‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 46 sur 236 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

dissipait., les institutions féodales allaient se développant, les liens sociaux se consolidaient par l'hérédité, et, avec la puissance, un faste ruineux commençait à se montrer dans les cours souveraines. Au retour du long et dispendieux voyage qu'il avait fait en Orient, Robert trouva ses coffres vides. Pour les remplir, il crut nécessaire de remettre en vigueur une mesure trèsoppressive contre le clergé ; elle portait le nom àe droit de dépouille \ et consistait à s'emparer des biens meubles de tous les ecclésiastiques qui mouraient sur le territoire flamand. Ce droit barbare qui avait appartenu jadis au premier marquis, était depuis longtemps tombé en désuétude. Robert le fit revivre, et ne négligea aucun moven d'en assurer la rigoureuse exécution. Les héritiers ou les légataires qui ne voulaient point s'y soumettre, se voyaient impitoyablement chassés des maisons de leurs parents^. Le clergé ne put supporter une tyrannie qui ne pesait même pas sur la classe des serfs, et il adressa d'humbles supplications au pape Urbain IL Le pontife écrivit en conséquence à Robert-le-Frison. « Urbain, évéque, serviteur des serviteurs de Dieu, à notre très-cher fils Robert, vaillant chevalier de toute la Plandr.e'\ salut et bénédiction apostolique. Souviens-toi , très-cher fils, de tout ce que tu dois au Seigneur très-puissant qui, malgré la volonté de tes parents, de petit t'a fait grand, de pauvre riche, de chétif t'a élevé à une principauté glorieuse, et, ce qui est rare entre les princes du siècle, t'a gratifié du don de la science des lettres et de lïi piété ^. N'oublie pas celui qui t'a fait ce que tu es, et travaille sans relâche pour n'être pas ingrat de tant de bienfaits. Honore le Seigneur dans ses temples. Garde-toi bien de vexer jamais les serviteurs de Dieu, quels qu'ils soient. Ne l'avise point après leur mort de 1,'approprier leurs héritages et d'enlever avec violence l'argent ou le patrimoine dont ils auraient disposé. Laisse-leur la faculté do

(1) /ms ipo'ii. V. Raepsaet. Analyse des droits des lielqe^, snppl ..31.

(2) TÀhe,r p,orldu.s. msc. '\(i l'université fie Ganrl. fui. 104 105, '>,ité 'lans VlHit. deJa Fl. par WrirnWoeuig.

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servir Dieu et de départir à qui bon leur semble les biens dont ils sont maîtres. Que si tu prétendais que tout cela t'est permis d'après une antique coutume, sache bien que ton Créateur a dit : « Ce n'est point l'usage et la coutume qui sont la vérité, c'est moi qui le suis^. « Ainsi nous te mandons, très-cher fils, et, par la puissance des clefs apostoliques, nous te prescrivons d'observer ce qui vient d'être dit. Honore-toi en rendant honneur au Christ dans la personne des clercs. Le Seigneur, comme il l'a déclaré lui-même, saura bien honorer celui qui l'honore. Adieu. »

Robert demeura insensible à l'admonition pontificale et n'en continua pas moins à user du droit de dépouille. Ce droit devait être en effet d''un rapport considérable; car les clercs étaient aussi nombreux que riches, dans un pays oîi l'on voyait s'élever de tous côtés d'opulents monastères, de grandes et populeuses cités. Le clergé flamand ne s'adressa plus cette fois au pape, mais à l'archevêque de Reims, qui venait précisément de réunir un concile pour régler différentes affaires ecclésiastiques. H fit de sa situation un tableau des plus sombres ; et ses plaintes, par l'énergie même avec laquelle elles sont formulées, prouvent combien ses souffrances devaient être vives.

« A son seigneur Rainaud, par la grâce de Dieu archevêque de Reims, et à tous les évêques du saint concile, le clergé de Flandre souhaite la grâce du Seigneur. Nous voici encore, très-saints pères, nous voici recourant de nouveau à notre mère la sainte église de Reims. Nous la supplions humblement d'avoir pour nous des entrailles de miséricorde, de considérer les pleurs que nous versons dans notre détresse. Frappés de consternation, nous venons pourtant nous jeter à vos pieds et répandre des larmes do sang en votre présence et devant ce sacré concile dont nous implorons le secours contre le marquis Robert qui nous foule aux pieds comme un lion dévorant, et qui, semblable à un dragon, nous enlace.de ses astuces envenimées.

« Le bruit se répand-il que quelqu'un de

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ROBERT DE JERUSALEM

nous est malade, on voit arriver soudain les appariteurs et les bourreaux du comte qui s'emparent de la maison et de tout ce qui, selon eux, appartient au pauvre patient. De cette façon, si le mourant veut léguer quelque chose pour l'honneur de Dieu, s'il veut faire une restitution ou laisser une faveur à ceux qui l'ont servi, on lui en interdit la faculté. Des espions circulent çà et là pour savoir si telle ou telle maison n'a point appartenu jadis à un clerc. S'il en est ainsi, elle est sur-le-champ dévolue au comte qui la considère comme sa propre chose. Et ce joug insupportable, ce nouveau et incroyable genre de servitude, on le déguise, on cache la férocité du lion, on assourdit ses farouches rugissements à l'aide d'un nuage d'hypocrisie. Le comte désire, dit-il, que tous les clercs soient honnêtes gens, qu'ils méprisent les choses d'ici-bas pour ne voir que celles de l'éternité. Il ajoute que les mauvais prêtres ne sont pas des prêtres : comme si l'on cessait d'être homme, parce que l'on est pécheur^. Si le pécheur n'était pas un homme, le Seigneur Jésus aurait-il racheté les hommes? Le comte Robert a inspiré une terreur si grande, que nos pasteurs n'osent plus ouvrir la bouche pour se

plaindre Non content d'exercer sur nous

ses cruautés, cet homme s'insurge contre les droits du ciel lorsqu'il opprime votre clergé et qu'il considère vos églises comme siennes. S'il n'a pas le pouvoir de délier, il se donne" au moins celui de lier, de ravir et de dépouiller. Armez donc vos mains et vos langues, très-saints pères, du glaive invincible de l'Esprit-Saint. Tout affligés, tout humiliés que nous sommes, voyez en nous des brebis de votre troupeau, des membres

de votre corps »

Le concile se montra vivement ému de cette supplique. Sans retard il chargea le prévôt de Saint-Omer, Arnoul, Jean abbé de Saint-Berlin, Girald abbé de Ham, et Bernard prévôt de Watten, de se rendre auprès du vieux marquis retiré pour lors à l'tibbaye de Saint-Bcrtin à cause du carême^, et de lui déclarer au nom du concile, que si pour le dimanche des Rameaux il n'avait pas res-

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