CHAPITRE PREMIER
SOHMAIEE.
Ktitsaiicc fie Looia et Clotaikk, bessons , enfuns de Charles- Magne. — Duché' de Guyenne érigé en royaume , dont Locis est couronné roy. — Abbon faîct comte de Poicticrs, et autres comtes mis ùs villes de Guyenne, appelez marquis et duo, abbezmarquis, et abboz-comtes. -—Leur origine. — Mallobergum, Maubcrgeou de Poic-^ liers. — Mort de Clotaire, et sa sépulture. — Faulse généalogie d' Abbon.
Charles-M agne , Fan 778, sur la fin de l'automne, estant de retour d'Espagne en son palais de(i) Cassaneuil au comté d'Age-
0) Cassœuil.
nois, où il avait laissé l'impératrice Hilde garde son espouse en partant de France , la trouvant délivrée de deux jumeaux qu'il fit nommer au baptesme Louis et Clotaire , érigea la Guyenne en royaume , et la donna au prince Louis depuis roy de France , et empereur de Rome , appelle le Débonnaire. Des deux frères, c'estoit le plus vigoureux , et qui promettait une plus heureuse nativité. Aussi bien Clotaire, l'autre besson , se veîd privé de la lumière du soleil , presque aussi tost qu'il commença d'en jouyr ; car au bout de deux ans passant de ce monde au mesme lieu de sa naissance, il y fut enterré dans une chapelle de briques, mais composée de fort bonne main, joignant la grande esglise , où le cercueil s'en est montré plus de deux cens ans après. Ce royaume ne comprenoit pas seulement les deux Guyennes de deçà Garonne, et celle de delà , mais aussi la Gotbie , Septimanie , on Languedoc , le duché de Gascongne , et les conquestes de Biscaye et d'Espagne. Louys en fut couronné la troisiesme année de son aage en la ville de Rome par le pape Adrien I , au mesme temps que son frère aisné Carloman fut sacré roy d'Italie , et son nom changé en celuy de Pépin en l'esglise de Saint-Pierre, jour de Pasques, le i4 d'avril de M.rr. scot., l* an y8i . Or Charles très prudent et advisé prince , considérant qu'un Royaume ressemble au corps humain , qui de sa nature est °!!nï£ il. 5 ' su i et à divers accidens , s'altère de santé en peu d'heures , et court FtDcatT, dit. i5, fortune d'estre promptement consommé d'indispositions et de maladies , si d'avanture n'est mesnagé avec discrétion , et conservé par bons remèdes et salutaires préservatifs : A cet exemple , curieux de maintenir longuement en son entier le nouveau royaume de Guyenne , il établit des comtes , et gouverneurs en toutes ses provinces , tant pour résister à forces d'armes contre les invasions et hostilitez de dehors , et les garantir des mutineries , et conjurations , si de fortune il en naissoit au-dedans ; que pour mesnager les droicts , et le domaine de la couronne , et administrer la justice , estans obligez de tenir à cette fin les Mais ou Mallobergs ordinaires. On appelloit ainsi les auditoires publics , parce que suivant les loix de France ils dévoient estre à l'abry , et à couvert l'esté contre l'ardeur du soleil, l'hyver contre la pluye, et autres
ET DUCS DE GUYENNE. g
injures de l'air: ce que le mot signifie. D'où vient qu'au palais de Poictiers , anciennement celui des comtes , la principale tour bastie où souloit estre le Mailobergum , de laquelle relèvent tous les fiefs capitaux de la province , s'appelle encores aujourd'huy Maubergeon , par une diction un peu fléchie, et accommodée à notre langue. Doncques Charles establit Humbert pour comte ou gouverneur de Bourges, et tost après luy Sturbin , ou Sturmin. Abbon le fut de Poictiers : Guitbaud, de Péri gueux : Itier de Clermont en Auvergne , et peu après Bertmont : Bnlé de Velay ; Corson , ou Tursin de Tholose ; d'où il fut desmis dix ans après , et Guillaume I subrogé en son lieu. La postérité de cettui-cy a duré près de cinq cents ans. Seguin fut mis à Bourdeaux: Aymont eut Albi , et Roger Lymoges , qui est celuy qui, avec son espouse Euphrasie , fonda S. Sauveur de Charroux en la Marche de Pôictou. Le comte Aymar élevé et nourry de jeunesse avec le Débonnaire , et à qui nous devons le discours de sa vie , nomme ces neuf provinces et gouverneurs , non pas que le royaume de Guyenne fut lors divisé en neuf comtez et gouvernemens , comme porte un ancien fragment de l'Histoire , qui possible a donné matière à aucuns de Inscrire ainsi ; car il n'y eut rien de changé quant aux anciennes comtez. Et de fait on voit que Luitfard Tan 801 succède à Bourgondion au comté de Foix: et incontinent après on trouve des comtes de JVouergue, Saintonge , Angoumois , Agenois , Périgort , et ainsi des autres. Et si nous avions les annales du siècle d'alors , il y en auroit des preuves sans nombre , mais Aymar s'est contenté de spécifier ces neuf seigneurs comme plus remarquables et signalez , pu bien sa mémoire fut trop lente à suivre la plume du médecin et astrologue à qui il die toit la vie du Débonnaire , et à luy fournir les noms et le nombre des autres comtes du royaume de Guyenne. Ces Comtes furent au mesme temps appeliez marquis et ducs, parce que la garde des frontières et la conduite des gens-d'armes et armées leur estoit commise. Voilà pourqupy dès leur création l'Histoire porte , que l'empereur au partir de Guyenne y laissa les marquis pour la défendre: et parlant d« comté de Tholose, il est appellé duché, et Chorson duc, et Louys Débonnaire en une chartre pour Cluny
qualifie le comté d'Auvergne du tiltre de duché : ils furent pareillement nommez abbez-marquis , et abbez-comtes , à cause que par la licence du temps ils estoient abbez laies , et tenoient les riches Abbayes en commande , afin de fournir à l'entreténement d'eux, de leurs capitaines et gens de guerre , et avoient rang et séance parmy les religieux , et quelquesfois ordonnoient de leurs règles et mœurs, dont il y a plainte par un (i) concile de Meaux sous Charles le Chauve. Tellement qu'entre les tiltres éminens de ces seigneurs-là celuy d'abbé précède souvent celuy de duc, marquis et comte. Yodon tué en la bataille de Tan 834 prenoit qualité d'abbé de S. Martin , et après luy Robert le Fort marquis de France, et Hugues son frère , qui estoient mariez, et issus de la lignée royale , comme tesmoigne le pape Jean VIII. Robert laissa cette qualité à son fils de mesme nom que luy, eteettuy-cy à Hugues le Grand , et luy à Hugues Capet comme par une manière de succession en une famille. Cet Aganon , qui cause tant de remuëmens durant le règne de Charles le Simple , se disoit abbé-marquis. Ranulfe I , duc de Guyenne, occis avec Robert le Fort estoit abbé de Sainct-Hilaire de Poictiers , et transmit ce tiltre à ses descendans; qui monstre combien il a esté en honneur et en vogue en tous les endroits de la France , mesme depuis Capet. Car sous le règne de Robert son fils, Hugues fils , et unique héritier de Lambert, comte de Chaalons , se qualifioit abbé-comte , ce qu'on recueille de Gerbert. C'est erreur de la plume ou de la presse dans du Tillet , où il est nommé Albi- Comte , comme aussi c'est erreur d'appeler notre Abbon , Albon , et pis de dire Alboinus. De cuider discourir maintenant par le menu de quelle race et lignée Abbon , et ces autres comtes estoient extraicts, rapporter leurs enfans et alliances, leurs faits d'armes et mérites, les lieux et le temps de leurs déceds, outre que ce n'est pas nostre dessein, qui ne regarde que les ducs de Guyenne , et comtes de Poictou, certes il y auroit trop de présomption et de témérité , estant chose au reste , que les siècles et
Cliap. », M.
le temps ont ensevely pour la plus-part dans les pins profondes ténèbres de Toubliance, et dernier Heu, où toutes les affaires humain es s'en vont finalement aboutir. Toutefois Aldrevaldus , gentil-homme François , qui a vescu sous le règne du Chauve , escrit que Charles- Magne voyant son royaume épuisé de capitaines et seigneurs ansquels il en peust conférer les estats et grandes charges , car il en avoit distribué partie à Pépin son fils aisné , roy d'Italie , afin de luy mieux asseurer celte nouvelle conqueste, et réduire le pays à se conformer selon les loix et les manières de France : L'autre partie mal affectionnez à son service s'estoient trouvez envelopez , les uns en la conjuration qui se sousleva sur l'entrée de la guerre de Saxe , les autres en celle que Pépin le Bossu, son fils naturel, avoit brassé contre sa personne, desquelles Eginard son secrétaire fait mention. Cela fut cause qu'il eut recours aux familles des serfs et esclaves,, qu'il tenoit en ses maisons , et seigneuries champestres pour la culture des lieux , et la récolte des fruicts. Ildonna liberté à plusieurs-, et les affranchit de tontes tailles et redevances , puis les pourveut des charges et dignitez du royaume , dont il leur commit le soing. Par ce moyen au dire d'Adrevaldus , Ration fut fait comte d'Orléans ; Bertmond , de Clermont en Auvergne ; Sturmin , de Bourges , et ainsi des autres provinces à la volonté du roy. Mais d'autres au contraire disent que ces comtes estoient de noble et illustre origine , voire aucuns d'eux alliez de la couronne. Et de fait Tegan Corèvesque de Trêves , escrivain au plus près de ce siècle-là , nous assure que Bernard I , marquis de Gothie , comte de Tholose et et de Barcelone , chambrier de France, filleul du Débonnaire , et fils de Guillaume I qui fut substitué à Tursin , estoit prince du sang. Comme pareillement Du ode femme de ce Bernard au livre de l'institution de Guillaume II son fils , comte de Tholose, nomme plusieurs de ses ancestres , et du comte Guillaume son mary , ce qui ne convient pas à des serfs , et gens de main-morte : Davantage cela n'est pas peu suspect que des personnes de servile condition, de sang vil, et abjet, ayent estez transferez soudainement des champs, et de la houlette au maniment des affaires d'estat, de la guerre , justice et finances. Puis il se trouveroitde la tare en l'ordre et en la
12 HISTOIRE DBS COMTES DE POICTOÙ
suitte des temps : car la conjuration du Bastard Pépin tombe sous Tan 792 et l'antre sous Tan 786 , Tune huit , et l'autre quatorze ans après l'institution des comtes de Guyenne ; institution au reste qui précède la création de Pépin en roy d'Italie. En un mot au tesmoit gnage du comte Aymar parent de Charles , et lequel > si cela estoit vray ne l'eust pas ignoré , ni tu , nostre Abbon et les autres comtes étoient de race Françoise , c'est à dire noble : car les Francs qui conquirent la Gaule retinrent pour eux la noblesse et la liberté t qu'à cause d'eux nous appelons franchise , se réservèrent les es ta ta» seigneuries et Aleus , et en exclurent les originaires du pays qui devinrent la plus-part serfs et roturiers , n'ayans aucune participation aux honneurs du monde , ou de l'église , sinon bien tard , comme on peut voir dans Tegan. Or pour parler plus particulièrement de l'origine d Abbon , les uns le font descendre de S. Arnulfe de Mets, et en cottent hardiment les degrez ; ce sont gens sans honneur , qui doivent leur vie à la clémence et trop grande dcbonnairelé de nos roys, pour suppositions beaucoup plus importantes. Les autres plus modestes se contentent de dire en général , que luy et les autres comtes qui furent lors instituez estoient princes du sang , ce qui se peut interpréter du costé des femmes, dont y a nombre infiny dans ce royaume. Mais n'en ayant mémoires ny instructions anciennes , nous ne voulons ni l'affermer ni le contredire. Son nom tout simple , et destitué des particularitez et actions de sa vie , est seul parvenu jusques à nous , quasi comme un corps sans ame. On pourroit prendre pour ce comte , l'un des douze seigneurs François , assemblez avec autant de Danois, lesquels conclurent et jurèrent la paix entre l'empereur Charles-Magne et Heming roy de Dannemarc sur le printemps de l'an 811 et penser qu'il seroit écédé, ou bien auroit esté deschargé de son gouvernement peu de temps après*, pour faire place à Ricuin qui se trouve comte de Poictou Tan 81 4- Aucuns dressent une belle généalogie à Abbon* Gaifer > dernier duc de Guyenne engendra Ferrande , femme de Girard de Ronssillon; d'eux vinrent Sanson, Rainulfe, et Albouin, ouAlbon ï. Sanson comte de Bourgongne, qui mourut à la bataille de Roncevauxv fut père de Girard de Vienne, et de Guillaume
ET DUCS DE CUYRNNE. l5
le Dévot, comte d'Auvergne. De Girard vint Thierry, comte d'Autun , tige des premiers ducs de Bourgongne ; Rainulfe frère de Sanson créé duc d'Aquitaine, après que Charles le Chauve eut fait mourir les enfans de Pépin I, roy d'Aquitaine, mourut sans lignée, ayant remis son duché entre les mains de son neveu Guillaume le Dévot qui mourut sans lignée. Quant à Albon , ou Albouin I, il fut comte de Poictou , et d'Auvergne , et père d' Albon II, comte de Poictou , qui eut pour fils Ebles I du nom , auquel Guillaume le Dévot résigna son duché d'Aquitaine. Voylà ce que ces autheurs peu versez aux antiquitez Françoises , afin de ne dire pis , voulans estre crus à leur mot , ont osé hardiment controuver , feindre des généalogies, forger et supposer des livres qui regorgent de tels et si lourds anachronismes , de tant de fables et de contrariétez , que de les réfuter pied à pied, comme il n'y a rien plus facile, ce seroit perdre le temps inutilement ; la seule déduction et suitte de ce livre suffira pour les destruire. Car si nostre discours est véritable comme les preuves y sont expresses , la conséquence sera bonne de dire que ces livres-là s, ont purs mensonges et impostures*
RICUIN,
COMTE DE POICTIERS