CHAPITRE XXII
Cette paix d'Arqués, solennellement jurée par les princes et lesdéputés des villes, et confirmée par le pape, ne fut pas acceptée de tous les Flamands avec une sincérité parfaite. Les personnages obscurs qui , durant ces troubles s'étaient vus porter si étrangement à la tête des affaires, eurent beaucoup de peine à descendre du rang où la fortune les avait élevés. Il eût fallu employer la force pour les y contraindre. La vie privée leur était désormais odieuse. Ces esprits ardents et ambitieux réclamaient de nouveaux troubles; ils ne manquèrent pas d'en exciter. Vainement le comte essaya de les maintenir dans le devoir.
Parmi ces hommes turbulents on distinguait le farouche Jacques Peyte : il allait parcourant les rues et se livrant à d'atroces violences contre les habitants paisibles, auxquels il reprochait d'être en secret les ennemis du peuple et les amis de la noblesse. Il en mit plusieurs à mort sous le seul poids de cette accusation. Il poussait le rafHne; ment de sa rage jusqu'à chercher dans la même famille la victime et le bourreau; ainsi plus d'une fois il fit mourir le frère par les mains du frère, le beau-père par les mains de son gendre. « Si tu ne le tues pas, disait-il à celui qu'il avait choisi pour l'exécuteur de ses hautes œuvres, tu vas être toi-même égorgé sur l'heure'. » Il en voulait surtout aux membres du clergé et s'écriait souvent : « Je voudrais qu'il n'y eût plus qu'un seul prêtre au monde, et qu'il fût suspendu en l'air '^. » Telles étaient les atrocités de ce Brugeois lorsque heureusement il trouva la mort près de Hondschoote, où il fut assailli par quelques habitants de Furnes. Enseveli d'abord dans l'église de Houlkerque, son corps fut exhumé peu de temps après par ordre d'Enguerran évêque de Téronane. On le livra aux flammes comme hérétique et insigne criminel. Les Brugeois osèrent regretter leur affreux concitoyen; ils firent plus, ils vengèrent cruellement sa mort en se livrant aux plus grands excès envers des personnages notables et respectés.
Rien n'était donc changé au comté de
(1) Cfiron. com. Fl. 202.
Ibid.
Flandre; et il se trouvait dans une situation non moins déplorable qu'auparavant.
Charles-le-Bel avait bien l'intention de porter remède à ce triste état de choses et de maintenir par la force des armes le traité d'Arqués, dont il avait été le principal négociateur; mais il mourut sur ces entrefaites.
Le jour de la Trinité de l'an 1328, Philippe-de-Valois, successeur de Charles-le- Bol, fut solennellement sacré dans l'église métropolitaine de Reims devant tous les grands vassaux de la couronne. Le comte de Flandre assistait à cette cérémonie avec quatre-vingt-six chevaliers, tous revêtus de magnifiques costumes de couleur uniforme. Suivant l'antique privilège des souverains flamands, Louis devait porter l'épée royale devant le monarque. Lorsqu'on fut arrivé à ce point du cérémonial, un héraut d'armes dit à haute et intelligible voix : « Comte de Flandre, si vous êtes céans, venez faire votre devoir! » Louis ne répondit pas; le héraut répéta deux fois son appel : le prince feignait de ne point comprendre. A la fin, cependant, il s'approcha du roi et s'agenouillant : « Monseigneur, dit-il, si on m'eût appelé Louis de Nevers au lieu de m'appeler comte de Flandre, je serais venu plus tôt. « — « Comment! dit le roi, n'étes-vous pas comte de Flandre? » — « Sire, répondit Louis, j'en porte le nom, mais le nom seulement. Les gens de Bruges, d'Ypres, de Poperingue et de Cassel ne m'ont-ils pas bouté hors de ma seigneurie^? .. — " Beau cousin, fit le roi, nous vous jurons par l'onction que nous avons reçue aujourd'hui, que jamais ne rentrerons à Paris avant de vous avoir remis en possession de la comté de Flandre. » — « Mon très-cher seigneur, grand merci ! dit le comte en baisant les mains du roi*. »
Lorsque les cérémonies du sacre furent terminées, le roi, fidèle à sa promesse, s'occupa sans délai des préparatifs de son expédition. Il envoya des messagers dans les provinces au delà de la Loire pour mander le ban et l'arrière-ban des nobles avec
(3) Les Chron. de sire Jean Froissart, rédaction primitive, éd. Buchon ;1840), m, 433. (4) Ibid,
LOUIS DE NEVERS OU DE CRÉCI
leurs vassaux, ordonnant à chacun de se tenir prêt à marcher aux octaves de la Madeleine. II renforça les garnisons des châteaux de Lille , de Courtrai et de la ville de Saint-Omer. Il fit venir Robert de Flandre à Paris, et, après avoir reçu son serment , il lui donna commission de se porter du côté de Saint-Omer, vers la frontière flamande, pour la garder avec deux cents hommes d'armes. Le comte Louis prit position dans la Flandre wallonne entre la Ljs et l'Escaut.
Les communes de Flandre ne restèrent point inactives devant ces redoutables apprêts. Ne sachant point par oîi le roi opérerait son invasion, elles résolurent de garnir toute la ligne. Les gens de Furnes, de Dixmude, de Bergues, de Cassel se portèrent sur le mont Cassel ; ceux de Bruges et du Franc occupèrent le pays aux environs de Courtrai ; ceux d'Ypres et de Courtrai allèrent camper du côté de Lille.
Le roi, en tête de toute son armée, arriva vers la fin de juillet au comté d'Artois. Il séjourna à Arras fort peu de temps, chevaucha vers Esquerdes et le lendemain alla loger entre Saint-Omer et Aire ; il y resta trois jours pour attendre sa baronnie. Lorsque tout ce monde fut assemblé, il passa le Fossé-Neuf près de Blaringhem, par un samedi au matin, et l'armée s'en yint camper sous la forêt de Rutholt près du vivier de Scoudebrue.
Elle était disposée on neuf grands corps de bataille. Le premier était mené par les deux maréchaux et le maître des arbalétriers; il n'y avait que six bannières. Les gens de pied et tous les chariots suivaient cette division. Le second corps, où l'on comptait vingt et une bannières, avait pour chef le duc d'Alençon. Le troisième, formé de treize bannières, était dirigé par le grandmaître des Hospitaliers d'outre-mer et le sire deBeaujeu. Le connétable, Gautier de Chàtillon, commandait le quatrième, où étaient six bannières. En tête du cinquième corps de bataille, qui ne contenait pas moins de trente-neuf bannières figurait le roi de France armé de ses pleines armes. Il avait à ses côtés Philippe d'Evreux roi de Navarre, Frédéric III duc de Lorraine, Edouard P''
conrite de Bar, et d'autres nobles hommes. L'oriflamme, portée par le maréchal Miles de Noyers , flottait auprès du roi. Les quatre autres divisions, non moins fortes que les premières, avaient pour généraux en chef le duc de Bourgogne, le dauphin de Viennois, le comte de Hainaut et le duc de Bretagne. Le duc de Bourbon arriva le lendemain avec un nouveau corps de quatorze bannières, et l'armée fut alors au grand complet. Elle s'échelonnait à une distance de deux lieues sous le mont Cassel ; et les Flamands avaient encore une fois devant leurs yeux le roi des Français avec tout le pouvoir de son royaume, comme dit une ancienne chronique '.
Ils ne s'en efl'rayèrent pas; mais sortant de Cassel et réunissant leurs forces, ils dressèrent les tentes sur le haut du mont, afin que l'ennemi vît bien qu'on l'attendait de pied ferme. Trois jours se passèrent sans apparence de combat. Le quatrième, l'armée royale fit un mouvement et se rapprocha, d'une lieue environ, vers une petite rivière qu'on appelle laPienne. Là, Robert de Flandre rejoignit le roi, auquel il amenait quelques troupes. Alors on tint conseil de guerre pour aviser aux moyens de déloger les Flamands de l'excellente position qu'ils occupaient sur la montagne. Il fut convenu que le lendemain, mardi 23 août, les deux maréchaux et Robert de Flandre se porteraient sur le terroir de Bergues et qu'ils mettraient le fou de tous côtés, afin de voir si l'aspect de cet immense incendie ne les émouvrait pas. Ils furent impassibles et ne bougèrent point.
Durant tonte la journée ils allèrent escarmoucher au pied de la montagne avec les gens du roi et en manière de passe-temps. Les barons, à cheval, mais en simples hoquetons, venaient assister à ces joutes, dont ils s'amusaient beaucoup. Vers le soir les maréchaux et Robert de Flandre rentrèrent de leur expédition dans le camp royal, où rien n'annonçait qu'on fût sur le qui-vive. On n'y faisait point le guet : les grands seigneurs, en robes et sans armes, circulaient d'une tente à l'autre, quelques-uns
fl) Les Gr. Chron. de France, éd. P. Paris, v, 314'.