CHAPITRE XIV
ment parmi les chevaliers de l'armée française. Celait là un révoltant abus. Jeanne mit tout en œuvre pour le réprimer et si elle ne parvint pas tout à fait à anéantir l'influence des châtelains, elle l'amoindrit beaucoup.'
En 1218, elle donnait à la ville de Seclin la même charte d'affranchissement dont jouissait déjà la ville de Lille, charte trèssage et très-libérale qui devait singulièrement atténuer l'importance du châtelain de cette dernière ville' ; et, en même temps, elle négociait avec le connétable de Flandre, Michel de Harnes, l'échange de la châtellenie de CasseP. Un peu plus tard, en 1224, elle se fit vendre par Jean de Nesle, pour 23, 545 livres parisis, la châtellenie de Bruges, l'une des plus considérables de Flandre^. La comtesse eut même à ce sujet, avec Jean de Nesle, un procès fameux qui fut vidé à Paris devant la cour des pairs du royaume, Jeanne ne pouvant être jugée que par cette cour, en vertu des lois de la hiérarchie féodale. Lorsque son procès fut gagné contre le châtelain, elle institua à Bruges la fête du Forestier, destinée à perpétuer le souvenir d'un événement qui consacrait l'affranchissement de cette belle cité. La prospérité de Bruges, comme celle des principales villes flamandes, du reste, ne prit le développement considérable qu'elle acquit au moyen âge qu'à partir de la disparition des châtelains, ou du jour que ces despotes perdirent le pouvoir exorbitant qu'ils s'étaient arrogé et dont ils avaient trop longtemps abusé.
Ainsi, tandis qu'elle travaillait à l'affaiblissement de l'aristocratie, la comtesse de Flandre augmentait le bien-être du peuple. Les droits politiques d'un grand nombre de communes dans les deux comtés avaient été consacrés et reconnus par ses prédécesseurs ou par elle. Elle ne s'en tint pas là : elle voulut aussi favoriser de tout son pouvoirie commerce et l'industrie. Enmai 1233, Jeanne confirme le privilège que Philippe, comte de Flandre et de Vermandois, son
(1) Archives de Flandre à Lille, 1er Cart. de Flandre, pièce 466. — Iiuprimé dans le Recueil des ordonnances du Louvre, sous la date de 1280, iv, 320.
(2) Arch. de FI. orig. parch. scellé (28 octobre 1218).
(3) Ibid. 8« Cart. de Flandre, pièce 2.
grand-oncle, avait accordé à l'abbaye do Saint-Bertin d'établir un marché à Popuringue et d'y faire construire un canal*. Dans l'année 1224, on la voit affranchir de toutes charges, tailles et exactions, les cinquante ouvriers qui viendront s'établir à Courirai pour y travailler la laine ^; de sorte qu'on peut dire que c'est à Jeanne que les fabriques de cette ville doivent, sinon leur naissance, du moins les premiers éléments de leur prospérité.
Après tant de secousses , la paix et la tranquillité étaient enfin rétablies dans le pays et la comtesse Jeanne pouvait espérer de n'avoir plus à redouter de nouvelles vicissitudes , quand arriva, vers 1224, un événement étrange qui produisît partout une grande sensation et faillit causer une révolution complète en Flandre et en Hainaut. Nous avons fait plus haut allusion à cette aventure. Sa cause et ses effets sont trop singuliers pour n'être pas ici racontés en détail; d'après les historiens du temps.
Vers l'année 1215, parurent pour la première fois, en Hainaut, dans la ville de Valenciennes, des frères mineurs de l'ordre de Saint-François. Voués aux plus humbles labeurs, les uns faisaient des nattes, des paniers , des corbeilles ; les autres de la toile ; quelques-uns écrivaient ou reliaient ces livres que nous admirons aujourd'hui comme les chefs-d'œuvre d'une patience surhumaine^. Quels étaient donc ces austères personnages? D'où venaient-ils? Chacun cherchait à pénétrer le mystère dont s'entourait leur pauvre et silencieuse existence. On se livrait à toute espèce de conjectures à ce sujet, quand un incident vint trahir le secret étrange dont ces religieux semblaient se faire un cas de conscience.
L'an 1222, comme l'on posait les fondements du beffroi, au coin du marché, en la ville de Valenciennes, le sire de Materen, gouverneur de la dite ville pour la comtesse Jeanne, vint assister à cette opération. Il était là, regardant les travaux, quand il aperçut devant lui un frère mineur demandant humblement l'aumône parmi la foule. —
(4) Ibid. Sous un vidimus du 14 novembre 1365.
(5) Ibid. Orig. parch. scellé (22 novembre).
(6) Jacques de Guise, xiv, 306.
JEANNE DE CONSTANTINOPLE ET FERNAND DE PORTUGAL
« Cet homme, dit-il aux gens de sa suite, me paraît d'une élégante et belle stature : son geste est noble et grave, mais quel vêtement sordide, comme tout cela est bizarre, misérable ! Qu'on l'appelle et faisons-lui l'aumône'. " Le frère s'approcha du gouverneur, et l'ayant considéré avec attention, 11 se couvrit le visage de ses mains, puis s'éloigna aussitôt en disant : — « Je n'accepterai point d'argent. ^<- On courut après lui, mais il repoussa tristement la bourse qu'on lui tendait, et se hâta de regagner son couvent.
Cette conduite parut étrange au gouverneur; mille pensées diverses traversèrent son esprit. Il s'enquit du nom de cet homme qui fuyait sa présence si brusquer^ent. On n'en put rien lui dire, sinon qu'on le croyait flamand, que les autres religieux l'appelaient frère Jean le Nattier, à cause de son adresse à tresser les nattes. Du reste, ajouta-t-on, il porte sur le visage deux profondes cicatrices dont l'une descend du front à l'œil droit, en passant sur le sourcil, et l'autre partage le front transversalement 2. A ces mots, le gouverneur baissa la tête et demeura pensif. Rentré au logis, il envoie dire au religieux de venir incontinent le trouver. Mais on répond au messager que le frère a quitté le couvent pour se diriger vers Arras. La nuit se passe, et le lendemain dès l'aube, le sire de Materen, suivi de quelques valets, chevauchait à la poursuite du religieux. Entre Douai et Arras, il rejoignit le frère qui cheminait en compagnie d'un autre religieux de son ordre, tous les deux pieds nus et couverts de pauvres vêtements.
— « Bonjour, frères, '> leur dit-il en les abordant. — « Que la paix du Seigneur soit toujours avec vous! répondirent ceux-ci, et l'on marcha en s'entretenant de choses indifférentes. Quand le gouverneur fut assuré qu'il ne s'était pas trompé dans ses conjectures, il sauta à bas de son cheval et s'approchant du religieux : — « Seigneur Josse, lui dit-il, vous êtes mon oncle, le frère de mon pore ! Dame Elisabeth, votre sœur, vit encore et vos deux fils ont été faits cheva-
(1) Jacques de Guise, xiv, 308
(2) Ibid. 310.
liers. Pourquoi donc les seigneurs, vos compagnons d'armes, nous ont-ils annoncé votre mort en nous renvoyant votre armure, la vieille armure de votre aïeul , puisque vous voilà vivant^? « Le religieux, confondu par ces paroles, ne savait plus que dire. Sou cœur se remplit d'amertume. Un instant il s'efforça d'échapper à cette position par des subterfuges ; mais se voyant reconnu tout à fait, il prit la main du chevalier dans la sienne et lui dit : — « Jurez-moi de ne jamais révéler ce que vous allez apprendre. " Le chevalier jura. — « Eh bien! oui, je suis votre oncle Josse de Materen, le même qui jadis, comme vous le savez, partit avec Bauduin, comte de Flandre et de Hainaut, pour la croisade ! » Alors il se mit à raconter les principaux événements de cette grande expédition. Partout et toujours il avait suivi son suzerain depuis la Flandre jusqu'à Venise, depuis Venise jusqu'au siège de Constantinople. Dans les combats il était près du comte ; après les combats, il assistait avec lui au partage des dépouilles. Lors de l'élection de Bauduin à l'empire, il était là présent, à sa confirmation encore, à son couronnement encore. Enfin, il avait pris part aussi à cette sanglante bataille que Bauduin avait livrée aux Blactes et aux Comans, devant Andrinople, et dans laquelle le valeureux prince avait trouvé la mort*.
Puis il se prit à narrer comment les chevaliers flamands, après avoir longtemps combattu en Palestine, s'en allèrent avec Pèdre, roi de Portugal, frère de la reine Mathilde, jadis comtesse de Flandre, envahir le ro^^aume de Maroc ; comment beaucoup d'entre les croisés subirent un glorieux martyre sur la plage africaine -, comment enfin grand nombre de barons firent vœu d'entrer en religion et y entrèrent en effet. Le gouverneur ému écoutait ces récits. Quant il fallut se séparer de son oncle, il le serra sur son cœur avec effusion, et regagna pensif et silencieux la ville de Valenciennes.
Cependant, peu de temps après, le bruit se répandit de tous côtés que les chevaliers
(4) Itid. 314.