‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 164 sur 236 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

(le Hainautnejugea pas à propos de se risquer en bataille rangée contre les Flamands, et Lessines fut bien obligée de se rendre. Elle fut mise au pillage et brûlée ensuite. Les portes furent enlevées, les tours et les murailles ruinées de fond en comble, de façon qu'on n'eût plus rien à craindre de ce côté^

Dans l'intervalle, Guillaume de Juliers, à la tête des milices d'Ypres, de Furnes, de Bergues, Cassel et autres villes de la Flandre occidentale, se tenait aux confins de l'Artois pour s'opposer aux tentatives des garnisons françaises de Saint-Omer, Lens, Béthune et Calais. Gauthier de Châtillon, connétable de France, venait d'arriver à Saint-Omer. Guillaume de Juliers lui envoya deux cordeliers porteurs d'une lettre conçue en ces termes : « Guillaume de Juliers, petit-fils du comte de Flandre, au seigneur de Châtillon, cousin du roi de France. — Comme nous savons que vous venez sur notre terre pour brûler les pauvres gens quand nous ne sommes pas là, nous vous mandons de vouloir bien abréger la besogne en essayant d'entrer tout de suite en Flandre; alors, ou nous vous ferons place, ou nous envahirons nousmêmes votre pays^. » Le connétable reçut fort bien les messagers, et leur dit qu'il ne pouvait donner de réponse à cet égard ; que chacun agirait suivant son inspiration et celle de Dieu. Guillaume résolut alors de tenter le siège de Saint-Omer. Il aurait dû réfléchir avant d'aborder une entreprise aussi périlleuse ; car la ville était très-forte, remplie de défenseurs aguerris et de munitions considérables : mais il n'écouta que son bouillant courage, et fixa le rendez-vous général de ses troupes à Cassel.

On était au temps pascal ; le lundi de la semaine sainte un corps de Flamands prit position à Scoudebruc, vivier de Clair-Marais, situé à mi-route de Cassel et Saint- Omer. Le jeudi suivant au matin les Yprois, tous revêtus d'un uniforme vert, marchèrent sur Arques et incendièrent le bourg de Saint- Rertin, d'oîi les Français s'étaient hâtés do déloger pour se replier sur Saint-Omer. Il

(1) Monachuii Oandavensls, SOfi.

(1) mnnacnuf. linnaavensis, --lyo.

(2) Chron. d,(! Fl. msc. de la Bibl. Imp. n" S3S0, fol. OXXXIX vo.

y avait peu d'ordre dans l'arrangement des troupes flamandes ; elles marchaient séparées et confusément : ainsi les gens de Bergues se tenaient éloignés de ceux d'Ypres à une distance de trois cents pas, et le chef, Guillaume de Juliers, demeuré aux environs de Cassel avec les milices de cette ville et celles de Furnes, était encore au lit ou au bain tandis que le premier détachement se trouvait sous les murs de Saint-Omer^. Huit cents cavaliers, la plupart nobles flamands partisans du lis, s'étaient cachés dans une forêt voisine d'Arqués : ils débouchèrent à l'improviste et, tombant sur un des détachements épars des troupes de Guillaume, lui tuèrent environ mille hommes, en grande partie toutefois, goujats, charretiers et gens au service de l'armée.

^ Informé de cet échec, Guillaume court à toute bride vers Arques. Sa cavalerie étant fort peu de chose en comparaison de celle de l'ennemi, il fait mettre pied à terre à tout le monde, adopte un ordre de bataille circulaire, se place au centre, et attend l'attaque. On s'observa pendant deux heures ; depuis la journée de Courtrai les Français n'étaient plus tres-soucieux d'aborder les Flamands en plaine*, et redoutaient surtout les godendags que ceux-ci maniaient avec beaucoup de dextérité'. Il n'y eut point de combat général, mais quelques petites actions particulières. Ainsi un cavalier approchait-il du cercle compacte où les Flamands se tenaient serrés le fer en main, il était aussitôt abattu ; de même si un de ces derniers s'avisait de s'éoarter un peu des rangs on le tuait sur place d'un coup d'arbalète. Le jeune sire de Juliers resta campé aux alentours de Saint-Omer jusqu'à ce que tous les contingents de la Flandre maritime fussent venus rejoindre son armée, qui se trouva dès lors forte de plus de trente mille homm.es. Guillaume ne doutait de rien ; fier de ces nombreux hommes de guerre qui se pressaient autour de lui, il disait à qui voulait l'entendre qu'avant peu il enlèverait le corps de son frère enterré chez les Franciscains de Saint-Omer. Il avait en outre près de sa personne plusieurs braves et fidèles sei-

(31 Mon. Oandav. 397,

(4) Iljid.

on DE DAMPIERRR.

gncur::?, tels que Guillaume do Ncsle, Thierry de Hondschoote, Henri d(3 Lonchj et Jean de Kuyck, dont le dévoûment à la cause flamande ne se démentait pas.

La forteresse d'Arqués fut d'abord entourée et pressée; puis, pour harceler la garnison de Saint-Omer, on fit des courses jusque sous les murs de cette ville. Les dispositions y avaient été habilement prises par les chefs français afin de faire diversion sur l'armée flamande, et de prévenir les résultats toujours désastreux d'un siège. Les habitants reçurent l'ordre de s'armer pour garder la ville, et deux divisions furent formées, dont l'une destinée à secourir les assiégés dans Arques, et l'autre à s'embusquer dans les bois voisins. Le premier de ces détachements vint d'abord engager le combat prés de la forteresse. Les Flamands ripostèrent avac courage, il y eut des tués de part et d'autre, et le succès se balançait, lorsque tout à coup les cavaliers cachés derrière les taillis arrivèrent au galop, sous la conduite des sires de Marquillies, de Neuville et de Saint-Venant, et tombèrent à dos sur les Flamands. Surpris, ébranlés par cette double charge, les assiégeants furent bientôt rompus, et il en fut fait un grand carnage. On se porta ensuite sur les gens de Furnes, de Bergues et du Franc, stationnés près de Blandecques, village à une lieu sud-est de Saint-Omcr. Ils tinrent bon un moment ; mais, forcés enfin de plier sous les chocs répétés de la cavalerie, ils coururent vers le Fossé-Neuf, où il en périt un grand nombre. Au pont d'Arqués, sur le fleuve de l'Aa, l'action fut aussi très-meurtrière pour les Flamands. Refoulés en masse sur ce pont, le poids fit rompre les supports et en un instant tout s'effondra dans la rivière. Beaucoup de gens furent écrasés ou noyés au milieu de cette effroj'able confusion. La journée coûta bien trois mille hommes aux Flamands; et si la forêt de Rutholt n'avait pas été là pour servir de refuge aux débris de l'armée, les pertes eussent été plus considérables encore.

On attribua ce désastre au jeune Guillaume de Juliers, dont la fougue belliqueuse n'était point dirigée par la prudence et la raison. Et puis, disait-on, la façon de vivre

fort peu édifiante de ce prétre-guerricr devait bien aussi allumer le courroux céleste. En eff'et, Guillaume s'abandonnait au plaisir sans aucun frein. Il n'avait pour amis et conseillers que des gens vicieux et débauchés ; traînait avec lui des devins, des nécromans et des jongleurs de toute sorte : lorsqu'il n'était point occupé à les consulter, il conjurait les démons', se complaisait à entendre réciter les satires licencieuses du trouvère Rutebeuf, ou à psalmodier quelque graveleuse complainte d'Audefoi-le-Bàtard ou d'Adam-le-Bossu. Tout cela était d'autant plus scandaleux qu'on se trouvait alors au saint temps pascal ; ce dont le prévôt de l'église de Maestricht ne paraissait pas se douter le moins du monde. Le lendemain de l'affaire d'Arqués, qui était le Vendredi- Saint, Guillaume de Juliers fit enterrer tous ses morts pour éviter l'infection de l'air et rentra dans Cassel jurant, et maugréant d'avoir été battu. Ainsi se termina cette année de combats pendant laquelle il fut répandu tant de sang et tant de larmes , mais où la Flandre, en définitive, s'était relevée du coup fatal dont le roi do France avait prétendu l'abattre.

La guerre changea de théâtre au commencement de 1303. L'on sait que Béatrix, l'une des filles de Gui de Dampierre, avait épousé Florent, comte de Hollande, fils de l'empereur Guillaume, tué par les Frisons. Le 28 juin 1296, comme Florent chassait au faucon près de Muyderberg, trois seigneurs de sa maison qui chevauchaient à ses côtés, Herman, Gérard et Gilbert de Velsen, se jetèrent sur lui l'épée à la main et le massacrèrent. Les uns disent que le comte avait irrité ces barons en leur enlevant quelques terres ; d'autres, qu'il s'était permis un outrage sur la femme de Gérard de Velsen. Jean, fils de Florent et de Béatrix, venait d'épouser Elisabeth, fille du roi Edouard, et se trouvait en Angleterre à la mort de son père. On le rappela sur-le-champ; et, comme il n'avait que quatorze ans, son beau-père et son aïeul lui firent donner pour tuteur, Vulfard de Borseele, sire doVeere, homme sûr et dévoué. Cela déplut au comte de Hai-

(]) Monachus Gandavensis, 396.

CHAriTRE XX.

naut, qui, naguère, avait conclu un traité d'alliance avec le roi de France et avec Florent contre la Flandre ; car Vulfard n'était point disposé à faire la guerre à ce pays, et montrait même sa prédilection pour les Flamands et pour leur comte. Soit qu'il hgît de son propre mouvement ou à l'instigation de Philippe-le-Bel, dont l'or excitait des ennemis au comte de Flandre jusque dans sa propre lamille\ Jean d'Avesnes envoya des assassins qui poignardèrent le sire de Borseele ; puis il accourut lui-même en Hollande et s'empara de la tutelle. Il était le plus proche héritier de Jean par sa mère Alise, tante de Florent. Il exerça sur le jeune prince et sur son épouse la plus étroite surveillance, tellement qu'ils se trouvaient comme prisonniers dans leur hôtel; et bientôt, s'il faut eu croire un historien de l'époque, Jean mourut d'une maladie qui pouvait donner à penser qu'on l'avait empoisonné^. ' Le comte de Hainaut lui succéda, non sans une vive opposition des parents et amis de Vulfard : entre autres de Jean de Renesse, dont les guerres de Flandre et la bataille de Courtrai rendirent bientôt le nom célèbre. Ils recoururent à l'empereur Albert, auquel, suivant eux, le comté de Hollande devait revenir : car, d'après la loi et la coutume qui régissaient ce pays et d'autres relevant de l'empilée , lorsque le titulaire d'un fief mourait sans enfants, ce fief retournait par dévolution au suzeraine L'empereur, qui tenait à ne point se brouiller avec Philippele-Bel, ne parut pas attacher grande importance à cette affaire et laissa Jean d'Avesnes occuper la Hollande : alors le prince exila Renesse et ses adhérents, qui se réfugièrent en Flandre, servirent activement la cause du comte Gui, et prêchèrent ensuite avec succès une expédition en Zélande lorsque la Flandre fut délivrée de l'invasion française. On a vu que la Zélande était un fief relevant des souverains flamands. La même raison qui faisait que la Hollande devait retourner à l'empereur attrilDuait donc la Zélande au comte Gui. Peu avant sa captivité, ce prince, prétendant que la terre laissée vacante par la mort de Jean lui était

(1) Mon. Oand. ^Od. (2) Ibid. 398. (3) Ilid.

dévolue par droit et coutume, en fit don à son fils Gui de Namur. Mais il s'agissait de la conquérir, puisque le comte de Hainaut en avait pris possession. Tel était le motif de la guerre. Aussi, dès la retraite de Philippe-le-Bel, les princes avaient-ils songé à mettre ce projet à exécution et pris leurs mesures en conséquence. Les exilés hollandais les encourageaient vivement, comme nous l'avons dit, et leur étaient d'un grand secours. Ce fut le 22 avril que Gui et Jean de Namur, ayant équipé une flotte nombreuse, partirent de Bruges et se dirigèrent vers File de Cadsant à l'embouchure de l'Escaut occidental. D'un autre côté, Guillaume, fils du comte de Hainaut, s'embai*quait en même temps pour la Hollande à Calais; car le duc de Brabant, allié delà Flandre, lui avait interdit le passage sur son territoire. Les Flamands descendus à Cadsant s'occupaient de leurs préparatifs de conquête, lorsque Guillaume, favorisé par les vents et la marée, arrive à l'improviste et fond sur eux au moment oîi ils s'y attendaient le moins. Ils firent cependant bonne contenance ; mais, comme ils n'étaient point en ordre de bataille, on leur tua du monde. Guillaume ne profita 'pas des avantages de sa position, et content de ce premier échec porté à ses ennemis poursuivit sa route vers la Hollande. Gui de Namur, courroucé de cette attaque, reprend aussitôt la mer avec ses gens, gagne de vitesse la flotte hollandaise, et le 25 avril jette l'ancre devant la petite ville de Veere, chef-lieu de la seigneurie de Vulfard de Borseele, dans l'ile de Walcheren. Apercevant Gui, entouré des enfants du tuteur assassiné, les habitants tuent le bailli que le comte de Hainaut leur avait imposé, ouvrent leurs portes et tendent les bras aux Flamands comme à des libérateurs*.

Cependant l'ennemi ne tarda pas à arriver. Gui avec les siens prenait un peu de repos et de nourriture. Tous se lèvent, s'arment, et, à l'instant où l'on débarque, un combat furieux s'engage sur la plate-forme et les côtés de la digue. Guillaume est enfin repoussé après avoir perdu beaucoup do

[i] Ibid. -100.

monde. Il se réfugie dans le bourg d'Armujdenprôs deMiddelbourg. Les Flamands l'y poursuivent et le sang coule encore à flots des deux côtés. Battu une seconde fois, Guillaume s'enfuit jusqu'à Ziericksée dans l'ile de Schouwen. Un autre engagement eut lieu sur la digue, non loin de Veere, entre un détachement hollandais et les gens de Bruges. Ces derniers eurent aussi l'avantage et restèrent maîtres du terrain. L'animosité était si grande entre les deux peuples, qui, voisins et parlant à peu près le même langage, devaient être plutôt amis et frères, que les Brugeois laissèrent se nojer les Hollandais tombés du haut de la digue dans l'Océan durant l'action et tendant des mains suppliantes en implorant secours. Ils les empêchèrent même de regagner la rive. Il y en eut environ deux cents tués ou submergés ' . Pour remporter de tels avantages. Gui de Namur n'avait pourtant que trois mille Flamands, quatre-vingts Zélandais partisans de la famille de Borseele, et quelques arbalétriers. Son frère Jean de Namur, parti après lui, ne put, à son grand regret, assister à ces affaires : il était retenu au large par les vents contraires. Il parvint néanmoins à prendre terre ; et toutes les troupes réunies allèrent assiéger Guillaume dans Ziericksée.

Le siège ne fut pas heureux pour les Flamands, malgré l'ardeur qu'ils mettaient dans les assauts-. Leurs arcs, leurs frondes, leurs machines de guerre n'empêchèrent pas les assiégés de tenir bon, de faire même une sortie vigoureuse et de leur tuer grand nombre d'hommes. Les princes alors tournèrent leurs efforts contre Middelbourg, capitale de l'ile de Walcheren. Cette tentative réussit mieux que la précédente, et la ville se rendit au bout de huit ou dix jours à condition que Guillaume pourrait se retirer sain et sauf avec tous ceux qui voudraient le suivre. Gui le conduisit même avec ses navires jusqu'à Ziericksée. De longs pourparlers s'établirent ensuite entre Jean d'Avesnes, comte de Hollande, et Gui, seigneur de Zélande. Il fut enfin convenu qua chacun posséderait paisiblement sa terre

(1) Monachus Gaiidavensis, 401.

respective pendant une trêve qui devait durer du l^'" juin au mois d'avril de l'année suivante.

Peu de jours après la conclusion de cette trêve, Philippe, dernier fils du premier mariage du comte Gui, arriva en Flandre avec sa femme Mathilde de Courtenay, qu'il avait épousée en Italie. C'était un chevalier remarquable par sa belle prestance et plus encore par la valeur et l'expérience militaire^ dont il avait donné des preuves en Sicile et en Toscane sous le roi Charles, qui, pour le récompenser, le gratifia des terres de Cliieti dans l'Abbruze citérieure et de Lorette dans l'Etat de l'Eglise. Il abandonna tous ces avantages et la magnifique position dont il jouissait en Italie, afin de pouvoir, libre d'engagements, venir au secours de son pays et de sa famille; aussi les Flamands l'accueillirent-ils avec une vive sympathie ; et ses frères d'un commun accord lui déférèrent la suprême autorité, que sa qualité d'ainé et ses illustres antécédents lui méritaient. Au commencement de juillet, Philippe, Jean, Gui et Guillaume de Juliers rassemblèrent une armée nouvelle dont on porte le chiffre à cinquante mille hommes environ. Toutes les milices de la Flandre furent convoquées à Cassel et s'y rendirent nombreuses et animées d'un grand courage ; car la haute réputation de Philippe de Chieti et ses exploits lointains donnaient une impulsion nouvelle au patriotisme des Flamands, qui se vantaient, si on les laissait faire, d'aller jusqu'à Compiègne délivrer leur vieux seigneur.

A la nouvelle de ces apprêts, le connétable Gauthier de Châtillon concentra vers Saint- Omer les garnisons de Térouane, d'Arras, de Béthune, Lens, Calais, Tournai et d'autres villes de l'Artois, et vint lui-même devant cette place avec un renfort nombreux de gens de pied et trois mille cavaliers français. Les Flamands se mirent en marche pour Saint-Omer, quartier-général de leurs ennemis. Il leur importait beaucoup de repousser et de détruire ce rassemblement de troupes, qui, placé à petite distance des frontières de la Flandre maritime, pouvait y pénétrer et

(2) Ibld. 402.

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