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CHAPITRE XIV

claie, puis étranglé devant les halles à Lille. On conduisit ensuite son cadavre aux champs, et on raccrocha près de l'abbaye de Loos, à un gibet où les oiseaux le mangèrent'.

Justice était faite ; la comtesse de Flandre, dont le cœur était plutôt rempli d'affliction que de haine, résolut alors de pardonner à tous ceux de ses sujets qui avaient tenu le parti du faux Bauduin, et qui, trop longtemps aveuglés, gémissaient enfin de leur erreur. En conséquence, elle publia une charte d'amnistie, qui fut adressée aux principales villes des deux comtés le 25 août 1225. La princesse disait qu'elle ne gardait plus aucun ressentiment en son âme, qu'elle oubliait tout ; et, en échange de cette preuve d'amour, elle ne demandait à ses peuples que de prier le Seigneur Dieu pour elle ^ .

Telle fut la péripétie de ce dramatique et singulier événement. Le retentissement qu'il produisit en son temps s'est perpétué d'âge en âge jusqu'à nous ; mais souvent bien modifié, quelquefois même dénaturé étrangement par les traditions dont il a dû traverser la longue filière.

Tandis que Jeanne de Constantinople luttait seule en Flandre contre d'étranges vicissitudes, Fernand de Portugal voyait tristement s'écouler sa vie entre les murs du Louvre. Le vainqueur de Bouvines était mort le 14 juillet 1223. Jeanne crut l'occasion favorable pour renouveler ses tentatives auprès du successeur de ce prince ; mais Louis VIII avait hérité de l'opiniâtreté de son père. Il ne voulut d'abord rien entendre^; seulement le comte fut moins durement traité qu'auparavant, et on lui permit même de recevoir la visite quotidienne de quatre frères mineurs choisis par le roi dans les couvents de Paris pour lui porter deux à deux, et à tour de rôle, quelques consolations^. Jeanne mit en œuvre tous les ressorts possibles pour ébranler le monarque. Elle lui fit écrire par le pape, par un grand nombre de cardinaux et d'autres personnages influents. Chacun employait

(1) Chron. de Fl. fo 65 vo.

(2) Archives delà ville de Lille, carton 1, pièce ). — Original parchemin dont le scel esl rompu.

(3) Chron. de Fl. msc. delaBibl. Inip. no. 8380 fol. 58.

(4) Jacques de Guise, xiv, 290.

les termes les plus pressants. Honorius alla jusqu'à menacer de lancer l'interdit sur la Flandre et le Hainaut, d'excommunier le comte et la comtesse, si Fernand, mis en liberté, tentait de se rebeller encore.

Après dq nombreuses négociations Louis VIII consentit enfin à traiter de la délivrance de son prisonnier. Voici les principales clauses de ce traité, conclu à Melun la 10 avril 1225 ^

Le roi s'oblige à faire sortir Fernand de prison, le jour de Noël 1226, à condition que celui-ci lui payera 25,000 livres parisis avant sa sortie. En outre il devra, ainsi que la comtesse sa femme, remettre entre les mains du roi les villes de Lille, Douai, l'Ecluse et leurs appartenances, pour garantie d'un second payement de la même somme. Le roi rendra ces villes quand le comte et la comtesse lui auront soldé en totalité les 50,000 livres ; mais il gardera la forteresse de Douai pendant dix ans, et une garnison française y sera entretenue aux frais de la Flandre, à raison de 20 sols parisis par jour. — En vertu de la lettre du pape, le comte et la comtesse, s'ils n'exécutent pas les clauses du traité, seront excommuniés par l'évêque de Reims et l'èvêque de Senlis, quarante jours après sommation, etjles terres de Flandre et de Hainaut seront mises en interdit. Le comte et la comtesse feront jurer sûreté et féauté au roi par les barons, les communes et les villes des deux comtés. — Ils ne pourront faire la guerre au roi ou à ses enfants. — Si quelque chevalier refuse de jurer sûreté au roi, ils le chasseront de sa terre; si c'est une ville, ils s'empareront de ses biens. — Enfin le comte et la comtesse n'auront pas le droit d'élever de nouvelles forteresses en Flandre en deçà de l'Escaut, sans l'agrément du roi.

Lorsqu'on lut aux barons et aux villes les conditions du traité de Melun , pour la plupart si pénibles et si outrageantes pour la nationalité flamande, ils les repoussèrent avec dédain, et, comme en 1214, ils s'opposèrent formellement à toute espèce de conventions de cette nature.

(5) Galland, Mémoires pour l'histoire de Navarre et de FlOrndri, Preuves, 145 et 146.

JEANNE DE CONSTANTINOPLE ET FERNAND DE PORTUGAL

Les Flamands, il faut le dire, n'éprouvaient pas de sympathie pour le prince portugais, car ils se rappelaient que son avènement au comté avait été la source d'une multitude de malheurs. S'ils se montraient disposés à faire quelque sacrifice, ce n'était que dans le but de complaire à leur souveraine naturelle : mais l'intérêt du pays doit passer avant toute considération personnelle; et la comtesse Jeanne ne nous parait pas, dans ces deux circonstances, l'avoir assez compris en souscrivant le traité de Melun.

Ainsi donc, encore une fois, la comtesse de Flandre allait voir l'occasion lui échapper. Fort heureusement pour Fernand et pour elle, le roi vint à mourir sur ces entrefaites. La reine Blanche, mère et tutrice de Louis IX, consentit, au mois dejanvier 1226, à modifier le traité. On se contentait de 25,000 livres, avec quelques garanties, et il n'était plus question de garnison française entretenue au cœur même du pays et aux frais des Flamands. Les barons et les villes souscrivirent alors à ce traité, qui ne put toutefois recevoir son exécution qu'après que le jeune roi eut été sacré'.

Fernand sortit donc de prison le 6 janvier 1226, après une captivité de douze ans cinq mois et quelques jours. Le malheureux prince avait bien expié les étourderies de sa jeunesse. Eprouvé par cette grande infortune , l'âme de Fernand sembla s'être retrempée. Son esprit avait acquis de la gravité dans cette solitude, où le comte de Flandre n'obtenait de son vainqueur sans pitié que les consolations austères de ces franciscains dont nous avons parlé plus haut.

Pendant le peu d'années qu'il eut encore à vivre, Fernand se conduisit dans le gouvernement de ses états avec sagesse et prudence. Jamais il ne se départit du serment de fidélité qu'il avait juré au roi, et se montra toujours reconnaissant envers lui et sa mère, la reine Blanche, laquelle avait si puissamment contribué à hâter le moment (le sa délivrance. D'ailleurs, durant sa captivité, il s'était toujours montré plein de

(1) Ph. Mouskes, v. 27495.

résignation ; différent en cela de Renaud de Boulogne, dont l'esprit d'intrigue et les fureurs amenèrent un aflfreux événement.

Il paraît que , du vivant de Philippe- Auguste, Louis, fils du roi et cousin du comte de Boulogne par sa mère Isabelle, avait vivement intercédé pour obtenir la délivrance du prisonnier et y avait réussi. Il vint un jour au château de Compiègne, où le comte'de Boulogne avait été transféré nouvellement, annoncer à ce prince les bonnes dispositions du monarque à son égard. Cette nouvelle J9ta Renaud dans un transport de joie qui lui fit perdre la tête à tel point que, se jetant aux genoux de Louis : <• Beau cousin, lui dit-il, le service que vous m'avez rendu sera richement récompensé, car avant un mois je vous ferai roi de France^. » Efïrayé d'une telle parole, et s'imaginant que le comte de Boulogne en voulait à la vie de son père, le prince Louis monta incontinent à cheval avec une petite escorte de chevaliers et courut jusqu'à Montbason, où était le roi, auquel il raconta le propos de Renaud. Le châtelain de Compiègne reçut aussitôt l'ordre de jeter le prisonnier dans un cachot et de le charger de fers, sans permettre à personne de l'approcher. Il entra dans la chambre du comte pour mettre cet ordre à exécution. Renaud, joyeux à sa vue, croyait que le moment de sa délivrance était venu. « Eh bien ! beau châtelain, quelle bonne nouvelle? " s'écriat-il. Alors celui-ci lui montra les lettres du roi. Renaud pâlit en les lisant. Saisi d'un mouvement de rage frénétique, il prit à bras-le-corps un de ses chambellans qui était là près de lui et le serra si fortement contre sa poitrine que l'un et l'autre tombèrent morts à terre avant qu'on eût eu le temps de les séparer^.

Comme on l'a vu le roi Louis VIII avait suivi de près son père au tombeau. Il laissait de sa femme, Blanche de Castille, un fils âgé de dix ans, lequel devait monter sur le trône sous le nom de Louis IX, et y acquérir par ses vertus une renommée que riiistoire et la postérité ont hautement con-

(2) Chron. de FI. msc. delà Bibi. hnp. n" S3S0, fol. 65 \^ 2e l'ol. (3) Ibld.

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