‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 115 sur 236 · CHAPITRE XiV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XiV

valeureux d'entre ses enfants avaient succombé. Il semblait qu'un si grand malheur fût à jamais irréparable. Au premier moment, ce ne fut qu'un cri d'imprécation contre Othon l'excommunié , à qui l'on attribuait la funeste issue de cette guerre'. Puis l'on s'occupa du règlement des affaires intérieures. Elles offraient un lugubre tableau. La guerre avait si cruellement ravagé la Flandre dans les derniers temps, que de tous côtés, à la place d'un village, d'une église, d'une abbaye, on ne voyait plus que des rnurs dénudés par le pillage, noircis par les flammes, d'affligeantes ruines enfin, comme à Lille après la destruction de cette ville par Philippe-Auguste. Pour surcroît de malheur, de nouveaux fléaux tombèrent sur le pays vers la même époque. Gand, Ypres et Bruges furent presque entièrement consumées par des incendies, et quantité d'habitants y périrent étouffés. Une maladie contagieuse décima plusieurs cantons; et la mer, franchissant ses limites , inonda une partie de la Flandre occidentale^. »

La comtesse Jeanne profondément affligée de cette situation désastreuse, ne connaissait pas encore la catastrophe de Bouvines. Ses sujets avaient eu la touchante sollicitude de lui cacher le dénoùment fatal de tant d'infortunes^. Adam et Gossuin, évoques de Térouane et de Tournai, et le seigneur Jean de Béthune, évêque de Cambrai, furent députés vers la comtesse, afin de lui révéler la vérité, et de l'exhorter à la résignation et au courage. Au premier moment, Jeanne se livra aux sanglots et au désespoir, aussi bien que sa tanie Mathilde et la jeune Marguerite; mais bientôt, raffermie par les consolantes paroles des trois évêques, la comtesse envisagea sa position d'un œil plus calme. Un grand devoir, une pénible tâche venaient de lui être dévolus par la Providence. A elle désormais à réparer les malheurs de la patrie et à lutter seule contre la fortune.

Et d'abord, il y avait à prendre une courageuse résolution. Jeanne n'hésita pas. Le vendredi, 17 octobre 1214, elle alla à Paris

(1) Jacques de Guise, xiv, 108.

(2) ma. passim. (3) iMd. 168.

se jeter aux genoux du roi, le suppliant do lui rendre un époux que lui-même jadis lui avait donné. Un traité fut alors formulé, mais le prudent monarque savait qu'il était inexécutable, ou mieux, que son exécution équivalait, pour la Flandre, à un arrêt de mort. Philippe-Auguste demandait en otage à la place du comte, Godefroi, second fils du duc de Louvain ; les principales forteresses de la Flandre et du Hainaut devaient être démolies ; puis , le roi verrait à rendre Fernand et les autres prisonniers flamands, moyennant une rançon fixée selon son bon plaisir"*. Le comte de Boulogne et les vassaux de ce dernier étaient exclus du traité.

Jeanne souscrivit à ces conditions. Heureusement les conseils des villes ne le ratifièrent pas; et. ils firent bien, car c'était consacrer la ruine complète du pays. Quant au roi de France, il chassa bientôt comme mauvaise et périlleuse toute pensée de traité, et ne se départit plus un seul instant d'une obstination que rien désormais n'aurait su vaincre.

La comtesse Jeanne, désespérant de fléchir le roi, était revenue en ses domaines. « La fille de l'empereur d'Orient vivait simplement et dans le deuil, dit le cordelier Jacques de Guise. Pratiquant la dévotion et l'humilité, s'appliquant aux œuvres de miséricorde, occupée à fonder et à réparer des hôpitaux et des églises, elle passait honorablement et sans reproche les années de sa jeunesse au milieu des tribulations et des angoisses^. " Son esprit, fortifié par l'infortune, s'éleva bientôt à la hauteur du rôle qu'elle devait désormais remplir seule. Elle en comprit toute l'importance, et se montra la digne descendante de. son père et de son aïeul, ces princes législateurs du Hainaut, chez qui la noblesse du sang et la bravoure n'excluaient pas l'habileté politique. La jeune comtesse trouva, il est vrai, un puissant concours dans la sympathie de ses sujets et dans le sentiment national, que les malheurs de la patrie avaient encore ravivés. En Flandre et en Hainaut, plus que partout

(4) Acte du 24 octobre i2i4, imprimé dans Baluze, Miscell. VII, 205 et alias.

(.5) Ann. Hann. xiv, 168,

JEANNE DE CONSTANTINOPLE ET FERNAND DE PORTUGAL

àillenrs à cette époque, la fusion du principe municipal avec le système féodal avait produit une administration , sinon très-régulière, du moins libérale et forte. C'était comme une grande famille, unie par les liens d'une hiérarchie bien tranchée. La comtesse avait son bailli, sorte de ministre responsable, représentant ordinaire du souverain dans toute espèce de juridiction; puis, un conseil d'hommes sages qu'elle consultait quand il s'agissait d'un acte politique quelconque ^ La cour suprême féodale, formée des hauts barons des deux comtés, statuait sur les affaires d'administration générale, en prenant toutefois l'adhésion du magistrat des bonnes villes dont l'assemblée portait le nom d'Echevins de Flandre et de Hainaut. Ces états aidaient la comtesse et la dirigeaient en ses résolutions. Mais Jeanne, on en trouve souvent la preuve, conservait sur eux une très-haute influence qu'elle puisait dans la sagacité naturelle de son esprit, dans sa fermeté de caractère, dans l'exemplaire austérité de sa vie publique et pi-ivée.

Au milieu des graves préoccupations du pouvoir, la comtesse de Flandre n'oublia jamais un seul instant qu'elle avait, comme épouse, un grand devoir à remplir; et elle le remplit tant que dura la captivité de Fernand. Chaque année, sans se laisser décourager par les refus obstinés du roi de France, elle faisait de nouvelles tentatives pour tirer son mari de la tour du Louvre, empruntant à des taux énormes les sommes destinées à la rançon de son mari. Elle employa aussi l'entremise du pape Honorius , puis celle du cardinal-légat, puis enfin celle des évêques de Cambrai, de Tournai et de Térouane; ce fut toujours en vain. Chaque fois, les négociateurs trouvèrent Philippe inébranlable^.

Soit qu'il s'agisse d'administration intérieure, soit qu'il s'agisse d'affaires diplomatiques, on la trouve toujours pleine d'habilelé et de résolution. En voici la preuve. On sait que les comtes de Flandre n'étaient pas seulement grands vassaux et pairs du royaume de France, mais qu'ils

(1) Archives de la Flandre, passim.

(2) Jacques de Guise, xiv, 286.

relevaient aussi, pour certaines portions de pays, de l'empereur d'Allemagne. Il parait qu'au milieu des préoccupations dont elle avait toujours été accablée, Jeanne négligea de prêter foi et hommage à l'empereur, ainsi que le devaient faire les comtes de Flandre à leur avènement. A ce sujet, Frédéric II confisqua la Flandre impériale , dans une diète solennelle tenue à Francfort en 1218. C'était une très-grave affaire en ce qu'elle devait, un jour ou l'autre, rallumer la guerre en Flandre, car l'empereur avait concédé à Guillaume, comte de Hollande, les parties qui relevaient de l'empire. A chaque instant, ce dernier pouvait chercher à prendre possession des nouveaux domaines qu'on venait de lui octroyer. Jeanne déploya, dans cette circonstance délicate, tant d'habileté, qu'en définitive la chose tourna même à son profit. Deux ans ne s'étaient pas écoulés que l'empereur annulait la confiscation, en reconnaissant que les chemins étaient trop périlleux pour que la jeune femme eût pu se rendre en Allemagne pendant la captivité de son mari ; qu'ainsi elle était excusable de n'avoir pas rendu son hommage'', etc. L'année suivante, en 1221, son fils Henri VII faisait plus encore. En déclarant de nouveau rapportée la sentence de 1218, en confirmant la comtesse dans la possession des fiefs impériaux, il forçait le comte de Hollande à subir et à reconnaître derechef sa dépendance de la Flandre-*.

Une pensée prédomine dans toute la conduite politique de Jeanne relative au gouvernement de ses domaines : c'était d'accroître le pouvoir municipal, et par là de contrebalancer l'infiuence des hauts barons qui commençait à se montrer plus menaçante que jamais. L'omnipotence des châtelains, surtout, devenait très-dangereuse pour le peuple et pour le souverain. Sans parler des violences et des rapines qu'on leur avait reprochées de tout temps, ils avaient trouvé moyen de s'affranchir tellement de la domi nation du comte lui-même qu'à la bataille dt Bouvines on en vit combattre audacieuse-

(3) Diplôme impérial de 1220. Archiv. de Flandre, Cartulaire des empereurs, pièce 1.

(4) Original en parchemin, scellé. — Archiv. de FI.

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