‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 201 sur 236 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

débarquée en Guyenne, ravagea le Périgord, battit les Français près d'Auberocbe et s'empara d'Angoulème. La seconde, sous la conduite de Jean de Montfort, descendit en Bretagne ; mais il mourut bientôt et Jeanne de Flandre, sa courageuse épouse, continua la guerre au nom de son fils. Enfin, le roi d'Angleterre était lui-même, comme on sait, venu à l'Ecluse, décidé à reprendre les opérations au nord de la France, si la mort de van Artevelde n'eût renversé toutes ses espérances à l'égard du comté de Flandre, en lui ravissant un appui sur lequel il fondait la réussite de son entreprise. Depuis lors le roi de France avait fait d'immenses apprêts et une grande armée se rassemblait au delà de la Loire. Elle reprit Angoulème et vint assiéger Aiguillon, petite ville trèsbien fortifiée, au confluent du Lot et de la (Jaronne. Elle avait une garnison de quinze •îents Anglais qui la défendirent avec une incroyable énergie pendant quatre mois.

Cette résistance donna au roi Edouard le désir de délivrer Aiguillon et il prit la mer avec une belle armée où l'on comptait, outre la foule des hauts barons et des chevaliers, quatre mille hommes d'armes, dix mille archers et dix-huit mille fantassins. Le mauvais temps l'empêcha d'aborder en Gascogne et il revint vers la Normandie oîi il débarqua sans obstacle dans la presqu'île de Cotentin, le 12 juillet 1346. La Normandie se trouvait sans défense: car presque toute la chevalerie française était dans le Midi. Edouard fa parcourut en tout sens le long des côtes, dévasta Harfleur, Cherbourg, Valognes, Carentan, Saint-Malo, puis alla mettre le siège devant la ville de Gaen, dont il s'empara et qu'il abandonna au pillage de ses soldats. Toute la Normandie avec ses fertiles campagnes, ses manufactures, ses richesses de toute nature devint la proie des Anglais avant que Philippe de Valois eût pu réunir des forces suffisantes pour combattre l'invasion.

Il s'en occupait pourtant ; et à son appel on vit accourir à Paris tous les barons et les vassaux qui n'étaient point occupés en Guyenne. Le roi de Bohème, le duc de Lorraine, les comtes de Savoie, de Namur, avec le comte de Flandre, son jeune fils, plus une multitude d'autres seigneurs, vinrent

former le noyau de l'armée royale qui so monta bientôt à huit mille cavaliers, six mille archers génois et trente à quarante mille fantassins. C'était beaucoup plus de monde que le roi d'Angleterre n'en avait avec lui. Edouard jugea prudent de rétrograder vers la Flandre d'autant plus qu'il ven.'iit d'apprendre que les milices flamandes s'étaient mises en mouvement et avaient fait une démonstration sur l'Artois.

En effet, profitant du moment où toute l'attention du roi de France était occupée ailleurs, les Gantois s'étaient déjà emparés d'une vingtaine de villages aux environs de La Gorgue et de Saint-Venant et asiégeaient Béthune. Par d'adroites manœuvres, le prince anglais passa la Seine à Poissy, traversa à marches forcées l'Ile-de-France, le Beauvoisis, la Picardie, ne laissant que des ruines sur ses traces, et après avoir franchi la Somme, au gué de Blanchetaque, arriva dans le Ponthieu, qui appartenait à sa mère. Le roi de France l'avait toujours poursuivi sans jamais l'atteindre ; car Edouard ne cessait d'observer la plus habile tactique dans son mouvement de retraite. Cependant les troupes anglaises étaient harassées par une marche continue de quarante-cinq jours. Edouard résolut de s'arrêter et prit une excellente position sur la colline à l'est du bourg de Crécy. Philippe de Valois approchait, il fallait se préparer à une grande bataille. Après un jour de repos, Edouard fit ses dispositions de combat avec prudence et sagacité ; puis, il attendit.

C'était le 25 août 1346 Le roi de France partit d'Abbeville le matin, et fit faire cinq grandes lieues à ses troupes par la pluie et .la chaleur. Quand on arriva près de Crécy, le plus déplorable désordre régnait dans l'armée française; les gens d'armes, les archers, les piétons marchaient pêle-mêle et à l'aventure. Les maréchaux ne pouvaient se faire obéir ; on eût dit que, poussé par un esprit de vertige, tout ce monde avait perdu le sens. Cela formait un étrange contrasté avec l'attitude silencieuse des Anglais assis sur le sol, leurs armes près d'eux et achevant leur repas, aussi calmes, aussi impassibles que des moissonneurs qui vont faucher leurs blés.

LOUIS DR NEVKRS.

Quand le roi vit les Anglais, « le sang ]i.ii mua, dit Froissart, car il les liaïssoit et dit à ses maréchaux : « Faites passer nos » Génois devant et commencer la bataille » au nom de Dieu et de monseigneur saint » Denis '. » Cette fatale parole est entendue, et les Génois reçoivent Tordre d'engager, l'action. Ces étrangers, mourant de faim et de soif, mouillés, mécontents, demandent un instant de repos ; il ne leur est pas accordé. Ils marchent en avant, mais à eontre-cœur. Accueillis par une grêle de traits, ils reculent ou restent stationnaires. Le comte d'Alençon, indigné, se retourne alors sur ses gens d'armes en s'écriant : " Or tôt, tuez toute cette ribaudaille, car elle nous empêche la voie sans raison^. » Fidèle à cet ordre, la cavalerie, comme aux champs de Courtrai, se précipite sur les archers, les foule aux pieds, les écrase, les lue sans pitié. Ces malheureux, se roulant pêle-mêle en fureur, plongeaient leurs dagues dans le ventre des chevaux qui les brojaient. Bientôt une lamentable scène se déploie. Presque toute la chevalerie française, lancée avec la plus vaillante impétuosité, mais aussi avec la confusion la plus téméraire au milieu des trois corps de bataille ennemis, est enveloppée, assaillie et massacrée de sang-froid. Le comte de Flandre, au plus fort du danger, se battait avec un noble courage. On dit qu'il avait fait le prince de Galles prisonnier. Une lutte opiniâtre s'engagea pour recouvrer le fils du roi d'Angleterre. Il fut sauvé par Richard de Beaumont, porteur de la bannière galloise; et Louis de Nevers, précipité dans un ravin où déjà le comte d'Alençon, et une foule de barons se débattaient mourants, expira criblé de coups.

Le roi de France, à l'aspect de ces affreux désastres, s'élança contre les Anglais au cri de Montjoie Saint-Denis! Le roi de liohême, vieux et aveugle, supplie ses ccuyers de le mener si avant qu'il puisse au moins férir un coup d'épée^. On attache les rênes de son cheval aux rênes des chevaux

(1) Ed. Bucb^n, I, 237.

(2) Ihid. — Chron. de Flandre, fol. clxii, vo.

(3) Chron. de J. FroissM-t, i, 238.

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