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CHAPITRE XIX

Le gouverneur de Flandre, Jacques de Châtillon, périt en ces lieux égorgé par un de ces vilains qu'il se plaisait tant jadis à tyranniser ; son ami, le chancelier Pierre Flotte, cria en vain merci, il devait subir un sort pareil.

A neuf heures le massacre continuait. Les rangs de la chevalerie rompus et dispersés s'éclaircissaient de plus en plus ; les arbalétriers, les archers étaient à la débandade, et partout les Flamands résistaient unis, serrés, implacables : la victoire se déclarait pour eux.

Le comte d'Artois, transporté de rage et de désespoir, ne put rester simple spectateur de ce désastre. Jusque-là il s'était tenu de l'autre côté du ruisseau avec un groupe de chevaliers d'élite, croyant qu'il ne fallait pas tant de nobles gens pour écraser ce qu'il appelait une bande de loups. Il donne de l'éperon à, son cheval, et, suivi de tout son monde, s'élance à l'autre bord du fossé et pénètre au milieu du théâtre funèbre où il devait jouer un sanglant et dernier rôle. Parvenu par bonds impétueux au-dessus des morts et des mourants jusqu'à l'étendard de Flandre, le comte l'avait saisi et le secouait violemment pour s'en emparer tandis que les haches et les massues retombaient sur lui à coups redoublés. Il en arrache un lambeau, mais la secousse lui fait perdre un étrier : il reste en selle néanmoins et continue à se battre ; son cheval est blessé, luimême est inondé de sueur et de sang'.

Il y avait parmi les Flamands un homme qu'on voyait depuis le commencement de l'action déployer au-dessus de tous ses compatriotes le plus indomptable courage, la plus féroce énergie : c'était un frère-lai de l'abbaye de Ter Doest, aux environs de Bruges ; il s'appelait Guillaume van Saeftingen. Lorsque Jean de Renesse, seigne.ur de son village, partit pour combattre les Français, Guillaume travaillait dans la campagne à la récolte de ses foins ; on vint lui dire que l'ennemi s'avançait vers Courtrai et qu'il n'y avait plus de temps à perdre : aussitôt il dételle les deux juments de son chariot, en vend une pour qcchiue argent,

(1) GuiU. Guiart, y. 0199.

une épée et un godenJag, monte sur l'autre et court vers le champ de bataille en compagnie d'un carme de ses amis, qu'un brûlant patriotisme avait également entraîné. Guillaume n'eut pas plutôt aperçu l'écussop du comte d'Artois que d'un bras vigoureux il écarte la presse des hommes d'armes, arrive devant le prince et lui assène un coup de massue dans la poitrine ; un second coup sur la tête du cheval fait tomber l'animal, qui roule à terre avec son noble maître. Robert d'Artois, les bras étendus et d'une voix défaillante, demande s'il ne se trouve pas là un chevalier auquel il put rendre son épée. On lui répond brutalement qu'on n'entend pas le français, et qu'il est défendu de faire des prisonniers. On l'entoure, on k presse, on le frappe et il expiré. Un boucher de Bruges, qui déjà venait de lui trancher le bras d'un seul coup de hache, lui tira la langue, la lui coupa, et après la bataille fil hommage à Jean Van der Marckt de cet horrible trophée.

La mort du comte d'Artois et la prise de son étendard par le chevalier Hugues Butterraann, d'Arckel, enleva tout courage aux Français. Ce fut alors une véritable boucherie. Les Flamands se jetèrent avec une furie nouvelle sur ce qui restait de chevaliers au milieu d'eux ; hommes et chevaux tombaient aux cris mille fois répétés de : Flandre au lion ! et venaient grossir les monceaux de cadavres dont la plaine était couverte.

Cependant la réserve, commandée par Gui de Saint-Pol, n'avait pas encore donné. Ce prince, immobile et terrifié, regardait, les yeux hagards, l'épouvantable drame qui se déroulait sur l'autre rive du fossé et ne bougeait pas. Un de ses hommes d'armes nommé Le Brun s'avança vers lui, et lui montrant le lieu d'extermination : « Lâche que tu es, lui dit-il, venge ton frère ou meurs comme il est mort ! » Gui ne répondit point et s'enfuit entraînant beaucoup de nobles sur ses pas. Le Brun rallia les comtes Robert IV de Boulogne, Jean 1^^ de Dammartin, Robert V de Clermont et Louis son fils, ainsi que les chevaliers français ou hainuyers qui avaient échappé au massacre et repassé le ruisseau de Groningue. Celte troupe s'avança en bel ordre de bataille vers

GUI DE DAMPIERRE

les longues prairies pour tomber sur l'aile gauche des Flamands, tenter un dernier effort et sauver les débris fuyants de l'armée française. Mais ce mouvement avait été prévu; Gui de Namur avec la gauche et Guillaume de Juliers avec la droite de leurs troupes en bon ordre et toutes bannières mu vent, firent une conversion qui enveloppa la valeureuse phalange. Elle fui écrasée comme le reste ; et dans la mêlée les foulons de Bruges ayant trouvé le sire de Bourbourg, un des principaux Léliaerts, lui ouvrirent le corps depuis le ventre jusqu'à la tête.

Grand nombre de nobles brabançons, échappés à cet immense carnage, couraient à pied à travers les Flamands, criant Vlaenderen den Leeuw ! pour sauver leurs tètes. On les reconnut bientôt à leurs armoiries, et le comte Gui les fit massacrer sur l'heure même dans un champ qui s'appela dès-lors et s'appelle encore aujourd'hui les prairies amères {Bitter-meersch) ou les prairies sanglantes [Bloed-meersch) .

Pendant tout le jour on poursuivit les fuyards à travers champs et sur toutes les routes environnantes jusqu'aux portes de Lille et de Tournai. Beaucoup périrent encore. Sur le lieu du combat, la nuit, à la lueur des torches on acheva les blessés, on dépouilla les morts et un immense butin fut le résultat de ces barbares investigations. La citadelle de Courtrai restait au pouvoir des Français : ceux-ci, durant la bataille, avaient cherché à faire diversion, tantôt en essayant des sorties repoussées chaque fois par les gens d'Ypres, tantôt en brûlant les plus grandes et les plus belles maisons de la ville ; bientôt ils se rendirent et eurent la vie sauve, car on était rassasié de sang.

Ainsi fut détruite cette magnifique armée avec laquelle le roi de France s'était flatté d'anéantir la puissance flamande. Sept mille cavaliers parmi lesquels on comptait soixante-trois princes, ducs et comtes, prés de sept cents seigneurs baronnets et onze cents nobles, enfin vingt mille hommes de pied au moins se trouvaient couchés dans la plaine de Courtrai; et, comme le dit un historien flamand, « ce qui naguère faisait la gloire et l'orgueil des Français n'était plus que du fumier, ne formait plus que Ja vilo .

pâture des vers'. » Sept cents éperons d'or ramassés sur le champ de bataille furent appendus comme monuments de la victoire aux voûtes de l'église Notre-Dame de Courtrai.

GUI DE DAMPIERRE. 1302-1304

Réjouissances en Flandre à cause de la bataille de Courtrai. — Reprise des hostilités. — Siège de Lille. — Reddition de Lille et de Douai. — Courses et pillages en Artois. — Capitulation des ciiâteaux de Cassel et de Tenremonde. — Dispositions du roi de France pour recommencer la guerre. — Il marche de nouveau contre la Flandre. — Son départ subit et imprévu. — Cause singulière de cette retraite. — Incidents divers.

— Prise de Lessines par les Flamands. — Guillaume de Juliers provoque Gauthier de Chàtillon, connétable de France. — ■ Tentative malheureuse de Guillaume contre Saint-Omer. — Scandaleuse conduite de ce prince. — • Expédition en Zélande. — Siège de Ziricksèe. — Arrivée en Flandre de Philippe de Chieti. — ■ Réorganisation de l'armée. — Echec des Flamands près de Saint-Omer. — Prise et sac de Térouane. — Nouvelles dévastations en Artois. — Siège de Tournai. — Dévouement de François de Staples. — Trêve entre le roi de France et les Flamands — Délivrance momentanée du comte Gui de Dampierre.

— Il revient en Flandre et se retire au château de Winendale. — Sa dernière devise. — Seconde expédition de Gui de Namur en Zélande. — Avantages remportés par les Flamands. — Reprise du siège de Ziricksèe. — Conquête de la Hollande méridionale. — Expiration de la trêve avec la France.

— Le comte de Flandre retourne en prison. — Philippe-le-Bel s'avance pour la cinquième fois à main armée contre la Flandre. — Escarmouches aux frontières d'Artois. — Le roi s'avance vers Tournai. — - Philippe de Chieti et l'armée flamande se portent dans la même direction. — La flotte française aux ordres de l'amiral Reynier Grimaldi cingle vers la Zélande. — Ardeur intempestive de Gui de Namur. — Il se fait vaincre sur mer par l'amiral, et tombe en son pouvoir.

— Bataille deMons-en-Pevèle. — Mort du comte Gui.

La bataille de Courtrai fut pour les Flamands une éclatante revanche de celle de Bouvines. Autant la joie avait été grande en France lors du retour triomphal de Philippe-Auguste, autant la douleur était maintenant générale en voyant arriver les faibles débris d'une tirmée si nombreuse et si belle à son départ. Jamais tant de nobles personnages n'avaient péri en une seule ba-

(1) IJeyer, adann. mcc:;i.

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