‹ Histoire des comtes de Poitou, 778-1204 (volume 2)Chapitre 1 sur 54 · LES · texte numérisé non relu

LES

VIII« Comte — X« Duc

La maladie à laquelle succomba Guillaume VII fui de courte durée, car son fils ataé, Guillaume VIII^ ne se trouva pas à ses obsèques ; il devait alors séjourner dans quelque partie reculée du duché d'Aquitaine, et n'arriva à Poitiers qu'après le décès de son père. Le jour même, au milieu d'une extrême aflluence de peuple, il se rendit à Monlierneuf; les religieux vinrent au devant de lui en grande pompe et le conduisirent dans leur salle de chapitre où se trouvait la sépulture du comte. En la voyant, le jeune Guillaume éprouva une très vive émotion; au souvenir du passé glorieux de celui qui reposait sous cette dalle, il fut pris d'une grande tristesse et ses larmes coulèrent en abondance. Les personnes de sa suite lui prodiguèrent à l'envi les consolations ; les religieux se joignirent à elles, mais cette sollicitude ne leur fil pas négliger leurs intérêts ; avant que le nouveau comte quittât le monastère, ils lui présentèrent leurs chartes de fon-

dation et en solliciU?rent la conrirmation. Guillaume, accédant à leur requête, renouvela toutes les concessions qu'ils tenaient de son père et de son aïeul. A côté de lui se trouvaient Aimeri, vicomte de Thouars, son beau-frère, Vulgrin Taillefer, comte d'Angoulême, Renoul, abbé du Dorât, Robert le Bourguignon, Chotard de Mortagne, Guillaume d'Apremont, Guillaume de Fors, Hervé de Mareuil et son frère Guillaume Achard (1).

Il esta croire que Guillaume venait du Midi et qu'il arriva à Poitiers avec l'escorte de Vulgrin el de Robert ; ces derniers avaient eu récemment maille à partir avec le comte défunt et ils cherchaient à profiler des changements qui ne pouvaient manquer de se produire à la cour comlale ; la présence du vicomte de Thouars, qui se trouvait à Monlierneuf avec quelques-uns de ses chevaliers, n'avait probablement pas aussi d'autre but. Le nouveau comte avait alors vingt-sept ans; ^c'était un homme d'une taille de géant, mais^ en même temps, à cette haute stature il joignait des formes éléganlesel un abord séduisant .Toutefois, chez lui l'intelligence n'avait pas suivi le développement du corps, entretenu par un appétit formidable qui lui faisait prendre à ses repas la nourriture qui aurait pu suffire à huit personnes. Il était passionné pour les luttes guerrières, et si ses vassaux, plus pacifiques que lui, désiraienl vivre en paix, il les contraignait à le suivre dans ses continuelles expéditions (2). Sa nature physique éclaire d'un jour lumineux les diverses phases de son existence (iO.

(i) Gallia Christ., Il, iostr., col. 353; Arch. de là Vieone, copie du xir siècle, orig., MoDtierneuf, n° 43. Au xviii" siècle, ceUe charte a été impriincc en placard, saos nom d*imprimeur ni lieu d'impression, mais avec ce titre : Charta secunda; con- Hrmationis et augmcntationis fundationis Monasterii Novi Pictavensis. Elle porte par erreur Wuillelmus, cornes Engolismensis, au lieu de Wulgrinus. D. Fonteneau (XIX, pp. 185-189) place cet acte au 11 avril, jour de Pâques; rien n'autorise cette détermination précise, car on lit simplement dans les formules Hnales, au milieu de divers syncbronismes» qu'il fut passé en 112O, indiction iv, Tannée où la fête de Pâques tomba le 11 avril, « quando fuit Pascha tertio idus aprilis », Tan premier du gouvernement du comte. Il y a plutôt lieu de s'arrêter, mais sans affirmer aucune certitude, à l'opinion de Besly, qui met après Pâques la première visite de Guillaume VIU à Poitiers.

(a) Annales (Ustercienses^ I, p. 208; Bolland,, II vol. febr., p. /p3. Bien que ce dornier texte soit sujet â caution dans plusieurs de ses parties, il ne paraît pas qu'il y ait lieu de révoquer en doute le portrait qu'il trace de la personne de Guillaume VIII, portrait bien d'accord avec tous les acles de ce prince.

(3) Les historiens n'ont pas attribué de surnom ou de qualilicalion spéciale à GuiU

guillaump: le toulousain 3

Son père lui avait laissé une situation embarrassée du côté de l'Auvergne; avant qu'il pût y porter remède, Thorizon ne tarda pas H s'assombrir de nouveau. Les querelles ayant recommencé entre le comte d'Auvergne et l'évêque de Clermont, ce dernier, agissant comme il l'avait déjà fait précédemment, se tourna encore vers le roi de France.

Louis le Gros, heureux de pouvoir affirmer une seconde fois sa suprématie, s'empressa d'intervenir ; il convoqua ses grands vassaux et, avec une nombreuse armée, formée des contingents amenés par les comtes de Flandre, d'Anjou et de Bretagne, ou envoyés de Normandie, il pénétra au mois de juin en Auvergne et brûla Montferrand, qui lui avait opposé une vive résistance et dont il ne put venir à bout que grâce à l'habileté d'Amauri de Montfort. Il avait mis la main sur tout le pays quand apparut Guillaume, qui, à la tête d'une armée rassemblée à la hâte, accourait au secours de son vassal. Le roi s'était installé à Clermont afin d'éviter les chaleurs de Tété, car on était alors en plein mois d'août, lorsque le comte de Poitou déboucha avec ses troupes à proximité de la ville ; dès que, du sommet des hauteurs, le vaste campement du roi de France lui apparut dans la plaine, il jugea la lutte impossible. Toutefois, après s'être bien rendu compte qu'il ne pouvait triompher par l'emploi des armes, il n'abandonna pas la partie et chercha, par une négociation habile, à faire reconnaître ses droits, que le roi avait ouvertement violés.

Il disait donc qu'en sa qualité de suzerain direct du comte

laume VH!, pourtant il n'est aucun de ses prédécesseurs qui ait plus expressément que lui-même réclamé un signe distinclif dans la série des comtes de Poitou du nom de Guillaume. La croix tracée par lui au bas d*une charte de Saint-Jean -d'An^rély, de l'année i i3i,fst placée au milieu des lettres de la lég'cnde suivante qui la cantonnent : cS. Willelmi ducis Aquitanorum illius qui Tolosana matrc natus est»(^a///a Christ. , II, instr., col. 470; C)« Fonteneau, Xlll, p. 226). Une signature idcnti(]ue se remarque au bas d'un acte duchartrier de la même abbaye de Tau 1 130, qui débute par cette formule :« E^ Willelmus,Aquitanorum dux, ille videlicet qui Tolosana^ matris filius fui » (GaiiiaChrisl.j II, instr., col. /170; Besly, I/ist, des comtes, preuves, p. 472). £n donnant à Guillaume VIII le surnom de Toulousain, nous ne faisons, à ce qu'il nous semble, que nous conformer à la volonté qu'il a si clairement manifestée.

S. Willelmi tanorum

ducis Aqui illius

S. Wlli tanorum

ducis Aqui illius

qui Tolosa natus

na maire est

([' Tolosa natus

na maire est

(D. Fonteneau.)

(Galiia Ciirisliana.)

d*Auvergne c'est devant lui qu'aurait dû être porté le désaccord régnant entre le comte et Tévëque de Clermont, jet même, que si ce dernier avait recouru à la cour du roi, c'était à lui. le duc d*Aquitaine, qu*apparti^'ndrait la mission de soutenir devant cette cour la cause de son vassal. En conséquence. Guillaume, arrêtant toute hostilité et portant TaiTaire surle terrain juridique, allait jusqu'à offrir au roi de lui donner des olagesafin d'assurer l'exécution de la sentence de sa cour, exécution dont lui-même se chargerait.

Cet appel à la législation féodale était habile ; elle intéressait h la cause du duc d'Aquitaine tous les grands vassaux du roi, dont les contingents constituaient son armée, et qui, pouvant à un moment donné se trouver dans la même situation que leur pair, avaient tout intérêt à se prémunir contre les usurpations du pouvoir royal. Louis le Gros, mis en cause, ne put se dispenser de consulter ses barons, qui se rangèrent unanimement du côté du duc d'Aquitaine. En conséquence, le roi Tadmit à lui prêter serment de fidélité, obligation dont Guillaume ne s'était pas encore acquitté et accepta ses olages ; en même temps il assigna jour au comte d'Auvergne et à Tévêque de Clermont pour faire juger leur diiTérend par sa coar, laquelle se tiendrait à Orléans en présence de Guillaume (1).

On voit que le comte de Poitou, duc d'Aquitaine, avait d'abord vu se tourner contre lui les principaux vassaux du roi de France, soit que ceux-ci fussent en mauvais termes avec lui, soit qu'ils le jalousassent ; un seul, Guillaume Cliton, comte de Flandre, lui élail réellement attaché, et son influence ne fut sans doute pas étrangère à l'heureuse issue de TatTaire d'Auvergne. C'était son compagnon d'armes et son contemporain d'âge, deux motifs pour que des liens étroits se fassent noués entre eux. Cliton venait en ce moment d'échapper à un complot formé contre sa vie, grâce à la révélation qui lui en avait été faite par une jeune fille, son amie. Uedoulanl pour celle-ci les périls auxquels elle pouvait être exposée à la suite de cet acte, il l'envoya au

(i) Sujjçer, Vie de Louis le Gros, pp. 108-110.M. Molinier, Fëdîteurde Suger,place, ce oouH soriihle avec raison, Texpédition de Louis le Gros eo Taonée 1126, mais il se lroiii{)c,ain.si que M. Luchaire {Louis \'l le Gros, p. 170), ea reconnaissant dans Guillaume VU l'aiivcrî>aire du roi de France; uolrc comte était, comme on l'a vu, décédé au coinniciicoinciitde cette année 112O.

GUILLAUME LE TOULOUSALN 5

comie de Poitou qu'il chargea de la bien marier, ce que celui-ci exécuta ponctuellement (1).

Après sa prise de possession du pouvoir, soil avant, soit après son expédition d'Auvergne, Guillaume fît la visite desos domaines, mais il ne reçut pas partout Taccueilqu'il était en droit d'espérer. C'est ainsi qu'après avoir passé une journée dans le château de Talmond, où il s'était rendu avec une suite peu nombreuse, il en était reparti laissant derrière lui Hugues le Brun de Lusignan et quelques autres barons; soit qu'une querelle se soit engagée entre eux et Guillaume de Lezay, co-seigneur de Talmond, ou pour toute autre cause, ce dernier se saisit dos compagnons du comte et se flatta de les retenir en captivité. Guillaume, ne pouvant les délivrer de vive force, en fut réduit à négocier avec son vassal et dut s'arrêter pendant quelques jours h Longeville, domaine des religieux de Sainte-Croix de Talmond. Tout porte h croire que l'affaire se résolut par le paiement d'une bonne rançon que se fit donner Guillaume de Lezay ; quant au comte, il lui fallut payer les frais de son séjour à Longeville, lequel n'avait pas été sans causer de grands préjudices aux moines. Pour les indemniser, il leur accorda, sur leur demande et en présence de plusieurs particuliers du pays qui remplaçaient pour le moment sa cour ordinaire, le droit de prendre à l'avenir leur chauflage dans sa forêt de Jard (2).

L'affaire de Talmond n'est qu'un épisode qui a dû se produire plus d'une fois dans la vie de ces seigneurs, on pourrait presque dire de ces soudards, généralement peu endurants, chez qui on passait rapidement des paroles aux actes de la plus extrême violence; les compagnons de Guillaume s'en tirèrent à bon compte, il aurait pu leur arriver pis.

Le comte, au début de son gouvernement, se montra favorable aux églises ou du moins à quelques-unes d'entre elles. C'est ainsi que, faisant un voyage en Saintonge avec sa femme Aénor, peu

(i) Ordcric Vital, //ist. ecclés., IV, p. 480.

(2) Cari, de Talmond, p. 226; B. Fillon, Notice sur Saint-Cj/r, p. 4"). Celte charte qui, par exception, porte une date précise, fut donoée Tan de l'Incarnation 1126, iodiction iv, l'année où mourut le comte Guillaume de Poitou. Ces indications conHrmeot tes conjectures qui ont été émises plus haut au sujet de la détermination de l'année où est mort Guillaume VII.

6 LES COMTES DE POTTiX'

aprrs la mort de Guillaume le Jeune, il confirma tous les dons que son aïeul et son père avaient faits à Saint- Viiien de Saintes et fit apposer son sceau au bas de l'acte, en présence de Robert de Rançon, d'Hugues de Doué et d'Hugues Tireuil (I . Peut-être même est-ce à ce voyage que. résidant avec sa femme dans Fabbaye de Notre-Dame de Saintes, il donna son approbation à la donation d*une dime sise à Pont-l'Abbé, qu'un certain Loer avait faite à cette abbave ''2'.

On le voit encore en H 27, lorsqu'il fut à Saint-Jouin-de-Marnes assister aux funérailles de son beau-frt-re Aimeri, vicomte de Tbouars, assassiné par quelques-uns de ses vassaux, se joindre à sa sœur Agnès, la veuve d'Aimeri, pour obliger ses neveux, Guillaume, Guy et Geoffroy, à faire un don important aux moines de Saint-Jouin qui avaient bien voulu consentira ce quWimeri eût sa sépulture dans leur monastère. Le jour de la cérémonie, alors que les enfants du vicomte venaient de poser à terre la civière qui portait le corps de leur père, ils firent abandon à Tabbé Simon des droits ou coutumes de fromentage que les vicomtes de Thouars étaient dans l'usage de percevoir sur les hommes de Saint-Jouin ÇA).

On peut croire qu'en se montrant ainsi généreux dans les affaires de l'Eglise, Guillaume subissait Tinfluence du légal Girard, Tévêque d'Angoulême, qui, brouillé avec son père, avait su par contre prendre sur lui une influence prépondérante, soit en flattant ses goûls, soit en Tamnistianl de ses méfaits. Le prélat l'avait entre autres amené, non seulement à vivre en bonne intelligence avec Vulgrin, mais encore à seconder celui-ci dans ses entreprises. Giraud de Blaye s'élanl emparé delà quarte partie du château de Montignac et en particulier de la tour, Vulgrin fut l'y assiéger, accompagné du comte de Poitou, qui, dans la circonstance, se trouva entrer en lutte avec plusieurs de ses vassaux : Hier de Villebois, Bardon de Cognac, Geoffroy de Rançon, Hugues le Brun de Lusignan et beaucoup d'autres barons, tant du Poilou que de la Saintonge, qui avaient si^lidement fortifié le

(i) Besly. //ist, des comtes, preuves, p. /if»; .

(2) (Jart. (le \(tlre-I)'ime de Suintes, p. H?.

(3) Cart. de Sdiut'Jonin-de- Marnes, p. 3/|.

château et livrèrent souvent combat aux forces combinées des deux comtes. Mais enfin, lassés par la mort de plusieurs d'entre eux et par la longueur du siège, ils firent une sortie de nuit qui leur réussit et prirent la fuite. Le château de Monlignac faisait partie du domaine épiscopal d'Angoulême; Vulgrin, lorsqu'il en fut devenu maître, reconnut bien le droit de propriété de l'évêque, mais il retint pour lui la possession directe du château et se contenta d'en rendre hommage à Girard, puis il y construisit une tour élevée et très forte et entoura la place d'une solide muraille (1).

11 est possible que Girard,qui pouvait bien avoir été l'instigateur de cette campagne, ait été peu satisfait de voir Vulgrin s'adjuger la part du lion. Toujours est-il que l'accord entre le comte de Poitou et celui d'Angoulême ne dura pas longtemps. Vulgrin et son ami Robert leBourguignon,continuant à agir ensemble, reprirent à Guillaume les châteaux de Chabanais et de Confolens dont son père, Guillaume VII, s'était précédemment emparé sur Jourdain Eschivat. On se rappelle que Robert le Bourguignon devait épouser la fille de Jourdain, mais, on ne sait pour quel motif, il renonça à celte union et partit pour la Terre Sainte, où il devint en 1135 grandmaître des Templiers. Sur le conseil de Vulgrin, il abandonna sa future femme et la terre de celle-ci à Guillaume de M alha, frère de Robert, seigneur de Montberon, ce que voyant, le comte de Poitou pensa récupérer lesdeux châteaux. Un jour, se trouvant à Limoges, dans la cour de Saint-Martial, il se vanta publiquement de faire cette entreprise sans que le comte d'Angoulême osât s'y opposer. Instruit de ces propos, Vulgrin se rendit dans les châteaux et y installa de solides garnisons, tant d'hommes de pied que de cheval, puis, se tenant sur place, il attendit la venue de Guillaume, qui se garda bien, ainsi qu'il s'en était vanté, de venir l'attaquer. Du reste, celui-ci n'avait pas de chance avec le comte d'Angoulême. Ce dernier, ayant un jour levé une troupe considérable, se transporta à Blaye, qui, depuis la destruction de ses remparts par Guillaume le Jeune, était resté sans défense, et entreprit de fortifier la ville à nouveau ; le comte de Poitou chercha

{\) Util, pontif. et comit.EngoLy p. 47-

H LES 0>3fTES DC POCTOC

bien k «'y op)>o«er. mais ce fot toujours sans «occès. et il eot le chagrin de Toir se releTer cette forteresî5e. plos redootable qu'auparavant 1 .

Guillaume était aus^i peu réflé«"hi qoe prompt dans sesdéci- «ionf,et il cf^dait facilement k l'inspiration du moment aossi bien qu'aux suggestion? instantan<^. On le xerra, xers 1 1 28, donner le rJomaine de Fontaine-le-Comte à d^p^ux personnes en même temps, alors que. quelque temps anparaTant.il axait a^n de la même façon pour l'église de Charron en Aunis.Celte êdis^* sise dans une foret marécageuse, qui appartenait au comte de Poitou, était one succursale de celle de.Marans,dépendancede Fablmyede Maillezais. Or, le comte, étant en déplacement de chasse dans ces régions, fit don de Charron à Aimeri. abbé de Fnntgomt>aud, qui se trouxait dans sa compagnie et lui avait fait remarquer l'étal de délabrement de Pédifice aussi bien que Tat^andon du domaine, Les moines de Maillezais proleslêrent. Sur le conseil des évèques de Poitiers et de Saintes, l'abbé de Fontgombaud se rendit vers Guillaume, qui se tenait pour le moment à Charron. elle supplia d'arrêter larevendicalion des moines de Maillezais afin qu'il pût jouir de sa donation en toute sécurité. Le comte le promit,el le jour suivant il vint h Maillfzais.accompagnédu prieur de Fontgombaud : là il se rendit a» chapitre et, sur sa prière, l'abbé et les religieux renoncèrent à toutes leurs prétentions. Telle était la version que l'abbé de Fontgombaud produisit à l'audience qu'Amalvin, archidiacre de Saintes, tenait à Tonnava^ec Henri, abbé de Sainl-Jean-d'Angély, Pons, prieur de Sainl-Eulrope, et autres, devant qui la contestation entre les deux abbés avait été portée. Ceà quoi répliqua Thibaut, abbé de Maillezais, en disant que lorsque le comte de Poitou vint dans le chapitre de son abbaye et qu'il eut prié Pierre, son prérl/^cesseur, et ses religieux de confirmer le don qu'il avait fait à Fontgombaud, lui Thibaut, qui se trouvait présent, et toute la communauté, protestèrent, et, ne voulant pas s'exposer aux violences du comte, ils sortirent du chapitre sans donner de réponse h sa demande; il offrait de prouver ses dires par le témoignage de trente moines et plus s'il le fallait. L'abbé de Fontgombaud

(i) iiixt. pnntif. eicfimit. En(jol.,p, 4'^>.

n'ayant pu fournir aucune alleslalion de la concession que lui auraient faite les religieux de Maillezais, mais ayant seulement produit le témoignage de deux laïques sans autorité, Tarchidiacre le débouta de sa demande et adjugea Charron à Maillezais (1).

CVst durant le voyage que Guillaume fit à cette époque en Bas-Poitou que, se trouvant à Fonlenay, comparut devant lui Pierre Tronel, qui avait enlevé aux religieux de Maillezais une partie des redevances de Téglise de Mouseuil. L'évêque de Poitiers avait excommunié Tronel pour ce fait; puis, afin d'avoir raison de lui par les voies de droit, il l'avait cité pour produire ses moyens devant sa personne et la cour du comte. L'évoque et Guillaume, qui vivaient alors en parfaite intelligence, pressèrent Tronel de questions,mais,celui-cineleur faisant que des réponses évasives, qui semblaient témoigner de sa culpabilité, le prélat et le comte adjugèrent d'un commun accord à l'abbaye de Maillezais tous les produits de l'église de Mouseuil, avec défense à toute personne d'élever à l'avenir à ce sujet la moindre revendication (2).

Guillaume se trouvait à Maillezais durant cette même année 1128, alors que vint le trouver Pons, prieur de Saint-Eutrope de Saintes, accompagné de quelques personnages de la même région, et en particulier de Geoffroy Pichamberl, prévôt de la cité de Saintes. Le prieur lui représenta les franchises qui avaient été concédées à son monastère et aux hommes qui en dépendaient par son père, le précédent comte, et lui demanda de les confirmer, ce qu'il fil bénévolement (3).

Lors de ses tournées de chasse, Guillaume ne pouvait manquer de se rendre à Sainte-Gemme, qui, placé au centre d'une contrée où abondait le gibier de toute nature, attirait souvent les comtes de Poitou, surtout depuis le jour ofi Guy-Geoffroy, afin de satisfaire ses besoins religieux, avait édifié dans ce lieu un petit monastère; Guillaume le Jeune ayant de son côté richement doté cette maison, Guillaume VUl ne pouvait rester en arrière. Se trouvant donc à Sainte-Gemme, le !«' janvier de l'année H 27 ou

(i) Lacurîe, Hist, de Maillezais, preuves, p. 248.

(2) Besly, Hist, des comtes^ preuve», p. /|64.

(3) Arch, hist. delà Saintonje, II, p. 267.

lo LKS COMTES DE POITOU

1128, il confirma les dons que ses prédécesseurs avaient faits à cet établissement; il y ajouta ensuite, en faveur du prieur, Garnier de Monlmorillon,undomaine nommé rHoumée,avec les eaux et les canaux qui étaient conligus. Hugues, l'oncle du comie, raccompagnait dans ce déplacement, où Ton ne voit avec eux que des seigneurs voisins, Hélie de Brau et Pierre de Flazais, accompagnés de Geoffroy, le viguier, et de veneurs. Guillaume se trouvait dans l'église du prieuré lorsqu'il fit celle donation, et il l'affirma symboliquement en posant sur l'autel le livre des évangiles (1).

L'influence de Montierneuf sur le comte de Poitou était toujours grande, et les religieux ne se gênaient pas pour en user au mieux de leur communauté. C'est ainsi qu'en Tannée 1127 ils obtinrent de lui qu'il concédât à leur prieuré de la Chapelle- Moulière une certaine étendue de bois comprise dans la forél voisine de Moulière (2), puis, en 1129, ils se firent confirmer la possession du domaine de Pont-l'Abbé, en Saintonge, qu'ils tenaient de la générosité de Guy-Geoffroy et de Guillaume le Jeune, et sur lequel les prévôts du comte élevaient toutes sortes de prétentions. En cela ils furent chaudement appuyés par Tévêque de Poitiers, qui se trouvait aussi présent lorsque l'acte fut passé, ainsi que Pierre, son archidiacre, l'abbé du Dorât, les prieurs de Montierneuf et de Saint-Eutrope de Saintes, et quelques seigneurs, tels que Guillaume d'Apremont, Guillaume Maingot, Hugues de [Joué et Geoffroy de Pons (3).

C'est vers cette époque qu'il convient de placer l'abandon, fait par Guillaume et sa femme aux mômes religieux de Montierneuf, des droits coutumiers que les comtes de Poitou possédaient sur les terres de Gelais et de la Chapelle, sises dans le ressort de la prévcMé de Montreuil-Bonnin; ces terres avaient appartenu à deux moines, Thibaut de Loin et Aimeri Brun, qui en avaient fait don à l'abbaye lors de leur profession religieuse. Quant aux coutumes, qui devaient être Irrs dures, vu qu'à cause d'elles le domaine se dépeuplait, elles faisaient sans doute partie du douaire de la

(i) Hesly, liist. des romles, preuves, p. /|t»3.

(2) La rèformtition fjénéralf* drs fnrests et hois de Potctnr, iO<»7, p. 57.

(3) D. Fuott'ncau, XX, p. 197; (^lianipollion-Figeac, Ijnc. hist^y II, p. 12.

GUILLAUME LE TOULOUSAIN n

comtesse, car on voit que ce fut celle-ci qui, tout d'abord, y renonça, en présence de Pierre Boreau, prévôt de Monlreuil, et d'André de la Haye, chevalier. La comtesse Aénor avait avec elle sonpetilenfant,àqui Ton avait donné le surnom d'Aigret, «acer », qu'avait déjàporté son grand-oncle, et qui, n'ayant pas encore un an, ne pouvaildonner devive voix son consentement à la donation, mais, pendanl que sa mère dessinait sa croix au bas de l'acte, on lui fit apposer ses doigts sur le parchemin. Aimeri, vicomte de Châtellerault, père de la comtesse, se chargea de présenter l'acte à la ratification de Guillaume, qui traça aussi sa croix en présence de l'archidiacre Hervé, de Guillaume Forton, et de Raoul de Mauléon (1). Quelque temps après, le prévôt de Montreuil, subissant la pression du comte, renonça à tous les droits dont il jouissait sur ces domaines à raison de son office (2).

Au commencement de l'année suivante, H30, Guillaume, prieur du chapitre de Sainte-Radegonde de Poitiers, obtint du comte qu'il confirmât l'abandon, que Guillaume VII avait précédemment fait à son église,de toutes les bonnes ou mauvaises coutumes qu'il possédait dans la localité de Vouillé, à l'exception de certaines d'entre elles qu'il se réserva, comme l'avait fait son père; il étendit même cette franchise au lieu de Neuillet, que le chapitre possédait tout auprès. La comtesse Aénor ne fut sans doute pas étrangère à cette générosité, car elle apposa sa croix au bas de l'acte qui l'attestait, à côté de celle de son mari ; Savari de Mauléon, Hervé de Mareuil, et des chanoines de Sainte-Radegonde y comparaissent en même temps en qualité de témoins (3).

(i) Arch. de la Vienne, orig., Montierneuf, n» 44 î t)» Fonteneau, XIX, p. 211.

(a) D. Fonteneau, XIX, p. 201.

(3) Arch. de la Vienne, orig., chap. de Sainte-Radegonde, no 4. Cet acte, rongé par la pourriture, a aussi perdu le sceau en cire blanche qui y était encore appendu au temps de Bcsly, « emprint de l'effigie du duc à cheval, i'espéc nue eu la droicte c et le bouclair en la gauche » (Hist, des comtes, preuves, p. l\62). Bien qu'il porte la date de 1129, il appartient sûrement à l'année ii3o et très probablement au mois de mars. 11 est dit en effet qu'il fut passé sous le pontificat d'Innocent II ; or, ce pape ne fut élu que le 1 3 ou le i4 février ii3o et le jour de Pâques tomba cette année le 3o mars : c'est entre ces deux dates qu'il convient de placer la charte de Guillaume Vin.

Dans la collection de D. Fonteneau (XXIV, p. 35), il se trouve encore une charte, qui renferme les mêmes dispositions que celle de i i3o et que le savant bénédictin a considérée comme originale; les chanoines de Sainte-Radegonde l'ont, dit-il, opposée de tout temps aux seigneurs de Montreuil-Bonnin avec qui ils avaient des difficultés aU

i4 LES COMTES DE POITOU

reformaient incontinent et reprenaient leurs anciennes positions, rendant ainsi de plus en plus étroites leurs li^es d'investissement. Thibaut de Blazon, craignant que le manque d'approvisionnements ne Toblifreât bientôt à capituler, envoya des messagers au comte de Poitou, afin de solliciter son aide immédiate (1). Guillaume se tenait prêt, et, accompagné d'un ,erand nombre de cavali^Tset d'hommes de pied, il marcha au secours de Mirebeau. D'assiégeants, les Angevins allaient passer au rôle d'assiégés, mais Geoffroy, comprenant le danger que cette situation allait lui faire courir, fit, pendant la nuit qui devait précéder l'attaque des Poitevins, creuser autour de son camp un profond fossé dont les terres relevées formaient de son côté un épaulement formidable. Lorsqu'au matin les troupes du comte de Poitou se lancèrent à l'attaque, leur élan fut arrêté par le retranchement dont elles ignoraient l'existence.

A la suile de cet insuccès de l'armée de secours, sur laquelle il comptait pour sa délivrance, Thibaut de Blazon fut amené à adresser des propositions de paix à son adversaire; il y avait quarante jours que durait l'investissement de la forteresse et, depuis le premier jour, nulles vivres n'avaient pu y pénétrer. 11 offrit donc de se rendre, en demandant seulement la vie sauve. Geoffroy, qui avait pu redouter un instant de voir sa campagne se terminer par une catastrophe, fut trop heureux des avances qui lui étaient faites; il laissa sortir les assiégés affamés, mais il garda la ville fet le château dont il dépouilla son adversaire, réunit le Mirebalais à son domaine privé, et y installa des sénéchaux et des prévôts, suivant le mode angevin qui, quelques années plus lard, devait aussi prévaloir en Poitou (2).

L'expédition de Thouars et de Parlhenay avait eu lieu en il 29, mais c'est seulement au commencement de l'année 1130

(i) Thibaut de Blazon avait, avec le comte de Poitou, certains lieos de pareoté qui n'ont pas été jusqu'ici bien clairement établis, mais qui pourraient provenir du mariage du comte Guillaume avec une fîtle de la maison de ChAtellerault ; cette alliance a été indiquée par le chroniqueur de Saint-Martin de Limoares ^Rec, des hist, de France, XU, p. /|r»/|),qui rapporte que le vicomte de cette ville, CJuy IV, avait épousé, avant ii43, une fille de Thibaut de Blazon, parente de la reine de France, laquelle était [)our lors Aliénor.

{u) Marcheifay, Chron. des comtes d'Anjou^ pp. 2G3-26O; Chnm, des églises d'Anjou^ p. 3.'t, Saint Aubin d'Angers.

GUILLAUME LE TOULOUSAIN i5

qu'advint la reddition de Mirebeau et le mauvais succès de l'intervention du comte de Poitou. Le Mirebalais était en effet en proie aux horreurs de la guerre avant que la nouvelle de la mort du pape Ilonorius II, arrivée le 13 ou le 14 février H30, fût parvenue dans ces régions. Le souverain pontife était encore vivant, ou du moins il passait pour tel^ alors qu'un prêtre de Cuhon, nommé Pierre de Mons, fit au chapitre de Saint-Hilaire de Poitiers la donation de tous ses biens. Redoutant de se rendre à Poitiers à cause des troubles, et sans doute pressé de réaliser ses intentions, il se décida à accomplir cet acte entre les mains d'un chanoine, membre du chapitre, qui remplissait en même temps la charge de prévôt de Cuhon.

Dans cette infime localité, l'un des domaines du chapitre de Saint-Hilaire, étaient alors rassemblés plusieurs petits seigneurs du pays, qui étaient venus chercher dans la maison religieuse un abri contre les entreprises des belligérants; ils furent témoins de la donation de Pierre de Mons, ainsi que les trois frères de ce dernier, qui reçurent de lui 30 livres angevines pour renoncer à sa succession et qui étaient aussi peu soucieux que lui-même de s'exposer aux risques d'une rencontre avec des troupes armées (1 ).

Guillaume semble avoir pris facilement son parti de la soumission de son allié; il lit sa paix avec le Plantagenet, lequel, satisfait desa réussite, et ayant d'autres adversaires à dompter, en particulier le seigneur de Sablé, ne crut pas utile de s'engager dans une guerre ouverte avec le comte de Poitou. Ce dernier, libre de ses allures, trouva dans la façon d'agir de Geoffroy à l'égard de son vassal un modèle à suivre, et il ne tarda pas à l'imiter.

Au nombre des plus puissants feudataires du comte de Poitou étaient assurément les sires de Châtelaillon. Les maîtres de ce domaine avaient, avec le temps, réussi à établir leur domination sur toutes les côtes de l'Aunis, ils possédaient l'île de Ré et même avaient cherché à s'emparer de l'île d'Oléron. Dans cette expansion, obstinément poursuivie, ils n'avaient été arrêtés,comme on

(i) Rcdct, Doc. pour Saint-Hilaire^ I, p. i25. Guillaume étant désigné commi* seigneur de Mirebeau au moment de la rédaction de la charte précitée, il en ressort que Thibaut de Blazon, quoi qu*en disent les historiens,ne fut jamais seigneur en titre de Mirebeau. (Voy. De Fouchier, La baronnie de Mirebeau^ dans les Mém. de la Soc. des Aniiq, de t*Oaes/, 2« série, 1, p. 58),

i6 LES COMTES DE POITOU

Ta VU, que par la résistance du clergé; enfin, aussi habiles qu'entreprenants, ils avaient favorisé et considérablement développé le commerce de la région qui leur était soumise. Une de leurs filles avait, dans le temps, épousé Foulques le Réchin, le puissant comte d'Anjou, et, de cette union, leur maison avait acquis un nouveau relief; ils avaient résisté avec succès pendant longtemps à Tautorilé ecclésiastique, à celle de leur évoque et même au pape. Orgueilleux de leurs richesses, ils étaient devenus un objet d'envie pour le comte de Poitou, qui ne possédait sur les côtes de l'Océan que des ports sans importance, tandis qu'à Châtelaillon venaient se pourvoir des vins de la région et du sel qu'elle produisait en abondance les pays privés de ces deux richesses naturelles.

Le représentant actuel de cette race était Isemberl de Châtelaillon,marié depuis plus de quinze ans à une certaine Âeline, dont rinconduile était notoire, et qui, dans le langage biblique du temps, était désignée comme « une fille de Bélial (1) ».lsembert, qui en toutes choses témoignait de peu d'énergie, w vir per omnia pacificus », tolérait les désordres de sa femme, et ses principaux barons déclaraient hautement qu'ils n'obéiraient jamais aux fils adultérins de leur seigneur. Celte désaffection s'était empirée par suite des agissements d'Aeline, el, dans le courant de cette année 1130, un certain nombre de chevaliers, ayant formé une ligue, s'adressèrent au comte de Poitou pour les soutenir dans leur révolte. Guillaume, heureux de pouvoir satisfaire ses instincts guerriers, se présenta inopinément le H août (3 des ides) devant Châtelaillon. La ville, située sur une presqu'île escarpée, était presque imprenable de vive force, tant par suite de sa position naturelle que de ses formidables fortifications; son seul point faible consistait dans le manque d'eau, celle des puits contenus dans son enceinte n'étant pas potable, et elle n'était véritablement alimentée que par un puits, placé à la base de l'escarpement. Guil-

(i) Le mariasç'e (i*Isenibert avec Aeliue était antérieur ù ranoée iii4f aiosi qu*il .ésulte d'une charte de l'abbaye de Saint-Maixent (A. Richard, Chartes de Saint* MnLrent^ I, p. 284), où il est dit qu*étaut dans la chambre oi^cupêe par sa femme Aelioe, à Font-de-Lois. en [tresence de sa mère Ivelte (ou Julitte) et de Guillaume le Normand, Iscrnberl ap(M)î>a !»a croix au bas de Tacte par ItNpifl il restituait à l'abbaye la moitié du marais de Muuillepie, t{ue sou père lui avait jadis enlevée.

res

GllILLAUMK LE TOULOUSArN ,7

lauine, imitant la lactique qui venait de si bien réussir à GeolTroy Plantagenet, se contenta d'empêcher tout ravitaillement des assiégés; il tenait la terre, et, d'autre part, des navires qu'il avait armés empêchaient la venue par mer de toute force de secours. La place tint néanmoins pendant plus de trois mois, mais enfin ses défenseurs, ne pouvant plus résister aux privations qu'ils avaient à endurer et d'autre part travaillés par la trahison, contraignirent leur seigneur à ouvrir aux assiégeants les portes de la ville, quelques jours avant les fêtes de l'Avent (l).Isembert trouva le moyen de s'enfuir ; mais, avant de s'éloigner, il plaça dans le donjon des défenseurs dont il se croyait sûr; ceux-ci, abandonnés à eux-mêmes, se rendirent à leur tour.

Le seigneur de Châtelaillon s'était retiré dans le donjon de l'Ileau, situé seulementà deux milles de sa résidence, et qui, entouré de toutes parts d'eau et de marais, était d'une défense plus assurée que la ville; son sénéchal, Guillaume le Normand, qui y commandait, avait eu soin de pourvoir h l'approvisionnement de la garnison, tant en vivres qu'en armes défensives, si bien qu'Isembert, qui redoutait que le comte ne le fit enfermer pour le restant de ses jours dans une prison, refusa hardiment de lui livrer sa forteresse. L'événement justifia sa résistance, car, au bout de douze mois de siège, les troupes de Guillaume n'avaient pas encore pu s'emparer de l'Ueau.

On était alors à la fin de Tannée 1131 ou au commencement de 1132; le comte de Poitou, occupé par ailleurs, se résigna à faire de nouvelles ouvertures à Isembert. Il restreignit les prétentions qu'il avait tout d'abord émises, et demanda seulement le partage des revenus de la seigneurie; enfin, on tomba d'accord : tous les domaines de la terre ferme, et en particulier le grand fief d'Aunis avec Châtelaillon, furent attribués au comte de Poitou, qui s'empressa de faire raser le donjon de l'Ueau; Tîle de lié resta à Isembert,qui s'y retira avec sa femme, toutefois, 'malgré la perte de son principal domaine, il continua à porter le titre de seigneur de Châtelaillon (2). Il mourut, fort âgé, dans son île de Ké, et fut

(i) Eo ii3o, le premier dimaoche de l'Avent tombait le 3o novembre. (2) A. Richard, Chartes de Saini-XfaiKenty I, p. 32.'). Dans un acte rclalif à des domaines de l'Aunis de l'année ii33, Uenibcrt et Aeliuc sont encore qualifiés de

i8 LES COMTES DE POITOU

enlerré dans le « vestibule » de l'église de Saint-Martin de Tlie d'Aix, où se trouvaient les sépultures de ses prédécesseurs (1).

11 est possible que le comte de Poitou n'ait pas pris directement part à la tentative de délivrance de Mirebeau, et qu'il se soit contenté d'y envoyer quelques contingents, car, le 3 mars de cette année 1130, il se trouvait à Poitiers, avec sa femme Aénor, sa fille Aliénor, et son fils Guillaume Aigret. Robert, le prieur de Saint-Hilaire de la Celle de Poitiers, vint le trouver un jour qu'il se tenait au milieu des siens et lui demanda de lui concéder la dîme de l'hébergement de Champot; le comte accueillit favorablement sa demande, et de plus conféra à Robert et à ses frères en religion le droit de prendre dans la forêt de Moulière tout le bois qui serait nécessaire pour l'entretien de leur monastère, ainsi que celui dont ils auraient besoin pour leur chauffage. Peut-être cet acte n'était-il que la confirmation de générosités faîtes précédemment au monastère de la Celle par Guillaume le Jeune, que les chanoines, dans leur obituaire, proclamaient leur ami et leur défenseur (2).

C'est à peu près vers ce même temps que l'on apprit en Poitou les événements qui avaient suivi à Rome la mort du pape Honorius IL Le jour même de son décès, il avait été procédé à l'élection de son successeur. Afin d'éviter les compétitions qui menaçaient de se produire, les cardinaux, pressentant la fin prochaine du pontife, s'étaient entendus pour se désister de leur droit électoral et l'avaient transporté à huit d'entre eux. Cinq de ceux-ci

seitçneurs de Cbâtclailloa.Il est possible que les négociations pour la conclusion d'une paix entre eux et le comte de Poitou aient duré jusqu'à celte époque, ou mieux encore qu^Isernbert, possédant, en vertu du traité intervenu avec le comte, la moitié des revenus du domaine de ChAtelailloo, représentés par nie de Hé, en ait conservé le titre seigneurial, de même façon que les possesseurs de la moitié de la seigneurie de Talmond, dont le surplus appartenait au comte de Poitou, qui prenaient toujours la (]ualité de seigneurs de Talmond.

(i) Kec. lies hist. de France^ Xll, pp. /118-/119, Richard le Poitevin. Les chartes de Saint-Maixent précédemment citées et celle de Saint-Jean-d'Angély, dont il sera parlé plus luio, nous ont permis de rectifier une erreur commise par M. Ëlie Berger (liibl.des Ecoles françaises (V Athènes et de Rome, fasc, sixième, p. 110, no i), qui, trompé par le nom d' a Aliéna », c>st-à-dire une femme inconnue, donné à Aeline par le manuscrit de Richard le Poitevin conservé à la Bibliothèque du Vatican, n'a pas cru à l'existence de cette dernière, et rejette par suite sur Isembert Pincooduite qui était le fait de sa femme.

(2> Chnmpollion-Figeac, Doc, hist.^ II, p. i3; Besly, //i$t. des comtes, preuves, p. 4^2.

GUILLAUME LE TOULOUSALN 19

proclamèrenl pape le cardinal-diacre Grt'goire de Saint-Ange, qui prit aussilôt le nom d'Innocent II; trois heures après, les autres cardinaux électeurs, réunis dans Téglise de Saint-Marc, portèrent leurs voix sur Tun d'eux, Pierre de Léon, cardinalprêtre, qui se désigna sous le nom d'Anaclet.

Comme celui-ci, fils d'un juif converti, comptait, grâce à la richesse et à la haute position de sa famille, de nombreux partisans dans Rome, il les fil se soulever contre son compétiteur, et, s'étant successivement emparé de vive force du palais des papes, de Saint- Pierre, et de Saint-Jeande Latran, il contraignit Innocent II à quitter Rome. Mais il s'écoula un certain temps avant que le succès des partisans d'Anaclet fût absolu, car, le 4 mars H30, c'est-à-dire vingt jours après son élection. Innocent II occupait encore le palais de Latran, d'où, à la requête du solliciteur des affaires du Poitou ou peut-être même de l'abbé de Saint-Maixent, qui se trouvait auprès de lui, il adressait un bref aux abbés de Saint-Liguaire, de Luçon et de Nieuil, afin qu'ils excommuniassent Hugues de Rochefort et missent sa terre en interdit pour le punir d'avoir enlevé aux religieux de Saint-Maixent la dîme des essarts de la forêt de la Sèvre (1).

Le pape se retira d'abord à Pise, puis à Gênes, oCi il attendit les événements. Il pouvait en particulier tout craindre de la France. Pierre de Léon, après avoir d'abord étudié à Paris, avait en effet porté pendant un temps l'habit monastique à Cluny ; puisensuite^ en qualité de légat, ilavait séjourné en Angleterre en 11 21 et en France de 1 124àll26. Il s'étaitpar suite acquisdenombreuses sympathies dans le haut clergé, mais sa conduite privée, assez relâchée, semble-t-il, avait indisposé contre lui un grand nombre d'évêques et le monde monacal, particulièrement les religieux de Cluny, qui, au lieu de soutenir leur ancien frère, se montrèrent des plus animés contre lui. Anaclet, sans se laisser arrêter par cette hoslihlé déclarée, chercha à attirer à sa cause les princes souverains, bien assuré qu'avec l'aide du pouvoir temporel il arriverait à triompher de la résistance qui pourrait se produire dans le clergé. Le !•' mai il adressa au roi de France, Louis le Gros, et à son

(i) A. Richard, Chartes de Saint-Maixent^ I, p. 3i5.

fils, Philippe, des lettres dans lesquelles, après leur avoir rappelé les anciennes relations qu'ils avaient eues ensemble, il leur faisait à sa façon le récit de ce qui s'était passé à Home, déclarant que Télection d'Innocent II avait été subreptice et qu'en conséquence il avait excommunié ce dernier. Ce fut Olton, évoque deTodi, qui fut chargé de remettre ces missives aux souverains; il élait accompagnédu cardinal-diacre Grégoire, lequel était aussi porteur de deux lettres d'Anaclet, l'une adressée aux évoques de l'Aquitaine à qui il notifiait son avènement à la papauté et les informait qu'il maintenait Girard, évêque d'Angoulême, dans la dignité de légal qu'il occupait sous llonoriusll, et l'autre, qui était personnelle à Girard, le chargeait, comme légal et de concert avec le cardinal Grégoire, d'avoir à éclairer les esprits sur la valeur de ses titres au souverain pontificat.

C'est à ce dernier acte qu'est due la durée relativement longue du schisme d'AnacIel en Aquilaine. Girard, déjà âgé, avait le plus vif désir de conserver la haute situation que lui avait assurée, dans ces contrées, l'exercice de ses fonctions de légat depuis vingt-trois ans. Tout d'abord, aussitôt qu'il avait eu connaissance des événements de Rome, il s'était rangé à la manière de voir de la plupart, sinon de tous les évê.]ues d'Aquitaine. En conséquence, il avait écrit à Innocent II, lui deinandant de vouloir bien lui con. server la délégation dont il élait pourvu; le pape avait refusé. Innocent II, dont la piété ne saurait êlre mise en doute, s'était évidemment souvenu des accusations qui, à diverses reprises, avaientétélancées contrel'évêqued'Angoulôme, particulièrement par Geoffroy de Vendôme. Celui-ci lui avait jalis reproché son orgueil extrême, qui le portait, enlre autres, à se vanler d'avoir le droit, en sa qualité de légal, de déposer les évoques, el son amour excessif de l'argent qui lui avait fait commettre de véritables actes de simonie, acceptant parfois des cadeaux des deux mains pour faire conclure un mariage, recevant cent sous pour valider l'élection d'un abbé de Charroux, rélablissanl pour une grosse somme un abbé indigne dans sa dignité abbatiale, acceptant de l'argent du roid'Angleterre pour excommunier le comled'Anjou, et autres méfaits.

Tout ceci était de notoriété publique, tellement que le peuple

GUILLAUMK LK TOULOUSAIN 21

en avait fait une chanson (1). Furieux de sa déconvenue, Girard se relournaversAnacIel, elce dernier, heureux de celle recrue dont il appréciait toute Timporlance, s'empressade lui accorder la faveur qu'il sollicilait. Du reste, Tanli-pape et le légat avaient eu jadis ensemble des relations personnelles, qui leur permettaient de s'estimer chacun à sa juste valeur. En effet, vers 1 i 20, Pierre de Léon était venu dans le Poitou, en qualité de délégué du pape, pour faire exécuter la décision du concile de Reims relative à la possession de Migné par Tabbaye de Monlierneuf, et Girard avait eu de son côté à parachever celte affaire litigieuse (2).

Une fois qu'il fut assuré d'être maintenu dans sa haute dignité, le légat d'Anaclel ne resta pas inaclif. Avec une rapidité extrême, il répandit la lettre que l'anti-pape lui avait adressée, et écrivit au roi d'Angleterre, aux princes bretons, aux rois de Castille et de Léon, pour les attacher au parti qu'il avait embrassé. Le seul de ses correspondants qui accueillit favorablement ces ouvertures fut le roi d'Angleterre, lequel, avec tout son clergé, reconnut Anaclel. Mais, tout auprès de lui, Girard fit une conquête, d'une importance extrême, dans la personne du duc d'Aquitaine. Guillaume, tout en témoignant d'un amour immodéré pour les armes et la guerre, avait subi Tinfluence de Girard que, dès son enfance, il avait été habitué à considérer comme le plus éminent prélat du territoire soumis à l'autorité de son père, puis à la sienne, et de plus, comme on l'a vu, il lui avait, à son arrivée au pouvoir, accordé toute sa confiance, ce dont Girard avait profilé pour obtenir de lui des actes favorables aux églises. Comme l'évêque d'Angoulême, il avait d'abord reconnu Innocent II, puis, à son exemple, il vira de bord, et, avec la fougue de son caractère, il porta à l'extrême son zèle de transfuge.

Toutefois la cause que soutenaient le comte elle prélat éprouva versce temps un échecsensible. Louis leGros, au début duschisme, s*élait d'abord montré irrésolu, puisenfin, sollicité par les évoques, il s'était décidé à convoquer un concile à Étampes. Saint Bernard, alors abbé de Clairvaux, fut chargé d'exposer l'affaire devant Tas-

Ci) MigDe, Patrol. lat., CLVll, roi. G2, lettre xxi de G. de Vendôme. (2) Arch. de la Vienne, orig., Montierncuf, no» 36 cl 87.

semblée; il fil Thistorique des faits, discuta la valeur des prétentions des deux adversaires, pesa leurs arguments, et, enfin de compte, conclut en faveur de la légalité de l'élection de Grégoire de Saint-Ange. Le concile se rangea àson avisettousses membres, le roi en tête, reconnurent Innocent il pour pape légitime. Ceci se passait au mois de juillet ou d'août H30. Girard ne s'était pas rendu à Étampes; il pressentait évidemment que la cause qu'il défendait était perdue devant les évoques de France, et, afin de ne pas s'engager ou risquer un esclandre sans sanction effective, il jugea sage de sauvegarder sa liberté d'action en restant à l'écart; n'ayant pas pris part au vole, il pouvaitse considérer comme n'étant pas engagé par lui. De ce moment, il joua un rôle prépondérant dans les affaires dj schisme, et cela d'autant mieux qu'il pouvait donner aux pouvoirs religieux qu'il tenait d'Anaclet l'appui de l'autorité temporelle et effective du duc d'Aquitaine.

Fort de la décision du concile d'Elampes, Innocent II prit le parti de passer en France, afin d'y recueillir des sommes suffisantes pour pouvoir lever des troupes et rentrer à leur tftte dans Rome. Il débarqua à Saint-Gilles le 1 1 septembre. Saint Bernard et les religieux de Cluny vinrent lui apporter les témoignages de leur adhésion absolue à son autorité et se mirent à sa disposition pour son voyage de France. Il remonta le Hhône, visita Cluny, présida le 18 novembre le concile de Clermont, et enfin arriva à Saint-IJenoll-sur-Loire, où Louis le Gros, sa femme et son fils Philippe vinrent s'incliner devant lui. Au môme lieu il reçut les ambassadeurs de l'empereur d'Allemagne, qui lui apportaient l'assurance que son autorité pontificale était reconnue dans tout l'Empire.

Les deux plus puissants souverains de la Chrétienté ayant ainsi admis la légalité de l'élection d'Innocent II, il n'y avait plusqu*à ramener les princes ou grands seigneurs dissidents : c'est la besogne à laquelle s'employa saint Bernard. Il se rendit d'abord en Angleterre, où Girard avait tout d'abord obtenu gain de cause; le sucrés ne tarda pas à couronner ses etforts, car le roi Henri vint, le 13 janvier 1 lin,se prosterner à Chartres devant le pape. En même temps, ils'adrt^ssait îuix membresdu clergé qui, retenus par d'îinciens liens d'amitié, hésitaient à se prononcer contre

GUILLAUME LE TOULOUSALN aS

Pierre de Léon; telélaillecasd'IIildebert, archevêque de Tours. Saint Bernard écrivit au saint prélat une lettre pressante, qui le toucha vivement et l'amena à reconnaître l'autorité d'Innocent.

L'abbé de Clairvaux se flattait de réussir pareillement auprès du duc d'Aquitaine; s'étant adjoint Josselin, évoque de Soissons, afin de donner plusd'autorilé à sa mission, il se rendit à Poitiers. Descendu à Montierneuf, qui était le principal établissement de son ordre en Poitou, il fit demander à Guillaume une entrevue. Le comte, qui semble être resté jusque-làdans une certaineindécision, accueillit bien la démarche des envoyés d'Innocent, et, pendant sept jours, il eut avec saint Bernard des entretiens secrets sur les principaux points de la doctrine chrétienne et sur la cause en litige. 11 s'était montré un auditeur soumis, aussi saint Bernard, ne jugeant pas qu'il y eût lieu de prolonger son séjour à Poitiers, quitta la ville, chargé de bonnes paroles, et après avoir célébré à la cathédrale de Saint- Pierre le sacrifice de la messe (1 ).

Mais les bonnes dispositions dans lesquelles il avait laissé le comte de Poitou ne durèrent pas longtemps. Girard, qui sans doute n'avait été que tardivement informé de la venue des messagers d'Innocent II, accourut à son tour à Poitiers, et, se rendant à Saint-Pierre, il y prononça un violent discours contre les adversaires d'Anaclet. Ses paroles enflammées agirent vivement sur ses auditeurs elles portèrent à commettre des actes de violence qu'il n'avait sans doute pas prévus ; Gausbert, doyen du chapitre cathédral, prit l'initiative de ces mouvements et fit mettre en

(i) La plupart des historiens modernes placent à l'abbaye des Chàtelliers, près Saint- Maixcnl, le lieu de la rencontre de saint Bernard et du comte de Poitou, et depuis plus d'un siècle la peinture a popularisé cette attribution (Duval, Cari, des Châtetlieps^ iotrod., pp. xlv-l). En ce faisant, ils se sont fiés au P. Manrique, qui, écrivant au XTii* siècle ses Annales Cistercienses, a interprété d'une façon inexacte le texte qui suit et qu'il avait emprunté à la vie de saint Guillaume : « Qui Pictaviam usque perc venientes prsedicto invasori salutaribus monitis suaserunt, aed non persuaseruut. c Interea dum haec a^crentur,abbas sanctus in quodam monasterio ordinis sui, consc tructo de novo in Pictavia, morabatur » (Bolland. , Acla sancl. febr.^ II, p. 4'^4)- Peo familier avec les choses du Poitou^lc P. Manriquc n'apas reconnu, dans le <( mooasterium novum » dont il est question dans ce passaj^e, Tabbaye de Montierneuf de Poitiers, qui y est pourtant désijQrDée expressément, et il a été chercher dans la province, le plus près possible de Poitiers, un établissement appartenant à la réforme de Citeanx; il s'arrêta sur l'abbaye des Châtelliers, située à onze lieues de la capitale du Poitou, sans rcnoarquer qu'elle suivait à cette époque la rcîçle que lui avait donnée son fondateur, saiot Giraud, et qu'elle ne fut affiliée à Tordre deCiteaux que le 20 janvier ii63, c'esl-à-dire Ireole ans après les événements dont il est ici question.

pièces Tautel sur lequel saint Bernard avait officié. En agissant ainsi, Gausbert prétendait s'ériger en défenseur de la foi (orthodoxe et faire passer le saint abbé de Clairvauxau rang des schismaliqucs; il se conduisait à son égard delà même façon que, quarante ansauparavanl,les acolytes d'Urbain II s'étaient comportés à l'égard de Tévêque de Poitiers, Isembert II, quand ils avaient renversé, dans l'église de Montierneuf, l'autel consacré par le prélat, ami de Guy-Geoffroy.

Ce fut le début de la persécution. Girard et Guillaume, ne gardant plus aucune retenue, se posèrent résolument en adversaires d'Innocent II, et le légat d'Anaclet, usant de ses prétendus pouvoirs, brisa sans miséricorde les oppositions qui se manifestaient trop ouvertement; il se fit particulièrement l'agent des rancunes du comte, et, d'accord avec lui, chassa de leurs sièges l'évêque de Poitiers, Guillaume Alleaume, et Tévêque de Limoges, Eustorge. A Poitiers, le chapitre, dirigé par son doyen et par Tarchiprelre, élut évêqne Pierre de Châtellerault, grandoncle du comte de Poitou et l'un des chanoines de la cathédrale ; h Limoges, le choix se fixa sur Kenoul de Nieuil,abbé du Dorât, qui, depuis quelques années, était un des familiers de la cour du comte. On ne sait de quelle nature étaient les dissentiments qui existaient entre l'évêque et le comte de Poitiers et avaient amené ce dernier à de si violentes extrémités; il en est autrement en ce qui concerne l'évêque de Limoges. Eustorge était partisan déclaré du vicomte Adémar, qui fut un des grands batailleurs de l'époque, et avait souvent maille à partir avec son suzerain, le comte de Poitou.

Les deux diocèses se trouvèrent donc avoir chacun deux prélats à leur tête, car les évêques dépossédés de leurs sièges n'en continuèrent pas moins à résider dans le pays et à agir sur le clergé qui leur était resté fidèle. D'autre part, les nouveaux évêques n'étaient pas en possession d'une complète autorité spirituelle, car, aucun des prélats d'Aquitaine n'ayant voulu s'associer aux attentats commis contre Guillaume Alleaume et Eustorge, leurs remplaçants ne purent se faire consacrer et prirent seulement la qualité d'évêques élus.

On ignore où se retira l'évêque de Poitiers; il lui était du reste

choix, soil pour tout autre motif, le comte de Poitou envahit le monastère le 24 juin Jour de la Saint-Jean, fête patronale deTabbaye, qui était à cette occasion visitée par de nombreux pèlerins, on chassa Tabbé et s'empara des nombreuses offrandes dues à la piélé des fidèles.

C'était un acte sacrilège que Guillaume venait de commettre et que Girard, gardien des privilèges des églises en sa qualité de légat, ne pouvait tolérer. Il était du reste prudent d'arrêter l'autorité laïque dans une voie où, sous le couvert d'une vive adhésion au schisme, elle pourrait se livrer à des violences et à des empiétements sur les établissements religieux. Il fit donc à Guillaume les plus vives admonestations, et, ce qui esi un témoignage bien probant de l'influence qu'il avait sur son esprit; il amena le comte à faire une confession publique de son méfait. Celui-ci se rendit à Saint-Jean-d'Angély à la fin de juillet; là, avec une nombreuse suite, il pénétra dans la salle du chapitre, où tous les religieux étaient rassemblés sous la direction de leur abbé Hugues. Tout d'abord, il annonça que, pour indemniser l'abbaye du tort qu'il lui avait causé, il lui donnait les bâtiments, les places et le fossé que les comtes de Poitou possédaient d'ancienneté devant le monastère, qu'il lui renouvelait la possession de toutes les coutumes dont elle jouissait dans son bourg, etenfin qu'ilconcédait à la cour de Saint-Jean le privilège de franchise et d'asile, absolument comme si elle eût été une église. Puis, quand l'énumération de toutes ces générosités eut été faite, il sortit du chapitre, se déchaussa, et, pieds nus, tenant des verges en la main, il se rendit, en donnant les marques d'un profond repentir, jusqu'à l'autel de l'église abbatiale sur laquelle était exposé le chef du Précurseur. Arrivé en cet endroit, il se jeta à genoux, et, se reconnaissant coupable du vol qu'il avait commis, il posa sur l'autel le parchemin sur lequel étaient énumérées toutes les faveurs qu'il venait d'accorder à l'abbaye. Ensuite il traça sa croix au bas deTacte, et,afin de donner plus de force et d'autorité aux dispositions qu'il contenait, il le remit à ses barons et aux autres personnages de son entourage, qu'il invita, pour plus de garantie, à y apposer eux-mêmes leurs croix. C'est ce que firent Henoul, évêque de Limoges, Audebert, abbé de Luçon, Maingot

de Melle, Guillaume de Manzé, Pierre de Fors, Hugues Tireuil, et Hugues de Pons; enfin, dans la nombreuse assistance, tant de laïques que de religieux, on remarquait encore Roger, le chapelain du comte (1).

Guillaume Gardrad, l'évêque de Saintes, ne se trouvait pas à cette réunion, où Ton ne comptait, en dehors des moines de Saint- Jean, que des partisans avérés de la politique du duc et de Girard. H se tenait dans une prudente réserve, ayant lui-même à redouter le sort des évoques de Poitiers et de Limoges; il avait du reste refusé de consacrer les évoques et les abbés intrus^ et, devant les menaces du comte, il avait jugé prudent d'abandonner sa ville épiscopale. Les chanoines de sa cathédrale s'étaient conformés à sa conduite et c'est peut-être à Téloignement de ces derniers que Guillaume Gardrad a dû de ne pas être remplacé sur son siège comme les deux évêques dont il vient d'être parlé, qui n'avaient pas rencontré dans leur clergé la même solidarité.

Quant à Girard, dont la place aurait dû être à Saint-Jean au premier rang, il était en ce moment tout occupé de mener à bien une Aitreprise d'une importance majeure pour lui-même.

Arnaud de Cabenac, l'archevêque de Bordeaux, était mort le 29 avril 1131 et il avait résolu de lui succéder. lise disait que s'il pouvait joindre à l'autorité spirituelle du légat celle plus directe encore de Tarchevêque sur les évêques et le clergé de l'archidiocèse, il se sentirait de force à briser toutes les résistances. N'espérant pas arriver à se faire élire suivant les formes régulières, il concentra tous ses efforts sur les chanoines de la cathédrale, et, quand il se vit assuré d'une majorité, il convoqua en sa quahté de légat tous les évêques sufTragants de Bordeaux pour procéder à l'élection de l'archevêque ; un seul des prélats appelés, Raymond Bernard, évêque d'Agen, se rendit à l'assemblée. 11 chercha, sans pouvoir y parvenir, à empêcher l'élection de Girard; les chanoines, gagnés par les promesses du postulant, terrifiés, d'autre part, par la crainte des violences dont le duc d'Aquitaine était coutumier, cédèrent à ces diverses pressions,

(i)BesIy, Hist. des comtes, preuves, p. 462; D. Fonteneau. XIII, p. 2-^,5. Col at-ie csi «Qtérieur au i3 oclobn» ii3i, date de la mort de Philippe, fils de Louis VI, et noQ postérieur, comme l'a écrit par erreur le savant béDédictin.

a8 LES COMTKS DE POITOU

et, en fin de compte, élurent l'évêque d'Angoulême. Toutefois, celui-ci ne put recevoir l'onction sainte, les deux évêquesqui seuls tenaient pour lui, ceux de Poitiers et de Limoges, n'ayant pas été sacrés, ne pouvaient lui administrer un sacrement dont euxmêmes n'avaient pas été pourvus.

Sans tarder, Girard adressa aux évoques de son ressort une lettre circulaire pour réclamer d'eux l'obéissance qu'ils lui devaient désormais en vertu de sa dignité. Tous ceux qui jusqu'alors ne s'étaient pas prononcés ouvertement et se dissimulaient volontiers derrière leur archevêque se trouvèrent fort embarrassés. Saint Bernard, craignant que dans cette occurrence les évêques dépossédés, dans le désir de reprendre leurs sièges, ou ceux qui étaient encore en fonctions, afin d'éviter un sort semblable, ne se laissassent aller à un compromis^ leur écrivit une longue lettre, très pathétique, dans laquelle il leur exposait la situation et les encourageait à persister dans leur attachement à la cause d'Innocent H. En ce moment, les partisans d'Anaclet tentaient une manœuvre qui pouvait leur amener les esprits irrésolus, hésitants pour un motif quelconque à prendre un parti, ils demandaient que le différend entre les deux papes fût soumis à un concile qui, selon eux. devrait se tenir à Rome où ils étaient tout-puissants. Saint Bernard se mit résolument à la tête de ceux qui^ sentant le piège qui leur était tendu, cherchèrent à le déjouer en déclarant que, du moment que l'élection d'Innocent était régulière (par cinq voix contre trois), il n'y avait pas lieu de remettre tout en suspens. Ses efforts furent couronnés de succès, car les évoques auxquels il s'adressa, ceux de Limoges, de Poitiers, de Saintes et de Périgueux, se montrèrent inébranlables dans leurs convictions. Toutefois, les prélats, sentant qu'ils ne pouvaient rester livrés à eux-mêmes, sans qu'une direction commune les guidât dans la voie d'une résistance continue aux attaques dont ils étaient incessamment menacés, se préoccupèrent de chercher autour d'eux ce guide précieux; ils se flattèrent de le trouver dans Vulgrin, archevêque de Bourges, primat d'Aquitaine.

ils lui remontrèrent qu'en celte dernière qualité il ne pouvait se désintéresser de ce qui se passait dans l'archevêché de Bordeaux, voire même dans sonarchidiocèse,oùrévêquede Limoges,

son suffragani, avait été expulsé de son siège. Guillaume de Nanclars, évoque de Périgueux, lui écrivait : « Diles-nous, vous qui êtes noire primai, le chef dont nous voulons suivre la direction, quelle est la réponse que nous devons faire à Girard d'Angoulême, qui, sans notre concours, s'est fait introniser archevêque de Bordeaux et nous presse de lui obéir. » En même temps il le priait de faire connaître au roi de France Tétat de l'archevêché de Bordeaux, afin que ce prince accordât son appui aux évêques menacés d'être jetés à bas de leur siège; pour cet effet, il lui envoyait des lettres qu'il le priait de vouloir bien communiquer au roi (i).Cet appel du clergé à l'autorité royale, tant en Aquitaine qu'en Auvergne, où il s'était produit récemment, est l'indice d'un mouvement de centralisation dont l'honneur revient tout entier à Louis le Gros, de qui le pouvoir, aux yeux des suppliants, était le symbole de la force.

Girard était donc parvenu au comble de ses désirs, el,comme il arrive toujours aux triomphateurs, il vil bientôt apparaître à ses côtés des gens pressés de solliciter ses faveurs. Les moines de Sainte-Croix de Bordeaux ne furent pas les derniers, et ils obtinrent du nouvel archevêque qu'il leur fît don de Téglise de Saint- Pierre « de Benciaco » ; ce qui témoigne de leur hâte, c'est que le prélat, n'ayant pas encore eu le temps de faire graver le sceau de sa nouvelle dignité, en fut réduit à employer celui dont il usait comme évêque d'Angoulême 2). Celait Bordeaux qui devenait en France la forteresse du schisme. Outre le clergé qui s'était groupé autour de Girard, avec les archidiacres, les chanoines de Saint-André et les religieux de Sainte-Croix, on voyait encore auprès de lui Gilles, évêque deTusculum,lescardinaux Grégoire et Komain, légats du Saint-Siège, dont la présence rehaussait encore la situation du nouvel archevêque. Mais, enflé par son succès, Girard négligea les précautions qu'il prenait ordinairement et que commandaient les animosités qu'il avait déchaînées contre lui ; un jour qu'il traversait la Saintonge, qui séparait ses deux diocèses d'Angoulême et de Bordeaux, il tomba entre les mains d'Aymar d'Archiac, beau-frère de Tévêque de Saintes.

(i) Labbe, Nova bihl, man., II, p. 83.

(2) Maratu, Girard, éoëgue d'Angoulêmey pièces justif., u" 34, p. ^yO.

3o LES COMTES DE POITOU

Aymar, personnellement, n'avait cessé d'être hostile à révoque d'Angoulôme, qui, quelques années auparavant, avait aidé Vulgrin Taillefer à lui enlever son château d'Archiac. Guillaume Gardrad s'empressa de faire connaître cet important événement à Tarchevêque de Bourges. Comme il était à craindre que les comtes de Poitou et d'Angoulême ne tentassent, ainsi qu'ils en manifestaient le désir, de délivrer Girard de force, il le pria d'inviter les évoques de l'Aquitaine à fournir à Aymar des ressources en hommes et en argent pour qu'il pût résister aux attaques dont il était menacé ; en même temps, ce qui peint bien Timbroglio de cette situation et la difficulté où se trouvaient les esprits de discerner sainement la vérité de l'erreur, comme Girard n'avait pas été déposé et n'avait pas perdu sa qualité épiscopale, Guillaume demandait au primat d'accorder à son beau -frère une absolution plénière pour ce fait d'avoir mis la main sur un membre du clergé et de le retenir en prison ; de plus, il le sollicitait d'excommunier tous les particuliers qui, pour délivrer Girard, useraient de violences à l'égard de son geôlier.

Aprèsavoirainsipourvu aux intérêts de son beau-frère, Tévêque de Saintes étendait sa requête, et suppliait le primat d'inviter les sufTragants de l'archevêque de Bordeaux, le clergé et le peuple de leurs diocèses, à refuser toute obéissance à l'archevêque intrus, d'annuler son élection, et finalement de le déposer. 11 sollicitait en outre avec instance qu'on lui infligeât la punition ecclésiastique suprême, à savoir que l'archevêque de Bourges prononçât contre lui une nouvelle excommunication, et que tous les évoques, tant du diocèse de Bordeaux que de celui d'Auch, fussent invités à le frapper de la même peine, aussi bien que toute personne qui lui prêterait secours.

Cette dernière objurgation visait particulièrement les comtes de Poitiers et d'Angoulême, qui marchaient pour le moment d'accord dans la voie du schisme ; Vulgrin ayant épousé en secondes noces Aimable, une des filles du vicomte de Châtellerault, se trouvait être le beau-frère de Guillaume VllI et le petit-neveu de l'évêque intrus de Poitiers, Pierre de Cliàlelleraull (1). Mais

(i) Hist, ponlif. et com, Engoi., p. 50.

GUILLAUME LE TOULOUSAIN 3i

rarchevêque de Bourges ne se pressa pas de répondre à des sollicitations si pressantes ; c'était un temporisateur, et il attendait, pour prendre une décision, la tenue du concile que le pape avait convoqué à Reims pour la fête de saint Luc, le 18 octobre 1131 . A cette réunion solennelle on compta treize archevêques et deux cent soixante-trois évêques, ainsi qu'une multitude d'abbés et de moines. Son principal objet était d'assurer l'union de la catholicité contre Anaclet et Girard, le plus notable de ses adhérents. L'un et l'autre furent excommuniés par les pères du Concile, comme schismatiques, et solennellement déposés.

Sûr désormais d'être vigoureusement soutenu, l'archevêque de Bourges se conforma aux décisions de l'assemblée, qui n'étaient autres que celles que l'évêque de Saintes avait sollicitées de lui, et, ne pouvant avoir recours à la force, il se contenta d'encourager les évêques à la patience et à la résignation. Louis le Gros, qui avait profité de la réunion du Concile pour faire solennellement sacrer roi son fils Philippe, n'était pas d'humeur à entamer une guerre afin de faire exécuter les sentences que l'assemblée avait pu rendre ; il laissait au clergé lui-même le soin d'amener ce résultat. Aussi Aymar d'Archiac, se sentant isolé en face des deux puissants comtes, dut se résoudre à relâcher son prisonnier, probablement sans rançon, mais à tout le moins sous la promesse qu'il n'aurait personnellement à redouter aucune fâcheuse conséquence de son coup d'audace .

C'est à ce moment que se place une démarche tentée par Pierre le Vénérable pour mettre fin au schisme d'Aquitaine. Fort de la décision du concile de Reims, l'abbé de Cluny se flatla de réussir là où saint Bernard avait échoué, et, dans le courant de novembre ou de décembre, il se rendit en Poitou ; mais tous ses efforts pour ramener Guillaume restèrent infructueux. Du reste, il était du devoir de l'abbé de Cluny, après le grand témoignage de sympathie que lui avait donné Innocent II en venant consacrer, au mois d'octobre 1130, l'église de son monastère, de veiller au maintien de la saine doctrine dans les établissements de sa dépendance; par suite, au lieu de reprendre lors de son départ du Poitou le chemin par lequel il était venu, il passa en Anjou, parcourut la Normandie, et enfin arriva à

Paris à temps pour célébrer dans celle ville les fêtes de Noël (1).

L'année 1132 qui s'ouvrit bientôt après fut véritablement celle où le schisme atteignit son apogée ; la situation en Aquitaine était alors celle-ci : les comtes de Poitou et d'Angoulême étaient excommuniés, les évêchés de Poitiers et de Limoges comptaient deux titulaires, Tarchevêché de Bordeaux et Tévêché d'Angoulême étaient possédés par un prélat interdit, Tévêque de Saintes avait abandonné sa résidence épiscopaie ; Tabbé de Cellefrouin en Angoumois, nommé Foucher, avait dû quitter son monastère, et était parti pour TOrient, ofi il devint évêque de Tyr et enfin patriarche de Jérusalem (2),

La qualité de légat du pape permettait à Girard d'étendre son action en dehors de son diocèse, et il ne s'en fit pas faute. Dans l'archevêché d'Auch, Geoffroy, évêque de Bazas, entra dans le schisme, et de ce fait il fut excommunié ; son adversaire ordinaire, Raymond, évêque d'Agen, avec qui il avait des contestations journalières au sujet de la limite de leurs diocèses, profita habilement de la mauvaise posture dans laquelle il se trouvait pour envahir son territoire, et môme, en 1136, il incendia la ville de Bazas (3). On ne sait si Bonhomme, évêque d'Aire, ne donna pas aussi son adhésion à Anaclet ; on le voit, en effet, en 1135, sur la demande expresse du duc d'Aquitaine et avec l'assentiment de Pierre, comte de Bigorre, et des seigneurs du pays de Marsan, rétablir le culte dans l'église de Bougues, enlever celle-ci aux mains laïques qui la détenaient et larestituer à l'abbaye de la Sauve, à qui elle avait été précédemment donnée par Guillaume le Jeune, le père du duc (4).

L'évêque de Tusculum, le représentant d'Anaclet, vint fixer sa résidence à Poitiers, d'où, d'accord avec Girard, siégeant à Bordeaux, il pouvait utilement diriger les affaires de leur parti, à défaut de Pierre de Chàtellerault, qui ne parait nulle part, et qui semble, par cet effacement, justifier l'appréciation que portait

(i) Miii^ne, Pairol. Ifit., CLXXXIX, col. 233; lithl, Clnniacensis, col. 735.

.2^ d'allia (Christ., II, col. 10^7 .

(3) Arrh, hist. de lu (immde., V, j>. 2G.

(/|) Arch. hist. de la Gironde^ XII, p. 3 19. I^ charte qui rapporte ce fait ic conteiiLant de sii^iialcr l'uniiée sans iudi({aer le jour^ on ne saurait dire si cet acte est uutcriour ou postérieur ù lu cuiivcrsiou de Guillaume VIII.

sur lui Guillaume Alleauaie qui i'appelail « un veau gonflé de venl» , comme qui dirait « un personnage en baudruche» . Le prélat italien n'eut pas de peine à se constituer un entourage qui suppléait à son petit nombre par son audace et son activité. On le voit régler, en sa qualité de vicaire apostolique, des difficultés pendantes entre le doyen de Saint-IIilaire et un sieur Briction, puis mettre d'accord les prévôts laïques de la Foye-Monjault ; dans ces diverses circonstances, il avait à ses côtés Gausbert, le doyen de Saint-Pierro, Guillaume Bouchereau, le doyen de Saint- Hilaire, maître Hilaire et maître Laurent, que Ton peut regarder comme des professeurs des écoles renommées de Poitiers, Guillaume, prieur de Sainte-Radegonde, Guillaume Jean, prieur de Saint-Nicolas, Aymar, prieur delà Foye-Monjaull, Martin, prévôt de Poitiers, et Lombard, son sous-prévôt, tous adhérents au schisme (i). Aces divers noms il semble qu'il y a lieu d'ajouter celui de l'abbé même de Montierneuf, Pierre, un parent du comte de Poitou, qui était en ce moment, plus ou moins légalement, à la tête de l'abbaye (2).

Ces manières de faire des schismaliques, agissant comme s'ils eussent été pourvus légalement de Taulorilé ecclésiastique, ne pouvaient manquer d'exaspérer leurs adversaires, aussi voit-on l'évêque de Poitiers, qui, du lieu de son exil, s'était une fois encore adressé à l'archevêque de Bourges, réclamer de lui avec une sauvage énergie une excommunication nouvelle contre Girard et ses adhérents. Il visait en particulier Pierre de Châtellerault,qui occupait son siège épiscopal, et Guillaume Bouchereau, le chef du parti qui lui était hostile ; il allait même jusqu'à fixer pour cet acte une date spéciale, celle de la fête de sainte Marie-Madeleine, du Î2 juillet (3).

(i) Rédet, Doc. poar Saint-Hilaire,, I, p. i3i ; Gallia Christ, y II, instr., coL 355.

(2) Ce personnage, dont l'existence n*est connue que par i*acte ci-dessus,n'a pas été inscrit dans la lisle des abbés de Montierneuf, qui, au xv« siècle, a été insérée dans le cartulaire de cette abbaje (Arcb. de la Vienne, reg. no au5, f° 20). Il semble résulter de cette omission que les religieux de Monlierneuf n'ont pas cru devoir placer Pierre au rang de leurs abbés, vu son caractère scbismatique.Sa parenté avec le comte de Poitou autorise toutes les suppositions. Il ne nous parait pas qu'on puisse Tidentifier avec Pierre de Châtellerauii, qui était suffisamment pourvu par l'évéché de Poitiers, mais on pourrait peut-être reconnaître en |lui Pierre de Thouars, surnommé TËvèque, dont la femme de Guillaume VIII était la petite-nièce.

(3) Nous ne serions pas étonné que cette date du 22 juillet, qui se rapporte soit à

La lutte se continuait donc ardente des deux parts et ne pouvait manquer par suite d'amener des troubles dans le sein du clergé. Ce n'est pas seulement à Poitiers que se produisirent des désordres ; ils éclatèrent sur divers points du territoire, partout où les partisans de Girard se crurent ou se trouvèrent assez forts pour imposer leurs volontés.

A Saint-Maixent, la cure de Saint-Léger fut occupée par un prêtre schismatique, nommé Pierre de la Chaise ; celui-ci, sans tenir compte de la sujétion de son bénéfice envers l'abbaye de Saint-Maixent et des obligations auxquelles par suite il était tenu, avait cru devoir ajouter une cloche à celle qu'il lui était permis d'avoir dans son église et édifier un nouvel autel ; les moines, suivant les habitudes de la procédure en vigueur à cette époque, brisèrent la cloche et renversèrent l'autel. Ceci se passait en 1133, etl'on pourrait croire, en voyant les religieux de Saint-Maixent agir de cette sorte, qu'ils avaient chaudement embrassé la cause d'innocent H; il n'en était rien : ils maintenaient seulement leurs droits en face d'un intrus qui, de par son arrivée irrégulière à la tête d'une paroisse, se croyait tout permis. L'abbé Geoffroy et ses moines s'étaient tenus dans une grande réserve, et c'est ce qui résulte des indications chronologiques, apposéespar leur scribe au bas des actes rédigés dans le monastère, et dont on peut faire chaque année l'instructif relevé : en 1130, il est rapporté que les faits énoncés dans la charte s'étaient passés alors que Grégoire et Pierre se disputaient lapapaulé (il est à remarquer qu'il n'est donné à aucun des concurrents le titre pontifical sous lequel ils s'étaient désignés) ; il est dit,en 11 31, que l'acte fut fait au tempsoù il existait une brouille entre Grégoire et Pierre de Léon pour lamème cause, en 1132, qu'il y a débat, à Rome, entre les mêmes pour la papauté et enfin en 1 1 33, à propos d'un accord entre les religieux de Saint-Maixent et undeleursvassaux,ilestécritqu'il futconclu pendant qu'il régnait une scission entre l'Église de Rome et celle de Poitiers. Cette dernière énonciation est peut-être un peu plus expressive qu'il ne conviendrait, ce qui lient sans doute aux différends que les religieux avaient avec Pierre de la Chaise et qu'ils

TaDDéc I i3a, soit à 1 133, correspondit à celle duo événement mémorable de la vie de Girard, et ne fût lanoiversaire du jour de son élection à Bordeaux.

portèrent devant un légal qui se trouvait dans leur région à la fin de 1133; celui-ci avaitévoqué raffaire de Saint-Léger devant lui pour le troisième dimanche de carême de l'année suivante (1).

A Albi, Tévêque Humberl Giraud avait pris parti pour Anaclet. Les membres de son chapitre refusèrent de le suivre dans cette voie, puis, la passion aidant, ils se soulevèrent contre lui, s'emparèrent du palais épiscopal qu'ils démolirent de fond en comble, et enfin installèrent une garnison dans la cathédrale. On était alors dans l'année 1132. Girard, ne pouvant user contre les révoltés que des armes ecclésiastiques, les excommunia, mais sans résultat» car, un an après, en 1133, il dut revenir à la charge ; il s'adressa, en sa qualité de légat, aux abbés de Castres et de Gaillac et leur intima l'ordre d'avoir, ainsi que tout le peuple et le clergé du diocèse d'Albi, à refuser tout service aux chanoines et à se ranger du côté de leur évêque (2). Mais ces admonestations du légat de pape, précédemment si écoutées, perdaient beaucoup de leur valeur dans les circonstances présentes. Chaque parti, pour renforcer sa cause, avait recours à ces interprètes attitrés de la parole du chef de l'Église, et Innocent il, en particulier, n'avait pas négligé de s'entourer de ces précieux auxiliaires. Il avait quitté la France avant Pâques 1 132, mais avant de partir il avait nommé plusieurs légats, au nombre desquels était Geoffroy de Lèves, évêque de Chartres, qu'il avait pourvu de la légation apostolique dans les provinces ecclésiastiques de Bourges, de Bordeaux, de Tours et de Dol, c'est-à-dire dans la circonscription ancienne de Girard, celle-là même qu'Anaclet lui avait conservée : l'évoque de Chartres devenait donc par ce fait l'adversaire direct de l'archevêque de Bordeaux (3).

La lutte d'influence entre les deux partis se continua donc en Aquitaine avec des armes à peu près égales, tandis qu'ailleurs le schisme perdaitdu terrain, tellement même que pendant untemps on put croire au succès définitif de la cause d'Innocent 11. L'empereur Lolhaire, depuis qu'il avait publiquement reconnu celui-ci comme pape, était resté plus d'un an sans pouvoir lui donner un

(i) A. Richard, Charles de Saint-MaLvent, I, pp. 3i8, 820, 821, \\'i\ et 332. ii) D. Vaissetc, Hisl, de Languedoc^ nouv. éd., III, p. 683. (3) Gallia Christ, ^ II, instr , col. 870.

appui effectif, mais, au printemps de 1133, il était descendu en Italie, avait replacé Innocent sur le trône pontifical et, le 4 juin, avait reçu de lui la couronne de roi des Romains. Saint Bernard, ne doutant pas delà répercussion que devaient produire ces événements sur les sentiments des adhérents d'Anaclet, crut le moment opportun pour tenter un nouvel effort auprès du duc d'Aquitaine, seulement, comme il se savait desservi auprès de lui par Girard et ses partisans, et redoutant qu'une démarche publique de sa part n'amenât un résultat contraire à celui qu'il cherchait,il employa un moyen détourné ; pour cela il se servit d'Hugues de Bourgogne^ parent de Guillaume.

Sous son nom, il adressa au comte de Poitou une lettre pressante, dans laquelle il lui remontrait les périls où l'entraînait son obstination pour une mauvaise cause, lui disant « qu'un particulier qui s'égare périt seul, mais que lorsqu'un chef d'Etat tombe dans l'erreur il entraine avec lui tous ses sujets » . Guillaume ne se rendit assurément pas aux raisons exposées dans cette lettre, mais il est possible que son envoi ait amené une certaine détente dans la situation. La présence d'un légat d'Innocent en Poitou, à la fin de l'année 1133, semble en être un indice, et d'autre part celle-ci venait renforcer les influences secrètes qui agissaient sur le comte, en faisant naître dans son esprit des doutes sur la légalité de la cause qu'il soutenait.

L'un des plus actifs agents de cette action délicate fut assurément Geoffroy du Lauroux. Possédant « la science, l'esprit de liberté, une éloquence vraie, persuasive et insinuante », selon les expressions mêmes de saint Bernard, ce personnage avait tout ce qu'il fallait pour réussir auprès d'un prince dont l'esprit étroit se laissait difficilement pénétrer, du moment où il avait accordé sa confiance à quelque personne ou qu'il avait adopté une idée qui lui avait été habilement présentée.

Geoffroy du Lauroux, « de Laureolo », était un moine ou plutôt un chanoine de l'ordre de Saint-Augustin. Usant de la liberté relative de cette association, il était venu à Poitiers où, selon toute apparence, il professa dans les écoles et acquit une grande réputation. Guillaume VIII, avec toute la fougue de son caractère, s'enthousiasma de sa personne, et, afin de jouir plus parti-

GUILLAUME LE TOULOUSALN 87

culièrement de sa compagnie, il lui fit don de deux domaines importants, sis à proximité de ses rendez-vous de chasse. L'un de ces domaines, Fonlaine-le-Comte, se trouvait à l'entrée des forêts qui s'étendaient de Poitiers à Lusignan, l'autre, Sablonceaux, était situé en Saintonge, non loin de la rivière de la Seudre; il renfermait, dans son enclos, une source d'eau minérale, et était séparé par la forêt de Baconeis du prieuré de Sainte- Gemme, lequel, grâce à sa situation dans un pays si propice pour la chasse, était fréquemment visité par les comtes de Poitou. Geoffroy ne s'installa pas seul en ces lieux; il y appela des chanoines de Saint-Augustin, dont il fut le directeur, et dont la communauté forma par la suite le noyau de deux abbayes placées l'une et l'autre sous le vocable de Notre-Dame.

On ne sait au juste quand Guillaume donna Fontaine-le-Comte à Geoffroy du Lauroux,mais ce qui est sûr c'est qu'il avait antérieurement disposé de cet endroit en faveur de l'abbaye voisine de Bonnevaux, qui, après la mort du comte, en revendiqua la propriété. Pour le moment, Guillaume, tout à son idée, avait donné à Geoffroy le terrain nécessaire pour construire une église, et y avait ajouté des bois et des landes qui devaient constituer la dotation du nouvel établissement; en même temps, il avait obtenu de ses fidèles, Savari de Mauléon et Hugues Jodoin, qu'ils fissent, en vue du même objet, l'abandon de quelques terres(l).

Geoffroy du Lauroux, quellequefût son orthodoxie, ne pouvait réellement prendre ouvertement parti contre son bienfaiteur; saint Bernard avait assurément tout d'abord compris son abstention, dans l'espoirque par d'autres moyens il pourrait venir à bout de la résistance du comte de Poitou, mais la situation s'éternisait, si bien qu'un jour il lui écrivit que le repos avait eu son temps et qu'il fallait que désormais il s'employât « pour arracher une proie d'une importance extrême de la gueule du lion ». Geoffroy du Lauroux ne se serait peut-être pas laissé aller à agir, s'il n'y avait été porté que par les violentes adjurations de l'abbé de Clairvaux,mais à côté de celui-ci Innocent avait placé un homme politique, l'évêque de Chartres, qui, convaincu qu'un travail

(1) Arch. de la Vienne, orig., Fontaine-le-Comte, n* 2.

palienl pouvait seul détacher le comte de la cause d'Anaclel, s'aboucha secrètement avec son ami.

Le trouble, que d'habiles insinuations, des propos tendancieux produisirent dans l'esprit de Guillaume, apparaît nettement dans l'acte de donation par lequel il fit abandon aux religieuses de Fontevrault, le 19 avril 1134, d'une redevance qui était perçue chaque année sur les juments, les bœufs et les vaches qui venaient pacager dans sa forêt d'Argenson, entre le dimanche des Rameaux et celui de Pâques, et ce, afin d'obtenir «que le Seigneur fît miséricorde à l'âme de son père et l'amenât lui-même à la vraie pénitence ». Les deniers provenant de cette perception devaient servir à entretenir de pain les religieuses établies dans le prieuré de Saint- Bibien et les frères attachés à leur service. Le jour où le comte fit cette générosité, il se trouvait à Niort ; dans la salle du château où il se tenait on voyait plusieurs de ses fidèles : Aimeri, vicomte de Châtelleraull, et son frère Boson, Eschivard de Preuilly, Engelelme de Mortemer, Renoul Sennebaud, Elie de Vivonne, Hugues Claret, Guillaume de la Chambre,leviguier Aymar, Hugues ïireuil,et enfin Pierre Hélie, qui se fit désigner spécialement comme l'ami ducomte (1).

D'autre part, le pape lui-même profita d'une circonstance favorable pour faire montre de bonnes dispositions à l'égard du comte de Poitou. Alfonse P'^ roi d'Espagne, ayant été tué par les Maures le 17 juillet H34 et ne laissant pas d'enfants, les Aragonais lui choisirent pour successeur Ramire, son frère puîné, qui depuis 1093 vivait en religieux dans l'abbaye de Saint-Pons de Thomières. Après la cérémonie de son couronnement, les grands du royaume le contraignirent à se marier et lui donnèrent pour femme Agnès ou autrement Mahaut, la sœur du comte de Poitou, qui était, depuis sept ans, veuve d'Aimeri, vicomte de Thouars; Innocent II s'empressa de relever Ramire de ses vœux monacaux et de lui accorder toutes les facilités nécessaires pour son mariage (2).

(i) Marcheccay, Notices et pièces h islorif/ lies ^\i. 2/41.

(2) D. Vaisscle, ///>/. de Lanf/ttedoc^ nonv. éd., Il,p (u)^. Du timriafç^r de Ramire et d'Ac^nès issut une fille, qui na(|uit en ii'M) et fut .nommée IVHruDille; lanDée suivante, Ramire retourna dans son couvent, abandonnaol à la fois son trône, sa femme et sa tille.

GUILLAUME LE TOULOUSAIN Sg

Geoffroy du Lauroux, tout en agissant pour amener la paix dans Téglise, selon le témoignage que lui en rendit un jour Tévêque de Chartres, ne se sentait pas assez d'autorité pour obtenir du comte de Poitou l'abandon formel de la cause qu'il soutenait avec tant d'ardeur depuis quatre ans. Il jugea que seul saint Bernard pouvait arriver à ce résultat, et, dès lors, tous ses efforts tendirent vers ce but. Profitant de ce que Girard, tout entier à Tad/ninistration de son archevêché de Bordeaux, ne surveillait plus Guillaume d'aussi près, il obtint de lui d'avoir une nouvelle entrevue avec l'abbé de Clairvaux. Saint Bernard était alors en Bretagne, où l'avait appelé la duchesse Ermengarde, qui lui avait offert Buzay, près de Nantes, pour y fonder un couventde son ordre (1). C'est là qu'il reçut avis des bonnes dispositions du comte de Poitou; sans larder, en compagnie de Geoffroy de Lèves, il se dirigea vers Poitiers. Mais ce n'est pas dans cette ville qu'eut lieu la conférence dont on attendait un résultat si précieux; afin d'arracher Guillaume aux suggestions de son entourage ordinaire^ en particulier de son oncle, l'évoque schismatique, et du chapitre de la cathédrale, Geoffroy du Lauroux le décida à aller au devant des envoyés du pape: c'est à Parthenay, sur la route de Nantes, qu'eut lieu la rencontre.

Saint Bernard et ses compîignons prirent gîte dans le prieuré conventuel de Parthenay-le-Vieux, importante dépendance de l'abbaye de la Chaise-Dieu , situé aux portes de la ville ; quant au comte, il dut réclamer l'hospitalité de son vassal, le seigneur de Parthenay. Les négociations durèrent longtemps, non point directement entre le comte et l'abbé de Clairvaux^ ainsi que les choses s'étaient passées lors de l'entrevue de 1131, qui avait si mal abouti, mais par l'entremise d'intermédiaires.

Le comte n'était pas éloigné d'accepter pour bonnes les raisons que l'on faisait valoir auprès de lui, il déclarait même qu'au fond aucun motif sérieux ne l'empêchait de reconnaître Innocent II

(i) L'installation des moines cisterciens à Buzay eut lieu le 28 juin ii35 (Pétigny, BibL de r Ecole des Chartes, 3e série, V, p. 2?.4f note i) ou le 16 juin de la même année (Janauschek, Origines Cistercienses, p. 35). Ermengarde, poursuivant ses aventures, avait été passer deux ans en Palestine, auprès de son frère le roi Foulques, et venait de rentrer en Brelas^e. Il est possible qu'elle n'ait pas été étrangère à la désignation de Raymond de Poitiers aux gens d'Antioche.

4o LES COMTES DE POITOU

pour pape, mais il se refusait absolument à laisser remonter sur leur siège les évêques et les abbés qu'il en avait dépossédés, disant que ceux-là l'avaient grandement offensé. La conférence menaçait de se terminer sans amener aucun changement dans la situation, lorsqu'un coup de théâtre se produisit, amené par l'ardeur que saint Bernard mettait dans la soutenance de son rôle. L'abbé de Clairvaux célébrait d'ordinaire la messe dans la vaste église du prieuré; un jour, s'étant retourné après la consécration et voyant par la porte ouverte le comte, qui en sa qualité d'excommunié ne pouvait entrer dans le temple saint, mais assistait néanmoins du dehors à l'office divin, il eut une inspiration subite: mettant la sainte hostie sur la patène, puis l'élevant dans sa main, lise dirigea vers Guillaume, et, le visage enflammé, respirant une décision surhumaine, il lui adressa des paroles véhémentes, lui disant que c'était son Dieu qui venait à lui et qu'il n'aurait pas le courage de le mépriser comme il avait méprisé ses serviteurs.

Celte scène causa au comte une telle émotion qu'il en perdit connaissance. Revenu à lui, mais tremblant encore, il entendit saint Bernard lui ordonner de se réconcilier avec l'évêque de Poitiers, de le rétablir sur son siège, de se soumettre au pape Innocent et de ramener dans le devoir tous ceux de ses sujets que son exemple avait entraînés dans le schisme. Aussitôt Guillaume AUeaume, qui se trouvait parmi les assistants, s'approcha du comte qui lui donna le baiser de paix et qui, pénétrant avec lui dans l'église, l'amena à son siège épiscopal, lui reconnaissant par ce fait même qu'il le replaçait dans sa dignité première (i).

(i) B. Ledaîn, dans ses divers travaux sur Parthenay, a soutenu cette thèse que la scène de la conversion du duc avait eu pour théâtre l'ét^lise de Notre-Dame de la Coudre, sise dans l'enceinte du chAleau de Parlhenay, et non celle de Parthenay-le-Vieux. Nous ne suirions nous rendre à cette manière de voir, inspirée par un sentiment de patriotisme de clocher, et qui nous parait absolument contredite par les faits. Il ne faut pas, en effet, perdre de vue que saint Bernard et le comte du Poitou venaient à la rencontre Tun de Tautre en adversaires, et que Tabbé de Clairvaux avait à se tenir en g'arde, aussi bien contre les violences connues de Guillaume que contre les fauteurs et les soutiens du schisme. En prenant (rtte dans le monastère de Parthenay-le-Vieux, il se trouvait k rabri,en vertu des sauvegardes ecclésiastiques. De pins, le lieu où résidait saint Bernard abritait ausni 1 evéque de Poitiers, contre lequel le comte manifestait une si violente aversion que, par le seul fait de demander sa réintégration sur son siège, tes négociations furent sur le point d'échouer. Si Guillaume s'était douté de la présence de Tévèque sur le li(>u de Tentrevue, il se serait tenu en garde, et assurément, pas plus Fun que l'autre o auraient voulu coucher sous le même toit; or^rèvèque de

GUILLAUME LE TOULOUSAIN 4i

Cétait un grand triomphe pour saint Bernard d'avoir contraint le comte de Poitou à reconnaître le pape Innocent II, et, afin de le laisser sous l'impression des événements qui venaient de se passer sans qu'aucun acte de sa pari, même involontaire, vînt en diminuera valeur, il se bâta de le quitter. L'adhésion de Guillaume n'était pas en effet le résultat d'une conviction sincère, il s'était rendu par surprise, et, si la souvenance du fait, regardé comme miraculeux, qui lui avait fait engager sa parole à saint Bernard l'empêcha de la violer, il fut loin de donner l'exemple de la soumission que Ton était en droit d'attendre de lui. Son entourage n'était pas encore renouvelé, et de là partirent des coups de force dont il ne fut que l'exécuteur.

Toutefois, c'est en évêque que Guillaume Alleaume rentra dans sa ville épiscopale, d'où s'éloignèrent à leur tour ses adversaires. Renoulde Nieuil, qui y avait sans doute attendu les résultats de l'entrevue de Parthenay, se hâta de retourner dans le Limousin, mais, au cours de sa route, il tomba de cheval et mourut des suites de sa chute. La réintégration d'Euslorge sur le siège de Limoges se fit en conséquence sans difficultés (1). Quant à Pierre de Châtellerault, on ne sait quel fut son sort; peut-être rentra-l-il simplement dans le rang et a-t-il terminé ses jours dans sa primitive dignité de chanoine de la cathédrale de Poitiers?

Quant à Guillaume, il eut de violents démêlés avec les chanoines de Saint-Hilaire et les chassa de leur résidence. Que leur reprochait-il? on l'ignore, mais les choses furent, comme on le voit, poussées à l'extrême, et saint Bernard dut encore s'interposer pour amener le comte à de meilleurs sentiments : « Qui donc a pu vous faire manquer à vos engagements? lui écrivait-il. Celui-là sera puni, et afin que la malédiction du Très-Haut ne s'appesantisse pas sur vous, faites un retour sur vous-même, vivez en paix avec vos vrais amis et rendez leur église aux clercs que vous en avez chassés (2). » Les conseils de saint Bernard

Poitiers se trouvait dans l'église où officiait saint Bernard et dans laquelle il avait pénétré de Tintérieurdu prieuré, tandis que sa présence n'aurait pu être dissimulée dans Tenceinte du château de Parthenay. Les traditions invoquées en faveur de Notre- Dame de la Coudre sont relativem(3nt récentes et n'ont pas plus de valeur que celle qui place aux Chàtelliers la première entrevue du comte et de saint Bernard.

(i) Labbe, Nova bibl, man., II, p. 3o3, G. du Vigeois.

(2; Besly, /list. des comtes, preuves, p. 4O0; D. Bernardi operum tomus quartus^

4a LES COMTES DE POITOU

furent certainement entendus, car il est permis de croire que l'instigateur de l'acte de violence du comte à l'égard des chanoines de Saint-Hilaire ne fut autre que leur doyen, Guillaume Bouchereau, qui était considéré comme le véritable chef du schisme à Poitiers; or, on voit l'année suivante, en 11 36, Bouchereau donner son assentiment, avec les autres dignitaires du chapitre, à un accord conclu par l'entremise du légat Geoffroy, évêque de Chartres, entre les chanoines de Saint-Hilaire et les religieux de l'abbaye des Alleuds (1).

Le grand coup avait du reste été frappé par le retour de Guillaume à la foi orthodoxe ; il impliquait forcément la fin du schisme en Aquitaine. Girard le comprit, et un jour il quitta Bordeaux pour rentrer dans sa ville épiscopale d'Angoulême; là, se sentant mourir, il prit toutes les dispositions que lui suggérait son affection pour ce diocèse qu'il avait gouverné pendant tant d'années; il succomba enfm le l^'^mars 1136, quelques mois après l'entrevue de Parthenay, repentant selon les uns, impénitent suivant d'autres (2).

i6/{2, epist. cxxix, p. 3^0. Cette lettre de saiot Bernard ne peut avoir été écrite quaprcs sa première ou sa seconde entrevue avec le comlede Poitou. Nous inclinons pour la seconde, cVsl-à-dire pour Tannée 1 135, par ce motif que Tabbé de Clairvaux ne fiiit aucune allusion aux évéques de Poitiers et de Limoges, chassés de leur sièsçe en I i3i, à la destruction <ic Tautcl de la cathédrale et autres faits de violence commis aussitôt après son départ h cette époque, tandis qu'en ii35 les évéques étant déjà remontés sur leurs siestes, saint Bernard a pu croire à un apaisement absolu qui aurait été troublé par un fait isolé, dont nous ne connaissons pas les causes, et enfin la rechute du comte nous paraît clairement indiquée par le mot a rursum », employé par son correspondant.

(i)Rédct, Doc. pour Saint -//iiairey I, p. i3:i.

(2) Les historiens ne sont pas d'accord sur la date exacte de la mort de Girard. La plupart s'en rapportent au texte de l'Histoire des évéques et comtes d^VngouIémc (éd. Caslait^ne, p. 5i), qui dit que Tévéque, ayant célébré pieusement la messe un samedi, mourut le lendemain, jour de dimanche, 18 juin ii36 (xiv des calendes de juillet Mcxxxvi). Ces indications sont de tout point inexactes. D'abord, en ii3G, le 18 juin tombait un jeudi et non un dimanche; de plus Orderic Vital rapporte que Girard succomba dans l'année bissextile qui commence au 26 mars ii35 pour finir au 25 mars ii30(///.s7. fcc7^*. , V, p. 78), et enfin, ce qui enlève tout motif de doute, il est absolument certain que Lambert, abbé delà Couronne, fut élu évéque d'Angoulême le 17 mai I i3G. La mort de Girard est donc antérieure à cette date, maison a mieux que rindication flottante d'Orderic Vital : c'est une liste des évéques d'Angoulême, récemment mise au jour, qui a été publiée par M. de Puybaudet {Mélanges de l'Ecole de Rome, XVII, p. 283) et par M. l'abbé Duchesne (Fastes épiscopan.r de Pancienne Gaule, II, p. 6/4), d'après le manuscrit 1127, Vaticanus Reginae. Il est ainsi conçu: ff ij. Girardus, cpiscopus ac SanctiC Homanaï ecclesie legatus, qui sedit in episcopatu annos xwiii. Anuo :il) liiairnatione Domini m» c-^ xx\o v«^, obiit autem kal. martii >». i^'usage étant en Aquitaine de commencer l'année au 20 mars, la date de la mort de

Pendant que le principal fauteur du schisme s'éteignait à Angoulême dans la tristesse et Tisolement, l'homme qui, resté dans l'ombre, avait peut-être le plus contribué à son abaissement, Geoffroy du Lauroux, recevait coup sur coup des faveurs qui étaient la récompense de sa conduite. Foulques, l'abbé de Bonnevaux, s'était empressé, la pacification faite, de réclamer la propriété du domaine de Fontaine-le-Comte, se fondant sur la donation primitive qui lui en avait été faite. Geoffroy, ne voulant pas courir les chances d'un procès, s'adressa à l'évêque de Poitiers, lequel, ne tenant pas de son côté à aller à l'encontre des volontés du comte, maintint les religieux de Fontaine-le- Comte en possession du territoire sur lequel s'élevait leur monastère. Puis, ce fut le tour de l'abbé de Saint-Cyprien qui disputait aux mêmes religieux une dlme dépendant aussi de leur dotation. Cette fois, Geoffroy du Lauroux recourut au légat du Saint-Siège, qui était toujours l'évêque de Chartres ; le légat donna raison aux religieux de Fontaine-le-Comte et, de plus, confirma l'accord qu'ils avaient conclu avec l'abbé de Bonnevaux (1). Enfin, le siège archiépiscopal de Bordeaux s'étant trouva vacant, tant par suite de l'abandon volontaire qu'en avait fait Girard que de sa mort qui suivit de si près sa retraite, Guillaume, usant de toute son influence et de son autorité de duc d'Aquitaine, amena les chanoines de Saint-André à élire Geoffroy du Lauroux, qui reçut de ce fait la suprême récompense qu'il pouvait ambitionner pour avoir tant contribué à amener la disparition du schisme en Aquitaine (2). On peut dire, en effet, qu'après la conversion du

Girard» mise dans le manuscrit du Vatican à Panoée 1 135, répond au f* mars de l'année II 36, qui tombait justement un dimanche, comme le dit VHistoria ijontijicum : c était le premier dimanche de carême.

(i) Arch. de la Vienne, orig., Fontaine-le-Comte, nos i et 2 : Gallia Christ., II, instr., col. 876 et 877. Le légat, pendant son séjour à Poitiers en ii36, régla aussi certaines difficultés qui régnaient entre lahbaye de Saint-Cyprien et les religieuses de Fontevrault {Clypeus Fontebrald . , II, p. 473).

(2) Gallia Christ,, II, col. 811. Quelques auteurs ont prétendu que Geoffroy, avant son élection, était chanoine de Saint-André de Bordeaux, mais ils ne produisent aucun texte à Fappui de cette assertion, qui a dû tirer son origine de ce fait que Geoffroy était, comme on Fa vu, chanoine de Tordre de Saint-Augustin. M. l'abbé Vacandard, qui a publié dans la Revue des questions historiques, i. XLIII, 1888, une étude sur le schisme d'Anaclet en France, fixe, d'après des calculs sans base certaine, à l'année ii34 l'élection de Geoffroy du Lauroux (p. ii5, noie 3). Cette atlribuliou est inexiicte et, par suite, a été une cause d'erreurs pour les écrivains qui Tont adoptée. Geoffroy

duc et la disparition de Girard les partisans d'Anaclel se trouvèrent sans appui et sans direction; successivement ils rentrèrent dans le bercail (1).

A tous les adhérents du schisme dont les noms viennent d'être rappelés, convient-il d'en ajouter un autre, à savoir la femme de Guillaume VIII? Poussée par les siens, aurait-elle pesé sur les décisions de son mari, qui parait avoir volontiers suivi son impulsion, et aurait-elle, en particulier, fait placer son oncle Pierre sur le siège épiscopal de Poitiers? La chose est possible. Un indice, qui ne parait pas à dédaigner pour éclaircir ce mystère, semble ressortir du choix de Tendroil où la comtesse a reçu sa sépulture. Elle mourut évidemment pendant que Guillaume faisait un déplacement de chasse dans les marais du Bas-Poitou; son corps ne fut pas rapporté à Poitiers ni même transporté à

n'a été Doinmé archevêque de Bordeaux qu*eD ii30. La coDstatalion de ce fait se tire de plusieurs textes; nous a'eo citerons que trois qui sont absolument probants : i**iine charte du carlulaire de Saintes, de Tan iiSy, ainsi datée: « Facla sunt autem hec anno nb Incarnatione Domini mo co xxxo vu», primo anno proniotionis Gaufridi Burdigalensis archiepiscopi, xo vero anno ordinationis Willelmi Xanctonensis episcopi [Carttil. de Saintes^ p. i55); 2<» trois chartes de Saint-Hilaire-le-Grand de Poitiers, Tune de ii^^t les autres de 1 143, émanées de Geoffroy du Lauroux. Dans la première on lit : a Factum est autcm hoc anno ab Incarnatione Domini m» c^ xl» it*', pontificalus domini Innocencii pape II anno x° m", episcopaïus vero nostri anno vu*,»et dans les autres : « Acium hoc anno ab Incarnatione Doniiui mo qo xl° iii°,episcopatu8 vero nostri anno vu". » Le premier de ces documents existe en original à la bibliothèque municipale de Poitiers, les deux autres se trouvent aux archives départementales de la Vienne. On peut encore ajouter, d'après ces divers synchronismes, que la treizième année du pontiBcat d'Innocent II, allant du i5 février 1 142 au i5 février 1 143, Geoffroy du Lauroux n'a pu être nommé archevêque de Bordeaux avant le i3 février ii36, d'autre part, comme la septième année de son épiscopat répond aux années 1142 et ii43, et cette dernière année n'ayant commencé d'après le compui ancien que le 26 mars, jour de TAnnonciation, ou le 4 avril, jour de Pâques, Geoffroy n'est parvenu à Parchiépiscopat qu'après les dates correspondantes de l'année 11 30, c'est-À-dire après la mort de Girard, advenue le i^r mars.

(i)Le8 principaux ouvrages auxquels nous avons recouru, en dehors des textes cités, pour raconter le schisme d'Aquitaine, sont : La vie et les lettres de saint Bernard (.Migne, Palrol. lut., CXXXXII et CLXXXV), les œuvres de Pierre le Vénérable (Migne, Patrnl. lui., CLXXXIX), la vie de Vulgrin, archevêque de Bourges (Labbe, N^ooa bihl. mon., II, PP- 84-85), Girard, par l'abbé Maratu (Bull, de la Soc. archéol. de la Charente^ 4® série, II, i864), œuvre de panégyriste, mais que ses reproduction de textes relatifs à révé<|ue d'AnsçouIême rendent fort utile, V Etude historique sttr le schisme dWnnclet en A(/uitaine, par l'abbé Hichard, et enfin la Vie de saint Bernard par l'abbé Vacandard, 1897, écrit très précieux à divers points de vue, mais avec lequel nous nous trouvons presque tout le temps en désaccord au sujet de la date à assigner aux principaux événements du schisme, dont l'auteur réduit la durée de deux années vu fixant à ii34,au lieu de 1 1 36, l'élévation de Geoffroy du Lauroux à Tarchevêché de Bordeaux.

Maillezais, la m^cropole des comtes, elle fut inhumée sur place, dans l'abbaye des chanoines réguliers de Nieuil-sur-FAulise, récemment fondée par Airaud Gaissedenier. Pourquoi le choix de ce jeune établissement plutôt que celui de Tanlique abbaye de Maillezais, où plusieurs des ancêtres du comte de Poitou avaient leur tombeau? Ceci peut s'expliquer par ce motif que les moines de Maillezais s'étaient rangés du côté d'Innocent 11^ tandis que les chanoines de Nieuil, subissant Tinfluence de Geoffroy du Lauroux, membre éminent de leur ordre, qui se tenait au début du schisme dans une prudente réserve, ne purent s'empêcher d'ouvrir leur église à la comtesse qui avait dû partager l'excommunication de son mari (1). Toujours est -il qu'à partir du mois de mars H30 aucun acte authentique ne rappelle son existence non plus que celle de son fils, le jeune Guillaume Aigret (2).

Du reste, pendant cette période troublée, on ne constate la présence auprès du comte d'aucun des membres de sa famille ; s'étaient-îls retirés de lui, ou les tenait-il à l'écart, on ne le sait. En outre, durant tout le temps de son règne, il n'est nulle part fait mention de son frère Raymond. En 1135, on trouve ce dernier à la cour de son parent Henri P% roi d'Angleterre, qui l'avait pris en 'grande amitié et qui, après l'avoir instruit dans le métier des armes,lui avaitconféréla chevalerie aussitôt qu'il avait été en âge. Lorsque Henri mourut, le 25 novembre 1135, c'était un adolescent qui faisait concevoir les plus belles espérances ; très beau de corps, d'une grande prestance, il tenait de son père des aptitudes spéciales pour l'art militaire, mais il ne ressemblait pas à celui-ci par un autre côté, car il était complètement illettré, bien qu'il ne dédaignât pas de faire sa compagnie de gens instruits.

(i) Amauld, Hist. de Nienil-sar-V Aatise^ preuves, p. 79.

(2) Si l'on en croit Teulet (Layettes du Trésor des chartes, 1, p. 4^)» Texiatence d'Aénor et de son fils se serait proloos^e jusque vers i'aaaée 1 136. C'eéi la date qu^il attribue à an acte qui faisait autrefois partie du Trésor des chartes, mais qui est aujourd'hui perdu et dont il ne reste que la cote d'après Tinventaire de Dupuy. Ce seraient des lettres par lesquelles Guillaume, duc d'Aquitaine, aurait confirmé les privilèges de Saini-Vivien de Saintes et aurait fait à cet établissement plusieurs dons qui auraient été approuvés par sa femme Aénor et par son fils Guillaume, au retour d*un voyage de ce dernier au delà des mers. Cette analyse nous parait quelque peu suspecte; le fils du comte, même en admettant qu'il eût vécu jusqu'en 11 36, n'aurait pu avoir plus de onze à douze ans à l'époque de sa mort, et c'est un âge auquel on ne voyage guère.

Il possédail une grande force corporelle et était doué d'une telle bravoure qu'un historien affirme « queles Sarrazînsetmescréans, « allant en guerre contre luy et ses gens, faisoient estât de cent tt hommes contre sa lance et cent autres contre son espée (1) » . C'est au moment oti, perdant son protecteur, il allait peut-être être forcé de rentrer en Poitou pour y végéter, ainsi que Tavait fait toute sa vie son oncle Hugues, qu'une situation brillante lui fut offerte en Orient.

Boemond, prince d'Antioche, avait péri dans un combat en 1131, ne laissant qu'une fille en bas âge, Constance, qui n'avait alors que cinq ans seulement. La mère de la jeune princesse, Alix, prit la direction des affaires de la principauté, mais ce .n'est pas entre les mains d'une femme que pouvait être laissé le gouvernement d'un État dans lequel l'état de guerre était permanent. Aussi, les grands du pays songèrent-ils à donner à Constance un époux qui serait en position |de rendre les services que Ton devait attendre du chef de la principauté. En conséquence, ils s'adressèrent à l'ancien comte d'Anjou, Foulques, présentement roi de Jérusalem, et lui demandèrent de désigner à leur choix un jeune seigneur d'Occident, de grande race. Foulques leur indiqua Raymond, avec qui il avait du reste des liens de parenté. Malgré l'insuccès de la croisade de 1102, le comte de Poitiers, duc d'Aquitaine, avait laissé en Orient une réputation brillante, etla désignation de son fils parut d'un bon augure aux gens d'Anlioche. Des délégués furent aussitôt envoyés à Raymond et lui firent des offres superbes ; il n'hésita pas aies accepter, et, au commencement de Tannée 1136, il se dirigea vers la Syrie, après avoir au préalable fait appel à ses compatriotes du Poitou dont un certain nombre s'enrôla sous sa bannière (2).

(i) Arch. hist, du Poitou, VIH, p. 109, LeUrcs de Besly, publ. par A. Briquet.

(2) Voici quelques-uns de ces Poitevins dont on a pu recoonatlrc les noms parmi ceux des témoins d'un acte du 19 avril 1 i4o, par lequel Raymond et sa femme Constance confirmèrent les possessions du Saint-Sépulcre à Antioche : Guillaume; Brachet, Aimeri et Guillaume de Poitiers, chapelains du palais du prince, Roger do Mons, son connétable, Gautier de Sourdeval, Garent de Saune, Foulques de « Buiguin », Guillaume Fraisneau, Geoffroy de la Guierche, Pierre Armoin, cliâtelain, Guiticr de Mocéon, Richard de Beaumont, Robert, fils de Geoffroy de la Gucrche, Paycn de Faye, Garnier du Bourg, Hugues de a Boleira »,'Abon de Bolins. ChAle de Mauzc (Du Chesne, Hisl. des Chasteigners^ preuves, p. 87 ; de Rozière, Cari, du Saint- Sépulcre^ p. 172;.

GUILLAUMK LE TOULOUSAIN 4?

Toutefois, ce n'est pas avec cette suite que Raymond se mil en route pour rejoindre l'Orient ; il lui fallait traverser l'Italie, et ce pays était encore en proie au schisme, Hoger, le duc de Fouille, désormais à peu près le seul défenseur attitré de la cause d'Anaclet, ne pouvait pardonner h Guillaume VFIl sa défection. 11 chercha donc à arrêter son frère au passage, mais celui-ci, dûment averti, employa divers déguisements pour traverser les États de son ennemi et réussit enfin à atteindre le but de son voyage. Mais, arrivé là, ses traverses n'étaient pas terminées. Toutes les négociations dont il vient d'être parlé s'étaient engagées en dehors de la princesse Alix ; quand elle apprit que l'on allait marier sa fille et par suite l'évincer du pouvoir, elle se révolta. Le patriarche d'Antioche, un des chefs du parti national, dut user de ruse; il fit d'abord accroire à la veuve de Boemond que Raymond venait à Antiochepour l'épouser elle-même, puis, quand la vérité se fit jour et que le but du voyage du prétendant ne pouvait plus être dissimulé, il raconta que celui-ci amenait avec lui son frère Henri, lequel prendrait pour femme Alix, à qui on donnerait, en guise de douaire, deux villes sur la mer. Dans cet espoir, celle-ci se tint tranquille, mais quand elle vit que Raymond, loin de s'occuper d'elle, épousait Constance, et qu'il n'avait pas de frère, elle quitta Antioche et se joignit aux ennemis de son gendre (1).

Lorsque le comte de Poitou eut complètement abjuré ses erreurs et fait peau neuve, il ne pouvait oublier le personnage qui avait, dans toutes ces affaires, joué un rôle prépondérant. Aussi, dans le courant de Tannée 1136, fit-il don à saint Bernard, qui était venu faire une tournée en Poitou, d'un vaste territoire, sis dans la forêt d'Argenson et délimité par les chemins qui conduisaient du château de Mauzé à Cramahé et du Gué d'Alleré à Benon, afin d'y construire une abbaye de l'ordre de Citeaux ; celleci fut désignée sous le nom de la Grâce-Dieu. Par sa charte de concession, le comte accordait au nouvel établissement toute franchise sur le territoire qui devenait sa propriété, et permettait aux moines de prendre, tant dans la forêt que dans ses défends, appelés les Epauds, tout le bois nécessaire à leurs besoins. Guil-

(i) Historiens des Croisades, l,pp, 618, 635, 638, Guillaume de Tyr; Orderic Vital, Hiêi. ecdés.f V, p. yj.

laume devait se trouver en ce moment dans son château de lienon, car, parmi les personnes qui assistèrent à la donation, on relève les noms de particuliers de la Laigne et de Benon,tels que Guillaume, chapelain de ce dernier lieu, et son oncle Hugues, sans compter les notables personnages de la suite du comte, à savoir : le légat Geoffroy, évêque de Chartres, Geoffroy, archevêque de Bordeaux, Guillaume, évêque de Saintes, Grimouard, abbé des Alleux, Geoffroy de Rançon, Guillaume de Mauzé, sénéchal du comte, et Geoffroy, son veneur (1).

C'est vers ce même temps que Ton peut placer un séjour de Guillaume à Saintes, durant lequel il fit traduire, devant le plaid qu'il tint dans le cloître de Saint-Macou, François, fils de Guillaume de Passavant, qui ne renonçait pas facilement aux privilèges dont ses ancêtres avaient longtemps joui. Deux bourgeois de la ville, hommes du comte, Brunon le meunier et F'oulques le vendier, vinrent déclarer que François et ses serviteurs levaient, contre toute justice, les droits de la fracture de la monnaie et autres coutumes ou impôts irréguliers. François se présenta au plaid, mais, voyant qu'il ne se mettrait pas d'accord avec le comte, il se retira bientôt, disant qu'il ne pouvait dans les conditions présentes entrer en procès avec son seigneur. Parmi les assistants se trouvaient Tévêque de Saintes, son archidiacre Boemond,et Pons, prieur de Saint-Eutrope (2). Le simple relevé des noms des personnages cités dans les actes dont il vient d'être parlé suffit pour attester qu'à Saintes, comme à Poitiers, l'apaisement des esprits était dès lors un fait accompli.

Soit au début de ce voyage, soit au retour, et assurément pendant Tété, Guillaume s'arrêta à Saint-Jean-d'Angély. Il avait besoin d'argent, et, pour s'en procurer, il s'adressa aux religieux de cette abbaye, à qui la possession du chef du Précurseur amenait constamment des otTrandes considérables. Il leur céda en

(i) Arch. hist. de la SaintongCy XXVÏI, p. i25; Gallia Christ,, II, col. 387. VExordium (Usterciense qui attribue la fomiatioD delà GrAce-Dieu A A liénor d'Aquitaine et la place an 2') mars 1135, deux allét^tions qui se contrediseni, ne saurait être ciiépour Hx(*r la date de la fondation do hi (îrAce-Dieu, laquelle est postérieure à rélévation de Geoffroy du I^auroux à rarchevêché de Bordeaux, advenue en ii36, comme il a été établi plus haut.

(2j Cartul, de Noire-Darne de Sainies, p. 53.

r.UILLAUMK LE TOUI.OUSAIN 49

toute franchise ce q'.rii possédait dans la conche d'Esnande; exempta ce bourg de Tost, de la taille et de toute mauvaise coutume, sous la seule obligation qu'il serait célébré chaque année, dans rabbaye,un service pour son père et pour lui, et affirma ce don par la remise symbolique d'un bâton à Tabbé Grégoire, lequel, en retour, offrit au comte un calice dans lequel se trouvaient cent onces d'or. Cet accord, préparé k Saint-Jean, fut définitivement conclu à Mauzé, sous Tombrage des arbres qui s'élevaient dans la cour d'Eudes, frère du sénéchal Guillaume de Mauzé ; l'un et l'autre y assistaient ainsi que des chevaliers voisins: Aimeri d'Epanne, Guillaume Isembert, Giraud de laJarrie (1).

Mais Guillaume ne pouvait vivre dans le calme, il lui fallait l'animation de la vie guerrière, aussi a-t-on lieu de s'étonner de ce qu'il n'ait jamais dirigé d'expédition contre le comte de Toulouse afin de rentrer en possession de l'héritage de sa mère. On peut croire que ce n'est pas l'envie qui lui on a manqué, mais plutôt que les occasions lui ont fait défaut, et que, poussé par ses passions ou ses amitiés, il se lança dans d'autres entreprises en attendant le moment de réaliser cette dernière (2). C'est ainsi qu'au mois de septembre 1136 il fut rejoindre Geoffroy, comte d'Anjou, qui avait envahi la Normandie à la tête d'une puissante armée, dans laquelle on remarquait aussi Geoffroy de Vendôme, Guillaume, tils du comte de Nevers, et Guillaume Talvas, comte de Ponthieu. La campagne ne dura que treize jours; le 20 septembre l'armée angevine pénétrait dans le pays de Lisieux, et, le 3 octobre, elle rentrait dans le Maine, décimée par la dyssen-

(i) Bcsiy, I/isi . des comtes^ preuves, p. f\'j2; (rallia Christ. ^ II, insir., col. 470. Besly et le Gai lia attribuent à cet acte la date de 1 iSy, mais comme il y est énoucé que lorsqu'il fut rédigé les arbres avaient des feuilles il ne peut appartenir qu'à Tannée ii36, Guillaume étant mort au commencement de Tannée iiSy. Palustre [flist. de Guillaume IX, I, p* 44» i^otc i) a cru que le nom donné à la cour dans laquelle se tint le comte rappelait un souvenir du fils de Guillaume le Grand, le comte Eudes, tué en 1089, alors qu*il n*était, en réalité, que celui de la résidence du frère de Guillaume de Mauzé.

12) Le roi d'Aragon ayant, parait-il, assiégé Bayonne en ii3o ou en ii3i, Besly en avait inféré [ffist. des cornfes, p. i32) que cet événement se rattachait à une tentative faite par Guillaume VllI pour remettre la main sur le comté de Toulotisc. Mais, comme le fait justement remarquer D. Vaissele (//isl. de Lanyiiedoc, II, p. 680, et IV, p. 222), aucun texte authentique n'autorise cette supposition. Le siège de Bayonne est simplement un épisode de ces guerres privées de seigneurs à seigneurs voisins, auxquelles le suzerain ne prenait généralement aucune part.

Il /,

5o LES COMTES DE POITOU

lerie, mais après avoir couvert de ruines la région qu'elle avait traversée (1).

De retour dans ses états patrimoniaux, le comte de Poitou eut à se préoccuper d'une prise d'armes à laquelle s'était associé son adversaire habituel, Vulgrin d'Angoulême. De même que son père Guillaume VII, il avait eu à lutter contre les seigneurs turbulents du sud de la Saintonge ; il s'était emparé de la tour de Geoffroy de Pons et l'avait détruite, puis il avait réduit Raoul de Cognac, avait mis une forte garnison dans sa tour et non seulement en avait expulsé le possesseur, mais encore il avait chassé du pays ses principaux adhérents, tant nobles que bourgeois. Ceux-ci, profitant de l'éloignement du comte, parti, comme on vient de le voir, en expédition lointaine, cherchèrent à rentrer dans leurs biens et, pour cet effet, constituèrent une ligue avec les barons des châteaux voisins. Vulgrin, appelé par eux, leur vint en aide; à leur tête, il assiégea la tour de Cognac et la serra de si près que toute sortie de la part des assiégés devint impossible. A cette nouvelle^ le comte de Poitou leva des troupes ou même utilisa les contingents qu'il avait conduits en Normandie, et marcha contre les assaillants. Il se préparait à les attaquer, lorsque le nouvel évoque dWngoulême, Lambert, et Guillaume Gardrad, l'évêque de Saintes, s'interposèrent, et, avec le concours des gens sages des deux partis, réussirent à leur faire conclure un accord, mais ce ne fut pas sans peine. Le comte de Poitou s'y prêta volontiers ; il en fut autrement de Vulgrin qui voulait à toute force combattre et n'y renonça que lorsqu'il se vit abandonné par les confédérés, qui avaient accueilli avec empressement les propositions de paix que Guillaume leur avait fait soumettre ; en effet, il rendait à Haoul sa tour de Cognac, permettait à Geoffroy de Pons de reconstruire la sienne, et remettait tous les autres barons en possession de leurs droits (2).

A la fin de l'hiver de l'année 1136, Guillaume prit une détermination bien inattendue. Il annonça son intention d'aller faire un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle, pour effacer, at-on dit, le remords qu'il ressentait des actes de barbarie aux-

(i Orderic Vilal, Hist. eccl., V, p. G7. {2) llist, /tontif. et com. EntjoL, p. 53.

GUILLAUME LE TOULOUSAIN 5i

quels il avait pris part pendant l'expédition do Normandie (1). On peut croire aussi qu'il se préparait^ par raccomplissement de cet acte religieux, à contracter un nouveau mariage. Il n'avait pas d'héritier mâle; deux filles seulement, Aliénor et Aelith, lui restaient de son union avec Aénor de Châtelleraull. Peut-être, lors de sa dernière expédition en Saintonge, avait-il été à même de se rencontrer avec Emma, qui, fille du vicomte Aymar de Limoges, avait épousé Bardon de Cognac dont, pour lors, elle était veuve; c'est sur cette jeune femme qu'il fixa son choix, et, avant de partir en pèlerinage, il se fiança avec elle. Mais les grands seigneurs du Limousin voyaient avec inquiétude cette union, car ils redoutaient de tomber sous le joug direct du comte de Poitou, et cette éventualité pouvait parfaitement se produire, Aymar n'ayant pas d'enfant mâle. Sur leur conseil et avec leur connivence, Guillaume Taillefer d'Angoulome, fils de Vulgrin, enleva publiquement Emma, et l'épousa. Cette injure faite au comte de Poitou aurait pu coûter cher aux gens du Limousin, si, comme le dit ingénument le chroniqueur qui rapporte ces faits, Guillaume VIII n'était, par la grâce de saint Martial, décédé pendant son pèlerinage (2).

En effet, pendant que ces événements se déroulaient en Aquitaine, le comte de Poitou, qui avait dû partir pour l'Espagne au commencement du mois de mars de l'année 1137 au plus tard, afin d'arriver à Compostelle au moment des fêtes de Pâques, tomba malade en route et mourut non loin du but de son voyage, le vendredi saint 9 avril, après avoir reçu la communion, ce qui témoigne qu'il était absolument rentré dans le giron de TÉglise. Son corps fut transporté dans la basilique de Saint-Jacques et enseveli devant l'autel dédié à rapôtre(3).A ses derniers moments,

(i) Orderic Vital, Hist. ecci,, V, p. 8i.

(2) Labbe, Nooa hihl. mantiscr., H, pp. 3oo et So^. Geoffroy du Vii^cois, l'auteur de ce récit rapporte que le mariacre de Guillaume était dès lors accompli, mais, s'il eo eût été ainsi, od ne saurait comprendre, d'un côié les agissements des seij^ncurs limousins qui n'auraient plus eu leur raison d'être, et, d'autre, l'abandon où Guillaume, peu après son mariage, aurait laissé sa jeune femme. Aussi sommes -nous intimement cooraincu qu'entre les deux parties il n'y avait que promesse de mariage ou fiançailles, et noo une union formelle.

(3) Orderic Vital, /fist. ecci., V, p. 8i ; Marchegay, Chron, des ér/l. d'Anjou, p. 432, Saiot-Maixent : Leroux, Doc. hist. concermmt la Marche et le Limousin, I^ p. 70, obituaire de Saint-Martial de Limoges. Une faute d'impression de V/list. des

Guillaume fit un retour sur lui-même; il s'aperçut du vide qu'allait occasionner sa disparition, de Tétat d'abandon dans lequel ses filles, si jeunesencore, allaient se trouver, de la cupidité qui allait armer contre elles tous ces barons, petits et grands, qui ne manqueraient pas de profiter de la faiblesse du pouvoir pour découper quelque morceau dans son comté de Poitou ou son duché d'Aquitaine. Il jeta donc un regard autour de lui, et, dans les grands vassaux du royaume ou parmi les barons de sa dépendance, il ne vit personne à qui il pût remettre à la fois ses étals et son héritière. Une seule figure se détachait dans ce cadre confus, c'était celle du roi de France, qui avait, durant son long règne, donné assez de preuves d'énergie pour que Guillaume fût assuré qu'il saurait remplir le rôle qu'il allait lui attribuer; il appela près de sa couche tous les compagnons de son voyage et leur déclara qu'il chargeait le roi de France de marier sa fille Aliénor, l'héritière de son duché, et qu'en attendant le roi jouirait de tous ses états, avec mission de veiller à leur sécurité (1). Lors de sa mort, Guillaume VIII n'était âgé que de trente-huit ans (2). De son mariage avec Aénor ou Aliénor de Châtellerault

comtes de Poiclov de Besly fait dire par erreur à cet historien que la mort de GuiU laume VIII est arrivée Je ii avril; quanta la date du m des ides, donnée par Tobituaire de Montierneuf (Arch. de la Vienne, re^. orig., n" 2o5), elle est aussi fautive, Guillaume ayant succombé le vendredi saint qui, cette année, tombait le v des ides d'avril. Nous ne mentionnons ici que pour mémoire les opinions de nombreux écrivains qui ont admis Texistcnce d'an testament fait par Guillaume VJII et la continuation de sa vie après Tannée iiSy; ces questions demandaient une étude spéciale que l'on trouvera à la fin de ce volume (Vojr. Appendicb vu).

(i) Suger, Vie de Louis le Gros, p. ia8. Pour tous ces événements, nous suivons le récit de Suger, mieux placé que qui ce soit pour être bien renseigné sur les faits qui se sont passés dans Tentourage de Louis le Gros, ce qui nous dispense de citer d'autres auteurs en référence, à moins qu'ils ne viennent ajouter quelque complément au texte de notre guide.

(2) Le nom de cette comtesse est généralement orthographié Aénor, avec les variantes d^Ainors ou Aynor; toutefois, au bas d'un acte original du chapitre de Saintc-Hadegonde de Poitiers, daté de iiag (Arch. de la Vienne, orig., chap. ds Sainte-I\adegonde, n« 4) on trouve la croix de la comtesse accompagnée du nom d'Aliénor : « S. Ali -|- enordis uxoris sue. >» Geoffroy du Vigeois, très curieux d'étymologies,a avancé que la Hlle de Guillaume VIII portait le nom d'Aliénor pour ce motif que, sa mère s'appelant Aénor, elle-même se trouvait être une autre Aénor, c'est-à-dire Aliénor, c Alia Aenor » (Labbe, Nova bihl. mon., Il, p. 3o4, Geoffroy du Vigeois); malheureusement pour l'argument du chroniqueur limousin, celui-ci perd toute sa valeur par suite du texte qui vient d'être cité. Si on devait le retenir, il y aurait lieu de l'appliquer à la mère de lafemme de Guillaume VIII, qui aurait la première allongé le nom de son aïeule, Aénor de Thouars. Le non) d'Aois ou Adenordis, adopté par plusieurs généalogistes, n'est pas exact ; ils ont pris la forme génitive du nom pour le nom lui-

élaienl issus trois enfants : un fils, Guillaume Aigret, décédé en bas âge (1), et deux filles qui lui survécurent, Aliénor, dont la naissance avait précédée celle de Guillaume, el Aelith, appelée aussi Pétronille.

Bien que Guillaume VIII fût particulièrement adonné aux œuvres guerrières, les troubadours eurent néanmoins accèsauprès de lui, non point, sans doute, ceux qui, flattant les goûts de son père, chantaient la vie d'amour et de plaisir dans laquelle celui-ci se complaisait, mais les poètes vigoureux qui consacraient leurs vers à la glorification des combats aussi bien spirituels que temporels. De ce nombre était Marcabrun, qui, lors de la mort de Guillaume, après avoir célébré en quelques mots les succès de Raymond à Antioche, déclarait que le Poitou et l'Aquitaine étaient dans les larmes, et, dans une invocation hardie, s'écriait : « Seigneur, en ton lavoir donne repos à l'âme du comte, et, ici- « bas, que le Seigneur qui a ressuscité protège le Poitou et « Niort (2). »

même, ou encore ils n'oDt pas tenu compte des abréviations du texte original auquel ils rempruntaient.

(i) Bes\y (Hisl. des comtes^ p. i36) donne au fils de Guillaume VIII le surnom de Courageux ou de Hardy, mais ces qualifications ne sont qu'une traduction bien hasardée du terme latin « acer » s'appliquant à un jeune enfant. Cette expression a, dans cette occurrence, le sens de vif, turbulent, ce que le français du xii* siècle rendait par le mot « aigres ». D. Fonteneau, nes'expliquant pas ce surnom de courageux appliqué au jeune Hls du comte, avait cru devoir révoquer eu doute Texistence de celui-ci (t. XIX, p. 21 3, notes 3 el 4) qu'il ne connaissait que par une seule charte, celle de Montierneuf, où il est appelé « acer », et il avait admis une confusion, d'ailleurs incompréhensible de la part du rédacteur de cet acte, entre cet enfant et le fils de Guillaume le Grand qui, cent ans auparavant,avait porté le même surnom, mais la charte de Saint- Hilaire de la Celle, publiée par Champollion-Figeac {Doc. hist.j II, p. i4X qui mentionne le jeune Guillaume avec le môme surnom d'u Aigres », dissipe tous les doutes et réduit à néant les suppositions mal fondées de D. Fonteneau.

(2) Romania, VI, pp. 119-129, Marcabrun, par P. Mcyer. Dans la pièce al phim coiiENS DK L*ivEnNAiL, Ic troul)adour dit expressément que son protecteur, le comte de Poitou, lui manque, c'est-à-dire qu*il Ta perdu.

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