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CHAPITRE XIII

Lorsque Fernand eut prêté foi et hommage au roi, les deux époux prirent le chemin de la Flandre, comptant fermement sur l'alliance et l'amitié du monarque. Mais, arrivés à Péronne, Louis, fils du roi, qui les avait précédés en grande escorte de gens d'armes, les fit arrêter avec leur suite et enfermer dans le château de c&tte ville jusqu'à ce qu'il se fût emparé des villes d'Aire et de Saint-Omer, promises par Fernand. Louis prit possession des deux villes ; il y massacra tout ce qu'il y avait rencontre de Flamands fidèles, les garnit de vivres ei de munitions; après quoi, il donna l'ordre de mettre en liberté le comte et la comtesse.

Fernand ne pardonna jamais l'odieuse violence dont sa jeune épouse et lui avaient été l'objet dans cette circonstance. Désormais ennemi mortel du roi de France, il arrivait néanmoins dans ses nouveaux états plus impopulaire qu'on ne saurait dire. Voici, d'après un vieil auteur, ce que la comtesse Jeanne aurait été obligée d'entendre de la bouche d'un des plus hauts barons du pays : « Dame, lui dit le sire de Tournai moult aigrement, vous nous avez laidement servis; car votre mari est serf du roy de France, et s'en vanta le roy en nostre présence à Paris, et que si fut son père et le roy de Portugal, qui est à présent. Or, est ainsi que nul serf ne peut tenir plein pied de terre que son seigneur n'aist s'il luy plaît ; et il le peut faire pendre ou faire noyer si il mesprend rien envers lui. Dame, prenez votre serfj qu'il soit maudit de Dieu, et allez-vous-en en Portugal, où sont les serves gens ; car jamais serf n'aura sur les Flamands aucune maîtrise; et veuillez bien savoir que si Fernand est encore quinze jours par deçà, nous lui ferons couper la tête^ "

A une journée de marche de Péronne, Jeanne, qui depuis son mariage avaitéprouvé tant d'émotions diverses, tomba malade.

Une fièvre violente s'empara d'elle. La reine Mathilde était en ce moment à Douai. Fernand laissa son épouse auprès d'elle, et, accompagné de Philippe, comte de Namur,

(l) Le livre de Boudoyn comte de Flandre, publié par MM. Serrure et Voisin, Jntrod. xv.

de Jean de Nesle, châtelain de Bruges, et de Siger, châtelain de Gand, il se présenta aux villes de Lille, Courtrai, Ypres, et Brug)S, afin de s'y faire reconnaître en qualité de comte de Flandre; car l'adhésion des bourgeois et du peuple était alors non moins indispensable que celle du suzerain. Il y fut reçu froidement ; les Gantois montrèrent surtout des dispositions hostiles. Ils prétendaient que l'union de cet étranger avec leur souveraine s'était conclue sans le consentement des villes flamandes, ajoutant que la comtesse avait été vendue et non mariée.

Le principal motif de leur opposition était l'odieux guet-apens dont Louis de France s'était rendu coupable envers Jeanne : et ils craignaient avec raison que Philippe- Auguste ne renouvelât contre leur pays ses tentatives d'envahissement. Un prince qui devenait comte de Flandre sous les auspices du roi ne devait compter que sur les antipathies des habitants de Gand, les plus fiers bourgeois du pays. Ils lui fermèrent donc leurs portes, lui déclarant qu'ils ne le recevraient pas s'il n'avait avec lui la comtesse Jeanne, leur seule dame et maîtresse. Fernand, qui ne connaissait pas encore sans doute à quels gens il avait affaire, voulut entrer de force. Les Gantois, ayant à leur tête Rasse de Gavre et Arnoul d'Audenarde. sortirent des murs et le poursuivirent. I' eiàt été infailliblement écrasé si par hasard il ne s'était trouvé sur la Lys, entre les bourgeois et lui, un pont qu'il fit couper en toute hâte ; ce qui le sauva. Dans leur colère, les Gantois s'en allèrent alors piller Courtrai, coupable d'avoir reconnu et hébergé le Portugais.

Fernand mettait le pied en Flandre pour la première fois sous de malheureux auspices.'Pour faire acte de souveraineté et conquérir l'affection de ses nouveaux sujets, il aurait volontiers repris Aire et Saint- Omer sur le fils du roi de France. Déjà même il avait fait approvisionner Lille et Douai ; et il se disposait à marcher contre Louis, qui l'attendait à Arras. Les grands vassaux qui entouraient Fernand et la comtesse Jeanne son épouse le détournèrent d'une entreprise préparée sans réflexion, dans un moment de colère, et tentée contre

JEANNE DE CONSTANTINOPLE ET FERNAND DE PORTUGAL

des forces très-supérieures : on le décida, non sans peine, à négocier un accommodement avec le fils du roi, qui paraissait fort disposé à ne pas s'en tenir aux villes d'Artois qu'il venait de prendre, et à faire irruption en Flandre. Le 24 février 1211, un traité se conclut, entre Lens et Pont-à-Vendin, par lequel Fernand et Jeanne remirent définitivement et à toujours à Louis, fils aîné du roi et à ses hoirs, comme étant aux droits de sa mère Isabelle de Hainaut, les villes d'Aire et de Saint-Omer. Le fils du roi promit, de son côté, de ne jamais rien réclamer dans le comté de Flandre ; et l'on donna pour otages de ces conventions mutuelles les plus hauts barons du pays, entre autres le châtelain de Bruges et celui de Gand'.

Alors Fernand songea à se faire reconnaître des Gantois. Accompagné de la comtesse Jeanne, et suivi d'une nombreuse armée, il se présenta devant leur ville. A la vue de la jeune souveraine et de tous les chevaliers flamands qui formaient son escorte, ils ne firent plus de résistance, consentirent à recevoir les deux époux, et leur payèrent même, à tij,re de composition, une assez forte somme d'argent. Peu de temps après, Fernand et Jeanne se concilièrent tout à fait la puissante ville de Gand en lui accordant une nouvelle organisation municipale. Les échevins devinrent électifs par année, comme l'étaient ceux d'Ypres depuis 12()9.

Cependant le traité de Pont-à-Vendiii n'avait pu effacer du coeur de Fernand le souvenir de la prison de Péronne. Quand il eut pris possession de la Flandre, il résolut de mettre à exécution ses projets de vengeance contre le monarque français. En cela il était assuré de la sympathie et du concours de ses nouveaux sujets, qui depuis si longtemps nourrissaient pour Philippe-Auguste une haine qui n'était que trop .motivée.

Ce fut sur Jean-sans-Terro, roi d'Angleterre, que Fernand porta naturellement ses vues. Dans l'été de 1212, il noua des rela-

tions avec ce prince, et bientôt intervint un traité d'alliance offensive et défensive, avec promesse, de la part du roi, de fournir des secours en hommes et en argent aussitôt que le comte de Flandre en aurait besoin'-*.

La rupture ne tarda pas à éclater entre Philippe-Auguste et Fernand. Jean-sans- Terre avait été naguère condamné par la cour des pairs de France, à cause du meurtre d'Arthur son neveu. De plus, le pape Innocent III venait de l'excommunier pour le punir de ses violences envers le clergé. Ses sujets avaient été déliés par le pontife du serment de fidélité ; on disait même qu'Innocent offrait la couronne d'Angleterre à Philippe-Auguste. Jean appela à son aide son neveu Othon IV, roi de Germanie; or, celui-ci n'était guère en mesure de le secourir. Elu empereur par la protection du pape, Othon avait tourné ses armes contre le Saint-Siège et était aussi excommunié. Frédéric II, fils de Henri VI, cou'ronné à sa place, s'était uni avec le roi de France. Mais, si les deux monarques déposés par le souverain pontife avaient contre eux ces puissants ennemis, ils trouvaient d'un autre côté des alliés dans les comtes de Flandre, de Hollande, de Boulogne, et autres. Ces princes, réunis dans une même communauté de haines et d'intérêts, formèrent bientôt, avec Jean-sans-Terre et Othon, une des plus redoutables coalitions dont les annales du moyen âge nous aient gardé le souvenir.

Quant à Fernand, qui de tous les mécontents n'était pas le moins courroucé, il crut le moment de la vengeance arrivé lorsque Philippe-Auguste prépara son expédition pour tenter la conquête de l'Angleterre. Le roi convoqua à Soissons un parlement dp tous ses barons : ils y vinrent en foule se ranger sous sa bannière. Le comte de Flandre seul fit défaut, déclarant qu'il n'assisterait pas son suzerain, si celui-ci ne lui donnait satisfaction en lui rendant les villes d'Aire et de Saint-Omer ..Philippe-Auguste ignorait encore l'alliance de Fernand avec les ennemis du royaume : il lui offrit quelques

(1) Archives de Flandre à, Lille, 1er cartul. d'Artois, pièce 193. Cet acte a été imprimé plusieurs fois.

(2) V. Rymer, Fcedera, nova edit. Londini 1816, r, 105, 107.

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