CHAPITRE XIX
que les gens du lis, qu'il ne regardait plus comme les enfants de la patrie, avaient, de même qu'à Gand, séduit le peuple d'Ardembourg, abattu la bannière de Juliers et en sa place dressé les fleurs de lis. La ville était très-fortiflée : il l'attaque vigoureusement, s'en rend maître et tue les principaux d'entre les Léliaerts : après quoi il renverse les armes de France et redresse celles de Juliers ; car le jeune Guillaume avait planté son propre écusson sur les murs d'Ardembourg comme pour les mieux sauvegarder.
Le dévoûment de Pierre Konynck n'empêcha pas le peuple, presque toujours injuste quand il est malheureux, de lui montrer la plus déplorable ingratitude. A son retour à Bruges, les citoyens lui fermèrent les portes de la ville et l'auraient peut-être sacrifié s'ils l'eussent tenu entre leurs mains ; ils lui reprochaient leur situation désespérée, lui en voulaient d'avoir laissé partir Guillaume de Juliers, enfin et surtout ne pouvaient lui pardonner de n'avoir point réussi auprès des Gantois, sur l'alliance desquels ils avaient trop comptée Pierre courba le front devant l'orage populaire, et pour le moment s'éloigna de sa ville natale, où, peu de temps auparavant, il était si puissant et si considéré.
Cependant Jacques de Châtillon marcha bientôt sur Bruges à la tête des troupes nombreuses qu'il avait rassemblées. Quand on connut son approche, la plus grande consternation se répandit dans la ville^. On était sans chefs, désorganisés : les Léliaerts se remuaient et intriguaient. Aucun espoir de résistance sérieuse ne restait plus au peuple. On convint alors d'envoyer au-devant du gouverneur des députés chargés de traiter de la paix. Les Brugeois consentaient à se soumettre à la sentence du conseil royal, mais il était stipulé qu'au préalable tous ceux qui craindraient d'être recherchés pourraient volontairement s'exiler de la ville.
Après quelques jours de délibération, ces conditions furent agréées ; le chancelier Pierre Flotte promit même que les Français entreraient en amis, sans armes, et au nombre de trois cents cavaliers seulement. En conséquence, l'on publia dans Bruges, le
(1) Mon. Gand. 3S5.
(2, Ibid.
mercredi 23 mai, que tous ceux qui craignaient le résultat de l'enquête sur ie? troubles eussent à quitter la ville le lendemain avant la neuvième heure du jour. Plus de cinq mille citoyens se hâtèrent de partir et se dirigèrent sur Dam , Oudenbourg et Oostbourg, le port de Zwin et les rivages voisins, où ils s'établirent après en avoir chassé les Français. Le gouverneur avait envoyé à Dam ses cuisiniers et des approvisionnements considérables en vivres et en vins,, destinés à la subsistance des gens de guerre. Les réfugiés qui avaient faim s'en emparèrent en tuant ceux qui s'y opposaient; le boucher Breydel était avec eux ; Konynck ne tarda pas à venir les joindre.
Ce ne fut point pacifiquement que, le jeudi 24 mai au soir, le gouverneur et Pierre Flotte, qui avaient laissé l'évêque d'Auxerre à Courtrai, firent leur entrée à Bruges. Au mépris des conventions, ils étaient accompagnés de dix-sept cents cavaliers bien armés et équipés, d'arbalétriers nombreux et d'un fort détachement de piétons. On assure qu'à la suite venaient aussi des chariots avec des tonneaux pleins de cordes pour pendre les rebelles^.
An milieu de cette troupe formidable;, Châtillon, incapable de dissimuler sa colère, chevauchait, portant autour de lui des regards farouches et menaçants. Des expressions sanguinaires s'échappaient de ses lèvres, et la foule inquiète s'attendait à de prochains malheurs*. Danslanuit, des gens coururent trouver les émigrés qui n'étaient qu'à quelques lieues de Bruges. " Seigneurs et amis, leur dirent-ils, si vous voulez sauver vos femmes, vos enfants, vos foyers, il n'y a pas de temps à perdre. Les Français sont dans nos murs prêts à tout massacrer, revenez au plus vite ^ I » Sur-le-champ, tous se préparent et prennent la route de Bruges, résolus à vaincre ou à mourir. Konynck et Breydel sont à leur tête.
Châtillon, descendu à sonhôtel, soupaavec le chancelier et les principaux barons qu'il avait amenés; après quoi il établit des pos-
[^] Meyer, ad anii. 1302.
(4) Monachus Gandavensls. 386.
GUI DE DAMPIERRR.
tes nux carrefours, à toutes les issues, puis il alla se coucher, se réservant de mettre le lendemain ses projets de vengeance à exé cution. Les hommes de garde, fatigués d'une longue course, étaient partout à moitié endormis ; la ville semblait plongée dans un profond repos. Mais au milieu du silence (le la nuit, les gens du peuple et des métiers s'armaient à petit bruit, se comptaient, prenaient leurs mesures. Quelques-uns, glissé.s dans les décombres des fortifications, épiaient vers les champs le signal des exilés. Au soleil levant, on les aperçut qui venaient'. Aussitôt, à l'intérieur, la multitude descend par les rues, et pour empêcher la fuite de l'ennemi, occupe et barricade les portes de Bouverye, de Sainte-Catherine et des Maréchaux, après en avoir égorgé les postes. Au même instant Breydel, le fer en main, pénètre par la porte de Spej et pousse une clameur terrible : « Citoyens de Bruges, s'écrie-t-il, voici l'heure de déployer le courage de nos aïeux, et notre cité sera libre aujourd'hui 2 ! » Une population furieuse l'entoure et l'escorte; avec elle il avance jusqu'à l'église Saint-Paul et le pont Saint-Jean, tandis que les autres exilés se jettent dans la ville, les uns par les portes qu'on leur ouvrait, les autres par les brèches faites aux murailles à l'endroit oià les fossés se trouvaient comblés. Ils étaient plus de sept mille ; car les paysans des environs avaient renforcé leur troupe. Suivi de tout ce monde, le brave Konynck, près de la porte Sainte-Croix, fait trois fois retentir les airs du cri de guerre des Flamands : Flandre au lion ! {Vlaenderen den Leeuw!) Et il gagne Saint-Donat, la place et l'église du Sauveur. Le mot d'ordre des conjurés était dans la langue du pays Sehild ende Vriendt (bouclier et ami), dont la prononciation est fort difficile. Les Français auraient en vain cherché à en imiter le son^. La terreur, le trouble, le carnage se répandent alors à travers la ville. Le peuple exaspéré ne fait aucun quartier; le sang coule à flots, les cadavres s'amoncellent dans les rues ; ceux que le bruit éveille et qui fuient épouvantés
(1) Monaehus Gaiida.ven.ns, 3S0
(Zj Meyer, ad,, ann. 1302. (3) Mon. Gand. 387.
tombent comme ceux qui cherchent à se défendre. La mort furète dans les maisons; les hôtes livrent leurs hôtes étrangers à cette horrible boucherie. Commencée dès l'aurore, elle ne finit qu'au soir, quand on ne trouva plus personne à tuer. Quinze cents chevaliers et deux mille soudoyers périrent en cejour funeste. Le reste échappa comme par miracle, entre autres Chàtillon et Pierre Flotte, qu'un noble Léliaert tint cachés dans son logis.
Le gouverneur avait couru au plus fort du carnage un grand danger; son cheval était tombé mort sous lui ; et lui-même, en ce moment, eiit été infailliblement égorgé, si un écuyer ne l'eût remis sur un destrier neuf^. A dix heures du soir, revêtu de la soutane de son chapelain, le gouverneur, suivi du chancelier et d'un seul valet, sortit et gagna la porte des Maréchaux. Elle était gardée par les Flamands; les trois hommes s'acheminèrent vers le fossé de la ville, fort profond et rempli d'eau. Chàtillon et Flotte le traversèrent heureusement, mais le serviteur qui ne savait pas nager s'y noya. Tremblants, éperdus, mouillés jusqu'aux os, les fugitifs marchèrent toute la nuit et arrivèrent le lendemain à Courtrai, oîi ils rejoignirent Robert, comte de Boulogne, Jean de Lens et Jean Vremyn, que le hasard avait également dérobés à la fureur des Flamands.
Les événements prirent dès lors en Flandre une tournure beaucoup plus favorable à la cause nationale. Les Français et les gens du lis avaient été frappés de terreur en appi^enant le massacre de Bruges. Les enfants du comte et leurs amis profitèrent de cette panique pour relever de tous côtés la bannière^ du pays et prendre l'ofFensive. Guillaume de Juliers accourut d'abord à Bruges, où il était fort aimé dos bourgeois et du peuple. Il fut accueilli avec enthousiasme, et chacun se cotisa pour les frais de la guerre. Comme tous les Léliaerts avaient disparu du territoire de Bruges en même temps que les Français, Guillaume en fut le maître absolu, et y leva des troupes pour assiéger le château de Winendale. .
(i) Ihid.