‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 109 sur 236 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

dédommagements. Le comte les repoussa avec dédain, et le roi vit bien alors que Fernand entrait en rébellion ouverte. Sur ces entrefaites, Jean-sans-Terre se réconcilia avec le pape, et l'expédition de Philippe-Auguste, qui ne marcliait que comme exécuteur des ordres du Saint-Siège, se trouva san objet. Innocent l'avait même tout à fait interdite. Philippe aussitôt tourna toutes ses forces contre la Flandre, et cette contrée devint le théâtre d'une guerre acharnée.

La flotte du roi de France, composée de dix-sept cents barques montées par quinze mille lances, sortit du port de Cslais, et se dirigea vers les côtes de Flandre. Le roi, qui s'était avancé avec sa chevalerie jusqu'à Gravelines, y attendit ses vaisseaux, et l'armée d'invasion y stationna pendant quelques jours. Fernand, sommé par Philippe- Auguste de se rendre auprès de lui, ne parut pas. Alors Philippe pénétra en Flandre, tandis que la flotte, sous la conduite de Savari de Mauléon, mettait à la voile pour le port de Dam. « Partis de Gravelines, dit. Philippe le Breton, les navires, sillonnant les flots de la mer, parcoururent successivement les lieux oîi elle longe le rivage blanchâtre du pays des Blavotins, ceux où la Flandre se prolonge en plaines marécageuses, ceux où les habitants de Furnes, par une exception remarquable, labourent les campagnes voisines de l'Océan, et où le Belge montre maintenant ses pénates en ruines , ses maisons à demi-renversées ,

monuments de son antique puissance

Sortant de ces parages, et poussée par un vent propice, la flotte entre joyeusement dans le port de Dam, port tellement vaste et si bien abrité qu'il pouvait contenir dans son enceinte tous nos navires. Cette belle cité, baignée par des eaux qui coulent doucement, est fière d'un sol fertile, du voisinage de la mer, et des avantages de sa situation . Là se trouvent les richesses apportées par les vaisseaux de toutes les parties du monde ; des masses d'argent non encore travaillées, et de ce métal qui brille de rouge ; les tissus des Phéniciens, des Seres (Chinois), et ceux que les Cyclades produisent; des pelleteries variées qu'envoie la

Hongrie, les graines destinées à la teinture en écarlate, des radeaux chargés des vins que fournissent la Gascogne et La Rochelle, du fer et des métaux, des draperies, et autres marchandises que l'Angleterre et la Flandre ont transportées en ce lieu pour les envoyer de là dans les divers pays du globe '. »

Cependant le roi de France avait envahi tout le territoire flamand ; et « ses troupes se dispersaient de tous côtés, semblables aux sauterelles qui, inondant les campagnes, se chargent de dépouilles et se plaisent à enlever le butin ^. •> A son arrivée devant Ypres, Fernand lui adressa des propositions de paix; car il commençait à être eSrayé d'une agression si formidable et si prompte^. Philippe-Auguste ne voulut rien écouter -, alors Fernand, ne perdant pas courage, réunit tous ses chevaliers et le plus grand nombre d'hommes de guerre qu'il put trouver, et tint conseil sur les meilleures mesures à prendre en pareille occurrence.

Déjà la ville d'Ypres s'était rendue au roi de France et lui avait livré les principaux d'entre ses bourgeois pour otages. Gand et Bruges, dont les châtelains garants du traité de Pont-à-Vendin avaient quitté le parti de leur seigneu)' pour celui du roi, imitèrent cet exemple. La Flandre presque tout entière allait tomber au pouvoir dt Philippe. Fernand et ses conseillers résolurent d'envoyer en toute hâte vers le roi d'Angleterre pour en réclamer du secours.

Bauduin de Neuport, chargé de cette mission, s'embarqua aussitôt et se dirigea vers Sandwick, où il espérait trouver le roi. Il y arriva la nuit. Le roi était alors aux environs de Douvres avec le cardinal Pandolphe, légat du Saint-Siège, qui venait de conclure la réconciliation entre Jeansans-Terre et Innocent III, et de lever l'interdit lancé contre l'Angleterre. Bauduin de Neuport monta à cheval sans délai et se rendit à toute bride vers le monarque. Il en fut très-bien reçu, et le roi lui dit . » Annoncez au comte de Flandre que je l'aiderai de tout mon cœur; je vais incontinent lui en-

(1) Philippide, chants ix et x. (2) Ibid.

(3) Li estore des ducs de Normandie, fol. 163.

JEANNE DE CONSTANTINOPLE ET FERNAND DE PORTUGAL

voyer le comte de Salisbury mon frère, et le plus de chevaliers et d'argent que je pourrait » 11 donna en même temps aux chevaliers flamands qui étaient près de lui congé de retourner vers leur seigneur, afin de lui faire assistance. Renaud de Daramartin, comte de Boulogne, et Hugues de Boves se trouvaient aussi au camp du roi. Ils voulurent se joindre à l'expédition.

Huit jours avant la Pentecôte, elle partit de Douvres sous le commandement de Guillaume Longue-Épée, comte de Salisburj, lequel montait un navire si grand et si beau que chacun disait qu'il n'en existait pas de pareil^. On eut petit vent durant toute la traversée; de sorte que la flotte n'aborda que le jeudi suivant en un lieu appelé la Mue, à deux lieues de Dam. Là, les chevaliers et sergents s'appareillèrent; on quitta les navires de haut bord pour entrer dans les bateaux plats, et on se précipita sur la flotte française dégarnie de troupes : car le roi de France avait imprudemment appelé près de lui la plupart des hommes d'armes qui devaient défendre ses vaisseaux. Quatre cents barques dispersées le long de la côte, parce que le port, quoique fort vaste, ne pouvait les contenir toutes, tombèrent au pouvoir du comte de Salisbury et des chevaliers flamands ; mais ils ne purent s'emparer du reste, composé de gros navires qu'on avait échoués à sec sur le rivage^.

Le lendemain vendredi, le comte de Flandre, ayant appris la venue des secours d'Angleterre, arriva près de Dam avec une escorte de quarante chevaliers seulement. Aussitôt qu'on le vit venir, les comtes de Salisbury et de Boulogne descendirent à terre et se rendirent à sa rencontre. Dans cette entrevue ils le requirent de rompre tout lien de vassalité et d'obéissance envers le roi de France, et de s'unir plus étroitement que jamais à la cause du roi d'Angleterre. Fernand jura sur les reliques qu'il aiderait toujours et de bonne foi le roi d'Angleterre, qu'il lui serait toujours fidèle et ne ferait ni paix ni trêve avec le roi de France sans son consentement et celui du

(1) Li p.s'ore des ducs de N. fol. )03.

(2) Ibid. 164. ^3) Ibid.

comte de Boulogne.'' Renaud de Damraartin avait juré une haine mortelle au roi de France, depuis que celui-ci l'avait expulsé de sa terre pour diff'érentes exactions commises contre des seigneurs voisins, et notamment contre l'évêque de Beauvais cousin du roi. Mais l'origine de sacolère,-s'ilfaut en croire un chroniqueur, remontait plus haut. Un jour, se* trouvant dans les appartements du roi, à l'hôtel Saint-Paul à Paris, une querelle s'éleva entre lui et Hugues de Saint-Pol. Hugues le frappa du poing au visage et le sang jaillit; Renaud tira sa dague et en allait frapper le comte de Saint- Pol, lorsque le roi et les barons présents se portèrent entre les deux antagonistes. Renaud, furieux de n'avoir pu se venger, sortit du palais, remonta à cheval et regagna son pays. Le roi lui envoya bientôt après frère Garin , son conseiller , pour l'apaiser et l'engager à faire sa paix avec le comte de Saint-Pol; mais Renaud de Dammartin répondit qu'il ne pourrait oublier l'injure et la pardonner, tant que le sang qui avait coulé de son visage ne fût remonté de lui-même à sa source^. En conséquence, il s'était livré contre son ennemi et les parents de ce dernier à des actes de violence tels que le roi avait été obligé d'envahir le comté de Boulogne et de chasser Renaud. Le comte alors, plus que jamais irrité, s'était jeté dans le parti du roi d'Angleterre et avait par ses intrigues puissamment contribué à former la grande coalition que l'or connaît, et à laquelle Fernand, de son côté venait de se vouer corps et âme.

Le samedi , veille de la Pentecôte , le comte de Flandre, le comte de Boulogne et les autres chevaliers qui avaient débarqué se levèrent de grand matin, entendirent la messe et puis s'armèrent et montèrent à ciieval pour s'approcher de Dam. A une demilieue de la ville, on s'arrêta pour tenir conseil et aviser aux moyens d'assaillir les murailles du côté de la terre. Robert de Béthune et Gauthier de Ghistelles s'étaient portés en avant afin de reconnaître le pays. Ayant traversé la rivière qui coule de Bru-

(4^ Ibid. (5) Les an tenues Chroniques do

Flandre, msc. de la BUH. Imp. n» 8380, fol. 32.

Page 1