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CHAPITRE XXI

et l'empereur n'aurait pas osé lui sacrifier l'amitié du roi. D'autre part l'alliance anglaise devait être considérée comme entièrement rompue. Déjà nous avons vu Philippe marier sa sœur Marguerite à Edouard P'"; bientôt il réussit à faire épouser sa fille Isabelle à Edouard II, auquel deux princesses flamandes avaient été naguère fiancées. Ce mariage d'Isabelle devait être un jour fatal à la France : c'est du chef de cette femme qu'Edouard III prétendait avoir des droits sur le royaume des fleurs de lis; et elle fut la cause première des guerres longues et sanglantes, des éternelles rivalités qui depuis divisèrent les deux pays. Si la jalouse politique de Philippe-le-Bel n'eût pas empêché une des filles de Gui de s'asseoir sur le trône d'Angleterre, tous ces malheurs n'auraient point accablé la France.

Les quatre arbitres nommés par les Flamands pour régler les conditions de la paix n'avancèrent nullement les affaires, empêchés qu'ils étaient par l'obstination qu'on mettait de part et d'autre à ne céder en rien. Jean de Ku3'ck mourut après avoir assisté à deux conférences seulement. Gérard de Moor, homme de sagesse et d'expérience, refusa de s'occuper plus longtemps des négociations quand il vit que tous ses effort^ n'aboutiraient à aucun résultat'. Gérard de Sotteghem et Jean de Gavre restèrent donc seuls chargés de cette importante mission. Malheureusement le peuple ne les aimait pas. Leur qualité de nobles les rendait odieux et suspects : on se défiait d'eux depuis qu'ils avaient souscrit à des conditions que les villes avaient dû repousser avec dédain ; on leur reprochait leur trop grande familiarité avec certains nobles personnages do Finance, on allait jusqu'à dire qu'ils trahissaient^. Cependant ils obtinrent du roi quelques concessions : ainsi Philippe promit do libérer les deux mille personnes de la ville et du territoire de Bruges qui devaient être exilées par lui, si les Flamands payaient aux termes convenus 300,000 livres de noirs petits tournois dont ils étaient redevables^. Les Flamands ne donnèrent point leur

(1) Mon. Ganil. 429. (2) Meyer, ad ann. mcccvi.

(3) Arch. de FI. Acte du 'J 3 juin 130S.

assentiment. Le roi tenta un nouvel accord et manda le comte Robert à Paris avec les députés des villes de Bruges, Gand et Ypres. On ne s'entendit point davantage. Les villes voulaient qu'on ne leur parlât que du premier traité proposé au camp devant Lille : hors de là, pas de paix possible. Rien n'égalait leur ténacité.

Le comte cherchait en vain à la fléchir par promesses et belles paroles ; on lui fermait la bouche et il se trouvait, disait-il, entre l'enclume et le marteau. Les Brugeois se montraient surtout intraitables ; et cela s'explique par la position exceptionnelle qu'ils s'étaient faite en donnant le signal de l'insurrection. Pierre Konynck, Jean Breydel et les autres chefs du mouvement savaient fort bien que c'en était fait d'eux si la paix se concluait et si le calme venait à se rétablir : ils connaissaient assez le roi de France pour prévoir que leurs têtes seraient une des premières satisfactions qu'il exigerait. Aussi, loin de chercher à ramener la tranquillité, employaient-ils tous les moyens imaginables pour échauffer les têtes et susciter le courroux populaire non-seulement contre la France mais encore contre leur seigneur, qui, selon les agitateurs, ne se montrait pas assez jaloux de l'honneur national. Le comte Robert s'était par une dernière démarche convaincu que le roi ne céderait point. Il désirait vivement en finir et assurer le repos de la Flandre.

Alors il se tourna vers les grandes villes, les engageant, tantôt par prières, tantôt par menaces, à consentir au traité de 1305. Il leur démontrait que des guerres ruineuses allaient résulter encore de ce conflit ; qu'il valait mieux les prévenir en agréant les conditions du roi; que ces conditions n'étaient pas aussi humiliantes que certains brouillons voulaient le faire croire; que du reste, en faisant preuve de bonne volonté, le roi les adoucirait encore. Les gens d'Ypres et de Gand se soumirent d'assez bonne volonté à de telles raisons; mais les Brugeois les repoussèrent avec plus de force que jamais, disant qu'ils aimeraient mieux mille fois mourir que de courber sous le joug du roi de France un front qui ne s'abaissait devant personne. Le comte partit pour Paris avec

ROBERT DE BETHUNE

les représentants des villes disposées à la paix. II avait établi trois gouverneurs extraordinaires, afin d'empêcher les désordres en son absence : c'étaient Guillaume de Neele, Philippe de Maldeghem et Gilles Declerck. Ce dernier, issu de basse extraction, avait, par beaucoup de souplesse et une grande habileté dans les affaires, gagné peu à peu la faveur du prince'. Quand il se vit investi d'un pouvoir absolu, il devint cruel et arrogant. Afin de maintenir la tranquillité publique durant les troubles occasionnés par cette guerre de huit ans, les Flamands avaient imaginé de rétablir la loi du talion pour la répression de certains crimes et délits. Le comte à son retour en Flandre après sa captivité, déclara vouloir gouverner le pays comme avaient toujours fait ses ancêtres; et il en advint que la Flandre fut de nouveau en proie aux guerres privées, aux meurtres, aux vols à main armée et à tous les autres excès. Ainsi Gilles Declerck, dont on vient de parler, et qui tenait un rang distingué à la cour du comte, fut mis à mort par son "personnel ennemi, le boucher Jean Breydel, boucher d'hommes aussi bien que de bestiaux, dit Mejer. Ce fut là tout le profit que tira le comte Robert de l'abrogation d'une loi alors si utile.

Vers la mi-mars, Robert de Flandre, fils puîné de Robert de Béthune, revint à Paris porteur d'un projet de paix proposé par le roi. Robert supplia les<!ommunes d'admettre enfin et de jurer ce traité modifié et mitigé : " Sans quoi, disait-il, bientôt nous y serons forcés, à noire grand dommage. » Toutes les villes, à l'exception de Bruges, accédèrent sans délai aux instances du jeune prince. Quant aux Brugeois, ils demandèrent huit jours pour en délibérer; et à l'expiration de ce terme il s'éleva entre eux de grands débats sur la réponse qu'on devait donner. Les nobles, les gens du lis et avec eux les bouchers et poissonniers voulaient la paix et se montraient disposés à la jurer telle qu'elle était formulée dans le projet ; mais ils avaient de puissants adversaires dans les autres corps de métiers, surtout les tisserands, les foulons, les tondeurs de draps.

(1) Meyer, ad ann. mcccmi.

Cette opposition formidable était dirigée par Pierre Konynck le chevalier tisserand, par Jean Breydel, et le foulon Jean Heyne.

Tous ces gens, qui depuis longtemps étaient odieux au roi, aux Français et auxLéliaerts, savaient que c'était plus que jamais pour eux une question de vie ou de mort et qu'il y allait tout au moins de la perte de leur liberté^. Ils savaient bien aussi de quelle nature était le traité. Ce qui les irritait le plus dans les conditions dont le roi prétendait ne pas se départir, c'était que ce prince se fût réservé le droit de choisir ses otages et d'en fixer le nombre. Il était stipulé en outre que la moindre atteinte au traité serait punie d'une excommunication dont le coupable ne pourrait être absous que sous le bon plaisir du roi. « Jamais, répétaient-ils, nous ne nous soumettrons à des conditions aussi iniques ; » et en même temps ce parti se disposait à pi'endre les armes^. Si les nobles avaient pour eux les richesses et l'habileté politique, l'autre faction l'emportait de beaucoup par le nombre, la force, l'activité et la valeur. Elle résumait en elle le peuple tout entier.

Bientôt tous les esprits sont frappés de terreur ; les riches et leurs alliés les gens du lis, qui se rappelaient le massacre de 1301, sont dans des transes mortelles. Une guerre civile allait éclater et le sang inonder de nouveau les rues de Bruges. Les partisans de la paix s'inquiètent et se hâtent de dépêcher les plus sages d'entre eux pour aller porter à leurs adversaires des paroles de paix et de conciliation. On convient enfin, d'un commun accord, de déléguer quatre prud'hommes, qui se rendront auprès du roi et le supplieront de condescendre à des conditions moins rigoureuses. Cette détermination calma la fureur populaire. Les députés se mirent en route pour Paris le mercredi avant Pâques. A l'exemple de Bruges, les autres villes de Flandre se disposèrent à envoyer aussi leurs délégués. Par malheur le peuple et la noblesse avaient peine à s'entendre.

Le peuple était toujours en graride défiance à l'égard des nobles et des riches ; il

;2) Mon. G, nul. 430.

(3) VAd. 434.

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