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CHAPITRE XIX

Cette antique résidence des comtes de Flandre était entourée d'un large fossé et protégée par d'épaisses murailles et de hautes tours. Il n'était pas aisé de l'enlever d'assaut. Le. jeune sire de Juliers la fit étroitement bloquer par une partie de son monde, et, vers la fin de mai, s'avança sur les territoires de Slipe, de Furnes, de Bergues, de Bourbourg, dont les habitants se soulevèrent à son approche contre la domination française, et se soumirent de grand cœur à son obéissance. Winendale se rendit après trois semaines de siège. Les Français eurent la permission de se retirer avec leurs bagages, et les Flamands vinrent rejoindre Guillaume devant Bergues. Le prince se trouvait alors maître de forces considérables. Il somma Bergues de se rendre. La ville était gardée par un gouverneur français nommé Payelle, que le comte d'Artois y avait installé avec une nombreuse infanterie et sept cents cavaliers. De solides fortifications protégeaient aussi la place. Il eût sans doute fallu beaucoup de temps pour s'en emparer ; mais les geias de la ville étaient en trèsmauvaises dispositions contre les Français et auraient ouvert les portes bien volontiers. Payelle, dans cette situation, ne crut pouvoir tenir et s'enfuit à Saint-Omer avec ses compatriotesetlesLéliaerts. Guillaume, maître de Bergues, le fut bientôt de Cassel ; néanmoins le château de cette ville, situé, comme on sait, au sommet d'un mont, résista aux efforts des Flamands. Jean d'Haverskerke et son fils Gilles, appartenant à la faction du lis, y commandaient et se défendirent de telle sorte que l'on fut obligé de renoncer à le prendre. Durant les opérations de Guillaume de Juliers dans la Flandre maritime et le P"" juin. Gui de Namur vint à Bruges avec des troupes allemandes qu'il avait prises à sa solde pour seconder le mouvement.

Après son père et ses frères retenus captifs en France, Gui se trouvait le chef de la dynastie flamande ; il portait le même nom que le mallieureux prisonnier de Compiegne, son caractère noble et valeureux était connu de tous; sa présence fut l'objet de grands transports de joie et ranima le courage des Flamands, qui voyaient en lui,

plus encore peut-être que dans Guillaume de Juliers, le légitime représentant et le vrai défenseur des intérêts de la patrie'. De toutes parts, on prit volontairement les armes, et l'on accourut se ranger sous son drapeau. Le territoire de Courtrai et celui d'Audenarde rentrèrent dans le devoir. La citadelle de Courtrai avait pour commandant Jean de Lens, auquel Châtillon venait de laisser des vivres, des munitions de guerre et une garnison considérable. Gui de Namur assiégea vivement ce château.

Les Français perdaient du terrain de plus en plus. Les gens du lis, leurs auxiliaires, étaient dans les campagnes partout tués ou dispersés. Ils dominaient cependant encore à Ypres et à Gand, quoique dans ces deux villes les vœux du peuple et des corps de métiers fussent pour le comte ^. Ypres ne tarda pas à faire sa soumission, et équipa même une troupe de cinq cents hommes de pied, tous vêtus de rouge et une centaine d'arbalétriers qu'elle envoya au siège de Courtrai.

Gand fut maintenu sous l'autorité du roi de France par l'influence des Léliaerts. Châtillon avait d'ailleurs eu soin de traiter cette ville avec une insigne déférence, lui accordant toutes les faveurs, libertés et privilèges qu'elle réclamait'. Naguère il l'avait empêchée de s'unir à celle de Bruges ; maintenant que le corps entier lui échappait, il voulait à tout pripc tenir la tête.

Mais déjà le gouverneur, par la faute de qui la conquête était gravement compromise, ne se sentait plus en état de soutenir la lutte à. lui tout seul. Il laissa la défense de la ville et du château de Lille à Pierre Flotte, lequel avait juré de ne pas remettre les pieds en France avant d'avoir vengé sa honte sur les Flamands ; puis il s'en alla trouver Philippe-le-Bel à Paris. Là il se répandit en plaintes amères sur la rébellion des Flamands, et s'efforça de faire passer son ressentiment et sa haine dans l'esprit du roi. Il retraça tous les affronts qu'il avait reçus, raconta l'arrivée des princes, parla de leur puissance, et surtout exagéra très-verbeusement l'outrage que la majesté royale avait

(1) .1/0)1. Gand. 3S8, (2) Ibid. 38U. (3) Ibid.

GUI DE DAMPIERRE

essuyé par la révolte et les massacres de Bruges'.

La reine, nièce de Châtillon, partageant l'animosité de celui-ci contre les Flamands, contribuait toujours à exciter la colère du roi. Philippe assembla son conseil, et il fut décidé qu'une armée formidable envahirait de nouveau la Flandre insurgée. Lé commandement en fut donné au comte Robert d'Artois, qui sur-le-champ fit appel à toute la noblesse de France, et à celle des pays que Philippe-le-Bel avait détachés de l'alliance flamande. » Ainsi, la Flandre, dit un de ses plus illustres enfants^, allait encore se trouver comme un agneau parmi les loups. » En effet, seule contre toute la puissance française, seule contre des provinces rivales qui tournaient leurs armes sur son seih déchiré déjà par tant de plaies, seule enfin contre le monde entier qui semblait avoir conjuré sa perte, il ne lui restait plus qu'à vaincre ou à mourir.

Les dispositions du comte d'Artois allèrent vite. C'était un grand homme de guerre; la fortune avait jusque-là toujours secondé sa valeur, et nul, comme on sait, n'était plus animé contre les Flamands. Vers la fin de juin il se trouvait à Arras à la tête d'une armée où l'on comptait dix mille cavaliers d'élite, et environ cinquante mille arbalétriers et gens de pied. 11 s'avança bientôt vers Lille pour ravitailler la garnison française de-cette ville, et de là marcha sur Courtrai , dont la citadelle était encore assiégée par Gui de Namur. En ce moment une famine affreuse exerçait ses ravages à Gand , comme pour punir cette ville d'avoir trahi la cause nationale en continuant à subir le joug des Français. On n'y vivait que de pain d'avoine, et il n'y en avait pas même pour chacun. Nulle denrée n'arrivait plus des campagnes environnantes ; car les habitants les avaient désertées afin de rejoindre le fils du comte au camp de Courtrai. Lorsque Guillaume de Juliers apprit l'invasion française, il s'empressa de quitter le siège du château de Cassel et

{1) Monachus Gandavensis, 389.

(2) L'historien Jacques Meyer, Annales rcrum Fland. ad ann. 1303.

d'accourir lui-même rejoindre son oncle, traînant à sa suite une multitude immense de Flamands occidentaux.

L'entrée du comte d'Artois dans la Flandre tudesque fut signalée par mille horreurs. Pas un château, pas une église, pas une chaumière ne resta debout : le feu dévorait tout sur son passage. Les femmes, les enfants, les vieillards servaient de jouets à la cruauté des Français, qui marchaient précédés de balais enflammés, indices de leurs projets destructeurs. « Percez de vos lances les sangliers, et éventrez les truies, » avait dit la reine en faisant allusion aux Flamands et surtout aux Flamandes, dont le souvenir blessait si âprement son orgueil féminin. On ne se montrait que trop fidèle à cet ordre : la fureur insensée des Français allait jusqu'à s'attaquer aux, saints et saintes du pays dont les statues étaient décapitées à coups d'épées^! Le l®"" juillet, le comte Robert d'Artois était à deux lieues de Courtrai, et le lundi 8, dans l'après-midi, ses avant-gardes parurent en vue de la même ville. Pendant la semaine précédente, Robert avait organisé sa nombreuse armée et fait ses dispositions pour venir asseoir son camp aux environs de la ville, où il savait que devait s'être opéré le rendez-vous général des Flamands. Et, en effet, c'était là que les défenseurs du pays attendaient l'armée française.

A l'approche de l'ennemi, tous ceux qui, dans la Flandre, conservaient encore à leur prince et à leur patrie un cœur fidèle et dévoué, avaient pris les armes et étaient accourus se ranger sous le gonfanon de Gui de Namur. Guillaume de Juliors venait d'arriver avec ses troupes. Pierre Konynck et Jean Breydel, ces premiers et intrépides instigateurs de la résistance, ne s'étaient point fait attendre. Ils avaient amené toutes les corporations de Bruges, parfaitement équipées, pleines d'ardeur, brûlant à l'envi de déployer leurs riches bannières dans la bataille. Chaque ville, chaque canton, s'était hâté d'envoyer son contingent. L'on y voyait entre autres les gens de Furnes, du Furnes- Ambacht et de tout le littoral ; ceux d'Ypres,

(3) M ,1. Gand. 300.

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