‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 165 sur 236 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

ressaisir les positions qu'on avait perdues l'année précédente par suite de la journée de Courtrai,

L"armée flamande était, comme nous l'avons dit, remplie d'ardeur ; malheureusement elle renfermait dans son sein beaucoup de gens plus avides de piller que de se battre et rebelles à toute discipline ^ Ils se portaient sans cesse en avant ou marchaient à. la débandade, sans qu'on pût les retenir. C'est ainsi qu'un corps entier, sous la conduite de Henri Alaman et Brigand de Bernières, passa la rivière de l'Aa contre la défense de ceux-ci, fondit sur Arques, dont il s'empara, et poursuivit ensuite jusqu'à la Maladrerie les Français, qui se virent forcés de rentrer à Saint-Omer, attendu qu'ils n'étaient pas en nombre. Le maréchal Miles de Noyers et Pierre-le-Courtriseaux, comnaandant les arbalétriers, sortirent aussitôt de la ville avec une bonne troupe et tombèrent sur les pillards, qui alors n'eurent rien de plus pressé que de battre en retraite ; mais on avait coupé dernière eux le pont sur l'Aa, et, quand ils y arrivèrent en déroute, on égorgea tous ceux qui n'avaieni pu traverser la rivière à la nage : plusieurs aussi périrent noyés. On dit que la perte s'éleva bien à six cents hommes. Pierre-le- Couririseaux et son fils, emportés tous les deux par leur fougue, franchissent l'Aa poui' exterminer un reste de fuyards ; mais un corps flamand stationnait près de là : il accourt, le père et le fils sont entourés et tués. Ce fut un grand sujet de désolation pour les Français, qui leur firent de belles funérailles dans l'église du Saint-Sépulcre à Saint-Omer.

Le lendemain de cet engagement téméraire, comme les avant-gardes flamandes allaient escarmoucher jusque sous les murs de la ville, Jacques de Bayonne sortit, les refoula et alla se ranger en bataille le long du fleuve, où il resta jusqu'à midi pour y attendre l'ennemi. Les Flamands ne firent leurs dispositions de combat que le jour suivant, q li était un dimanche. Ils se formèrent en trois grands corps, tandis que les Français organisaient six divisions en

(1) Mo)iai:hus Gandavensis, 492.

dehors de Saint-Omer : la première était sous les ordres de Miles de Noyers ; Bertrand de Marquigneul dirigeait la seconde, Jacques de Bayonne la troisième, Morel de Fiennes la quatrième, le connétable la cinquième, où se trouvaient la plupart des nobles ; le sire de Saint- Venant la sixième, où étaient les Artésiens, les Flamands Léliaerts, et les Italiens mercenaires amenés de Térouane par un certain Chastelluccio, qui devint plus tard général en Lombardie. Les armées furent en présence sur les deux rives opposées de l'Aa depuis le matin jusqu'à midi.

Les Flamands demandaient la bataille à grands cris ; mais le connnétable paraissait, ne pas désirer d'en venir aux mains, quoiqu'il eût avec lui huit mille cavaliers et trente mille hommes de pied. C'était un homme réfléchi, qui avait assisté et payé de sa personne à la journée de Courtrai ; et il ne se souciait pas de compromettre l'existence do l'armée confiée à son commandement. D'un autre côté il redoutait de se voir assiéger dans Saint-Omer, car il ne se fiait guère aux habitants^ ; la ville d'ailleurs n'aurait pu fournir à l'entretien de troupes aussi considérables. Il prit donc le parti de se retirer et de laisser la campagne aux ennemis. Mais lui et les siens devaient beaucoup d'argent aux bourgeois de Saint-Omer et un nombreux attirail de guerre restait dans la ville. Pour le soustraire à ses créanciers, il feignit de vouloir engager sur-le-champ la bataille ; et sous ce prétexte trompeur il fit sortir les armes, les chariots et tout le matériel, qu'il dirigea incontinent sur Arras avec son infanterie^ : lui-même faisant volte-face suivit bientôt avec ses cavaliers à la grande stupéfaction des Flamands, qui, ne songeant pas d'abord à une retraite, mais à une conversion stratégique, ne se mirent pas en peine do poursuivre celte armée qu'ils eussent peutêtre taillée en pièces.

Les sires de Fiennes et de Marquigneul ne voulurent point accompagner le connétable, dont le départ ressemblait tant à une fuite : ils rentrèrent à Saint-Omer pour partager le sort des habitants. Plusieurs chevaliers

I (2j IbUL 403,

(3j Itid.

GUI DE DAMPIERRE

français et autres étaient aussi demeurés dans la ville, où l'on prit sans délai des mesures de résistance. Thibaut de Chepoy, qui devint par la suite amiral et grand-arbalétrier de France, se chargea de défendre la porte de Boulogne avec une partie de la milice bourgeoise ; Morel de Fiennes, celle de Térouane ; Pouce de Vissac, chevalier auvergnat, celle du Bruille ou d'Aire ; Jean d'Haveskerke, un des principaux Léliaerts, celle du Haut-Pont. Des corps-de-gardo avaient été soigneusement crénelés et armés sur les tours de l'enceinte. A l'approche des ennemis, lesfaubourgs furent incendiés. Soit que les Flamands ne possédassent point des moyens d'attaque assez énergiques, ou que les dispositions de défense leur aient paru trop redoutables, soit, comme le dit un de leurs historiens, qu'ilsn'eussent jamais eu de haine contre les Audomarois, leurs voisins et du même sang qu'eux", toujours est-il qu'ils demeurèrent huit jours sous la place sans tenter la moindre agression.

Au bout de ce temps ils dirigèrent toutes leurs forces sur Térouane gardée par deux cents cavaliers et quinze cents hommes de pied, la plupart Italiens, et pendant douze heures livrèrent un rude assaut à cette ville, qui n'avait point encore de murailles en pierre mais seulement une ceinture de remparts de terre et de fossés profonds^. Les assiégés se défendirent à peine. L'investissement n'étant pas complet, ils s'enfuirent par la porte d'Aire et, ayant passé la Lys, rompirent le pont derrière eux tandis que les Flamands, faisant irruption dans la ville, mettaient tout à feu et à sang; ils n'épargnèrent même pas l'église de Notre-Dame, qui fut alors brûlée de fond en combla. Quand Térouane ne fut plus qu'un monceau de cendres et de ruines, les Flamands allèrent piller et incendier Lillers, La Bassée et Lens.

Durant cinq jours ils parcoururent l'Artois en ravageant tout sur leur passage. Les donjons, les maisons de plaisance des nobles et quatre-vingts villages qui ne tentaient aucune résistance sont détruits par le fer et les flammes avec toutes les moissons : les

(1) Meyev, ad ami. 1303.

(2) Ibicl.

arbres fruitiers sont même coupés et arrachés. Rien n'égalait la fureur des Flamands à exercer ces dévastations, représailles de celles que les Français avaient naguère accomplies dans la Flandre maritime^.

La garnison royale de Tournai continuait à nuire considérablement aux Lillois. A la demande de ceux-ci l'armée dévastatrice se porta devant l'antique et forte cité, et cette fois en fit sérieusement le siège. Chaque jour les machines de guerre battaient les murailles ou lançaient en l'air des milliers de projectiles, tandis que des détachements désolaient le pays aux environs jusque sur les terres de France, et en Hainaut; car la trêve pour la Hollande, la Zélande et la merne comprenait pas le Hainaut. Un jour les assiégeants forcent une des portes, égorgent les hommes de garde, et commencent à pénétrer dans la ville; elle eût été prise sans l'héroïque dévoùment de François de Staples. C'était un écuyer flamand du parti des Léliaerts, à la solde du roi. H s'amusait avec douze de ses compagnons dans une taverne au vin, quand il entend une grande clameur; il sort et aperçoit la foule des habitants se sauvant vers le marché devant une troupe de Flamands qui longeaient la rue. H se précipite sur ses armes ; ses amis l'imitent, et tous, l'épée à la main, se jettent en tête des Flamands, qu'ils arrêtent par leur audace. La multitude, à cette vue, reprend courage, elle accourt en masse et les envahisseurs sont repoussés en dehors des murs*.

Le siège durait depuis six semaines, lorsque Philippe-le-Bel vint à Péronne suivi d'une puissante armée. De son côté, le comte de Hainaut avait préparé la sienne ; mais le roi n'avança point en Flandre : il ne pouvait se résoudre à tenter le sort des armes pour faire lever le siège de Tournai ou pour ravitailler la place, qui cependant en avait grand besoin ; car déjà elle manquait de vivres et de munitions. 1\ essaya la voie des négociations ; et, par ses ordres, Amédée, comte de Savoie, vint au camp des Flamands proposer une trêve, qui fut acceptée. On commençait à se fatiguer de la guerre : les

(3) Monachus Gandavensis, 403.

(4) Chron. de Fl. fol. xliii.

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