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CHAPITRE XIII

lourde armure de fer, harassé qu'il était de chaleur et de fatigue ; il avait chevauché depuis la pointe du jour. Haletant et poudreux, il s'étendit sur la terre à l'ombre du frêne". C'était le roi de France Philippe- Auguste; et tous ces gens d'armes, les soixante-quinze mille hommes qu'il amenait au-devant des confédérés : jugeant avec raison qu'il vaut mieux porter la guerre chez les autres que de l'attendre chez soi.

En partant de Péronne il s'était avancé jusqu'à Tournai, que les Français avaient reprise l'année précédente. Les alliés se trouvaient alors à Mortagne, entre Condé et Tournai, au confluent de l'Escaut et de la Scarpe. Impatient d'en venir aux mains, le roi aurait voulu les attaquer dans cette position ; mais ses barons l'en dissuadèrent parce qu'on ne pouvait aborder l'ennemi que par des passages étroits et difficiles, la contrée étant remplie de marécages*. Le roi s'était donc décidé à se replier vers les plaines qui s'étendent autour de Lille, et a cette fin avait fait repasser la Marque à ses troupes.

Philippe avait eu à peine le temps de prendre un peu de repos que les éclaireurs de son armée accoururent, jetant de grands cris, et annonçant l'approche de l'armée impériale. On l'apercevait du côté de Cjsoing ; déjà même les troupes légères d'Olhon avaient un engagement avec les arbalétriers, la cavalerie légère et les soudojers formant l'arriere-garde du roi, sous le commandement du vicomte de Melun ^.

A cette nouvelle, Philippe remonte à cheval en toute hâte, fait rétrograder son armée, et repasse avec elle sur la rive droite de la Marque. Comme à la bataille d'Hastings, où deux évêques dirigèrent les opérations de l'armée de Guillaume-le-Conquérant, l'élu de Senlis, alors nommé frère Garin, homme de conseil et homme de guerre tout à la fois*, veilla aux dispositions préliminaires du combat, admonestant et exhortant les chevaliers et servants à se bien conduire pour l'honneur de Dieu et du roi.

(1) Philippide, ch. x.

(2) Vinc. de li. ap. J. de G. iv, 130. (3) Ibid. (4) Les Gr, Chron. de F. éil, P. Paris, iv. 1C9.

Les troupes françaises prirent aussitôt position devant Bouvines, face à Tournai. Elles étendirent leur front en ligne droite sur un espace de deux mille pas environ, afin de ne pouvoir en aucun cas être tournées ou enveloppées par l'ennemi^. Eudes, duc de Bourgogne, eut le commandement de la droite, et deux princes du sang royal, les comtes de Dreux et d'Auxerre, celui de la gauche. Pendant ce temps Philippe-Auguste entra dans la petite église du village pour y entendre la messe.

Déjà les deux armées se trouvaient aune distance très-rapprochée. Le roi se plaça à la tête de la sienne entouré des plus vaillants hommes de guerre de France, parmi lesquels on distinguait Guillaume des Barres, Barthélémy de Roye, Mathieu de Montmorency, le jeune comte Gauthier de Saint- Pol, Enguerand, sire de Coucy; Pierre de Mauvoisin, Gérard Scropha vulgairement appelé La Truie ; Etienne de Longchamps, Guillaume de Mortemart, Jean de Rouvroy, Henri, comte de Bar, et un pauvre mais brave gentilhomme du Vermandois ayant nom Gales de Montigny. Celui-ci portait auprès du roi la bannière aux fleurs de lis d'or"^.

Quelques historiens prétendent qu'alors le roi de France se plaçant au milieu de ses ofliciers, fit déposer sa couronne sur un autel, et que là il l'offrit au plus digne, Guillaume-le-Breton, qui se tenait derrière le roi, et vit de ses propres yeux tout ce qui se passa dans cette journée mémorable, ne parle pas de ce fait. Si la chose eut lieu, elle fut beaucoup plus simple, plus naïve, et par conséquent plus en harmonie avec les idées féodales et chevaleresques; telle enfin que la rapporte un vieil auteur français : « Quand la messe fut dite, le roi fit apporter pain et vin, et fit tailler des soupes, et en mangea une. Et puis il dit à tous ceux qui autour de lui étoient : « Je prie à tous mes bons amis qu'ils mangent avec moi, en souvenance des douze apôtres qui avec Notre-Seigneur burent et mangèrent. Et s'il y en a aucun qui pense mau-

(5) Philippide, cli. x.

(6) Vinc. de B. ap. J. de G. xiv, U4.

JEANNE DE CONSTANTIXOPLE ET FERNAND DE PORTUGAL

vai«eté ou tricherie, qu'il ne s'approche pas. Alors s'avança messire Enguerrand de Coucj, et prit la première soupe ; et le comte Gauthier de Saint-Pol la seconde, et dit au roi : « Sire, on verra bien en ce jour si je suis un traître. » Il disoit ces paroles parce qu'il savoit que le roi l'avoit en soupçon à cause de certains mauvais propos.

Le comte de Sancerre prit la troisième soupe, et tous les autres barons après; et il y eut si grande presse qu'ils ne purent tous arriver au hanap qui contenoit les soupes. Quand le roi le vit, il en fut grandement joyeux ; et il dit aux barons : « Seigneurs, vous êtes tous mes hommes et je suis votre sire, quel que je soie, et je vous ai beaucoup aimés — Pour ce, je vous prie, gardez en ce jour mon honneur et le vôtre. Et se vos véés que la corone soit mius emploie en Vun de vous que en moi, Jo mi otroi volontiers et le voil de bon cuer et de bonne volenté. » Lorsque les barons l'ouirent ainsi parler ils commencèrent à pleurer de pitié, disant : « Sire, pour Dieu, merci! Nous ne voulons roi sinon vous. Or, chevauchez hardiment contre vos ennemis, et nous sommes appareillés de mourir avec vous'. « Alors le roi sauta sur son cheval de bataille avec autant de gaieté « que s'il allait à la ncce, » disent les chroniques du temps ^.

Il était environ midi'. En ce moment l'ai'mée impériale débouchait sur le plateau de Cjsoing. Depuis les invasions 'germaniques, jamais armée si formidable n'avait paru en Flandre. Elle semblait disposée au combat; car elle s'avançait enseignes déployées, les chevaux couverts, et les sergents d'armes courant en avant pour éclairer la marche. Au centre des lignes on apercevait un groupe compacte de chevaliers reluisants d'or et d'argent. C'était l'empereur Othon et son escorte , entourant un char traîné par quatre chevaux , où se dressaient les armes impériales. L'aigle d'or tenait dans sa serre un énorme dragon dont la gueule béante, tournée vers les Français,

(1) La Chronique de Ryins, éd. L. Paris, 148.

(2) Chron. de Franrr, i, 71. — Vinc. de Beauvais, ap. J. de G. XIV, 132. (S) PlHHppide, ch. x.

paraissait vouloir tout avaler, dit le chroniqueur de Saint-Denis*. On a prétendu aussi que le dragon était la personniflcation emblématique de la France prise entre les serres de la coalition. Cette orgueilleuse enseigne avait pour garde spéciale cinquante barons allemands commandés par Pierre d'Hostmar.

La personne sacrée de l'empereur fut confiée aux ducs de Brabant, de Luxembourg, de Tecklenbourg ; aux comtes de Hollande, de Dortmund, à Bernard d'Hostmar, Gérard de Randerode, Pierre de Namur, et quantité d'autres chevaliers. Les deux âmes de cette grande armée étaient aux deux extrémités. A la gauche, Fernand avec les milices de Flandre, de Hainaut et de Hollande ; à la droite, Renaud de Boulogne et six mille Anglais avec leurs chefs Salisburj et Bigot de ClifFord, l'infanterie brabançonne, les eschieles ou pelotons de cavalerie saxonne ou brunsvickoise , des corps de mercenaires ou d'aventuriers ramassés en tous pays par Hugues de Boves.

— « Eh quoi ! s'écria l'empereur stupéfait en apercevant l'armée française en bataille dans la plaine, je croyais que les Français se retiraient devant nous, et les voilà en ligne, le roi Philippe à leur tète ! » Cette parole, prononcée d'un ton craintif, circula dans l'armée et la décontenança un peu.

Le roi Philippe disait en même temps à ses troupes : « Voici venir Othon l'excommunié et ses adhérents ; l'argent qui sert à les entretenir est de l'argent volé aux pauvres et aux églises •'*. Nous ne combattons, nous, que pour Dieu, pour notre liberté et notre honneur. Tout pécheurs que nous sommes, ayons confiance dans le Seigneur et nous vaincrons ses ennemis et les nôtres. » Alors il parcourut les rangs. Quelques gens d'armes, de ceux qui jadis l'avaient suivi à la croisade, s'attristaient d'être obligés de se battre un dimanche. — « Les Machabées, leur dit-il, cette famille chère au Seigneur, ne craignirent pas d'aborder l'ennemi un jour de sabbat, et le Seigneur bénit leurs armes. •> « Vous, l'élu de Dieu, bénissez les

(4) Ap. Bouquet, xvii, 407.

(5) Vinc. deB. ap. J. de G. xiv, IS".

CHAPllKK Xlil.

nôtres ! » crièrent alors les gens d'armes ; et l'armée entière se précipita à genoux*. Cette bénédiction du roi et la fameuse oriflamme de Saint-Denis, .qu'on vit alors se déployer dans les airs, achevèrent de rassurer les Français ; ils se relevèrent pleins de courage et de résolution.

A une heure et demie la chaleur du jour était dans toute sa force. Le soleil projetait ses rayons brûlants sur les yeux des alliés marchant en ligne tirée du sud -est au nord-ouest, front àBouvines. Les Français l'avaient donc à dos en ce moment-là. Philippe-Auguste profita de l'avantage de cette position, et sur-le-champ il donna l'ordre d'attaquer. Lesbuccines retentirent; et alors Guillaume-le-Breton et un autre clerc, qui se trouvaient près du monarque, entonnèrent les psaumes : Béni soit le Seigneur Dieu qui exerce ma main au combat et forme mes doigts à la guerre^. — Que le Seigneur se lève, et que ses ennemis soient dissipés'^. — Seigneur, le roi se réjouira dans votre force , et il tressaillira d'allégresse par votre assistance*. Des larmes et des sanglots vinrent souvent les interrompre, tant ils étaient émus^.

Le premier choc fut terrible. Il porta sur les Flamands. Indignés de se voir attaqués par les gens de la commune de Soissons et non par des chevaliers, ils reçurent d'abord le coup sans s'émouvoir et sans s'ébranler. Mais bientôt, laissant un espace vide entre leurs rangs, le jeune Gauthier dé Saint-Pol s'y précipite tête baissée , avec ses gens d'armes, frappant, tuant à droite, à gauche. Il traverse de la sorte toute l'armée flamande ; puis, la prenant à dos, il la traverse de nouveau, traçant sur son passage un sillon au milieu des cadavres.

La mêlée de ce côté dura trois heures, et pendant trois heures elle fut effroyable. Il s'y passa des scènes homériques. Les chefs flamands, pour encourager leurs soldats , les haranguaient tout en frappant d'estoc et de taille. Tour à tour ils parlaient des aïeux et de leurs exploits ; ils parlaient

(1) Vinc. de B. ap. J. de G. xiv, 136.

(2) Ps. 143. (3) Ps. 67. (1) Ps. 20, (5) Philippine, ch. x.

des femmes, des enfants laissés au foyer domestique : puis, rappelant l'incendie de Lille et les horreurs de l'invasion française, ils appelaient la vengeance par des clameurs de mort.

Une sorte de géant Eustache de Marquilies, chevalier de la châtellenie de Lille, se démenait avec fureur, seul, au milieu des cavaliers champenois, faisant grand carnage et s'excitant lui-même en criant : Mort, mort aux Français! » Un Champenois lui saisit le cou par le bras, le lui serre comme dans unétau, et détache son hausse-col. Michel de Harnes, un de ces châtelains qui avaient déserté la cause flamande et qui venait d'être blessé par Eustache, voyant le cou de celuici à découvert, lui plonge son épée dans la gorge. Buridan de Furnes, un des plus braves et des plus joyeux compagnons d'armes du comte Fernand, allait criant dans la bataille : « Voici bien le moment de songer à sa belle®! »

Le vicomte de Melun et Arnoul de Guines, à l'exemple de Saint-Pol, labouraient la ligne flamande par des trouées, passaient et repassaient à travers ces masses compactes. Eudes, duc de Bourgogne, commandant le corps d'armée qui attaquait les Flamands, était d'une énorme corpulence : son cheval est tué sous lui. Non sans peine, on le remet en selle sur un destrier frais. Aussitôt il tombe sur les Flamands avec un fureur nouvelle, et, pour venger sa chute et la perte de son cheval, il écrase tous ceux qu'il rencontre. Le comte Gauthier de Saint-Pol, qui le premier avait entamé les Flamands^ fit des prodiges de valeur. Encore harassé de chaleur et de fatigue, après la charge qu'il venait d'opérer, il se précipita seul à la rescousse d'un homme d'armes pris au milieu d'un gros d'ennemis. Douze coups de lance tombaient à la fois sur Gauthier sans que le cheval et le cavalier en fussent ébranlés. Il enleva l'homme d'armes.

Les Flamands, de leur côté, luttaient héroïquement; mais le corps de chevaliers qui protégeait le comte Fernand commençait à s'affaiblir, et c'est sur ces chevaliers

(3) lûiJ,. -J^i.

JRANNE DE CONSTANTINOPLE ET FERNAND DE PORTUGAL

que portaient toutes les attaques'. Enfin on les enveloppe avec un nouvel acharnement. Fernand se bat comme un lion ; deux chevaux sont morts sous lui. Couvert lui-même de blessures, il perd tout son sang. Les chevaliers flamands qui survivent essaient de le tirer de là, mais c'est en vain. Le comte alors se défend en désespéré ; la terre est jonchée de corps tombés sous ses coups. Le sang coule à flots de ses blessures, et il fléchit sur les genoux. Toutefois sa bonne épée n'est pas tombée de sa main ; il essaie encore de la brandir.... Enfin son œil se trouble; n'en pouvant plus et se sentant évanouir, il la rend à un seigneur français appelé Hugues de Mareuil*.

La victoire était gagnée sur ce point, mais au centre et à la gauche le combat durait encore. A l'instant même où le comie de Flandre se rendait prisonnier, le roi de France échappait à un grand péril. Les piquiers de l'infanterie allemande, en repoussant les gens des communes de Beauvais, de Compiègne, d'Amiens, de Corbie et d'Arras, qui s'étaient rués tête baissée vers la grande aigle impériale, pénétrèrent parmi les barons de la garde du roi Philippe- Auguste. Quatre de ces Allemands, s'acharnant après le monarque français, l'avaient blessé à la gorge et tiré à bas de son cheval au moyen de leurs hallebardes à crocs ^. Il allait périr malgré les efforts de Gales de Montigny, qui d'un bras écartait les coups et de l'autre haussait l'étendard royal en signe de détresse*. Arrive Pierre Tristan; descendre de cheval, se jeter l'épée à la main sur les quatre piquiers allemands, leur faire lâcher prise fut pour lui l'affaire d'un moment. Philippe-Auguste, remonté à cheval, rallia ses chevaliers, et rétablit le combat.

Au moment où le roi était ainsi délivré, Eudes, duc de Bourgogne, vainqueur des Flamands sur la droite, se portait au flanc de l'armée allemande, attaquée en même temps par la chevalerie de la garde du roi. Cent vingt chevaliers tombent morts ; mais

(1) Philippide, ch. xt.

(2) Vinc. de B. ap. J. de G. xiv, 142.

(3) Philippide, ch. xi.

(4) Vinc. de jp. ap. J. de G. xiv. 146.

la phalange impériale est ouverte : on arrive à son cœur. Pierre de Mauvoisin écarte piques et hallebardes et saisit les rênes du cheval de l'empereur. En vain il cherche à l'emmener, la presse est trop grande ^. Guillaume des Barres, se penchant du haut de son cheval, saisit la sacrée majesté à bras-lecorps ; tandis que Gérard La Truie lui porte de grands coups de couteau qui ne peuvent percer le haubert. Le cheval d'Othon, dressant la tête, reçoit un de ces coups qui lui crève l'œil et pénètre jusqu'à la cervelle. L'animal blessé à mort, se cabre et va, en dehors de la mêlée, rouler expirant dans la poussière^. Guillame des Barres se précipite de nouveau sur l'empereur, et le saisissant par l'armure, il cherche entre le heaume et le cou l'endroit où il pourra plonger sa dague''. Mais de nombreux chevaliers saxons accourent au secours de leur maître, le relèvent et le mettent sur un cheval frais. Blessé, étourdi de sa chute, l'empereur prit le galop à travers champ suivi du duc de Brabant, du sire de Boves et de beaucoup d'autres. — « Oh! oh! fit le roi de France, voici l'empereur qui se sauve. Nous ne verrons plus aujourd'hui son visage^. » Philippe-Auguste, dit un chroniqueur, n'avait jamais donné le titre d'empereur à Othon ; et s'il l'appelait ainsi en ce moment-là c'était ] our avoir plus grande victoire : car il y a plus d'honneur à déconfire un empereur qu'un vassaP. Les allemands détruits et dispersés, le char qui portait les armes impériales est mis en pièces ; le dragon et l'aigle, les ailes arrachées et meurtries, sont apportés au roi de France '°.

Mais ce n'était pas tout encore, le comte Renaud de Boulogne résistait toujours; cependant, le corps d'Anglais qu'il commandait avait été taillé en pièces par l'évêque de Beauvais. Tandis que l'élu de Senlis, l'habile et intrépide Garin, se portait partout où besoin était, le prélat de Beauvais s'était acharné contre les Anglais. D'un coup de masse d'armes il avait abattu et pris le

^5) Philippide, ch. xi. (6) Ibid. (7) Ibid.

(8) Vinc. de B. ap. J. de G. xiv , lôO. — Le^ Gi\ Chron. de Fr. éd. P. Paris, iv, 184.

(9) Chronique de Mains, p. 153.

(10) Vinc. de B. ap. J. de G. xiv, 150.

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