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CHAPITRE XIV

comte de Salisburj, un de leurs chefs. On dit que Renaud, malgré cet échec, quitta son corps d'armée, et que, transporté de fureur, il pénétra la lance en arrêt jusqu'au roi Philippe. Il allait le frapper, mais à la vue de son suzerain il se détourna, saisi de respect ou d'irrésolution, et poursuivit sa course envers le comte de Dreux". Celui-ci se tenait aux côtés du roi dont il était le cousin. Le comte Pierre d'Auxerre, également de sang royal, ne quittait pas non plus le monarque depuis le commencement de l'action. Son fils pourtant, parent de Jeanne de Constantinople par sa mère, combattait parmi les Flamands^. Renaud de Boulogne, revenu au milieu des siens, s'était fait avec une merveilleuse adresse un rempart de gens de pied disposés circulairement autour de lui sur deux rangs fort serrés.

Quand tout le choc de l'armée française, victorieuse sur les autres points porta contre ce bataillon, il fut écrasé. Renaud, resté seul avec six écuyers, résolut de mourir, mais n'en vint pas à bout. Un sergent d'armes français, Pierre de La Tourelle, s'approchant de lui, enfonce sa dague jusqu'au manche dans le flanc de son destrier. Un des écuyers cherche à entraîner le cheval par la bride, mais il est renversé. Le cheval succombe, et Renaud reste la cuisse engagée sous son corps. Les deux frères Hugues et Gautier de Fontaine et Jean de Rouvroy le tiraillent et se le disputent. Arrive Jean de Nesle, châtelain de Bruges, qui veut aussi sa part d'une si belle proie, bien que, s'il faut en croire un historien, ce transfuge du parti flamand se fût comporté peu vaillamment dans la bataille^. Pendant cette querelle, un varlet, nommé Commote, s'efforçait d'introduire sa pique à travers le grillage de la visière du comte afin de l'achever. L'élu de Senlis, qu'on rencontrait en tout lieu où il y avait à faire, survint. Renaud le connaissait; il se nomma, cria merci et lui tendit son épée^.

La grande armée des confédérés n'existait plus. Du plateau de Cysoing oîi Philippe- Auguste s'était placé, on ne voyait de tous

(li Les Or. Chron. de Fr. éd. P. Paris, iv, 186.

(2) ma,. (3) ihid. 1S9. (4) ibia.

côtés que des débris épars et fuyants. La plaine offrait l'aspect d'un immense carnage. Au milieu de ce théâtre de confusion et de mort, un petit corps de sept cents Brabançons était seul demeuré intact et se retirait en bon ordre. Philippe, dans l'enivrement de son triomphe, les fit exterminer sous ses yeux par Thomas de Saint-Valery^.

Ainsi se termina la bataille de Bouvines. Il était alors sept heures du soir.

JEANNE DE CONSTANTINOPLE ET FERNAND DE PORTUGAL. 1214-1233

Nouvelle conspiration du comte de Boulogne. — Colère du roi. — Retour triomphal de Philippe-Auguste en France. — Fernand de Portugal entre à Paris garrotté sur une litière. — Il est enfermé dans la tour du Louvre. — Profonde consternation en Flandre. — Situation désastreuse du pays. — Démarche infructueuse de la comtesse Jeanne auprès du roi. — Douleur de Jeanne. — Courage et fermeté de cette princesse. — Son gouvernement. — Nouvelles tentatives de Jeanne auprès de Philippe-Auguste. — Obstination du roi à ne pas délivrer le comte de Flandre. — Habileté politique de la comtesse. — Elle affaiblit le pouvoir des châtelains et augmente les privilèges du peu- ■ pie. — La langue française employée en Flandre dans les actes publics. — Histoire merveilleuse du faux Bauduin. — La comtesse de Flandre a recours au pape pour faire cesser la captivité de Fernand. — Bulle du pontife à ce sujet. — Traité de Melun. — Les villes de Flandre refusent leur ratification — La reine Blanche consent à modifier le traité. — Délivrance de Fernand. — Son dévouement à la reine. — Ses expéditions dans le Boulonnais et en Bretigne. — Succession au comté de Namur. — Démêlés à ce sujet. — Jeanne et Fernand augmentent le pouvoir municipal en Flandre. — I;es Trenle-neuf de Gand. — Fernand malade de la pierre meurt à Noyon.

Parmi tous les princes coalisés, le comte de Boulogne seul ne désespéra point de la fortune après la catastrophe qui venait de dissoudre cette ligue puissante dont il avait été l'un des principaux instigateurs. Prisonnier du roi de France, il trouva moyen, dès le lendemain de la bataille, d'envoyer un message secret à l'empereur Othon. Il conseillait au prince fugitif de rallier les débris de son armée, de se rendre à Gand et dans les principales villes du comté de Flan-

(5) Viiic. de B. ap. J. de G. xiv, 150.

JEANNE DE CONSTANTINOPLE ET FERNAND DE PORTUGAL

dre, d'y réveiller l'esprit de résistance et de recommencer la guerre. Ce message n'eut d'autre résultat que d'aggraver la position de Renaud. En effet, le roi, arrivant à, Bapaume, fut informé de la nouvelle conspiration de son vassal et s'en montra justement irrité. Sans délai, il se rendit au donjon où Renaud etFernand étaient enfermés, et, s'adressant à Renaud, il lui reprocha tous ses méfaits et toutes ses trahisons en termes brefs et sévères. « Voilà ce que tu m'as fait, dit-il en finissant. Je pourrais t'ôter la vie : je ne le veux point, mais tu ne sortiras de prison qu'après avoir expié tous tes crimes ^ . » Le roi le fit aussitôt saisir et garrotter par des hommes d'armes, et on l'emmena au château de Péronne, où il fut jeté dans un cachot et retenu avec des entraves et des chaînes de fer si courtes, qu'à peine pouvaitil faire un demi-pas'. Quant au comte de Flandre, le roi jugea à propos de ne pas l'enfermer si près de son pays, et, pour l'avoir sous les yeux, il le conduisit à Paris avec la plupart des autres captifs de distinction.

Rien ne manquait donc au triomphe de Philippe-Auguste. Comme les héros de l'antiquité, il revenait traînant à sa suite ses ennemis vaincus et enchaînés. La joie que causa en France l'heureuse issue de la bataille de Bouvines fut universelle. Sur les routes, clercs et laïques allaient au devant du roi, chantant des hymnes et des cantiques. Les cloches sonnaient partout. On dansait dans les rues ; on y faisait retentir mille instruments de musique. Pas une église, pas un logis qui ne fussent tapissés de courtines, de draps de soie, jonchés de fleurs et de branchages^. On était alors en plein temps de moisson : les paysans à six lieues à la ronde quittaient leurs travaux, impatients de voir ce fameux Fernand, dont le nom était presque devenu en France un épouvantail ; ils "se rassemblaient sur le passage du cortège royal, leurs faucilles, leurs houes et leurs râteaux suspendus au cou'*. Le comte de Flandre fit son entrée à Paris lié sur une

(1) Vinc. de B. ap. J. de G. xiv, 1G2.

(2) Les Or. chron. de Fr. iv, 193. (3) Ibid. 196. (4) Vinc. de B. ap. J. de G. xiv, 164.

litière portée par deux chevaux bai-brun, qu'on appelait alors des auferant. Le peuple, chez qui le sentiment national étouffe quelquefois la pitié, chantait en le voyant passer :

Ferrand portent deux auferant Qui tous deux sont de poil ferrant.

Ainsi s'en va lié en fer Comte Ferrand en son enfer.

Les auferrant de fer ferré Emportent Ferrand enferré''.

Les jeux de mots étaient alors fort en vogue. Chaque fois qu'une langue se forme, on est ingénieux à lui faire subir des caprices d'imagination ,' des tours de force de syntaxe. Il n'en est pas qu'on n'essayât sur l'équivoque que présentait le nom du pauvre Fernand^. — Bref, durant toute une semaine, Paris fut en fêtes; il y avait tant de lumières la nuit par les rues, qu'il y faisait clair comme en plein jour. Tandis que l'allégresse publique se manifestait de la sorte, le noble captif gémissait enfermé par ordre du roi dans une tour très-haute et très-forte, nouvellement bâtie en dehors des murs de la cité, et qu'on nommait la tour du Louvre'.

L'éclatante victoire remportée par Philippe-Auguste sur tant d'ennemis conjurés contre sa puissance, paraissait devoir amener, entre autres résultats, l'anéantissement de la nationalité flamande. Il n'en fut rien pourtant ; et le roi de France respecta les droits de Jeanne de Constantinople, souveraine naturelle de la Flandre et du Hainaut. D'ailleurs, pour lui, la guerre n'était pas finie ; car Jean-sans-Terre la continuait toujours avec des chances diverses dans les provinces qu'il avait jadis envahies au delà de la Loire. Philippe-Auguste, après avoir quelque temps joui de son triomphe, se prépara à marcher contre le roi d'Angleterre avec toutes ses forces ; et la Flandre, tant de fois ensanglantée par ce prince depuis deux années, jouit enfin d'un peu de calme et de repos. Mais il y régnait une consternation profonde; son seigneur, la plupart de ses barons étaient dans les fers ; les plus

(5) Guillaume Guiart, Royaux lignages, i, 309.

(6) Les Or. Chron. de Fr. iv, 197. (7) Ibid. 194

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