‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 172 sur 236 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

ne voyait que coiifisfalions, snp[ilices et esclavages dans les projets de l'nristocratie^ Quant au comte, il était disposéàtoutet même à sacrifier le bien-être du commun peuple, pourvu que le roi lui rendît ses villes de Lille, de Douai et d'Orchies. Chose étrange ! ce prince se montrait maintenant plus favorable aux Léliaerts et aux anciens déserteurs de sa cause qu'aux sujets dont la valeur énergique, dont le patriotisme infatigable l'avait délivré de prison avec sa noblesse et avait rendu au pays son antique indépendance. A la vue des malheurs que leur opiniâtreté allait renouveler, le roi, le comte, les seigneurs français et flamands convinrent de tempérer un peu la rigueur des premières résolutions.

Après quelques conférences avec les députés des villes de Flandre,, Philippe-le-Bel accorda, le 10 mai 1309, les modérations suivantes : — Toutes les offenses faites au roi, tant avant que depuis la paix sont pardonnées. — La moitié de la rente perpétuelle et annuelle de 20,000 livres pourra être rachetée. — Les fortifications des villes de Gand, d'Ypres, de Douai et Lille resteront dans l'état où elles étaient, jusqu'à ce qu'il plaise au roi et à ses successeurs de les faire abattre. — Le roi déclare qu'il ne veut d'autres sûretés et cautions pour les sommes dues par les Flamands que celles qu'ils ont données. Il ajoute que la paix conclue anciennement entre le roi Philippe-Auguste, son prédécesseur, et les Flamands, sera exécutée sauf ce qui y a été changé ou ajouté par le dernier traité ; mais , pour plus grande sûreté, tous baillis, prévôts, chanceliers, conseillers et autres officiers du comte de Flandre seront obligés, avant d'entrer au service de ce dernier, de jurer sur les saints Evangiles qu'ils garderont la paix dans tout son contenu, etc., etc.'^ Les Flamands accueillirent ce nouveau traité, et la tranquillité fut momentanément rétablie. Il 'y eut néanmoins dans le pays de Waes quelques soulèvements contre les officiers du comte; mais ces désordres furent comprimés avec autant de promptitude que

(1) Meyer, ad ann. mcccix.

(2) Archives de Flandre. Orig. parch. scellé.

d'énergie. On bannit à perpétuité vingt-cinq d'entre les mécontents, cinq autres eurent les bras et les jambes brisés sur la roue.

Lff comte Robert s'occupa, durant les loisirs de la paix, à mettre de l'ordre dans l'administration, dont la guerre et les troubles avaient en bien des endroits brisé les ressorts. 11 rétablit les lois anciennes, dont on cherchait à ne plus suivre certaines dispositions, reconstitua plusieurs offices, régla quelques différends et conflits de juridiction; puis son attention se porta sur le commerce et l'industrie. C'était là en effet que résidait toute la vie, toute la force du pays. Déjà nous avons indiqué comme source de la prospérité flamande cette admirable fertilité du sol, ces ports nombreux et faciles, cet amour combiné du travail et du bien-être matériel, cet instinct de négocj enfin que les bouleversements politiques n'affaiblirent jamais.

Au commencement du quatorzième siècle, les relations commerciales do la Flandrj avaient pris un développement prodigieux. Depuis les croisades on connaissait les côtes d'Espagne, d'Italie, d'Afrique et d'Orient; et de ces contrées lointaines arrivaient déjà une infinité de produits livrés en échange des graines, des bestiaux, et surtout des riches étoffes que l'on fabiùquait à Bruges, à Gand, à Ypres et à Lille. Les marchands de Venise, de Gênes, de Florence, de Pise, connus sous le nom de lombards, favorisaient ces transactions en fréquentant les foires établies dans nos principales cités. Les foires célèbres de Champagne et de Brie formaient aussi un centre actif d'opérations et de trafic. Au nord, les Flamands négociaient avec toute l'Allemagne. Les marchands de la Basse-Saxe et de la Prusse, appelés osterlins, dont les rapports s'étendaient jusqu'en Russie, en Suède et en Norwége, trouvaient en Flandre une merveilleuse facilité d'échange, des capitaux abondants et des débouchés assurés vers les contrées méridionales, précieux avantage à une époque où la navigation encore imparfaite rendait les voyages de long cours si difficiles et si dangereux. Los navigateurs septentrionaux et méridionaux profitaient du port de Dam pour échanger leurs cargaisons ; et Bruges, située

ROBERT DE BETHUNE

près de Dam, devenait comme le marché commun et l'entrepôt général de l'Europe.

La Flandre possédait encore des comptoirs sur divers points des Iles-Britanniques : à Londres, à Winchester, à Saint-Yves en Cornouailles, à Berwick en Ecosse ; et, tandis que l'Angleterre lui fournissait des laines en abondance, elle renvoyait des draps, des tapis et autres produits fabriqués dont elle tirait un lucre important. Nous avons vu qu'à diverses reprises les empereurs d'Allemagne, les rois de France et d'Angleterre avaient accordé des franchises et des immunités au commerce flamand. Son action était en outre régularisée par des lois et des tarifs établissant une juste réciprocité de garanties, et surtout par une association établie sur des bases larges et solides. A l'exemple de ce qui existait pour les villes maritimes teutoniques connues sous le nom de villes hanséatiqnes, il y avait entre les cités flamandes et quelques villes des provinces voisines une société de haut commerce appelée la Hanse de Londres.

C'était une ligue à laquelle devait s'affilier tout homme qui voulait profiter des avantages et de la protection commune réservés à chacun de ses membres. Les marchands de Bruges et d'Ypres étaient à la tête de l'association. Le chef souverain se nommait le comte de la Hanse et devait être choisi dans la première de ces villes ; Ypres avait seulement le droit d'élire le porte-enseigne de la Hanse. On pouvait se faire recevoir à Bruges et à Londres ; mais ce n'était que par suite d'une délibération formelle, et il fallait alors verser dans la caisse de la ville de Bruges un droit d'entrée de 30 sous 3 deniers sterling : si l'on était fils d'un membre de la Hanse, le droit ne s'élevait qu'à 10 sous 3 deniers.

Du reste tout le monde n'était pas apte à faire partie de cette association fameuse. Ainsi, d'après un article des statuts, tous artisans, tels que tisserands de toiles, foulons, tondeurs, charpentiers, faiseurs de souliers qui travaillent avec une 'alêne, teinturiers qui teignent de leurs propres mains et ont les ongles bleus, batteurs de laine, chaudronniers qui vont criant par les rues, ouvriers de peaux d'agneaux et de

petit-gris travaillant de leurs mains, marchands en détail de fromage, de beurre, de sel, de laine, enfin tous ceux qui vendaient à la livre, ne pouvaient devenir compagnons ou frères de la Hanse qu'après avoir abandonné leur métier et acquis leur franchise moyennant 1 marc d'or ou 10 marcs sterling. C'était principalement dans le négoce avec les Anglais qu'il devenait très-avantageux de faire partie de la ligue. Ainsi, entre autres dispositions, on trouve que si un Anglais refusait de payer un membre de la Hanse dont il serait le débiteur, s'il lui vendait de mauvaises marchandises ou s'il lui faisait un tort quelconque, les frères de la Hanse cessaient à l'instant même toutes relations avec lui. Vingt-quatre villes étaient unies dans ce pacte ^

On comprend combien uue semblable institution devait accroître la force et le crédit du commerce flamand. Robert do Béthune établit à Bruges une chambre d'assurances où chacun pouvait faire assurer ses marchandises de tous risques et périls, de feu ou d'eau, moyennant une redevance proportionnée à la valeur desdites marchandises. Le commerce de la draperie était fort considérable à Ypres ; et il résultait de là que très-souvent il s'élevait des disputes entre les tisserands et leurs maîtres, soit sur la main d'œuvre, soit sur les salaires. Pour remédier à ces inconvénients, le comte fit des règlements qui déterminèrent d'une façon plus stable les droits et les devoirs de chacun. L'année précédente, il avait conclu avec Hakin, roi de Norwége, un traité da commerce qui ouvrait aux Flamands la navigation de la Baltique et leur permettait de trafiquer directement avec les contrées du Nord2.

La Flandre commençait à jouir des bienfaits d'une pacification qu'elle avait conquise au prix de tant de malheurs et de sang,

(1) C'étaient Châions, Reims, Saint-Quentin, Cambrai, Lille, Ypres, Douai, Arras, Tournai, Péronne, Huy, Couvins, Valenciennes, Gand, Bruges, Saint-Omer, Montreuil-sur-Mer, Abbeville, Amiens, Beauvais, Dixmude, Bailleul, Poperingue et Orchies. — Les statuts de la Hanse de Londres reposent aux Archives de la ville do Lille, Registre aux titres KLM, fol. 128.

(2) Archives de Flandre. Acte du, 8 septembre 1308, copie en parchemin.

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