‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 185 sur 236 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

jouaient aux dés ou aux échecs à l'entrée des pavillons ; le roi se tenait renfermé dans sa tente.

Du mont Cassel, les Flamands pouvaient facilement apercevoir le désordre et l'espèce de nonchalance qui régnaient dans l'armée française; ils résolurent d'en profiter. A cet effet ils se disposèrent en trois grands corps de bataille ; et les chefs apostrophant leurs hommes, excitèrent tout à la fois leur amourpropre et leur fierté nationale. « Et nous autres, qui avons soumis toute Flandre, et qui d'habitude ne craignons personne, s'écriait Zauekin, ne sommes-nous plus ces braves gens d'autrefois? Tout ce que nousdésirions le plus au monde c'était de rencontrer ce roi de France, afin d'abaisser un peu son orgueil. Eh bien ! ce roi, le voilà devant nous avec une poignée d'hommes.

Allons donc à lui, accablons-le de toute notre force'. »

Alors du sein de cette multitude impatiente s'éleva un seul cri : <• Sus, sus au roi ! » Et à l'instant, furieux, bondissant et poussant d'horribl^g clameurs, tous ces Flamands se précipitent du haut de la montagne vers les tentes royales. Aussitôt que dans le camp l'on entendit ce bruit, et que l'on vit ces masses énormes qui descendaient comme une avalanche, une terreur panique s'empara de beaucoup de gens. La plupart des fantassins et des bidaux, surpris, épouvantés, se sauvèrent du côté de la route de Saint- Omer. Une grande confusion se mit dans le camp. Les Flamands avançaient toujours, espérant saisir le roi dans sa tente et l'enlever^. "'

Cependant les maréchaux et bon nombre de chevaliers n'étaient pas encore désarmés. Ils sautent sur leurs destriers et courent ventre à terre au-devant de l'ennemi, que cette charge intrépide étonne et arrête. Ce premier moment d'hésitaiion sauva le roi et l'armée. Philippe de Valois, après avoir fait la méridienne, conversait paisiblement avec le comte de Hainaut et d'autres seigneurs, lorsqu'on lui annonça l'approche des Flamands. Il saisit son armure, saute à

11) Chronicon com. Fl. 205.

(2) Les Gr. Chron. de France, v, iilu.

cheval et, pressant son destrier de l'éperon : « Montjoie, Saint-Denis! s'écrie-t-il. »

A l'aspect de l'audacieux monarque, princes, barons et chevaliers tressaillent, l'entourent et brûlent de châtier l'arrogance flamande qui vient de la sorte insulter la majesté du roi jusque dans son asile. Après le roi, le comte de Hainaut fut le premier à cheval. En ce moment même se présenta Robert de Flandre, qui i-evenait de mettre le feu aux environs de Bergues. Il se joignit à Guillaume de Hainaut : et ensemble ils fondirent sur l'ennemi, qu'ils prirent à dos. Un affreux carnage commença bientôt. Le roi, pour sa part, ne ménageait pas les Flamands. Vêtu d'une tunique aux armes de France, un riche bassinet couvert de velours blanc sur la tête, et le fer en main, il combattait au plus fort de la mêlée. A ses côtés on voyait se déployer l'oriflamme portée par le maréchal Miles de Noyers. Cet étendard fameux était alors d'une étoffe de soie vermeille appelée samis. Il avait la forme d'un gonfalon à trois queues entouré de franges et de houppes de soie verte^.

La résistance des Flamands fut héroïque au milieu de cette chevalerie dont le nombre augmentait à chaque instant; car l'alarme s'élait répandue dans le camp, aussi rapide qu'un éclair. Terrassés sous les pieds des chevaux et frappés à grands coups de lance, ils luttaient avec une fureur sans égale; quand ils ne pouvaient atteindre les hommes, ils abattaient les chevaux. Beaucoup de barons périrent et les cadavres s'amoncelèrent en ces lieux pêle-mêle avec ceux des braves roturiers de Bruges, d'Ypres ou de Courtrai. Malheureusement pour eux, les Flamands dans leur fougue désordonnée n'avaient conservé aucun ordre de bataille; ce n'était plus une armée, mais une bande confuse, un groupe tumultueux. Cernés, assaillis de toutes parts, ils se pelotonnèrent et s'arrondirent en forme de cercle'*, comme un troupeau de moutons que des loups viennent attaquer; dans cette position ils se défendirent avec la rage du désespoir. Vaine résistance! Les Français, race de lions,

I (3) Chron. de Flandre, mso. de ht Blbl. Imp. n" 8380, I fol. CHU-' .111. (■!) Chronicon com. Fl. 205.

LOUIS DE NRVERS OU DE CRECI.

nomme dit le chroniqueur flamand, ne cessaient d'enfoncer sur cette masse compacte leurs lances toujours ensanglantées' ; et les Flamands de continuer à égorger les chevaux, à abattre les hommes.

A là fin, quelques barons experts au fait des armes, firent remarquer qu'oa ne gagnerait rien à continuer cette boucherie contre des hommes qui ne devaient plus avoir d'autre pensée que celle de vendre chèrement leur vie. Les Français alors ouvrirent leurs rangs et laissèrent un passage libre; les Flamands se ruèrent par cette voie vers la montagne : et au même instant la frénésie belliqueuse qui les animait s'apaisa, ils étaient comme frappés de prostration^.

Le roi Philippe profita de cet abattement pour achever sa victoire : plus de neuf mille Flamands étaient restés sur la place ; Zanekin lui-même, qui avait succombé au com- ^ mencement de l'action. Du côté des Français, on eut aussi à déplorer des pertes sensibles ; outre une quantité de gens d'armes, plusieurs nobles homraesétaient morts, d'autres gravement blessés. Ainsi le comte Louis de Savoie fut blessé à la main, Bouchard de Montmorency au pied ; Henri de Bourgogne eut un œil crevé ; le duc de Bretagne, le comte de Bar et le comte de Boulogne se ressentirent également de cette journée, et furent longtemps malades à Saint-Omer. Le roi de France, qui venait de se conduire si vaillamment, s'avança triomphant, suivi de sa chevalerie, vers le sommet du Mont- Cassel. Tout était dans le silence et l'obscurité. La ville sans défense fut livrée au pillage ; et les torches incendiaires des vainqueurs formèrent de ses habitations un foyer sinistre dont toute la Flandre maritime put contempler le terrible spectacle.

La soumission de toutes les villes environnantes fut le résultat immédiat de cette bataille. Les Français voulaient piller Furnes, Bergues, Gravelines et le pays d'alentour ; mais Nicolas, abbé des Dunes, vint se jeter aux pieds du roi et implorer sa miséricorde. Philippe de Valois retint ses hommes d'armes près de lui et enjoignit de ne commetire aucun excès. Après être resté quatre jours

(1) Ckrc;i. co

(2) Ibid.

sur le théâtre de sa victoire, il marcha vers Ypres, qui la première avait fait cause commune avec les révoltéi de Bruges. A la nouvelle de son approche, les Yprois vinrent suppliants à sa rencontre ; ils amenaient liés et garrottés les principaux fauteurs de l'insurrection. Le roi les fit étrangler sur-lechamp ; mais il ne se contenta point de cette satisfaction. Dédaignant d'entrer en personne dans la ville rebelle, il y envoya le comte de Savoie avec deux mille cavaliers. Les citoyens furent contraints d'apporter leurs ^ armes sur le marché, la cloche du beff"roi fut enlevée ; et un gouverneur français, le sire Jean de Bailleul, resta dans Ypres pour y commander au nom du roi. La défaite de Cassel, connue dans toute la Flandre avec une extrême rapidité, avait consterné le peuple et abattu le courage des plus fiers ; on n'avait plus d'armée, plus de chefs : comment en eff'et résister ? Les Brugeois, naguère encore si pleins d'audace et d'énergie, tremblèrent et se rendirent auprès du comte Louis, implorant leur pardon.

Ce prince les renvoya au roi, qui en fit décapiter quelques-uns, bannit les autres à perpétuité ou les exila pour trois ans au-delà de la Somme, et en condamna cinq cents à payer des amendes plus ou moins fortes. Bruges et Ypres donnèrent des otages ; les biens de tous ceux qui avaient succombé à Cassel furent confisqués. Lambert Boonen, un des chefs de l'insurrection ; Jean de Dudzeele, qui s'était fait le geôlier du comte à Bruges, et Gossuin van Odeghem, bailli de Deynze pour les insurgés eurent la tqte tranchée. Enfin l'on s'occupa de régler les amendes dont seraient frappées les villes et bourgades qui avaient pris part à la révolte. Bruges dut payer une somme de cent mille livres et trois mille livres parisis de rente annuelle; les citoyens furent de plus condamnés à venir se prosterner devant le comte, à mi-chemin de Bruges à Maie, et à lui faire amende honorable et crier merci ; Ypres fut condamné à payer vingt-quatre mille livres, Courtrai cinq mille; Termonde, pour avoir donné refuge à des bannis, trois cents livres ; Dixmude, six mille livres de rente annuelle à perpétuité ; Damme, mille livres de rente et trois mille en une fois ;

Page 1