésors ; ils ne se trompaient pas (1). Les chanoines , aidés de leurs vassaux , se préparaient à opposer une résistance acharnée. Les Hongrois se ruèrent vainement sur les grosses murailles , au bas desquelles ils étaient écrasés à coups de pierres , ou tués à coups de flèches ; vainement ils essayèrent d'incendier la toiture , qui , couverte en plomb , ne présentait guère d'action au feu. Ils songeaient déjà à se retirer, lorsque , du haut du clocher, un clerc , aussi furieux que malavisé , décocha une flèche au milieu de leurs rangs.
Exaspérés par cette provocation, les Hongrois revinrent contre le monastère avec un redoublement de rage. L'attaque fut si violente et si longue que les assiégés succombèrent enfin. Les barbares se répandent bientôt à travers l'abbaye ; tout ce qu'ils rencontrent est égorgé sans pitié. L'histoire nous a conservé les noms des principaux clercs qui périrent en cette circonstance : c'étaient Auffride, Anselme,
(I) Decorain et vcnerabilem basilicam S. Gaugi'rlci, m scillcet superbis xdi- Hc.is, exter'ms insi{;nitam iia ctiam iiitcruis miihis pccuiilis et raii refcrlam , facto .i{;niine nilcbanUir irriiiiipere. — IhiiL, I Ifi.
nu HISTOIRE
Grinbert, Thieni et Gention (li : bien d'autres encore subirent un douloureux martyre. Quand il ne resta plus personne à massacrer, les Hongrois dépouillèrent le monastère et l'église de leurs relicpiaires , de leurs trésors, de leurs ornements, après quoi ils mirent le feu aux lambris, et bientôt les flammes dévorèrent cet antique et vénérable monument. On vit alors la terre se joncher de ses débris fumants; on vit le plomb des toitures couler en longs ruisseaux sur la pente de la colline et inonder les rues et les fossés d'alentour. Pendant ce temps , les Hongrois s'en allaient emmenant leurs captifs et emportant un immense butin (2).
Cette invasion de barbares, en forçant le comte Arnoul à veiller sur ses propres domaines, l'empêchait de prêter assistance au roi Louis, dont la position devenait de plus en plus précaire. Abandonné de chacun, le prince se retira au delà du Rhin près de l'empereur Othon. Là il se plaignit au concile d'Ingelheim des trahisons de Hugues, et surtout des imputations calomnieuses que celui-ci portait contre lui, Hugues prétendait, en effet, que Louis était tellement idiot qu'il se trouvait incapable de régner. Le roi offrit au concile de se défendre de ces imputations soit par le jugement de l'empereur Othon , soit par un combat singulier (3)
Hugues fut excommunié par les évêques réunis à Ingelheim ; mais l'anathème ecclésiastique ne l'empêcha point de
(1) Ex cleric's quoque Auffridurii , Anselniuni , Griiibeilum, Tlieodericum, Gemionera exaniniant. — Ibkl.
(2l Posl li.TC coiigrega'.is raplivis, ciiin iiifinil.i pr;ecla abscesseriint. — Ibiil , 1 17.
(.•î) Sciijit. rrr. Franc, vill, 20-2.
DES COMTES DE FLANDRE. Hl
cuntinuer la guerre plus rudement (luejainais. Luuis cependant ne restait pas oisif : de la Germanie il alla à plusieurs reprises dans les provinces du Midi, dont les seigneurs lui donnèrent quelques secours qui l'aidèrent à reprendre la ville de Laon. Il n'en jouit pas long-temps ; car il mourut en 954, à Reims, dans le palais de l'archevêque, qui avait bien voulu lui donner l'hospitalité.
Tandis que ces choses se passaient , le comte Arnoul mariait son fils Bauduin à Mathilde, sœur de ce Wichman châtelain de Gand pour l'empereur et qui avait déjà épousé Lutgarde, sœur aînée de Bauduin. Arnoul concluait ainsi une double alliance avec la maison de Saxe ; alliance qui lui assurait un appui en Germanie alors qu'il n'avait plus rien à espérer des princes francs de sa famille, dont la puissance allait bientôt s'éteindre à jamais.
Dans un temps où le gouvernement des grands bénéfices concédés par les conquérants ou leurs descendants n'offrait point encore ces complications politiques que devait y introduire le développement du système féodal, les princes s'occupaient volontiers de l'adnnnistration des abbayes. Naguère nous avons vu Arnoul , obéissant aux conseils de Gérard , abbé de Brogne, réformer le monastère de Saint-Bertin ; en 954, son neveu Hildebrand, abbé de Saint-Bertin, lui inspira la pensée de réformer également le monastère de Sanit-Vaast d'Arras et de ramener les moines à l'observance de l'ancienne règle. Ces réformes ne se faisaient point sans obstacle, car la corruption n'atteignait que trop souvent les moines et les entraînait hors des voies de l'existence régulière et sainte à laquelle ils s'étaient primitivement voués. La force venait en aide à la raison. L'intervention du pouvoir temporel dans les affaires ecclésiastiques n'était point rare à cet'e
époque; et ce qui le fut encore moir.s, c'était l'action de la religion sur les événements d'une nature toute matérielle et terrestre : action bienfaitrice, du reste, dans un siècle plein de barbarie, influence heureuse sous laquelle s'élaborait peu à peu le long et pénible enfantement de la civilisation. Aux deux éléments théocratique et aristocratique vint bientôt s'en mêler un troisième, l'élément populaire, inconnu jusqu'alors. En effet, la majeure portion du peuple, c'est-à-dire la classe des serfs, ne faisait point pour ainsi dire partie de l'ordre social ; et l'on peut regarder comme un grave phénomène sa participation première aux événements politiques. Or nous trouvons dans un fait qui se passa à Cambrai, -vers 958, le plus lointain signal de cette régénération qui bientôt va s'accomplir dans les provinces septentrionales de l'ancienne Gaule, et dont nous aurons à reproduire les phases les plus importantes : nous voulons parler de l'affranchissement des communes.
A l'évêque Fulbert , qui avait toujours vécu en bonne intelligence avec les Cambrésiens, succéda un prélat ([ui ne l'était réellement que de nom. Bérengaire, issu d'une illustre famille de Germanie , tenait à l'empereur Othon par de très-proches liens , et cette circonstance l'avait , malgré toute son indignité , élevé à lépiscopat. Il s'était en effet beaucoup plus occupé des choses profanes que des intérêts de l'Église. La noblesse de sa race lui avait inspiré un tel orgueil qu'il n'avait pas craint de se charger d'un ministère peu en harmonie avec ses goûts et son genre de vie tout mondains. Ses mœurs étaient, dit-on, si farouches que non-seulement son langage tudesque , tombé en désuétude depuis longtemps en Cambrésis , mais encore sa manière de vivre le faisaient considérer par son peuple comme un
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vrai barbare (l). On le haïssait instinctivement avant même que son arrogance et ses persécutions fussent venues justifier cette antipathie. De graves dissensions , des luttes trèsanimées ne tardèrent pas à s'élever entre l'ëvêque et ses sujets, gens du reste, de leur côté, très-farouches et fort peu traitables i^j.
Un jour Bérengaire se rendit en Germanie pour faire sa cour à l'empereur ; et , comme il tardait quelque temps ù retourner vers son diocèse dont il se souciait médiocrement, les bourgeois , réunis par une seule et même pensée, se liguèrent contre lui , s'engageant , par serment , à lui fermer les portes quand il reviendrait. L'évêque , après avoir terminé ses affaires, reprit la route de son siège épiscopal et, chemin faisant, apprit la conjuration tramée contre sa personne. Sentant bien que seul il ne pourrait rien contre tout un peuple en insurrection, il rebroussa chemin plein de dépit et de colère. 11 s'adressa à Brunon qui tenait alors , sous les ordres de son frère, le gouvernement de l'empire, lui exposa sa situation, et le supplia de lui donner des forces suffisantes pour mettre à la raison les bourgeois révoltés. On accueillit sa demande , et on lui donna une assez forte armée. Afin de mieux assurer sa vengeance, Bérengaire alla trouver le comte Arnoul, le priant de joindre ses troupes à celles de l'empereur pour marcher sur Cambrai. Arnoul n'en était pas trop d'avis; niais l'évêque lui ayant promis
(1) Qui (]jioni;im map,i.s seciilniihus r|ii;iiii ccclcsin.<liiis ncgoliis iinplicaliiS , |ier exrellcntis prosiipùr .';iil)liiiiit;ilen), iiniiiuim qiiotlam piilsii jaclaiui:i" altnlîc liai, moium el vil;»; ()jipiinii,iiiniill)iis , sumplo oflirio coniraihat. Ilic cliaiu lanl:B feriialis cxiiiissc (.liilliir, m non nindii linj;na il ri.ilionc, srd ctiani inorilins populo siio haili:i|'iis rssc \i;lcrctMr. — llalil. Climn C.iiih'kii- if .Urrhal., i-.",.
■1 Ihul.
i\k MiSToini';
la terre de Lanibres qui de temps imméiviorial appartenait à son église cathédrale, le marquis des Flamands lui prêta son appui. A l'approche de forces si imposantes, les Cainbrésiens eurent peur et se hâtèrent de faire dire à leur évêque qu'il pouvait rentrer sans défiance. Bérengaire alors congédia les troupes et rentra sans encombre dans la ville, escorté de ses seuls officiers. La chose en resta là pendant quelque temps; mais l'évêque n'avait jamais pu effacer de son esprit le souvenir de l'affront dont il avait été l'objet de la part de ses sujets. La vengeance couvait dans son cœur : elle fut terrible. Ayant fait venir clandestinement dans la ville des hommes d'armes qu'il avait soudoyés , il attaqua subitement et à l'improviste les bourgeois sans défense, les pourchassant comme des bêtes fauves à travers les rues et les places. Les soldats, enivrés par l'odeur du sang, poursuivirent leurs victimes jusque dans l'église de Saint-Géri, où les malheureux bourgeois avaient cru trouver un asile inviolable. Ces forcenés les saisissaient jusqu'aux marches de l'autel et les mutilaient horriblement. Aux uns, ils coupaient les pieds et les mains ; ils crevaient les yeux aux autres, ou bien leur marquaient le front d'un fer rouge (1). Quand cette boucherie fut terminée , l'évêque, furieux , fit remplir un chariot des armeà prises sur les bourgeois et l'envoya, comme trophée de sa vengeance et de sa victoire, aux compagnons de sa vie déréglée qu'il avait réunis dans une maison de plaisance à lui appartenant , nommée le château de Béthencourt (2).
(1) a Coiuiiiun tKimf(iic armati limcu saiiclissiin.T .Tilis nbsqiic rcvercntiiE niodo irriiinii nies, al os inlcifcreriinl , alios triinc.ilis maniliiiS cl pedibiis dLineiiihrjnuil ; qnibiisilain veto oriilos fodielvinl, qnilmsdam frimlcs ferro aiileme iiolahanl. » — Jln' I., 1-2S.
(2) lOi'l.
DKS COMTIvS 1)1-; ILANDRi:. 115
On conçoit que les alliances avec un tel homme devaient être fort peu honorables et profitables. Aussi le comte Arnoul ne tarda- t-il pas à regretter de lui avoir jadis prêté aide et assistance quand il était revenu à Cambrai.
En effet , Bérengaire , plus grand guerroyeur que digne évêque, profitant de l'éloignement du comte, se jeta de force sur le bourg de Lambres que naguère il avait concédé à ce dernier pour prix de ses services. Il menaça Arnoul de mettre toute la Flandre en combustion s'il s'avisait de vouloir le lui reprendre. Il enleva également à l'Église de Cambrai les villages de Coureng et de Ferrières, et en donna les bénéfices à un homme d'armes de ses amis.
Bérengaire reçut bientôt le châtiment de ses forfaits ; et, s'il faut en croire la tradition, ce fut sa conscience elle-même qui fit l'office de bourreau pour le tuer. Il partit pour Cologne : une nuit qu'il reposait à demi éveillé dans son lit, le bienheureux Géri, dont il avait si cruellement profané le temple, lui apparut et, après lui avoir reproché ses crimes, le frappa vigoureuseinent du bâton qu'il tenait à la main. Bérengaire se leva, criant, gémissant, appelant ses serviteurs. Il mourut peu de temps après des suites de cette terrible vision (1).
Cependant le comte Arnoul commençait à vieillir. Désormais occupé des propres affaires de ses états, on ne le voit plus guère se mêler aux événements politiques qui suivirent la mort de Louis d'Outremer. Ils étaient d'ailleurs d'une nature assez pacifique. Hugaes-le-Grand, agissant à l'égard du fils comme il avait fait jadis pour le père, protégea le jeune Lothaire que la veuve du roi franc ne craignit pas
(1) « E\ qiin percussionc aliqnaiuliii cl.ilioians (colin re^; est) non nuilio posl interiit " — lliiil., 170.
de confier à sa générosité. Lothaire, par ses soins, fut même bientôt reconnu des seigneurs de France, de Bourgogne et d'Aquitaine. Peu de temps après, Hugues mourut laissant deux fils, dont l'un était appelé à la haute destinée de fonder une dynastie nouvelle, grâce à l'affaiblissement continuel auquel son père avait réduit la race carlovingienne. Mais jusque-là le comte Arnoul eut encore la satisfaction de voir régner le dernier prince de cette famille de Charlemagne à laquelle il appartenait lui-même, et dont il était demeuré le soutien fidèle. Sentant que sa fin ne pouvait être bien éloignée, il rendit, pour le repos de sa conscience, plusieurs des biens qu'il avait enlevés aux abbayes, surtout à celles de Gand , de Marchiennes et de Saint-Bertin. Puis il appela au gouvernement son fils Bauduin déjà dans la force de l'âge, et marié depuis quelques aniiées à Mathilde de Saxe, sœur du comte Wichman, dont il a été parlé. Bauduin, au dire des chroniques, était un prince qni ne manquait ni d'habileté ni de prudence. On lui attribue l'agrandissement et la fortification des villes d'Ypres, Furnes, Bergues, Bourgbourg, Dixmude, Aldenbourg, Rodenbourg, Roulers et autres localités : c'est également au temps de son administration qu'on fait remonter l'établissement des premiers marchés réguliers et des foires dans les villes de Bruges, Tourhout, Courtrai et Cassel ; les progrès du commerce par voie d'échange, la seule connue alors ; l'industrie des tissages, source de la prospérité future des provinces flamandes. Il aurait sans doute fait plus encore, mais la mort l'en empêcha. Bauduin venait de conduire un puissant secours au roi Lothaire, alors en guerre contre les Normands, et de déployer une grande valeur en plusieurs circonstances, lorsqu'à son retour il fut surpris dans l'abbaj-e de Saint-
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Bcrtiii par la petite-vérole qui l'emporta le V' janvier 961. Sa femme Mathilde lui avait donné un fils que l'on appela du nom de son grand-père Arnoul; mais il était bien jeune encore, et, pendant sa minorité, Arnoul-le-Vieux se décida à reprendre cette couronne qu'il avait si long-temps portée.
Le zèle que le marquis montrait depuis longues années pour les intérêts de la religion, se raviva surtout dans les derniers temps de sa vie ; car il sentait alors plus que jamais le besoin d'expier toutes les mauvaises choses dont il devait rendre bientôt compte à Dieu. Entre autres monuments de la pieuse libéralité d'Arnoul à la tin de ses jours, il nous reste une sorte" de testament dont la teneur mérite d'être ici rapportée :
» Moi, Arnoul, je me reconnais coupable et pécheur. J'ai songé au salut de mon âme et à l'avis que le Seigneur donne dans son Évangile : Veillez, car vous ne savez ni le jour ni l'heure. Ainsi, j'ai fait écrire ces lettres afin que mes fidèles connaissmt ce que le Seigneur m'a donné en or, en argent, en vêtements, en chevaux, en bêtes de somme, en troupeaux , en subsistances , en vivres , en fromages et en toutes autres choses. S'il m'arrivait une mort subite qui m'empêchât de distribuer ces biens selon ma volonté, que mon épouse et mes enfants aient une moitié de ma fortune, et que l'autre moitié soit donnée pour la rédemption de mon âme aux monastères et aux églises érigées sur mes terres, aux pèlerins, aux faibles, aux veuves, aux orphelins et aux pauvres. Sachez donc tous, mes fidèles, que j'ai donné au monastère de Saint-Pierre, dans le lieu appelé Blanclin, où mon père et ma mère reposent inhumés, le fisc nomsné Madlingeni; une terre capable de noui'rir cent brebis et tout le produit annuel (quelconque
118 IIISTOIUE
(lesdites brebis. Je vous prie aussi, vous tous mes fidèles, par l'amour du Dieu tout-puissant et de ses saints, par la foi que vous m'avez jurée , que , sur l'argent offert par moi au Dieu tout-puissant par les mains du moine Gérard, vous en donniez deux tiers au lieu susdit de Saint- Pierre, où repose Amalberge, vierge du Christ, et la troisième part à trente monastères par moi désignés audit Gérard. De manière qu'aucun de nies proches ni mon épouse ne puissent faire de ce trésor livré par moi à mon rédempteur que ce que j'en ai moi-même ordonné. Si quelqu'un enfreint ma volonté, qu'il encoure la colère du Dieu toutpuissant ; qu'à perpétuité il éprouve le ressentiment de saint Pierre, porte-clefs des cieux, et celui de tous les saints, etc. (1).
Enfin le 27 mars 964, après quarante-huit ans de règne, il alla rejoindre les deux Bauduin. Un siècle entier donnait alors sa consécration à la vieille dynastie flamande, siècle de barbarie, à la vérité, signalé seulement par des actes isolés, sans enchaînement, sans résultats appréciables, époque crépusculaire, s'il est permis de parler ainsi, au milieu de laquelle il est difficile de trouver un seul germe de civilisation, mais qu'il est bon de connaître comme point de départ et comme terme de comparaison.
(1) Annales abbatice Sancti Pétri Blandinirnsis , «//(. t'nn de Puttc , 98.
AUNOLL-LK-JEUNK. — BAL DL L\ -BLLLK-BVHDfc] .
Invasion de Lotlmire. — Mort de ïotdoii, évêque do Cambrai. — Séjour de Charles, duc de Lorraine, à Cambrai. — Prétentions de Guillaume de Ponthieu. — État de la Flandre et du Haiuaut. — Tyrannie du comte Rainier. — Mission de Bruno, archevêque de Cologne, vicaire impérial. — Tentatives des fils de Rainier contre le Hainaut. — Usurpation de Hugues Capct ; sa lutte avec Charles, duc de Lorraine. — Hugues Capet envahit la Flandre. — Mort d'Arnoul-le-Jeunc. — Troubles pendant la minorité de Bauduin Belle-Barbe. — Origine et attributions des châtelains. — Révolte d'Eilbodon , châtelain de Courtrai. — Guerre de Bauduin avec Godefroi , duc de Lorraine, et par suite avec l'empire. — Paix avec l'empereur. — Flandre impériale. — Peste. — Inondation. — Comète. — Rébellion de Bauduin-le-Jeune , fils de Bauduin Belle Barbe. — .\venement du Henri au Irône de France. — Mort de Bauduin Belle-Barbe.
Aussitôt qu'Arnoul-le-Vieux eut fermé les ye'ix , le roi Lothaire, oubliant les services rendus depuis cent ans à la dynastie carlovingicnne par les marquis flamands, fondit sur les domaines du jeune Arnoul.
Après s'être emparé des puissantes abbayes de Saint- Amand , de Saint-Vaast-d"Arras et du château de cette dernière ville, Lothaire enleva Douai et envahit toute la contrée jusqu'à la Lys(l i. Il mit dans cette expédition tant
(1) Baldcncirliini., l.,7.
lit! IIISTOIKK
de fougue et d'ilnpétu()^ité qne l'évèque de Canibiai, Tetdoii , eut grand'peur pour son siège épiscopal , contigu aux possessions d'Arnoul. Tetdon était Germain de nation et homme de l'empereur : or Lothaire n'était pa^ en ce moment disposé à beaucoup de bienveillance pour ce dernier. L'évèque fut accablé d'un profond chagrin durant toute cette expédition : ses vassaux lui inspii'aient de la terreur ; car ils ne pouvaient effacer de leur mémoire les cruautés de Bérengaire, prédécesseur et compatriote de Tetdon. D'un autre côté , un châtelain impérial , nommé Watier , homme dur et rapace, le molestait sans cesse. Tetdon était cependant im seigneur aussi bénin et pacifique que Bérengaire s'était montré guerroyeur et emporté. Quelquefois l'évèque, accablé de tristesse en voyant les ravages que Lothaire faisait sur l'héritage du jeune marquis et déplorant les malheurs que cette invasion devait amener dans son diocèse, se disait d'un ton lamentable : '• O malheureux Tetdon ! pourquoi donc avoir quitté Cologne, ta patrie, pour venir au milieu de ces barbares? Voilà ta récompense pour avoir délaissé ton église patronale de Saint-Séverin (1). "
Afin d'échapper aux catastrophes qu'il redoutait il s'en retourna à Co'ogne, où il ne tarda pas à tomber malade et à mourir; on l'inhuma dans son église de Saint-Séverin ci). La mort du prélat fugitif causa des calamités et un scandale que sa présence à Cambrai eût sans doute conjurés. Afin de protéger cette ville contre les fureurs de Lothaire, qui continuait ses dévastations en Flandi'e ; afin aussi de
(1) « Quid lu, o niiseiriirc Tettlo, quid tu, pailla lelicta, iiilcr liarLaios deveiiisli ? Kcce luis plana scd ol digna reconiprnsalin luerilis , ([uod luuiu pjlrcni S. .Sfvcvinuni rcliipiisli. " — Ibid.
i'I] Ibid.
DliS COMTES DU FLA^DUK. pjl
faire rentrer dans le devoir par serment et par otages les vassaux de l'évêché , alors plus disposés que jamais à secouer le joug de l'autorité , l'empereur envoya Charles duc de Lorraine à Cambrai avec une nombreuse armée. Charles était frère du roi Lothaire ; mais l'empereur se l'était attaché par de nombreux bienfaits et surtout par le don de la Lorraine citérieure. 11 s'en vint donc à Cambrai pendant la vacance du siège, et commença par s'y installer dans le palais épiscopal, moins en vicaire impérial et en protecteur qu'on prince avide de spoliations et de voluptés. Cambrai ofïl'ait toute espèce de l'essources ; l'hôtel de l'évêque était rempli des choses qui peuvent rendre la vie agréable il); des officiers nombreux y étaient attachés; de riches domaines défrayaient tout le service. Charles, pour lors âgé de vingt-quatre ans et dans toute l'effervescence de la jeunesse, résolut de mettre largement à profit tant d'avantages. Il fit venir de Lorraine sa femme Bonna, iille de Ricuin, duc de Mosellane, qu'il venait d'épouser depuis peu, et la fit insolemment coucher, au grand scandale de chacun, dans la chambre même du vénérable Tetdon (2). Ce ne fut, pendant le séjour de Charles à Cambrai, que banquets somptueux , letes ruineuses pour les revenus de l'évêché qui s'y consommèrent tout entiers (3). Puis il dilapida le trésor do l'église, vendit les prébendes, spécula sur les fonctions ecclésiastiques, qu'il achetait pour
(1) « Ojipoi'liiiiiiiiloiii cl .;;i;ilium l(j( i ;i'.(iiie siifKiieiili;iiïi toliiis aliinciid IlilLllIS. n — IIikI , loi).
(•2) " C\o;ini sibi .nULiuiiiiLii csso ni.Tiul.ivil , ciii iu culjiciilo episcopi cuiii tola l)r;i"Sumi)lioiic Icctiiin slcriii j)i;i'i;('[)il. .■ — Ihul.
(.3) >i Oiiines ojics in usibiis episcopi cxliilicndas in SLipriflnJ!. coinmessalio- II liiis lola fltusiono coiismnp;.il. " — Ihid.
122 llLSrolKK
les revendre à plus haut prix(l). Enfin il persévéra dans ce train de vie sacrilège et t^psastreux jusqu'à l'arrivée do l'empereur Othon, qui le mit à la raison et le fit déloger afin de donner la place au seigneur Rothard qu'il venait iiistaller lui-même en qualité de successeur du malheureux Tetdon.
Le roi Lothaire rappelé en France par quelques embarras politiques, et jugeant d'ailleurs prudent de se retirer devant l'empereur, était parti depuis un certain temps, laissant le jeune Arnoul ir aître d'un pays dévasté et jouissant d'une paix qui ne devait pas être durable. Guillaume P'", comte de Ponthieu, fils de cet Erluin de Montreuil dont nous avons retracé les démêlés à l'encontre d'Arnoul le- Vieux, avait profité de Tinvasion de Lothaire pour se faire adjuger par ce prince le Boulonnais et le pays de Térouano qui longeaient les possessions d'Arnoul, et dont Lothaire s'était, à ce qu'il semble, emparé complètement. Ce démembrement et cette concession enlevaient au marquis deux provinces maritimes importantes. Trop faible pour se les faire restituer sans un secours étranger , Arnoul s'adressa soit aux Normands qui s'étaient établis en Neustrie, soit à ceux qui, à cette époque même, couraient encore les aventures depuis les régions les plus septentrionales de l'Europe jusqu'aux côtes de la Grande-Bretagne. De nouveaux guerriers danois débarquèrent donc sur cette plage tant de fois désolée par leurs ancêtres ; et Guillaume de Ponthieu fut alors contraint d'abandonner une partie de ses prétentions, c'est-à-dire que, tout en conservant la possession des deux comtés, il reconnut ne les tenir qu'à titre de bénéfice féodal
(1) llnd.
DES CUMfKS DE FLA'MJlli:. liJ
et comme vassal du comte Aviioul. Ainsi le grand marquisat jadis concédé à Bauduin-Bras-de-Fer allait se morcelant en arrière-fiefs qui bientôt en produiraient d'autres à leur tour, pour constituer en Flandre, comme dans tous les pays voisins, ce système politique si multiple et si compliqué qui prit le nom de féodalité.
L'esprit aventureux et guerrier des hommes du Nord, qui tantôt venaient en amis et en auxiliaires soldés, tantôt aussi débarquaient à l'improviste pour faire du butin, donnait toujours des inquiétudes aux seigneurs des terres baignées par l'Océan ou arrosées par des tieuves navigables. Sous ce rapport aucune région ne se trouvait plus exposée que les provinces flamandes dont le littoral offrait tant de points abordables, depuis les embouchures de l'Escaut jusqu'à celle de la Somme. Ce vaste pays commençait à se couvrir de villes et de riches abbayes ; les ruines laissées par les barbares se relevaient peu à peu : il était urgent de protéger un tel état de choses en empêchant des pirateries nouvelles. A cet effet Arnoul s'empara de Pétresse , aujourd'hui Calais , malgré les protestations des moines de Saint-Bertin, qui prétendaient en être propriétaires; et de même qu'il avait concédé en bénéfice les comtés de Boulogne et de Thérouane au fils d'Erluin pour leur assurer sans doute une protection plus efficace contre les agressions des pirates, de même il institua comte de Guines Adolphe, fils du Xonnand Syfrid, dont il a été question plus haut.
Lorsqu'Arnoul fut devenu majeur, sa mère Mathilde, qui avait géré la tutelle durant la minorité du jeune marquis, se remaria à Godefroi, duc d'Ardenne, dont elle eut trois enfants. De son côté, Arnoul épousa Suzanne, fll'e de Béranger, roi d'Italie ; et de cette alliance naquit bientôt un
\2li HISTOIRE
fils, qui, plus tard, devint à son tour marquis dus Flamands.
A cette époque, la Flandre jouissait d'un de ces intervalles de repos dont les nations ont tant besoin pour reprendre force et vigueur après des luttes prolongées : cette situation, momentanément prospère, formait contraste avec l'état désastreux oii se trouvait réduite une contrée voisine.
Le Hainaut, plus que nulle autre province, avait été, en raison de sa position géographique, exposé depuis plusieurs siècles aux ravages des barbares. Toutes les hordes du Nord qui s'étaient précipitées sur les Gaules, depuis les Huns et les Vandales jusqu'aux Normands et aux Hongrois, avaient labouré ce malheureux pays, en y laissant des traces si profondes qu'il ne put jamais arriver au degré de richesse qu'atteignit la Flandre au moyen-âge. Ce fut surtout après le dernier passage des Normands cpie cet affaiblissement devint plus sensible. L'énorme rançon que Rainierau-Long-Col dut payer à Rollon, avait complètement ruiné les églises, les villes, les nobles et réduit en même temps au servage la classe des hommes qui n'eut point d'or à offrir aux vainqueurs. La misère et la dépopulation fiiisaient du Hainaut un vaste désert. Pour surcroît de malheur, Rainier, sans avoir égard au pénible sacrifice que la contrée s'était imposé pour le racheter, avait, dans son intérêt purement persoimel, entrepris plusieurs guerres coûteuses. L'argent donné aux hommes d'armes se prenait sur celui qui aurait dû servir à réparer les maux de la patrie. Les églises dévastées par les Normands restaient en ruines , le comte s'en appropriait les terres, les possessions et les revenus; il retenait à son profit les domaines des nobles, enlevait aux laboureurs, aux gens des villes, clercs ou laï-
DKS COMTKS DE FLANDRi;. 12.1
ques, le peu de liberté qu'ils possédaient, et les soumettait H une dure servitude. Enfin son joug devint si lourd à porter, que d'un commun accord les églises, les châteaux et les villes poussèrent un cri de détresse vers l'empereur Olhon, leur suzerain et leur défenseur naturel. Quant aux pauvres, ajoute la chronique, leurs clameurs s'adressaient au ciel (1). Othon, affligé de ces plaintes, convoqua à Mayence l'assemblée de ses palatins, et l'on décida qu'il fallait citer péremptoirement le comte Rainier à comparaître devant la persoime sacrée de l'empereur ; ce qui fut exécuté. Mais Rainier ne se rendit point à l'ordre de l'empereur; il se contenta d'envoyer un chevalier chargé de répondre aux imputations qu'on pourrait porter contre lui, et se tint prudemment renfermé dans son château de Mons.
Le promoteur impérial , au nom des églises et du pays de Hainaut, énonça devant le chevalier tous les griefs dont on avait à se plaindre ; à quoi ce dernier répondit ; » Les allégations que portent contre mon seigneur les églises de Hainaut ne prouvent rien ; car ces églises sont dépeuplées de moines et d'autres serviteurs de Dieu. Du moins, s'il en reste encore , ils ne sont pas nombreux et ne valent pas grand' chose. Ainsi donc, le comte chargé de la défense du pays est en droit de profiter de leurs richesses dans ses nécessités , plus assurément que des évêques , que des étrangers, ennemis de la patrie , qui s'empareraient des revenus pour les aller manger au loin. Les imputations des nobles contre mon seigneur n'ont pas plus de valeur. Est-il juste que les sujets. soient gorgés de biens, tandis que leur seigneur
(1) P.iiipcres vpio nd r(Tlain cLimii,il);iiit. — F v r^m'is n,iiwm. qi.ti' llo./cis ilisrrijfi, cxcrriil. a ./. dr (',it:sc , i\ , 7(it.
est affamé? Quant aux villains et gens du commun peuple, ils n'ont aucune raison de se plaindre. Lorsque le seigneur Rainier tomba aux mains des hommes du Nord, tous les gens du pays qui ne pouvaient autrement contribuera sa rançon, se donnèrent de plein gré corps et biens à leur seigneur , s'engageant pour eux et leurs descendants à demeurer serfs à perpétuité. Qu'ont-ils donc à réclamer aujourd'hui, si le c^mte en use comme on use de ses serfs (11? » De telles raisons ne semblèrent point justificatives à l'enq^ereur et à ses barons ; le conseil décida que le seigneur Bruno, légat a la/ere du souverain pontife pour toute l'étendue de l'Empire romain , archevêque de Cologne , frère de l'empereur et son principal vicaire, se transporterait dans la Gaule inférieure, surtout au comté de Hainaut et pays circonvoisins , pour établir des enquêtes , opérer des réformes, faire des réparations , arracher la mauvaise herbe, en semer de bonne (2). Peu de teiDps après , l'archevêque arriva dans la cité impériale de Valenciennes et , en vertu de son office, somma formellement le comte Rainier à paraître devant lui. Il s'était fait accompagner de nombreux hommes d'armes et avait convoqué, pour l'assister de leur présence et de leur appui, plusieurs grands feudataires , en tête desquels figuraient le marquis des Flamands et le comte de Lonvain. Rainier, ne pouvant plus se dispenser de comparaître devant le vicaire impérial, se rendit à Valenciennes; et comn)e il lui fut impossible, malgré tous ses effoits, de se disculper
(1) Ihul.
(2) « Parles G;illi;e iiiferioris et pr.Tcipue arl comilatiini ^lonlcnselil el partes \iciuasad iii(['.nreiitliini , puniencluni , rcfoimaiiiUini , rcpar.uidiiui , lea;ilificandiini . rvcllciidiim et |ilaiil;uiiliini , millcrctuf : <|UO<l rt l'arlnm rs(. » — //./</.
L>KS (:OMU':S DK rLANDllK. 1:27
des accusations portées à sa charge, l'archevêque le fit saisir et emmener en exil : ses biens furent confisqués et ses deux fils condammés à sortir du Hainaut. L'assemblée choisit alors pour gouverner le pays deux nobles hommes, Rainaud et Garnier ; et l'on décida d'un commun accord que le Hainaut serait soumis à la surveillance du marquis des Flamands et du comte de Louvain (1). Quand cette première et importante affaire fut ri'glée, Bruno s'occupa de rétablir l'ordre dans les églises , les abbayes , les châteaux et les bourgs ; dans les communes et les offices du comté et des régions voisines. Il fit de sérieuses enquêtes touchant les revenus anciennement octroyés aux églises et monastères. Tous les lieux consacrés à Dieu, les reliques des saints , les châsses précieuses furent l'objet d'un examen scrupuleux , non moins que les villes, les châteaux, les nobles et les nonnobles, leurs franchises, lois et coutumes. A ce sujet il s'éleva un différend entre le prélat et les barons du Hainaut : Bruno voulait donner aux abbayes et aux églises les biens des hommes de guerre, nobles ou non, qui avaient péri lors des invasions normandes ; le tout pour la rédemption de leurs péchés et le salut de leurs âmes. Les barons soutenaient, au contraire, qu'il serait plus profitable de laisser les biens et revenus aux chevaliers et gens d'armes chargés de la garde et de la défense du pays , supportant seuls le poids de la guerre , seuls capables de produire une lignée courageuse pour la gloire et le salut de la patrie. Ils voulaient au moins que, si l'on attribuait des biens aux moines, ces derniers fussent obligés d'entretenir des soudoyers, en proportion des revenus qu'on leur laisserait toucher.
12S lus'j'onu'
Quant aux communes , aux laboureurs et aux pauvres gens, ils recommencèrent leurs doléances. Ils se plaignirent du prince et de ses chevaliers qui , sans cesse ni relâche, les écrasaient de services, de charges et d'impôts toujours plus lourds, toujours plus intolérables les uns que les autres. Aucun sur sa vie n'eût osé contredire ces cruels barons : la mort, la proscription, la perte de leurs membres ou de leurs biens les faisaient taire. Parfois les barons, pour assouvir leur cupiditéou d'autres passions plus coupables encore, leur enlevaient sans pitié leurs femmes, leurs filles, leurs fils ; et dans ces circonstances il n'y avait que Dieu qu'ils pussent invoquer pour juge il).
L'archevêque de Cologne s'adressa d'abord aux barons : " Je crois fermement, leur dit-il, et je confesse devant Dieu et les hommes que le Seigneur tout-puissant n'a permis l'invasion des Huns, desGoths, des Vandales et des Alains, dans cette contrée et ailleurs , que pour satisfaire sa justice et en punition de nos péchés. Les Danois et les Normands ont été ensuite dirigés par lui contre nous, parce que nos fautes ne diminuaient point; et si nous ne changeons de vie , si nous ne nous humilions devant Dieu , de plus rudes châtiments encore nous sont réservés. Qui donc osera s'armer contre le Seigneur? Qu'est devenue cette fameuse tour de Babylone élevée pour résister à Dieu ? Qu'est devenu ce Nemrod appelé devant Dieu , intrépide chasseur, c'est-à-dire, intrépide brigand?. . . i'2l. Je décrète et prononce par sentence ii-révocable, que tous les biens et revenus des défunts nobles ou non-nobles, n'importe leur sexe, seront
'•2" •'... Oiiid v:il(iil N.-mrnlli, f|iii riihiisliis vcnnlor < or.Ku Hdiuiiio tlcrb;!liir . i.l r>l. lollll^l!ls <li|);:i'.l:iU>i- ; >■ — Il'iil.
DKS COMTES DE FLAiNDRE. ]"29
dévolus aux soldats du Christ , afin que par sacrifices et prières ils combattent nuit et jour pour nous et pour le salut du pays devant le Seigneur. Ils posséderont ces biens sans contestation et à perpétuité, car Dieu seul en est le légitime héi'itier. >•
Puis s'adressant aux gens des communes et aux villains présents à l'assemblée : » La véritable noblesse consiste à servir le Christ. Afin de vous affranchir de la lourde servitude des hommes, nous décrétons que ceux de vous qui dans l'année auront dévotement et solennellement confié leurs personnes et leurs biens au patronage et à la juridiction d'un saint, d'une sainte ou d'une église privilégiée, jouiront à perpétuité des privilèges et libertés concédés auxdites églises par les souverains pontifes, les empereurs ou autres. Nous entendons qu'eux et leurs descendants soient traités comme confrères et serviteurs desdites églises et tenus à jamais comme francs et libres... (11. »
Lorsqu'après avoir opéré toutes ces réformes le vicaire impérial fut parti , les fils du comte dépossédé , Rainier et Lambert, songèrent à venger leur père toujours tenu en exil, et à reconquérir le Hainaut. Assistés des Francs, dont le monarque continuait à être hostile à l'empereur, ils attaquèrent prèsdu village de Péronne, situé aux environs deBinch, Garnier et Raynold , détenteurs du comté, les défirent, et les tuèrent; puis, forts d'une victoire aussi décisive, ravagèrent la Lorraine. Olhon mourut sur ces entrefaites. Alors les deux frères, t^ui avaient conservé dans leur patrie quelques partisans, y revinrent avec de nouvelles troupes, afin d'essayer de reconquérir en entier leur patrimoine que le
(l)... " Va t.'tiiquaiii contraires aiii t'amiliarcs cliciarum tcclesiariim liln-ilaliiii r.ul liliero'» inrlVajjnliiliipr rlcrrovimuii vppntari. ■> — Ihiri. . 37l>.
successeur d'Othoii à l'empire venait d'attribuer à Godefroi d'Ardenne et à Arnoul, comte de Valenciennes et do Cambrai. Ils s'établirent d'abord au château de Boussoit sur la rivière de Haine , s'y fortifièrent et de là coururent le pays, tuant, dérobant, brûlant et faisant le plus de mal qu'ils pouvaient. Othon II ne tarda pas à être informé de cette nouvelle entreprise. Il leva une armée, convoqua ses vassaux et entre autres l'évêque de Cambrai, dans le diocèse duquel ces choses se passaient, et vint mettre le siège devant Boussoit. Les deux frères se défendirent bravement; mais enfin, le château étant pris, ils tombèrent aux mains de l'empereur , qui se contenta de les envoyer en exil , croyant peut-être qu'ils avaient été trop châtiés dans leur tentative pour en recommencer une autre. Il se trompait; car Rainier et Lambert, éloignés de leur pays, n'avaient point perdu tout espoir d'y rentrer, et se ménageaient en conséquence de puissants auxiliaires. Ayant trouvé un asile à la cour du roi Lolhaire, l'un épousa bientôt Hedwige , fille de Hugues Capet, et l'autre Geiberge, fille de Charles , duc de la Basse - Lorraine. Fortifiés par ces alliances royale et princière , ils revinrent en Hainaut et s'avancèrent hardiment sur Mons que défendaient des hommes d'armes du comte Arnoul. Aux environs de cette ville, les troupes de Charles de Fiance rencontrèrent celles de Godefroi et d'Arnoul. Le choc fut sérieux, et il y eut beaucoup de perte de part et d'autre; mais l'armée des deux comtes fut encore plus gravement endommagée que celle de Charles. Godefroi d'Ardenne , percé d'un coup de lance , ne fut transporté en lieu convenable qu'après être resté jusqu'au coucher du soleil gisant à terre. Il ne mourut pas de sa blessure , mais il en demeura languissant le
reste de ses jours. Quant à Arnoul , on assure qu'il chercha son salut dans la fuite il). Après cette action, les deux frères et leurs alliés, dont les forces étaient singulièrement diminuées, se retirèrent sans essayer de mettre le siège devant IMons ni même de pénétrer plus avant dans le Hainaut. A force de persévérance , d'énergie , et grâce à l'aide que leurs beaux-pères ne cessèrent de leur prêter, les fils de Rainier parvinrent enfin à se réintégrer dans leur patrimoine. Ces luttes au sein d'une contrée si tristement appauvrie depuis longues années, n'étaient point de nature à cicatriser les plaies dont elle gémissait.
En France se préparaient alors des événements d'une haute gravité. Nous avons signalé l'affaiblissement graduel de la monarchie carlovingienne. Nous allons bientôt voir s'élever sur ses débris un pouvoir nouveau aux mains d'une dynastie nouvelle et plus vivace.
L'imagination populaire s'est plu à attribuer une cause toute surnaturelle et mystérieuse à cette révolution. Les corps de saint Riquier et de saint Valéry, dit un très-ancien légendaire (2), avaient été transportés en Flandre à l'époque des Normands et déposés dans l'église de Saint- Bertin. Les moines des abbayes dont ces deux saints étaient les patrons réclamèrent leurs reliques ; mais les religieux de Saint-Bei'tin refusèrent pendant long- temps de les leur rendre. Le comte des Flamands, Arnoul, protégeait cette usurpation de son violent pouvoir. Une nuit saint Valéry apparut en songe à Hugues Capet, alors comte de
(1) Flodoanl. cliroii. ap. Boiirnirl . viii, 'JI4.
^;■2) f'x G<'sh\ sf„i,l.u„iii lliiluii.'i ri ir<,l.n<:. „y,, ./. ,/,■ Cinsr, IX .
l;V2 HlSTOlUt:
Paris, et lui dit : ■• Envoie vers le comte de Flandre Arrioul, afin qn'il rende nos corps à nos églises (1). >- Hugues répondit : " Seigneur, qui es-tu, et quel est ton compagnon ? -. — " Je m'appelle Valéry, et celui qui se tient à mes côtés est Riquicr de Ponthieu. Exécute bien vite et sans feinte ce que Dieu t'ordonne par ma bouche (2). - Hugues, émerveillé de cette vision, dépêcha vers Arnoul des députés chargés de réclamer les corps des deux saints. Le marquis refusa fièrement de satisfaire à cette demande. Alors Hugues envoya de nouveaux messagers avec ordre de sommer Arnoul d'amener les corps en grande révérence : sous peine de s'y voir contraint par la force, le comte de Paris étant résolu d'aller lui-même reprendre les saints et de faire payer cher aux détenteurs leur criminelle audace. Arnoul, qui connaissait combien Hugues était puissant et déterminé, craignit de résister davantage, quoiqu'il lui en coûtât beaucoup de perdre des reliques si précieuses. Alors il fit orner d'or et d'argent deux boîtes et y déposa les corps des bienheureux. Au jour indiijué pour la remise, Hugues, accompagné d'une multitude de chevaliers et d'hommes d'armes, vint au château de Montreuil. De son côté, Arnoul, suivi d'un nombreux cortège, mais humble et désarmé, s'avança, apportant les corps dans les belles châsses qu'il avait fait construire. Après qu'il les eut données au comte de Paris, celui-ci les réintégra dans leurs églises respectives. La nuit suivante, saint Valéry apparut de nouveau à Hugues et lui
(1) « Mille ad Aiiiiil|iliiiiii , comilem Flaiidri.f, ul lemiiiat coipora nustra iii nostris ecclesiis. " — //'/(/.
(2) Et respondit Huyo : « Domine, c|iiis es m , el socius tuas ?» — « Ego, inquil , vocor Walericus , iste vero e!^t Pontineiisis RIcliarius. Age qiise tibi iir.Tcejill Dpiis per me festlnaiiler. el ne dlsslMiiilcs. " — llii'l.
dES C031Ti:S IJE l-'LANDHi:. 133
dit : •' Puisque tu as accompli mes oi'dies a\ec zèle, toi et les descendants vous régiiorez de génération en génération à perpétuité sur le royaume des Francs (I ). »
Louis V, fils et successeur de Lothaire, ne survécut à ^on père qut; d'un an et mourut sans postérité. Le royaume devait appartenir de droit à Charles, duc de Basse-Lorraine et fils de Louis d'Outremer. Mais il lui fut vivement contesté par les adversaires implacables de la race carlovingienne, les comtes de Paris, dans la maison desquels le sceptre avait déjà été tenu p;ir deux princes, Eudes et Robcit, qui ne purent le transmettie à leurs descendants. Charles appuyé des seigneurs du midi, du comte de Vermandois et surtout de son parent, le comte Arnoul, fit à Hugues Capct une guerre vigoureuse, au début de laquelle il s'empara du bourg royal de Laon. Hugu s vint à son tour l'assiéger dniis cette ville. Après deux miois d'assauts sans résultats, Hugues désespérait de pouvoir continuer le siège, lorsque Charles, faisant une sortie à l'improviste, briàla le camp du comte de Paris, qui perdit en cette occasion beaucoup de monde, et fut contraint à fuir d'une façon peu glorieuse i'2j.
L'année suivaïite, Charles prit Montaigu. Puis, ravageant tout sursa route, il s'a\aii(;a jusqu'à Soissoiis, d'où il marcha sur Reims : il en Ie\a bientôt le siège pour revenir à Laon chargé de butin. Quelque temps après, il se porte de nouveau vers Reims, qu'il attaque alors plus vigoureusement que la pi'e.nière lois, et no tarde pas à s'en rendre maître Il saisit dans la ville l'archevêque institué par Hugues,
(1) Il Qiiid stinliose ('{{sd ([iia' |)r:cce[)l;i siiiit lil)i , lu in i'(';;no Francdruin cl siiccessofes lui iis(|iLe iii scmpitL-inani {jeiieralioiiein ie{;n;ibilis. >• — IhiiL, 41-4.
(•2) Iji-se Hiijjo, phii'iiuis siioriim ]icreni|)lis , tiir)iit(r fii{;lpns \\\ evasil. ,U„lna- \h,r,,.,„.n,,\. lih. M.
134 HISTOIRK
ainsi que plusieurs desprincipaux personnages ; il lesenferme soigneusement à Laon. De tels succès commençaient à inquiéter beaucoup le prétendant : il vit bien qu'il ne viendrait pas facilement à bout de Charles s'il n'employait d'autres moyens que la force. Il noua donc des intelligences avec le vieux traître Ascelin, comme l'appelle un très-ancien chroniqueur flamand (1). Cet Ascelin, qui plus tard changea de nom et se fît appeler Adalbéron, était évêquede Laon, et de plus conseiller intime de Charles, qui jamais n'avait conçu le moindre soupçon contre cet indigne prélat. Ce fut lui qui consomma la ruine des derniers enfants de Cliarlemagne : aussi son nom est-il resté en exécration dans les provinces du nord de la Gaule, où la cause des Carlovingiens avait inspiré de vives sympathies.
La nuit du jeudi-saint, à l'heure où chacun est plongé dans le sommeil, un des portiers de la ville, gagné par . l'évêque, ouvrit, à un signal convenu, la porte qui se trouvait la plus voisine du palais épiscopal. Hugues et ses hommes ilarmes pénétrèrent alors facilement dans la cité, la torche d'une main, l'épée de l'auti'e. Charles et sa femme, brusquement réveillés par le bruit du massacre, songeaient à fuir, quand des soldats, survenant aussitôt, les saisissent dans leur lit, les enchaînent, et, par ordre de Hugues, les conduisent au château d'Orléans où une forte tour leur devait servir de pnson (2j.
Le duc de Basse-Lorraine avait deux iils qui furent proclamés rois par les seigneurs du parti de leur père. Poursuivis et traqués par Hugues, ils se réfugièrent d'abord en
(1) « CoïKiliii.n Iribuii ciiin ■V.'irclino tr.ulitore \eiulo " — ILid. (-2) Ibid.
DES COMTES DE ELA.NDllE. 13J
Aquitaine, puis auprès de l'empereur Othon en Germanie, oii Charles alla les rejoindre lorsqu'il fut délivré de prison. Il ne vécut pas long-temps dans l'exil ; et il paraît que sa postérité masculine ne tarda pas non plus à s'éteindre. Quoi qu'il en soit, Hugues n'attendit point la mort de Charles ni l'anéantissement de la race de ce dernier pour se mettre la couronne sur la tête. Il fit plus encore : ayant convoqué à Orléans les feudataires de France et de Bourgogne, il leur ordonna de reconnaître le jeune Robert, son fils, comme l'héritier du trône. A cette époque, l'hérédité n'était point tellement passée en force de chose jugée qu'elle n'eût souvent besoin de telles consécrations. Hugues d'ailleurs prétendait fonder la perpétuité de sa dynastie sur le principe que lui-même venait de méconnaître et d'abolir.
Le marquis des Flamands, vivement afllecté de la grande injustice dont sa famille venait d'être la victime, ne voulut d'abord reconnaître ni Hugues, ni son fils Robert. Hugues menaça d'envahir la Flandre; et, passant bientôt de la menace à l'exécution, il vint, suivi d'une armée puissante, attaquer les partie»? occidentales , où il brûla partout les champs et les villages. Il prit môme, dit-on, quelques châteaux et villes, entre autres le bourg d'Arras; mais il les rendit peu de temps après, car Arnoul, jugeant la cause des Ccirlovingiens à jamais perdue, se décida enfin, à la persuasion du duc Richard de Normandie, à reconnaître le jeune Robert. La même année, le 30 mars, Arnoul mourut préinaturément dans la fleur de l'âge, laissant pour successeur un jeune fils du nom de Bauduin, qu'il avait, comme nous l'avons dit, retenu de son mariage avec Suzanne, fille deBérenger, roi d'Italie.
Des troubles intérieurs survinrent en Flandre pendant la
136 HISTOIIU';
minorité de cet entant, connu clans les annales tiamandes sons le sobriquet de Bauduin-à-l a-Barbe, ou Bauduin Belle- Barbe, titre qu'il prenait quelquefois lui-même dans ses diplômes. Les invasions réitérées des barbares avaient nécessité la construction d'un grand nombre de bourgs ou châteaux forts [hirgen]. En France on en rencontrait beaucoup, mais ils étaient encore plus multipliés dans les marches septentrionales des Gaules. Les marquis, depuis Bauduin- Bras-de-Fer, en avaient établi plusieurs sur différents points du territoire flamand, en leur donnant des commandants qui prirent le nom de châtelains ou vicomtes : titres qu'ils abandonnèrent plus tard. Leur autorité s'étendait sur une assez gi'ande portion de pays autour de leur forteresse. Représentants du souverain, ils exerçaient en son lieu et place un double pouvoir, militaire et judiciaire. Des empiétements successifs les rendirent par la suite fort redoutables et obligèrent quelquefois les comtes à réprimer leurs rébellions à main armée. Dès l'époque qui nous occupe, un de ces délégués était devenu assez puissant déjà pour chercher à se rendre indépendant et à soulever les populations. Eilbodon, châtelain de Courtrai, homme de noble origine, abusant de la faiblesse du jeune Bauduin, s'empara de toute la châtellenie , dont il fit un comté à part, après avoir octroyé aux habitants certains avantages au prix desquels il sut se concilier leur appui. Il leur lit en outre promettre de résister à Bauduin, si ce dernier venait un jour à vouloir revendiquer ses droits sur le bourg de Courtrai.
Eilbodon se maintint en cet état de révolte pendant un certain temps; après quoi il vint à mourir. Bauduin, alors en âge de porter les armes , songea à reconquérir la portion de territoire qui lui avait été si audacieusement enlevée.
Les» habitants d'Harlebeke, ville peu éloignée de Courlrai , étaient toujours restés fidèles au marquis , ce qui leur avait valu de la part des Courtraisiens de fréquentes agressions. Quand ces derniers eurent appris les intentions de Bauduin, ils imaginèrent d'envoyer , par une belle nuit , quinze conjurés mettre le feu tout autour d'Harlebeke pour punir cette ville de son obéissance obstinée au souverain légitime. Les Hammes, excitées par un vent violent, envahirent la ville , dont les maisons en bois adhérentes les unes aux autres prirent feu rapidement. L'incendie se développa avec une effrayante activité, gagna l'église de Saint- Bertulphe et la dévora sans qu'il fût possible de rien sauver des objets qu'elle contenait (1). Parmi les plus précieux se trouvaient la majeure partie des ossements du bienheureux Bertulphe que les habitants d'Harlebeke tenaient de la munificence du comte Arnoul-le-Vieux, et qu'ils conservaient en grand honneur (2), Leur affliction fut vive ; et pendant plusieurs jours on les vit, oubliant toute autre chose, chercher avec une inquiète sollicitude les reliques du saint patron parmi les décombres fumants. Ils désespéraient de les trouver, lorsqu'un prêtre nonmié Bugécinus, qui , déplorant plus cpie tout autre la perte des saints ossements, n'avait cessé de gémir et de prier sur les ruines de son église , enteiul tout à coiq) parmi les flammes une crépitation singulière (3) ; il s'approche et voit des os humains noircis à leur surface par le contact du feu
(1) Fldnmi.i.' aiitcm, vi xeutui'iiiii inijx'llL'iile, d(.iu()s doiiiilius coliiiiLnlcj consimiL'bant , ccclesianiqiie S. l!crlul|)lii ila repeiile invatlebaiu , ut uilil aiil paruiii uintiino supellcclilis ercle.sia^ticx iriilc posscl aiiferri. f^'ila S. nritnljilii np. Acta SS. Belgii , v , 48 i.
(2) Ibid.
('A} « KlV,' ilKl'l ipSHS II.IIIMIM^ <•<•?(. il I 1.>|II|II> (|lli. 1,11.1. .. .Illlllll. " ll'l-l.
et disjoints les uns des autres. C'étaient les os du saint. La joie fut grande , le peuple rendit grâces à Dieu ; et comme il n'y avait plus d'église à Harlebeke pour y déposer les reliques, et que d'ailleurs on craignait à chaque instant une invasion des gens de Courtrai , on les mit clans \m bateau sur la Lys et on les transporta processionnellement aux environs de Gand, à Yi\e-Saint-Éloi , où existait alors un château très-lortifié.
Cette découverte miraculeuse fit sensation en Flandre ; elle ranima le zèle des populations , qui , indignées de la rébellion des bourgeois de Courtrai et surtout de la cruauté sacrilège avec laquelle ils avaient brûlé Harlebeke et son église, vinrent bientôt se joindre à Bauduin pour les mettre à la raison. Le châtelain Eilbodon n'était plus là pour alimenter la révolte ; les bourgeois n'y avaient persisté, depuis la mort de ce dernier, que dans la crainte du châtiment qui les attendait. Quand ils se virent complètement isolés , quand il ne leur resta aucun espoir d'être secourus , ils se soumirent ; et de long-temps les châtelains , en Flandre , n'osèrent plus fomenter d'insuriections. 11 est probable que le marquis Bauduin châtia les Courtraisiens de manière à ôter aux bourgeois en général l'envie de servir les projets ambitieux des barons.
Au temps où Bauduin réprimait ces dissensions intestines , mourut le dernier des Carlovingiens , Othon, fils du roi Charles. Ainsi que nous l'avons dit, l'empereur avait accueilli les enfants fugitifs du malheureux prisonnier de la tour d'Orléans ; il avait même donné le duché de Lorraine au jeune Othon , dont le père et le frère avaient déjà fermé les 3'eux : car la mort s'était fait à propos la complice de l'usurpation capétienne. Othon laissait deux sœurs, l'aînée,
Ermengarde , mariée à Albert , comte de Namur, et la cadette , Gerberge , à Lambert , frère-germain de Raiiiicr , comte de Mons ou du Hainaut. Baudoin aurait voulu que ces deux princesses ou plutôt leurs maris héritassent de la Lorraine. Mais Henri, roi de Germanie, qui avait succédé à son frère Otlion lU, donna ce duché à Godefmi d'Einham, qui, pendant l'exil des frères Rainier et Lambert, avait possédé le Hainaut. Les faveurs dont Godefroi semblait l'objet excitèrent l'envie de plusieurs seigneurs puissants , qui , tout feudataires qu'ils étaient de l'empire , refusèrent de reconnaître le nouveau duc. Les époux des deux princesses lui étaient naturellement opposés : Rainier , comte de Hainaut , se rappelait que Godefroi avait jadis occupé violemment son patrimoine ; Thierri , comte des Frisons , croyait aussi devoir épouser la querelle de ces barons lotharingiens dont le principal mobile était sans doute l'espoir de se libérer d'une vassalité qui les gênait , et de se rendre tout à fait indépendants de l'empire. Mais le plus animé et le. plus impatient de tous fut le jeune Bauduin. Il franchit l'Escaut , fleuve qui formait la séparation naturelle du Hainaut d'avec la Flandre, et, suivi de nombreux chevaliers et hommes d'armes , vint mettre le siège devant la ville de Valenciennes , où commandait alors , pour l'empereur , ainsi que nous l'avons dit plus haut, un comte du nom d'Arnoul , dont la domination s'étendait également sur le Cambrésis. Il s'en empara sans beaucoup de peine; car le nouveau duc de Lorraine , Godefroi , était alors éloigné de ces lieux et Arnoul n'avait que peu de troupes sous ses ordres (1).
(1) Ipsc vcro B-ildiilnus iiucriin, iniilta mami coUlciu, Valeiulaiiense caslriiin obscdit , .•il(|iic AiniilCo , ijni i longe numéro cial infcrior, expnl-io , \iinlicare j)rirsiiii)|isil. Bald. Citron. Cain. el Air. , 180.
1/iO ^ HISTOIRE
De Valencieiines , qu'il fortifia au préalable et où il laiissa bonne garnison, il se jeta sur Eenham , sur Brachant et sur plusieurs villes du Hainaut, qu'il enleva; puis il alla s'emparer de ce château impérial de Gand bâti sous Arnoul-le- Vieux et qui se dressait menaçant contre la ville de Gand, une des meilleures cités du marquisat de Flandre. De là il se porta sur le Cainbrésis, terre relevant de l'empire, comme on sait, et il y fit un grand dégât, sans oser cependant attaquer la ville, qui, depuis le siège des Hongrois, avait relève' ses murs et refortifié son bourg do manière à le rendre presque inabordab'e.
Irrité de ces actes d'audace, l'empereur Henri somma à plusieurs reprises Bauduin de comjKiraître devant lui, afin de se justifier dans l'assemblée des grands vassaux. Le marquis ne fit nul cas de ces sommations et répondit qu'il ne se reconnaissait pas vassal de l'empereur, mais du roi de France seulement. En effet, à cette époque aucun lien féodal n'unissait encore les princes flamands avec les euipereurs et l'empire d'Allemagne.
Lorsque le roi de Germanie connut l'obstination de Bauduin, il entra rapidement en Hainaut et vint investir le Flamand dans Yalenciennes. D'autre part, Robert, roi des Francs, et Richard de Normandie lui arrivèrent comme auxiliaires; mais les efforts combinés de ces trois puissants personnages ne purent rien contre la valeur opiniâtre de Bauduin (11. Il se défendit avec tant de courage que, de guerre
(l) " Hex ilaijiie, [jaucis posl diebiis, iiuiltitudiue suoriiin priiicipiini fiillus, imino cli.iin ciim l'oberlo, rege Karlensiiim, scd el pariler ciim Hicli;irdo, duce Rollioinagensiimi , idcÉii CHSlellimi ciiin iiidignatione aggressiis , super Halduiiuuii iiiuil, scd cxifjciililjus pcccalis populi , iiiinio el aliquot suoruni
liMiiflc ilili Cl l.iiilifMi- frir-ti,il I -pr, iiiliil proH.^ipns, in -^iia rfnifHvit. •• — //»/■'.
DKS COMIES DE FLxVNUKE. IZjl
lasse, les princes alliés finirent par lever le sié<>e et s'en aller. Bauduin s'était imaginé que l'évêque de Cambrai, Herluin, avait été l'instigateur de ce siège en excitant le courroux du roi de Germanie : il se montra très-irrité contre ce prélat et menaça de lui faire sentir les effets de sa vengeance , à lui et à toute la contrée qu'il administrait |1). L'évêque épouvanté confia le gouvernement de Cambrai à ses archidiacres et aux principaux de ses chevaliers , et pour échapper aux violences qu'il redoutait de la part du marquis il se retira près de son souverain le roi de Germanie.
Vers l'été de l'an 1007, ce dernier, excité peut-être par l'évêque Herluin, résolut de châtier Bauduin et se remit en campagne. A son armée se joignit Notger, évêque de Liège, et sans doute aussi quelques autres feudataires lorrains. Henri fit de grands ravages en Flandre, ne perdant pas son temps autour des villes et des châteaux, mais brûlant les villages et les moissons , enlevant les paysans, qu'il envoyait au fond de l'Allemagne ; faisant prisonniers tous les gens de condition noble, afin d'en tirer rançon ; prenant les denrées et le bétail , ruinant enfin la contrée de fond en comble. Un auteur contemporain compare cette marche de l'empereur à TinAasion des sauterelles en Egypte (2l. Le même écrivain rapporte que quatre soldats impériaux , ayant voulu dans ces circonstances et nonobstant la résistance a'un prêtre du lieu, nommé Adalbert, dépouiller
(1) '■ Ideoque in ipsum el lu visccr.i loliiis urbis distiiclam iihioiiem se laclui'iiiii esse niinalur. » — Ibid.
(•2) Venit idem rcx mm magno miliuim luiiiiillii , iiiultofjiic :irmalorinii slrepitii .. qu.isi locust:i- iii .ilgyplo... incendiis ci rapiiiis oiimin dissip.-n il Ji ta tiYiiislnlionis S. I.vini. n/K Aitn US. Myii , m, 1} I
la chapelle de Saint-Liévin à Holthem en Brabant (1 1 , devinrent subitement aveugles et se mirent à demander à grands cris qu'on les emmenât hors de l'église. Le roi Henri, que sa piétd éleva plus tard au rang des bienheureux, fut grandement émerveillé de ce prodige. Revêtu d'un humble cilice et couvert de cendre, il se prosterna devant l'autel où s'était commis le sacrilège, fit amende honorable, pria pour le succès de son expédition et accorda de grandes largesses à la chapelle de Saint-Liévin (2i.
Henri se trouvait tellement en force , que les hommes d'armes disséminés çù et là dans les bourgs et les châteaux n'osaient pas sortir pour s'opposer à la marche calamiteuse du prince germain. Bauduin lui-même n'essaya point de l'arrêter. Il se tenait, avec le plus de gens armés qu'il avait pu rassembler, dans la ville de Gand et dans le château impérial dont il s'était emparé l'année précédente ; car il prévoyait bien que le roi Henri tenterait de ressaisir cette importante position. En effet, au mois d'août , il arriva à Gand, qu'il investit ainsi que le château. Ses attaques les plus vives portèrent sur cette forteresse. Mais il ne put s'en rendre maître ; et Bauduin, qui, paraît-il, s'entendait fort bien à la défense des villes, eut, comme à Valcnciennes, la satisfaction de voir une armée nombreuse, commandée par le plus puissant prince qu'il y eût peut-être alors dans la chrétienté, s'en aller peu triomphalement.
Bauduin cependant ne pouvait rester long-temps en hostilité avec l'empire d'Allemagne. Son pays, entouré de grands fiefs impériaux, était sans cesse exposé aux invasions : il songea à faire la paix ; et le moment se trouvait des
(1) AujomJ'iuii .Siiiie-Licvens-lIoiiliIicni. li) Aria Irawil S. I.h'ini , loro riiaio.
plus favoi'ables, car l'empereur continuait à être en butte aux séditions des princes lorrains (1). Bauduin alla donc le trouver à Aix-la-Chapelle , et lui remit Valenciennes en échange des Flamands prisonniers depuis les dernières guerres et au nombre desquels il y avait des personnages considérables. Il lui offrit de plus son alliance, que l'empereur agréa de grand cœur et pour prix de laquelle il lui rendit Valenciennes à tenir en bénéfice de l'empire (2). Bauduin se montra désormais plein de fidélité et de dévouement envers l'empereur ; il l'aida efficacement à réprimer les révoltes des seigneurs lorrains. Sa faveur alors s'accrut au point que l'empereur lui fit don de AValcheren et de plusieurs autres îles de la Zélande ; enfin il lui confirma la possession du château de Gand et du territoire auquel le fort commandait, c'est-à-dire la rive droite de l'Escaut, le pays de Waes et les Quatie-Métiers. C'est à partir de cette époque que les comtes de Flandre devinrent vassaux de l'empire pour les terres qu'ils tenaient de lui , lesquelles terres prirent le nom de Flandre impériale.
Après ces événements , la paix ne paraît pas avoir été troublée en Flandre durant plusieurs années ; et les annales du pays ne mentionnent plus , dans cet intervalle de tranquillité, que certains faits sur lesquels il est resté d'ailleurs peu de détails. Ainsi , l'on dit qu'en l'an 1008 une malad e pestilentielle fit tant de ravages Cju'à peine les vivants suffirent-ils à ensevelir les morts ; l'année suivante mourut Malhilde , mariée d'abord à Bauduin-le-Jeune , et par con-
fl) Poslea lamcn ;]ravil)iis et miillis srditioiiilms ]iremilur. Fxilil. Clirou,,
(2) « F.t itico Baidnino , tit silii rssiM aiuilioj castpllnm lue Valcmiaiifnse lieiiefuiivil. " — Iliicl.
IW HISTOIRE
séquent, grand' mère de Baudain Belle-Bai'he ; le 28 septembre de l'année 1014 , la mer, soulevée par les vents , inonda les parties liasses des côtes de Flandre et y causa les plus cruelles dévastations ; enfin , en 1017, il apparut une grande comète qui répandit beaucoup de terreur parmi les populations.
Cependant le fils de Hugues Capet se maintenait sur le trône, et la consolidation de cette race nouvelle fit désirer à Bauduin de renouer avec elle les liens de famille qui unissaient si étroitement les marquis de Flandre à la dynastie précédente. Bauduin avait épousé naguère Ogive, fille de Frédéric, duc de Luxembourg, et le premier fruit de cette union fut un fils qui devait plus tard succéder à son père sous le nom de Bauduin de Lille ou le Débonnaire. Il était à peine sorti d'enfance lorsque le marquis demanda pour lui la main d'Adèle, fille du roi Robert. Ce dernier l'accorda volontiers ; et Bauduin Belle-Barbe alla chercher Adèle encore au berceau et la ramena en Flandre pour être plus certain de l'alliance il). La jeune fille y fut soigneusement élevée ; et lorsqu'elle fut nuliile le mariage se conclut à la satisfaction de chacun.
Cependant cette union royale inspira bientôt un grand orgueil au jeune Bauduin. Soit qu'il lilt entraîné par sa propre inspiration , soit qu'il cédât aux instigations de quelques barons ambitieux et turbulents, et même à celles du roi de France son beau-père, ce qui est l'hypothèse la plus probable et la plus généralement admise (2) , il ne
(I) lui cel uns n'iiiiisl li cucns Baudiiiiis île Flandres , le roi Kolierl de France, que il li doiuKist sa tille avocc Baiidiiiu son Kll , et li toi li otria et li rnens l'euniena petite en hierc en Flandres. — Li estare des dus de Normendi<^ l't des rois d Enrjletene , tiisc. ilii Rni , >i" i'tTt , f 1 i"), K= c<d.
craignit pas de se révolter contre so npère. Cette rébellion devint en peu de temps assez menaçante pour forcer Bauduin Belle-Barbe à aller trouver Robert, duc de Normandie, le fils de son ancien ennemi , et implorer des secours contre son fils. Robert , touché du malheur de l'illustre marquis, rassembla ses hommes d'armes en toute hâte et fondit inipétueusemcnt sur les parlies du marquisat soulevées par le jeune Bauduin. Il arriva delà .sorte au pa3's d'Artois devant un château fort, appelé Chocques, entre Aire et Lillers, occupé par les rebelles. Le château fut emporté et immédiatement brîdé avec tous ceux qu'il renfermait. Ce châtimant teinible f ffiaya les barons qui, en assez grand nombre, avaient pris le parti du jeune Bauduin : ils l'abandonnèrent aussitôt, et, pour gage de leur soumission, envoyèrent d'importants otages au duc de Normandie. De son côté le fils insoumis, se voyant délaissé, adressa une ambassade à Robert pour le supplier d'intercéder en sa faveur auprès du marquis (1 ). Cette demande fut accueillie avec bienveillance par le Normand , qui s'occupa d'opérer une réconciliation entre le père et le fils. Le comte Bauduin Belle-Barbe , tout courroucé qu'il était , céda aux instances du duc. Il convoqua à. Audenarde une assemblée à laquelle se trouvèrent la plupart des é\êques et des barons flamands. On appnrta dans la salle, où le fils repentant devait demander pardon au seigneur son père, toutes les reliques que possédaient les églises et les monastères du pavs : les corps des bienheureux Gérulphe, Wandrille, Ansbert, Wulfran, Bavon, Amanil, Phoraïlde, Donntien, Amalberge, Walburge.
1^1) " Puis manda li fi's au ilur, cl |iriiii (jiic il Ip conror a-^l an |i (lu; si Hsi. „ — Ihnl., ->'■ Mi/.
l'iO HISTOIUK
J^andoald, N'iiuJifieii, Vaast, Bertinel W'iiiut- ('taieiil là réunis pour appliquer à cet acte la solennelle autorité de leur présence. Le jeune Fauduin et >:es adhérents fii'ent amende honorable et jurèrent la paix du pays. Après quoi il y eut des processions religieuses où la châsse magnifique de Gérulphe marcha toujours en tête; car c'était un saint flamand.
Cette année-là mourut le roi de France, Robert. De son vivant il avait associé à la royauté Hugues son fils aîné, en le faisant couronner à Compiègne dès l'an 1017 : l'histoire attribue de très belles qualités à ce jeune prince , qui malheureusement no monta pas sur le trône ; car il précéda de deux ans son père dans la toiiibe. Henri , deuxième fils de Robeit, succéda à celui-ci et fut sacré roi devant la plupart des grands feudataires et des prélats du royaume. Mais, nonobstant l'ordre de primogéniture qui s'observait toujours, hors le cas d'imbécillité ou d'impuissance, Constance, veuve de Robert, la plus belle mais aussi l'une des plus méchantes femmes de son siècle, voulut faire proclamer son quatrième fils, Robert, qu'elle chérissait plus que nul autre. Elle s'était ménagé des partisans nombreux et puissants, parmi lesquels se trouva Bauduin Belle-Barbe: cette ligue ne put prévaloir contre le principe ; et Henri se maintint sur le trône de France , qu'il devait occuper pendant plus de trente ans.
Quant à Bauduin Belle-Barbe, après un règne de près d'un demi-siècle il mourut, le 80 mai 1036, laissant son pays en paix et son successeur en bonne amitié avec l'empereur et le roi de France tout à la fois ; ce qui ne s'était guère vu jusque-là. Bauduin durant sa vie avait, à l'exemple de ses ancêtres, prêté beaucou[) de soin aux intérêts de la religion, sans négliger néanmoins les affaires de la poli-
DKS COAlTblS DE FLANDRE. 147
tique intérieure du comté, auxquelles il apporta, dit-on, une sollicitude toute particulière. Ainsi l'on raconte qu'il forma de nonil)reux chevaliers et prépara ce valeureux baronage qui bientôt devait prendre une si glorieuse part dans les croisades; qu'il érigea plusieurs seigneuries afin d'en faire des apanages à ses hommes d'armes; qu'il institua des baillis pour rendre en son nom la justice dans les bourgs et les châteaux. Enfin l'on assure que la ville de Bruges doit H ce prince les premiers éléments de ces libertés communales sous l'influence desquelles elle devait arriver un jour ù tant de grandeur et d'opulence.
BAL'DUIN DE LILLE. ~ BALDLliN DE MONS,
Guerre contre l'empereur. — Le château de Ganrl pris par ruse. Guillaume-le- Bâtard, duc de Normandie, épouse Matliilde, fille de Bauduin de Lille. — Eauduin , fils de ce dernier , épouse Richilde , comtesse de Ilainaut. — Démêlés entre saint Liébert, évêque de Cambrai , et Jean , avoué de cette ville. — L'empereur envahit de nouveau la Flandre. — Relations avec la France. — Bauduin de Lille est nommé régent du royaume et tuteur du jeune roi Philippe. — Aventures de Robert, second fils de Bauduin. .— Ses expéditions en Frise. — Il épouse Gertrude, veuve du comte de Hollande. — Bauduin fonde le cliapitre de Saint-Pierre à Lille. — Sa mort et celle de sa femme Adèle. — Bauduin YI, dit de Mons. — Ce qu'en dit son secrétaire le moine Thomcllus. — Première franchise octroyée à une ville flamande. — Bauduin VT partage ses états et meurt. — Situation du pays au temps de ce prince.
Bauduin V, fils rebelle et turbulent dans sa jeunesse, devint, quand il fut arrivé au gouvernement, un prince sage, habile et résolu (1). Peu d'années s'étaient écoulées depuis qu'il avait reçu l'investiture du marquisat, lorsque le comte de Hollande, Thierri IV, refusa de reconnaître sa suzeraineté sur la partie de la Zélande donnée jadis par l'empereur à Bauduin Belle-Barbe. Ce refus fournit motif de guerre.
■ (I) Hic equitlem Balduinus cornes poteiitcr et viriliter Flaruhiam et Hannouiam jiossedit. — Gislrbeili Motitensis cliron. ap. Bniufiirl , xiil, 54.3.
DES COMTES DE FLANDUE. Ihi)
Bauduiii enviihit la Frise et triompha partout ; mais l'on ne dit pas quel fruit il retira de son expédition : il est probable cependant que le comte de Hollande fut contraint alors au serinent de vassalité.
Une lutte bien plus longue et bien plus importante s'engagea l'année suivante entre Bauduin et l'empire d'Allemagne. Voici quelle en fut la cause : Gothelon, duc de Lorraine, était mort en 1043, laissant trois fils : Godefroi, quatrième du nom, qui reçut le duché de Basse-Lorraine; Gothelon II , qui fut investi de la Haute-Lorraine, appelée aussi .duché de ]Mose!le ou Mosellane, et Frédéric, le troisième, qui embrassa l'état ecclésiastique, et parvint plus tard à la papauté sous le nom d'Etienne IX. Godefroi, en sa qualité d'aîné, espérait jouir de l'héritage paternel dans toute son intégiité ; aussi fut- il fort désappointé de voir qu'une part seulement de cette succession lui était dévolue , ses droits lui semblaient lésés. Il se révolta, entraîna dans son parti quelques seigneurs ; mais, bientôt abandonné par eux, il tomba au pouvoir de l'empereur Henri III, qui le retint pendant un an et ne le laissa partir qu'en gardant son jeune fils pour otage. Sur ces entrefaites, Gothelon vint à mourir sans enftints. Son père croyait alors recevoir par droit d'hérédité le duché de Haute-Lorraine. Ses espérances furentdéçues pour la seconde fois; car l'empereur donna ce duché au comte Albert d'Alsace (I). Henri III savait que Godefroi était remuant et ambitieux (2). En séparant ainsi les deux Lorraines il affaiblissait le pouvoir d'un prince dont les ancêtres avaient été souvent en hosti-
(I) Siijdn'it. Ceiiib!. ann. WiT) . ap. Piouijnct , \t , l(j;3. (2/ lyimbert. Sriwfit. , ann. 1044, «/). Bouquet, M, b9.
150 HISTOIKK
lité contre l'eiupire, et il empêchait que les deux duchés ne se rendissent un jour indépendants et héréditaires.
Godefroi se crut encore une fois victime d'une spoliation , et, résolu de recourir aux armes, il forma une ligue puissante en tête de laquelle se mit Bauduin V. Outre les liens de parenté qui l'unissaient à Godefroi, Bauduin n'était pas fâché de trouver une occasion de s'affranchir du joug impérial, comme son père avait jadis tenté de le faire. Thieri'i, comte de Hollande, que le marquis des Flamands venait de combattre, entra également dans cette alliance; car il était en ce moment-là menacé de la colère nnpériale à cause de certains empiétements sur l'évêché d'Utrecht. Enfin Herman de Saxe, qui avait épousé l'unique héritière du Hainaut , Richilde, filie de Rainier V. embrassa le même parti.
A la nouvelle d'une confédération aussi menaçante, Henri III réunit de grandes forces et entra dans la Basse - Lorraine. Richilde, femme entière et absolue, dont nous aurons bientôt à parler , ne fut point d'avis que son mari s'associât à une ligue dont les résultats lui paraissaient douteux. Herinan ne tint compte des volontés de sa femiiie; et celle-ci, froissée dans son amour-propre, projeta, dit-on, de livrer à l'empereur un époux pour lequel elle n'avait pas plus d'estime que d'affection. Richilde s'adressa même à l'évêque de Liège afin qu'il favorisât l'exécution de ce dessein ; mais l'évêque ne voulut pas prêter les mains à une machination de cette nature. Il engagea, au contraire, la comtesse de Mons à changer de tactique, et à tenter de vaincre l'obstination d'Herman par la douceur et les belles paroles. Elle y réussit , car à une grande énergie elle savait joindre , au besoin , beaucoup d'adresse et d'astu-
ce il); et en n;ème temps que Henri IIl passait le Rhin Heinian faisait rentrer ses troupes clans le Hainaut. Bauduin, plus qu'aucun des autres coalisés, fut indigné d'une telle défection et se chargea seul d'en tirer vengeance. Tandis que l'empereur était arrêté avec sa flotte dans les passages difficiles de la Meuse que Thierri de Hollande lui disputait, le marquis flamand traversa l'Escaut, se jeta sur le comté d'Enham, héritage de Richilde , enleva le château de ce nom, et, après l'avoir pillé, y mit le feu. Il s'empara cnsuile de tout le comté et bâtit près d'Audenarde une fortere.sse destinée à piotéger sa conquête. Herman, trop faible pour résistei' au Flamand, sollicita une transaction aumoxrn de laquelle il reçut, en dédommagement de ce que Bauduin lui avait pris, l'ancien canton nommé l'Ostrevant, dont la capitale était Bouchain, et en outre quelques parties que Bauduin occupait encore dans le comté de Valencienne-. Ces divers éléments ont contribué depuis à la formation du Hainaut moderne.
Lorsqu'il eut ainsi châtié le comte Herman, Bauduin rejoignit Godefroi de Lorraine et Thierri de Hollande ; et tttus les trois se înirent à la poursuite de l'empereur, qui. n'ayant pas ('té luHireix dans cette guerre, rejoignait st's états avec c; qui lui restait de troupes. Ils ariivèrent ainsi jusqu'à Nimègue, dont ils incendièrent le magnifique palais bâti par Charicmagne rii ; puis, ils se séparèrent. Godefroi entra par les Ardennes dans; le comté de Verdun , tief impérial au pouvon' de sa fannlle depuis un certain temps
(I) Ipsa rilchcldis millier asuHa.. . — Gisleh. rlvoii. iip. Boiirjiiet , xiii, 54;j. La coMlesse R keiis esloit feme leiicheressu cl viseiise... — L'istorc ilci coinlei ili Flmirlrc , Disc du Jioi , n" 4 55, /'" 53, 2' ml.
'i '>'" «1 li'giiiiii iiiii'i ,■< iii,' )iHiHl)ili- nii.iiv. L'iuih, S, ii,(/ii.
152 HiSlOlKK
déjà, et que l'eiiiperem' venait de repiendie pour le donner àl'évèque même de Verdun , nommé Richard (1). Verdun fut alors saccagé, et la belle église de Notre-Dame réduite en cendres (2).
Quant à Baudiiin , revenu en Flandre, il songea à reprenJie le château de Gand, qui, après la mort de Bauduin Belle Barbe, était retourné à l'empereur; car il paraît que primitivement cette forteresse et le territoire auquel elle commandait n'étaient concédés qu'en bénéfice viager, ainsi, du reste, que la plupart des fiefs impériaux à cette époque. Bauduin entreprit donc le siège du château de Gand, qui opposa une énergique résistance à ses attaques. Long-temps il le tint complètement investi, espérant le prendre par la i'amine, s'il ne le pouvait enlever de vive force. A la fin ses honimes d'armes commencèrent à se lasser d'une guerre dont on ne pouvait prévoir lissue , et la veille du jour de Pâques ils demandèrent instamment au comte la levée du siège. Bauduin les priait d'attendre avec patience, leur représentant que le château ne pouvait manquer de se rendre bientôt , faute de vivres. Comme il essayait ainsi de ranimer le courage de ses soldats, les assiégés qui s'étaient probablement aperçus de ces mouvements d'hésitation , eurent une singulière idée. Il ne restait dans tout ce fort que la moitié d'un porc destinée à la nourriture des impériaux ; ils résolurent d'en faire le sacrifice pour décider la levée du siège. A cet effet, ilà dépecèrent l'animal en petits
(1) l'raelexcbal comil;ilum Viiiliincnsein , quem à nnjoribiis .s\iis possesstim sibi dcbcri conlcnJelial, iiiipcrator autciii Rirliar.'.o cpiscopo iiiiper concesseral. — Masron , l , 32j.
(2) l ibem rpiocpie Claboiuiii ipix" Vinkmiis iliciliir, ciiiii majori saiicl.i' Maria- ecdcsia inccmlit. — Sijab . Gtuild. ami. lui', "/'• Borqurt, \\ , \Q'i.
DES CO.MTiiS DE l- LAN DUE. 153
morceaux et s'amusèrent à les lancer en guise de projectiles contre les boucliers des homines d'armes flamands (1). Bauduin demeura stupéfait lorsqu'il vit les assiégés, qu'il pensait affamés, prodiguer ainsi leurs vivres : il crut qu'ils en regorgeaient. Aussitôt, l'armée désappointée plie ses bagages ; on met le feu aux tentes et Ion s'en va. Un chevalier, nommé Lambert, cheininait lentement derrière les troupes et tournait de fréquents legards vers cette belle forteresse autour de laquelle on venait de faire une si grande perte de temps, d'hommes et d'argent. Toutàcoup, il avise de loin une femme sortant par une poterne du château, une cruche à la main, et descendant vers la L3S pour y puiser de l'eau. Lambert tourne bride rapidement et arrive à l'impioviste sur cette femme dans l'espoir d'apprendre d'elle au juste ce qui se passait chez les assiégés. La femme épouvantée tremblait et ne savait que répondre: remise enfin par les bonnes paroles de Lambert et par l'appât d'une forte récompense, elle avoua que les gens du château ne pouvaient plus vivre un jour entier sans se rendre. Transporté de joie, Lambert courut après le comte Bauduin et, devant tous ses barons, lui demanda une grâce: " Laquelle! dit le marc[uis. — Seigneur, donnez-moi ce que vous n'avez pas et ce que vous n'aurez jamais (2). - Chacun se n)it à rire à cette requête et l'on convint que le pi'ince pouvait sans crainte et a très bon compte satisfaire au vœu de Lambert. Alors celui-ci demmda le château de Gand, à la condition d'en être seulement châtelain à titre héréditaire,
(1) 0|i|)uliiiii , roiicL^o in jjarliitiiiis iliniidio Ijucone qiiem sdlum nec quidqiiain niii|iliiis in cilio liaheUant, fiivlahaiit scuta piiQiiaritiiim. — Cliioii. S. Ba- I nuis nj). Peilz.
(2) T'ostulal coniilcm rjuoj lire liibiiil nec forle liabidirus cra(. — lOid.
15/i HISTOIRE
et que le marquis en restât comte et suzerain. Bauduin accéda facilement à une telle proposition, et vis-à-vis tous ses iDarons donna en souriant l'investiture d'un château qui ne lui appartenait pas.
Lambert, sans perdre de temps, prend avec lui quelipaes hommes d'armes , revient sous les murs du château, fait à grand bruit sonneries trompettes, relève les tentes , ai'ine ses hommes comme pour le co?ribat. A cette vue, lesassiégé's ne doutent pas que la levée du siège n'ait été simuli'o et que le marquis des Flamands va reparaître avec de nouvelles forces. Affaiblis par la faim et désormais sans espoir, ils rendent le fort à Lambert qui, de son côté, leur accorde la faculté de se retirer où bon leur semble iL.
En Lorraine et sur les bords du Rhin , de la Moselle et de la Me;use, les progrès de Godefioi devenaient de plus en plus importants. Thierri , comte de Hollande, agissait de concert avec lui. Mais cet allié lui manqua bientôt; car, le 15 mai de l'année 1048, il périt à Dordrecht, victime d'une conjuration des habitants de Cologne et de Liège exaspérés par les vexations de toute nature que le châtelain de Dordrecht faisait subir à la navigation commerciale de la Meuse. Vers le même temps , Adalbert d'Alsace fut tué par Godefi'oi lui-même; et, le chef imposé à la Lorraine n'existant plus , tout ce qui en ces paiages n'était pas protégé par de solides murailles ou de grosses rançons devenait la proie du vainqueui' ou des rtanuïies i2|. Après la mort d' Adalbert, son neveu Gérard d'Alsace fut investi du duché de Moselle ; tandis que Fi'é-
DliS COMTLS DK FL\>DIIK. l.>.)
déric de Luxembourg reçut en lief la Basse-Lormiiie , dont Godefroi venait d'être dépouillé coniine rebelle il).
A l'époque où ces événements se passaient, le pap'.' Léon IX vint en Allemagne pour rétablir la paix entre les princes et surtout pour faire cesser les désordres qui aiîli geaient l'Eglise (21. Un synode lut convoqué à Mayence, oii se trouvèrent réunis quarante-deux prélats et avec eux l'empereur Henri. On s'occupa d'abord des besoins de l'Eglise et des réformes qu'elle réclamait ; après quoi la lutte des princes devint l'objet de la sollicitude du synode. God(>froi et Bauduin , chefs d'une ligue qui ne laissait aucun repos aux peuples, furent excommuniés. Cette excommunication produisit un grand effet sur Godefroi, homme dont l'esprit se laissait facilement aller à la terreur. C'est lui qu'on avait vu, après l'incenJie de la cathédrale de Verdun, en proie au remords et à l'épouvante, se lamenter, se frappei" la poitrine et se traîner à genoux sous les voûtes à demi renversées de l'édifice qu'il venait de détruire dans un premier moment de fureur. Aussi Godefroi , non moins intimidé par les foudres de l'Église que par les menaces armée> de l'empereur , fit bientôt la paix avec ce dernier. Quant à Bauduin, rien n'ébranlait son ojiiniàtieté ; et il fallut que le roi de Germanie vînt de nouveau dévaster ses douiaines pour qu'il consentît à uiie [>aix dont la durt'c ne devait pa>
d'ailleurs être fort longut-
Ce fut pendant les alternalives de liiiiiquillitt' que lui laissait la lutte contre le pouvoir impérial (pie Bauduin st)ngea à conclure des alliances dont sa famille et lui pussent
(1) Siijeb. Gembl. , uim. lOiS.
(2) On prclcuil iiiéuie cjuc lors <!<■ ce vovaj'c il >'.iv.iii'a iiiscin'cii ll.iiiiddi , l'oiii vi,-^i(ci sa iiii'-ci; lîicIilMc : iiiHisirtHil iiV.-,t iliii iiii>iii> .|ni' reriniii
156 HISTOlKt:
tirer honneur et profit. Sa fennne Adèle, qu'on ai.pelait la comtesse-reine, parce qu'elle était fiile du roi de France, lui avait donné cinq enfants dont trois fils et deux filles. • L'aînée de ces dernières se nonruïiait Mathikle : il la maria au duc de Normandie, le fameux GuiHaume-le Bâtard qui bientôt alla par droit de conquête s'asseoir sur le trône d'Angleterre. Un ancien chroniqueur raconte , au sujet de ce mariage , une anecdote que les mœurs du temps et le caractère de Guillaume rendent a-sez vraisemblable, " Guillaume, dit-il , envoya au comte Bauduin de Flandre et lui demanda sa fille en mariage. Cette chose plut au comte Bauduin et il en parla à sa fiile; mais elle répondit ~ qu'elle ne prendrait jamais un bâtard pour mari. Alors Bauduin s'excusa auprès du duc le plus courtoisement qu'il put. Quelque temps après, Guillaume sut le propos que Mathilde avait tenu sur son compte et en eut grand dépit. 11 prit des serviteurs avec lui, s'en vint à Lille, oii, étant arrivé, il descendit de chevtd, entra incontinent au palais et pénétra, sans se faire annoncer, jusqu'à la chambre de la comtesse-reine II y trouva la jeune Mathilde, la saisit par les tresses do sa longue chevelure, la traîna à travers la chambre, et la foula sous ses pieds. Puis il sortit, remonta sur son pa'efroi et regagna la Normandie |lj. " Guillaume, orgueilleux et vindicatif à l'excès, ne souffrait point patiemment qu'on par'ât mal de sa naissance due, comme on sait, aux liaisons de son père avec Ariette, tille d'un bourgeois de Falaise. C'est lui qui un jour, au siège d'Alençon, fit couper les pieds et les mains aux prisonniers qu'il avait en son
(1) /Wa\. (le ht hibl. (le Sl-C-niia tiilcs-P.v., n' 139; nippril.' ilmi^ l Art de verijitr hs daffiS.
pouvoir cl lancer leurs membres par ses frondeurs dans la ville, parcequeles habitants, du haut des remparts, s'étaient avisés de le railler de sa bâtardise il |. Quoi qu'il en soit, Mathilde, oubliant l'injure dont elle avait été objet, ne craignit pas de prendre bientôt le duc pour époux. Le pape Léon IX, dans un concile tenu à Reims en 1049, avait cependant défendu à Bauduin de donner sa fille au duc de Normandie et à celui-ci d'agréer la main de Mathilde|*2i. Ce n'était ni le caractère , ni les antécédents de Guillaume qui faisaient agir le pontifa, mais bien les liens de parenté existant entre les futurs époux. On n'eut pas égard à la prohibition ecclésiastique, et le mariage se célébra en Normandie, dans la ville d'Eu. Manger, archevêque de Rouen et oncle de Guillaume, excommunia immédiatement ce dernier; mais cette excommunication ne tarda pas à être levée par le pape, qui mit pour condition que les époux bâtiraient chacun un monastère. En conséquence Guillaume fonda Saint-Etienne de Caen , et Mathilde le couvent de la Sainte-Trinité (3). La fille de Bauduin exerça pendant tout le cours de sa vie une heureuse influence sur Guillaume de Normandie en adoucissant son humeur inquiète et sauvage ; et souvent, après qu'il eut conquis l'Angleterre, elle sut le disposer à la clémence envers les vaincus (4).
(1) Dtido de S.(^uint., 7.). — Giiill. Gctm t. , lib. vu, crip. 18,/). 4i.
(2) liilcrtlixit (papa) et Balduino coiuili Flamliciisi ne flliaui suani Willtlino nnpliis ilarot et ei ne cam airiperet. — Lnbbe , Conc. gêner. y ix , col. 103G.
(3) Guillaiimcs fomla fabbcye de Sainic-Ksiieveiie de Caeii el ]MclKiu<i ecli de .'^aiiilc-Tiinilc. Ces H alil)eyes Hsl li dus jiar le consel l'apostole pour chou (jue il ne s.e de[)arlésist de sa fenie qiii sa ronsine estoit. — Li esloïc ilcs dus de yormiiiidie , t))se. du lioi , 11° ijô , / ° 1 4G i'o , 2'-' col,
(4) Istius CLiisilio , rex paciPicc ciim Ai){;Iis lra(lal)ai : p<)^t niortem vei o ip-iios ouiiieui induit Iviannidem — .-iiir/li,! •■nriri , -l'û .
158 mSTOlBIi
Cette unioi) était à peine accomplie lorsque Hernian de Saxe \int à mourir. Richilde, veuve d'Herman, se trouvait donc, jeune encore, maîtresse de sa main et de son comté de Hainaut, province contiguë aux possessions de Bauduin, et qui, plus d'une fois, avait été convoitée par ce prince et par ses ancêtres. Il ne pouvait pas se rencontrer d'occasion plus fa^■orable pour réaliser un projet qui devait rendre à la famille de Bauduin Bras-de-Fer la puissance territoriale dont elle était investie dans l'origine du marquisat. Aussitôt que les obsèques du comte Herman eurent été célébrées Bauduin V fit témoigner à Richilde le désir qu'il aurait de la voir s'unir à Bauduin, son fils aîné. Richilde ne repoussa pas cette alliance; seulement elle redoutait le mécontentem.ent de l'empereur, qui ne manquerait pas d'être fort courroucé lorsqu'il verrait une portion considérable de la Lorraine réunie aux possessions d'un vassal déjà trop puissant à son gré. Elle hésitait donc à se prononcer, quand Bauduin prit la résolution d'entrer en Hainaut à main armée et d'aller assiéger la comtesse dans sa ville de Mons, afin de vaincre son indécision et la'forcer à épouser son lils. De la sorte , l'empereur ne pourrait pas dire que Richilde se fût volontairement donnée ; et il n'aurait pas de motif légitime de persécution dans le cas où le mariage continuerait à lui déplaire. Richilde, qu'on soupçonne d'avoir été la complice de Bauduin- dans cette astucieuse combinaison, n'avait à Mons ni troupes ni munitions : elle se rendit au marquis des Flamands ; et bientôt fut célébré ce mariage qui assurait la jonction de deux provinces dont la réunion sous un même pouvoir n'a plus été interrompue que par intervalles.
Richdde avait retenu un fils et une fille de son mariage avec Herman , mais le fils était boiteux ; on le décida aisé-
I)i:.S COMTES DE FLANDRE. l59
nieiil à entrer dans les ordres, et il devint plus tard évêcjiie de Châlons sous le nom de Roger. Quant à Gortrude, la fille de Ridiilde, elle embrassa comme son frère la vie religieuse, et trouva dans la paix du cloître le bonheur qu'elle n'eût pas sans doute rencontré dans les cours des princes de son temps. " Gertrude, dit une très-vieille histoire ili, Gertrude tint honorablement les vœux qu'elle lit au Seigneur. Comme une esclave, elle se livrait dans le monastère aux plus humbles travaux, bénissant Dieu et n'appelant jamais à son aide ses compagiies ou les serves de l'abbaye. Toujours appliquée aux œuvres de miséricorde, elle ne conversait qu'avec leSeigneur. Elle savait tout l'office ecclésiastique par cœur, et se plaisait à psalmodier à l'église et à se recueillir dans cette quiétude spirituelle où se trouvent les suprêmes délices Enfin, persistant toujours dans l'obédience et la virginité, elle rendit son âme au Seigneur à l'âge de quarante ans. -
Cette existence calme et obscure de la fille forme contraste avec la vie pleine d'agitation dans laquelle nous allons bientôt voir la mère entraînée. Toutefois, il est bien à croire que les enfants d'Herman ne renoncèrent pas de lein' propre gré à i'h(4ntage paternel ; et un historien digne de foi insimie qu'ils eurent la main forcée (2). Quoi qu'd en soit, Bauduin etRichilde eurent désormais, en pleine et incommutable propriété, toute la terre de Hainaut, tant en alleux qu'en fiefs et en justices, demeurant feudataires de
(1) Er fomniiini liixtùriK Ilnnnoniœ, up. J. de Guise, Xi , 18.
(2) Perferiique ipsa Riclieldis comilissa (ruulier asttu.i) ciim viro siio Bal- (liiiiio , inediante coeinplioiip et viribns prœvaleiitilnis, aputl primns piicros, (|noLl toliim cnniilitnm Haiinonleiisem , etc. — CUsleh. cliri»!., ap. liniirpifl , XIII , .ji3.
IGO HISTOIRE
l'empiie pour l'avouerie de l'éj^lise de Mous et la justice du c )nité, dont la même ville formait la capitale (1).
Ce ne fut pas sur Richilde que l'empereur résolut de faire tomber le poids de sa vengeance mais sur Bauduin, auquel il avait maintenant un double grief à reprocher : sa rébellion et son mariage. Il aurait bien voulu porter sans délai la guerre en Flandre; mais en ce moment là il en avait une autre à soutenir en Italie contre Godefroi d'AnJenne. Après avoir vu échouer toutes ses tentatives au sujet de la Haute-Lorraine, Godefroi sui\it le pape Léon au delà des Alpes. Là il rencontra sa cousine Béatrice, veuve de Boniface, marquis de Toscane et de Lombardie, et a'ors une des princesses les plus riches et les plus puissantes de l'Europe. Il l'épousa; et Tempereur, qui n'avait pas été plus consulté pour ce mariage que pour celui de Richilde avec le fds de Bauduin, persTcutait les deux époux. Cette besogne, qui retenait Henri loin de l'Allemagne, ne l'empêcha point pourtant de se préoccuper de ce qui s'était passé contre son gré en Flandre et en Hainaut. E^n attenlant qu'il pût s'y rendre avec une armée, il fit exconnnunier Baudum et Richilde par l'évêque de Cambrai , Liébert, qui peu de temps auparavant s'était rendu auprès de lui afin de rec3Voir l'investiture du temporel de son évêché. Cttte excommunication reposait, du reste, sur des motifs plausibles et n'avait pas seulement pour cause première le caprice du monarque allen.and. Des liens de parenté assez étroits unissaient avant leur mariage Bauduin et Richilde; et cependant ils n'avaient pas cru devoir réclamer de dispense? pour la célébration. Richilde descendait d'Hedwige, fille de Llugucs Capet, mail'i ii'i'i.
DES COMTES DM FLVNDUK. 101
riée à son aïeul, le comte Régnier, et Bauduiri avait pour mère la princesse Adèle, petite-fille du même Hugues Capet. Du côté de sa mère, Richilde était encore proche parente de son mari. L'excommunication ordonnait une séparation immédiate. Bauduin V appela de cette sentence au pape Léon IX, qui était, comme nous l'avons dit, l'oncle de Richilde. Le pape donna l'absolution aux époux, en leur interdisant toutefois la cohabitation (1). Cette défense fut levée par la suite, car Bauduin ne cessa d'habiter avec Richilde; et l'on ne contesta jamais la légitimité des enfants sortis de cette alliance, et qui formèrent la double tige des comtes de Flandre et des comtes de Hainaut.
La sévérité qu'avait montrée l'évêque de Cambrai en lançant les censures ecclésiastiques contre les deux conjoints et en employant tous les moyens possibles pour rompre une union illicite aux yeux de l'Église, cette sévérité n'étonna point le marquis des Flamands : il n'en sut même pas mauvais gré au prélat que de hautes vertus recommandaient d'ailleurs à l'estime publique, et il le prouva en lui portant bientôt secours dans une circonstance fâcheuse.
Le sage Liébert, qui plus tard prit rang parmi les bienheureux , hésitait à quitter la cour de l'empereur, où, comme on l'a dit, il était allé chercher l'investiture de l'évêché de Cambrai et de la suzeraineté temporelle qui y était attachée. Cette appréhension avait pourcause les ferments de discorde qui régnaient à Cambrai entre le pouvoir épiscopal et un seigneur nom mé Jean de Béthune qui , remplissant les fonctions d'avoué ou protecteur militaire des églises d'Arras et de Cambrai, abusait de cette position pouraccroître outre mesure
(1^ Scd I.co iia|)3, f|ui avnnculiis erat Rieliiltlis, nbsolvil oos, et inliibuit cis tonim. — Baliliiini j-locntirtisis Cliion. , 8.