‹ Histoire des comtes de Flandre (volume 2)Chapitre 2 sur 12 · niSTOlllK · texte numérisé non relu

niSTOlllK

ses richesses et sa puissance. L'évêque Gérard deFloiemirs, auquel Liébertvenaitde succéder, n'avait guère pu, en raison de son âge et de ses infirmités , s'opposer aux empiétements de ce soldat brutal. Mais Jean avait en revanche trouvé un antagoniste énergique dans la personne de Liébert , qui était investi de la dignité de prévôt de l'église cathédrale , et dirigeait le vieux prélat de ses conseils et de son influence. La haine de l'avoué contre Liébert devint bientôt si violente que ce dernier, obligé de se tenir enfermé dans un château bâti à quelques lieues de Cambrai par les évêques, en un endroit où depuis s'est formée une ville sous le nom de Câteau- Cambrésis , ne pouvait se rendre auprès du prélat , pour l'aider dans ses travaux apostoliques, qu'escorté par une troupe armée (1). L'irritation de Jean ne connut plus de bornes lorsqu'il apprit que l'empereur avait conféré le pouvoir épiscopal à son ennemi. Il assembla ses partisans et complota avec eux de ne pas laisser rentrer l'évêque sans qu'au préalable celui-ci ne lui eût accordé la châtellenie de Cambrai. On sait que le titre de châtelain donnait certains droits de juridiction qu'il était toujours facile d'étendre , et qui , dans les mains de Jean , seraient infailliblement devenus des éléments nouveaux de tyrannie et d'oppression. Pour commencer, et afin de ne pas trouver de résistance chez les amis , les officiers et les vassaux de l'évêque , et aussi pour leur ôter tous moyens d'action , l'avoué envahit l'église de Notre-Dame qu'il avait mission de protéger, en chassa les chanoines , s'empara des trésors qu'elle renfermait et y

(l) Ideoque apud Novutn Caslruiii S. Maria?, ciislodix- ejiis deputaium morabaïur , nisi aliquando episcopum, refocillationis graiia , visitarci ^ longretjalo ronstipatus exercilu. — Balderici Cbroii. , 329,

t'tablit ses soldats comme dans une forteresse (1). Poussant l'audace jusqu'au bout, il pénétra ensuite dans le palais épiscopal , introduisit sa fennne dans la chambre du prélat , se coucha dans le lit même do ce dernier ; puis , à l'exemple de Charles de Lorraine , il se fit insolemment servir, lui et ses satellites , par les officiers épiscopaux , aux frais et dépens du pontife absent (2). Lorsqu'enfin ce dernier dut quitter la cour de l'empereur et regagner Cambrai , il trouva en arrivant les portes fermées , et Jean à la tête de ses hommes d'armes pour lui disputer l'accès de la cité. Liébert fut obligé de rétrograder et d'aller se réfugier au Câteau-Cambrésis , où les habitants l'accueillirent honorablement (3). Il y séjournait depuis quelque temps, lorsque le marquis des Flamands , revenant de visiter le roi de France , passa par le Cambrésis. Bauduin connaissait tout le mérite de Liébert : il s'intéressa beaucoup à sa position , et le ramena avec lui jusqu'à Cambrai. Arrivé sous les murs de la ville , il somma l'avoué, qui était son homme-lige, de sortir de la cité et d'en laisser la libre entrée au seigneur évêque. Jean n'osa s'opposer aux injonctions du marquis, dont la puissance était tout autrement à craindre que celle d'un prélat inofïensif. Le vénérable Liébert, sous l'escorte du prince flamand, rentra donc en triomphe dans Cambrai , tandis que Jean fuyait ignominieusement expulsé. La conduite de Bauduin en cette affaire contraste avec les mœurs et les habitudes politiques du siècle. Ne se laissant point

(l) « Deinnialiemecclesi.im S. Mariœ violeiiler invasit, et ejectis canonicis, lliesaiiros ecclesiœ et qnodcumque iiitiis invenit ditioiii suée inancipavit. l'uslodesque suos armaîos inibi posuit.» — IbiiL, 3.3-.

(•i) Ibid.

(.3) Ilnd, .3.3.3.

16A HISTOJRF

aller aux sentiments d'une vulgaire rancune comme la plupart des grossiers barons de son temps , il no dédaigna pas de secourir l'homme qui venait cependant d'excommunier ses enfants , et qui , en outre , était le vassal et la créature de son mortel ennemi l'empereur d'Allemagne.

La guerre que celui-ci avait entreprise en Italie contre Godefroi étant terminée , il s'avança enfin vers la Flandre. Bauduin n'attendit pas l'arrivée de Henri III pour se mettre en campagne avec son fils, qu'on nommait Bauduin de Mons depuis qu'il avait épousé Richilde.

Ils se jetèrent d'abord sur le pays de Liège que l'empereur devait traverser pour entrer en Flandre , et le ravagèrent entièrement afin que les impériaux n'y pussent trouver de vivres. Bauduin de Lille saccagea la ville de Thuin sur la Sambre et l'incendia, tandis que son fils, se portant vers la Meuse, traitait de même sorte la ville de Huy. Ils n'osèrent ou ne voulurent pas attaquer Liège , cité épiscopale bien fortifiée dont le siège leur eût fait perdre beaucoup de temps et eût affaibli leur armée. Alors ils revinrent sur leurs pas , et après avoir fortifié toutes les villes et châteaux le long de l'Escaut, limite naturelle qui séparait la Lorraine du marquisat de Flandre (I) , ils se retranchèrent derrière ce fleuve entre Bouchain et Valenciennes.

Sur ces entrefaites , l'avoué Jean, que Bauduin venait d'expulser de Cambrai, ayant appris que l'empereur marchait vers la Flandre , résolut de se venger de l'évêque et du marquis tout à la fois. Il alla trouver Henri , et lui offrit de diriger son armée à travers les marais et les bois de la

(1) " Ailont clitnioit-oii Lolicr.iiiic loiile la icirc jnsfjiics ;"i l.i livii-re cl'Ksc:iul de là où elle souri jusqucs à l;'» o'i clic pcit son non).» — Cliioii. inaiiusc. do la bibl. de Cambrai, n° G'i^j.

Flandre, dont il connaissait tous les passages, à condition qu'il forcerait Liébert à lui conférer la châtellenie de Cambrai (1). L'empereur, très-satisfait d'une pareille offre, promit à Jean de lui faire obtenir ce qu'il désirait , et lui donna le commandement de ses troupes. L'armée impériale arriva au village de Maing sur la rive droite de l'Escaut , à deux lieues de Valenciennes , et se disposa à jeter des ponts, afin de pénétrer sur les terres de Bauduin qui s'étendaient de l'autre côté du fleuve; mais le marquis était dans les environs , surveillant les mouvements des impériaux. Il accourut et prit position en face de l'empereur pour lui disputer le passage. Ils étaient là , s'observant l'un l'autre , lorsqu'à l'entrée de la nuit Jean partit secrètement du camp impérial avec un fort détachement , et s'achemina vers Cambrai pour traverser l'Escaut au moyen des ponts qui s'y trouvaient établis et tomb?r ensuite à l'improviste sur Bauduin. Cette manœuvre aurait réussi; mais Bauduin, averti probablement par un émissaire de l'évêque Liébert , abandonna les bords de TEscaut avec tout son monde , et Jean fut étrangement surpris quand, arrivé à l'endroit où les Flamands étaient postés , il trouva le lieu désert. Rien n'empêchait plus l'empereur de passer le fleuve ; il jeta les ponts qu'il avait fait construire , et s'avança dans le marquisat, faisant sur la route tout piller et briller par ses hommes d'armes , à la manière habituelle des expéditions guerrières de cette époque Ci). Il parvint ainsi, toujoui's dirigé par Jean, à un

(1) « Proniisit ci quocl excicilnm sniim illiic tlediicerei, si à Lieibcrto. . . ca'îtellaluiani ciimcr.T^ciisis civilatis dari silji fecisset.» — Balcl. Cliron., ii35.

(2) « Tcri'am UalJiiiiii liosii su.c ilevnsianilam distiibiiil, ficqiio ilrpoptilando fiam pr.neda et Ijjui iisf(iic ad DL-bidlieniom lUviiiii ciini cxcrcilii jiei vctiil » — ;///, 33G.

166 lUSTOlllli

•endroit appelé le Boulenrieu, passnge dans les marais près d'Hennin-Liétard , entre Douai et Arras. Pendant ce temps- ]-d, Bauduin , afin d'arrêter la marche victorieuse de l'empereur, faisait creuser à la hâte un immense fossé connu depuis sous le nom de Fossé-Neuf, et qui s'étendait depuis le château de Ruhoult à Arques jusqu'à la Lys , sous les murs de la ville d'Aire , pour de là se prolonger vers La Bassée. Ce gigantesque ouvrage de défense, qui se développait sur une étendue de neuf lieues environ, aurait été achevé, s'il faut en croire quelques auteurs , dans l'espace de trois jours et trois nuits il).

Quand l'empereur fut de la sorte engagé bien avant dans un pa3's qu'il ne connaissait pas, Jean le pria de lui faire octroyer la châtellenie de Cambrai , disant que sinon il se verrait obligé de quitter son service. Outre que Jean servait de guide à l'armée d'invasion , il y avait encore amené bon nombre de satellites , et la défection de tout ce monde aurait mis l'empereur dans l'embarras. Henri manda l'évêque Liébert, qui venait d'arriver au camp pour rendre hommage à son suzerain , et l'engagea à donner satisfaction à l'avoué dépossédé , en l'investissant de la châtellenie qu'il réclamait. Liébert fut consterné de cette proposition. Après avoir étédélivréde la présence de Jean, il s'était empressé, selon droit et justice, de conférer la châtellenie à un jeune baron du nom de Hugues , neveu et héritier de l'ancien châtelain. L'empereur considérait ce qu'il réclamait de l'évêque comme peu important , et, pressé qu'il était par Jean, ses instances devenaient de plus en plus vives. L'évêque, d'un autre côté, se trouvait dans la plus grande perplexité : il ne pouvait

(l) " Qnod fossalum per noveni leiicas in longuin diicens. . . iu solis tribus Jiebn? el noililjii.s con?iiiBniavit.-> — Fareoli Lonii Chion. ml ann. 105 i.

DUS CO.MTlvS Di: !• LAN DUE. 167

sans injustice reprendre la châtellenie à l'héritier légitime. Kn le faisant il péchait gravement , et de plus s'exposait aux violences des parents de Hugues. 11 refusa net à l'empereur. La colère de celui-ci fut extrême. Par son ordre , des hommes d'armes mirent la main sur le pieux et saint évêque ; on le jeta en prison ; et le monarque allemand agit de manière à arracher par la violence ce qu'il n'avait pu obtenir par le seul ascendant de son autorité (1). Cédant aux exhortations de ses coévêques, et sachant que, selon l'Apôtre, il faut toujours se soumettre au souverain (2) , Liébert consentit en gémissant à donner la châtellenie à Jean de Béthune. Celui-ci alors se prépara de nouveau à guider l'armée impériale qu'il avait laissée dans les marais aux environs d'Hennin-Liétard.

Bauduin et son fils s'étaient retranchés avec leurs chevaliers dans les forteresses qui bordaient les rivières de la Scarpe et de la Sensée. Ils ne paraissent pas avoir essayé d'attaquer les impériaux en rase campagne. Ceux-ci s'avancèrent d'abord vers l'Ecluse, petite ville sur les confins de la Flandre, de l'Artois et du Cambrésis. Soit par ruse, soit par force, ils en enlevèrent le château au milieu d'une nuit , et firent un grand carnage des habitants qui voulurent se défendre (3). L'armée passa au delà de l'Écluse , et , continuant à ravager le pays, elle arriva sur les bords de la Deule, à un endroit où cette rivière se partage en deux bras et

(1} (I CtL'pit aitiiii \iuleiitiii, jintcipiens episcopuiii a niililibus rapi, et exira potestalcni'ejiis posiliim, in ciisloilia reservari.» — Biiltt. Clirnn., 338.

(2) 'I Tatidem episcopiis coepiscopornni et aniicoriini libeirimis coiisili s correptus, sciensque quod, scciimliini .Apostoluni, rej;i debeat esse subjertiis, aiinuit impcratori de Johaiine qriod petel)af.'i — Ibiil.

(3) "... t.irta inim cufdm ^lUJl'lllll losistcre volentiiim non niiiiiuia c'a'dc •' — Ibùi.

168 IIISJOIIIK

l'orme une sorte d'ile. Ce lieu , appelé Bue , où existciit de très-ancienne date un château qui passe pour avoir été le siège do la domination du premier forestier de Flandre , et qui par la suite a vu s'élever, sous le nom de Lille, une cité si florissante , ce lieu servait de refuge à la personne du marquis et à celle de ses fils. Il avait été fortifié de nouveau, et la plupart des barons flamands s'y étaient enfermés avec leur suzerain. Il ne semble pas que l'empereur se soit rendu maître de cette importante forteresse. Avant qu'il en eût tenté le siège , le gouverneur Lambert , comte de Lens et oncle du fameux Godefroi de Bouillon , sortit à sa rencontre avec des troupes nombreuses. Cette opposition inattendue , en opérant une diversion , aura empêché l'empereur d'attaquer le château de Lille ; mais elle coûta la vie au comte Lambert. De là Henri marcha vers Tournai et assiégea le fort de cette ville, où s'étaient réfugiés grand nombre de gens : car tout le pays se dépeuplait sur le passage des impériaux. Les approvisionnements furent bientôt épuisés par une telle multitude. Vaincue par la famine, plutôt que pur les armes de l'empereur, elle se rendit après plusieurs mois d'un siège opiniâtre , pendant lequel elle s'était courageusement défendue (I). L'hiver approchant, l'empereur ne put songer à tenter en Flandre de nouvelles expéditions; il regagna l'Allemagne, où des affaires sérieuses réclamaient sa présence.

Bauduin profita de cet éloignemont de l'empereur, qui du reste n'était point parti sans espoir de retour , pour réparer le château de Lille , où il était né et où il faisait sa résidence habituelle , et pour ceindre de murailles les ha-

(1) u . . cl ::it iiliiiiKiiu l;iiiic iij>prci<i.s lomjiiilil ;ul ilnHlioiiem ' — It'iil.

bitations qui entouraient le donjon. Lille prit dès ce moment le rang de bourg ou ville forte. Bauduin construisit une citadelle à Audenarde , et releva les murs de Gand , Bruges , Aire et Saint-Omer.

Un des plus puissants motifs qui rappelaient l'empereur dans ses états était l'arrivée soudaine de Godefroi , dont l'épouse Béatrix avait été quelque temps auparavant retenue prisonnière par ordre d'Henri, sous prétexte que, sans l'agrément du suzerain , elle avait livré sa main , et avec sa main toute l'Italie à un vassal rebelle à l'empire (1). Révolté de l'offense faite à sa femme , Godefroi venait d'arriver en Allemagne pour y exciter des troubles. 11 passa bientôt dans son ancien duché de Lorraine , et de là s'entendit avec Bauduin pour reprendre les hostilités. Ils firent leurs préparatifs, combinèrent leurs mouvements, et, pour commencer, tentèrent le siège d'Anvers, ville dès-lors assez peuplée, défendue d'un côté par l'Escaut trèslarge et très-profond en cet endroit, protégée de l'autre par des fossés, des murailles et des palissades. Anvers appartenait au duché de Basse-Lorraine , et Frédéric de Luxembourg, à qui ce fief avait naguère été donné par l'empereur, était accouru s'enfermer dans la ville , la meilleure peut-être de toutes ses possessions. Il réussit , par une défense vigoureuse, à faire traîner le siège en longueur, ce qui permit aux seigneurs lorrains restés fidèles à l'empereur de se rassembler pour venir au secours des assiégés. Le marquis des Flamands et Godefroi abandonnèrent alors le siège d'Anvers ; mais ils continuèrent à se tenir en état de guerre ouverte contre l'empire.

(1) « ...liosli jniljlico Itali.im inr)ili<li$set.n — Ltntib. Sihnfii. ad finn. 105ô.

17U lusToim-;

L(?s choses en étaient à ce point loisqu'lienri III , qui se trouvait à Bodfeld en Thuringe, vint à mourir peu de temps après avoir désigné son fils pour lui succéder et l'avoir fait agréer par élection générale (1). Le nouvel empereur, qui régna sous le nom d'Henri IV, n'avait alors que six ans. Sa tutelle fut confiée , en vertu du testament de Henri III, à l'impératrice, mère du jeune prince, et au pape Victor, successeur de Léon IX. Il devenait plus que jamais nécessaire de pacifier les grands vassaux qui depuis tant d'années troublaient le repos de l'Allemagne, tout en ébranlant le trône des césars. Un congrès fut convoqué à Cologne, et l'on y échangea des propositions d'arrangement. On promit à Godefroi de lui rendre le duché de Basse-Lorraine après la mort de Frédéric de Luxembourg : laquelle ne devait pas se faire long-temps attendre , car ce prince était déjà fort vieux. Quant à Bauduin, on lui rendit la possession du comté d'Eenham , comprenant la portion de pays située entre l'Escaut et la Dendre , et qu'on nommait la Flandre impériale ; on le réintégra encore dans la jouissance du château de Gand , des Quatre-Métiers, et des îles de la Zélande. Bauduin de Mons, fils aîné du marquis, ne fut pas oublié dans la répartition des fiefs et bénéfices. Le congrès lui accorda le comté de Tournaisis. Tournai avec son territoire formait, comme Cambrai, un état à part, relevant de l'empire, sous la souveraineté immédiate de ses évêques ; et , bien qu'enclavé entre le Hainaut et la Flandre, il ne perdit jamais son indépendance et sa neutralité. Enfin , Bauduin de Mons obtint la réhabilitation pleine et entière de son mariage avec Richilde ; et ce fut là le corn-

(1)"... clccliuuc cuiiiimnii. » lUuno, îii.-l. <lc 6avoi>. bello,

DES COMTKS l)K ILANDRE. 171

plémcut de tous ces avantages dont la puissance des souverains flamands venait de s'accroître.

Les relations avec la France avaient presque cessé depuis l'extinction de la deuxième race; et , à part le mariage conclu entre Bauduin et la fille de Robert, aucun acte important n'était venu démontrer qu'il existât entre les deux pays une grande communauté d'intérêts politiques. Le règne de Henri !«', fils de Robert, fut tout à fait insignifiant. Son histoire se décolore et disparaît au milieu des démêlés sans nombre des barons français , qui continuent à se débattre dans le chaos de la féodalité naissante. Bauduin ne prit aucune part à toutes ces intrigues. Bien que ses rapports avec le roi son heau-frère n'aient pas été très-fréquents, ils vécurent néanmoins en bonne intelligence; et Henri conserva même pour le marquis une estime motivée sans doute par l'habileté avec laquelle il avait su conduire ses expéditions guerrières , et surtout les négociations qui soumirent le Hainaut et les terres impériales de la Flandre à la domination des marquis flamands. Une circonstance solennelle vint bientôt montrer le degré de confiance qu'accordait Henri à Bauduin de Lille. Lorsque le roi des Français sentit approcher sa mort , il fit , selon l'usage, élire et sacrer son jeune fils Philippe (1060) en présence des grands vassaux ; puis, par son testament, recommanda cet enfant et le royaume dont il allait hériter au marquis des Flamands comme au prince le plus sage et le plus capable qu'il connût. De plus , Bauduin était par alliance l'oncle du futur monarque. Henri h' trépassa peu de temps après. Sa veuve Anna, fille du duc de Russie, Jaroslaw, eut d'abord la tutelle du jeune roi ; mais elle contracta bientôt un second mariage , et cette tutelle fut entièrement dévolue à

m IIISTOIRE

Bauduiti ainsi que l'administration du royaume. A partir de ce moment , il prit dans ses diplômes les titres suivants ; « Moi, Bauduin , comte, marquis des Flamands, adminis- " trateur et bail de Philippe roi des Français et de son »> royaume (1). »

La garde du roi et la régence du gouvernement, qui forçaient Bauduin à séjourner une grande partie de l'année auprès de son pupille, ne l'empêchèrent pas de veiller à l'ad-" ministration de ses propres états , et de régler d'importantes affaires de famille. Outre Bauduin de Mons , époux de Richilde , le marquis des Flamands avait un fils cadet dont l'esprit avantureux et les entreprises chevaleresques émerveillaient beaucoup les princes contemporains. Il s'appelait Robert. Ennuyé du rôle secondaire que le hasard de la naissance lui imposait (2), et aspirant à de plus hautes destinées , il ne négligea aucun moyen de tenter la fortune. 11 partit d'abord pour l'Espagne avec quelques compagnons et des vaisseaux que son père lui avait donnés , moins sans doute pour seconder des dispositions politiques qu'il approuvait, que pour se débarrasser d'un fils dont le trop bouillant caractère faisait déjà craindre de graves embarras. Cette petite expédition flamande débarqua en Galice, où

(1) « Ego BalJiiiiius, FlanJi-ensiiiin cornes, marcliio et Pliilippi Francorum leyis ejusijiie rejjiii prociirulor et b^ijuliis.»

(2) I.aail)ert tVAscliaffcnbourj; dit qu'en Flandre la succession du comté élalt dévolue à celui qui plaisait le plus au père. Nous pensons que le droit d aiii( sse, au contraire, a lonjouis été religieusement ohservé dans ce pays. Voici, du reste, comment s'exprime Lambert : « In coinilatu IJaldwini ejusque tamilia, id niullis jani sa-culis servahatur (juasi sancilum lege perpétua ut unus tilioruin (pli pairi poti>sinium placiiissct iioiiien jiatris acc.peret et lotius Fl.indriie princi[ialum solus li.Treditaria snccessionc obiincret : ca'leri vcro fiaires atit liiiic subditi, dictoque ohlcnipcranies ingioriam vilain ducercnl..i ~ Ad ann. 1071.

elle se mit à courir les champs et à enlever de riches butins. Mais quand elle essaya de s'établir dans une des places fortes du pays, elle éprouva une grande résistance de la part des Maures ou Sarrasins. Ceux-ci, que l'invasion si audacieuse et si imprévue de Robert avait frappés de trouble , finirent par s'entendre et se réunir. Ils fondirent en troupes innombrables sur les Flamands , les repoussèrent jusqu'à la côte , en tuèrent un grand nombre , et forcèrent le reste à se rembarquer (1). Ce premier échec ne découragea point Robert. De retour en Flandre, il arma d'autres navires et, comme les anciens pirates normands, il voulut s'élancer de nouveau, à la grâce de Dieu, sur ces mers que les vieux chants sca»dinaves appelaient la route des cygnes (2). Une tempête terrible assaillit sa flotte au sortir du port , et il fut rejeté nu sur la côte , ayant perdu la plupart de ses compagnons et toute sa fortune (3).

A quelque temps de là , Robert entendit raconter par des pèlerins venant de l'Italie et de la Sicile les exploits que les guerriers normands conduits par Robert Guiscard faisaient dans ces contrées. Il n'en fallut pas davantage pour réveiller l'ardente ambition du jeune Flamand. Bientôt il se mit à la tête d'une troupe d'aventuriers normands, qui, stimulés par Texemple de leurs compatriotes, rêvaient la conquête de l'empire grec. Ils s'acheminèrent vers la Grèce

(1) " Iii fi'gani vertiinl, fngientem usque ad iiaves perscf|uuniiir, sociosque cjus pcnc ad internecioneni proslcrnimt. Ipse ciiiii paucis vix in fiiga clapstis , ad patrein lant.x calamilalis niinciiis rcdiit." — Lnnib. Scliaf., «/;. Bouquet, XI , (î7.

(■j) " Marinis ilcrum flaclibus se cii.-didit , in regioiicm loin^iiiqnam idji sedcni vagaiiti Pciis ostendissLt, itcr facliiriis." — Ibùl.

(3) Miiltis suoruni nuufragio aniissis, ipse midiis oiiin'uiiKjnc roniiii {•gens, vix et ipgrù in litliis evasii." — Hiuh

iik histoihl;

par différentes voies, en petits détachements et sous l'habit de pèlerins; mais l'empereur, averti à propos, tit saisir et supplicier les premiers arrivants. L'entreprise avorta donc, et, pour la troisième fois, Robert fut obligé de regagner sa patrie plutôt en fugitif qu'en triomphateur. Ces longs et fatigants voyages, ces épreuves dangereuses et sans résultat ne refroidirent point l'ardeur de Robert. Les Frisons du nord , peuple dont les mœurs farouches et guerrières conservaient encore leur caractère primitif, étaient depuis long-temps en révolte contre le seigneur ou comte que jadis les rois francs leur avaient imposé , et dont la dynastie , comme celle des marquis flamands , se perpétuait sans interruption. Désœuvré diins sa patrie, Robert alla prêter le secours de son bras et de son épée à Gertrude , veuve du comte Florent 1", mort le 18 juin 1061 , laissant pour successeur un fils en bas âge. Il fit pendant deux ans une guerre heureuse aux Frisons, et, autant par affection que par reconnaissance , Gertrude , encore dans la fleur de la jeunesse, lui octroya sa main. Ce fut à Audenarde , en présence de Bauduin V et des barons flamands, que se fit ce mariage , qui assurait un protecteur valeureux au jeune héritier du comté de Hollande , et fixait la destinée de Robert. A la demande des barons du pays , ce prince fut nommé régent et tuteur des fils du comte défunt ; et on ne le connut plus désormais dans l'histoire que sous le nom de Robert-le-Frison : sobriquet que justifiait assez sa nouvelle position, et que ses exploits entouraient d'un prestige assez glorieux.

A l'occasion du mariage de Robert , le marquis des Flamands lui assigna, comme part héréditaire , les îles de la Zélande, le comté d'Eenham ou d'Alost et les Quatre-Mé-

l)i:S COMTES DE FEA.MjUK. M'i

tiers, c'est-à-dire les terres relevant de Tempire. Il lui donna en outre une forte somme d'argent , en lui faisant jurer sur les saints évangiles de se contenter de tout cela et de ne jamais porter préjudice à son frère (1 1. Bauduin de Lille craignait que le caractère entreprenant et guerroyeur de Robert n'amenât des troubles par la suite. Aussitôt après son mariage avec Gertrude , Robert s'en alla en Hollande et reprit le cours de ses expéditions contre les gens de la Frise, qu'il finit, après plusieurs années d'efforts , par dompter et maintenir en obéissance.

Les historiens s'accordent à dire que Bauduin, pendant la minorité du jeune Philippe, gouverna sagement le royaume, et qu'il éleva son pupille avec une vive sollicitude ("2(. Du reste , l'intervention du régent dans les grands faits qui s'accomplirent durant cette époque , tels que la conquête de l'Italie méridionale par les. Normands , et l'établissement plus fameux encore de ces mêmes Normands en Angleterre, n'est pas bien précise. On sait seulement qu'il fournit , comme souverain de la Flandre, des secours en hommes et en argent à son gendre , le duc Guillaume, lequel ne tarda pas à devenir roi de la Grande-Bretagne après avoir vaincu les peuples indigènes de ce pays et tué Harold , le dernier roi des Anglo-Saxons. Quoique Bauduin prît à cette audacieuse entreprise un intérêt qu'expliquent ses liens de parenté avec le nouveau conquérant , il eut toutefois la loyauté de

(1) Il BaKluiaus pins Robertum Kliuiii simin aJ suac(a Dei evangelid jiiraie ferit niin(|iiaiii ad comiialiiiii Flaiiilrin' manum ap|)osiiuruin." — Climn. S. liuvonis cijj, Perlz.

(2) « Plnli|ipiis... mtorem accepit Baliluinuin probiitn sane viruiu et justi lenacem, qui iisqne ad intelligiliilem selalcni ciiiii beuijjne fovil, regniini jjiiaviter administravit, rebelles et incpiietos \ir{j.i directionis correxit.» — Fnnpn. Itist. Franc, op. Diiclwsne, iv. 8G.

17f) HISTOiUK

lui refuser, comme régent de Fiance et tuteur du roi , l'aide qu'il réclamait : parce qu'en augmentant la puissance du vassal , Bauduin savait qu'il diminuait d'autant celle du suzerain .

L'année même où son gendre s'emparait de l'Angleterre, Bauduin se trouvait en Flandre avec son pupille et s'occupait de choses très-pacifiques. C'est alors qu'il institua dans le bourg de Lille, pour lequel il avait une prédilection toute particulière , un collège de chanoines qui devint plus tard célèbre sous le nom de chapitre de Saint-Pierre. Le diplôme de cette fondation porte l'empreinte de la philosophie simple et croyante qui caractérise l'esprit du siècle :

« Au nom de la sainte et indivisible Trinité , d'un seul et vrai Dieu. Moi , Bauduin , comte , marquis des Flamands , procureur et tuteur de Philippe roi des Français et de son royaume, sachant d'après le témoignage des livres divins que le véritable héritage est dans le ciel , destiné à ceux qui de bonne volonté se livrent aux œuvres pieuses , je me suis appliqué à considérer attentivement en moi-même qu'avec l'observance des divins préceptes rien n'était plus profitable à un serviteur de Dieu , et pour le salut de son âme et pour la santé de son corps , que d'édifier des églises en l'honneur de Dieu et de ses saints , là où on le peut faire raisonnablement et selon les lois. Aussi , considérant avec les yeux du cœur ces paroles de l'Écriture annonçant qu'il sera beaucoup exigé de celui auquel on aura beaucoup donné; et cette autre maxime : que celui qui sur la terre bâtit la maison de Dieu , prépare sa propre demeure au ciel ; acquiesçant au bon et salutaire avis de mon épouse Adèle et de mon fils Bauduin , ayant en outre fait élever dès les fondements une basilique en l'honneur de saint

Pierre, prince des apôtres, j'ai institué un collège de chanoines chargés d'implorer jour et nuit la clémence de Dieu pour le salut de mon âme , de celles de mes prédécesseurs , de mon épouse , de mes enfants et de tous les fidèles chrétiens, etc. Fait à Lille dans la basilique de Saint-Pierre, en présence de Philippe, roi des Français, la septième année de son règne (l).»

La dédicace de l'église de Saint-Pierre eut lieu le 2 août, en présence de tous les dignitaires ecclésiastiques de la Flandre; et la consécration en fut faite par Bauduin évêque de Noyon , Gui évêque d'Amiens , et Drogon évêque de Térouane. Des domaines considérables furent assignés à cet illustre chapitre, et les diplômes qu'on dressa de ces donations sont souscrits par le jeune roi des Français.

Bauduin voyant approcher la tin de ses jours, ne s'occupa plus que d'œuvres pieuses. Le '29 mai de l'an 1069, il dédia en grand appareil la nouvelle église de Saint-Bavon , qu'il avait fait élever à Gand sur l'emplacement de la basilique prmiitive. Ce fut là le dernier acte de sa vie; car bientôt après il tomba malade , à Lille , dans l'hôtel qu'il habitait d'ordinaire, et rendit l'âme le l*^' septembre, après un règne de trente et un ans. On l'enterra dans la nouvelle église de Saint-Pierre , où son tombeau et l'épitaphe qui y était inscrite se voyaient encore au siècle dernier.

Devenue veuve, Adèle de France prit la résolution de finir le reste de ses jours dans la retraite ; elle choisit l'abbaye de Messines qu'elle avait fondée, et y vécut, dit une vieille chronique , comme morte entre les nonains , passant sa vie dans le silence, occupée à prier et à jeûner. Désirant recevoir le voile des mains du pape lui-même , elle

(I) V. MIncNS, Opi'v. (liplom., i, (j.j.

178 HISTOinii

partit de Messines pour aller à Rome , dans un char recouvert d'une courtine pour le vent et pour la pluie , car elle ne voulait pas être empêchée de dire ses oraisons le long du chemin (1). Peu de temps après ce voyage , la fatigue , la vieillesse, la maladie, et peut-être aussi le chagrin de voir la Flandre ensanglantée par la guerre civile , conduisirent au tombeau cette vertueuse princesse. Suivant le nécrologe de l'abbaye de Messines, elle mourut en 1071 , l'année même où son petit-fils périt traîtreusement aux champs de Cassel, et où l'usurpation devait pour la première fois triompher en Flandre.

BauduinVI eut pour secrétaire et conseiller un moine du nom deThomellus, qui nous a laissé sur la jeunesse de son maître des détails précieux à plus d'un titre. Au mérite d'avoir été écrits par un contemporain et de donner quelques éclaircissements sur la vie d'un prince dont le règne fut malheureusement trop court , ils joignent celui de présenter un spécimen de la littérature et des mœurs de ces temps éloignés. On nous permettra donc de ne rien changer ici au langage du pieux et naïf panégyriste (2):

« Puisque , dit-il , l'occasion nous amène à Bauduin , le sixième du nom depuis Bauduin-Bras-de-Fer, que notre âge a mérité de voir, il convient d'exposer les vertus dont il est

(1) « Elle vivoii ausi comme morte entre les nonnnins tIeMessynes, là où elle avoit fait une abbeye, et i estoit en orisons par nuit et par jour et jeunoit por Diii. Dont se fist-elle mener en cliar encortinet et bien couvieri por le vent et por le pluie, et porche qu'elle ne voloit mie iestre empéechic de ses orisons, et s'en ala à Rome,» etc. — Li estore des comtes de Flandres, msc. du Bot, n° 455, /o 51.

(2) ThomcUus, op. Thés, anecd. de D. Mnii'ene, lit, 777 et stiiu.; et n/i. /. de Guise, XI, 48 et suiv. — Nous n'avons cru pouvoir mieux faire que île reproduire la traduction donnée par M. le marquis de Foriia.

Des comtes df. flandîik. 1*9

paré suffisamment , pour servir d'exemple aux bons princes. Parmi tant de grandes vertus, nous en choisirons quelquesunes, comme les astrologues qui représentent la sphère du ciel en petit. A partir de l'âge où commence l'éducation , il fut élevé à la cour de l'empereur Henri. S'il surpassait en dignité tous ceux de son âge qui étaient alors à la cour, par son amitié il redevenait leur égal. Puis , lorsqu'il eut atteint avec le temps l'âge de la force , il envahit le comté des Nerviens , non sans offenser la majesté de l'empereur, et se montra dans la guerre puissant contre ses ennemis, puissant dans la paix envers les citoyens. Il était le père des pauvres, des orphelins et des veuves. Aux moines, il offrait un modèle de dévotion ; aux affligés , un bouclier secourable. C'était merveille de voir dans le même homme, et sous l'habit séculier, dominer un prince du monde , et s'humilier un pauvre de Jésus-Christ. Pendant la célébration de la sainte messe il se tenait immobile et considérait Dieu sans relâche , comme s'il l'eiit vu de ses yeux. Durant la prière il s'entretenait avec Dieu, sans rompre le silence à l'égard des hommes. A la messe il était environné de pauvres qui priaient pour lui ; et quand le prêtre avait reçu l'offrande, il leur distribuait des aumônes en vue de Jésus- Christ : ou plutôt il donnait à Jésus-Christ dans la personne des pauvres. Je puis l'attester commie témoin , ô lecteur, qui que tu sois , si toutefois tu ne révoques pas en doute un témoignage si faible. Admis familièrement à ses côtés , où souvent il daigna me souffrir, je l'ai vu maintes fois inviter secrètement les pauvres à assister en sa compagnie aux saints mystères de la messe. La messe achevée ; si quelques pauvres avaient négligé de s'y trouver, il leur en faisait tacitement des reproches lorsqu'ils venaient l'entourer. Non-

180 HlSTOmE

seulement alors , mais toutes les fois qu'il était nécessaire , il s'appliquait à l'aumône , tantôt sous le voile du secret , tantôt en public , soit par lui-même , soit indirectement. Une grande famine étant venue , il distribua des aumônes plus abondantes encore, et fit un devoir à tous les monastères du pavs de ne point épargner leurs propres biens pour soulager plus efficacement la misère des pauvres

.. Après l'enfance la plus heureuse , Bauduin venait d'entrer dans l'adolescence , lorsqu'il fut attaqué par une maladie grave qui l'obligea de garder le lit , et fit bientôt désespérer de ses jours. Comme il avait été jusqu'alors l'espoir et la joie de son père, cette maladie jeta celui-ci dans la douleur et dans l'anxiété. D'une part, les souffrances du fils; de l'autre , le désespoir du père remplissaient le palais de deuil. Mais dans un si grand péril , le courroux du ciel s'apaisa; Dieu fit éclater sa miséricorde, et la visite de saint Pierre et de saint Marcellin, avec le Saint des saints, vint dissiper la maladie du fils et l'affliction du père.

" Ces deux martyrs apparurent au malade à demi éveillé, et lui adressèrent ces paroles consolatrices: » Tu .. peux guérir de cette maladie si tu fais vœu de restaurer .. un jour l'abba^-e d'Hasnon (1). - Il existait alors , dans le château de ce lieu , un certain Witheric qui n'avait pas moins de vices que de richesses , et qui était par là doublement pervers , quoiqu'il eût pu faire un bon usage de l'une de ces deux choses; car si , en possédant la première, l'homme est toujours méchant , il lui arrive souvent d'être bon en possédant (a seconde. Tout le monde dans les environs haïssait cet homme comme la peste , et demandait à

( l) " llac ■T;niiiuliiic le |iossc iilieiaji Dovciis , «i (c fiilmum HHsnoiiien.sis Inci icnovatnifiii vovn!s. •' — Ihitl.

Dieu, d'une voix unaiiinie , qu'il lui arrivât malheur (1). Enfin, dans la révélation de ses snints mart3'rs, le Seigneur se souvint de l'escabeau de ses pieds. Après s'être présentés devant Bauduin à demi éveillé, les deux saints lui prescrivirent de chasser de ses états Witheric, qui lui était contraire par son nom et pai' ses actions (2). Cette révélation, qui eut lieu à Bruges , étant parveniu' à notre connaissance par le récit des fidèles , nous y ajoutons entièrement foi ; c'est pourquoi nous avons voulu la rapporter ici.

» Pendant cette révélation, le glorieux marquis Bauduin, assis auprès de son fils déjà condamné, tenait à la main un cierge ardent pour lui voir rendre le dernier soupir qu'il était sur le point d'exhaler ; mais le jeune homme, ouvrant les yeux , que la maladie et son extase avaient tenus longtemps fermés , prononça en balbutiant quelques mots inarticulés: puis, répondant à son père, cpii lui demandait, avec de douces paroles , comment il se trouvait, il lui raconta ce qu'il avait vu , et ajouta qu'il serait lui-même l'arbitre de son salut , si son père le mettait à même d'accomplir le vœu que lui avait inspiré la céleste révélation. Le père, qui désirait ardemment et la guérison de son fils et l'accomplissement de ce vœu, consentit à ce qu'il lui demandait et lui donna l'abbaye d'Hasnon. En présence des échevins qu'il avait admis à être témoins de sa douleur il remit dans la main de son fils un cierge allumé , en témoignage du don qu'il lui faisait de l'abbaye d'Hasnon. On vit alors le fils recevoir au même instant , de son père , une donation , et , des saints , un remède qui lui rendait la vie. Depuis ce moment sa santé se fortifia de jour en jour , et la joie devint

(I) " Pio afllictione suî toiius illiiis lerrie vos ail Deum clamabal.» — lliiil- (•2) " ... et iioiiii:)c et MCtii conliMriuiii.'i — Ihiil.

182 HiSTOlllE

universelle lorsque sa guérisuu fat complète. Mais comme il arrive souvint chez les hommes légers que l'inconstance de l'esprit revient avec la santé du corps , le jeune marquis oublia , dans la prospérité , les maux qu'il avait soufferts ; et, lorsqu'il fut arrivé au port après le naufrage , il ne se souvint plus de la vision divine qu'il avait eue.

" Lorsqu'il eut atteint l'âge viril , et qu'il fut devenu comte des Nerviens , la discorde agita son flambeau entre les Flamands et les peuples qui sont à l'Ouest (1). Le marquis Bauduin rassembla toutes les troupes dont il put disposer pour attaquer les habitants d'Anvers, dont le pays se trouvait contigu à ses frontières et qui , par cette raison surtout , étaient ses ennemis (2). Ayant divisé ses forces en armée navale et en cavalerie , il prit lui-même le commandement des vaisseaux et mit son jeune fils Bauduin à la tête des cavaliers. Un jour que le jeune marquis conduisait ses troupes au lieu où il voulait établir son camp , et marchait , accompagné de quelques soldats , un peu en arrière de son armée , il tomba dans une embuscade , et fut tout à coup enveloppé par l'ennemi ; mais son intrépidité et sa prudence soutinrent le courage des siens. On en vient aux mains : le combat s'engage à l'épée , car on ne pouvait faire usage de traits, et, au milieu de la mêlée, le marquis se jette sur le plus fort et le plus redoutable des ennemis , appelé Hubert, le blesse, quoique blessé lui-même, et finit par le terrasser. Sa chute décida la fuite du reste des ennemis , et termina le combat. Bauduin , porté par ses sol-

(1) " Flammaiitis discordia? flagellutn immite iiiter Orientales et Flandreiises inovil. " — Ibid., 56.

(2) « Aiilverpienscs fines regiii sui tirmino coiiligiio, eoque uiagis iuf'eslos, aggredi parât.» — Ibid,

(hits dans la ville de Gand , y fut long-temps malade des suites de la b'essure grave qu'i! avait reçue. Comme sa vie paral.ssait en danger, Salaton , son ancien gouverneur, lui rappela la lévélation divine qu'il avait eue au sujet d'Hasiion. Il s'en entretint avec son père, qui était auprès de lui plongé dans l'affliction , et ils convinrent ensemble de faire venir Witheric , alors possesseur d'Hasnon. Celui-ci , appelé pour traiter de l'échange d'Hasnon, ne fit aucune difficulté de se rendre à cette invitation ; mais , après avoir long-temps prêté l'oreille à la proposition, il refusa d'y consentir.

» La blessure de Bauduin s'étant cicatrisée , il guérit et s'appliqua aussitôt à suivre l'avertissement qu'il avait reçu du ciel. Mais, comment faire, lui qui n'avait pu trioinplier de la dissimulation de Witteric, ni de cette obstination qui le rendait sourd à sa prière 1 Vaincu dans les voies de la persuasion, il essaya de parvenir à son but par un moyen détourné. Il gagna par des caresses et des présents un jeune frère de AVithcric , et obtint de lui, non sans peine, la promesse de livrer le château d'Hasnon. Fort de cette promesse plus que de ses armes, il attaqua le château à l'improviste, à la tête d'un petit nond)re de so'dats , y mit le feu , et le détruisit de fond en comble. Mais par là l'entremise du marquis se trouva manquée , et ne servit en rien à l'accomplissement de son vœu : car AVitheric ayant appris cet événement, et acquis la certitude de la trahison dont il avait été victime, fit rebâtir son château , qui était pour lui une nouvelle Troie , et par cette rééJification satisfit son affection , et déjoua pour le moment les projets du marquis.

» Non-seulement ce très-noble comte n'avait pu, par aucun moyen , accomplir son vœu; mais ce qui s'était passé

]o faisait désespérer d'y parvenir. Enfin , il rentra en luimême et, dans l'impuissance des secours humains, il résolut d'implorer l'assistance divine. L'oreille du Dieu de Sabaoth était incessamment frappée de ses prières et de celles de ses amis. Il lui demandait de réaliser cette bonne œuvre dont la révélation de ses saints martyrs lui avait fait naître la pensée. Selon cette promesse de la Vérité qui dit : Deviandez, et l'on vous donnera ; frappez, et Ton tous ouvrira, ce vœu ne fut point repoussé. Une prière faite au nom de Jésus-Christ ne pouvait manquer d'être efficace. Le glaive de la colère de Dieu fut dégainé contre la tête de Witheric, et le coup retentit jusque dans son âme (1). Un jour qu'il se promenait avec plusieurs de ses vassaux , il accusa l'un d'eux d'avoir commis avec sa femme le crime d'adultère. Celui-ci nia le fait ; mais le comte ne se contenta pas de ses protestations ni des plus terribles serments, et la chose alla si loin qu'il le provoqua en duel sur-le- champ. Le vassal demanda à se battre contre un autre adversaire, disant qu'il craignait plus son seigneur que la honte du crime dont il était accusé i'2). MaisWitheric, sans vouloir l'écouter, s'étant jeté sur lui l'épée à la main, le chevalier, forcé de se défendre, frappa son maître, qui tomba percé de coups, et expira. Ainsi celui que les desseins impénétrables de Dieu avaient soustrait pour quelque temps au châtiment finit par perdre à la fois son château et la vie par l'épée d'un chevalier.

" La nouvelle de cette mort se répandit , et fut bientôt connue du jeune marquis. Il la reçut avec joie; et rapportant

(1) « lù ecce nuicro furoiis Uomiiii in vcnictni Wiitciici evagiuaHir, icliimijtie ad aiiimam iis(jiie miiiilalur.ii — Ibid., Q-l.

(2) « Quod ciim ille ah alio pnliùs qnàm à tloiiiino, tiinorp mayis ilomiiii , qMktif inlcnlati < riiiiiiiis poposcissct." — Ibid.

à Dieu un événement qui allait le mettre en possession de ce qu'il souhaitait, il lui rendit grâce de lui avoir accordé ce qu'il n'avait pu obtenir d'un homme. Mais craignant de perdre le fruit de cet avantage s'il différait d'attaquer le château d'Hasnon, il rassembla à la hâte toutes ses troupes et, précipitant leur marche, vint envelopper ce château. Il n'était pas facile aux assiégés de repousser cette attaque. Ils n'avaient plus de chef , n'étaient protégés ni par des fortifications ni par des hommes d'armes , et n'avaient pas le temps de se consulter dans un danger si pressant. Mais plus la résistance leur était difficile , plus le marquis avait de motifs pour persévérer. Il fit irruption dans le château à la tête de ses soldats, se fraya un passage l'épée à la main, et, après avoir chassé les habitants sans répandre de sang, il mit le feu au château , dont il ne resta pas un vestige. Il fit mettre au niveau du sol et des eaux l'éminence sur laquelle ce château était bâti, et, certain désormais de la réussite de son dessein, il se disposa à élever un temple à Dieu à la place de cette caverne de voleurs... >•

Lorsque Baudiiin de Mons succéda à son père , il n'était déjà plus jeune. Depuis son mariage avec Richilde et la paix conclue avec l'emperetir, il avait tranquillement régné sur le Hainaut; et quand la Flandre lui advint par droit de succession il n'eut à exercer sur les deux pays qu'une domination pacifique, grâce à Ihabileté avec laquelle Bauduin de Lille avait conduit ses affaires, tant au dehors qu'à l'intérieur, depuis plus de trente ans. A la vérité, ce fut le calme avant l'orage : mais ce calme, Bauduin de Mons en jouit pendant les trois années qu'il porta la couronne des marquis flamands ; et il lui fut permis de réaliser un acte

18(5 HISTOIRK

({ue la civilisation iîamande peut revendiquer comme un de ses preiTiiers points de départ.

En l'année 1068, Bauduin acheta , sur les bords de la Dendre , la villa d'un baron nommé Gérard , et résolut de l'élever au rang de bourg ou ville fortifiée. En conséquence il l'entoura de murailles , l'appela du nom de Gérard-Mont (plus tard Grammont par corruption) , puis lui donna des lois confirmatives sans doute de coutumes antérieurement en vigueur , mais qui n'en sont pas moins le plus ancien monument écrit du droit civil et criminel de la Flandre, la première garantie donnée dans ce pays par la féodalité à une classe d'hommes qui n'en possédaient jusqu'alors aucune. Voici le préambule et les principales dispositions de cet acte :

" Le comte Bauduin , considérant que la ville appelée Gérard-Mont , située sur les marches de la Flandre , du Hainaut et du Brabant , n'offrirait aucun attrait à ceux qui voudraient l'habiter s'ils n'y trouvaient l'importante garantie de la liberté (1); après avoir réuni et consulté les barons de la Flandre , du Hainaut et du Brabant, constitua les droits suivants, que lesdits barons ont fait serment de maintenir à perpétuité :

» — Toute personne , de quelque condition qu'elle soit , qui aura acheté un héritage dans la ville de Gérard-Mont, sera libre , à la condition d'observer ces lois selon le jugement des échevins.

.. Elle pourra quitter la ville si bon lui semble, maisaprès avoir satisfait à ses dettes et obligations.

(1) » Balduinus cornes coiisiderans quod pr.tilicliim oppidum... ad inliahilalioueni sui niinimè invitaret, iiisi inaximà liberlatis ope lutarelur,» elc.

M — Aucun n'est forcé de recourir au duel judiciaire ou de se soumettre aux épreuves de l'eau et du feu.

" — Un laïque en discussion avec un laïque pour une dette, une convention , un héritage, ne doit pas être cité devant le doyen ou l'évêque, s'il désire subir le jugement des échevins ; mais pour ce qui concerne le droit ecclésiastique, comme la foi, le mariage, ou autres matières semblables, il en doit répondre devant l'Eglise.

" — Si quelqu'un se trouve sans héritier, il a le droit de donner sa fortune en aumônes , soit aux églises , soit aux pauvres.

.. — Si un enfant légitime vient à mourir aussitôt après sa naissance , sa succession appartiendra au survivant du père ou de la mère.

» — Si les fils ou les filles reçoivent de l'argent ou des biens de leurs parents ; quand l'un des parents viendra à mourir, ils remettront en commun ce qu'ils auront reçu pour partager ensuite.

" — Si quelqu'un ne veut pas payer ce qu'il doit à un bourgeois , et que la chose ait été notifiée aux échevins, le débiteur sera , par l'aide et le pouvoir du comte, forcé de satisfaire à son obligation.

'■ — Si quelqu'un tue ou brise les membres hors le cas de légitime défense, il perdra tête pour tête , membre pour membre.

" — Celui qui blessera , terrassera , prendra quelqu'un aux cheveux , payera au comte soixante sols ; s'il recommence , il payera six livres.

— Celui qui dira des injures aux échevins ou à quelque

serviteur du comte dans la ville , payera soixante sols au conite ; s'il récidive, il payera six livres (1). »

Droit public, droit civil , droit criminel , procédure, police , tout est résolument et confusément abordé dans cet acte, dont le laconisme énergique ne manque pourtant pas d'une certaine sagesse. Il est à ren;arqucr que Télection par le peuple, qui forme la base des privilèges municipaux en général , ne se montre pas encore ici. Mais nous la trouvel'ons plus tard systématisée et organisée dans les chartes communales tlamandes, mieux peut-être qu'elle ne le fut jamais dans aucune ville de France. Il est une autre observation qui ressort naturellement des circonstances au milieu desquelles fut octroyée la loi de Grammont par le huitième souverain tlamand ; c'est que ce premier élément de liberté n'est point le fruit de la violence ou de l'insurrection , mais le simple résultat du perfectionnement social.

Le prince auquel il fut donné de faire éclore ce germe de civilisation , ne devait plus vivre long-temps. Depuis qu'il régnait en Flandre , sa vie s'était écoulée dans le calme et dans la paix : sa mort fut le digne couronnement de sa vie. Atteint d'une maladie moi telle tandis qu'il se trouvait à Audenarde , il fit apporter tous les corps saints et les reliques que possédait la Flandre; il convoqua ses fidèles sujets, et, après les avoir consultés, il donna le marquisat à Arnoul, son fils aîné enc:)re en enfance, et le comté de Hainaut à son second fils Bauduin, en décidant que, si l'un venait à mourir, le survivant aurait le gouvernement de l'une et de l'autre

(I) Le icxie iIl- celte c'.arte se Irciivc ilans une coiitinnaiion donnée en 1 190 |)ar Pliili|)pe, conile de Flandre et de Vermandois." — Jrdiiues de Flandre à Lille, rlinml/rr des comptes.

contrée (l). Les vassaux ayant touché les reliques des saints selon la coutume, prêtèrent foi et hommage aux jeunes princes. Alors Bauduin confia Arnoul et la régence de la Flandre aux soins de Robert-le-Frison ; le second fut laissé sous la tutelle de sa mère Richilde. Robert prêta serment de fidélité à son jeune pupille; et le père mourut bientôt après , rassuré peut-être sur le bonheur futur de ses enfants.

Ce fut le 17 juillet de l'année 1071 , qu'on l'ensevelit dans l'abbaye d'Hasnon qu'il avait rebâtie. Des regrets universels le suivirent au tombeau , et il n'est pas de prince parmi les anciens souverains de la Flandre sur le compte duquel les historiens se trouvent plus d'accord. Ils sontunanimes dans les louanges qu'ils en font : » Grâce à la prudence, à la justice, à l'équité, au courage, à l'énergie du comte Bauduin, dit l'un d'eux (2), les habitants du Hainaut , les Flamands et ses autres sujets jouirent durant sa vie de tant de paix , de concorde et de sécurité que dans ces contrées chacun allait sans poignard , sans bâton , sans armes offensives. Nulle ci'ainte aux frontières du pays. Les poternes des villes et des châteaux ne se fermaient point ; on ne craignait même pas de laisser ouvertes les portes des maisons, des greniers et des celliers, car il n'existait ni voleurs, ni assassins. La situation de nos contrées était vraiment la confirmation de cette prophétie : T/s transformeront leurs èpées en socs de charrue et leurs lances en faux (3).

[1) Il Un qiiod, si ulteruin illoram dccedere coutingorcl, aller in lUrocjne cntiiitatii succetlerct.» — Gilh. MontcDsis Cliron.

[i) Ex coininuni liistniia Haiiiioniœ, np. J. de Gui^e, \l , 2i.

(3) " Coiifldhunt gladios siios in voiiicrcs el lanrcas suas in falces." — Isaïc, 11, 4.

Page 1