‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 158 sur 236 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

quand ils auront faim ils lâcheront pied ; vous alors avec la chevalerie tomberez sur eux et pas un n'échappera. Ce serait grande folie que de faire embourber la fleur de la noblesse à travers les fossés et marécages, et l'exposer à trébucher en arrivant sur ce ramassis de vilains. » Le connétable goûta fort cet avis, il en parla au comte d'Artois ; mais celui-ci se fâcha de ce qu'on prétendait empêcher les chevaliers, en selle et tout armés, de se mouvoir, et n'en voulut plus entendre un mot. Raoul de Nesle et les seigneurs étrangers se retirèrent déplorant l'obstination du comte.

A sept heures du matin , les Français n'étaient plus qu'à deux traits de flèche devant les archers flamands postés le long du Neerlander. Robert d'Artois fit sonner la charge, un détachement de chevaliers se précipita vers le fossé; il était plus large qu'on ne le pensait et en outre des plus fangeux. Les chevaux ne purent le franchir et restèrent engagés dans la boue jusqu'aux arçons S les archers alors fondirent à coups de flèches sur les cavaliers ; pas un n'échappa. « Sire, cria le connétable au comte, il y a des hommes et des bêtes morts dans le fossé, il n'est pas un cheval de bataille qui veuille maintenant le passer et qui ne recule effrayé ; pour l'amour de Dieu, chang^ votre plan de combat : simulons une retraite ; les Flamands nous suivront au delà de ces ruisseaux, et alors nous en aurons beau jeu^. « — « Par le diable, reprit le comte d'Artois pâlissant de colère, voilà un conseil de lombard ! avez-vous peur de ces loups, ou plutôt n'auriez-vous pas de leur poil? » Il faisait allusion au mariage de la fille du connétable avec Guillaume de Termonde, second fils du comte de Flandre. Cette brutale suspicion fut très-sensible au vieux Raoul de Nesle. « Cher sire, répondit-il, si vous voulez seulement me suivre au milieu des ennemis, je vous mènerai si avant que vous n'en reviendrez plus ! »

La cavalerie s'ébranla et le passage s'effectua enfin sur divers points, mais avec de grandes pertes. Il fallut la rallier et la

(1) G. Guiart. Hoyaux ivjna'jes, éd. Buchon, v. 6029.

(2) ma. 0. 0048.

remettre en ordre. Pendant co te«nps-là, les arbalétriers avaient trouvé moyen de traverser le premier ruisseau : ils vinrent en ordre très-serré, sous le commandement du sire de Barlas, couvrir la cavalerie dans la plaine ; et comme les archers flamands se repliaient sur leur corps de bataille, derrière le ruisseau de Groningue, ils leur décochèrent une telle quantité de carreaux que le ciel en était obscurci^. Les archers ripostaient tout en continuant leur retraite ; leurs flèches venant à diminuer, ils hâtèrent le mouvement. Aussitôt les Français, jetant leurs arbalètes et se couvrant de leurs boucliers, se disposent à les poursuivre avec impétuosité, l'épée dans les reins, quelquesuns même s'étaient déjà élancés au-delà du ruisseau de Groningue. Les barons trépignaient de voir que la bataille allait s'engager sans eux : « Seigneur, dit le sire de Valepayelle au comte d'Artois, ces vilains feront tant qu'ils remporteront l'honneur de la journée ; pour ne point nous battre, il vaudrait tout autant nous en aller*. » — « Vous avez par Dieu raison, beau sire ; — allons ! Mont-joie et Saint-Denis ! en avant ^ ! »

Deux corps d'armée s'élancent; le troisième, commandé par le comte de Saint-Pol, devait former la réserve. Les chevaliers, dédaignant de se détourner, se meuvent à travers la masse de leurs propres gens de pied, l'entr'ouvrent, écrasent des hommes par centaines, et, après avoir mis un effroyable désordre dans les rangs, arrivent devant le ruisseau de Groningue et les Flamands^.

Alors commence une scène terrible ; c'est à qui traversera le fossé : les premiers qui avancent trébuchent pêle-mêle avec leurs montures, d'autres suivent et ont le même sort. Le fossé se comble d'hommes et de chevaux criant et se débattant'' ; ce spectacle n'arrête pas le gros de l'armée ; c'est un pont tout formé : l'on passe dessus.

Les Flamands n'avaient pas bougé : les rangs serrés, et le fer des lances en avant, ils reçoivent le choc intrépidement ; leur ligne est percée en quelques endroits, mais

(3) rfiîrf. f. 6104. (4) /6<d. u. 6133. (5) /6Jd. t;. 6139. (6) Ihid. V. 6142. (7) loid. v. 6189.

CUI DE DAMPIERRE

une multitude d'homm(?s et de chevaux avaient succombé. A l'iuslant où se donnait cette charge, une mouette de mer au plumage noir vint voltiger au-dessus des Français. « Amis, la victoire est à nous! s'écria Gui de Namur transporté de joie et montrant la mouette, je ne voudrais pas pour mille livres de gros que cet oiseau funèbre eût plané sur nos têtes. » Cet incident fit une grande impression sur l'esprit superstitieux des Flamands et les remplit d'une nouvello ardeur.

La mêlée devint bientôt générale. A. l'impétuosité désordonnée de la chevalerie française, les Flamands opposaient un sang-froid mortel ; tous leurs coups portaient et souvent avec tant de force sur les armures de fer des ennemis que lances et massues se fendaient jusqu'aux poignées. La terre était jonchée de morts et de blessés ; l'air, obscurci par le brouillard et des nuages de poussière, retentissait du bruit des armes et d'affreux gémissements'.

Les princes et les barons flamands, à pied, en tête de leurs gens, donnaient partout l'exemple du plus brillant courage. Après le passage du fossé. Gui de Namur se vit attaquer avec une fureur sans égale : accablés par le nombre, son corps de bataille et une partie de son aile gauche furent peu à peu refoulés jusque vers l'abbaye de Groningue dans l'angle formé par la jonction du ruisseau et de la Lys. Plusieurs de ses hommes se sauvèrent même effrayés le long de la rivière, où quelques-uns se noyèrent en voulant s'échapper ; d'autres s'enfuirent vers la ville, mais les Yprois, postés devant la citadelle, les ramenèrent à coups de traits qui en tuèrent bon nombre. Le comte implora, dit-on, en ce moment critique, l'assistance de Notre-Dame de Groningue, tout en ralliant les siens de la voix et du geste. La troupe qui l'entourait s'éclaircissait de plus en plus.

Cependant l'étendard flamand flottait encore : le brave qui le portait, Soyer Loncke, quoique abattu plusieurs fois, s'était toujours relevé, agitant le lion de Flandre au-dessus de la tête de son noble seigneur. Bauduin

(1) Monachus Gandavensis, 391.

de Papenrode, vicomte d'Alost, armé d'une énorme massue, se battait au plus fort de la mêlée, côte à côte avec son ami le sire de Renesse ; tous les deux aperçurent la détresse du comte, s'élancèrent à son secours, suivis d'une poignée de Flamands, et rétablirent le combat, qui devint alors aussi terrible en ce lieu qu'il l'était un peu plus loin, où Guillaume de Juliers faillit, également être écrasé par le choc effrayant de l'ennemi. Godefroi de Brabant s'était enfoncé dans les premiers rangs de l'armée flamande avec une telle rage que Guillaume et son porte-bannière avaient été jetés rudement à terre ; ils se relevèrent aussitôt, et Guillaume reprit si vivement l'offensive que Godefroi et son cheval tombèrent percés de mille coups. Un javelot pesant, lancé à toute volée contre Guillaume de Juliers, rebondit sur son haubert, et ne l'ébranla point. Ceux du Franc de Bruges semblaient faiblir ; Guillaume et le sire de Renesse, revenus près de là, les ramenèrent à la charge et au cri de : Flandre au lion ! En peu d'instants l'action redevint acharnée sur ce point.

Le connétable Raoul de Nesle et son frère s'y portèrent et furent bientôt couverts de sang et de blessures. Jean Borluut et quelques Flamands, qui connaissaient et estimaient le connétable , lui crièrent de se rendre ; mais le féal et valeureux guerrier se rappela à cette heure suprême la parole du comte d'Artois. Il ne voulut point survivra et périt avec son frère.

Guillaume de Juliers combattait avec une animation si frénétique que le sang lui jaillissait des narines. Un de ses écuyerâ, Jean le Flamand, s'en aperçoit, lui délace sa cotte d'armes pour lui donner le temps de reprendre haleine, et se précipite au milieu des Français en criant : « Voici encore Guillaume de Juliers^!... » Le porte-bannière de ce prince, terrassé cinq fois, se releva cinq fois, tenant et agitant son étendard, qu'il ne lâcha point. Jamais on ne vit pareil carnage : les cadavres s'amoncelaient sous les coups des Flamands. Les plus grands seigneurs de France, entourés et abattus par les godendags, expiraient de cruelle façon.

(2) Louis de Velthem, p. 51.

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