CHAPITRE XIV
toute hâte les personnes qui pouvaient avoir connu son père et surtout les frères mineurs dont le gouverneur de Valenciennes avait parlé. On en trouva dix-neuf d'entre eux, dont seize laïques et trois prêtres, qui furent aussitôt mandés devant la comtesse Jeanne et les envoyés du roi, et qui, cette fois, malgré le serment par eux juré de n'avoir aucun rapport avec le monde, n'osèrent pas se soustraire aux ordres de leur souveraine, et aux cris plus impérieux peut-être encore de leur propre conscience.
Le fameux Guérin , évêque de Senlis , présidait l'enquête. Ayant demandé aux religieux leurs noms, leur patrie, leur état, ce qu'ils savaient du comte Bauduin, de sa mort; leur ayant fait jurer sur l'Evangile de dire la vérité, l'un de ces frères répondit à l'évêque au nom de tous :
— « Seigneur, voici la vérité; nous avons tous les seize traversé la mer avec le très-illustre prince Bauduin, dont l'âme repose en paix ; et depuis lors nous ne l'avons plus quitté un seul instant jusqu'à sa mort. Dans toutes les batailles oîi il combattait de sa personne, nous étions présents, et dans la dernière -qu'il livra aux Comans et aux Blactes nous l'avons vu vivant, puis mort'. Nous le jurons tous. Nous deman- * dons en outre à parler en présence du roi, à celui qui se dit être Bauduin. »
Le roi fut aussitôt informé du résultat de l'enquête. Quelques semaines après, sur la prière de Jeanne, il vint lui-même à Péronne. Il appela les frères mineurs devant lui, les interrogea longuement, et quand il eut appris de leur propre bouche tout ce qu'il désirait savoir, il les confina dans un couvent de la ville. Alors il écrivit au prétenda Bauduin, lui mandant de se rendre incontinent auprès de lui pour conférer d'affaires importantes. Il lui ent^oyait en même temps un sauf-conduit^.
Le soi-disant comte de Flandre et de Hainaut ne pouvait se dispenser d'obéir aux ordres de son suzerain ; il s'achemina donc
(1) Chron. de Bauduin d'Avesnes, msc. de la Bibl. de Bourgogne, no 10233-36, cité par M. le baron de Reiffenberg, t. x, n" 7. des bulletins de l'Acad. royale de Bruxelles.
(2) Chron. de Fl.msc. delà Bibl. Imp. n» 8380, fol.CS.
vers Péronne, suivi d'un corlége nombreux composé de tous ceux qui, parmi les barons et les bourgeois des deux comtés, croyaient voir en lui leur véritable seigneur. Pleins d'assurance et de joie, ces bonnes- gens s'imaginaient que le roi de France allait sc»lennellement reconnaître Bauduin de Constantinople et l'investir des fiefs dont il avait été si longtemps dépouillé. L'étrange missive du roi d'Angleterre avait encore augmenté leur aveuglement ; et il fallait désormaisbeaucoup de prudence et d'adresse pour leur ouvrir les yeux, confondre l'imposteur, réduire enfin à néant cet incroyable échafaudage de ruses, de trahisons et de soupçons odieux dressé contre la malheureuse fille de Bauduin.
A son arrivée à Péronne, l'ermite fut reçu avec le même cérémonial que s'il eût été l'empereur en personne. En le saluant, le roi l'appela son oncle ; et puis, entrés dans les appartements du château, ils devisèrent quelque temps ensemble jusqu'à l'heure oîi l'on corna l'eau pour le repas, suivant l'usage du temps. Alors le roi le pria de demeurer à dîner avec lui ; l'ermite s'en excusa et s'en alla dîner au riche hôtel qui lui avait été préparé dans la ville. Après le dîner, Louis VIII lui envoya un de ses officiers pour l'engager, ainsi que les seigneurs de sa suite, à venir au parlement, c'est-à-dire à l'assemblée où d'habitude les princes et les barons se réunissaient au logis du roi. Cette fois l'ermite qui avait déjà refusé de s'asseoir au festin royal, ne crut plus pouvoir se dispenser de retourner chez le roi. Il avait été cependant fort contraint et gêné à la première entrevue ; mais il s'était trop avancé et ne pouvait maintenant reculer. Le roi le prit à part et le fit causer de nouveau ; il ne tarda pas à voir par toutes ses réponses qu'il n'était qu'un misérable personnage et un effronté menteur^. Bientôt l'évêque' de Senlis vint l'entreprendre à son tour; il lui parla du siège de Constantinople, des affaires d'outre-mer et de bien d'autres choses que l'empereur Bauduin aurait dû parfaitement connaître .'' L'ermite, de plus en plus embarrassé, répon-
(3) Ibid.
JEANNE DE CONSTANTINUPLE ET FERNAND DE PORTUGAL
dit tant bien que mal. A la fin l'évêque élevant la voix devant tous les seigneurs présents, français, flamands ou hainuyers : — « Sire, lui dit-il, nous voyons bien à votre contenance que vous devez être un trèsnoble homme; mais il y a encore des gens qui en doutent. Pour ôter tout soupçon, le roi m'ordonne de vous adresser publiquement quelques questions. Vous rappelezvous en quel temps et en quel lieu vous avez fait hommage de votre terre de Flandre à notre seigneur le bon roi Philippe, dont Dieu ait l'àme? « — L'ermite, après avoir un moment réfléchi, dit qu'il ne s'en souvenait plus. Le prélat lui demanda ensuite par qui il avait été fait chevalier ; en quelle ville, à quel jour et dans quelle chambre il avait épousé la princesse Marie de Champagne. Le vieux jongleur ne s'était pas préparé à d'aussi simples questions ; il resta muet et confondu*. Alléguant son grand âge, ses longs malheurs, son peu de mémoire, il demanda jusqu'au lendemain pour répondre. Ebahis, les barons de son escorte se regardaient entre eux ; mais il leur répugnait encore de croire qu'ils étaient la dupe d'une mystification aussi audacieuse. Ils espéraient que, rerais de son trouble, le vieillard se ressouviendrait facilement de choses qu'il est impossible de jamais oublier, et attendirent le lendemain avec impatience. Dans la nuit le faux Bauduin s'enfuit dérobant un des meilleurs chevaux des écuries du roi.
Grande fut la stupeur de chacun, surtout quand on s'aperçut que les écrins, cofl'rets, joyaux, et tout ce que la chambre contenait de précieux, avait également disparu. Les chevaliers de Flandre et de Hainaut, remplis de honte et de confusion, quittèrent Péronne furtivement, et l'on n'en vit plus reparaître un seul à la cour du roi^.
Quant à ce prince, après avoir donné congé aux frères mineurs et leur avoir ofi'ert sa royale bienveillance^, il retourna à Paris, satisfait du résultat de son voyage, et bien résolu d'obtenir pour la comtesse de Flandre une satisfaction plus éclatante encore.. A cet efi'ot il écrivit aux principales
(1) P. Mouskos, V. 24081.
l2} Ibid. V. 25'.)09, (3) J. de G. xiv, 312.
villes de Flandre et de Hainaut, et leur reprocha de s'être laissé si vilainement abuser par un imposteur, et d'avoir ainsi manqué à la foi et à l'amour qu'elles devaient à leur souveraine* ; en même temps il dépêchait par toutes les provinces du royaume des lettres où il promettait une forte récompense à celui qui livrerait l'homme dont il indiquait le signalement.
Le faux Bauduin, après sa fuite de Péronne, s'était réfugié au village de Rougemont en Bourgogne, où il espérait n'être jamais découvert. Il y séjourna en effet pendant un certain temps sans que le moindre soupçon ^e portât sur lui. Cependant on remarqua bientôt qu'il dépensait beaucoup d'argent et menait un train de vie peu ordinaire ; chacun s'en étonna, car on savait dans le pays qu'il était naguère parti sans sou ni maille, gagnant sa vie au jour le jour, et n'ayant d'autre profession que celle de ménestrel oujongleur. De propos en propos, la chose vint aux oreilles de messire Everard de Castenay, seigneur du lieu. Il fit mettre le vilain à la question pour apprendre d'où lui venaient toutes ses richesses, et celui-ci finit par avouer qu'il les avait gagnées en Flandre et on Hainaut, où il s'était fait passer pour l'empereur Bauduin. On sut alors aussi que le nom véritable de ce jongleur était Bertrand ; qu'il était natif de Rains, village à une lieue de Vitry-sur- Marne ; qu'enfin il était fils de Pierre Cordel, vassal de Clarembaut de Capes ^. Everard de Castenay l'envoya sous bonne garde au roi Louis qui le reconnut parfaitement et le fit conduire en Flandre, en recommandant à la comtesse de lui faire son procès selon toutes les règles du droit ^.
A cet effet Jeanne assembla le conseil des barons et les échevins des villes, et leur livra le coupable. Bertrand confessa son crime sans qu'il fût besoin de l'y contraindre ; mais il ajouta qu'il l'avait commis moins de sa propre volonté qu'à l'instigation de plusieurs grands personnages qu'il nomma ■^. Condamné à mort, il fut traîné sur une
(4) Chron. de Fl. fol. 64, v", 2« col.
(5) P. Mouskes, v. 2525S.
(6) en. de Fl. fol, 63, (7) H il. V'\