XVII. — ALIÉNOR
a, — AuÉNUH seule (n37)
Los dernières volontés de Guillaume VIII témoignent d'un sens politiqueque Ton ne s'attendait pas à rencontrer chez ce prince; en remettant ses étals au roi de France, il imposait à ce dernier l'obligation de veiller à leur conservation; en le chargeant de marier sa fille aînée, il était assuré que, à moins d'un acte de félonie dont il ne croyait pas Louis le Gros capable^ son héritage reviendrait intact à l'époux que le roi aurait désigné. Ces dispositions n'étaient que verbales, mais elles avaient toutefois ce caractère testamentaire qui rentrait dans les pratiques ordinaires. Il n'était pas alors nécessaire qu'unedisposition de cette nature, ou autre, eût été mise par écrit; il suffisait qu'elle eût été prise devant témoins, la rédaction d'un acte ayant pour objet, comme on peut le voir dans les formules inscrites en tête des titres conservés dans les chartriers de la région, d'empêcher que, dans l'avenir, les conventions passées entre particuliers ne vinssent à tomber dans l'oubli, ou que, par suite de la disparition des témoins, elles ne fussent un jour exposées ;i être contestées (1).
La législation était alors loin d'être fixée sur la succession aux fiefs de dignité. La femme n*étant pas apte à remplir les deux principales obligations du vassal à l'égard de son seigneur, le service militaire et le service de plaid, a dû être forcément écartée de la possession du fief à l'époque où les services, qu'était obligé de rendre celui qui le détenait, étaient personnels et efTectifs. Dans une partie du Poitou, le droit de viage ou retour, c'est-à-dire la suc-
(1) •• Experinieoto se(>e didicimus (]uia, quod aecclesiis auteotice coram testibus hodie datur vel venditur, cras vcl in futuro, a(>erta injuria vcl oblivioois culpn, quia non fuit script iim, à pusteris pnrentibus ipsis a'cclesiis iujuste dfof^atur, seu vi peoUus
offertur. Mrirco, hujus scedule scripto ionotcscere posteris noslris curavimus »
(A. Kichard, Chartes de Saint- Maixent, I, p. 23a).
cession de frère à frère, avait eu pour objet de maintenir le domaine féodal dans des mains masculines, et, sans nul doule, dans l'entourage du comte, se trouvaient des gens^ imbus de ce principe, qui auraient pu le faire prévaloir pour que le duché d'Aquitaine fût attribué à un collatéral à défaut d'enfant mâle. C'est ce qui s'était produit à la fin du xii*" siècle à Toulouse, où Philippie, la mère de Guillaume VIII, avait été évincée de son comté par son oncle, Raymond de Saint-Gilles, et tout récemment en Angleterre et en Normandie, où Mahaut, la femme de Geoffroy Plantegenet, avait vu, après la mort de son père Henri 1«% arrivée le W décembre 1135, les barons anglais et normands lui préférer Etienne de Blois, son cousin.
Guillaume eut la prescience des dangers qui menaçaient ses filles s'il venait à décéder sans avoir manifesté ses volontés; il fit donc constitution d'héritier, et en vertu du droit absolu de tester, rappelé à Tenvi en tête des dispositions prises en faveur des églises (1), il arrêtait toutes les difficultés qui auraient pu se produire au sujet de sa succession. Tout d'abord, la désignation formelle d'Aliénor, comme unique héritière du duché d'Aquitaine et du comté de Poitou, maintenait l'indivisibilité de ce grand fief et écartait toute prétention à un partage qu'aurait pu émettre Aelilh; il consacrait le droit d'aînesse absolu de la fille atnée et ne lui imposait la charge d'aucune attribution, même mobilière, en faveur de sa sœur. A celle-ci devaient évidemment être appliquées les pratiques en usage dans la famille des comtes de Poitou, où l'on n'aperçoit pas que les cadets aient jamais été pourvus d'aucune situation personnelle ; l'abandon de la Gascogne à Guy-Geoffroy, fait en vertu de la volonté d'Agnès, ne dérogeait en rien à ce principe, ce pays n'ayant pas encore été incorporé dans les états héréditaires des comtes de Poitou.
En même temps, les vœux exprimés par Guillaume avaient pour conséquence de parer à toule velléité qu'auraient pu avoir les partisans de Texclusion des femmes à la possession d'un fief de dignité, de faire attribuer le duché d'Aquitaine à Raymond d'An-
(i)A. Richard, (Charles de Saint'}faia:ent^ (, pp. 83, 102, 112, 120, I2(), iSq, i4H, 164 ; Rédel, Doc, pour Saini''//ilaire, I, p. i36.
ALIENOH 57
sance de la mort du comte de Poitou et de ses dispositions dernières, car, autrement, il n'aurait pas manqué de se rapprocher du beau domaine qui lui était offert et se serait rendu dans ses possessions de l'Orléanais ou du Berry. Secrète fut tenue la mission, secrètes furent les négociations. Le roi, mis au courant, tint conseil avec ses intimes, et, sur leur avis, il accepta le don qui lui était fait ; de plus, agissant tant en vertu de son droit de suzeraineté, qui lui donnait la garde de sa vassale mineure, que des volontés si formellement exprimées par le comle-duc que Ton pouvait les considérer comme un testament in extremis, voire même que les envoyés aquitains les lui avaient présentées comme ayant été déjà arrêtées dans Tesprit de leur maître avant son départ(l),il usa aussitôt des droits qui lui étaient ainsi conférés et il désigna son propre fils, le roi Louis le Jeune, pour époux d'AIiénor.
En même temps, il déclara que désormais, dans tout le ressort de Tarchevêché de Bordeaux, les élections de l'archevêque, deTévêque et des abbés se feraient suivant les règles canoniques, sans que les élus fussent tenus de rendre hommage à leur seigneur suzerain, de lui prêter serment ou de lui donner leur foi. Il spécifia que, lors du décès de quelqu'un de ces dignitaires, tout ce dont il pouvait jouir en vertu de sa qualité passerait à son successeur, en ajoutant que toutes les églises, établies dans cette province ecclésiastique, auraient l'absolue jouissance de leurs biens et de leurs possessions diverses, en un mot de tout ce qui leur appartiendrait à quelque titre que ce frtt, conformément aux privilèges dont elles avaient été pourvues, et suivant les règles de la justice et des bonnes coutumes; enfin il reconnaissait que tous les établissements ecclésiastiques et les ministres qui y étaient attachés auraient les pouvoirs canoniquesles plus absolus dans toutes leurs possessions. Ces concessions devaient avoir évidemment pour conséquence, dans Tesprit de celui qui les avait
(i) Sug^er, Vie de Louis le Gros, p. 128. Il n'y a pas lieu de mettre en doute la parole de Sujçer; Tabbé de Saint-Denis rapporte fidèlement les propos des envoyés de Geoffroy du Lauroux, mais, comme il a été dit plus haut, rien n^autorise à croire qu'en partant pour Compostelle, le comte de Poitou ait eu le pressentiment de sa fin
prochaine, autrement, avant son départ, il aurait fait son testament et Taurait confié
i quelqu'un de ses fidèles serviteurs, ce qui n'a pas eu lieu.
obtenues du roi, d'affranchir totalement le clergé aquitain de la suprématie que les ducs exerçaient sur lui, grâce à la renonciation formelle de leur successeur.
Louis le Jeune donna son assentiment à Tacte de son père qui fut rédigé à Paris par le secrétaire Algrin, en présence des grands officiers de la couronne et de quelques intimes, Geoffroy, évêque de Chartres, légat du Saint-Siège, Etienne, évêque de Paris, Suger, abbé de Saint-Denis, et Girard, abbé de Josaphal (1).
Ce n'est pas fortuitement que Tévêque de Chartres se trouvait auprès du roi en ce jour solennel ; ami et confident de Geoffroy du Lauroux, c'est à lui qu'avait assurément été confiée la mission délicate de conclure avec le roi le marché dont l'héritage de Guillaume VIll était l'enjeu, c'est lui qui était l'intermédiaire attitré entre le roi de France et les prélats du diocèse de Bordeaux, qui, en échange des privilèges énormes que leur attribuait le diplôme royal, venaient apporter leur dévouement à leur nouveau seigneur, et se portaient garants de l'exécution des volontés de leur duc. Aliénor et sa sœur étaient sous la garde du métropolitain, mais celui-ci ne se contentait pas d'assurer la sécurité de leurs personnes, il veillait en même temps à ce qu'aucune tentative ne fut faite pour les soustraire au sort qui leur était réservé.
Mais ce concours, si précieux fùl-il, n'était pas suffisant pour faire aboutir une entreprise jusqu'alors si bien menée ; on ne pouvait songer à faire venir à la cour de France l'épouse destinée au jeune prince, trop de dangers la menaçaient en route : il fallait aller la chercher. Aussi Louis le Gros, sans larder, se mit-il en mesure de pourvoira cette nécessité. Il prit soin tout d'abord d'amasser les sommes nécessaires pour subvenir à une expédition dispendieuse et qui devait l'être d'autant plus que, soucieux de ménager à son fils les sympathies de ses nouveaux sujets, il comptait défendre à ses troupes de porter sur leur chemin aucune atteinte aux biens de la terre, de fouler les pauvres gens ou de réclamer quelque subside que ce fûl. Dans ce but, il promul-
II Rrutails, Cari, de Snînt-Seiirin, |>. '^\n^ \ \n date de ii3H que porte ccl acte dans le cartulaire eut fautivr, il faut lire ii3d. Voy. aussi I^uchaire» Louis VI le Gn>s, annales de sa vie et de son rèu^ne, p. 26'».
gua un édit, établissant dans le royaume une taxe générale et spéciale à cet objet (1).
C'était en effet une véritable armée qui allait descendre en Aquitaine; des vassaux du roi, pris parmi les plus notables, formèrent une troupe de cinq cents chevaliers qui fut placée sous le commandement du comle palatin, Thibaut de Champagne, et de Raoul de Vermandois, cousin du roi ; les villes fournirent d'autre part un corps de fantassins, et, Tarmée ainsi constituée, se mit en marche pour Bordeaux. Elle traversa d'abord les domaines du roi, rOrléanais et le Berry, où vinrent la rejoindre les contingents amenés par Rotrou, comte du Perche, et Guillaume, comte de Nevers, puis Ton entra en Aquitaine par le Limousin.
On était à la fin de juin ; à ce moment se célébraient à Limoges les fêtes de saint Martial qui attiraient toujours dans cette ville une nombreuse affluence. Il s'y trouvait le comte de Toulouse, Alfonse Jourdain, qui fut très surpris de la venue de Louis le Jeune, Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, Aubri, archevêque de Bourges, et enfin Hugues, archevêque de Tours, qui, le 30 juin, jour de la fêle du saint, célébra pontificalement la messe. L'armée royale n'arriva que le lendemain, 1" juillet, mais les grands seigneurs et les chevaliers, qui étaient venus pour la fête, attendirent la venue du jeune roi. Celui-ci fit planter ses tentes auprès de la Vienne et, à raison des circonstances, l'armée pril un court repos. Louis fut reçu triomphalement dans la ville par les chanoines de la cathédrale etl'évêque Eustorge, malgré la maladie dont celui-ci était alors atteint; puis, le lendemain, une procession, où le jeune prince tenait le premier rang, fut organisée à Saint-Martial (2).
Après ces fêtes, l'armée reprit sa route, passa par Périgueux, et enfin, le dimanche matin, H juillet, elle se trouva en face Bordeaux, de l'autre côté de la Garonne . On traversa le fleuve sur des bateaux et Geoffroy du Lauroux fit à Louis la remise de la ville. Le mariage royal fut célébré quinze jours après, le 25 juillet. Les futurs n'eurent que ce court délai pour faire connaissance. Du reste, à cette époque, la femme, surtout la femme noble, était
(1) Sufircr, Vie de Louis le Gros, p. 128.
(2) Labbe, Nova hibl, man,, II, p. 3o4, 0. tIu Vigeois.
ALIÉNOR i\i
Du reste, p^ràce à l'imposanl appareil militaire de leur escorte, le voyage se fit sans encombre, et ils arrivèrent à Poitiers où ils furent reçus au milieu des transports de joie de la population. C'est dans cette ville, la capitale de leurs états, qu'il devait être procédé au sacre du duc et de la duchesse. C'était la première fois qu'un pareil événement se produisait en Aquitaine ; il fut arrêté par les conseillers de Louis et particulièrement sans doute par Suger, qui voulaient, à l'imitation de ce qui se produisait à Reims par rapport au royaume de France, consacrer par cet acte solennel, placé sous la sauvegarde religieuse, la prise de possession du comté de Poitou et du duché d'Aquitaine par une nouvelle dynastie. La cérémonie eut lieu le 8 août dans la cathédrale de Saint-Pierre (1).
Le même jour, le jeune duc reçut la nouvelle de la mort de son père, qui le faisait roi de France. Louis le Gros avait succombé aux chaleurs excessives de Tété et était venu finir à Paris le i" août. Suger, redoutant avec raison que des troubles ne vinssent à se produire, ainsi qu'il arrivait trop fréquemment à chaque changement de règne, se hâta de reprendre avec son pupille la route de Paris, mais ils n'y arrivèrent pas sans encombre, l'éventualité que craignait le sage conseiller s'étant déjà produite. Les bourgeois d'Orléans, dès qu'ils avaient été avisés de la mort de Louis, s'é-
(i) Ordcric Vital, ffist. eccl,^ \\p. 88. Les historiens ne fournissent que bien peu de données permettant de fixer les dates des événements qui viennent d'être rapportes. On sait seulement que Louis le Jeune arriva à Limotç'es le t«c juillet 1127 (Geoffroy du Vigeois), que son mariaf^e eut lieu un dimanche (Suger), qu*il fut couronne à Poitiers le 8 août (Orderic Vi(at). Afin de compléter et de préciser ces indications, il a fallu recourir à un élément d'information qui nous a paru assez sûr, celui du parcours journalier de la marche d'une armée composée de fantassins et de cavaliers ; il ne nous a pas paru qu'il pouvait dépasser 4o kilomètres, et même que, selon les circonstances, il pouvait être réduit à 3o ou 32, c*est-à-dire à huit lieues. En se fixant sur cette base, l'armée dut partir de Paris le 18 juin, arriver le le*" juillet à Limoges où elle séjourna, et atteindre Bordeaux vers le 9 ou le 10. Comme Suger rapporte qu*une foule de seigneurs gascons, poitevins et saintongeois assistèrent au mariage, il faut bien admettre qu^il dut se passer un certain temps avant qu'ils fussent prévenus» du jour de la cérémonie; celle-ci ne put donc être célébrée ni le dimanche II, ni le dimanche 18 juillet. Il reste le 26, date qui concorde parfaitement avec le récit des événements et le départ précipité des jeunes époux, lequel se fil le jour même du mariage ou plutôt dans la nuit, afin d'éviter la chaleur extrême de la saison. 11 fallut au moins huit journées pour arriver à Poitiers, soit le i''*' ou le 2 août, et le couronnement fut aussitôt fixé au dimanche suivant 8 aoilt; C'est au moment où les conseillers du prince prenaient celte résolution, que partaient de Paris les messagers venant annoncer à Louis le Jeune la mort de son père, arrivée le i*'"aoùl, et qui eurent la chance de le rencontrer à Poitiers.
6a LES COMTES DE POITOU
laient conslilués en commune, mais l'arrivée soudaine du nouveau roi les surprit avant qu'ils eussent eu le temps de s'organiser; ils durent se soumettre et furent sévèrement châtiés (1). La jeune reine était demeurée sous la garde de Tévêque de Chartres et rejoignit son mari à petites journées.
Lors de son mariage, Louis le Jeune, né en 1121, n'avait que seize ans ; quant à Aliénor, elle devait compter à peine un an de moins, aussi le ménage royal resta-t-il en quelque sorte en tutelle, et leur cour fut-elle sévèrement tenue, sous la haute direction des prélats confidents de Louis le Gros et particulièrement de Suger. Comme Louis Vil avait été sacré roi de France du vivant de son père, en 11 31, il n'y avait pas lieu de recommencer la même cérémonie; néanmoins, le Conseil jugea bon de faire reconnaître la nouvelle reine et de lui donner l'investiture religieuse. 11 fut donc décidé que le couple royal se rendrait à Bourges pour y célébrer les fêtes de Noël et qu'à cette occasion il serait procédé à son couronnement. L'afHuence de gens, tant de condition noble que du peuple, qui se rendit à cette fête fut énorme, et les solliciteurs, aussi bien de France que d'Aquitaine, n'y firent pas défaut (2). C'est vraisemblablement en ce lieu que le roi reçut la supplique du prieur de la Kéole qui lui signalait les usurpations des seigneurs voisins des domaines du prieuré, et en particulier du vicomte de Besaumes, qui s'était emparé de localités importantes que les prédécesseurs de Louis lui avaient jadis données (3).
Le roi revenait de son voyage quand il fut avisé que de graves événements venaient de se passer en Poitou. Le vent d'émancipation,qui soufdaitsurlcsvillesdu domaine royal et avait récemment amené la tentative d'organisation communale d'Orléans, s'était aussi fait sentir à Poitiers. Les bourgeois de cette ville, profitant peut-être d'une certaine hésitation dans la succession des pouvoirs occasionnée tant parla mort imprévue de Guillaume VIII que par celle de Louis VI, qui n'avait pas permis ù son successeur de prendre une possession elîective du patrimoine de sa femme,
(i) Suiçer, llist, de Lutiis V7/, éd. Moliuicr, p. 147. (2) Orderic Vilal, ///*/. eccl., V, p. 102. \J,<) Arch. hisl, de la Gironde, V, p. 173.
s'étaient concertés pour établir une commune. Ils occupèrent le municipe de la ville» c'est-à-dire le palais des comtes, où de temps immémorial se rendait la justice et d'oîi partait le gouvernement de la cité ; puis ils envoyèrent des émissaires dans tout le comté et, grâce à l'influence légitime qu'assurait à Poitiers son rang de capitale et sa population, ils avaient amené les places fortes ot même les simples fiertés à se confédérer avec elle.
En même temps, afin de se mettre à l'abri de toute tentative de répression armée, tant de la part des seigneurs voisins que des troupes royales, ils entreprirent de fortifier leur ville. Celle-ci occupait le promontoire formé par la jonction du Clain et de la Boivre, et correspondait à peu près à l'ancien Limonvm de la cité des Piclons. La superficie de la ville avait été considérablement réduite au m* siècle par les ingénieurs romains, qui avaient taillé une sorte de quadrilatère au milieu des maisons du versant est de la colline. Les fortes murailles qu'ils avaient élevées avaient résisté successivement aux Barbares, aux Sarrazins, aux Normands et aux rois francs, mais, depuis plus d'un siècle que l'invasion étrangère n'était plus à redouter, la cité avait débordé de toutes parts hors de son enceinte. Le long de celle-ci s'était élevé, à l'ouest, le prieuré de Saint-Nicolas construit par Agnès, faisant en quelque sorte pendant à celui de Saint-Porchaire plus anciennement établi, et dont les églises encadraient la place du Marché- Vieux ; de Saint-Porchaire, une rue commerçante menait à l'église de Saint-Didier qui avait été édifiée sous la protection du palais des comtes; de là on descendait parle Chadeuil, « capitolium », au bourg de Montierneuf,qui s'était rapidement groupé autour de l'abbatiale, et l'on rejoignait ensuite les maisons qui continuaient la grande artère de la ville menant au pont Joubert ; l'on trouvait enfin le bourg de Sainte-Radegonde, jadis lui-même fortifié, qui èlailconligu au rempart, ainsi que celui qui entourait l'église de âainl-Simplicien. Kn ajoutant à ce vaste territoire celui qu'occupait le bourg de Saint-Hilaire, séparé de la cité par les anciennes arènes qui avaient pendant longtempsjoué le rôle d'une citadelle, il àe trouvait que la presqu'île entière, comprise entre les deux cours d'eau, était occupée, et que, pour la convertir en place forte, il n'y avait qu'à couper l'isthme étroit qui la terminait ;
c'est ceque firent les bourgeois, peut-être môme se contentèrenlils d'utiliser la tranchée que, plus de mille ans auparavant, les Pictons avaient établie pour compléler les défenses de leur oppidum, établi dans une position naturelle si avantageuse.
Comme les gens de la commune n'avaient pas le temps de construire des murailles, ils se contentèrent, pour le moment, d'élever le long des deux cours d'eau et de la tranchée, une encf^inte en terre, surmontée de palissades ou de fortifications en bois; mais ces défenses rudimentaires, bonnes tout au plus pour protéger la cité nouvellement constituée contre un coup de main, n'étaient pas de nature h résister aux attaques de vive force d'une véritable armée. C'est ce qui arriva. Quand Louis le Jeune fut avisé de ce qu'il appelait la révolte des gens do Poitiers, il fut profondément irrité ; il ne prit pas la peine de se rendre comptesi, au fond, son pouvoir se trouvait directementalteint par ces actes, il les considéra uniquement comme un outrage h la majesté royale. Il commença'par demander au comte de Champagne de venir, avec ses troupes, se mettre sous ses ordres, afin d'étouffer promptement la rébellion, mais le comte ne se montra pas pressé d'obéir h cette injonction et fit répondre qu'il ne partirait qu'après avoir pris le conseil de ses barons. Ce que voyant, le roi rentra h Paris et consulta ses fidèles. Ceux-ci furent d'avis qu'il fallait agir sans tarder, avec les seules ressources dont on pourrait disposer. En conséquence, Louis se mit à la tête d'une Iroupe composée de deux cents chevaliers, d'archers et d'hommes de siège, et gagna Poitiers. Les barons du pays vinrent aussitôt se mettre sous ses ordres. Devant ce déploiement de forces, les bourgeois sentirent que toute défense SLM^ait inutile ; ils ne tcnlèrent même pas de résister et rendirent leur ville sans qu'W v ail eu effusion de sang.
Louis abolit la commune, fit relever les habitarvV.% à^ setm^u qu'ils avaient prêté en se confédérant, et, pour l^^ ^>a.^^^'» ^ qu'il serait fait choix, dans les familles les plus no V-^J^Ve^-^^^^ garçons et déjeunes filles qui seraient dispersés "^^'^t^^'^^^^ \^
du royaume. Cette exécution, dictée par les -.ç\^^^^^
jeune prince, allait avoir lieu lorsque Suger ar '^^^^^-^^y.^*^ seiller du roi n'avait pu partir en même leii"^M^i^^^ c.^"^^
été retenu dans son abbaye de Saint-Denis par la fête de son patron, qu'il avait célébrité le 22 avril, mais aussitôt qu'il avait été libre il s'était mis en routejugeantsa présence nécessaire. Quand il pénétra dans Poitiers, les gens qui connaissaient son influence légitime sur Louis Vil se jetaient à genoux devant les chevaux de son escorte,et c'est au milieu des lamentations et des gémissements du peuple qu'il rejoignit le roi dans son palais. Suger fut profondément touché de la désolation dont il était témoin, et son Ame compatissante résolut d'y porter remède, il eut d'abord avec le roi un entretien secret dans lequel, faisant appel à ses senti* ments de générosité notoire, il lui exposa les raisons qui devaient le portera la clémence plutôt qu'à la rigueur.
Louis, heureux de la venue de son conseiller, le laissa libre d'agir à sa guise. C'était le troisième jour après l'arrivée de Suger que devait avoir lieu le départ des otages. Celui-ci laissa la douleur populaire arriver h son paroxysme; dès le matin, sur la place sise devant le palais, lieu fixé pour ce rendez-vous, vinrent s'entasser les chariots de toutes sortes et les ânes que les parents devaient fournir pour le transport de leurs enfants. De la foule rassemblée sur ce point s'élevait un immense cri de douleur qui frappa vivement le roi. Il était entouré de ses principaux compagnons ; Suger, prenant alors la parole devant eux, lui prêcha la mansuétude et lui remontra que faire miséricorde ne pouvait que rehausser l'éclat de la dignité royale. Le prince, semblant se rendre à cette exhortation, dit aux gens de sa suite : Venez avec moi aux fenêtres et faites savoir à ce peuple que je lui pardonne sa tentative de commune, que je fais grâce aux habitants, que leurs enfants leur seront rendus, et que j'accorde àtous une absolution complète, à condition toutefois que jamais ils ne retomberont dans une pareille faute. En un clin d'œil la joie succéda h la tristesse, les effusions aux étreintes douloureuses, et il s'éleva une
acclamation immense qui récompensa Louis de sa longanimité.
L'acte généreux qu'il venait d'accomplir à l'instigation de Suger
lui conquit pour toujours le Poitou et ne fut peut-être pas sans
influence sur les destinées futures du pays (1).
(i) Suger, Hitt. de Lonis VII ^ p. i5o.
Il c
grave que la précédente. Les seigneurs de la cour, no tenant aucun compte de renseignement du passé, envoyèrent en avant leurs sergents avec leurs chevaux et leurs armes, choisir des logements et acheter des vivres; eux-mêmes suivaient sans défiance en jouant et devisant entre eux. Pendant ce temps, le sire de Talmond se tenait aux aguets; s'étant posté lui-même auprès de la porte, il laissait entrer dans Tenceinte les personnages dont il espérait tirer une forte rançon et repoussait les autres. Mais il s'était trop hftté ou avait mal pris ses mesures, car ceux du dedans purent crier à leurs compagnons, qui s'avançaient sur la route, de prendre la fuite. Ce que voyant, Guillaume et ses acolytes se lancèrent à la poursuite des arrivants, blessant les uns et dépouillant hâtivement les autres.
Le roi se trouvait heureusement en arrière avec une troupe bien armée de ses Français; prenant leurtêle,ilse jeta résolument sur les détrousseurs qu'il mit en fuite et qui regagnèrent Talmond en désordre. Puis profitant du trouble que leur causait cette résistance imprévue et de l'embarras que leur occasionnait la garde de leurs premiers captifs, Louis ne leur laissa pas le temps de se reconnaître et attaqua de vive force la place, que sa situation et l'importance de ses défenses faisaient regarder comme inexpugnable. Il s'en empara, et ne fut arrêté que par la tour ou donjon, dans laquelle s'étaient réfugiés les bandits qui avaient échappé à la mort. La troupe royale n'avait pas fait de quartier; le roi, luimême, punit deux chevaliers du sire de Talmond en leur coupant les pieds, supplice d'autant plus atroce qu'étant encore si jeune il manquait de force pour pour accomplir d'un seul coup cette sinistre besogne, et qu'il dut s'y reprendre à plusieurs fois. Le feu ayant été mis à la ville, l'abbaye et les églises furent incendiées. On ne sait si Guillaume de Lezay échappa à la mort et s'il fut du nombre des gens qui trouvèrent asile dans le donjon, mais, à partir de ce jour, il n'est plus question de lui (1).
(i) Suger, Iliit. de Louis VII, p. i5i ; Lair, BibL de P École des Chartes ,
KXXIV, 1873, p. 591. Oq est impurfaiteoieDt reaseigné sur le modus vioendi des
co-seîgneura de Talmond ; il semble résulter du texte de Suger que le doujon, autre-
meoi dit la tour, était tenu par le comte de Poitou, tandis que le seigneur de Talmond
dominait dans la ville. Une sorte de donation in ejclremisy faite par Guillaume
àt Lezay, se trouve dans le cariulaire deTaliiioud (Mém. de la Soc, des Anlitj. de
Pendant son séjour à Poitiers, le roi avait reçu la visite des principaux personnages de la région et, en particulier, de Lambert, évèque d'Angoulême, qui lui rapporta que, lorsque les rois de France se rendaient dans les pays d'au-delà la Loire, les évoques d'Angoulême remplissaient auprès d'eux Toffice de chapelains. Le roi, sans approfondir l'authenticité de cette prétention, qui ne pouvait, du reste, avoir pour elle qu'une tradition bien ancienne, accorda sans opposition, au prélat, la faveur qu'il sollicitait (i).
Le caractère guerrier de l'expédition du Poitou et la rapidité avec laquelle elle avait été menée avaient empêché Aliénor de suivre son mari qui, lorsqu'il fut assuré de la tranquillité du comté, s'empressa de rentrer à Paris, mais non pour y rester à demeure, car il était dans le rôle des rois capétiens de parcourir constamment leurs états.afin d'v faire reconnaître leur autorité et de réprimer les abus sans nombre qui se commettaient. Dans le courant de l'été, il se rendit donc, cette fois accompagné de sa femme, dans cette partie reculée de l'Aquitaine où ses prédécesseurs s'étaient toujours efforcé de faire prévaloir leur domination. Le 15 août, ou peut-être seulement le 8 septembre H 38, il se trouvait au Puy, où il célébra la fête de Notre-Dame et donna l'investiture à l'évêque de Langres (2).
Il ne parait pas que Louis Vil ait pénétré, à cette époque, plus avant dans les domaines des anciens comtes de Poitou ; par suite, il serait resté étranger aux événements pénibles qui se passèrent pou après dans ces régions. Le schisme y était complètement éteint, il n'avait pas survécu à la rentrée de Guillaume VIII dans le giron de l'église, et pareillement, en Italie, il avait véritablement pris fin par la mort d'Anaclet, survenue le 7 janvier 1138,
tOuest (1872, p. 3i4^; l'éditeur de ce texte lui a doDué la date de ii35, que rien ne jusliHe.
^i) lierum Engol. script,, p. 58.
(2 1 Jiec, des liist. de France, W, p. 634- Cet acte ne peut être placé, ainsi que le fuit L>. Brial, aux fêtes de la Vierge du a février ou du aS mars, qui sont celles du voyage de Louis VU en Poitou dout il vient d*étre parlé, mais il ne saurait non plus, comme l'u écrit M. Lucliaire, être renvoyé ù l'unnée 1139, levi^que de l^Qgres ayani pris |>ossession de sou siège avant le a8 octobre ii38; par suite, il appartient sùr^ meut à Tune des fêtes de la Notre-Dame d'été \^Voy. Vacandard, Vie de saint Ber» nard^ a* éd., U, p. 35 j.
et la démission de Victor, son successeur, donnée peu après son élection. Innocent II, n'ayant plus de concurrent, convoqua un grand concile, qui s'ouvrit à Lalran,au mois d'avril 1139. Là, au lieu de se montrer clément et d'efTacer par sa mansuétude les traces du passée il se laissa aller à toutes les violences d'un caractère longtemps comprimé ; en pleine assemblée, il dépouilla de leurs dignités les prélats qui avaient pu croire qu'il leur serait tenu compte de leur rapprochement sincère de la cour de Rome, et leur flt enlever leurs ornements épiscopaux. Puis, comme le principal appui de l'anti-pape avait été Girard d'Angoulême, c'est à ses actes qu'il s'attaqua principalement, interdisant toutes fonctions ecclésiastiques aux prêtres et aux ministres de toutes sortes ordonnés par lui, et déclarant que ceux qui, ayant adhéré au schisme, étaient antérieurement pourvus de certaines charges, ne pourraient jamais prétendre à un rang plus élevé. Il donna l'ordre à son légat, Geoffroy de Lèves, de parcourir toute la région qui avait été soumise à l'autorité ecclésiastique de Girard, de renverser les autels qui avait été consacrés, pendant le schisme, tant par Girard que par le pseudo-légat Gilles, évoque de Tusculum, et leurs partisans. Ces décisions, malgré les protestations de saint Bernard, qui avait prêché la pacification des esprits, furent exécutées, et même le légat, outrepassant peut-être ses instructions, fit exhumer le corps de Girard de la cathédrale qu'il avait tant enrichie, et le fit enfouir hors de ses murs (1).
Dans la véhémente sortie d'Innocent II contre les schismatiques d'Aquitaine et les mesures violentes prises contre eux, il y a peut-être autre chose que la rancune du pape, et il est possible qu'il ait obéi à une suggestion occulte^ celle de Geoffroy du Lauroux, qui avait à se venger des chanoines de sa cathédrale, et ne dut pas manquer l'occasion qui s'offrait.
A peine le prélat, avait-il commencé à occuper le trône archiépiscopal de Bordeaux, auquel il n'était arrivé que grâce à l'énergique pression de Guillaume VIII, que, poussé par son zèle de religieux, il avait tenté d'introduire, dans son chapitre, une ré-
(1) Rentm Engol, script., pp. 5i, 02. La sépulture de Girard a été retrouvée le 18 novembre 1864, le long du luur sepleutrioDal de la cathédrale. (Maratu, Girard, écétfue dAngouUme, p. 323.)
localité, moulins dont Gaugain de Taunay avait jadis fait cadeau au Temple, et qui, conGsqués par Isembert de Châtelaillon, étaient passés dans le domaine des comtes de Poitou par suite de la conquête de Guillaume VIIl ; il y ajouta les maisons qu'fsembert avait possédées à la Rochelle, en les exemptant de toutes charges, excepté du tonlieu royal ; de plus, il accorda aux chevaliers le privilège de pouvoir faire voyager, tant par terre que par eau, dans toute Tétendue du royaume, les marchandises destinées à leur usage, sans qu'elles fussent astreintes à payer aucun droit, et enfin il déclara qu'ils pourraient recevoir en don des domaines de toutes sortes, sauf les villes ou les châteaux forts, sous la seule réserve du service dû au roi.
Dans les préambules du diplôme royal, qui fut délivré à Paris en présence des grands ofliciers de la couronne, Louis le Jeune avait spécifié qu'en faisant ces générosités il avait en vue le salut de Tâme de ses prédécesseurs et de ceux de la reine Aliénor, sa femme. Cette dernière ne se trouvait pas en ce moment avec lui, elle était à Lorris, où, le roi étant venu la rejoindre, elle reproduisit en faveur des Templiers, et dans les mêmes termes, les concessions qu'ils devaient à son mari (1).
Le 28 décembre 1140, le roi se trouvait à Orléans, où il s'était
rendu pour célébrer les fêles de Noël, lorsqu'il reçut une dépu-
talion de Poitevins, qui venaient assurément s'entretenir avec
lui de graves affaires, sur lesquelles on ne peut malheureusement
émettre que des suppositions. On y voyait Geoffroy du Lauroux
et son ami l'évêque de Chartres, Geoffroy de Rançon, Guillaume
de Mauzé, sénéchal de Poitou, et quelques chevaliers de leur
suite, tels qu'Etienne de Peilan, Hugues Benoît Guillaume de la
Chambre, et Hugues de Saint-Brice.
Il s'y trouvait aussi un envoyé de l'abbesse de Saintes, Guillaume Chosinang, qui venait solliciter, au nom de sa maîtresse, la confirmation d'une importante acquisition récemment faite par son monastère. 11 s'agissait du change de la monnaie de Saintes, qu'un certain Normand, qui le tenait de sa femme Aleaidis, ^>ait vendu à l'abbaye. Comme la possession de cette monnaie
0) Champollion-Fiçeac, Doc. inéd., 11, p. 24 ; Arch. hist. de la Saintonge, I,
ALiENOR ^^
de Chartres, étant revenus à Poitiers, convoquèrent le chapitre cathédral, afin qu'il procédât à Télection du nouvel évêque, conformément aux règles nouvelles en la matière édictées par le pape, et leur choix se porta sur un homme d'une insigne piété, Grimouard^ abbé des Alleux, frère du bienheureux Giraud de Sales, qui venait de mourir à labbaye des Châlelliers. Grimouard n'ambitionnait pas cet honneur ; il disait qu'il aurait mieux aimé être lépreux qu'abbé et envoyé en exil ou martyrisé plutôt que d'être évêque. Malgré sa résistance, il dut suivre les deux prélats, qui allèrent le tirer de sa retraite et l'emmenèrent à Ângoulême, où Tarchevêque de Bordeaux le sacra évoque le 26 janvier 1141 (1).
Soit que les conseillers de Louis VII eussent eu en vue un autre candidat pour le siège de Poitiers, soit qu'ils aient essayé de revenir sur les privilèges accordés à l'épiscopat d'Aquitaine par Louis le Gros, ils contestèrent l'élection de Grimouard et lui firent refuser l'investiture royale. Ce fut Geoffroy du Lauroux qui en porta principalement la peine, et qui se trouvait, par ainsi, bien mal récompensé des manœuvres auxquelles il s'était livré pour assurer l'Aquitaine au roi de France. Du reste, dans la circonstance, il était un peu victime de ses propres agissements, car, sans nul doute, la rédaction du traité intervenu avec Louis le Gros était de son fait; or, dans sa pensée, cet acte avait pour objet l'abandon de toutes les prérogatives royales dans la nomination des prélats, tandis que le roi avait toujours entendu faire réserve de sa sanction suprême après l'élection du prélat et avant son sacre. Le texte du diplôme qu'il délivra est, sur ce point, assez ambigu, et il n'y aurait rien d'étonnant qu'il ait été quelque peu modifié à Paris sans que Geoffroy de Lèves, porte-parole de Geoffroy du Lauroux, se fût bien rendu compte de l'importance de la nouvelle rédaction. Toujours est-il que Grimouard, ne pouvant prendre possession de son siège, se retira dans l'abbaye de Sainl-
(i) Marchegay, Chron. des églises d'Anjou^ p. 432, Saint-Maixent ; Duval, Cart. des Châlelliers^ ioirod , p. xxi. Nous pensoDs que I élection de Grimouard est poslérieure au voyage de Geoffroy du Lauroux, et que ce prélat ne se sérail pas exposé de i^ieté de cœur à la colère du roi, en allant le trouver après avoir sacré le nouvel évcque de Poitiers, malgré sa défense formelle.
après les fêtes de Pâques et,prenant son chemin par le Limousin, il arriva devant Toulouse le 24 juin 1141.
Son armée était peu nombreuse ; le comte de Champagne lui avait encore une fois refusé ses contingents, et il est probable que Louis n'attendit pas pour agir l'arrivée des Aquitains, ses succès d'Orléans et de Poitiers devant le porter à une action prompte et décisive. Or, il rencontra de la part des habitants de Toulouse une résistance énergique, à laquelle il ne s'attendait certainement pas; son coup d'audace ayant échoué, il ne s'attarda pas à entreprendre un siège pour lequel il n'était pas outillé, et se retira sans que Ton sache au juste s'il fit quelque traité avec Alfonse Jourdain. La campagne se réduisit en somme à une promenade militaire (1).
Il est probable qu'à son retour Louis passa par Angoulême,où, ainsi qu'il l'avait écrit à Guillaume Taillefer, il régla les difficultés qui s'étaient élevées entre lui et l'évêque Lambert, et enfin il arriva à Poitiers où la reine vint le rejoindre (2). Aliénor, voulant donner à son mari un témoignage de son aiïection, ouvrit pour lui le trésor des ducs d'Aquitaine et en lira divers objets précieux dont elle lui fit cadeau, particulièrement un magnifique vase de béryl ou de cristal de roche. Louis, appréciant toute la valeur de ce don, ne crut pas pouvoir mieux faire que de l'affecter à un usage sacré; dans ce but, il l'offrit à son ministre qui le mit dans le trésor de l'abbaye de Saint-Denis. Il fut décidé que le vase, qui était orné de gemmes enchâssées dans de l'or, serait employé aux libations durant la sainte messe. Sur son pied Suger fît graver ces vers :
Hoc vas spoDsa dédit Aanor régi Ludovico, Mitadolus avo, mihi Rex, sanctisque Sagerius (3).
(i) Rec. des hist. de France, XH, p. i iC, Hist. anonyme, et XV, p. 636; Ord. Vital, Ifist, eecl,j V, p. i32; D, Vaissete, f/isl, de LanguedoCy nouv. éd., 111, p. 718.
(2) /?ec. de$ hist, de France^ XVI, p. 7, G. de Malmesbury; Nanglard, Cdrt. de Viglise d'Angoaléme, p. 147.
(3) Rec, des hist. de France, XII, p. loi. 11 résulte de ce texte que le possesseur primitif de ce vase était un certain « Mitadolus », qui en avait fait cadeau à Guillaume le Jeune, aïeul d'Aliéner. Cet objet précieux était encore conservé au xvnr siècle dans le trésor de Tabbaye de Saint-Denis, et est reproduit dans la planche IV de V Histoire de Vahbaye de Saint-Denys, de Félibien, page 543, sous la lettre Z. 11 ofFre la plus grande analogie, daDs sa forme, avec un autre vase, mais celui-ci d'agatbe.
avait auprès de lui. Elle obtint donc qu'il ratifiAI par un diplôme solennel, délivré dans le palais de Poitiers, en présence des grands officiers de la couronne, le sénéchal, le bouteiller, le connétable et le chambrier, toutes les libéralités qui avaient été faites à son monastère, tant par les comtes d'Anjou et de Poitou, qui en avaient été les fondateurs, que par les divers prédécesseurs de la comtesse Aliénor (1).
L'abbesse Agnès ne se contenta pas de cette faveur. Comme dans cet acte il n'était pas question des officines du change de la monnaie de Saintes et de leurs dépendances, elle profita du passage de la cour et de son arrêt dans le palais royal de Saint-Jeand'Angély, pour s'en faire reconnaître la possession aussi bien par Louis que par Aliénor (2).
Le roi et la reine se rendirent aussi à Niort. Là vinrent les trouver les religieux de Nieuil-sur-l'Autise, h qui, sur la sollicitation d'Aliénor, le roi confirma l'acte de fondation de leur abbaye et les donations qui leur avaient été faites. La reine n'oubliait pas que sa mère avait reçu la sépulture dans Téglise de ce monastère, et qu'à cette occasion certaines charges avaient été imposées aux religieux (3).
La cour se dirigeait en ce moment vers le Talmondais, où elle n'avait plus d*embûches à redouter. A Guillaume de Lezay avait succédé Hugues d'Apremont, peut-être son gendre,qui se contentait de jouir tranquillement de ses droits de co-seigneur du pays. Louis fit un séjour à Talmond même, et, en ce lieu, il confirma les privilèges du monastère de Sainte-Gemme (4).
Le retour du roi dans ses étals héréditaires se fit sans doute par le pays de Thouars, son véritable chemin pour se rendre à Tours, où se tenait son armée, revenue lentement du Toulousain. Ce fut dans le camp même qu'il s'installa, et, comme il continuait à être pressé d'argent, il entra en composition avec les bourgeois de la ville qui avaient encouru des peines pécuniaires pour avoir élevé des construcHons sur les murs et dans les fossés de leur
(i) Cart. de yolre-Dame de Saintes, p. 35. ^2) Cart. de Noire-Dame de Saintes, p. 52.
(3) Arch. hist, du Poitou, XIII, p. io4.
(4) Bibl. Nal.,man. latin 17, 116, f» 204.
dois^ le sénéchal du royaume, qui était en même temps parent du roi. Ils s'éprirent d'amour l'un pour l'autre, et une des premières préoccupations de Raoul Tut, après le retour de la cour en France, de faire casser son mariage avec Aliénor, nièce de Thibaut, comte de Champagne. Les mol ifs habituels de parenté furent invoqués ; ils ne furent pas difficiles à établir, et trois évoques prononcèrent la dissolution du mariage ; aussitôt après furent célébrées les noces de Raoul et d'Aelilh (1).
Le comte de Champagne, irrité de ce qu'il considérait comme une injure personnelle, porta laffaire au Saint-Siège, qui annula la décision des évêques français et enjoignit au comte de Vermandois de reprendre sa première femme. Celui-ci refusa, d'où un conflit aigu avec le pape; Louis^qui,àrinstigation de la reine, avait favorisé de tout son pouvoir les menées de son sénéchal, s*en prit à Thibaut de tous les ennuisquiluiarrivaient.il avait du reste des motifs particuliers de rancune contre le comte de Champagne,qui, k deux reprises, avait méconnu ses devoirs de vassalité, en ne lui fournissant pas les troupes qu'il lui avait demandées pour ses expéditions de Poitiers et de Toulouse ; aussi, avec sa promptitude ordinaire, enlra-t-il en campagne contre lui, au mois de janvier 1143, et vint mettre le siège devant Vitry. La ville fut prise et incendiée; le feu qui la dévora gagna l'église, où s'étaient réfugiées l,300personnes, qui périrent dans les flammes (2).
Cette affaire occupa les premiers mois de l'année 1143 pendant lesquels le roi ne s'éloigna guère de l'Ile-de-France, mais au mois d'août on le retrouve à Tours, où il était attiré par des besoins d'argent toujours croissants; les bourgeois de la ville, avaient, paratt-il, beaucoup de choses à se faire pardonner. Cette fois, il s'agissait du cas d'usure, pratique à laquelle ils se livraient habituellement; pour obtenir que le roi fermât les yeux sur leurs agissements, et par suite validât leurs créances, ils lui versèrent une somme de 30,000 sous (3).
Mais la belle saison amenait le retour des voyages intéressés et
(i) Rec. des hist, de FrancCy XIII, p. 33 1, Appendice à Sigeberl; c'esl lauleur de cette chronique qui donne à la sœur d*Aliénor le nom de Pétronillc.
(a) Periz, Mon. German,, SS. VI, p. 452. Voy. Vacandard, Vie de saint Bernard, H, p. 186, el les nombreux texte» rappelés par cet écrivain.
(3) Giry, Etablissements de Rouen, I, p. 189, note i.
avait soumis les cbanoiaes de la cathédrale à la règle de saint Augustin. Celait le triomphe de Geoffroy du Lauroux; la paix n'avait pu se faire entre lui et son chapitre, la cathédrale était toujours en interdit; le pape et le roi avaient été sollicités de mettre fin à cette situation pénible, mais Tun et Tautre s'étaient rangés du côté de l'archevêque. Néanmoins, ce n'était pas suffisant d'avoir obtenu ces hautes approbations, il fallait encore mettre à exécution les décisions de l'autorité supérieure et amener les révoltés à s'incliner devant elles. Geoffroy mit à profit, pour cet objet, un voyage que saint Bernard était appelé à faire dans le Midi pour combattre les doctrines hérétiques qui s'y propageaient rapidement. Dans le courant de juin, le grand abbé se trouvait à Bordeaux en compagnie d'Aubri, évoque d'Ostie, un légat que le pape avait désigné pour l'accompagner dans sa mission; l'un et l'autre s'employèrent vivement auprès des chanoines et finirent par leur faire admettre le compromis queGeoffroy leur proposait, à savoir que les prébendes qui se trouvaient pour le moment vacantes seraient occupées par des chanoines de Saint-Augustin, et qu'à ceux-ci seraient aussi révervées celles qui deviendraient libres, à l'avenir, par la mort de leurs titulaires ou autrement. L'accord fut signé le 2 juillet 11 45 par les parties intéressées, en présence de nombreux prélats, et en particulier de Pierre, abbé de Saint-Romain de Blaye, qui rédigea l'acte (1).
Ces difficultés de premier ordre étant aplanies, le roi pouvait poursuivre son voyage sans encombre, mais non sans avoir à s'acquitter journellement des obligations que sa dignité lui imposait. Etant donc à Saintes, après que, devant sa cour, où se trouvaient l'évêque Bernard et son archidiacre, Guillaume de Mauzé, sénéchal de Poitou, Maingot, le prévôt royal de Saintes, Geoffroy de Rançon et autres, eut été débattue une affaire litigieuse entre Pierre de Nieuil et l'abbessede Notre-Dame de Saintes, il adjugea à cette dernière le domaine de la Paye de Botiraut (2).
A son retour, passant par Chartres, il lui fut soumis une transaction intervenue entre Guillaume, comte de Clermont,el Aimeri, évoque de cette ville, au sujet de la possession du château de
(i) GalUa Christ., U, col. 8i4; Arch, hisi. de la Gironde, XV, p. 28. [i) C<irt, de Nolre-Daine de Saintes, p. 79.
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des nombreux assistants. Le roi, devançant [la décision de l'assemblée, se présenta aux côtés du saint abbé, portant sur son vêtement une croix précieuse que le pape lui avait envoyée. La reine fut aussi une des premières à arborer Tiasigne de la Croisade ; Tenthousiasme fut tel que le nombre des croix qui avaient été préparées fut insuiïisant et que saint Bernard dut déchirer ses vêtements pour contenter ses auditeurs enthousiasmés (1).
Mais ce n'était pas le tout d'avoir manifesté Tintention de partir pour Jérusalem, il fallait que les pèlerins, de quelque condition qu'ils fussent, se préoccupassent de pourvoir aux dépenses considérables que nécessiterait une pareille expédition ; le roi commença donc par frapper de contributions les habitants de ses domaines, et en particulier les établissements ecclésiastiques (2). L'Aquitaine ne pouvait être oubliée dans ces mesures, et elle devait particulièrement défrayer la maison de sa duchesse, la reine. Aussi Aliénor, dans le but de recueillir les sommes nécessaires, entreprit-elle avec son mari une tournée dans ses états patrimoniaux, bien décidés Tun et l'autre à accorder des faveurs, voire même perpétuelles, en échange d'argent comptant. Ils se rendirent en particulier à Poitiers, où^ d'un commun accord, ils firent donàl'abbaye de Fontevrault d'une rente de 500 sous poitevins, assignée tant sur le produit des foires qui se tenaient à Poitiers en carême que sur celui du minage de la même ville (3). Ils confirmèrent aussi les dons qui avaient été d'ancienneté faits à l'abbaye de Saint-Hilaire de la Celle, et donnèrent aux religieux la desserte de la chapelle de leur palais de Poitiers (4).
Puis ce fut Robert, abbé de la Trinité de Vendôme, qui leur demanda d'abolir les mauvaises coutumes que leurs agents avaient établies sur les hommes de l'abbaye dans l'île d'Oléron. Geoffroy, l'archevêque de Bordeaux, et Bernard, l'évêque de Saintes, se joignirent à l'abbé Robert, dont la requête fut aussi
(i) Suger, Vie de Louis V/I, p. 167; Vacandard, Vie de saint Bernard, pp. 270- 27 1 y et les auteurs cités.
(2) Vacaodardy Vie de saint Bernard, II, p. 285, note i, où sont cités les nombreux textes auxquels on peut se reporter.
(3) Heoue des Sociétés Savantes, 1872, I, p. 62.
(4) Bouchet, A/in. d'Aquitaine, éd. de i644, P- 137. Celle chapelle élail, selon Boucbcl, sous rîDvocatiun de saint Urbain (Gel acle est omis par Luchaire, Etude sur les actes de Louis VIi),
L'église de Saint-Vivien de Saintes obtint aussi en même temps la confirmation de ses privilèges (1), puis, après avoir fait un long séjour à Poitiers, où toutes les chartes dont il vient d'être parlé furent octroyées, le couple royal, poursuivant son voyage, se rendit à Saintes où il accorda les mêmes faveurs au prieuré de Sainte-Gemme (2), mais bien que le fait ne soit pas énoncé dans les actes, ceux-ci ne furent définitivement délivrés aux intéressés qu'en échange de cadeaux importants d'argent monnayé.
On ne sait pour quelle cause certaines affaires, qui auraient dû recevoir leur solution en cours de route, en même temps que leurs similaires, ne furent terminées qu'après la rentrée du roi à Paris. C'est en effet dans cette ville que, sur la sollicitation de Geoffroy, duc de Normandie, il reconnut à Robert, abbé de Vendôme, les possessions de son abbaye situées tant en Poitou que dans les autres parties de l'Aquitaine. La reine n'assista pas à la délivrance de l'acte royal, mais peu après elle fit consigner expressément, à la suite de la dernière ligne, qu'elle lui donnait toute son approbation et qu'elle y faisait apposer son sceau à côté de celui du roi, son seigneur (3). Louis, toujours avec l'assentiment de sa femme, prit encore sous sa protection le prieuré de Lignan, membre dépendant de l'abbaye de Sainte-Croix de Bordeaux (4), puis, sur le vu des lettres de Geoffroy, évêque de Chartres, il confirma le don que Guillaume VIII avait fait à Clairvaux, en 1136, pour la fondation de l'abbaye de la Grâce-Dieu (5).
C'est à Paris que le roi avait délivré ces diplômes, mais la cour était toujours en déplacement et ce sont les actes royaux qui nous donnent connaissance des séjours qu'elle fit en divers lieux. C'est ainsi que, se trouvant à Étampes, le roi fil don, à l'abbaye de Saint-Maixent, de la forêt de la Sèvre et des terres qui en dépendaient dans toute leur intégrité, sous cette condition que les religieux seraient tenus à l'avenir, envers le roi, aux mêmes obligations que celles auxquelles les sergents et les forestiers de
(0 Teulet, Layettes du Trésor des Chartes, I, p. 62. (2! Luchaire, Etude sur les actes de Louis V//, p. 161.
(^3) Mêlais, Cari, saint, de la Trinité de Vendôme^ p. ion; Teiilcl, /.</i/t ttts du Trésor des Chartes, I, p. 61.
(4) D. Martène, Thésaurus noous anecd., I, col. /|Oi.
(5) Arch. hist. de la Sainton(/e, XWUy \\ iS-j, .'ill;»)o dr la (iii"ic(-l);( i:.
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de la tour de Talmond.que Suger la confiât à un gardien éprouvé, à qui il la remeltrait avant son départ (1).
Un autre ami de Suger, Hugues deLusignan,qui devait aussi partir pour rOrienl,lui avait pareillement écrit, mais il ne se montra pas, dans sa lettre, aussi explicite que le sénéchal, ce qu'il avait à dire étant sans doute fort grave, et il se contentad'informer son correspondant qu'il envoyait par devers lui un homme sûr, nommé Wiormand, dont les rapports devaient mériler toute confiance, et qui le mettrait au courant des affaires du Poitou (2).
Nombreux étaient du reste les chevaliers poitevins ou saintongeois qui avaient formé le dessein d'accompagner leur comtesse, et qui, avant leur départ, selon les mobiles qui les faisaient agir, comblaient de dons les établissements religieux ou leur engageaient simplement leurs biens. Parmi ceux que Ton connaît on peut citer Séguin de Richemont, Baudri de Plazay, Hugues de Trignac, Renaud Payen ou le Paysan, et Maingotde Melle (3). Le mouvement s'accentuait du reste de toutes parts et le rendez-vous des croisés français avait été fixé à Melz pour la Pentecôte (8 juin 1147). Le pape Eugène III, de son côté, était passé en France afin d'activer et de seconder les efforts de saint Bernard. Lors des fêtes de la Pentecôte, il se trouvait à Saint-Denis, où se rendirent le roi, sa mère et sa femme. Louis et Aliénor reçurent la bénédiction du pape, qui leur mit entre les mains la besace du pèlerin; en outre, Louis prit l'oriflamme, le rouge étendard royal qui était déposé sur l'autel de saint Denis, et, agissant en toutes circonstances avec les marques de la foi la plus vive, il s'adonna avec ardeur à tous les préparatifs du voyage sacré. Ainsi, la veille du jour où il fut lever l'étendard, il passa la nuit en prières dans le monastère ; ses deux compagnes durent l'y laisser seul, l'enceinte consacrée étant interdite aux femmes (4).
Quel élait en ce moment le véritable état d'âme d'Aliéiior ?
^1; Rec, des hist, de France ^ W, p. 486.
(a) Rec, des hist, de France, XV, p. 480.
(3) Cart. de Notre-Dame de Saintes, pp. 60,90,99; A. Richard, Chartes de Saint- Maiœent, 1, pp. 347, 349. La Maisco-Dieu de Monlmorillon, par suite de son caractère spécial secourable aux pcleriDs, fut, à i'occasioD de la croisade, l'objet de nom breuses çénérosilés.
^4) Rec, des hist. de France, XII, p. 92, Odon de Deuil; Duplcs-Açier. Chron. de Saint-Martial de Limoges, p. 54.
pensées multiples, ce qui Tamena à se faire dès le début une des plus ardentes auxiliaires de la parole de Tabbé de Clairvaux. C'est dans ces dispositions qu'elle se rendit à Metz, où cent mille personnes étaient rassemblées.
Saint Bernard lui-même a dit que ce n'était pas la foi seule qui agitait cette multitude et la poussait vers l'Orient. La déterminalion prise par Louis VII d'emmener la reine à Jérusalem avait eu des conséquences qu'il n'avait pas prévues ; dans les expéditions précédentes, des femmes, en plus ou moins grand nombre, s'étaient jointes à la foule des croisés,, mais, sans se préoccuper de soinsspéciauxpourelles-mêmes,ellesavaientvécu delà même vie, souvent bien dure et bien pénible. Il n'en était pas ainsi dans la nouvelle croisade ; bien des femmes de grands seigneurs obtinrent de leurs maris de pouvoir les accompagner, et ce, dans les conditions où la reine elle-même voyagerait; elles se faisaient suivre de leur maison, où les chambrières foisonnaient, de sorte que le camp de Metz était un véritable lieu de fêtes et de plaisirs où les jongleurs et les chanteurs trouvaient à exercer leur métier et contribuaient pour une large part à la démoralisation qui y régnait (1).
C'est dans ces conditions que s'ébranla l'expédition française. Le voyage jusqu'à Constantinople ne fut qu'une partie déplaisir, pendant laquelle Aliénor, soustraite à la surveillance jalouse de son mari et à Toeil vigilant de Suger, entourée de dames de l'Aquitaine qui l'initiaient aux mystères du jeu de la galanterie avec les troubadours et aux débats des cours d'amour, sentit revivre en elle le sang de Maubergeonne et de Guillaume VII et se donna tout entière à cette vie nouvelle.
Mais, après les fêtes prodiguées au roi de France et à l'empereur d'Allemagne par Manuel Comnène et par l'impératrice Irène,qui s'était mise par lettres en relations directes avec Aliénor, la situation changea. Les Croisés avaient pénétrécn Asie Mineure ; l'ennemi était non loin, se tenant prêt à profiler des moindres fautes des confédérés ; il y avait donc lieu pour ceux-ci de veiller àleur sécurité personnelle, et,d'autre part, étant donnée la stéri-
(i) Rec. dt9 hist. de France^ XIII, p. loi, G. de Neubrige.
ÀLIÉNOR g3
se parait en ce moment de tous ses charmes. Ils n'étaient pas pressés de se remettre en route, et, d'aulre part, Raymond ne les engageait pas à partir. Il espérait détourner à son profit la valeur guerrière des compagnons du roi de France et reprendre au sullan turc, avec leur aide, les villes d'Alep et de Césarée. Mais Louis VII sentait bien où son oncle voulait le conduire; il savait que le siège de places aussi fortes que celles que Ton devait attaquer ne pouvait amener de résultats à bref délai et qu'il exigerait un long stationnement dans le pays, aussi refusa-t-il d'entrer dans ses vues ; d'autre part, il était pressé d'accomplir le vœu qui avait déterminé son voyage et de se rendre à Jérusalem. Sa résolution rencontraune vive opposition de la part d'Aliénor. Celle-ci, fêtée, adulée, ne demandait qu'à prolonger son séjour à Antioclie; celte vie facile lui plaisait et elle s'appliquait à mettre en pratique dans son entourage les leçons qu'elle avait reçues en route.
Dislingua-t-elle parmi les seigneurs francs ou syriens quelque personnage à qui elle accorda les menues faveurs que les troubadours, ou les adeptes des cours d'amour, recevaient de leurs dames? Le fait est possible, mais on ne saurait admettre qu'elle alla jusqu'à oublier ses devoirs d'épouse, soit en faveur de son oncle Raymond, soit avec un chef sarrazin captif, comme il a été raconté et trop souvent répété (1). Il paraît certain qu'Aliénor
(i) M. Tainizey de Lairoque, dans ses spirituelles Observations stir l'histoire d'Éléonore de Guyenne, a à peu près épuisé la question au sujet de la prétendue incondaite de la reine de France, qu*i! admet du reste. Nousnepartag^eonspas cette manière de Toir, malgré Taccumalation de témoignages qui semblent l'autoriser; en somme, il n'eo est vraiment qu'un seul que Ton puisse sérieusement mettre en avant, et il faut avouer qu*il est grave, c'est celui de Guillaume de Tyr, qui, dans son histoire d'Outre- Mer, rapporte (Rec, des hisl, des Croisades, I, p. 753) que la reine manqua à la fidélité conjugale, a thori conjugalis fîdem oblita », ce que le vieux traducteur de cet historien interprète ainsi : « Êle n*estoit mie lors sage famé, einçois fu moul blasmée « en la terre, ne ne garda mie, si com Ten dit, à lahautesce de sa coronne,ne à la foi € del mariage. » Bien que Guillaume soit le contemporain d*Aiicnor, et que même il soit mort avant elle, en i igS, il y a lieu de se demander si, au moment où il écrivait son histoire, peut-être quarante ans après les événements qu'il raconte, son jugement n*avait point été influencé par les attaques violentes dirigées contre la reine, tant par les Anglais que par les Français qui, d'un côté et de l'autre, ayant à lui reprocher son r51e politique, la poursuivaient dans sa vie privée. Elle était alors en prison, et rien ne pouTait prémunir l'archevêque de Tyr contre cette suggestion de voir dans l'incarcération d'Aliénor la punition de fautes dont elle se serait rendue coupable à Tégard de son second mari, fautes qu'il pouvait s*imaginer être de même nature que celles que le premier aurait eu à lui reprocher. Nous ne dirons qu'un mot à ce sujet, c'est que si rincooduite de la reine avait été aussi notoire qu*on a bien voulu le dire, Liouis, dont
commit des imprudences, des inconséquences même, résultat du milieu dans lequel elle vivait depuis six mois, mais rien de plus. Ce qu'il y avait de plus grave, c'était l'empire que Raymond avait pris sur elle et qui menaçait de détourner totalement la croisade de son objet. Le roi sentit le péril, et, en présence de la résistance qu'Aliénor opposait au départ, il employa la force. Une nuit, il enlevala reine, et, après s'être fait ouvrir les portes d'Antioche,il partit rapidement pour Jérusalem.
Après un assez long séjour dans la ville sainte, Louis unit ses forces à celle du roi Baudouin et ils allèrent ensemble faire le siège de l'importante ville de Damas ; un premier succès couronna leur entreprise, mais il n'eut pas de suite, et, bientôt après, ils furent contraints de se retirer. Cet échec décourageâtes croisés; ils étaient venus dans Tespoir de livrer des batailles, tandis qu'au contraire on les appelait à s'éterniser devant une forteresse et à périr sans gloire et sans aucun profit pour la cause sacrée. Chacun de son côté chercha à regagner ses foyers.
Suger ne cessait de presser son pupille de rentrer en France, mais Louis, toujours hanté par la perspective des périls dont il voyait les Lieux Saints entourés, reculait de jour en jour son départ; enfin il annonça son retour pour le printemps de l'année 1149. 11 n'avait pas attendu ce moment pour faire part à Suger de sa rancœur à Tégard de la reine, mais le sage ministre, sans prendre ouvertement parti dans l'aiïaire, écrivait à son pupille de patienter jusqu'à ce qu'il fût de retour dans ses états et alors l'on verrait à quelles résolutions il conviendrait de s'arrêter (1). Louis, après avoir recules subsides nécessaires, partit par la voie de mer et s'embarqua à Saint-Jean-d'Acre, après les fêtes de Pâques. Il était installé avec ses chevaliers sur un navire, la reine avec ses femmes sur un autre, et ils devaient voyager de conserve, mais une tempête sépara les vaisseaux, et ce fut le roi qui aborda le
le caractère était jaloux et facilement porté aux extrêmes, se serait empressé de se séparer d'elle. Bien au contraire, malfi^re les reproches qu'il croyailavoir à lui adresser h cause de sa léi^creté^de son amour du plaisir, de sa désoV)ë\ssance en se prêtant aux machinations de Raymond, il continua à cohabiter avec ^Me ^ndant quatre années encore après son retour d*Orienl, et c'est seulement par ^^« movVÎH poUtiques et rcUipeux, à ce qu'il nous semble, qu'il se décida A réclamer V^ dWorce. (i) Rec, des hist, de France, XV, p. So^.
ALIÉNOR t)7
De Poitiers, où il s'était tenu d'abord, ce dernier s'était rendu h Bordeaux. Le prévôt que Suger y avait envoyé, àla sollicitation de Guillaume de Mau/é, était incapable de dominer la situation, el Geoffroy jugea qu'il n'était pas possible de le soutenir; en conséquence, il s'aboucha avec l'archevêque, afin de s'entendre avec lui pour charger de cette fonction une personne notable du pays, qui aurait pour mission spéciale de relever les maisons détruites pendant les troubles et de rétablir les remparts des forteresses qui avaient été ruinés. Il convenait aussi de mettre dans la citadelle de la ville, pour sa défense, des sergents d'armes^ pris soit dans le domaine royal, soit dans celui de Geoffroy de Rançon.
L'état grave révélé par ces faits demandait un prompt remède. Suger et Raoul de Vermandois résolurent en conséquence de descendre en Aquitaine, mais toutefois, comme il était prudent de ne pas s'éloigner des pays du Nord, ils convinrent de s'arrêter à Bourges, où ils donnèrent rendez-vous à Geoffroy de Rançon et à Geoffroy du Lauroux. Le gouverneur du Poitou s'excusa sur les fatigues du grand voyage qu'il lui avait fallu faire pour revenir d'Orient, et, par contre, demanda à Suger, si leur entrevue ne pourrait pas avoir lieu à Blois, lors des fêles de la Pentecôte 1149 (!)• Quant à l'archevêque de Bordeaux, il s'était rendu à Limoges et de là à Fontevrault en passant par Poitiers, où il avait reçu un message de Suger, en réponse à la demande qu'il lui avait faite de n'apporter pour le moment aucune modification à la situation présente et d'attendre le retour du roi pour faire choix d'un prévôt.
Ce qu'il ne disait pas, c'est que l'évêque de Saintes el lui-même profitaient de l'état de désorganisation du pays pour assurer leur domination temporelle sur leurs diocèses. Il avait recouru dans ce but àl'autorilé spirituelle du pape, qu'il employa spécialement contre l'un des principaux fauteurs des désordres régnants, le vicomte de Gabarret. Ce personnage ravageait la terre du roi et avait même mis le siège devant la ville de Dax; Geoffroy du Lauroux s'avança jusqu'à Mimizan, où il avait donné rendez-vous
écri%'ait en ii47 ^ Suiçcr pour êlre payé des sommes (ju'il avait avancées (Rec. dfs hist. de France, XV, pp. 4o7,5oo.) (i) Hec. des hisi. de France^ XV, pp. 499» ^<^*^«
trine des apôtres», il se retira, réconcilié avec saint Bernard, son principal adversaire, sans avoir en somme presque rien modifié dans ses théories doctrinales et sans avoir^ comme on lui demandait de le préciser, établi une différence, du reste insoutenable, entre ces deux mots « Dieu » et « Divinité » (1).
Geoffroy du Lauroux avait pris part à l'assemblée de Reims el sa conduite àTégard de Tévêque de Poitiers fut assez énigmulique; son devoir le portait à défendre son suffragant et ancien ami, injustement attaqué, mais, d'autre part, il avait certains reproches personnels à adresser à Gilbert. Ce dernier ne s'était pas toujours montré le prélat déférent et soumis qu'il aurait voulu trouver en lui, et parfois ses actes se trouvaient en contradiction avec ceux de Tarchevêque. Geoffroy, arrivé à Tarchiépiscopat grâce à la ténacité que Ton sait, ayant obtenu par son habileté les concessions immenses de Louis le Gros qui avaient consacré rindépendance du clergé aquitain à Tégard de la royauté, aurait désiré substituer son autorité à celle du prince. Pierre le Vénérable disait de lui qu*il ne voulait avoir sur les sièges épiscopaux de son archi-diocèse que des agents et non des évoques, des valets et non des chefs (2). Son amitié pour Gilbert de la Porée lui avait bien fait soutenir la candidature de celui-ci à Poitiers, mais, par contre, en 1141, il avait fait élever au siège de Saintes le prieur de son ancien monastère de Sablonceaux, du nom de Bernard, et, à Angoulême, n'ayant pu faire choisir une de ses créatures, il avait retardé, autant qu'il lui fut possible, la consécration du successeur de Lambert. Ce dernier prélat était décédé dès le 13 juin 1148, mais Hugues de la Rochefoucauld, chantre du chapitre cathédral, qui le remplaça, ne fut sacré que le 18 juin 114U(3). De tout ceci, il résultait qu'en Aquitaine le clergé avait simplement changé de maître et que le roi ne pouvait y exercer efficacement son autorité.
Après son retour, Louis, informé de ce qui se passait dans le pays, voulut y porter remède, et, dans ce but, appela les évoques
(i Vacandard, Vie de saint Bernard, II, pp. 34 1-857; Berihaud, Gilùerl de lu Porée el sa philosophie. Poiliers, 1892, pp. 203-3o4. (2) Hec. des hist. de France, XV, p. 646. ,3) iiisl. ponlif. et coin, Kmjol,, p. ôg.
s'opposer aux revendications à main armée de son prédécesseur.
Le roi élail donc retourné en Angleterre au commencement d'avril 1157, et il y passa Tannée ; pendant ce laps de temps, Aliénor lui donna un nouveau fils, Richard, qui naquit à Oxford le 8 septembre 1157. A l'imilalion des rois de France, Henri se fil couronner encore une fois avec la reine à Worchester,lejour de Pâques de Tannée 1158. Au mois d'aoùl il revint en Normandie et s'aboucha avec Louis le Jeune sur les bords de TEpte, la rivière qui séparait leurs élals ; il fut convenu dans cette enlrevuc, afin de consolider la paix enlre les deux rois, qu'Henri, le fils aîné du roi d'Angleterre, alors âgé de trois ans, épouserait Marguerite, issue du mariage de Louis le Jeune et de Constance, sa deuxième femme. Le roi d'Angleterre se rendit même à Paris où il fut reçu avec grand honneur par le roi et la reine de France, et on lui remit la jeune princesse, qui n'avait que six mois, dont il confia la garde et l'éducation à son fidèle Robert de Neubourg. Aliénor, comme on le conçoit du reste, ne prit aucune pari aux négociations qui se terminèrent par cet accord; elle se tenait pendant ce temps en Angleterre, où, le 23 septembre, elle accoucha d'un quatrième fils qui, en souvenir de ses ancêtres d'Anjou, fut appelé Geoiïroy.
Pendant son séjour en Normandie, Henri avait été avisé de la mort de son frère Geoffroy, advenue à Nantes le 26 juillet précé* dent; il était âgé de vingt-quatre ans seulement. Conan, duc de Bretagne, s'empressa de mettre la main sur les possessions de Geoffroy; mais, effrayé par les préparatifs du roi d'Angleterre qui avait convoqué son armée à Avranches pour la Saint-Michel, il vint, avant que les hostilités fussent commencées, déclarer qu'il renonçait à Nantes et à son territoire, dont Henri se déclara aussitôt le possesseur, en qualité d'héritier de son frère. En conséquence, dès qu'il eut célébré la fôle de saint Michel dans l'abbaye normande, il se dirigea sur Nantes, où il enlrasans difficulté dans les premiers jours d'octobre, et fit reconnaître son autorité dans tout le comté (1).
l^rofilant ensuite de la réunion de ses troupes, il se résolut à
(i) liée, des hist. de France, XIII, p. i8j, H. de Dicct, p. 2o4, R. d« Iloveden, el pp. SoQ el 3oi, H. de Thori^oy.
la.i
tirer vengeance de Geoffroy, vicomle de Thouars, qui, en 1156, avait été un des chauds appuis de Geoffroy d'Anjou dans sa révolte; le vicomte avait, à celle occasion, envahi la terre du seigneur de Montreuil-Bellay, partisan d'Henri, et participé à la défense du château de Chinon. Finalemenl, il avait élé compris dans l'absolution donnée par le roi d'Angleterre h son frère, mais, ce dernier étant mort, Henri crut n'avoir plus de ménagements à garder, et Ton a pu voir par ce qui était arrivé aux gens de Limoges combien ses rancunes étaient profondes. Geoffroy de Thouars en sentit bienlôl tout le poids. Un mardi, le roi d'Angleterre se présenta devant Thouars, sans déclaration de guerre préalable, et comme le vicomte n'était pas en mesure de pouvoir opposer une défense opportune à une si brusque agression, Henri put entrer dans la place le vendredi, c'est-à-dire trois jours après en avoir entrepris leSiège. Le vicomle réussit toutefois à Réchapper et se réfugia dans ses domaines du Bas-Poitou. Aliénor, qui avait rejoint son mari après la naissance de son dernier enfant, assista à celte expédition, et, comme elle avait contre le vicomte de Thouars des raisons particulières d'animosité, elle conseilla au roi de raser les murailles du château, ce qu'il fit. Puis il donna la ville en garde à un de ses fidèles angevins, Briand de Martigné, qui gouverna le pays conquis avec le titre de connétable (1).
Henri fit, dans cette affaire, de nombreux prisonniers qu'il emmena en Normandie, afin d'en tirer rançon; il trouva môme original de se servir d'eux pour faire, sans bourse délier, des libérantes à des établissements religieux, envers qui, en général, îl se montrait peu généreux. Pierre, abbé de Saint-Laon de Thouars, qui l'avait suivi, lors de sa retraite en Normandie, pour
(i) /îec. des hist. de France, XII, p. 3oi, chron. anonyme» et XIII, p. 3oi, H. de Tborigny ; Marchegay, Chron» des éfjlises d'Anjou, p. 39, Saint-Aubin. M. Imbert (Hist. de Thouars, p. 76) fixe au 16 août 11 58 la date du siège de Thouars. Celle détermination, qu*il a évidemment empruntée ù Berliirc de Bourniscaux (llist, de la ville de Thouars, p, i3i, où l'on indi(iue la date du 18 et non du iG août), est contredite par Tensemble des faits que nous venons de rapporter ; de plus, comme l'on sait (/iec. des hisl. de France, XIII, p. 3oi) qu'Henri se trouvait avec Louis le Jeune au Mont Saint-Michel le jour de la Saint-CIcmcnt, ({ui tombe le f\ décembre, il est évident que c'est entre cette date et l'exprdition de Nantes, qui s'était faite en octobre, qu'il faut placer celle de Thouars, vraisemblablement en novembre.
solliciter la délivrance de quelques prisonniers, obtint de lui qu'il relâchât un de ses compatriotes, Laidet Chabut, à qui, toutefois, le roi imposa l'obligation de donner à Saint-Laon son domaine de Celles, pour le tenir désormais à cens de l'abbaye (1).
La rapide conquête d'une place aussi forte que Thouars parut si extraordinaire que des bruits de trahison coururent, et Ton disait même que les défenseurs du château avaient été achetés par Henri. Quoi qu'il en soit, ce succès produisit un effet considérable dans tous les pays soumis à sa domination; de la Manche aux Pyrénées, pas un seigneur n'osait rertuer. C'est par ces hardis coups de force que ce prince réussit à s'imposer à ses vassaux et qu'il serait arrivé à établir une paix réelle dans ses vastes étals s'il n'avait un jour rencontré dans sa propre famille des personnes qui n'avaient d'autre souci que de la troubler.
Jusqu'à ce moment tout avait souri au roi d'Angleterre; il ne connaissait pas les revers, et cette assurance de réussir le porta à essayer d'établir son autorité absolue dans les choses de Téglise : là il fut moins heureux. Geoffrov du Lauroux, le vénérable archevôque de Bordeaux, étant venu à mourir le 18 juillet 1158, les chanoines de la cathédrale se réunirent pour lui choisir un successeur sans recourir à l'ingérence de l'autorité laïque, en vertu de la déclaration de Louis le Gros, et des bulles des papes Innocentll,Luciusll et Eugène 111, que leur successeur Alexandre IV venait récemment encore de confirmer par une bulle du 25 avril 1 154 (2). Mais les chanoines ne purent s'entendre, et, d'un commun accord, ils transférèrent leurs pouvoirs aux évêques de la province, qui se réunirent en conclave au mois de janvier ou de février 1 159. Les prélats étaient occupés à discuter les titres de divers candidats lorsque le roi d'Angleterre pénétra brusquement dans l'assemblée et voulut leur imposer le choix d'un de ses amis, Jean de Sie, écolâtre de Poitiers; tous protestèrent, mais le roi insista vivement et déclara vouloir assister au vole, dans le but non dissimulé de faire prévaloir sa volonté. Les évêques, n'ignorant pas quelle était la violence du prince et redoutant
(i) Irnl)ert, (Uirt. de Saini-L/ion de Thouars, p. 62.
(2) Iinbert, Cart. deSaint-Laon de Thouars^ pp. 67 et 5q,
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un éclat, gardaient le silence; Hugues de la Rochefoucauld, évoque d'Angoulême, se décida enfin à prendre la parole et, s'adressant à Henri, lui dit : « Seigneur roi, il ne nous est pas possible, à nous à qui a été confiée la mission de choisir Tarchevêque de Bordeaux, de discuter en votre présence les titres des candidats; si vous restez dans notre assemblée, nous ne nous occuperons pas de TafTaire qui nous réunit ici^ mais déjà je puis vous dire que notre choix ne se fixera pas sur la personne que vous avez mise en avant. » Le roi, sachant pertinemment qu'il ne pouvait absolument compter sur aucun des prélats qui se trouvaient là, dissimula son irritation et se relira. Aussitôt son départ, les évêques se prononcèrent en faveur de Tun d*eux, Raymond de Mareuil, évêque de Périgueux (1).
Comment le roi d'Angleterre s'était-il rencontré à point nommé à Bordeaux pour essayer de peser, ainsi qu'il avait tenté de le faire, sur les décisions des évêques de la province? Il était, comme tous les faits de sa vie l'ont montré, d'une ambition insatiable et il ne renonça jamais à l'assouvir quand il voyait qu'une occasion favorable se présentait à lui. Or, après les succès qu'il venait de remporter, tant en deçà qu'au delà de la Manche, il se laissa aller, peut-être à l'instigation de sa femme, à revenir, pour son compte, sur cette vieille question de la succession du comté de Toulouse. Aliénor avait sans conteste hérité des droits de son aïeule, mais jusqu'à ce jour Henri avait eu des préoccupations plus urgentes, et il avait laissé dormir l'affaire. Or, à ce moment, ne trouvant plus de champ à donner à son activité, il se retourna vers le Midi, et voulut mettre à profil les difficultés dans lesquelles se débattait Raymond, comte de Toulouse et de Saint-Gilles.
Au mois d'août 1 1 58, Raymond-Bérenger, comte de Barcelone, étant sur le point de déclarer la guerre au comte de Toulouse, avait fait alliance avec Raymond Trencavel, vicomte de Béziers,
(i) Reram Engol, script.^ p. 69; D, Fonteneau, XIII, p. 280, note 2. Le Gallia Christ,, II, p. 1004, qui relate tout au long les péripéties de Télection du successeur de Geoffroy du Lauroux, marque qu'elle eut lieu eu 11 58, et sur ce point il j a uDanimité entre tous les historiens ou chronologistes. Nous nous trouvons pourtant en désaccord avec eux, et nous avons dû reporter cet événement à Tannée 11 69, car il résulte de tous les textes que le roi d'Angleterre ne se rendit pas dans le Midi pendant Tannée 1 158, tandis que,comme on va le voir, il s*y trouvait pendant le premier ou le second mois de Tannée 1 159.
avec Ermengarde, vicomlesse de Narbonne, el Guillaume, seigneur de Montpellier, qui s'engagèrent à le seconder. Informé de celle ligue, Henri songea à Tuliliser pour son propre compte. Il écrivit donc au comte do Barcelone et lui demanda une entrevue. Le rendez-vous fut fixé à Blaye. Henri tint sa cour de Noël à Cherbourg avec sa femme Aliénor, qui était récemment revenue d'Angleterre, et arriva avec elle à Blaye dans le courant de janvier 1 159. Le comle de Barcelone y vint de son côlé, et Henri, avec son habileté ordinaire, amena promptement Bérengerà conclure avec lui Talliance qu'il souhaitait. Il alla même plus loin, elafin de s'assurer pour l'avenir toute l'amitié du comte, il lui proposa de resserrer le lien qui venait de se former entre eux en fiançant le jeune Richard, alors âgé d'un an et demi à peine, avec Bérengère, fille du comte de Barcelone, sous la promesse que Richard serait pourvu du duché d'Aquitaine, aux lieu et place de son frère Guillaume, à qui il avait été primitivement destiné, el que la mort récente de cet enfant laissait sans maître (1). De lels engagements risquaient fort de ne jamais recevoir d'exécution, mais enfin^pour le moment, ils semblaient donner satisfaction aux intéressés, et c'est le but que visait Henri.
La coalition contre le comte de Toulouse devenait formidable, et il lui aurait été difficile de ne pas succomber sous ses coups, si le roi d'Angleterre n'avait pas voulu plus encore, et c'est ce qui le perdit. Pour enlever à son adversaire le dernier appui sur lequel il pouvait compter, il se tourna vers le roi de France. Tout d'abord il avait adressé à Raymond une sommation, pour qu'il eût à restituer à Aliénor le patrimoine qu'il détenait ; le comte refusa comme de juste. Alors Ilenii rentra à Poitiers où il se trouvaille mercredi des Cendres, îi mars 1 159. De ce lieu, il donna rendezvous à ses contingents, qui devaient se réunir à Poitiers même, lors de la fête de saint Jean, le 2i juin ; mais, en attendant, il se rapprocha du roi de France et chercha à l'entraîner à prendre parti pour lui. Louis refusa, el l'on peut croire que, dans une affaire qui regardait spécialement Aliénor, il se laissa aller à sa rancune contre elle; toujours esl-il qu'il se déroba à la soUicila-
(i) Rec. lies hist. de France, XIII, p. 3o2, I\. de Thorigny.
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lion du roi d'Anglelerre sous le prétexte qu'il no pouvait consentir à laisser dépouiller sa sœur Constance, femme de Raymond de Toulouse.
Les deux rois s'étaient rencontrés à Tours dans le courant de mars. Le 6, le 7 et le 8 juin ils eurent une autre entrevue.à Heudicourlen Normandie, sans plus de résultat; il entrait sans doute dans les calculs d'iienri d'endormir la vigilance de Louis Vil et de Tempêcher de porter secours à son beau-frère, car, suivant les ordres reçus, l'armée anglaise était en ce moment en marche. Le 15 juin, Malcolm, roi d'Ecosse, accompagné de quarante navires, débarqua en Normandie; Henri prit alors la direction de ses troupes où se trouvaient Guillaume de Blois, dernier Cls du feu roi Etienne d'Angleterre, et son chancelier, Thomas Becket, qui marchait à la têle d'un corps de 700 chevaliers équipés à ses frais. Après s'être grossie à Poitiers des conlingenls de l'Aquitaine et de l'Anjou, l'armée se dirigea sur Périgueux, où elle arriva à la fin de juin; cette ville était frontière du pays ennemi. Henri y attendit des nouvelles de ses alliés, qui devaient le rejoindre à Agen. Ceux-ci n'avaient pas été aussi diligents que lui ; aussi, pour distraire ses compagnons, con< féra-l-il, dans le Pré l'Evêque de Périgueux, l'ordre de chevalerie au roi Malcolm, et celui-ci, à son tour, fit chevaliers une trentaine de jeunes nobles.
On apprit en ce moment que Cahors s'était soulevé en faveur du roi anglais, mais ce n'était pas assez pour que l'on pût marcher résolument de l'avant, et Henri perdit son temps à faire le siège de quelques places, dans lesquelles il entra par composition ou de force, particulièrement de Verdun-sur-Garonne; enfin il arriva devant Toulouse, où le comte de Barcelone le rejoignit au commencent d'août (1).
Mais là la situation avait changé. A la direction pleine de mollesse de Raymond, avait succédé la fermeté guerrière de Louis le Jeune qui, après avoir échoué au commencementde juillet auprès d'Henri dans une dernière tentative de conciliation, s'était jeté
(i) Le 12 août, peadaQt le siège d'une de ces places fortes, « Chosa », Hugues de la Rochefoucauld, évêque d'Angoulèni3» qui avait accompagaé le roi, mourut de maladie {HerumEngol. script., p. 6i).
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résolument dans Toulouse avec le pelil nombre de barons qui faisaient sa compagnie ordinaire. Il prit dans la ville le commandement suprême ; puis, mettant à profit la lenteur de la marche de Tarmée anglaise, il eut le temps de faire réparer les murailles de la ville et surtout de veiller à son approvisionnement. Henri comptait évidemment emporter celle grande cité par une attaque soudaine, comme cela lui était tant de fois arrivé, lorsqu'il avait surpris ses adversaires ; mais l'ennemi veillait, ses attaques échouèrent et il y fil des pertes sensibles, telles que Guillaume de Blois, et Aymon, le fils du comte de Glocester, Il devenait évident que Toulouse ne pourrait être enlevée de vive force et que la ville était trop bien munie de vivres pour qu'elle pût être réduite par la famine.
Henri, qui connaissait bien la faiblesse de caractère de Raymond de Toulouse, s'était imaginé que cette campagne ne serait qu'une promenade militaire, et,toujours parcimonieux de ses deniers, il n'avait engagé ses mercenaires que pour trois mois ; le terme de leur traité allait expirer et s'ils venaient à le quitter, son succès deviendrait de plus en plus problématique. Il s'arrêta à temps. Toutefois, afin de masquer son échec, il annonça hautement qu'il lui répugnait d'entrer en lutte directe avec son suzerain, ce qui aurait été d'un mauvais exemple pour ses propres vassaux, et que, se trouvant avoir en face de lui, non le comte de Toulouse, mais bien le roi de France, il renonçait à poursuivre son entreprise. Pour couvrir sa retraite, qui d'ailleurs ne semble pas avoir été inquiétée, il laissa derrière lui son chancelier Beckel, qui s'installa dans Cahors, et qui, de concert avec ses alliés, continua à guerroyer. Quant à Henri, il repartit avec Malcolm, traversa le Limousin, passa par Uzerche et Limoges, où il se trouvait le 29 septembre, et enfin gagna la Normandie (1).
Le roi anglais avait hâte de rentrer dans ce duché où, pour faire diversion, les frères de Louis VIL Henri, évêque de Beauvais, et Robert, comte de Dreux, avaient pénétré. Les hostilités
(i) Hec. des hist. de France^ XII, p. 121, chron. aaonyme, et XIII, pp. 3o2-3a4, R. de Thori^Dy, chroo. inan. de la reine de Suède; Labbe, Nova bibl. man,^ II, p. 3 10, G. du Vijçeois; Marche^ay, Chron. des églises (tAnjottf p. Sq, Saîot- Aubin; I). Vaisselo, //ist. de Languedoc^ n"e éd., II, pp. 808-810.
ALIEiNOR i3i
trataèrenten longueur, puis enfin, à la sollicilation des évoques, une trêve, qui devait durer jusqu'aux octaves de la Pentecôte, fut conclue au mois de décembre entre les belligérants. Aliénor^ qui n'avait pas suivi son mari dans son expédition, célébra avec lui les fêtes de Noël à Falaise et repartit ensuite pour l'Angleterre (1). Henri dut rester sur le continent, où il avait plusieurs affaires à régler. Tout d'abord, il chercha à réparer l'échec que lui avaient infligé les évêques de l'Aquitaine^ au commencement de Tannée. Depuis l'élection de Raymond de Mareuil à l'archevêché de Bordeaux^ Tévêché de Périgueux était resté vacant; il jeta sur lui son dévolu, et, circonvenant habilement les chanoines, il les amena à fixer leur choix sur le candidat malheureux à l'archevêché, sur Jean de Sie, qui fut élu par eux le 26 avril 1160. En même temps, un Manceau, c'est-à-dire un prêtre appartenant aux états patrimoniaux d'Henri, Hardouin, doyen de la cathédrale du Mans, fut pourvu de Tarchevêché de Bordeaux, vacant par le décès de Raymond de Mareuil, advenu le 23 décembre H 59. U n'est que trop sûr que le roi d'Angleterre pesa à la fois sur les voles des chanoines de Périgueux et de Bordeaux, pour les amener à donner leurs voix à ses créatures (2) .
(i) Rec. des hisi. de France^ Xm, p. 3o4, H. de Thorigny ; Labbe, Nova bibl, man.y II, p. 3io, G. du Vigeois.
(2) Les hîstorîeas varient sur le Qom que portait le nouvel évéque de Périgueux . Noos croyons être le premier à reconnaître dans ce personnage Técolàtre de Poitiers qui venait d'être évincé de Tarchevèché de Bordeaux^et à fixer par suite son véritable oom. Le Gallia Christiana, que Ton suit généralemonl, rapporte que le nouvel évéque s'appelait a Johannes de Assida de Surat » et était écolâtre de Poitiers. Ses auteurs n'ont pas remarqué l'analogie que présente ce nom avec celui du candidat au siège archiépiscopal de Bordeaux, à qui la Chronique des évéques d'Angouléme(éd. Castaigne) donne le nom de « Joannes de Sœcli » et dit qu'il était écolâtre de Poitiers ; le Gallia appelle cet écolâtre « Sechius 9, d'après un manuscrit de la même chronique. Cette divergence dans la lecture de ce nom provient évidemment du mauvais état du texte original de la chronique, aussi sommes-nous fondé à déclarer que ces deux lectures sont fautives et que le manuscrit de la chronique devait porter « Joannes de Sedi » et non a de Sœcli ou de Sechi 9 ; il n'est pas un paléographe qui n'ait constaté dans les anciens textes, et particulièrement aux xu» et xiii*^ siècles, que les lettres c/, se suivant, ont été souvent prises pour la lettrée/, dont les deux parties étaient distantes l'une de l'autre, et réciproquement. Dans les cliartes poitevines le maître des écoles de l'église de Poitiers^ particulièrement en 1 167, est simplement désigné par son prénom de « Johannes d, mais on rencontre à Saint-Hilaire, en 11 55, un doyen appelé « Johannes de Sie » qui doit être le même personnage que celui dont le nom est ici donné dans sa forme française. Cette traduction du mot a Sedi » est prouvée par la dénomination attribuée à diverses époques à Tarchiprétré annexé à la cathédrale de Poitiers; le pouillé de Gauthier, du xiii* siècle, Tappelle « archipresbylcralus Sedis j»,
i32 LF.S COMTES DE POITOU
Dansle courant de septembre ll60,ilinlimarordre à Aliénordc quitter l'Angleterre et de venir le rejoindre en Normandie avec SOS deux enfants, Henri et Mathilde. Le désir de revoir sa femme n'entrait assurément pour rien dans Tacte d'Henri, mais il rêvait d'exécuter une de ces combinaisons compliquées qu'il affectionnait particulièrement. Au mois d'octobre, il fil prêter par le jeune prince hommage au roi de France pour le duché de Normandie, puis, profilant de ce que Louis VU était tout absorbé par les préoccupations de son mariage avec Alix de Champagne, il fil célébrer à Neubourg, le 4 novembre, avec l'assentiment des légats du pape qui se trouvaient alors auprès de lui, le mariage d'Henri, qui n'avait alors que sept ans, avec Marguerite, la fille du roi de France, qui n'étail âgée que trois ans, bien qu'il eût été convenu à l'entrevue du mois d'août 1158 que l'union projetée des jeunes époux ne serait effectuée que lorsque Marguerite aurait atteint l'âge nubile. Mais le roi d'Angleterre en agissant ainsi avait un objet particulier en vue, qui était de mettre la main sur Gisorset les deux autres places frontières qui constituaient la dot de Marguerite et qui ne devaient lui être remises qu'après la célébration de son mariage. Trois chevaliers du Temple avaient la garde de ces places fortes; s'en tenant à la lettre de laccord intervenu entre les deux rois, ils les livrèrent au roi d'Angleterre, seul but que celui-ci s'était proposé (1).
Louis, furieux, ne rompit pas lui-même la trêve qu'ils avaient jadis conclue ensemble, mais il excita les comtes de Champagne et de Bloîs à prendre les armes contre le roi d'Angleterre; celui-ci enleva ù ses adversaires le château de Chaumont, en Touraine, et revint enfin en Normandie, où Aliénor l'avait attendu^ et il fui
et celte forme latine a donne en français Lassje (i486), la Sée (1487), et eofîo la Sie. lie cet exposé, il résulte, selon nous, que les noms « de Sedi » eo lalin, « de Assida » ou plutôt «f Dasida » ou « de Sida » (/{ec. des hist. de France^ XII, p. 892, rhron. de Pcric^ucux) en roman, et « de Sye » en français, sont absolument identif|ues et s'appliquent à un seul et même personnage, qui a clé écolAtre de Poitiers en 11J7 et iiGo. (Voy. Oallia C/in'sttana, II, col. 1467 ; Castaigne, lieram Engoi. script,, p. 59; Hédet, Ooc. pour Saint-IIilairey I, p. 159, et Dict. top. de la Vienne, p. i5i; Dessallcs, ///>/. tfu p/'rijnrJ, I, p. •>Sj il).
(1) liée, des hist, de France, Xlll, p. 20G, W. de llovedeny et p. 3o5, F\.dc Tborigny. L'un de ces templiers s'appelait i\ichard de Ilastings, dont le nom paraît de« voir être rapproché de celui de Uaoul de Ilastiotr, sénéchal d' Aliénor en 1157, et de Philippe de Ilastings qui, le 2 mars 1175, se trouvait au Mans avec le roi Henri.
ALIENOR i33
célébrer avec elle les fôtes de Noël dans la ville du Mans (I).
Sachant perlineoiofient à quoi s*en tenir sur la fragilité de ses relations avec le roi de France, el préparant peut-être quelque nouveau coup qui accentuerait leur division, Henri s'appliqua, pendant Tannée 1 1 G I , à mettre en état ses places fortes et les châteaux qu'il possédait sur le continent. L'Aquitaine en particulier fut Tobjet de sa sollicitude, et bien qu'il ne nous soit resté aucun témoignage pour Taffirmer, il est à présumer que c'est à ce moment que fui achevée l'enceinte de Poitiers. La tradition en rapportait la construction aux rois anglais; elle pourrait avoir raison, du moins en partie (2).
Au nombre des affaires dont le roi eut à s'occuper, il faut noter celle de l'élection de l'abbé de Saint-Martial de Limoges. Au mois de décembre, le siège abbatial étant vacant, les moines de cette abbaye avaient fixé leur choix sur Pierre du Barri, qui gouvernait déjà l'abbaye de Saint-Augustin de la même ville. Flenri n'avait pas été consulté, et bien qu'il eût été jusqu'alors en bons termes avec du Barri, il s'opposa tout d'abord à ce qu'il prît possession de son abbaye, bien que le légat du pape eût confirmé l'élection. L'abbé trouva toutefois le moyen de l'apaiser, si bien que, le dimanchedes Rameauxde l'année 1161, il fut donné publiquement lecture à la procession, devant le peuple et le clergé, d'une lettre reconnaissant que l'abbé Pierre possédait toute son amitié (3).
En ce moment Henri était tout auprès du Limousin, car on le voit, le 6 avril, tenir sa cour à Chinon, où Pierre du Barri avait pu aller facilement le trouver et plaider lui-même sa cause. A cette réunion où se trouvaient un grand nombre d'évêqueset de grands dignitaires ecclésiastiques, parmi lesquels on remarquait Jean de Sie, le nouvel évoque de Périgueux qui n'était pas encore consacré, le roi sanctionna un accord intervenu entre les religieux
( 1 ) La chronique de Saint- Aubin d*Angers (M arche:çay, CA ro/j. r/w églises d^AnJon, p. 39) place la prise de Cbaumont en 1109, mais il semble préférable de s'en rapporter à Robert de Thorigny, dont rcxactilude est bien connue.
(2) Rec. des hist. de France, XIII, p. 3o6, R. de Thorigoy.
(3) Labbe, Nova bihLman,, II, p. 3i3, G. du Vigeois ; Duplés-Agier, Chron. de Sainl-Afarlialy p. 56, B. Hier. Nous ne saurions dire sur quoi s'est fondé M. Charles de Lasteyric (L'abbaye de Saint-Martial^ p. 100), pour attribuer un rùle à Louis le Jeune dans TafTaire de l'abbé de Saint-Martial; Limoges était alors comme le Poitou sous la doDiinalion exclusive du roi d'Angleterre.
i34 LES COMTES DE POITOU
de Monlierneuf el ceux de Bourgueil; cet acte mettait fin à la querelle qui existait depuis nombre d'années entre les deux monastères au sujet de Téglise de Migné, qui resta en la possession de Montierneuf, mais les religieux de Bourgueil reçurent, en récompense de l'abandon de foutes leurs prétentions, une redevance annuelle de huit livres, qui leur fut assignée sur le péage de Saint-Nicolas de Poitiers (1).
Kappelé dans le Dunois par les entreprises du roi de France, Henri conclut avec lui une trêve à Fréteval, lors de la Saint-Jean; libre de ce côlé, il redescendit en Aquitaine, ou il avait à réprimer quelques soulèvements. Parmi les actes de vigueur qu'il accomplit dans cette campagne, on cite le siège de Castillon, près d'Agen, place extrêmement forte, dont il s'empara le 28 août, au bout d'une semaine, à l'ébahissement et au grand effroi des Gascons (2). Aliénor, qui pendant cette expédition n'avait cessé de résider en Normandie, accoucha à Domfront d'une fille, que l'on appela Aliénor, comme sa mère; c'est non loin de là, à Bayeux, que le prince tint sa grande cour de Noël (3).
Il consacra encore toute l'année 1162 à ses possessions continentales, y rétablissant Tordre alors qu'il était troublé et se préoccupant en particulier de faire élire aux sièges épiscopaux de ses domaines des prélats en qui il eût confiance. A Poitiers, l'évêque Laurent était décédé le 28 mars 1161 ; la vacance du siège se perpétua longtemps, car, le 1 1 août H 62, il n'avait pas encore de titulaire (4). C'est seulement à la fin de cette année que le chapitre cathédral, qui avait sans nul doute opposé une résistance obstinée aux volontés du roi , se décida à élire le trésorier de l'église dTorck, Jean de Belmeis ou aux Belles-Mains, homme aimable, d'un commerce agréable et très lettré (5).
Au commencement de septembre, Henri eut,àTouci-sur-Loire,
(i) Arch. de la Vienne, ori^., Monlierneuf, no 55; D. Fonteneau, I, p. 58i. L*acte porte la date de 1160, mais il faut lire 1161 attendu que l'année iiOo ne se termina que le i5 avril, la fêle de PAques tombant le 16 avril en i iGi.
(2) liée, des hist. de France, XIll, p. 18G, R. de Dicet,et p. 3o6,R. de Thorîgny.
(3) Rec. des hist. de France^ XIII, p. 3o6, R. de Thori^ny.
(4) Arch. de la Vienne, orig., Noaillc, no i8/| ; Bibl. de Poitiers, man., n* 43o, obiluatre de Tabbaye de la Trinité, fol. /|4 ; Galiia Christ. , II, col. 1179; Imbcrt, dart. de Saint 'Laon de Thouars, p. 67.
(5) L'évèque de Poitiers fut sacré par le pape Alexandre III durant le concile qu'il
une entrevue avec Louis le Jeune, où les deux rois décidèrent de souteoir la cause du pape Alexandre III, qui avait été chassé de Rome par Tanti-pape Victor et qui avait débarqué à Maguelone le H avril 1162. Celte communauté de vue, qui rapprocha quelque peu les deux princes et maintint la paix entre eux, permit à Henri de se consacrer tout entier à la préparation d'une affaire nouvelle. Le comte de Barcelone, Raymond-Béranger, élait mort le 6 août; il avait disposé verbalement de ses états entre ses fils, et les avait placés ainsi que sa fille sous la protection du roi d'Angleterre. Il est évident que pour lui le pacte conclu à Blaye en 1159 tenait toujours, et qu'il n'avait jamais cessé de considérer Richard d'Angleterre comme le futur mari de sa fille. Grâce à la confiance de Raymond-Béranger, le roi d'Angleterre pouvait donc disposer à son gré des forces du comté de Barcelone, s'il lui convenait de reprendre ses entreprises sur Toulouse^ et même il dut manifester ces aspirations par certains actes qui inquiétèrent les habitants de la ville. Ceux-ci, comptant plus sur l'aide du roi de France, dont ils se rappelaient la récente et victorieuse intervention, que sur celle de leur seigneur, écrivirent à Louis pour solliciter à nouveau sa protection. Le roi leur envoya toute assurance à ce sujet, mais il n'eut pas occasion de faire aucune démonstration militaire, Henri, voyant ses projets éventés, s'élant brusquement décidé à retourner en Angleterre. Il avait l'intention de s^embarquer à Barfieur, mais des vents contraires n'ayant cessé de souffler il dut remettre son départ et se rendit à Cherbourg, où il célébra les fêtes de Noël avec Aliénor; il quitta enfin le continent le 25 janvier 1163 (1).
Le pape Alexandre III, qui ne quitta la France que le 10 septembre 11 65, par le même port de Maguelone,où il avait débarqué trois ans auparavant, ne semble pas avoir cherché à se rencontrer avec le roi d'Angleterre, à moins encore que celui-ci ne l'ait évité. Le 9 septembre il était à Déols en Berry, et le 29 à Tours. On pouvait alors espérer qu'il viendrait à Poitiers ; c'est en
linl à Tours pour les fêtes de a Pentecôte de l'année 1 163 (Rec. des hist. de France , XIII, p. i86, R. de Dicet).
(i) D. Vaissete, //ist. de Languedoc, n"« éd., Ilï, pp. 828-833 ; Rec, des hist. de France, XIII, p. i86, H. de Dicet, et p. 307, R, de Thorigny.
ï36 LES COMTES DE POITOU
ce momenl qu'Aliénor lui écrivit. La reine, après avoir dit au pape qu'elle se faisait une fêle de le recevoir, le remerciait d'avoir envoyé près d'elle deux légats, Henri de Pise et matlre Guillaume, qui lui avaient apporté des témoignages de sa bienveillance. Elle ne faisait pas connaître l'objet de leur mission, mais il est possible que celle-ci eût rapport au cas de Pierre Raymond, l'abbé de Saint-Msixent, qui, pour des motifs que nous ignorons, avait été suspendu de ses pouvoirs ecclésiastiques et privé de la direction de son monastère. La reine demandait au pape de rétablir l'abbé, son très cher cousin, comme elle l'appelait, dans sa situation première. En outre, non contente de cette démarche, elle adressait, à peu près dans les mêmes termes, une autre lettre au cardinal Jacinthe, le conseil du pape, pour implorer son appui auprès de lui. On ne sait si elle obtint gain de cause (1).
Quoique éloigné de l'Aquitaine, Henri eut toutefois occasion de régler quelques affaires concernant cette province; ainsi il reconnut par une charte les droits dejuslice du prieur de la Réolc (î), puis, ayantreçu la visite de deux religieux de Vendôme qui venaient réclamer contre les actes de Raoul de Faye, sénéchal de Saintonge, il ordonna à Etienne de Tours, gardien de la tour de Chinon, où se trouvait le trésor royal, de remettre à l'abbé de Vendôme la somme extorquée par le sénéchal dans une occasion récente. Sous prétexte qu'un bois, appelé de Sau/elles, faisait partie du domaine royal, et que les moines en avaient joui indûment (bien que ce bois fiH compris dans la donation faite à Vendôme vers 1040 par Guillaume Aigret), Raoul avait contraint Payen, prieur de Saint-Georges d'Oléron, de lui remettre 100 livres, en deniers, et douze lasses d'argent (3).
• i) D'Achcry, Spicileginm^ II, pp. 45i-4''>2.
{'i) Arch. hist. delà Gironde, V, p. i6().
(li) Marchegay, Chron. des églises d'Anjou, p. 174, rEsvièrc. Le délail des extc» tions commises par Raoul de Kaye n'est pas venu jusqu*à nous, mais 00 doit admeUre qu'elles furent nombreuses, si l'on en ju^-e d'après les imprécations que lui lança Uichard le Poitevin : <( Malheur à lui, car le jour de son cliAtiment est proche; le feu a dévoré sa forieressc,parcc qu'elle était bondée de trésors accumulés par les vioIeDces; celui qui nous faisait tant de mal est lui-même atteint par la plus dure des persécutions p {Rec. des hi.\t. de France^ XII, p. 420). Hicn des années auparavant, eo 1 150, il avait été excommunié et sa terre mise en interdit comme punition des dommages qu'il avait occasionnés aux chanoines de Sainte-Kudcgonde de Poitiers dans leur domaine de Jounay.et il ne fut anmislié que dans une assemblée tenue à cette épO(|ue
ALÏENOR i37
Bien qu'Henri, redoutant de se trouver encore en face du roi de France, n'ait pas dirigé lui-même d'opérations contre le comte de Toulouse, l'état de guerre régnait toujours entre eux. Raymond chercha bien à y mettre un terme. Au commencement de l'année 1163, il s'était rendu à Castel-Sarrazin, où, d'autre part, s'étaient trouvés plusieurs représentants du roi d'Angleterre, mais ces derniers n'avaient pas voulu conclure de trêve, si dans celle-ci ne se trouvaient compris Trencavel, le vicomte de Béziers, et le fils atné du comte de Barcelone, qui avait dès lors pris le litre de roi d'Aragon.
Raymond n'admettant pas que le roi d'Angleterre vint s'interposer entre lui et son vassal, le vicomte de Béziers, ne poussa pas plus loin les négociations et préfératraiter directement avec Trencavel, ce qu'il fit au mois de juin. Il se réconcilia en même temps avec la vicomtesse de Narbonne, car le plaisir l'attirait et, pour s'y donner tout entier, il lui fallait la paix. Quand il crut que celle-ci était assurée, il se retira à Saint-Gilles, laissant sans défense son comté de Toulouse. Les seigneurs aquitains en profilèrent; au mois de janvier 1164, ils ravagèrent le pays de Rodez, et, d'autre part, un prélat batailleur, Bertrand de Montault, qui, d'évêque de Lecloure, était passé, en 1162, archevêque de Bordeaux, fit une chevauchée jusqu'aux portes de Toulouse, dont il s'approcha d'un jet de pierre, rasa plusieurs châteaux, brûla des églises et emmena prisonniers plusieurs habitants du pays (1).
Henri laissa faire ses vassaux; il continuait à résider en Angleterre où il avait de nombreux sujets d'occupation. Il était particulièrement en dissentiment avec son ancien favori, Thomas Beckel, qu'il avait fait élire archevêque de Cantorbéry en 1162, et qui, après la tenue du concile deToursoùilse rencontrale lOmai 1 163 avec le pape Alexandre II I^ avait vivement embrassé la cause des prélats anglais hostiles aux empiétements du pouvoir royal dans les choses religieuses, particulièrement à l'occasion des droits de régale et de justice, de la nomination des dignitaires ecclésiastiques, et de la limitation des motifs d'excommunication. La lutte
à Poitiers, dans la maison de Tévéque, par Tarchevéque de Bordeaux (Arch. de la Vienne, orijç., chap. de Saînle-Radeçoode, n®7).
(i) D. Vaissete, llist. de LangnedoCt ni le éd., III, pp. 834-848-,
i38 LES COMTES DE POITOU
entre le roi et Tarchevêque devint tellement vive que Thomas Becket, sentant ses jours menacés, dut se retirer en France, où il aborda le 2 novembre 1164 (1).
Bien qu'il semble que Tinfluence d'Aliénor dans les conseils de son mari fût dès cette époque très limitée, cependant elle put, par des moyens détournés, ag^r sur l'esprit d'Henri et entretenir son animosilé contre Tarchevèque de Cantorbéry. Elle avait toujours été hostile au favori, et, celui-ci s'étant mis en mauvais termes avec Raoul do Faye, pendant qu'il exerçait les fonctions de sénéchal de Saintonge, elle avait embrassé avec ardeur la cause de son oncle. Le départ de Becket ne la désarma pas. Lorsque plus lard l'archevêque, las de son exil, cherchâtes moyens de rentrer en grâce auprès du roi, il songea àAliénor; or, s'étant adressé pour cet objet à l'évêque de Poitiers, celui-ci lui fit réponse qu'il ne pouvait parlera la reine en sa faveur, et qu'il ne devait compter ni sur les conseils ni sur la protection de celle-ci (2).
Au temps de carême 11 65, Henri retourna en Normandie, et, le dimanche de la Quasimodo, il eut à Gisors une entrevue avec le roi Louis. Quand il fut rentré à Rouen, il donna l'ordre à sa femme de venir le rejoindre, et d'amener avec elle son fils Richard et sa fille Mathilde. Il entrait dans ses calculs de trouver un épouseur à cette dernière, et celui-ci se présenta dans la personne d'Henri, duc de Saxe. Mais l'Allemagne était alors en proie an schisme, et le roi, bien qu'il eût donné son consentement à l'union projetée, déclara qu'il garderait sa fille auprès de lui jusqu'à ce que le duc fût rentré dans le giron de l'Église. L'animadversion contre les schismaliques était du reste tellement grande en Angleterre, qu'après le départ de Réginald, archevêque de Cologne, qui était venu faire officiellement la demande en mariage de la part du duc de Saxe, les grands du royaume firent renverser les autels sur lesquels l'archevêque et ses compagnons, que le roi avait reçus à Westminster, avaient célébré la messe (3).
En effet, après l'arrivée d'Aliénor, Henri était retourné dans
(i) Rec. des ht st. de hrance, XIII, p. 127, G, de Canlorbéry. cl p. 207, R. de Hoveden.
(2) Epistolae et vita divi Thomaey I, p. 54-
(:<) Rec. des hist. de Frmrc, XIII, p. 18C, R. de Dicet, p. 216, G. de Cambrie, cl p. 309, H. de Thorigny.
ALIÉNOR îSg
son royaume pour comballre les Gallois, laissant, en retour, à sa femme la surveillance de ses possessions continentales; celle-ci, qui, au mois d'octobre, mit au monde, à Angers, une troisième fille que Ton appella Jeanne, Tut impuissante à arrêter les mouvements des baronsdu Maine el delà Bretagne, qui supportaient avec peine rimmixtion du roi d'Angleterre dans leurs affaires privées. Lorsque Henri revint sur le continent, au temps de carême de 1 166^ il régnait dans ces régions un grand mécontentement.
Afin de lutter plus efficacement contre le roi, Manceaux et Bretons s'étaient confédérés, mais leur union n'arrêta guère Henri, qui, ayant fait venir des contingents tirés de presque tous ses domaines de France, pénétra en Bretagne, el s'empara de la forte place de Fougères, dont la prise mit fin à la rébellion. Conan, le duc de Bretagne, qui avait fait partie de la ligue, renonça à toutes ses possessions, à l'exception du comté de Guingamp, et les transmit à sa fille Constance, qui dut épouser Geoffroy, le second fils du roi d'Angleterre. Ce dernier, étant donné le jeune âge du prince, devenait le véritable maître de la Bretagne, et, soit qu'il voulût attester le fait par un acte anormal, soit qu'il fût mu par des considérations particulières, il convoqua les barons bretons à Thouars où il reçut les hommages et les serments de fidélité de la plupart d'entre eux.
Depuis 1 1581e château de Thouars était resté en sa possession ; quant au vicomte, qui avait conservé ses domaines du Bas-Poitou, il faisait particulièrement sa résidence dans son château du Puy-Belliard. La garde de la forteresse de Thouars était confiée à des agents du roi d'Angleterre qui furent d'abord Briand de Marligné, puis, après la mort de ce dernier arrivée en 1160 ou 1 161 , Aimeri de Bernezay, sous la haute direction du sénéchalGuy de Bagneux. Or, il est possible que le vicomte Geoffroy ait cherché à profiter de l'absence d'Henri et des troubles de Bretagne pour recouvrer ses domaines, ce qui expliquerait la venue inopinée du roi, car la Bretagne n'était qu'à demi soumise. Après un court séjour en Poitou, Henri retourna dans le duché, où il prit possession de Rennes, en se rendant au Mont-Saint-Michel (1).
(i) Rec. des hist. de France, XIII, p. 3io, R. de Thorig^ny; Irabcrl, Cari, de Saint'Laon de Thoaars, pp. 64, 66, 67.
i4o LES COMTES DE POITOU
Il élail facile de se brouiller avec Henri et c'esl ce qui advinl à Tévêque de Poiliers, qui eut avec lui des difficultés dont Tobjel n'est pas connu, mais il n'est pas téméraire de supposer que ce dut èlre à propos de questions d'argent. La protection de la Terre-Sainte exigeait toujours de grands sacrifices, une nouvelle expédition s'imposait, mais ni le roi de France ni le roi d'Angleterre n'étaient curieux de la tenter. Us trouvèrent plus expédient de fournir des subsides aux défenseurs de Jérusalem et, pour cet objet, ils imposèrent des taxes sur le revenu de leurs sujets. Louis Vil donna l'exemple; Henri ne tarda pas à l'imiter, et pendant qu'il était au Mans, le 11 mai de cette année 1166, il fit décréter par une assemblée solennelle qu'il avait convoquée à cet effet dans celte ville et où se trouvaient trois archevêques, onze évoques, au nombre desquels était celui de Poitiers, ainsi que de nombreux barons, qu'il serait établi une taxe sur les biens et les revenus de chaque particulier pour une durée de cinq ans; cette imposition était fixée à 2 deniers pour livre pour la première année et à 1 denier pour livre pour les quatre suivantes.
Afin qu'elle fiU répartie aussi équilablcment que possible, chacun était tenu d'aller déclarera sa paroisse, sous lafoi du serment, ce qu'il possédait de biens meubles ou immeubles et la somme qu'il versait devait être déposée dans un tronc spécial, fermé par trois clés, dont l'une devait rester entre les mains du curé. La recette commencerait le jour de la Saint-Uémi (1" octobre) cl se continuerait ensuite pendant quinze jours, puis le contenu des troncs devrait encore ôlre accru du dixième des biens des personnes décédées pendant les quinze jours de la perception de la taxe, toutefois après le prélèvement des dettes du défunt (1).
11 y avait déjà longtemps que la présence du roi d'Angleterre à Poiliers n'avait été signalée, lorsqu'on le voit venir dans celte ville h la fin de Tannée I1G6 et y célébrer les fôles de Noël; il profita de la cour plénière qu'il tint à cette occasion, comme dliabilude, pour présenter à ses vassaux du Poitou et de l'Aquitaine son fils aîné Henri, qu'il fit venir d'Angleterre (2). Aliénor n'accompagna pas lo joune princo ; le 27 décembre, jour de saint Jean l'Évangé-
(i) lier, (tes hiat. de France, Xlll,p. 128 ; Bcîsly, Enesf/aes de Puieiiers,^. 116. (2) liée, des hist. de France, XUI, p. 3 10, f\. de Thorijpy.
ALIKNOH i4i
Iisle,elle accoucha d'un garçon, lequel, en commémoration de la fftie qui se célébrait le jour de sa naissance, fut appelé Jean. La reine avait alors quarante-quatre ans (1).
11 est aussi permis de supposer que le mari d'Aliénor s'était plu à venir prendre lui-même possession du palais qu'il avait fait reconstruire. Dès 1161, alors que son pouvoir était bien établi et qu'il avait assuré la rentrée régulière de ses revenus, il avait donné carrière à son goût de bâtisseur, qui était dans les traditions de la maison angevine. On sait qu'en Normandie il éleva de nombreux édifices, et particulièrement qu'il fit refaire à neuf la {grande salle et les appartements placés devant la tour de Rouen. Ses architectes procédèrent de la même façon à Poitiers; par suite de Tachcvement de la nouvelle enceinte de la ville, commencée plus de vingt ans auparavant, les fortifications du palais devenaient moins utiles et Ton dut en renverser une partie pour édifier la vaste salle qui existe encore aujourd'hui et qui se rattachait par des bâliments de service avec la tour Maubergeon. C'est dans^ cette nouvelle salle qu'il dut tenir son grand plaid, de même que, l'année suivante, à pareille époque, il rassembla ses vassaux de Normandie dans celle qu'il inaugurait à Argentan (2).
Pendant qu'Henri séjournait à Poiliers, d'où il pourvoyait à toutes les affaires de rAquilaine,il décida de faire une expédition
(i) Rec. des hist. de France, XIII, p. i3o, G. de Canlorbéry, p. 3i i, R. de Thorii^uy, et p. 676, chaooine de LaoD.Cc dernier anDalisle précise Tépoque de la Daissance de Jean -Sans -Terre (le 27 décembre), ce qui, rapproché de la date de 1167, fourDÎe par R. de Tboriçoy, nous semble fixer cet événement à l'année 1166; il ne faut pas oublier en effet que les Anglais faisaient partir de Noël le commencement de Pannée, et que Robert deTborigny se conformait à cet usage. Sur ce point nous sommesplus affirmatif que les auteurs du Recueil des historiens de France, qui hésitent entre 1 16O et 1167, et que l'Art de vérifier les dates et Natalis de Wailly, qui ne se prononcent pas» et omettent la date de la naissance de Jean-Sans-Terre.
(2) Rec. des hist. de France^ XllI, pp. 3oO, 3io, 3i i, R. de Thorigny. C'est à la construction de la grande salle du palais de justice et au don de subsides pour lachèvcment du mur d'enceinte de la ville que nous parait devoir être limité le contingent des rois d'Angleterre dans l'édification des monuments qui existent encore à Poitiers, cl que l'on peut rattacher au xii^ siècle. Les portions de la cathédrale et de l'église de Saiote-Radegonde qui appartiennent à celte époque sont l'œuvre des chapitres collégiaux, possesseurs de ces édifices. Si Henri, Alicnor ou leurs enfants eussent cooporé à leur construction, il en serait resté trace dans lesdocumenls historiques, si nombreux à cette époque, et particulièrement dans les obituaires ou livres de fondations. Nulle part, dans les textes poitevins de celte nature, on ne rencontre les noms des princes anglais, leurs préoccupations étaient par ailleurs.
i/j2 LES COMTES DE POITOU
en Auvergne. Le comte de ce pays, Guillaume, était en grand différend avec son neveu dont il avait usurpé le patrimoine. Le ducroi, sans prendre absolument parti pour ce dernier, avait obtenu du comte d'Auvergne la promesse que la cause lui serait soumise et serait jugée par sa cour, comme il convenait de la part d*un vassal. Mais celui-ci n'en avait rien fait, et, tout au contraire, suivant l'habitude prise par les gens d'Auvergne, avait porté l'affaire devant le roi de France. D'où un grand mécontentement de la part d'Henri, qui tenait à affirmer ses droits de suzeraineté, aussi résolut-il aussitôt de punir le manque de parole da comte. H fut d'abord, avant le carême^ chercher des troupes en Nor* mandie, puis, à son retour, il s'arrêta en Limousin, à l'abbaye de Grandmont, pour laquelle il avait toujours montré un attachement particulier. Là il rencontra son ancien adversaire, Raymond de Saint-Gilles, qui, après avoir répudié sa femme Constance, venait d'épouser Richilde, veuve du comte de Provence.
Cet acte avait été vu d'un très mauvais œil par les gens de Toulouse qui, à deux reprises, s'étaient montrés particulièrement dévoués à Constance^ et surtout par Louis le Jeune, qui supportait mal Taflront fait à sa sœur. Raymond pouvait donc craindre des représailles de la part du roi de France ; aussi, oublieux des services rendus, se tourna-t-il vers son ennemi. Il ne pouvaitoffrir à Henri de lui abandonner le comté de Toulouse, objet du litige qui régnait entre eux. Mais il existait une combinaison qui permeltail de donner satisfaction aux prétentions du roi d'Angleterre, c'était de se mettre dans sa vassalité. Henri accepta-i-il ce moyen terme dès qu'il lui fut soumis, le fait est possible, mais aucun acte ne l'atteste. Toutefois, on constate qu'à partir de ce jour les hostilités cessèrent entre Aquitains et Toulousains, et Louis VII, qui eut vent des pourparlers échangés entre le comte et le roi anglais, en prit occasion pour recommencer la guerre avec celui-ci. Dans ces conditions, Henri ne put poursuivre longtemps sa campagne en Auvergne, où il avait pénétré après l'entrevue de Grandmont, et se contenta de ravager le pays (!)•
(i) Hec. des hist. de France^ XIII, p. 3io, II. de Thorigny . Nous sommes en désaccord, au sujet des résuilats de reiilrevue de Graodmoot, avec D. Vaissete (//iW.c/e LanfjaeduCy u^l" éd., VI, p. 24), qui admet que les hoslililës contiouèreol eoU« le comte
Outre l'affaire du comte de Toulouse, il y avait une autre cause de dissentiment entre les deux rois. Les fonds recueillis dans chaque diocèse, en vue de la croisade, devaient être centralisés à Tours, mais, quand ils furent parvenus entre les mains de Tarchevèque chacun des rois prétendit avoir le droit d'en faire la distribution. Devant l'impossibilité de s'entendre, on continua à batailler elles deux partis se firent réciproquement beaucoup de mal. Enfin, fatigués de part et d'autre de la lutte, ils convinrent d'une trêve qui, partant du mois d'août, devait durer jusqu'à Pâques. Mais Henri ne pouvait rester tranquille, et, se tournant vers la Bretagne, qui ne reconnaissait pas encore tout entière son autorité, il s'en fut soumettre le comté de Léon. Toutefois, il ne termina pas son expédition, durant laquelle il fut arrêté par la nouvelle de la mort de sa mère Mathilde ; la vieille impératrice avait succombé à Rouen le 10 septembre 1167. Elle laissait de grandes richesses, dont elle avait disposé en faveurs des églises et des pauvres; son fils, pieux exécuteur de ses intentions, en fit scrupuleusement la distribution aux intéressés (1).
Après la cérémonie funèbre, Aliénor passa en Angleterre avec sa fille Mathilde, que, malgré l'état de schisme dans lequel se trouvaient les Allemands, Henri avait définitivement donnée au duc de Saxe ; le mariage se célébra en Allemagne au commencement de l'année 1168 (2). Quelque temps auparavant, des esprits sages avaient songé à convertir en un traité de paix la trêve qui avait été conclue entre les rois de France et d'Angleterre et qui devait durer jusqu'à la fête de Pâques de l'année 1168 ; des négociations s'ouvrirent même à ce sujets mais elles furent brusquement interrompues par une succession d'événements qu'Henri, quelque habile qu'il fût, n'avait pas su prévoir. Il faisait porter un joug pesant à ses vassaux, et les barons aquitains, en particulier, avaient beaucoup à se plaindre de lui; les instructions qu'il donnait à ses sénéchaux étaient sévères, mais ceux-ci, tout en veil-
de Toulouse et le roi d^Aoglelerre et qu'elles ne cessèrent qu'à la suite de la trêve conclue au mois d'août entre les rois d'Angleterre et de France, dans laquelle ce dernier aurait fait comprendre le comte de Toulouse.
(i) Rec. des hist. de France^ XIII, pp. 3io, 3ii, R, de Thorigny ; Labbe, Nooa bibl. man.y H, p. 817, G. du Vigeois.
(a) Hec, des hist. de France, XIII, p. 3ii, R. de Thorigny.
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lanl aux inlérôls du roi, ne négligeaienl pas les leurs propres, el, de leur pari, les exactions étaient nombreuses. Geoffroy de Thouars restait toujours dépossédé de sa principale forteresse et son sort devait donner beaucoup à réfléchir aux mécontents. Néanmoins, il se forma une ligue secrète dans laquelle entrèrent non seulement des Aquitains, tels qu'Audebert, comte de la Marche, Guillaume, comte d'Angoulôme, Aymar, vicomte de Limoges, Aimeri de Lusignan, et le vicomte de Thouars, mais encore des Bretons comme Eudes, vicomte de Porhoët, et des Manceaux, tels que Robert deSillé et son frère Hugues. iMalgré leur nombre, les confédérés n'avaient en leurs propres forces qu'une médiocre confiance, car ils savaient quel redoutable adversaire était le roi d'Angleterre; ils se tournèrent donc vers le roi de France et, de part et d'autre, il fut convenu qu'après que la guerre aurait éclaté Louis ne conclurait aucune paix avec Henri, sans qu'ils y fussent compris.
Mais le roi de France n'osa pas rompre, aussitôt la conclusion de cet accord, la trêve qu'il avait signée avec le roi anglais ; celuici, averti de ce qui se tramait contre lui, se hâta de prendre les devants et se rendit en Poitou. Pour s'assurer des alliés contre le vicomte de Limoges, il envoya dans la Marche des agents, qui, le 18 février 1168, remirent le château de Bridiers, près La Souterraine, à Bernard et à Foulques, vicomtes de Brosse, ennemis du vicomte de Limoges (1). De son côté, il attaqua immédiatement ses plus redoutables adversaires^ les fils d'Hugues le Brun, qui, parti pour la Croisade en 1 163, n'était pas encore revenu d'Orient où il avait été fait prisonnier par les Musulmans; leur château de Lusignan, placé au centre du comté, non loin de la capitale du Poitou et qui était pour elle une menace incessante, tomba promptoment entre ses mains. Ce coup de force réduisit ses ennemis au silence, puis, sentant peut-être qu'il fallait donner quelque satisfaction à l'esprit public, il fit venir Aiiénor, qu'il chargea spécialement du gouvernement dn ses domaines héréditaires, mais on plaçant toutefois auprès d'elle, en guise de conseil et de surveillant, un guerrier éprouvé, Patrice, comte de Salisbury.
(i) Labhe, Xora hibl. ninn.y II, p. 3i8, (1. du Vipeuia
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Comme il désirait, afin de pouvoir mettre ordre à ses affaires, que la trêve avec le roi de France se continuât pendant quelque temps encore, il se rendit auprès de Mantes où, le 16 avril, il eut une entrevue avec Louis le Jeune. Un nouveau brandon de discorde venait de s'élever entre eux : les confédérés aquitains et autres, en garantie des engagements qu'ils avaient pris avec le roi de France, lui avaient remis des otages; Henri les réclama à titre de seigneur suzerain, car les révoltés étaient ses vassaux. Naturellement Louis refusa, si bien qu'au lieu de la paix en expectative on se contenta de conclure une nouvelle trêve qui devait tinir dès la Saint-Jean. Au fond, c'était tout ce que désirait le roi d'Angleterre, car il voulait avoir ses coudées franches pour tirer vengeance d'Eudes de Porhoël, qui avait refusé de lui fournir son contingent, alors qu'il partait pour soumettre le Poitou. Le succès ne cessa de favoriser ses armes; il s'empara de la puissante forteresse de Josselin et soumit tout le pays de Vannes. Cependant le temps où la nouvelle trêve devait expirer étant arrivé, il dut laisser ses conquêtes pour s'aboucher de nouveau avec le roi Louis; les deux princes se rencontrèrent à la fin de juin à la Ferlé- Bernard, mais ils ne purent s'entendre, et la guerre recommença entre eux, particulièrement en Normandie.
Durant ce temps, un grave événement s'était passé en Poilou. Après que Henri eut confié le gouvernement du pays à Salisbury, celui-ci, tenant sans doute un engagement ancien, s'en fut en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. A son retour, ayant été sollicité par la reine, vers les octaves de Pâques, 6 ou 7 avril 1 168, de la conduire dans un de ses châteaux, il tomba dans une embuscade que lui avaient tendue les Lusignans, qui tenaient toujours la campagne. U mit d'abord la reine en sûreté dans le château, puis, sans prendre le temps de se couvrir de son armure défensive, et monté sur un simple palefroi, il fit tête à l'ennemi pour protéger ses compagnons. Ceux-ci le laissèrent seul; en ce moment, Guy ou Geoffroy de Lusignan, arrivant par derrière, le frappa d'un coup d'épée; le comte en mourut sur-le-champ. Son neveu, Guillaume Le Maréchal, accouru à son secours, fut aussi blessé et fait prisonnier avec plusieurs de ses compagnons. Guillaume resta quelque temps en captivité, mais la reine, aussitôt qu'elle II 10
i4G LES COMTKS DE POITOU
le put, donna des olages pour obtenir sa délivrance et, en reconnaissance de ce qu'il avait fait pour elle, lui fil cadeau de chevaux, d'armes, de deniers et de « bêles robes » (1). Aliénor fit faire à la victime des obsèques solennelles et ordonna d'inhumer son corps dans Téglisede Saint-Hilaire-le-Grand de Poitiers. Mais le succès de ce guet-apens n'amena pas un nouveau soulèvement en Poitou, le roi d'Angleterre avait trop bien prisses mesures (2).
Les hostilités entre Normands et Français durèrent tout le restant de l'année 1168. Las enfin de ces luttes stériles, Henri, qui avait été tenir sa cour de Noël à Argentan, finit par se ranger à Tavisde ses sages conseillers, qui n'avaient cessé de négocier avec ceux du roi de France, et il consentit à se rendre, le 6 janvier 1 1 69, à Montmirail où une entrevue avait été décidée . La paix entre les deux rois y fut définitivement conclue : le roi d'Angleterre abandonnait à son fils atné, Henri le Jeune, le Maine et la Bretagne, et le jeune prince en rendit hommage au roi de France ; quant à Kichard, il fut définitivement pourvu de l'Aquitaine, qui lui avait toujours été destinée depuis la mort de son frère Guillaume, et lui-même fit aussi hommage de son fief à son suzerain, le roi de France. Pour sceller cet accord, il fut convenu qu'Aelis, la seconde fille de Louis Vil et de Constance de Castille, qui n'avait encore que neuf ans, épouserait Richard lorsqu'elle serait en àgc, et, tout aussitôt, la jeune princesse fut remise à son futur beau-père.
Le renoncement d'Henri à ses possessions héréditaires et à ses conquêtes continentales ne laissa pas que de surprendre les esprits ; on crut y voir un effet de son excessive ambition et le bruit se répandit qu'il avait Tespérancc d'être nommé roi
(i) L*expressioD a robe », employée par Fauteur de la rie de G. Le Maréchal, a encore aujourd^bui, dans le parler poitevin, le sens de vêtement d'homme.
(2) Rec. des hist. de France^ Xllï, p. 187, R. de Dicet, p. 208, R. de Hoveden, et p. 3ii, K. de Thoriçny; Marchegay, Chron. des églises cTAnjoa, pp. 4o, 4», Saint- Aubin ; L* histoire de Guiiiaume Le Maréchal, I, vers 161 5 à 1904* et vers 6458. II. de Hoveden attribue la mort de Patrice à Guy de Lusignan, Le Maréchal eo accusait Geoffroy, qui, d'ailleurs, s*en est toujours défendu. 11 est possible que les LusijL^nans aient, à la suite de ces faits, abandonné le Poitou pendant quelque tempe ei He soient rendus en Orient où leur père, Hugues VllI, était toujours prisonDÎer. L'avenir des barons poitevins fut brillant; en 11 86, Guy devint roi de Jértiaalem, et, en 1 19.2, rui de Chypre ; quant à Aimcri, il remplaça sou frère sur ion dernier trOoe, en II. ji
des Lombards. La venue fréquente auprès de lui de légats du pape Alexandre III autorisait toutes les suppositions ; le pape, dans sa lutte ardente contre Tempereur Frédéric Barberousse, cherchait partout des appuis, et la grande puissance, la science militaire du roi d'Angleterre le désignaient aux yeux des Italiens, tout comme lavait été, cent cinquante ans auparavant, le comte de Poitou, Guillaume le Grand ; certains actes postérieurs de la politique d'Henri autorisent à penser que, pendant plusieurs années, il ne cessa de jeter les regards de l'autre côté des monts (1).
A la sollicitation du roi de France, il accorda leur pardon aux Poitevins et aux Bretons contre qui il avait pris des mesures de rigueur à la suite de leur révolte, et parmi ceux-ci dut être compris Geoffroy de Thouars, qui nous paraît n'être rentré en possession de son château qu'à cette époque, mais il s'était réservé d'agir contre ses autres vassaux d'Aquitaine. Dès le temps de carême i 169, il commença cette nouvelle expédition ; les comtes de la Marche et d'Angoulême furent successivement contraints de se soumettre, et le roi anglais vint pareillement à bout d'une foule de barons de moindre importance.
Ces grandes besognes l'occupèrent tout l'été et il ne retourna en Normandie qu'au mois d'août. Comme les légats et le »oi de France ne cessaient d'insister pour amener une réconciliation entre lui et Thomas Becket, et qu'il désirait se maintenir dans les meilleurs termes avec le pape, il se rendit à la mi-novembre à Montmartre, puis à Saint-Germain-en-Laye, où il se rencontra avec l'archevêque de Cantorbéry ; cédant aux sollicitations pressantes de son entourage, Henri consentit à un rapprochement, mais il ne voulut pas donner à son ancien ami le baiser de paix, et les choses en restèrent là pour le moment. Il repartit ensuite pour la Bretagne, où il retrouva son fils Geoffroy, qui, pendant tout l'été, avait parcouru le pays afin d'y faire reconnaître son autorité et celle de son père. Henri tint sa cour de Noël à Nantes, où, devant les Bretans assemblés, il fit acclamer Geoffroy comme comte de Bretagne, sous la suzeraineté de son frère Henri, qui, lui-même, avait fait hommage du duché au roi de France.
(i) Hec. des hist. de Fra/icc,XIlI, pp. i3i et iSx, G. de Cantorbéry, p. 3i2, R. de Tborigoy, ei p. 627, chron. de Canibruy.
Enfin, au temps de carême 1170, il retourna en Angleterre, oii il n'avait pas paru depuis plusieurs années, et aborda à Porlsmouth le 3 mars, après avoir essuyé une horrible tempête, dans laquelle sombra le plus beau de ses navires el les quatre cents personnes de tout sexe de sa suite qu'il portail {{).
e. — Richard it ÀLiitcoR (1169-1174).
Malgré que le roi de France eût reçu au mois de janvier 1 169 rhommage de Richard, le nouveau duc d'Aquitaine, Fétat de trouble dans lequel se trouvait le pays ne permit pas à Henri d'en abandonner immédiatement le gouvernement à son fils, qui n'avait encore que douze ans. Il fallait sa robuste main pour amener les barons aquitains, toujours si remuants, à accepter la domination d'un enfant sans avoir à craindre un retour de leur part. Mais enfin ce résultat fut obtenu, et quand le roi partit pour l'Angleterre, au commencement de Tannée 1 1 70, l'évolution était définitivement opérée. Toutefois le jeune prince ne fut pas abandonné à lui-même ; il avait auprès de lui sa mère, qui le tenait en quelque sorle en tutelle, et les fidèles conseillers de celle-ci. Henri, comme on le sait,vivailpresque toujours séparé de safemme;il ne lui plaisait pas de Tavoir auprès de lui et l'occasion lui parut propice pour s'en débarrasser, tout en faisant acte de bonne politique. Pour les Aquitains, Aliénor élait toujours leur duchesse ; en la voyant prendre la direction des affaires de leur pays, ils pouvaient se faire illusion et croire qu'ils avaient reconquis leur autonomie. Du reste, Aliénor ne démenti! pas cette idée que Ton se faisait d'elle, el dès le premier jour elle se conduisit en souveraine.
Son premier soin fut de rendre un pieux hommage à la mémoire de Patrice de Salisbury, mort, di3ail-elle,pour le service du roi, pour celui de son fils Richard el le .^ion. A cet effet, elle fonda dans
(r Rec. (Us hist. de France, XIII, pp. 3ia ct3i3, H. de Thorijçny. p. i3a, O. de Canlorbéry, p. i/|2, B. de Fclorboroiitrh, p. iK8, l\. de Dicet, cl p. 67K, chao. de I^iion.
ALIÉNOR i49
l'église de SainUHilaire de Poitiers, où reposait le comte, un service solennel que les chanoines devaient célébrer annuellement pour le repos de son âme. En retour, elle leur abandonna, sous quelques réserves, mais avec le consentement exprès de son mari et de son fils, tous les droits et coutumes dont elle jouissait dans la terre seigneuriale de Benassais.
Cette générosité n'était pas absolument désintéressée de sa part; elle songeait aussi à elle-même, car les chanoines durent s'engager à célébrer, après sa mort, un service annuel, absolument semblable à celui qu'elle instituait pour le comte. Afin de donner plus de garantie à l'exécution de ses volontés, elle fit apposer son sceau au bas de la charte qui les contenait, en présence de l'évôque de Poitiers, d'Hugues, vicomte de Châtellerault, son neveu, de Kaoul de Faye, son oncle, de ses fidèles, Saldebreuil et Hervé le Panetier, de Pierre, son chapelain, de maître Bertrand, et de plusieurs dignitaires ecclésiastiques (1).
Ces personnages, que, dès le premier jour, on rencontre aux côtés d'Aliénor, constituaient à proprement parler sa maison. Hugues de Faye ne tarda pas à occuper les fonctions de sénéchal de Poitou, Saldebreuil fut le connétable de la reine, Hervé, son panetier, et Pierre, son chapelain. On les retrouve tous, quelque temps après, quand, en son nom et au nom de son fils Hichard, elle concéda aux moines delaMérci-Dieu toutes les coutumes qui pouvaient être établies sur leurs propres domaines (2). Reine et duchesse, quand elle prend une décision, elle fait connaître à tous sa volonté, qu'ils soient archevêques, évêques, abbés, comtes ou prélats, baillis, ministres et fidèles du roi et d'elle-même dans toute l'Aquitaine. Elle agit véritablement dans la plénitude de sa toute puissance (3).
(i) Rédet, Doc, pour Samt-Hilairey I, p. 180. Cet acte n'est pas daté, mais comme Il est circonscrit entre les années 1 1G9 et 1 172 au plus tard, il ne parait que juste de Tattribuer au début du gouvernement d'Aliénor sous le nom de Richard.
(3) Cartul. de la Merci-Dieu, charte lxxxvii. L'acte n'est pas daté, mais un des témoins est Robert, abbé de Noaillé, qui vivait à cette époque.
(3) Un écrivain anglais, Gautier Map (De Nugis curialium^ éd. de la Cambden Society, p. 234), cité par M. Meyer [Vie de Guillaume Le Maréchal y III, p. i3, note 5), rapporte qu'après la mort de Patrice de Saiisbury Henri II chargea un seigneur normand, Guillaume de Taocarville, du gouvernement du Poitou; le fait est possible, mais nous n'avons pas trouvé trace de ce personnage dans les documents poitevins. Les seuls noms étrangers au Poitou ([ue Ton rencontre dans l'entourage de
i5o LES COMTES DE POITOU
Aliénor s'établit à Poitiers, dans le palais des comtes, ses ancêtres, que son mari avait restauré et embelli; elleyhabituasi bien son fils que celui-ci, jusqu'au jour où il devint à son tour roi d'Angleterre, c'est-à-dire pendant vingt années, ne cessa d'avoir en Poitou sa principale résidence, et que ses contemporains, sauf de très rares exceptions, l'ont toujours appelé le comte de Poitiers (1); c'est seulement dans les actes authentiques qu'ilest qualifié de duc d'Aquitaine.
Pour bien disposer les seigneurs en sa faveur et lui attirer leur sympathie, elle le fit renoncer à se prévaloir des confiscations prononcées par Henri, qui visaient les comtés d'Angoulème et de la Marche, et d'autres seigneuries de l'Aquitaine. Les barons exilés rentrèrent en possession de leurs domaines; quanta Robert de Sillé, il ne put jouir d'une semblable faveur car, après avoir été fait prisonnier par Guillaume Malet au commencement deTannéellôO, il était mort dans la prison où Henri l'avait fait enfermer et dans laquelle il avait été tenu rigoureusement au pain et à l'eau (2).
Une des premières préoccupations de la reine fut de faire reconnaître son fils par ses vassaux ; dans ce but, elle l'emmena, lors des fêtes de Pâques 11 70, à Niort, où elle lui fit tenir une cour plénière (3). Elle revint ensuite à Poitiers, où, pour se conformer aux usages établis, le jeune prince, le jour de la Trinité, fut proclamé abbé de Saint-Hilaire; l'archevêque de Bordeaux et l'évêquede Poitiers lui remirent, en celte circonstance, la lance et Tétendard, insignes de son autorité, et la cérémonie se termina par une grande procession durant laquelle on chanta le répons « 0 princeps egregîe (4) ».
De Poitiers, Aliénor et son fils se rendirent à Limoges, où la proclamation de Richard en qualité de duc d'Aquitaine fut accom-
la reine, lorsqu'elle commença à diriger les affaires du pays sous le nom de Richard, sont ceux de Simon de Tornebu et de Richard de Canville (charte de SainUHilaire) et de Guillaume Panel (charte de la Merci-Dieu).
(i) « Richars, H cuens de Poitiers, li cuens Richars », liée, de$ hist, de France, XVn, p. 3G5, chron. de Saint-Denis; « Richart de Peitiers, li quens de Peitiers », L'histoire de Guillaume Le Maréchal^ éd. Paul Meyer, I, vers 63i5 et 7853.
(a) Du Chesne, Hist. génial, de la maison des Chasieigners^ prtMveB, p. 3a.
(3) l^abbe, JVova hihl. man., Il, p. 3i8, G. du Vigeois; Rec, des hist. de France^ XIII, p. 3i2, R. de Thorigny.
(4) Labbe, jVova bihl. man,, II, p. 3i8, G. du Vigeois.
ALIENOa i5i
pagnée d'une cérémonie symbolique à laquelle la reine se prêta volontiers, car elle ne pouvait manquer d'attirer au jeune duc la sympathie des gens de Limoges, population turbulente et toujours prêle à l'action. Au jour indiqué, se forma une grande procession qui conduisit Richard à la cathédrale ; là, l'évêque lui présenta Tanneau de sainte Valérie, qu'il passa à son doigt^ à la suite de quoi retentirent de vives acclamations qui le proclamaient duc d'Aquitaine (1).
Pour bien se rendre compte de l'ardeur de ces manifestations, il faut savoir qu'à Limoges les esprits étaient en ce moment sous l'impression d'un événement qui avait pour eux un caractère absolument national; c'était la mise au jour d'une vie de sainte Valérie, où la légende primitive de cette vierge, insérée dans la vie de saint Martial, avait pris une immense extension, bien faite pour frapper l'imagination des peuples du Limousin et flatter leur amour-propre.
Voici ce qu'elle rapportait. L'empereur César-Auguste aurait envoyé en Gaule, en l'an 42, son parent Léocade avec le titre de procurateur. La principale cité de ce pays aurait été Limoges, une seconde Rome, disait la légende : Léocade y aurait fixé sa résidence. II aurait ensuite été chargé par Tibère de tout le gouvernement des Gaules, et finalement aurait été tué dans une révolte, ne laissant d'autre enfant qu'une fille, nommé Valérie. L'empereur Claude aurait donné à Léocade un successeur dans la personne d'Ktienne, parent de saint Pierre; sur l'ordre de l'empereur et <c selon l'usage de la loi romaine »,le nouveau dignitaire devait, en prenant possession de sa charge, épouser la fille de son prédécesseur. Etienne et Valérie furent donc fiancés, mais le procurateur dut suivre Claude dansson expédition contre les Bretons. Or,pendant son absence,rapôtre saint Marlialvintprêcherlafoi chrétienne à Limoges et convertit Valérie, qui déclara vouloir se consacrer
(f) Tels sont les faits racontés par Geoffroy du Vigeois,qui,étanl alors moine deSaint- MartîaJ, en fut, on peut le dire,témoin oculaire ; si d'autres cérémonies que la prise de Tanneau de sainte Valérie avaient accompagne l'entrée de Richard à Limoges, Tannaliste ne se serait pas fait faute de les rapporter : il ne craignait pas d'entrer dans le détail et on en a la preuve dans la remarque qu'il ne néglige pas de faire, que les Poitevins, alors qu'ils chantaient dans Teglise deSaint-Hitaire: « O princeps egregie >, s'étaient approprié un répons qu'ils avaient emprunté au rituel de Saint-Martial.
,5a LES COMTES DE POITOU
au service de Dieu. A son retour, Etienne fut vivemeni irrité en ne retrouvant plus sa fiancée, mais seulement une femme qui lui déclara qu'elle avait pris un autre époux. Furieux, il lui ordonna de revenir à la foi payenne; sur le refus de Valérie de sacrifier aux idoles, le gouverneur la condamna à mort et lui fit trancher la tête par un de ses satellites (1).
Au cours de son récit, Tannaliste avait eu soin de raconter que la ville de Limoges avait été fondée, au temps du juge hébreu Gédéon, par le roi géant Lémovic, tandis que la ville de Poitiers ne devait son origine qu'à César, qui lui aurait donné le nom d'un de ses compagnons, Pictav, récemment décédé dans la guerre de Bretagne, et y aurait simplement établi un proconsul, membre de sa famille, nommé Arcade, tandis qu'à Limoges résidait un procurateur, cette dernière dignité répondant, chez les Gaulois, à celle de duc, tandis que celle de proconsul n*avait qu'un comte pour équivalent. Ces habiles rapports tendaient à affirmer la supériorité politique de Limoges sur Poitiers, tandis que la reconnaissance de Tapostolat de saint Martial était venue attribuer à cotte cité le premier rang dans la Gaule au point de vue religieux. La conséquence de ces prémices s'établissait ensuite naturellement: Limoges était la véritable capitale de l'Aquitaine, et Valérie, étant riiéritière de la dignité de son père, se trouvait transmettre ses droits au personnage qui, par la prise de son anneau, con« tractait avec elle un mariage mystique.
En mettant à son doigt l'anneau de sainte Valérie, Richard reconnaissait la légitimité des prétentions de Limoges, mais ce simple acte ne suffisait pas à contenter l'ambition de l'évèque et du chapitre cathédral de cette ville. Offusqués de ce qu'à Poitiers le duc d'Aquitaine avait été mis en possession des attributs de la souveraineté, ils voulurent revendiquer ce droit pour eux seuls; dans leur pensée^ Tévêque de Limoges aurait joué auprès du duc un rftle identique à celui de Tarchevêque de Reims à l'égard du roi de France, et, dans ce but, ils chargèrent l'un d'eux, le préchantre Ilélie, de rédiger un cérémonial pour la bénédiction du duc dWquilaino, cérémonial qui devait être appliqué lors de la
{i)(:atalojus rijl. hn'jiojraph. lat. lUbl. Xal. Parisiensit^ I, pp. 4»*44 i H, pp. a, S.
ALIENOR i53
première vacance du Irône ducal. Mais ce fui Jean-sans-Terre qui succéda à Richard, el le roi d'Angleterre avail en lôle d'aulres préoccupations que celle de donner satisfaction aux gens du Limousin ; il ne fut jamais couronné duc, el il ne parait pas qu'il ait été en aucun temps demandé aux rois de France, ses successeurs en Aquitaine, de se poser en héritiers de sainte Valérie (1). Avant de quitter Limoges, Aliénor assista avec son fils à la mise en place des premières pierres de l'église de Saint-Augustin, mais on ne sait rien de plus de son existence pendant cette année 1170 (2). Peut-être est-ce dans le cours des pérégrinations qu'elle fit à cette époque que, se trouvant à Chinon,elle reçut de nouvelles doléances des religieux de Vendôme qui venaient lui exposer que son sénéchal, qui n'étaitautre que le fameux Raoul de Faye,exigeail de leur prieur de Sainl-Aignan, en Saintonge,et de ses hommes, des redevances abusives sur le sel qu'ils fabriquaient. La reine, parlant au nom de son fils, déclara qu'elle entendait qu'à l'avenir ces redevances fussent supprimées et que les hommes du prieuré ne fussent tenusqu'au paiement des anciennes coutumes, telles qu'elles furent déclarées sous serment par ses sergents et par les anciens du lieu de Sainl-Aignan. A sa cour se trouvaient le comte de Vendôme, son fils Lancelin, Pierre, chapelain de la reine, et Jourdain, son clerc (3).
(i) L'Orrfo ad benedicendam dacem Aqaiianiœ a été publié pour la première fois par Besly (Hist. des comtes de Poictou, preuves, p. i83), qui avail trouvé ce curieux documeol dans les manuscrits du chapitre de Saint-Etienne de Limoges. La plupart des bistoriens,et en particulier M. Deloche, dans sa Géographie historique du Lîmousin, ont inféré de ce texte que les ducs d'Aquitaine avaient dû, de toute antiquitéy se faire couronner à Limoges. M. Robert de Lasteyrie, dans son nlade sur les comtes et vicomtes de Limoges, p. 36, a judicieusement démontré que ce document n'avait nullement la valeur qu'on lui attribuait, que les prières qu'il contenait étaient celles que Ton employait au xiii« siècle pour le sacre des rois de France, et que Ton ne devait pas le faire remonter à une date plus reculée que celle à laquelle vivait Hélie^ le préchantre de Limoges, qui s'en est déclaré Tauteur ; or, ce personnage était en fonctions en 1208 [BesU, Hist, des comtes de Poictou, p. i85, note). Son œuvre tomba promptement dans Poubli, car Tauteur de la chronique de Saint-Etienne de Limoges, qui écrivait à la fin du même siècle, n'en eut pas connaissance et rapporte même que tous les écrits faits à l'occasion du pseudo-sacre d'Henri en 1 162 avaient été emportés par le roi en Angleterre (Bulletin de la Soc. arch. du Limousin, XXXII, p. tIii).D\i sacre de Richard il ne fait nulle mention, et, de ce silence,comme de celui de tous les annalistes contemporains, on peut tirer cette conclusion que les historiens modernes ont donné au texte de Geoffroy du Vigeois une extension qu'il ne saurait comporter.
(2) Duplès-Agicr, Chron. de Saint-Martial^ p. 58; Labbe, Mova bibl. man.j II, p. 317, G. du Vigeois.
(3) Mêlais, Cart. saint, de la Trinité de Vendôme, p. 1 14. Lancelin, fils de Jean,
i54 LES COMTES DE POITOU
Il est encore probable que la reine accompagna assez loin dans le Midi sa fille Aliénor,alors que celle-ci s'en fut épouser Alfonse II, roi de Castille, à qui elle avait été fiancée en 1168; un brillant cortège, dans lequel se trouvaient l'archevêque de Bordeaux, les évoques de Poiliers, d'Angoulôme, de Saintes, de Périgueux, d'Agen et de Bazas, et un grand nombre de seigneurs de l'Aquitaine, fit escorte à la jeune princesse jusqu'en Espagne (1).
Peut-ôlre est-ce durant ce voyage qu'elle confirma la maison de « Subsidiis », dépendance de Fontevrault, dans la possession d'une terre au territoire de Belleville (peut-être Les Hermitans), qui lui avait été donnée par Guillol Board sur la voie royale allant de Belleville à Chizé, et qu'elle concéda en plus aux religieux et religieuses de cette maison le droit de prendre dans la forêt d'Argenson le bois nécessaire pour leur chauffage et l'entretien de leur demeure. Pierre Mimet,évêquedePérigueux, quiavail succédé à Jean de Sie, décédé le 2 mai 1169, et Pierre de Soneville, évoque d'Angoulême, furent témoins de cet acte qui fut passé à Saint-Jean-d'Angély ; les autres assistants furent le sénéchal d'Aquitaine, Raoul de Paye, le connétable Saldebreuil, Guillaume Maingot, Geoffroy de Taunay, le chapelain Pierre,et le clerc Jourdain qui remplissait en même temps les fonctions de notaire (2).
On ne sait si, vers ce temps, Aliénor reprit la vie commune avec son mari. L'histoire, qui pourtant a consigné avec soin les faits et gestes d'Henri, ne nous le dit pas, bien qu'elle rapporte sa venue en Aquitaine vers la fin de l'année. On a vu qu'à l'époque du carême de l'année 11 70 il était passé en Angleterre; là, toujours hanté par sa convoitise de régner en Italie, il s'était préoccupé d'assurer sa succession au trône; le 14 juin, au grand étonnement de ses contemporains, qui ne pénétraient pas encore ses secrets desseins, il fit couronner roi son fils aîné Henri, Comme celui-ci était encore fort jeune, il lui désigna des tuteurs, et, afin de bien
comte de Vendôme, étant mort avant 1 189, cet acte, qui n*esl pas daté, ne peat être placé que pendant les quelques années durant lesquelles Aliénor gouverna rAqaitatne au nom de fMchard.
(1) Arth. hist. de la (tinmde, V, p. C/j ; Htc. des higt, de fronce, XII, pp. 2S9 et aulrcH-
(2) Marchet^ay, A^otices et otéces historiques, p. 247.
ALIÉNOR i!)6
marquer que cette royauté était efîeclive, il fît graver un sceau spécial au jeune prince.
On ne sait pour quel motif il avait volontairement négligé de faire couronner la femme d'Henri, Marguerite de France, en même temps que le jeune roi. Louis Vil se montra sensible à l'affront fait b sa fille, et en prit prétexte pour envahir la Normandie, dans laquelle Henri (que nous appellerons désormais le Vieux), se hâta d'accourir. Désireux de maintenir la paix à tout prix, Il invita le roi de France à se rencontrer avec lui à Vendôme, le 22 juillet, et, dans cette entrevue, il promit de faire promptement couronner Marguerite; Louis, satisfait de cet engagement, rappela aussitôt ses troupes, tandis qu'Henri reniraiten Normandie. Il y tomba gravement malade.Secroyantàl'articledelamorl, il fil publiquement à Domfront,te 10 août, le partage de ses états entre ses fils: il déclara qu'Henri le Jeune aurait l'Angleterre, la Normandie, l'Anjou et le Maine, à la charge d'élever el de pourvoir son frère Jean lorsqu'il serait en âge, que Richard serait duc d'Aquitaine sous la haute direction de su mère, et qu'à Geoffroy reviendrait le comté de BretagncaveclafilledeConan.il annonça aussi à son entourage, qui protesta contre la manifestation de ce désir, qu'il voulait être enterré dans l'abbaye de Grandmont en Limousin, aux pieds de saint Etienne de Murel, dans un emplacement qu'il avait depuis longtemps choisi et dont l'indication se trouvait sur un parchemin qui était en possession des religieux de ce monastère.
Mais la forte constitution du roi d'Angleterre l'emporta sur le mal; il se rétablit assez rapidement, et, à la Saint-Michel, il se rendit en pèlerinage àïloc-Amadour. Comme il se trouvait sur les frontières du Querci, pays qui était dans la suzeraineté du comte de Toulouse, il voyageait, pour sa sécurité, avec une escorte considérable, maisil maintint parmi seshommesune discipline sévère et même il sut s'attirer la sympathie des habitants des pays qu'il traversait en faisant de grandes largesses aux pauvres (1).
A son retour, se rendant à Angers, il passa par Amboise, où s'était rendu Thomas Becket. qui était fort désireux de voir ces-
U)Hee,dexhisl. de France, XIU, p. i^3, B. de Peterborough et ft. de Hoveden.et p. 3i4,R,ileThorigoy;Mirchegay, Chron. des iglises J'Anjoa, p. 4i, Saint-Aubin.
i56 LES COMTES DE POITOU
ser son exil ; Tenlrevue entre le roi et son ancien ami fui froide ; il ne lui donna même pas le baiser de paix et cette réserve, qui fut très remarquée, donna à penser que l'archevêque pouvait avoir tout à redouter du roi. Mais Becket ne tint aucun compte de ces présages, et, confiant dans le pardon d'Henri, il retourna en Angleterre; deux mois après, le 29 décembre 1170, il était massacré dans sa cathédrale, devant l'autel (1).
Il était dans le caractère d'Henri de ne pas se tenir tranquille et il lui prit en ce moment Tenvie de revendiquer pour le duché d'Aquitaine tous les territoires soumis à la juridiction ecclésiastique de l'archevêque de Bourges, c'est-à-dire, outre le diocèse archiépiscopal, ceux des évèchés de Limoges, de Clermont et du Puy. Il se dirigea donc avec une armée sur le Berry et pénétra jusqu'à Montluçon,où il se trouvaitlors de la fête de saint Clément (22 novembre), mais là il rencontra Louis le Jeune, qui, à tout le moins pour le Berry proprement dit, ne voulait pas admettre ses prétentions, bien que le roi d'Angleterre les appuyât sur les paroles de Pierre de la Châtre, archevêque de Bourges; ce prélat, le V mai précédent, au moment de mourir, avait en effet publiquement déclaré que son diocèse faisait partie du duché d'Aquitaine et avait en outre spécialement recommandé à son clergé, pour le cas où cette question viendrait à être soulevée de nouveau entre le roi de France et les possesseurs héréditaires du Poitou, de rappeler ses paroles en témoignage de vérité (2). Henri, peu dési-
(i) Une tradition, qui parait fort ancienne, attribuait à l'un des assassins de Thomas Becket la fondation d'une chapelle expiatoire dans les dépendances du chAteau de Vernay, près d'Airvault, dédiée à saint Thomas de Cantorbéry. Beauchei-Filleau, l'éditeur du Fouillé du diocèse de Poitiers (1868, p. 189), désig^ne le fondateur de la chapelle sous le nom de Broock, mais il ne parait pas que ce personnage puisse être identifié avec Renoul et Robert de Broc, chevaliers an^çlais, ennemis personnels de Tarchevèque, qui n*ont jamais eu de possessions en Poitou. D'autre part, B. Ledain sis^nale dans sa notice sur les seigneurs de Vernay {Bull, de la Soc. des Antiq, de r Ouest y i«r trim. de 1879) une enquête du xv« siècle, faisant partie des archives du château de Vernay, où il est dit que Tércctiou de la chapelle serait due à un familier du roi d*Ani^leterre, nommé Kataut, mais comme il ne lui a pas été possible de faire remonter la possession de Vernay parla famille Rataut avant 1268, on ne saurait dire s'il y a quelque rapport entre la fondation de la chapelle et la mort de Thomas Becket.
{?.) liée, des hist. de France^ XIII, p. i45, B. de Pctcrborough. L*archevêque de Bourses, en n^j^issaot ainsi, était sans nul doute de bonne foi, et avait présente A la iiicinoire la bulle du pape Eugène III, du lO mars 1 145, qui avait reconnu la primatie de Bourses sur les deux Aquitaines, mais il ne pouvait empêcher que depuis deux siècles le diocèse de Bourt^es propreineal dit, c'est-à-dire le Berry, n'eût éîé rattaché au royaume de France (La Thaurnubsière, //ist, de Berri/, p. 27O).
ALÏÉNOR i57
rcux de recommencer la guerre avec le roi de France, convint avec lui d'une nouvelle trêve jusqu'à la fête de saint Hilaire, el rentra en Normandie (1).
II emmenait sa femme Aliénor, et ses fils Richard, Geoffroy et Jean, qui célébrèrent avec lui les fêtes de Noël à Bures, près de Bayeux. Il se trouvait aussi avec eux à Argentan, quand il reçut la nouvelle du meurtre de Thomas Becket; il se montra publiquement très attristé de cet attentat, mais comme, à maintes reprises, il avait laissé échapper des paroles de colère et de menaces contre l'archevêque, chacun fut convaincu que, s'il n'avait pas commandé expressément sa mort, il avait fait entendre qu'elle ne lui serait pas désagréable. Cet événement marque la fin de la grande fortune d'Henri ; l'ère des déboires de toute nature, qui caractérisa les dernières années de son règne, allait commencer.
11 sembla tout d'abord se préoccuper assez peu du déchaînement de l'opinion publique qu'avait provoqué contre lui le meurtre de l'archevêque de Cantorbéry ; il ne quitta pas la Normandie. Puis, Conan étant venu à mourir, il envahit la Bretagne, où il fit reconnaître Tautorilé de son fils Geoffroy, enfin il se mit en tête de faire la conquête de l'Irlande, et, pour ne pas laisser la Normandie sans chef, il fit au mois de juillet revenir d'Angleterre son fils Henri le Jeune.
Tous ces actes se passèrent en dehors d'Aliénor, qui dut, après la tenue de la cour de Noël 1170, revenir en Aquitaine. Elle avait talé du pouvoir, sans autre contrôle que celui de son mari dont Téloignement favorisait ses instincts de domination; aussi, bien que Richard eût été officiellement pourvu du duché, c'est elle qui le gouvernait effectivement. Tous les actes d'administration que l'on connaît d'elle, durant cette période, sont directement émanés de sa personne, Richard n'apparaissant que pour leur donner en quelque sorte une force de plus. Un jour, se trouvant à Poitiers, dans une chapelle, elle reçut une requête des moines de Maillezais, tendant à leur accorder la possession du minage de Maillé, ce qu'elle fit aussitôt, d'accord avec son fils
(i) Rec. des hist. de France, XIII, pp. i/|4 el i4''>, l^. de Pelerhorouiirh et Botrcr de Hovcden ; Gailia Christ., II, col. 53.
î58 LES COMTES DE POITOU
F^ichard, et en présence d'Audeberl, comte de la Marche, de Raoul de Paye, du vicomte Guillaume de Châtellerault, de son connétable Saldebreuil, et d^autres personnages du comté qui composaient sa cour ordinaire, tels que Porteclie de Mauzé, Guillaume Maingot de Surgères, Maingot de Melle, Pierre de Monlrevault, Hervé le Panetier, Bernard de Chauvigny (1). C'est encore Aliénor qui, par son insistance, contraignit Agnès de Barbczieux, abbesse de Notre-Dame de Saintes, à recevoir parmi ses religieuses Pétronille de Saint-Macou^ nièce d'un prêtre du nom d'Arnaud de Saint-Macou (2).
Toutefois, si elle gouvernait le pays, elle ne semble pas avoir eu à sa disposition les troupes royales dont Henri s'était réservé la direction suprême. On en a la preuve dans ce qui arriva en 1171, au sujet de la Souterraine. A la fin du carême, les bourgeois de cetle ville, excités par Audebert, le comte de la Marche, qui comptait bien tirer profil de l'affaire, se soulevèrent contre le prévôt qu'y entretenait labbaye de Saint-Martial de Limoges, et refusèrent de lui payer la taille . Peut-être même cherchèrent-ils à s'organiser en commune, sous l'apparence du serment qu'ils firent ensemble de ne plus se soumettre désormais à cet impôt. L'abbé de Saint-Martial, qui était en même temps l'oncle du prévôt, ne put réduire les conjurés ; en désespoir de cause, il s'adressa à Henri,
(i) Laourie, HisL de Maillerais, preuves, p. 271. Cet acte, comme la plupart de ceux de cette époque, D*est pas daté, mais il ne peut être postérieur au soulèTeniail d'Alicnor et de ses enfants contre Henri I(, c'est-à-dire à ii73; cette eomtaUtioo permet de faire remonter de trois années au moins la prise de possession de la vicomte de Châtellerault par Guillaume, fils d'Hugues, que D. Chamard (Chronoi, hisL des vicomtes de Châtellerault, p. 34) place seulement en 1176.
(2) Car t. de Notre-Dame de Saintes, p. 78. Nous aurions aussi voulu pouvoir attribuer à Aliénor une amélioration dans le poids et la valeur des monnaies du Poitou dont M. Lecointre-Dupont fait honneur à Richard avant son avènement k la couronne d'Angleterre (£**««/ «ar les monnaies frappées en Poitou^ p. 96). Ce savant, pour motiver son opinion, s était appuyé sur la mention de sous renforcés, « soUdi enforcati », qu'il avait relevée dans des textes de 1 178 à 1180 ; mais noas «vous rencontré la même appellation dans une charte de Tabbaye de Moniiemeuf (Arch. de la Vienne, orig., Montierneuf, n* 60) de Tannée 1171, et antérieurement encore dans des chartes de l'abbaye de Notre-Dame de Saintes de l'année ii^o et de l'abbaye de Vaux eu ii5i (Grasilier, C art. de Notre-Dame de Saintes, p. 5o; Cart, de Vaux, p. 23). 11 résulte de ces constatations que les « solidi » ou « nummi eflforciaii » du Poitou Hout antérieurs à l'administration de Uichard, comme duc d'Aquitaine, aussi bien qu'à celle de sa mère, et que l'on ne peut tirer aucun indice de leur signalemeot dans les actes au sujet du monnayage des ducs d'Aquitaine ; tout au plus, d'après les dates ci-dessus énoncées, pourraient-ils se rap{K>rter à quelque acte de Louis Vil.
ALIÉNOR i59
qui envoya des troupes pour rétablir Tordre ; les bourgeois, qui s'étaient retranchés dans le clocher, furent contraints de se rendre, et, durement traités, recommencèrent à payer la taille (1 ).
A la Noël 1171, le roi étant retenu en Angleterre, la reine et son fils en profitèrent pour aller célébrer les fêtes dans le Midi. Le 7 janvier 1172, Richard arriva à Bayonne; une nombreuse suite raccompagnait. On y trouvait Fortaner, évoque de la ville, Guillaume Bertrand, évêque de Dax, Guillaume Maingot, Foulques de Matha^ sénéchal de Poitou, le vicomte de Castillon, Hobert, vicomte de Tartas, Foulques d'Archiac, G. Arnaud, A. Brun et autres. Comme c'était la première fois que le prince venait dans cette ville, on lui fit largement payer sa bienvenue. L'évêque commença par faire confirmer la donation que le comte Guillaume le Jeune avait faite à son prédécesseur Raymond de Martres. En outre, comme des difficultés s'étaient élevées entre l'évèque et les habitants de Bayonne, au sujet du droit de viguerie, dont Fortanier prétendait à la possession par moitié avec le comte en vertu de l'acte primitif, Richard, sur le conseil de ses barons, sans discuter le point de savoir si ces prétentions étaient plus ou moins fondées, fit échange avec l'évêque et l'église de Bayonne et leur abandonna toute la coutume du vin vendu en broc dans la ville, dont ils n'avaient que la moitié, contre la moitié du droit de viguerie auquel ils prétendaient. Aliénor n'était pas en ce moment près de son fils; des raisons de santé avaient pu l'empêcher de le suivre jusqu'à l'extrémité de son voyage. Toutefois, celui-ci pensait à sa mère, car il spécifie dans l'acte que, s'il a consenti à désintéresser l'évoque de sa portion dans le droit de viguerie, il l'a fait pour le salut de Tâme de son père, de sa mère, de ses frères et de ses ancêtres (2).
En accordant à l'évêque Fortanier la ratification solennelle des privilèges de son église, Richard ne faisait que donner plus de publicité aune concession de même nature qu'il avait précédem-
(i) Labbe, Nooa bibl. man.. Il, p. 3i8, G. du Vigeois. M. Ch. de Lasteyrie a cru (Cabbaye de Saint-Mariial^ p. 102) que l'abbé de Saial-Martial avait fail appel au roi de France ; quant k dous, nous ne voyons dans le roi, nommé sans qualification par G. du Vigeois, que le roi d'Aniçleierre, duc d'Aciuitaine, qui seul avait qualité pour agir dans ces régioas,
(2) Baias(|ue, Eludes hist. sur Bayonne, p. 4 10.
iG2 LKS COMTKS DE POITOU
. Bien que pendant les quelques années qu'Aliénor dirigea les affaires du Poitou sous le nom de Richard elle ail pu venir plusieurs fois à Chinon, il est aussi possible qu^elle ne se soit rendue dans ce château, qui était en dehors de rAquitaine,que pour répondre à une invitation de son mari, voire même à l'obligation qu'il aurait imposée, et qu'il maintint expressément par la suite aux personnes à qui il déléguait une portion de son autorité, enfants ou sénéchaux, de venir, à la cour plénière de Noël, rendre compte de If'ur administration. Aliénor, en se transportant à Chinon, ne faisait que se conformer à la règle commune. Elle s'y trouvait donc avec Raoul de Paye, le sénéchal de Poitou, Foulques de Matha,Porteclie de Mauzé, Guillaume de Louneuil et autres, quand, tant en son nom personnel qu'en celui de son fils, elle donna un bourgeois de la Rochelle, Pierre de Ruffec, à Tabbaye de Fontevrault, à laquelle il devait payer chaque année une redevance de cent sous poitevins (1).
C'est vers ce temps qu'un seigneur du Bas- Poitou, Jean de Longeville, se trouvant à Poitiers et, ayant en sa présence, donné au prieur de Fontaines tout ce qui dépendait de la baillie d'Angles, la reine, agissant de sa pleine autorité, fit savoir à ses prévôts et à ses hommes du Talmondais qu'elle avait approuvé cet acte et y avait fait apposer son sceau. Son chapelain Pierre était, cette fois encore, auprès d'elle avec les abbés de Saint-Michel en THorm et de Noaillé, Thibaut Chabot, Aimeri d'Aspremont, et Meschin, prieur de Sainte-Radegonde (2).
Durant le cours de cette année 1172, Henri avait achevé la conquête de l'Irlande; puis, rentré en Normandie vers Pâques, il avait, pour désarmer le roi de France, qui ne cessait de lui réclamer l'exécution de ses promesses, envoyé Henri le Jeune et sa femme se faire couronner en Angleterre. Le 27 septembre, il
(i) Marchegay, Notices et piéceit hisloriçaes, p. aof).
(2) Marcheçay, Cart. du Bas-Poitofiy p. 109, Fontaines. L'éditeur de cet acte lui a donné la date de 1195 environ, mais il doit être de beaucoup rajeuni; c*eat ce qui résulte de lu présence de Meschin, prieur de Sainte-Kadegonde de Poiiiers, qui lut pourvu de ceito fonction le 1 1 avril 1 1C7 et que l'on ne retrouve plus à partir de 1 188, et surtout de Pierre, clinpelaiu de lu reine, que Ton rencontre toujours auprès d'elle de n(hj à 117/4, et dont plus tard il n*est fait aucune mention : c'est évidemmeot durant celle période de 1 lOj à 117^ que cette charte doit être placée.
ALIÉNOR i03
èlait à AvrancheSyOù il confessa aux légats du pape qu'il était innocent du meurtre de Thomas Becket et se déclara prêt, si on avait quelque chose à lui reprocher, à partir pour laTerre Sainte. A la Bn de septembre il fut de nouveau malade ; il Fit revenir le jeune Henri et sa femme d'Angleterre et tes envoya vers le roi de France qui désirait les voir; mais bientôt, redoutant qu*il ne leur fût donné des conseils dangereux pour sa personne, il les rappela et les fit venir à Angers. Il ne s'était pas trompé, car Henri le Jeune, prétendant qu'il était un roi sans domaine, alors que ses autres frères étaient pourvus, lui demanda de lui abandonner l'Angleterre ou la Normandie. Henri refusa, sans toutefois obliger son fils à résider avec lui, car le jeune roi et sa femme célébrèrent la Noël à Bonneville, en Normandie (1).
Ce n'était assurément pas dans le but de se rapprocher de sa femme que le roi anglais était venu à Chinon. Cet arrêt était simplement une étape du voyage qu'il avait entrepris à raison d'une conférence qui devait avoir prochainement lieu en Auvergne et qu'il avait provoquée, toujours en vue de ses desseins sur l'Italie. Les passages des Alpes pour pénétrer dans la Lombardie, qui s'étendait alors jusqu'aux montagnes, étaient entre les mains d'un seigneur, plus puissant que riche, le comte de Maurienne.En 1168, il avait autorisé Frédéric Barberousse, contraint de quitter Rome, à traverser ses défilés pour rentrer en Allemagne; or, en s'alliant étroitement avec lui, on pouvait obtenir qu'il les fermât pour tous autres que les gens qui lui conviendraient. Henri avait donc envoyé des négociateurs auprès du comte de Maurienne, et ceux-ci étaient convenus avec lui qu'il se rendrait à Montferrand où, le 2 février 1173, il se rencontrerait avec le roi d'Angleterre. Chacun fut exact au rendez-vous. Humbert, le comte savoyard, s'était fait accompagner, entre autres grands personnages, du comte de Vienne, dont Henri, en quittant l'Aquitaine, aurait eu à traverser le territoire pour gagner la vallée de l'Isère, et celui-ci était venu d'autant plus volontiers qu'il connaissait la richesse du roi d'Angleterre, et sa générosité quand cette façon d'agir concordait avec ses desseins. Henri avait
(i) Rec.des hist.de France ^Xill^ p. i34,G. deCanlorbéry,et p.3i5,R.ileThorigny,
i64 LES COMTES DE POITOU
amené avec lui son fils, le jeune Henri, et des barons norinandâ el aquitains, parmi lesquels se trouvaient Ruoal de Faye, Guillaume Maingot el Thibaut Chabot (1).
L'accord entre les parties fut rapidement conclu, el de tout point conforme aux préliminaires. Le prince Jean^ dernier fils d'Henri, alors âgé de six ans, épouserait Aelis^la fille aînée du comte de Maurienne, quand il serait en âge, et son père lui abandonnerait pour sa subsistance des domaines à déterminer dans ses étals; quant à Âelis, il lui serait attribué, en dot, divers territoires en Maurienne, et particulièrement deux domaines situés Tun en deçà el l'autre au delà des monls : la vallée de Novalaise et une partie de la vallée d'Âosle. En outre, la succession au comté de Maurienne serait assurée à Jean, si Humberl venait à décéder sans laisser d'enfant mâle.Maisle point essentiel pour ce dernier était qu'il recevrait dllenri cinq mille marcs d'argent pour la a vente » de sa fille; sur celle somme, mille marcs furent payés comptant le jour où fut signé l'acle, soigneusement élaboré, qui authentiquait ces conventions^ mille autres devaient être vçrsés le jour où la jeune comtesse serait remise à son beau-père, el le restant lors de la consommation du mariage (2).
Dans celle assemblée de Monlferrand, Henri chercha aussi à mettre d'accord le comledeToulouseelle roi d'Aragon qui étaient venus le retrouver^ mais il ne put en venir à bout. Toutefois, il donna suite aux pourparlers intervenus entre lui el Raymond de Saint-Gilles lors de Tentrevue de Grandmont^ pourparlers se résolvant dans un accord qui lui donnait une satisfaction morale, la seule qu'il ambitionnai pour le moment, alors qu'il avait surtout en vue d'assurer la paix tant chez lui qu'au dehors. Raymond se reconnaissait Thomme du roi Henri> de son fils Henri le Jeune, el de Richard, comte de Poitiers, et déclarait tenir d'eux son comté de Toulouse en fief héréditaire, au service militaire de cent chevaliers entretenus pendant quarante jours à ses dépens. De plus^ si le roi ou le comte de Poitiers voulaient retenir le con-
(i) liée, des hist. de France, XIU, p. i48, B. de Petcrborough,p. iqi^H. dcOiccif ei p. 3 16, K. de Thorigny.
(a) Rec. des hist. de France, XIU, p. i4B et oole b, B. de Peterborou^b« et p. 190» R. de Diceii Kyaicr, Fwdera, I, p. '61S.
ALïEiNOR i65
lingent du comte de Toulouse au delà des quarante jours stipulés, les dépenses qui en résulleraîenl tomberaient à leur charge ; enfin le comte verserait annuellement à son suzerain cent marcs d'argent ou donnerait en échange dix desiriers de prix, le moindre étant d*une valeurde dix marcs au moins. Selon Tusage, Raymond fil serment de tenir ces engagements en posant sa main sur l'Évangile, mais comme Richard ne se trouvait pas présent, la cérémonie de l'hommage fut renvoyée à la Pentecôte.
Ceci fait, Henri repartit pour Limoges, suivi par la plupart des personnes qui avaient assisté à l'entrevue, et en particulier par le comte de Mauriennequi,en homme pratique, tenait à savoir quels seraient les domaines, vaguement énoncés dans le traité, dont le roi d'Angleterre pourvoirait son fils. Poussé à bout, le prince attribuaà Jean, alors sans terre, l'apanage queson frère Geoffroy avait autrefois reçu de leur père, Geoffroy Planlagenet, c'est-à-dire les châleaux de Chinon, de Loudun et de Mirebeau. En voyant comprendre le château de Chinon parmi ceux qu'Henri allait abandonner à son fils, Humbert aurait dû se méfier, car il n'élait pas à supposer que le roi d'Angleterre renoncerait volontiers à la forteresse qu'il considérait comme la plus sûre de ses domaines, celle dans laquelle il mettait son trésor à l'abri, mais le comte de Maurienne n'y regarda pas de si près. Satisfait, à tout le moins en apparence, il livra sa fille, ot reçut en retour les mille marcs stipulés dans la convention. Mais qui fut mécontent, ce fut Henri le Jeune, qui voyait diminuer l'étendue de ce qu'il considérait comme son héritage légal, et qui déclara s'opposer à la concession faite à son frère Jean, en déniant à son père le droit de le faire (1).
Ses plaintes étaient violentes et elles trouvaient un écho parmi les barons du pays. Les inimitiés mal assoupies contre le roi d'Angleterre s'étaient réveillées sous la pression de sa dure administration et de sa rapacité; une ligue s'était formée contre lui et elle se dissimulait sous la forme d'une adhésion aux réclamations du jeune Henri. Les principaux fauteurs étaient le sénéchal Hugues deFayeelson allié Hugues de Sainte-Maure; ceux-ci agissaient sous l'impulsion d'Aliénor, qui avait dû plus
(i) liée, dei hitt, de France, XÎII, pp. 1^9 et i5o, B. de Peterboroufi^h.
iC6 LES COMTES DE POITOU
d'une fois se trouver déçue dans ses rêves de domination, et à qui Henri avait fait sentir qu'il élail toujours le mallre (1).
Pendant l'absence du roi, il s'était tenu à Limoges des conciliabules, auxquels l'évêque Géraud de Cher prit lui-même part, mais, comme il arrive généralement, trop de gens y avaient été mêlés pour que le bruit ne s'en répandit pas. Il parvint aux oreilles du comte de Toulouse, peut-être même des démarches avaient-elles été tentées auprès de lui pour le faire entrer dans le complot. Or, le comte, considérant qu'en somme le serment qui primait les autres sur les trois qu'il avait prêtés était celui qu'il avait fait à Henri le Vieux, et que son devoir de vassal lui ordonnait par suite de lui révéler les complots qui se tramaient contre sa personne, il le mit au courant de ce qui se passait. Sur son conseil, Henri sortit avec lui de Limoges, suivi d'une faible escorte, sous le prétexte futile d'aller à la chasse, mais réellement dans le but de visiter les principaux châteaux qu'il possédait dans le pays, et d'en mettre les capitaines sur leurs gardes.
Le 25 février, premier dimanche de carême, il passa avec Raymond au Vigeois, où se trouvait une grande affluence dépeuple venu en ce lieu pour vénérer des reliques qui y avaient été récemment apportées. l\ avait dans sa suite Guillaume, abbé de Reading dans le Berkshire; il le fit élire, on ne sait par qui, archevêque de Bordeaux en remplacement de Bertrand de Montault, décédé le 18 décembre précédent, et l'envoya aussitôt dans sa résidence afin de maintenir la paix dans le Midi; dès le samedi suivant, Guillaume se trouvait àPérigueux. Quant à lui, il retourna à Limoges, d'où, le mercredi ouïe vendredi précédent, les barons aquitains, qui étaient depuis sept jours réunis dans cette ville, étaient partis pour aller soulever le pays (2).
Aussitôt son retour, Henri commença par éloigner de son fils ses jeunes compagnons habituels, et, en particulier, Âsculf de Sainl-Hilaire, puis, croyant qu'il serait plus en sûreté en Normandie, il partit avec lui. H avait raison de se méfier, mais il ne fut
(i) Salmoo, Rec, de chron* de Toaraine, p. i38; Rec. des hitt. de France^ XUl,
p. iQ.
(2) I>abbe, Not^a bibU man., 11^ p. Zig, G. du Vîgeois; Rec, dee hist. de France, XIU, p. i50y U. de Peterborough, p. igi, B. de Dicet,et p. 3i6, R. de Tho* rigDjr.
pas assez vigilant. Le jour où il coucha à Chinon, Henri le Jeune, profitant du sommeil de son père, partit en avance, passa par Alençon et Argentan, toujours suivi de près par le roi, et surveillé, sans qu'il s'en doutât, par les gens qu'il avait placés auprès de lui; dans sa dernière étape, ayant été informé que le roi de France se trouvait non loin de là, il partit au petit jour, le 8 mars, jeudi avant la mi-carême, et à franc-élrier gagna Mortagne, d'où il rejoignit son beau-père. A cette nouvelle, Henri le Vieux, qui était à Alençon, monta à cheval, et, ne prenant que le temps de changer de monture, se lança à la poursuite du fugiliT, mais celui-ci avaitde l'avance et ilne putle rattraper. Craignant ajuste titre que l'évasion d'Henri le Jeune ne fût le prélude d'un soulèvement, il manda d'Argentan, où il était revenu, à tous ses châtelains, et particulièrement à ceux de rAquiiaine,de se tenir sur leurs gardes et de mettre leurs châteaux en état de défense (1). H ne se trompait pas. La prise d'armes qu'il redoutait eut lieu le jour delaQuasimodo (15 avril 11 73), aussi bien dans le Maine, la Bretagne et l'Anjou qu'en Aquitaine, ce qui témoigne bien de l'existence d'un plan concerté d'avance; dans l'Aquitaine, les principaux adhérents à la révolte furent, outre Raoul de Faye, Geoffroy et Guy de Lusignan, Hugues, Guillaume et Jousselin de Sainte-Maure, Pierre de Montrevault, Joubert de la Guerche, Geoffroy de la Haye, Simon de Lezay, Vulgrin, comte d'Angoulême, Raoul de Mauléon, Geoffroy de Rançon, Guillaume d'Aunay, Hugues Larchevêque et autres, qui, pénétrant sur les domaines particuliers du roi ou sur ceux de ses vassaux qui lui étaient restés fidèles, les ravagèrent par le fer et le feu. Henri fit tête à tout; sentant qu*avec ses contingents ordinaires il ne pourrait venir à bout d'une si formidable coalition, il recourut à une armée mercenaire, instrument facilement maniable entre ses mains et qu'il pouvait envoyer à son gré sur les points menacés, et, en conséquence, il recruta des milliers de Brabançons ou Routiers, avec lesquels il engagea la lutte (2).
(i) Rec. des hist, de France^ XIII, p. i5o, B. de Peterborough, p. 3i6, R. de Thorlg-oy, et p. 749» « variis chronicis.
(2) liée, des hist, de France^ XIII, p. ii4, G. de Neubriçe, p. i37, G. de Caulorbéry, p. 162, B. de Pelerborough, el p. 3iG, R. de Thorigny.
i68 LES COMTES DE POITOU
Maïs, pendant qu'il élait absorbé par ces mesures de défense, un grave événement s'élaît encore produit en Aquitaine. Louis VIT, après avoir reçu son gendre comme s'il était le roi légitime d'Angleterre, lui persuada, afin de donner plus de poids à sa révolte, de s'assurer le concours de ses frères ; Henri le Jeune partit donc, alla trouver Aliénor, qui les avait en garde, et décida sa mère à les lui remettre. Les deux jeunes princes, excités contre leur père par leur entourage, consentirent volontiers à partir et vinrent rapidement se placer sous la protection du roi de France (1). Quant à Aliénor, elle ne quitta pas le pays,
11 lui répugnait d'aller demander asile à ce Louis le Jeune qu'elle n'avait pas revu depuis leur divorce, remontant déjà à vingt ans; d'autre part,voyant avec quelle soudaineté et quel entrain s'était produit le soulèvement des seigneurs contre la tyrannie d'Henri, elle put croire fermement à l'abaissement, voire môme à la ruine de son mari. Elle se sentait à Taise dans le milieu sympathique où elle se trouvait, elle s'était attaché à nouveau ses anciens sujels en venant vivre au milieu d'eux de la vie qui leur était familière. Ils aimaient le bruit,les fêtes, les plaisirs de toutes sortes, façons d'agir qu i étaient en oppositionavec la rudesse anglaise, et qui lui déplaisaient autant qu'à eux. La duchesse-reine avait une cour, où la musique et les poésies des troubadours étaient en grand honneur, où la présence des nombreuses jeunes filles qu'elle y avait attirées entretenait une existence de faste et de plaisir qui amenait dans ses diverses résidences les jeunes barons ou chevaliers de l'Aquitaine; ceux-ci s'étaient prononcés avec ardeur pour sa cause, elles succès qui avaient accompagné les débuts de la révolte avaient excité l'enthousiasme et fait naître des chants de victoire. La sympathie des peuples du Midi allait vers Aliénor, elle eut confiance dans leur force et resta (2).
Henri était alors incapable de ramener la reine à lui par des moyens violents ; aussi, selon son habitude, eut-il d'abord recours k la diplomatie. Il Iri fit écrire par l'archevêque de Rouen, Rotrou de
(i) Rec, des hist.de France, XIII, p. ir>o,B. de Peferborough, et p. igiyR.deDicel.
(2) Hec, des hist, de France, XII, p. 420, Richflrd le F^oitevin. Cel hintorien, faiiuint allusion à la situation dWliénor, laqunliHe (i*ai(çle à deux corpA, c Aquila bispartitii *, d*aifl^le dont l'union a été rompue, « Aifuila rupti foDderis », appellations empmotèea aux prophéties de Merlin.
Warwîck,qni lui dépeignit, sous les couleurs les plus sombres, les maux que sa conduite allait causer, les dangers qui pourraient en résulter pour son mari, pour sa famille et pour le royaume. Après les sollicilations, venaient les menaces, mais pas plus les unes que les autres n'eurent prise sur la reine. Pierre de Blois, le célèbre écrivain, qu'Henri employa ensuite,ne fut pas plus heureux, en montrant à Aliénor qu'elle manquait à ses devoirs d'épouse et de mère en éloignant ses enfants de leur père (1).
Mais tout ceci n'était qu'un jeu pour endormir l'ennemi. Quand le roi se trouva suffisamment pourvu de troupes, il prit vigoureusement roffensivc; tout d'abord, au mois d'août, il se rendit en Normandie et fit lui-même lever le siège de Verneuil que Louis le Jeune avait attaqué après l'expiration de la trôvc et où il se morfondait depuis un mois; pendant ce temps, ses Brabançons allaient en Bretagne s'emparer de Dol. Profitant de ces premiers succès, il voulu t encore essayer de la pratique qu'il préférait à toute autre, celle des négociations. Il appela ses fils à une conférence qui eut lieu à Gisors, le 24 septembre; il leur offrit de partager avec eux le produit de ses domaines et particulièrement il proposa à Richard de lui abandonner la moitié dos revenus de l'Aquitaine en lui laissant quatre places fortes à sa convenance. Mais les jeunes princes avaient derrière eux le roi Louis, qui n'eut pas de peine h leur démontrer combien ils devaient avoir peu de fiance dans les promesses de leur père, et les négociations furent rompues. Rien ne saurait mieux établir la légitimité de leurs griefs contre Henri que l'énoncé des propositions qu'il venait de leur faire; il avouait par elles que, bien qu'il eût proclamé Richard duc d^Aquitaineet Geofi^roy comte de Bretagne, il n'avait entendu leur donner qu'un litre vain et que lui-même n'en devait pas moins percevoir les revenus directs de leurs apanages (2).
Affolé par ses tentatives infructueuses, tant auprès de sa femme que de ses enfants, Henri revint à ses habitudes de guerrier, où il excellait par suite de ses résolutions hardies et de la promptitude qu'il mettait à les exécuter. Au commencement de novembre.
(1) Rec. des hitt, de France, XVI, p. 629 ; //ist, litf, delà France, XIV, p. 5i2. (a) Hec, des hist, de France, XIII, pp. i56, i58, B. de Pelerborou^h, p. 19/», R.de Dicci, et p. 681, chron. de Laon.
ii se raballil du côlè de TAnjou avec ses Brabançons, arriva le 18 à la Haye, dont le seigneur, Geoffroy, lui rendit le château, puis, peu après, Robert de Blé lui fit aussi remise de Preuilly et de Champigny (l); le château de Paye, où le sénéchal de Poitou conservait le fruit de ses rapines, devint aussi la proie du roi d'Angleterre, et fut brûlé. Henri se rendait à Chinon, où il acheva de vider son trésor pour subvenir aux frais de la guerre, et où, croyons-nous, il reçut Aliéner, arrêtée par quelque chevalier félon qui s'empara de la reine au moment où, terrifiée par l'approche soudaine de son mari, elle quittait sa résidence et s'enfuyait sous un vêtement masculin. Le coup se fit si secrètement que les détails n'en ont jamais été bien connus. La reine fut évidemment trahie par quelques personnes de son entourage, qui surent dissimuler sa capture et la maintenir sous bonne garde jusqu'au jour où elles purentla livrer au roi d'Angleterre, non sans toucher assurément une rémunération considérable pour leur forfaiture. De la nombreuse cour delà duchesse il ne resta rien; les uns, enlevés comme elle, furent privés de la vue ou condamnés à une mort infamante, et le reste, dispersé, erra à Taventure (2).
Celte cour, nousl'avons dit, n'était rien moins qu'austère; c'est là que fut formé Richard Cœur-de-Lion qui, toute sa vie, garda l'empreinte du milieu dans lequel il avait vécu alors que, ses sens s'éveillant, il était disposé à ne voir la vie que sous les couleurs les plus riantes. La duchesse-reine avait renoué la chaîne interrompue des traditions dont elle était la représentante, et peutêtre Bernard de Venladour revint-il lui-môme faire entendre ses poésies à celle qui en ce moment aurait été plus libre de l'écouter. 11 a dit quelque part que sa dame applaudissait à ses chants et savait les lire ; c'est peut-être à cette époque de la vie d'Aliénor qu'il y a lieu d'appliquer ces paroles (3). Du reste ses chants^
(i) Mec, des htsl. de France, XIII, p. 157, B. de Peterborout^h.
(2] /{ec. des hist. de France, XII, p./|2o, Hichard le Poitevin; /(/.,XiIl, p. i37,G. de Canturbcry, et p. 219, H. de Cuiç^eshule. Richard le Poitevin aflirme expressémeol le fait de trahison : a les iii-rands t*ont trom|>ée par des paroles de paix », s'écrie-t-il. ('.es grands ce sont les barons qui, parla suite, ont joui d'une faveur exU^roe auprès du roi d'Angleterre : (luillaunie Main^çot. Porleclie de Mauzé, Foulques de Matha, cl, à un det^ré moindre, Hervé le Pancticr.
(3) Il ne nous parait pas hors de propos de rappi'ler que, lorsqu*en 1170 Aliëuor fonda un service pour le comte Patrice, un personnage, du 00m de maître Bernard,
quelque osés qu'ils fussent parfois dans les requêtes qu'ils exprimaient, étaient en parfait accord avec les habitudes de galanterie qui régnaient dans la maison de la duchesse. Nous n'irons pas jusqu'à dire qu'elle prêchait d'exemple, mais il ne faut pas oublier qu'Aliénor approchait de la cinquantaine et il est peutêtre un peu hardi d'affirmer que les troubadours célébraient alors ses charmes : cependant il est un fait certain, c'est qu'elle encouragea grandement une institution d'une nature spéciale, qui est une des plus bizarres conceptions de ces temps où la recherche du nouveau se fit tellement sentir, celle des Cours d'amour.
On sait que la reine ne dédaignait pas de présider les réunions où un aréopage de jeunes femmes discutait les questions liti-
est désigné parmi les gens de sa maison, avant Pierre, son chapelain (Kédel, Doc» pour Saint'HUaire^ I, p. 181). Serait-ce Bernard de Ventadour, revenu à la cour de la duchesse, après leur longue séparation ?
La qucslion ainsi posée nous amène à examiner de près celle de savoir à quelle époque il convient de placer les relations de Bernard et d'Âliénor. Les derniers bio- ^apbes du troubadour leur assignent Tannée 1 170 environ ; quant à nous, ainsi qu'on l'a vu, nous les faisons remonter à 1 162. Comme conséquence, au lieu déplacer comme eux la naissance de Bernard en ii4^» nous la reculons jusque vers ii3o, de sorte que Keroard aurait eu environ vingt-deux ans en 1162, c*est-à-dire Tftge où l'un a toutes les audaces. \\ ne faut pas, en effet, oublier qu'Hugues de Saint-Cire, le troubadour du XIII* siècle, notre seule source d'informations en dehors de celles que fournissent les chansons du poète, rapporte que Bernard, après avoir quitté Ventadour, 8 en fut auprès de la duchesse de Normandie, qui était jeune et douée de grandes qualités, « que erajoves e de gran valor», qu'elle le reçut fort bien, qu'elle le garda longtemps à sa cour, qu'ils s'aimèrent et qu'il Ht beaucoup de chansons pouf sa dame; qu'au temps où il était près de la duchesse le roi Henri d'Angleterre la prit pour femme et l'emmena par delà la mer en son royaume. Dans tout ce récit il n'y a qu'une légère erreur à relever, c'est que le mariage d'Henri et d'Aliénor, au lieu de venir après le séjour de Bernard à la cour de la duchesse, le précéda, mais on comprend qu'Hugues de Saint-Cire, qui écrivait peut-être soixante ans après ces événements, n*ait pu concevoir qu'Henri ait, comme il la fait, abandonné sa femmeaprèsson mariage, la laissant complètement libre d*agir à sa convenance. On a dit aussi que lorsque le bic^raphe rapporte que Bertrand, chassé de Ventadour, vint se retirer auprès de la duchesse de Normandie, il a commis une erreur grossière; cela n'est pas. Quand Henri épousa Aliénor, il était duc de Normandie, et il est naturel que sa femme ait porté ce titre jusqu'au jour où elle le quitta pour prendre celui de reine d*Angleterre ; par suite on s^explique parfaitement comment il se fait que Bernard ait envoyé son chant d'adieu à la reine des Normands : vingt ans plus tard cette appellation ne se comprendrait pas, alors qu'Aliénor n'était plus désignée que comme reine d'Angleterre ou duchesse d'Aquitaine. Nous ajouterons encore au sujet de cette poésie, le seul et le plus sûr témoignage que nous ayons à invoquer dans la question qui nous occupe, c'est que, lorsque l'on constate le sentiment passionnel qui s'en dégage, on comprend difficilement qu'elle ait pu être destinée à une femme, mère de dix enfants, qui avait alors atteint la cinquantaine, à moins d'admettre que le poêle n'ait volontairement confondu l'automne et le printemps. Pour nous, ces vers furent adressés à Aliénor, jeune encore, et ils datent de l'année ii54. (Voy D. Vaissete, ///s/, de Languedoc^ n^leéd. : Biographies des Troubadours par M. Chabaneau, pp. 218, 219 et 338.)
17a LES COMTES DE POITOU
gîeuses de cetic malière délicate qui étaient portées devanl elles ; il est évident qu'agir ainsi la rajeunissait à ses yeux, La plus en vue, la plus judicieuse des présidentes de ces cours, celle dont les jugements subtils faisaient autorité, était la fille même d'Aliénor, l'aînée des enfants de Louis VII, la belle Marie de Chaoïpagne, femme du comte Henri, qui mettait dans l'exercice de cette juridiction l'ardeur et l'état d'âme de la femme qui marche vers sa
trentième année. Lors d'un jugement rendu par elle dans une cause délicate, elle avait dit que le véritable amour ne pouvait exister entre deux personnes mariées; or, un cas à peu près idenlique ayant été soumis à Aliénor, celle-ci déclara qu'elle ne pouvait contredire à la sentence que la comtesse de Champagne avait formulée, que celle-ci faisait force de loi, et elle y conforma la sienne (1).
Mais, comme on l'a vu, ce n'est pas h ces seules occupations qu'AIiénor consacra son temps : elle conspira. Plus d'une fois, dos complots politiques se sont tramés dans des fêtes, et ce sont celles-là dont le réveil a été le plus terrible. Le roi d'Angleterre tolérait bien des choses, mais quand son autorité était en jeu il se montrait impitoyable. De sa rude main il balaya ce foyer d'où s'échappait la flamme brillante qui donnait tant d'éclat k la cour de la duchesse d'Aquitaine et, en Poitou, tout rentra dans l'ombre.
Après sa pointe hardie en territoire ennemi,- Henri retourna en Normandie; sur son passage, k la fin de ce mois de novembre 1173, il s'empara de Vendôme et vint tenir sa cour de NoCl h, Caen, puis enfin il conclut avec le roi de France une trêve qui devait commencer à la Saint-Hilaire (13 janvier) et durer jusqu'à la Pentecôte (2). En vertu de celte convention, il restait libre
(i) André le Chapelain, auteur du traité intitulé De arte amaforin, qui founiit Itn renseifi^nements les plus précis sur les 0>urs d'amour h leur début, rapporte aix arrêts prononcés par Aliénor (f\aynouard,f;Ao/.r d^s poésie» deg Tronbadonrn^W^ pp. lxxxix el suivantes), (/historien, mis en présence de ces faits, reste fort perplexe el en arrive forcément à se poser celte quej»lion ardue : Aliénor a-t-elle mis en pratique le premier article du code d'amour ainsi conçu : Le mariage ne peut mettre obstacle à rameur, « Causa conju^ii non est ab a more excusai io »?
(2) lien, des hist. de France^ XIII, p. i58, H. de Peterborough, p. igi, R. de Dicet, et p. 3 18, K. de Thoriçny. Les historiens anglais ne sont pas d*acc<ird sur le lieu où Henri célébra les fêtes de NocUIrs uns indiquent Caen, les autres Bunio,pr^ Bayeux.
i;// LES CO.MTKS DE POITOU
renfermait dans les châteaux ou les places fortes ; le clergé^ plus facile à rançonner, eut particulièrement à souffrir de cet étatd^anarchie, et, tout particulièrement, Tarchevêque de Bordeaux, Guillaume le Templier, la créature du roi d'Angleterre, qui fut gravement éprouvé.
L'inaction du roi pendant tout Thiver avait paru aux révoltés être un signe de faiblesse, aussi quand Richard arriva en Poitou, au printemps de 1174, se crurent-ils sûrs de triompher. Toutefois, raccord entre les seigneurs poitevins n'était pas unanime ; parmi eux, il y avait des dissidents, dont les plus notables étaient deux seigneurs de TAunis, Guillaume Maingot de Surgères et Porteclie de Mauzé. Pour appuyer leur résistance, ou plutôt leur fidélité au roi, ils avaient le secours d'une importante place d'armes, La Rochelle. La bourgade, qui, au commencement du siècle, s'était édifiée sur la ruine de Châtelaillon, avait pris une grande importance ; le commerce maritime y entassait des richesses, les bourgeois y rivalisaient de luxe, et pour les misérables habitants de la côte deSaintonge, elle avait pris le caractère d'un vrai foyer de débauches. Afin de se mettre à l'abri des entreprises de ses voisins, la ville venait de doubler ses remparts et ses fossés et l'eau de la mer baignait toute son enceinte. Aussi, fière de sa situation, n'était-elle pas entrée dans la conjuration, et elle avait fermé ses portes à Richard lorsqu'il était revenu de France pour prendre la direction des opérations militaires contre les partisans de son père (1). Les imprécations ne lui furent pas épargnées, et il se rencontra des voix pour lui annoncer sa destruction prochaine : «Malheur à vous, riches delà Rochelle, leur disait-on, qui vous confiez dans vos richesses et vos privilèges. Vos trésors ont bouché vos yeux et vous ont rendus aveugles. Le jour viendra, où, dans vos demeures, l'or aura fait place aux épines et où les orties pousseront sur vos murailles renversées. Repens-toi, La Rochelle, afin que le Seigneur te prenne en pitié (2). »
(i) Il est encore possible que les bourgeois de La Rochelle aient subi HoflueDce def Templiers, qui avaient dans leur ville un de leurs principaux établissements et qui avaient tout intérêt à maintenir leurs bonnes relations avec le roi d'Angleterre, leur généreux protecteur.
(2) Rec. des hi$t. de France, Xll, pp. 420-421, Richard le Poitevin. Cet historien, iubpiré par les prophéties de Merlin, <{ui venaient d'être publiées par Geoffroy de
ALIKNOR 175
Mais les événements lournèrent contre le gré des prophètes. Aussitôt après Pâques, Henri marcha sur le Mans, dont il s*emparale30 avril, puis de là il passa en Anjou, et, traversant le pays qu'il avait soumis l'année précédente, il arriva enBn à Poitiers où il célébra la fête de la Pentecôte, qui tombait cette année le 12 mai. Richard ne l'avait pas attendu; dominant absolument en Saintonge, il avait fait de Saintes sa place d'armes. La ville avait élé soigneusement fortifiée et la cathédrale était devenue une sorte d'arsenal, dans lequel avaient été entassés les vivres et les munitions ; Henri y courut^ et, suivant son habitude, surprit ses adversaires par sa célérité. Sans laisser aux défenseurs de la ville le temps de se reconnaître il commença l'attaque. Tout d'abord il enleva l'ancien arc de triomphe de Germanicus, qui servait de porte à la cité et avait reçu une petite garnison ; puis, pénétrant dans Tenceinte même, il s'empara de la forteresse ronde, nommée le Capilole, qui en était en quelque sorte la
Moomoutb, a raconté, dans uq style aussi ampoulé que celui de son modèle, les malheurs de son pays et les événements dont il fut le théâtre jusqu'au jour où il cessa d'écrire. Ce moment dut arriver pendant Thiver de 1173-11749 alors que la Saintonge espérait le succès et qu'il s*en faisait le prophète. Ce document précieux n'a été jusqu'à ce jour qu'imparfaitement utilisé, ce qui tient à ce que les Bénédictins, ses premiers éditeurs, avaient attribué à Pannée 11 86 les faits qu^il rapporte; ceci, joint A l'obscurité apparente du texte, semblait rendre celui-ci incompréhensible. Giry, luimême, qui qualifie le récit de Richard de « galimatias obscur et emphatique » (Eiablissemenls de Rouen, p. 66), en était arrivé à douter de la réalité des événements rapportés dans sa chronique. Du reste, comme il s'en tenait à l'opinion commune qui attribuait aux années 1 186-1 188 les faits rapportés par Richard, il ne s'était pas aperçu de Fimportance du rôle joué par la Rochelle en 11 74, rôle d'où découla naturellement la concession de sa charte de commune, dont il sera parlé plus loin ; il s'était en même temps trompé sur la date de la mort de l'historien et a, par suite, commis quelques autres erreurs que nous croyons inutile de relever. En restituant, comme nous le faisons, le récit de Richard à l'année 1173, tout devient clair, même jusqu'au dernier paragraphe intitulé a De turre marilima », qui nous semble être une adjuration adressée par l'auteur à sa résidence; celle-ci était sans doute le château d'Oléron, centre des possessions des religieux de Vendôme dans cette Ile, bien que le nom de « Maritima 3, qui lui est donné, puisse aussi s'appliquer à Marennes. Cette dernière localité, que le cartulaire de Notre-Dame de Saintes appelle a Locus Maritimus » (pages 2 et 35), était le siège d'un important prieuré dépendant de l'abbaye de Notre-Dame qui possédait une notable partie de l'ile d'Oléron. Les détails géographiques fournis sur cette ile sont du reste aussi précis que possible. Nos observations, en rendant toute leur râleur au texte de Richard le Poitevin, permettront de rectifier la note du Recueil des historiens de France (XII, p. 421), ainsi que l'article de M. Auguste Molinier {Les sources de P histoire de France, II, p. 3i5), et de compléter les éludes faites sur cet auteur par M. Elie Berger (A'o//ce sur divers manuscrits de la Bibliothèque Vaticane, Richard le Poitevin, pp. 1 12-1 15) et par M. Paul Musset {Bull, de la Soc. des Arch. hist. de la Saintonge, pp. 128-1 3a).
ciladelle, et enfin il arriva à la cathédrale. Il ne tenla pas de la prendre d^assaut, comme il avail fait pour les deux précédentes défenses, qu'il n'avait pu emporter sans faire, parmi ses compagnons, des pertes sensibles ; il préféra temporiser ; il investit Tédifice et Tenlourad'un cordon de troupes, qui constituait une ceinture infranchissable aux assiégés. Ceux-ci, se trouvant dans rimpossibililé de recevoir des secours, durent capituler ; le butio fut immense, et le nombre des prisonniers considérable ; rien qu'en fait de guerriers notables il s'éleva à soixante chevaliers et environ quatre cents sergents d'armes.
Mais Richard ne se trouvait pas parmi les captifs; il avait décampé lors d'une des premières attaques de son père et avait été s'enfermer dans le 'château de Taillebourg, la forteresse de Geoffroy de Rançon, que l'on considérait comme imprenable. Henri, n'étant pas muni de machines de siège, ne pouvait tenter l'entreprise de la réduire ; un coup de surprise étant impossible avec un ennemi en nombre et sur ses gardes, il ne poussa pas plus loin ses avantages. Du reste, il avail à cœur de mettre en sûreté ses prisonniers, dont la capture avait en quelque sorte décapité la révolte, et qui, par leur nombre, finissaient par Tembarrasser. Mais avant de partir, il se préoccupa de préparer la pacification du pays alors que les événements lui permettraient de revenir y mettre la dernière main ; en conséquence, il divisa l'Aquitaine en six régions, dont il confia le gouvernement à des guerriers dont il était absolument sûr, en qualité de sénéchaux : Porteclie de Mauzé reçut en récompense de sa fidélité la charge de sénéchal de Poitou, jadis occupée par son père.
Parmi les mesures que décréta le roi d'Angleterre, on doit encore placer la construction du ch&tcau de Niort, le Donjon, sentinelle avancée en territoire peu sûr, qui avait un œil ouvert sur les possessions des seigneurs de Lusignan, de Thouars et de Taillebourg et interrompait les communications entre elles (1).
(1) II résulte d'un cxamea altentif des disposilions archiu*,rtofiîqueii du chÀleaa lie Niurl, qu'elles suât anlérieures ù celles que l'on relève au Cbâleau-GaillarJ, la forteresse cditice par Richard en Normandie en injS, aussi nous D*hésiloo« pas à voir eu lui, comme dans le château d'Anceuis, dont il va être parlé, une des applica* lions du plan cou<;u par Henri U pour assurer la sécurité de son domaioe coolîneoul (Voy., dans la lieuue poiteoine et saintunf/eaise, t. VII, 1890, pp. 161-174» rartide de AI. Dcrlbelé : Le donjon de Niort et son origine anglaise).
On peut croire aussi qu'Henri, qui savait, à Toccasion, se montrer très large, se préoccupa de réparer autant que possible les maux que la guerre occasionnait, particulièrement aux établissements religieux. Les routiers n'avaient pas épargné la ville de Saintes; Tabbayede Notre-Dame, qui y comptait tant de possessions, avait eu fort à souffrir, et entre autres son moulin sur la Charente avait été presque totalement détruit. La vieille abbesse, Agnès de Barbezieux, recourut au roi, son neveu, et obtint de lui un mandement qui fut adressé au sénéchal de Poitou, à tous les agents et fidèles du roi de l'Aquitaine et particulièrement de la Saintonge ; dans cet acte, le prince leur recommandait de tenir en paix les propriétés de Notre-Dame, de ne pas exiger de ses hommes ou de ses prieures des devoirs ou coutumes, de force ou par crainte, en un mot il leur ordonnait de défendre les propriétés de Tabbaye comme les siennes. Lorsqu'il fit rédiger cette charte, il avait à ses côtés ses plus fidèles compagnons, particulièrement de la Saintonge, à savoir Porteclie, qui s'intitulait déjà sénéchal de Poitou, Guillaume Maingot, Amelin de Montoire, Geoffroy de Taunay, Thibaut Chabot, Maurice de Craon, Nivard de Rochefort (1). Quanta la Rochelle, qui avait joué un rôle capital dans la circonstance en ne prenant pas pari au soulèvement de la Sainlonge, elle reçut plus tard sa récompense.
Après son succès Henri ne s'attarda pas en Aquitaine, car, outre les motifs exposés plus haut, de graves préoccupations l'attiraient par ailleurs, et il rentra en Normandie en suivant la grande route de Saintes à Nantes, où il ne devait pas rencontrer d'obstacles. Toutefois, quand il eut pénétré en Bretagne, il abandonna le pays à la rapacité de ses mercenaires; ceux-ci y commirent d'horribles dévastations, allant jusqu'à arracher par ses ordres les vignes et les arbres à fruit ; il s'empara d'Ancenis vers la Saint- Barnabe (11 juin) et donna l'ordre d'y construire une forteresse, dont il confia la garde à son fidèle Maurice de Craon, lequel, ainsi placé en observation sur les frontières de Bretagne, fut en même temps chargé du gouvernement de l'Anjou et du Maine (2).
(1) Cart. de Noire-Dame de Sainies, pp. 48 et 75.
(a) Rec. des hist, de FruncCy XUI, p. i58, B. de Pelerborough, et p. 194, R.dcDiccU
Il 12
178 LES COMTES bE POITOU
Une expédition si fertile en grands résultats n'avait pas duré plus de deux mois; elle allait être suivie d'une autre campagne qui fut encore moins longue. Pendant l'hiver, (des barons français avaient conçu le projet de faire une descente en Angleterre afm de placer le jeune Henri sur le trône ; ils s'étaient, dans ce dessein, assuré le concours du roi d'Ecosse qui devait, de son côté, envahir le pays à la mi-juillet. Henri sentit l'imminence du péril; c'est ce qui le fit arrêter sa campagne du Poitou en plein succès et hâter ses préparatifs de retour en Angleterre. Le 8 juillet^ il s'embarqua à Barfleur. Sa suite était extrêmement nombreuse; outre les Brabançons qu'il emmenait pour sa défense, il traînait à sa remorque sa famille entière, sauf ses fils révoltés, ^ savoir sa femme Aliéner, puis la jeune reine Marguerite, sa fille Jeanne, et les femmes ou les Gancées de ses autres fils : Aelis de France, Constance de Bretagne et Aelis de Maurienne, enfin les prisonniers de marque dont il n'avait confié la garde à personne, et dont les principaux étaient le comte de Chester el la comtesse de Leicester (1).
Aussitôt qu'il eut débarqué sur le sol de l'Angleterre, il fit, sur le conseil d'unévêque normand, un de ces actes de haute politique ou plutôt de duplicité qui ne lui coûtaient guères ; il se rendit, en tenue de pénitent, faire amende honorable au tombeau de Thomas Becket, qui avait été canonisé par le pape Alexandre ni, le mercredi des Cendres de l'année précédente, 21 février 1173. Cet acte de soumission lui ramena le clergé anglais, et, comme le lendemain de ce jour, le 13 juillet, le roi Guillaume d'Ecosse fut, à la suite d'une surprise, dès son passage (le la frontière, fait prisonnier par les barons du comté dTorck, le peuple vit, dans cette coïncidence, à la fois un prodige et le témoignage assuré de la sincérité des sentiments du roi.
La chance le favorisait aussi d'un autre côté. Le comte de Flandre et le jeune Henri, retenus par des vents contraires à Gravelines, n'avaient pu seconder le soulèvement préparé par eux ainsi que la marche du roi d'Ecosse ; voyant le coup manqué, ils renoncèrent à leur entreprise et le jeune Henri revint trouver
(1) Rec, des hisl. de France, XIII, pp. i58 cl iSq, B. de Peierborough, cl p. igS, H. de Dicet.
ALÏÉNOR 179
le roi de France qui avait mis le siège devant Rouen. Henri le Vieux, qui, en trois semaines, avait pacifié l'Angleterre, accourut avec ses Brabançons et mille Gallois; dès son arrivée, au milieu du mois d'août, il contraignit Louis à se retirer (1). Par son activité, par son énergie, le roi d'Angleterre triomphait sur toute la ligne et sa campagne de Tannée 1174 peut compter parmi les plus belles de sa vie. Ses ennemis se sentirent incapables de lui résister* et particulièrement le roi de France, qui conseilla au jeune Henri de faire la paix avec son père. De son côté, Henri le Vieux était harassé par celte lutte sans trêve ; ses mercenaires, qui entraient pour une bonne part dans son succès, lui coûtaient excessivement cher; son trésor était épuisé, et, pour faire face à ses besoins d'argent, il avait dû mettre en gage l'épée ornée de pierres précieuses qui avait servi à son couronnement. Il accueillit donc favorablement les ouvertures qui lui furent faites au nom du roi de France et s'aboucha avec ses représentants ; ceux-ci posèrent les préliminaires de la paix au sujet de laquelle une conférence définitive devait se tenir à Mont- Louis, sur les bords de la Loire, le 29 septembre suivant ; en outre, ils laissèrent les coudées franches au roi anglais pour amener Richard à composition.
Celui-ci, après la retraite de son père, au mois de juin précédent, avait repris les hostilités en Poitou où il guerroyait contre les sénéchaux anglais ; il n'osa pas attendre Henri et s'enfuit encore, en abandonnant les places fortes et les châteaux dont il s'était de nouveau emparé. Mais entre lemps^ ayant fini par être informé de la trêve qui venait d'être conclue entre les deux rois et ayant conscience de son délaissement, il demanda grâce. Le lundi, 23 septembre, il se rendit à Poitiers, où se trouvait Henri ; il se présenta tout en larmes devant son père et se jeta à ses pieds en implorant son pardon. Le roi l'accueillit avec bienveillance, et, sentant renaître à sa vue toute l'afTection qu'il avait ressentie pour ses enfants pendant leur jeunesse, il lui donna le baiser de paix sans arrière-pensée. Puis ils partirent ensemble pour la Touraine,où,le 30 septembre, au lieu convenu,
(i) Rec, deshist, de France, XIII, p. i6o. B. de Peterborouflph.
i8o LES COMTES DE POITOU
les deux autres fils du roi, Henri le Jeune et Geoffroy, vinrent s'humilier devant leur père qui les reçut aussi à rémission.
Mais le roi de France, qui avait accompagné son gendre et Tavail engagé à se réconcilier avec Henri, ne se contenta pas de la parole du roi d'Angleterre ; il fut rédigé un traité au bas duquel les diverses parties apposèrent leur sceau. Il y était dit que les fils du roi se replaçaient, ainsi que les hommes et les barons qui leur avaient prêté serment de fidélité, sous Tautorité directe de leur père; que, de part et d'autre, chacun rentrerait en possession des châteaux et terres dont il était délenteur quinze jours avant la fuite des jeunes princes, ct^ de plus, Henri assurait à chacun de ceux-ci des revenus particuliers et des châteaux pour leur résidence ; Richard eut pour sa part la moitié des revenus du Poitou et deux châteaux non fortifiés, car il fut dit expressément que ces demeures seraient choisies telles, afin que leur possesseur ne pût en prendre occasion pour causer quelque dommage au domaine royal. Tous les prisonniers devaient être mis en liberté sous caution; toutefois, il était fait exception pour les personnages de marque que le roi avait enfermés dans la tour de Falaise, à son retour d'Angleterre, c'est-à-dire le roi d'Ecosse, les comtes de Leicester et de Chester, et Raoul de Fougères; d'Aliénor seule, il no fut pas question (1).
Henri, qui depuis longtemps n'avait plus pour la reine aucune affection, lui fit payer chèrement le danger qu'elle lui avait fait courir de perdre son trône. Tout le monde s'accordait à dire qu'elle avait été l'instigatrice de ce grand complot, dont le roi n'avait pu venir à bout qu'après dix-huit mois d'efforts surhumains ; afin d'éviter le retour de toute entreprise de sa part, et en même temps pour garantir ses fils contre ses pernicieux conseils, il l'avait enfermée dans la tour de Salisbury, en Angleterre, où, étroitement surveillée, elle devait passer plusieurs années (2).
(i) Rec. des hisi. de Francty XIII, p. i6i, H. de Pctcrboroug^h et R. de Ifovedeo ; Salinon, Rec, de vhron. de Touraine. p. i'S(),
(:») Labbe, Auoa hibl. man.y 11, p. 3i8, (i. du Vigeoi»,
ALIENOR i8i
y*. — Richard
Henri célébra la fêle de Noël 1174 à Argentan. Puis, au printemps de 1 1 75, il entreprit avec ses fils la visite de ses possessions continentales afin d'en achever la pacification, et se rendit plus particulièrement en Poitou (1). Il mit ses places fortes en parfait état de défense, renforça leurs garnisons, et ordonna que les châteaux des barons, dont les fortifications avaient été accrues lors de la dernière prise d'armes, seraient remis tels qu'ils se trouvaient quinze jours avant Touverture des hostilités; il fit même raser quelques-uns d'entre eux qui offraient du danger pour la tranquillité du pays, puis, au mois de mai, il partit pour l'Angleterre, emmenant avec lui le jeune Henri dont l'esprit versatile ne lui inspirait qu'une médiocre confiance, il jugeait autrement ses deux autres fils, Richard et Geoffroy. A ce dernier il confia le soin d'être en Bretagne l'exécuteur de ses volontés; quant à Richard, il le laissa en Poitou,
Le rôle des deux princes était identique, mais comme la féodalité était plus fortement organisée dans les régions où commandait Richard, il fallait que celui-ci veillât de plus près à l'accomplissement des mesures que le roi avait ordonnées, surtout par rapport au démantèlement ou à la destruction des forteresses des seigneurs. Afin de lui faciliter sa mission, Henri donna Tordre à ses baillis de subvenir à toutes les dépenses de son fils, plaça sous les ordres directs de celui-ci toutes les troupes armées qui pouvaient se trouver dans le duché d'Aquitaine, le laissant libre de les employer comme bon lui semblerait, excepté tou-
(1) n est à remarquer que sous ceUe déoomioalioQ de Poitou les historiens du temps désignent presque toujours la totalité de Fancien patrimoine d'Aliénor; ce n*est qu'à de rares exceptions que Richard est appelé duc d'Aquitaine, hieaque lui-même, dans certains actes émanés de sa chancellerie, se pare de cette qualification. Evidemment le centre du gouvernement de TAquitaine, la résidence ordinaire du duc, était Poitiers; pareillement, pour le même motif, les comtes de Toulouse sont appelés comtes de Saint-Gilles. Il y aura donc lieu parfois d'étendre le sens de ce mot Poitou, lorsque le récit des événements que nous rapporterons indiquera qu'ils concernent tout ou partie de rAquilaine.
iSi LES COMTES DE POITOU
tefois contre son autorité royale, ou plutôt contre sa volonté (1). Celait remettre une grande force entre les mains de Richard et il fallait que le roi fût bien sûr de safidélilépour lui conférer un semblable pouvoir. Mais Henri comptait à juste titre sur l'orgueil de son fils et sur ses goûts guerriers ; en agissant comme il le faisait, il donnait satisfaction aux uns et aux autres, et son espérance ne fut pas déçue. Bien qu'il eût amoindri Tautorité du prince en Aquitaine et qu'il ne le considérât que comme son lieutenant, néanmoins il reconnaissait toujours en lui le futur possesseur de ce pays, celui à qui il avait attribué cette portion de son héritage. Il avait du reste, dans une circonstance récente, manifesté publiquement cette intention^ en insistant sur cette qualité d'héritier, pour bien marquer que rien n'était changé dans ses dispositions premières.
Le 2 février 1175, il se trouvait au Mans; là, entouré de toute sa cour, il tint à donner un témoignage public de la reconnaissance qu'il avait aux gens de la Rochelle de lui être resté fidèles lors de la révolte de presque toute la région. Il confirma les bourgeois de cette ville dans toutes les franchises et libres coutumes qu'ils avaient reçues du comte Guillaume, son prédécesseur, et qui étaient spécifiées dans la charte du roi Louis VII^ qu'ils lui présentèrent; il retint seulement pour sa cour ou pour celle du comte de Poitou, si lui-même ou le comte le jugeaient à propos, la connaissance des crimes qui pourraient être portés devant eux. En outre, il reconnaissait aux bourgeois le droit absolu de tester, sous la seule condition expresse qu'auparavant ils se seraient confessés, et même il déclarait valables tous testaments faits par des gens frappés de mort subite, qui, naturellement, n'auraient pu remplir la condition qui leur assurait cette liberté d'action. Enfin, il leur accordait une commune pour la défense et la sécurité de leur ville, sous la réserve de garder leur foi à sa personne et à son héritier, le comte de Poitou. Comme il n'était pas dit dans cet acte que la commune posséderait un maire, il résultait de cette restriction que la ville devrait avoir à sa tête un sénéchal
(i) Rec, des hist, de France^ Xlll, p. 162, B. de Peterborough, et p. iSq, G. de Cantorbéry.
ALIENOR i83
OU un bailli, qui rendrait la justice ordinaire et commanderait la milice : le pouvoir central n'avait pas encore abdiqué et remis à un personnage désigné par leshabilants,la direction supérieure de leurs intérêts. Aux côtés de Richard se trouvaient, outre Guillaume, évêque du Mans^ et Etienne, évêque de Rennes, venus en ce lieu pour saluer le roi, les hommes dévoués à la personne et à la politique d'Henri, ceux-là à qui il était en partie redevable de ses derniers succès : Maurice de Craon, Etienne de Tours, sénéchal d'Anjou, Foulques Painel, Joubert de Pressigny, Foulques de Matha, Philippe de Hastings, Gérard de Canville, Imbert, frère de Tordre du Temple, qui fut peut-être le porte-parole des Rochelais, et enfin Hervé le Panelier (I).
Deux fois, dans cet acte, Henri avait fait rappeler que Richard élaitson héritier désigné pour le Poitou (2). Devant cette assurance formelle et l'avenir qu'elle faisait entrevoir au jeune prince, celui-ci n'hésita pas, il fit brusquement volte-face et il se montra aussi acharné contre ses anciens partisans^ ceux qui l'avaient soutenu dans sa révolte, qu'il l'avait été contre les fidèles de son père. Après le départ d'Henri, il rassembla une armée considérable, et, vers la Saint-Jean, il entreprit une expédition à l'effet d'amener la soumission des seigneurs du Midi. Sur son chemin, il rasa ou démantela tous les châteaux dont les possesseurs avaient pris part à la révolte de 1 173^ et arriva, en semant la terreur, jusque dans le diocèse d'Agen. Un des plus puissants seigneurs du pays, Arnaud de Bouville, essaya de lui résister et s'enferma dans son château-fort du Puy de Castillon. Pour venir à bout de lui, Richard dut faire venir des machines de siège ; ce n'est qu'après deux mois d'efforts qu'il s'empara du château, où il fil prisonniers trente chevaliers et de nombreux
(i) Marcbegay, Notices et pièces hist.^ p. 226. Cet acte est passé au Mans, mais n*est pas daté ; Marcbegay le place vers 1 1 70 ; Giry {Établissements de Rouen, I, p. 64) le met vers 1 174 ; il ne dous paraît pas qu'on puisse lui attribuer une autre date que celle du 2 mars 1175, jour où Henri était au Mans avec ses fils {Rec, des hist, de France, XIII, p. 162, B. de Peterborough) . Nous n'examinerons pas la question, qui a été soulevée, de savoir si Rouen et La Rochelle ont reçu en même temps du roi d'Angleterre leur constitution communale, ou si La Rochelle a emprunté celle organisation à la commune de Rouen ; ce dernier cas nous paraît le plus probable, comme l'a du reste pensé Giry (Etablissements de Rouen, I, p. 67).
(2; « Dominus Piclavie, hères meus; berede mco Pictavie ».
sergents d'arnies dont la rançon le couvrit des grosses dépenses qu'il avait été contraint de faire (1). Mais sa vengeance ne s'arrêta pas là. 11 ât raser le château, et sur son emplacement on sema du sel, afin que désormais le lieu restât inculte et que Ton ne put y construire aucune demeure (2).
Avant d'assiéger Castillon, Richard était passé par Périgueux, et là, sous l'impulsion d'une de ces fantaisies dont il eut plusieurs accès durant son existence, il voulut, sans doute à la suite d'un bon repas préparé par Alain, son cuisinier, récompenser celui-ci de ses services spéciaux. Dans ce but, il érigea en fief la cuisine des comtes de Poitou, qu'Alain et ses successeurs devraient posséder désormais en toute propriété et dont ils seraient tenus de rendre foi et hommage, comme cela se passait pour toute seigneurie, sous réserve toutefois des droits que tous autres particuliers pourraient avoir dans ce fief de la cuisine des comles,en vertu de concessions précédentes. C'est devant sa maison assemblée et ses compagnons intimes que Richard procéda à cette largesse; on y voyait Robert Le Moine, son sergent, Jean et Geoffroy, ses chapelains, Raoul de l'Hôpitault, son clerc, Jourdain, son bouteiller^ Bernard de Chauvigny, son chambrier, lequel était accompagné de son neveu Geoffroy, puis quelques personnes de condition plus relevée, telles que l'évêque Pierre de Périgueux, Foulques de Matha, Guillaume Maingol, alors sénéchal de Poitou, Porteclie de Mauzé et son fils Guillaume, Joubert de Pressigny et enfin Guy de Lusignan. Richard, on le voit, avait une maison montée, tout comme s'il eût élé effectivement comte de Poitou et duc d'Aquitaine, et, de fait, il prenait ces qualités dans l'acte qu'il fit dresser et remettre à Alain (3).
Lors des fêtes de Pâques 1176, il se rendit, avec Geoffroy, en Angleterre où les deux Henri, père et fils, continuaient à résider. Il s'en était fallu de bien peu qu'un événement grave,
(i) Rec. des hist. de France, XIU, p. i63, B. de Peterborough.
(2) Arch hist. de la Gironde, IV, p. 119.
(3) Teulet, Layettes du Trésor des Charles^ I, p. 11 4. Bicoque cet acte porte, dans la copie du xiiic siècle, d*aprcs laquelle il a clé publiéja date en chiffres romains ainsi marquée : muxxx'^vii, oq ne saurait douter que celle-ci doive élre rectifiée, ainsi que l'a fait Teulet, Pacte indiquant qu'il a été passé à Périgueux au temps où Richard se préparait à faire le siège de Castilloo.
ÀLIENOR i85
et dont on ne peut prévoir les conséquences, se fût accompli pendant leur éloignement. Henri, qui portait à sa femme une haine violente, et ne lui pardonnait pas de Tavoir presque réduit à la dernière extrémité, avait formé le projet de se séparer d'elle par un divorce. Dans ce but, il avait fait venir en Angleterre, au mois d'octobre 1175, le légat du pape, Huguet, qu'il combla de ca* deaux et de flatteries, afin de l'amener à faire casser son mariage par l'autorité ecclésiastique. Il est à présumer que, si Henri l'avait voulu fermement, son désir aurait été exaucé, car on ne pouvait manquer de trouver des liens de parenté entre les familles d'Anjou et de Poitou, mais il est à croire qu'il se souvint à temps de ce que l'on disait déjà de Louis le Jeune, à savoir que la seule grosse faute qu'il eût jamais commise avait été derenvoyer sa femme; il comprit que, mise en liberté, Aliénor ne manquerait pas d'employer son intelligence à fomenter de nouvelles discordes; il valait donc mieux la garder en prison, et c'est ce qu'il fit (1).
Pendant l'année 11 75, une paix sans nuages régna donc entre le roi d'Angleterre et ses enfants, mais on peut dire qu'elle n'existait qu'à la surface, car Henri le Jeune était toujours désireux d'échapper à l'étreinte de son père et cherchait à revenir sur le continent. Là, l'état de trouble persistait encore, aussi le jeune prince ayant demandé à son père d'aller faire un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle, le roi ne voulut pas le laisser partir avant que la paix n'eût été conclue entre Richard et les barons aquitains. Néanmoins, il se laissa fléchir, à la condition qu'il irait seconder son frère. Le jeune Henri profita de la permission, et, le 19 avril 1176, il débarquait à Honfleur avec la reine Marguerite. Les deux époux furent d'abord rendre visite au roi de France, puis le prince se rendit auprès de Richard, qui avait eu fort à faire avec les révoltés, dont les principaux étaient Vulgrin, fils du comte d'Angoulême, Aymar, vicomte de Limoges,le vicomte de Turenne, Eschivard de Chabanais et Guillaume de Matha.
A l'exemple de son père, Richard avait soudoyé une armée de
(i) Rec. des hist. de France, Xfll, p. 189, G. de Cantorbéry. Henri, en agissant de la sorte, se montra un autre politique que Louis le Jeune, dont un ménestrel du xin*" siècle caractérise ainsi la conduite : a si fist que fous : mieuz li venist Tavoir enmurée; si li demourast sa granz terre sa vie, et ne fussent pas avenu li mal qui co aviorent » {Récits d'an ménestrel de Reims, p. 6).
mercenaires, et, comme il payait largement, il vit aftluer près de lui des hommes de guerre de tous rangs; les barons avaient agi de la même la façon et s'étaient assuré le service de nombreux Brabançons. Il commença par pacifier le Poitou proprement dit, puis, aussitôt après la Pentecôte, il marcha contre ses plus sérieux adversaires. Le 23 mai, il leur livra bataille en Angoumois, entre Saint-Maigrin et Bouteville, puis il entra en Limousin où il s'empara d'Aixe, la principale forteresse d'Aymar, dans laquelle il fil prisonniers quarante chevaliers.il vint ensuite assiéger la cité de Limoges; en peu de jours il s'empara de la place et, après La Saint- Jean, il rentra à Poitiers, où son frère Henri vint le rejoindre. Après quelques jours de repos, la campagne militaire recommença; les deux frères pénétrèrent en Angoumois et furent assiéger Châteauneuf, qui capitula au bout de quinze jours. En ce moment, Henri le Jeune, jaloux de son frère, et excité par les mauvais conseils de son entourage, mal disposé pour Richard^ se sépara de ce dernier.
Le prince ne s'émut pas outre mesure de ce départ et continua sa campagne. Il assiégea et prit en dix jours Moulineuf, château du comte d'Angoulême, et enfin il vint se présenter devant la ville même, capitale du comté. Là se trouvaient le comte Guillaume Taillefer et son fils Vulgrin, le vicomte Aymar de Limoges, les vicomtes de Ventadour et de Chabanais, qui avaient fui le Limousin après les succès du comte de Poitou. Bien qu'ils fussent en nombre suffisant pour résister avantageusement à leur adversaire, ils n'osèrent tenter la chance, et, au bout de six jours de siège, Guillaume Taillefer se déclara prêt à traiter avec Richard. Il lui rendit sa ville d'Angoulême, avec les châteaux d'Archiac, de Montignac, de la Chèze et de Merpins, et se mil absolument à sa discrétion. Richard l'envoya à son père, ainsi que ses principaux adhérents, afm qu'ils implorassent eux-mêmes leur pardon, mais Henri ne voulut pas les recevoir, se réservant de prendre une décision quand il viendrait lui-même en Normandie; en attendant, il les renvoya à son fils, qui devait jusqu'à sa venue les tenir en garde dans quelqu'un de ses châteaux (1).
(i) Rec» des hist.de France ^ XIII, pp. iG4 el i05, B. de Pelerborough ; Marchegay, Chron. des églises d* Anjou, p. 43, Sainl-Aubio.
Mais Henri le Jeune ne s'était pas contenté de se retirer de Tarraée de son frère; il était venu se fixer à Poitiers, où il fut bientôt entouré d'une cour de mécontents, chevaliers de France et de Normandie, tous ennemis dllenri le Vieux, qui les avait en aversion pour avoir pris, lors de la grande révolte, les armes contre lui. Arguant de sa qualité royale, il agissait en conséquence, usurpant ainsi tous les droits du roi. Celui-ci avait placé des affidés auprès de son fils afin d'être avisé de ses menées^ mais l'un d'eux, Adam de Chirchedun, qui occupait le poste de vice-chan^ celier du jeune prince, ne sut pas assez bien prendre ses précautions, et sa correspondance fut interceptée. Henri le Jeune, mis au courant de cet espionnage, en fut violemment irrité et fit passer son vice-chancelier en jugement devant une cour oii siégèrent les principaux personnages de son entourage. Certains d'entre eux opinèrent pour la mise à mort du coupable, mais l'évêque de Poitiers, l'un des juges, s'y opposa, sous le prétexte qu'Adam, étant clerc de l'archevêque d'Yorck, chancelier du royaume, et pourvu du diaconat, ne pouvait être justiciable d'une cour laïque. Se rendant à ces raisons, le jeune roi condamna le coupable à être fustigé, le corps dépouillé de ses vêtements, par les places et les rues de Poitiers, puis il l'envoya dans les prisons d'Argentan, en ordonnant toutefois qu'il subirait encore la flagellation, toutes les fois qu'il traverserait une ville: ce qui fut fait. Le roi d'Angleterre, mécontent, envoya près de son fils quatre chevaliers avec mission de lui amener Adam sans retard; Henri le Jeune s'exécuta avec regret, car il espérait bien que sa victime n'aurait pas survécu au supplice qu'il lui avait infligé.
De Poitiers, le prince se rendit en Normandie pour recevoir la princesse Jeanne, sa sœur, que leur père venait d'accorder en mariage à Guillaume, roi de Sicile. Lajeune princesse, remise aux Siciliens, quittait l'Angleterre richement munie de cadeaux, en chevaux, vêtements, or, argent et vases précieux; mais le roi Henri, en homme de précaution, et redoutant les mauvaises rencontres pour l'ambassade, avait mandé au jeune Henri de venir prendre sa sœur à la descente du navire et de la mener en Poitou à Richard, qui, de son côté, veillerait sur elle pendant toute la traversée de l'Aquitaine, et jusqu'à Saint-Gilles, où elle devait
i88 LES COMTES DE POITOU
trouver son futur époux; entrée en France le 27 août, Jeanne n'arriva à Sainl-Gilles que le 9 novembre.
Richard avait laissé le champ libre à son frère. DerAngoumois, il s*était rendu à Bordeaux où il tint sa cour de Noël, puis, sans tarder, le climat du Midi n'interrompant pas les opérations militaires, il marcha sur Dax que Pierre, vicomte de cette ville, et CentuUe, comte de Rigorre, avaient solidement fortifiée. Il s'empara de la cité et vint attaquer Rayonne, qui était défendue par son vicomte, Arnaud Rertrand, et la prit en dix jours. De là il mena son armée à la frontière d'Espagne, à Port-César. Il assiégea le château de Saint-Pierre le dimanche après l'Epiphanie (9 janvier 1177), et s'en empara le même jour. Dans ces contrées, il s'attacha particulièrement à mettre à la raison les seigneurs qui avait pris l'habitude de dépouiller les pèlerins de Saint-Jacques et il abolit toutes les coutumes qui avaient été établies à ce sujet. A la suite de sa dernière conquête, tout le territoire qui relevait de son autorité étant pacifié, il rentra à Poitiers le 2 février et de là envoya au roi Henri un message pour lui faire part des succès qu'il venait de remporter (1).
N'ayant plus besoin des Rrabançons qui lui avaient permis de faire une si rapide campagne, Richard les renvoya; mais ces mercenaires, dont la guerre était la seule ressource, se jetèrent sur le Limousin et se mirent à le ravager. L'évêque Géraud, vivement ému par le spectacle des maux dont ils accablaient le pays, rassembla les barons, et, ne pouvant, à cause de sa cécité, se mettre à leur tête, leur donna pour chef Aymar, vicomte de Limoges. Les Limousins rencontrèrent les bandes pillardes le Jeudi-Saint, 21 avril, près du château de Malemort, et en tuèrent plus de deux mille; parmi les morts se trouva Guillaume Le Clerc, qui les commandait (2).
En ce temps, une autre cause de mésintelligence vint à surgir entre Richard et Henri le Jeune. Raoul de Déols,le plus puissant des feudataires du roi d'Angleterre en Derry (on disait que ses domaines étaient d'un rapport égal à celui de la Normandie tout
(i) liée, des hist. de France^ XIII, pp. i60 et j67,B. de Pcicrborough. (2) Duplès-A^ier, Chron. de Saint-Martial de Limogei, p. 189 ; Rec. des hiit* de France f XIII, p. 199, B. de Dicet.
ALIKNOR 189
onlière), était venu à mourir à la fin de l'année 1176, pendant un pèlerinage qu'il faisait en Terre-Sainte; il ne laissait qu'une fille, âgée de trois ans, nommée Denise. En vertu du droit féodal, le roi d'Angleterre réclama sa garde, mais les parents de l'enfant ne voulurent pas y consentir; ils l'enlevèrent et fortifièrent leurs châteaux. Au lieu de donner à Richard, à qui ce soin revenait^ la charge de les réduire, Henri confia celte mission au jeune Henri, qui s'empara de Châteauroux sans difficulté, mais ne put toutefois mettre la main sur la jeune héritière (1).
Le 18 août 1177, le roi quitta l'Angleterre, où il résidait sans interruption depuis deux ans. Le traité que l'empereur et le pape venaient de signer à Venise, le 24 juillet, avait complètement mis à hasses combinaisons; il ne pouvait plus compter sur la couronne lombarde et il n'entrevoyait aucune compensation pour les sacrifices de territoires ou d'argent qu'il avait pu faire. Les 2,000 marcs qu'il avait versés au comte de Maurienne avaient été totalement perdus par suite de la mort de la jeune Aelis, advenue à la fin de l'année 1174, et cette paix achevait de ruiner ses espérances. 11 se résolut dès lors à reprendre, d'une façon plus effective, le gouvernement de ses états, en ne laissant véritablement à ses fils que des titres sans valeur et en les faisant marcher d'après ses desseins secrets; Henri le Jeune, particulièrement, ce roi sans royaume, allait avoir plus particulièrement à se plaindre de cet état de choses.
Henri revint donc d'Angleterre avec Geoffroy, et trouva en Normandie ses deux autres fils, qui étaient venus au devant de lui avec une grande suite de barons. Il commença par renvoyer Geoffroy en Irlande et se rendit ensuite à Rouen où, peu après, arriva le légat du pape, Pierre, cardinal de Saint-Chrysogone. Alexandre III, n'ayant plus aucun ménagement à garder avec le roi d'Angleterre et secrètement poussé par Louis VII, lui faisait dire que s'il ne mariait pas Richard avec Aelis de France, qu'il avait depuis si longtemps en sa garde, il mettrait le royaume en interdit. Des prélats, instruments dociles du roi anglais.
(1) Rec. des hi$t. de France^ XIII, p. 167, B. de Pelerborough, et p. 820, R. de Thorigny; La Thaumassière, Ilist. de Berry, p. 5i2.
iQo LES COMTES DE POITOU
en appelèrent au pape mieux informé; quant à Henri, il demanda un délai jusqu'à ce qu'il pût s'entendre avec le roi de France .
Toujours prêt ànégocier, afin de gagner du temps, il fit demander une entrevue à Louis; elle eut lieu près d'ivry, le 21 septembre. Les deux rois s'engagèrent à prendre la croix, puis ils firent un traité de paix et d'amitié, se garantissant leurs possessions l'un à l'autre et ne laissant en dehors de leur accord que l'Auvergne et le Berry ; pour régler les difficultés pendantes au sujet de ces pays, ils nommèrent chacun six plénipotentiaires, dont trois prélats et trois barons, qui, du côté d'Henri, furent Maurice de Craon, Guillaume Maingot et Pierre de Montrevault ; de plus, il fut convenu que Richard épouserait Âelis, qui recevrait en dot le Berry, et que Louis donnerait le Vexin à son autre fille, mariée avec Henri le Jeune (1).
Ceci fait, le roi d'Angleterre vint à Vemeuil, où, sur la sollicitation des religieux de Grandmont et en présence de cinq évèques et de nombreux comtes et barons, il prit une de ces mesures qui lui attirèrent la réputation d'un bon justicier, et qui font le plus d'honneurà sa mémoire. Les seigneurs, qui faisaient des dépenses folles dans les tournois et les fêtes de toutes sortes^ s'endettaient énormément ; or, ils avaient trouvé bon de mettre leurs dettes à la charge de leurs hommes, qui, faute de paiement, étaient tout simplement envoyés en prison. Le roi décida et fit promulguer, non seulement dans les villes de son royaume, mais encore en Normandie, en Aquitaine, en Anjou et en Bretagne, un édit ou coutume portant que les hommes d'un seigneur ne pourraient être tenus pour ses dettes, qu'ils ne seraient nullement ses cautions et qu'ils devraient jouir sans trouble de ce qu'ils pouvaient posséder, enfin que le seigneur aurait simplement la faculté de donner à son créancier une délégation sur les redevances dont ses hommes pouvaient être chargés envers lui (2).
Puis, versla Saint-Denis (9 octobre), Henri renvoya Richard en
(i) /{ce. des hist. de France^ XIII, p. 171 el noie b, B, de Peterborougfa et R. de Hoveden.
(2) Rec, des hist, de France, XIII, p. 172,8, de Peterborough.
AUENOR tgi
Poitou, OÙ les Brabançons venaient encore d'essuyer un échec considérable. Vulgrin, le comte d'Angoulême,en avait pris plusieurs bandesàsa solde, et, sousombre de lutter aveclecomte de Poitou, il
les employait à ravager le pays. Thibaut Chabot, à qui Richard avait laissé le commandement de ses troupes, n'avait pas des forces suffisantes pour les réduire. Ce que voyant, Tévêque de Poitiers, Jean aux Belles-Mains, àTimitation de Tévêque de Limoges, leva une troupe considérable qu'il soudoya lui-même et les amena à Thibaut. Celui-ci joignit, près de Barbezieux, quatre troupes de Brabançons^ et les anéantit parle fer et le feu, sauf un petit nombre qui se réfugia dans un château-fort, après avoir toutefois abandonné le fruit de ses rapines (1).
On ne sait si Richard, à son retour, fut s'attaquer au comte d'Angoulême, mais il ne manqua pas de punir le vicomte de Limoges, allié de Vulgrin, et enleva de force le château, quartier de la ville de Limoges où Aymar avait sa résidence (2). Puis il fut rejoindre son père en Berry. Celui-ci, après avoir convoqué à Alençon les contingents de Normandie, était venu mettre à taraison les seigneurs qui n'avaient pas voulu lui remettre la fille de Raoul de Déols, et dont son fils, Henri le Jeune, n'avait pu venir à bout. IlpritChâteauroux, que les Berrichons avaient de nouveau occupé, et le seigneur de la Châtre, qui détenait Denise de Déols, n'osa pas résister; il amena la jeune fille au roi, qui l'envoya à Chinon et la donna en mariage à Baudouin de Revers, avec le fief de Châteauroux (3).
Henri passa ensuite en Limousin, où il se montra implacable envers les seigneurs qui avaient, dans le temps, pris parti pour ses fils et il leur imposa de très lourdes charges; puis, après la Saint-Martin, il s'en fut à Graçay, où se rendit aussi le roi de France, afin de s'entendre au sujet des affaires de l'Auvergne. Les comtes elles barons de ce pays avaient aussi été convoqués; questionnés par Henri, ils déclarèrent que de toute antiquité la suzeraineté de l'Auvergne appartenait au duc d'Aquitaine , excepté l'évèché de Clermont, qui était dans la mouvance directe
Ji . Hec. des hisi. de France^ XllI, p. 199, R. de Dicet.
(2) Rec. des hist, de France^ XIII, p. 821, R. de Thoris^ny.
(3) fiec. des hist, de France, XIII, p. 172, B. de Pelerborougb.
du roi de France. Cette réponse ne satisfaisait pas pleinement Louis, qui demanda que l'affaire fût renvoyée devant les arbitres, dont le tribunal avait été constitué par les deux rois lors du traité d'Ivry(l).
Toutes cliosesétantréglées,HenrisetransportaàGrandmont, un des rares monastères pour lesquels il ne cessa de témoigner une affection particulière, et où l'appelait la conclusion d'une affaire importante. Le 7 octobre précédenl, il s'était abouché avec Audebert, comte de la Marche, et avait profité de la situation pénible dans laquelle se trouvait ce grand baron pour conclure avec lui une bonne affaire. Quelques années auparavant, le jour du Vendredi-Saint, Audebert, ayant surpris sa femme Marquise dans un entretien secret avec un chevalier, avait tué ce dernier sans motifs sérieux. Il avait ensuite répudié sa femme et était resté seul avec un fils unique. Mais ce dernier étant venu à mourir, le commun peuple vit dans ce malheur une punition infligée au comte pour le meurtre injuste du chevalier marchois. Audebert vivait donc dans un grand isolement, n'ayant ni frères ni sœurs, ni d'autres neveux que des hommes d'église, à savoir l'évêque d'Angoulême, le prieur de Grandmont, les abbés de Saint- Augustin et de Saint-Martial de Limoges. Voyant les maux dont les barons poitevins et ses propres sujets étaient accablés en conséquence des ordres d'Henri, exécutés par Richard, il s'était rendu en Angleterre pour faire au roi des représentations; celui-ci, furieux, avait voulu le faire enfermer. Audebert s'était enfui, mais voyant le mal s'aggraver, et sentant l'inutilité et même le danger de toutes démarches auprès de son suzerain, il se décida à abandonner son comté et à se retirer en Terre-Sainte. S'étant donc mis d'accord avec Henri, il se fit accompagner à Grandmont par des barons et des chevaliers de la Marche et, en présence de l'archevêque de Bordeaux et de l'évêque de Poitiers, mandés spécialement à cet effet, il fit prêter à ses vassaux serment de fidélité au roi d'Angleterre et à son fils, le comte de Poitou. Toutefois, la transmission de son comté à Henri ne fut pas gratuite; le roi lui remit, le jour de la signature du traité, le 11 novembre 1177,
(i) Rec. des hist. de France, XIII, p. 178, B. de Peterborough.
une somme de 5,000 marcs d'argent ou 15,000 livres angevines, et, en plus, y ajouta vingt mulets et vingt palefrois (1).
Cet acte, qui augmentait d'une façon notable le domaine privé du comte de Poitou, ne fut pas du goût de tout le monde. Les plus proches parents d'Audebert, bien pourvus de charges ecclésiastiques, ne manifestèrent peut-être pas trop haut leur mécontentement, mais il en fut autrement de Geoffroy de Lusignan et de ses frères, qui protestèrent contre la cession du comté de la Marche et, à défaut d'autres parents plus proches d'Audebert, réclamèrent son patrimoine (2).
Les choses en restèrent là pour le moment; aussi, après le règlement de celte affaire importante, dû tout entier à son habileté politique, qui mettait entre ses mains des forteresses de premier ordre, lui permettant de surveiller de près les menées des seigneurs du Berry et surtout de ceux du Limousin, Henri put venir à Angers tenir sa cour de N06I. Il reprenait en quelque sorte possession des domaines qu'il semblait avoir abandonnés, et il tint à donner à son grand plaid annuel un éclat inaccoutumé. Il y avait convoqué directement un si grand nombre de barons que leur afiluence, dirent les témoins oculaires, dépassa celle que l'on avait remarquée à son couronnement ou à celui d'Henri le Jeune; ses trois fils atnés, groupés intentionnellement autour de lui, devaient sentir, par cet apparat si brillant, quelle était la puissance de leur père (3).
Henri ne s'en remit à personne pour prendre possession du comté de la Marche et s'assurer ainsi par lui-même qu'il était bien h lui ; c'est durant les pérégrinations qu'il accomplit pour cet objet que, passant par Tlsle-Jourdain, il confirma, en présence de nombreux personnages, le don que Mirable, femme du comte Audebert, avait fait au monastère de Montazai de ce qui lui appar-
(i) Rec. fies hist. de France^ XIII, p. 178, B. de Pelerborough ; I^bbe, Nova hihL man., Il, p. 3?.^, G. du Vigeois ; Gallia Christ., Il, col. 818; Duplès-Agier, Chron, de Saint-Martini de Limoges^ p. 189.
12) Labbe, Nova bibl. man.y 11, p. 824» Ci. du Vigeois. Les sires de Lusignan faisaient remonter leurs droits à la célèbre Auniode, fille de Bernard, comte de la iMarcbe, qui, avant 10^5, avait épousé Hugues le Pieux, leur ancêtre.
(3) Rec, des hist, de France^ XIII, p. 173, B. de Peterborough, et p. 821, R. de Thorigny.
II i3
tenait dans les moulins de Civray (1). On le voit encore, pendant un séjour qu'il fit à Saumur, accorder à Tabbaye de Saint-Laon de Thouars une foire qui se tiendrait le 21 novembre, jour de la fête du patron du monastère, avec tous droits de péages sur les marchandises qui s'y débiteraient (2).
II se montrait en même temps aussi volontaire que par le passé au sujet des nominations épiscopales, cherchant par tous les moyens à faire arriver ses créatures, et s'opposant de tout son pouvoir à l'élection de qui lui déplaisait. C'est ce qui arriva au sujet de la succession de Géraud de Cher à l'évêché de Limoges. Ce prélat étant décédé le 8 octobre 1177, les chanoines avaient choisi pour lui succéder Sébrand Chabot, archidiacre de Thouars et doyen du chapitre cathédral de Poitiers. L'élection eut lieu le 10 février, mais elle fut tenue secrète, car Sébrand appartenait à une famille qui avait jadis pris part au soulèvement fomenté par Aliénor contre Henri, et que celui-ci poursuivait de son inimitié (3).
Du reste, le roi avait repris complètement le gouvernement du pays; Richard, bien que portant le titre de comte, n'était par lui considéré que comme étant en sous-ordre. Ainsi l'évêque de Poitiers et son chapitre cathédral, d'une part, les chanoines de Saint-Hilaire, d'autre, ayant fait un accord sur plusieurs questions litigieuses entre eux, il fut dit, dans l'acte, que Tévèque ferait approuver celui-ci par le pape, et les chanoines de Saint-Hilaire par le roi d'Angleterre et son fils Richard, comte de Poitou. Les chanoines, en effet, ne pouvaient oublier qu'en 1170 ils avaient reconnu solennellement le jeune prince pour leur abbé (4). A la mi-carôme, 19 mars 1178, Henri se rendit en Normandie, emmenant avec lui Richard qui assista, dans sa compagnie, à la dédicace de l'église du Bec, puis il passa en Angleterre, le 15 juillet, après avoir toutefois pris la précaution de placer ses domaines continentaux sous la sauvegarde du roi de France qui lui octroya des lettres spéciales à cet efiTet; lui, homme de si peu
(i) D. Fonleneau, XVIII, p. 5o3.
{i) Imberl, Cart. de Saint-Laon de Thouars^ p. 69. (3; Labbe, Nooa bibl, man.j II, p. 32/|, G. du Vigeois. (^1) Kcdet, Doc, pour Saint-Hilaire^ I, p. 192.
(le foi, avait toute confiance dans la parole de Louis Vil (1)!
Aussitôt que les chanoines de Limoges eurent été informés du départ du roi d'Angleterre, ils songèrent à divulguer l'élection de Sébrand Chabot. Le T' septembre, ils en firent la proclamation à Saint-Junien, mais il ne tarda guère à leur en coûter ; Richard, sur Tordre de son père, les expulsa de leurs stalles et, pendant un an et neuf mois, le service divin ne fut pas célébré dans la cathédrale de Limoges. Le T' décembre, quelques membres du chapitre s'étant réunis dans Tabbaye de Solignac, Sébrand y pontifia comme évêque, mais cette bravade n'était pas prudente, et, de crainte des agents du comte, les chanoines se séparèrent en hâte ; quant à Tévêque, il s'enfuit à Rome. Lors d'un concile, tenu k Latran pendant le carême de 1 i 19, le pape fit consacrer Sébrand par l'archevêque de Bourges, malgré l'opposition qu'Isembert, abbé de Saint-Martial de Limoges, était venu y faire au nom du roi d'Angleterre (2).
Richard, qui personnellement n'avait rien à reprocher aux religieux de Solignac, ne leur garda pas rancune d'avoir accueilli Tévêque Sébrand dans leur monastère, car on le voit, pendant qu'il séjournait dans la ville de Limoges, leur accorder des lettres de sauvegarde. Il avait en ce moment auprès de lui deux seigneurs du pays, Aimeri de Rochechouard et Pierre de Pierre- Buffière, le sénéchal du Poitou, Guillaume Maingot, et un autre sénéchal, Foulques de Mallac» qui doit être undes six personnages entre qui Henri H avait partagé l'Aquitaine en 1 1 74, ou peutêtre même celui que le roi avait dû mettre à la tête de la Marche après sa prise de possession du pays (3).
L'intervention du roi n'ayant amené qu'un calme momentané dans ses possessions d'Aquitaine, Richard reçut de son père de nouveaux ordres à l'effet de les pacifier complètement. Il se rendit tout d'abord dans le Midi. Dans ces contrées, son prin-
(1) Rec, des hist. de France, XIII, p. 178, B. de Peterboroogh, et pp. 821 cl 3aa, R. deThorigny.
(>) Labbe, Nova bibl, man. , II, pp. 824 et 3a5, G. du Vigeois.
(3) Leroux, Chartes de la Marche et da Lirnoasin, p. 69. Celte charte n'est pas datée, mais elle est sûrement postérieure à la prise de possession du comté de la Marche par le roi d* Angleterre, qui est du mois de novembre 1 177, et antérieure à Tannée 1 181 , Guillaume Maingot ne possédant plus à celte date la charge de sénéchal.
uy\ LES COMTES DE POITOU
cipal adversaire élail Centulle,comle de Bigorre; ce haut baron avait attaqué Dax, mais il avait été défait, et les habitants de la ville, s'étant emparés de sa personne, le détenaient en prison. Ils avaient faitla besogne de Richard qui en témoigna une grande joie, et comptait faire payer cher à Centulle son entreprise manquée. Mais, pendant qu'il se tenait à Dax, il reçut la visite d'Alfonse II, roi d'Aragon, qui portait une grande amitié à son parent, le comte de Bigorre, et venait demander son élargissement. Il se porta caution pour lui, déclarant qu'il se soumettrait désormais à toutes les volontés du roi d'Angleterre. Richard se laissa fléchir, toutefois le vicomte dut, avant sa sortie de prison, lui faire remettre deux de ses forteresses (1).
Rayonne était restée tranquille; le vicomte Arnaud Bertrand s'était souvenu de la leçon qu'il avait reçue en H 77 et les habitants de la ville s'étaient empressés de seconder le comte de Poitou et de se mettre à sa disposition pour réduire les seigneurs révoltés du pays. Richard leur en témoigna sa reconnaissance et, sur le conseil des barons, des chevaliers et des damoiseaux de Poitou et de Gascogne qui composaient son armée, il leur accorda de nouveaux privilèges, et déclara qu'à l'avenir ils seraient exempts de tout droit de coutume, tant dans leur cité que dans TAquitaine et la Gascogne, dépendances de son domaine de Poitou. Cet acte fut délivré à Rayonne en présence de Pierre d'Espelète, successeur de Fortanier à Tévêché de Bayonne, de Foulques de Matha, de Raymond Robert de Tartas, d'Arnaud Bertrand de Bayonne, et de nombreux seigneurs du pays. Richard, en agissant ainsi, avait soin de déclarer qu'il ne le faisait que du consentement exprès du roi ,son père, et pour récompenser les gens de Bayonne des bons services qu'ils avaient rendus à son père el h lui-même (2).
(i) Hec. des hisl, de France^ XIII, p. iG8, B. de Pelerborough.
(2) Balasque, Eludes hist. sur Bat/onne, p. 4 '7- ^d «clc, dans le texte qoî Ta conservé, porte la date de mlxx, mais il évident qu'il manque un ou plusieurs chiOTret ù la fin. M. Balasque et Oiry, qui Va suivi, le marquent h Tannée 1 1749 aussitôt après la réconciliation de Richard et de son père, mais on ne trouve dans cet acte, pas plos que dans les précédents, aucun indice qui puisse autoriser cette attribution. Tout ao plus pourrait-on placer la charte de Richard en 1177, lorsqu'il s'empara de Uayoniie sur Arnaud Bertrand, mais il parait bien anormal que celui-ci, le jour de sa défaite, ail
L^heureusc issue de son expédition permit au comte de Poitou de revenir d'assez bonne heure sur ses pas pour pouvoir passer à Saintes les fêtes de Noël; à Timitation dllenri, il tint à cette occasion une cour solennelle, à laquelle se rendirent de nombreux seigneurs delà Sainlonge. Il en manquait toutefois un certain nombre, et, parmi eux, le plus puissant de tous, Geoffroy de Rançon. L'ancien confident d'Aliénor, qui, grâce à sa haute faveur, avait considérablement accru ses richesses, avait pris une part active au soulèvement de i 1 73, et, lors de l'expédition du roi d'Angleterre en 1 174, il avait même donné à Richard un asile sûr dans son château de Taillebourg. Mais ces services personnels ne pesaient guères dans le cœur du comte de Poitou ; la reconnaissance n'était pas son fort, et, voyant par les yeux de son père, Geoffroy n'était plus pour lui qu'un vassal rebelle contre lequel il pouvait agir avec toute rigueur. Aussitôt après les fêtes, il fut attaquer le château de Pons, que possédait un des chevaliers de Geoffroy, mais la place était forte et des mois se passèrent sans qu'elle pût être réduite. Les fêles de Pâques arrivant, Richard laissa devant Pons tous ses connétables avec une partie de ses troupes et s'en fut assaillir le château de Richemond, « Rigemunda », dont il s'empara en trois jours, et qu'il fît aussitôt renverser. Enhardi par ce succès, il attaqua avec la même ardeur les châteaux de Jansac, de Marcillac, de Gourville et d'Anville, qui tombèrent rapidement entre ses mains et furent pareillement démolis de fond en comble.
Ayant ainsi réduit les principales places fortes de son adversaire, Richard se retourna sur Taillebourg, qu'il investit huit jours avant l'Ascension. Geoffroy défendait lui-même sa forteresse; comme Henri n'avait pas osé l'attaquer, il pensait n'avoir rien à redouter de son fîls. 11 avait confîance dans la triple enceinte du château, qui avait le renom de n'avoir jamais été pris, dans sa position qui, naturellement très forte, avait été accrue par l'art des ingénieurs et semblait inexpugnable, enfîn dans sa garnison, qui comptait un millier d'hommes.
vu accorder des faveurs à ses sujels, taodis que le fait semble tout naturel eo 1 179 et être la récompense des services des uns et des autres.
i()3 LES COMTES DE POITOU
Richard procéda contre son adversaire avec la sauvagerie qui lui était trop souvent coutumière ; dès qu'il fut entré sur le territoire du seigneur de Taillebourg, il arracha les vignes, brûla les habitations et les bourgs, démolissant ce qui restait debout, réduisant des populations entières à la misère et ne leur laissant d*autre ressource que de se livrer au pillage et à la guerre, ou de s*affilier k des compagnies de Brabançons. Comme il connaissait bien le fort et le faible de la place, par suite du séjour qu'il y avait fait, il dirigea son attaque du côté le plus vulnérable et y installa des machines de siège. Geoffroy, redoutant une surprise, tenta une sortie, mais il fut repoussé par les troupes de Richard qui, dans l'ardeur de la lutte, pénétrèrent dans l'enceinte, pêle-mêle avec les fuyards; ceux-ci furent contraints de se renfermer dans le donjon. C'était le troisième jour des Rogations, 8 mai. Par suite de la capture d'une partie de la garnison et du défaut d'approvisionnements, la défense n'était guère possible; dans cette occurrence, Geoffroy se décida à négocier, et, pour n'être pas retenu prisonnier, il s'engagea à livrer à son vainqueur tous ses châteaux, particulièrement celui de Pons, dans le délai d'un mois. C'est ce qui eut lieu ; tous furent rasés jusque dans leurs fondements.
La défaite de Geoffroy de Rançon ayant forcément amené la pacification de la Saintonge, Richard n'avait plus à réduire que le comte d'Angoulême. Le possesseur du comté était alors Vulgrîn, fils aine de Guillaume Taillefer ; ce dernier venait de partir pour la Terre-Sainle et devait du reste mourir peu après, le 7 août, à Messine. Vulgrin était un batailleur infatigable, mais, isolé comme il l'était, il ne se sentit pas de force; il ouvrit au comte de Poitou lés portes d'Angoulême et lui remit sa principale forteresse, Montignac. Richard n'agit pas à son égard autrement qu'avec ses autres ^adversaires, et fit raser les deux places fortes (1).
Ces expéditions terminées et la paix s'en étant suivie, le prince
licencia ses mercenaires. Outre les Brabançons, il avait engagé
de nombreux Basques ou Navarrais; ceux-ci redescendirent
vers leur pays d'origine et, en route, ils s'arrêtèrent devant
(i) R^,c. des hist. de France, XUI, p. 179, B. de Peterborough, et pp. aoi etsoa» R. de Dicet.
ALIÉNOR i9d
Bordeaux, dont ils pillèrent et incendièrent les faubourgs (1). Au mois de juillet, Richard passa en Angleterre, où, se conformant en tout aux façons d*agir de son père^ il s'en fut, dès son arrivée, faire un pèlerinage au tombeau de saint Thomas Becket. Henri, tenu au courant des prouesses de son fils, voulut lui en témoigner sa reconnaissance ; se croyant désormais sûr de la fidélité de Richard qui, par ses actes de violence, voire même de cruauté, n'avait pu que s'aliéner les barons poitevins, et par suite ne pouvait s'appuyer sur eux s'il manifestait quelques velléités d'indépendance, il résolut de lui assurer définitivement le duché d'Aquitaine. Le prince avait alors vingt-deux ans et était parfaitement en état de se diriger lui-même, mais le roi, très amoureux des formes, pouvait craindre que l'expression de sa seule volonté ne fût pas suffisante pour donner aux actes de Richard toute la valeur légale qui devait résulter de son titre. Bien que prisonnière, Aliénor n'avait pas abdiqué sa qualité de duchesse; elle venait de gouverner le pays pendant quatre ans, et elle y avait assurément conservé de vives sympathies. Les paroles que Richard le Poitevin lui avait adressées: a Le roi du Nord le retient captive, mais, à l'exemple du prophète, ne cesse de crier; que ta voix, éclatante comme le son de la trompette, parvienne à tes fils; le jour viendra où ils te délivrèrent et où tu reviendras habiter la terre qui est tienne », avaient sûrement retenti aux oreilles d'Henri ; il fallait leur enlever toute raison d'être et en cela apparaît une fois de plus sa politique cauteleuse. Pendant quelques jours, il tira sa femme de prison, et, de gi*é ou de force, il lui fit faire un abandon public et solennel du duché d'Aquitaine en faveur de son fils. En voyant Aliénor à la cour, on crut généralement qu'une réconciliation avait eu lieu entre elle et son mari, mais il n'en était rien; il est possible toutefois que le roi, satisfait de sa soumission, eût adouci sa captivité et lui ait accordé une demi-liberté (2).
(i) Rec, des hist. de France, XIII, p. 822, R. de Thorigny.
(2) Rec. des hist. de France, XllI, p. 179, B. de Peterborough, el annalea de Waverley, p. 749; /d,, XVII, p. 047, R. de Dicel. Ce qui tendrait à faire croire que la coodescendaDce d'Alicnor fut obteDue par la violence, c'est qu'elle resta brouillée avec Richard, celui de ses fils qu^elIe aimait pourtant le mieux, jusqu'en 1182.
Bichard, tout fier d'avoir obtenu la reconnaissance formelle de la dignité qui élait Tobjet de ses vœux les plus ardents, ne tarda pas à s'en prévaloir. Dans le cours de cette année 11 79, il se trouvait àMellequand il reçut la visite deT.,prieur deTaumôneriede Surgères. Ce religieux venait lui rappeler que cette maison avait élé établie par son bisaïeul, Guillaume le Jeune^ sur le domaine privé des comtes de Poitou, et que son fondateur lui avait, entre autres faveurs, concédé le pâquier de ses animaux dans la forêt d'Argenson; que, d'autre pari, la reine Aliénor avait confirmé Taumônerie dans ses possessions et il demandait à son fils d'agir pareillement à son égard. Richard ne pouvait faire moins, aussi prit-il à son tour la maison hospitalière et ses dépendances sous sa garde et protection spéciale, et reconnut-il toutes les concessions qui lui avaient été faites, en présence de Maingot de Melle et de Guillaume de Chemillé. Dans l'acte qu'il fit délivrer au prieur, il s'intitula duc des Aquitains et comte des Poitevins, et, usant en même temps des formules les plus solennelles, il en donna connaissance à l'archevêque de Bordeaux, qui occupait un rang unique dans la hiérarchie religieuse du duché, à tous les évêques de sa dépendance, à tous autres archevêques, évêques, barons, justiciers, baillis ou fidèles, quels qu'ils fussent. C'était parler en maître, en chef légal et incontesté du duché d'Aquitaine (1).
Les bons rapports d'Henri II avec le roi de France n'étaient plus troublés et l'on en vil, à la fin de cette année 11 79, un témoignage éclatant. Louis VII, se sentant décliner, avait résolu d'associer à la couronne son fils Philippe, alors âgé seulement de quinze ans, et avait fixé cette cérémonie au 15 août, jour de TAssomption, mais le jeune prince tomba malade, et Louis, craignant pour sa vie, fit vœu de se rendre en pèlerinage au tombeau de saint Thomas Becket. Henri accorda au roi de France toutes sûretés pour le voyage, et vint lui-même, le 22 septembre, le recevoir à Douvres ; il le conduisit à Cantorbéry en grande pompe, et, après que le roi eût fait ses dévotions, il le ramena le 26 au lieu de son embarquement. Le !•' novembre, Philippe fut sacré à Beims par son oncle, Tarchevôque Guillaume, devant presque
(i) Arch. hist. de la Saintonge^ VI, p. ii.
que toute personne ne possédant qu'un revenu inférieur aurait un gambeson, un chapeau de fer, une lance et une épée ou un arc et des flèches ; il ûl défense aux détenteurs de ces armes de les mettre en gage ou de les vendre, et, en cas de mort, elles devaient passer au plus proche héritier. C'était la nalion armée, mais seulement les classes fortunées, l'équipement militaire étant à la charge de celui qui devait s'en servir.
Henri pouvait prendre une semblable décision à Tégard de ses domaines d'au delà de la mer, mais il aurait été trop périlleux de l'appliquer à ceux de deçà, où il n'était rien moins qu'assuré de la fidélité de ses barons. Le roi de France et le comte de Flandre, saisissant de suite le côté pratique de ce règlement, s'empressèrent d'en promulguer de semblables dans leurs états (1).
Mais ce n'était plus Louis VU qui régnait en France; il avait fini par succomber le 18 septembre précédent. Au printemps de 1181, Henri, désireux de retourner en Angleterre, songea à s'aboucher avec le nouveau roi. H célébra les fêtes de Pâques à Chinon, puis il passa en Normandie et demanda à Philippe-Auguste une entrevue qui se tint, comme à l'ordinaire, sur la limite de leurs possessions. Us renouvelèrent le traité de paix de 1177 et promirent en môme temps au pape Alexandre Hl de venir en aide aux chevaliers du Temple et de Saint-Jean de Jérusalem, qui réclamaient des secours afin de pouvoir résister aux infidèles (2). Enfin, au mois de juillet, le roi anglais, rassuré sur les éventualités du nouveau règne, mit son projet de départ à exécution.
Resté seul, Richard eut d'abord à s'occuper des bourgeois de Limoges qui, redoutant les entreprises que pouvaient tenter contre eux les Brabançons ou des barons batailleurs du Limousin, avaient, malgré la défense du roi d'Angleterre, relevé leurs murailles. Vers la Saint-Jean, le comte leur envoya l'ordre de les abattre, ce qu'ils firent sans tenter aucune résistance (3).
Quelques jours après, le 29 juin, mourut Vulgrin Taiilefer,
(i) liée, des hist. de France^ XVII, p. 44?» B. de Peterborougb, et p. 661, G. de Cantorbéry.
(2) Rvmer, /'cp(/cra,l,pp.r)oet53; /îec. des hist. de France^ XIII, p. 482, el XVII, p. 4^*7, ï^. de Petcrborough.
(3) Labbe, Nova bibl. man,, II, p. 320, G, du Vigeois,
comte d'ÂngouIême. II ne laissait qu'une fille unique, Mahaut. C'était une riche héritière. Audebert ayant révoqué, en 1180, la cession qu'il avait faite de son comté de la Marche au roi d'Angleterre, ses domaines avaient élé revendiqués par Vulgrin au nom de sa fille, laquelle était petite-fille de Ponce de la Marche et cette dernière, fille elle-même de Roger de Lancastre et d'Aumode, dont Audebert était le petit-fils. Richard, tenté par ce riche patrimoine, songea à épouser Mahaut ; il prit ses inlérêls en main, et expulsa du pays les deux frères de Vulgrin, Guillaume et Aymar, qui durent aller chercher un refuge auprès d'Aymar, vicomte de Limoges ^I).
Après cette expédition, il dirigea son ost vers la Gascogne et occupa Lectoure en Lomagne. Le vicomte de ce lieu, Vivien, qui s'était enfui à son approche, vint le trouver à Saint-Sever et implora son pardon; Richard, frappé des bonnes façons de son adversaire, lui donna son amitié, et, le 15 août, le fit chevalier (2).
Après un assez long séjour dans le Midi, le comte rentra enfin h Poitiers. Un jour que, dans son palais, il tenait sa cour de justice, ayant à ses côtés l'évêque Guillaume Tempier et Geoffroy de Lusignan,vintse présenter à lui Brient,abbé d'Orbestier, qui lui représenta que les comtes de Poitou, ses ancêtres, avaient concédé à son abbaye plusieurs beaux privilèges, et, entre autres, le droit d'usage dans la forêt contiguê au monastère; les agents du comte à Talmond, ne faisant aucun cas de la charte qui conférait ce droit aux religieux, ne cessaient de leur chercher noise et l'abbé réclamait justice. Richard, qui avait eu souvent recours aux moines de l'abbaye dans ses déplacements de chasse, et avait noué avec eux des liens d'amitié, leur restitua tous les droits dont ils avaient été dépouillés, tant sur les bois que dans les landes et les terres de son domaine de Talmond, et les plaça, eux et leurs biens, sous sa protection spéciale. Mais, comme il était d'usage lorsqu'il s'agissait de questions particulières à ce domaine, le comte ne prit pas seul ces décisions; elles furent confirmées, en
(i) Labbe, Nova bibL man.^ II, p. 826, G. du Vigeois. (2) Arch. hist, de la Gironde, V, p. 160.
so4 LES COMTES DE POITOU
tant que cela pouvait l'intéresser, par Haoul de Mauléon, co*seigneur de Talmond (1).
Au commencement de l'hiver, Richard se rendit à Chizé pour se livrer à la chasse de la grosse bête. Le 27 décembre, ayanl à côté de lui le nouveau sénéchal de Poitou, Guillaume Chappon, et de nombreux seigneurs du pays, tels que Guillaume de Fors, Maurice Sans-Terre, Bernard de Ruffec, Hugues Bardon et autres, il reconnut aux religieux de Saint-Maixent la possession de la forêt de la Sèvre, que son père et sa mère leur avaient abandonnée, en faisant toutefois les mômes réserves qu'eux-mêmes au sujet de la procuration et de l'ost ; puis, de ses propres mains, il remit à l'abbé Aymar la charte qu'il avait fait sceller par son chancelier Jean (2).
Mais le temps que le comte de Poitou employait à ses plaisirs était perdu pour l'administration ou plutôt pour la surveillance du pays. Celui-ci était toujours agité; il fallait avoir constamment l'œil sur les barons batailleurs, et ce n'est pas les coups de force momentanés, ou les actes de violence de Richard, qui pouvaient les maintenir en paix. Henri, qui avait soin de se tenir au courant de la situation, jugea, à la Gn de l'hiver, qu'il était opportun d'intervenir ; aussi, restreignant son séjour en Angleterre, il revint en France dès le mois de mars M 82. Cependant, avant de partir, redoutant peut-être les dangers du passage de la Manche que l'état de la mer, particulièrement cette année, rendait si dangereux, il crut devoir faire son testament et disposer des trésors qu'il avait amassés ; très nombreuses furent les donations qu'il fit aux établissements religieux de ses états héréditaires, mais il est à remarquer que, sauf pour un cas spécial, il ne laissait rien à ceux qui avaient leur siège dans l'Aquitaine; il ne se considérait évidemment que comme usufruitier du domaine d'Aliénor.
L'exception qu'il avait faite concernait Grandmont, qui devait
(i) La Boutelière, Cart. dOrbestier, p. 5. Celte charte porte la date de 1181 et doit par suiie élre comprise entre le mois de juillet, date de la DominatioQ de Jeao aux Ûelles MaiDs à rarchevéché de Narbonne, et le 20 décembre, époque du commencement de Tannée dans la chancellerie anglaise, a moins que Richard, se conformant à Tusage du Poitou, n*ait fait partir le commencement de l'aDDée que du a5 mars, ce qui reporterait la rédaction de cet acte aux trois premiers mois de l*année ii8a.
(2) A. Richard, Chartes de Saint-Maûvcnt, I, p. SyS.
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recevoir 3,000 marcs d'argent; quant à Fonlevraull, qui était aussi inscrit dans Tactc teslamenlaire pour une somme de 2,000 marcs, on pouvait regarder cette abbaye comme une dépendance du domaine d'Anjou, bien qu'elle fit partie du diocèse de Poitiers. Aucune disposition n'était prise au sujet d'Aliénor ; le roi anglais ne pouvait se faire aucune illusion sur ce point, et devait bien penser que le premier souci de ses fils serait de rendre la liberté à leur mère (1).
La traversée s'étant heureusement faite, et se trouvant en Normandie, il se préoccupa d'abord de maintenir ses bons rapports avec le roi de France ; après Pâques, il eut une entrevue avec Philippe-Auguste, qu'il mit d'accord avec ses barons, puis il se rendit en Poitou où la situation exigeait une action énergique. Dans la semaine qui suivit la Pentecôte, il se rendit à GrandmonI, où il traita de la paix avec les seigneurs de TAngoumois et du Périgord et avec le vicomte de Limoges, mais sans pouvoir arriver aune entente assurée avec eux. Pendant qu'il se trouvait dans le pays, il se rendit à Saint-Yrieix et y séjourna quelques jours. Pour se délasser et s'arracher aux préoccupations journalières d'une existence si agilée, il employa ses loisirs à lire la vie du saint patron de cette ville, le pieux cénobite du vu* siècle. Mais il lui fallut bientôt s'arracher à cette occupation studieuse pour aller attaquer Pierre-Buffière, dont le château se rendit après sept jours de siège. Le roi retourna ensuite à Grandmont où il célébra avec les religieux la fête de saint Jean, et prit son repas avec eux, ainsi que son fils Geoffroy et quelques nobles de sa suite (2).
Pendant ce temps Richard guerroyait sur les terres du comte dePérigord. Tout d'abord, il s'attaqua au Puy-Saint-Front; quand il vit que l'attention du comte llélie Taleyrand était absorbée sur ce point, il se porta rapidement sur Excideuil et s'empara de la place sans coup férir. De là, il s'engagea dans la partie du comté oh se trouve la ville de Cornac et ravagea atrocement le pays. Il retourna ensuite au Puy-Saint-Front, où vinrent successivement lui apporter leur concours Alfonse H, roi d'Aragon, Ermengarde,
(i)Rymer, Ftedera, î, p. 07; Rec. des htst. de Frunce^ XVH, p. OO2, G. de Caiitorbéry.
■X Labbe, Nova biU. man.^ II, p. 33o, G. du Vijçeois.
vicomtesse de Narbonne, et enfin le roi Henri lui-même, avec son fils Henri le Jeune. Ce dernier avait, momentanéiaent,quitté Saint- Yrieix, pour aller à Limoges célébrer la fête de saint Martial, le 30 juin. Sa venue y avait été accueillie avec une grande faveur et sa présence avait donné un grand éclat au pèlerinage annuel, lequel, contre l'ordinaire, ne comptait que peu de fidèles étrangers, ce qui était une conséquence de l'état de guerre dans lequel se trouvait le pays. Aussi les moines avaient-ils fait au jeune prince une brillante réception, et celui-ci, ayant de son côté le désir secret de se faire bien venir de la population, offrit à leur saint patron un manteau de baudequin, sur lequel il avait fait broder cette légende : HenricusRex.
Malgré l'aide qu'il avait reçue, Richard ne put s'emparer du Puy-Saint-Front, mais le comte de Périgord et le vicomte de Limoges, se voyant sur le point d'être réduits à composition, manifestèrent le désir de cesser les hostilités. Le roi Henri se rendit à Limoges avec ses fils et les conditions de la paix y furent définitivement arrêtées dans le monastère de Saint-Augustin. Aymar donna en otage à Richard son fils aîné, Guy, et son troisième fils, Guillaume, qui fut depuis surnommé le Pèlerin. U déclara, en outre, qu'il ne porterait aucun secours aux deux frères de Vulgrin,qui contestaient toujours à leur nièce la possession du comté d'Angoulême. Quant à Hélie Taleyrand, il remit au duc son château de Périgueux, dont celui-ci fit immédiatement raser les murailles (1).
Cette affaire terminée, chacun s'en retourna à ses occupations ordinaires. Henri partit pour la Normandie où venait d'arriver sa fille Mathilde, femme d'Henri, duc de Saxe, que l'empereur Frédéric Barberousse avait exilé d'Allemagne, et qui vint s'installer près de son père. Le duc était accompagné d'une cour nombreuse de comtes et de barons ; Henri, toujours ménager de ses deniers, conseilla à son gendre d'aller en pèlerinage à Saint-Jacques de Composlelle et de licencier sa cour, ce qu'il fit. Puis, après avoir largement pourvu aux frais de retour des seigneurs allemands,
(i) Duplès-Apier, Chron. de Sainl-Marlial de Limoges^ p. 6o; Labbe, Nova bibl. man,^ II, pp. 33o-33i, G. du Vi^eois; liée, des hist, de France, Xil, p. 39a, fragiiieotum de Petru^oriceiisibus episcopis.
il donna à sa fille pour résidence le palais d'Argentan, où peu après Malhilde mit au monde un fils (1).
Richard, de son côté, avait repris ses joyeux 'déplacements de chasse en Poitou. Au mois de septembre ou d'octobre 1182, il était dans le Talmondais, et résidait dans son rendez-vous habituel, le Port-Juré, sis entre Olonne ot Talmond;son entourage élait nombreux; on y voyait Aimeri,vicomtedeThouars, Geoffroy de Lusignan, Guillaume de Lezay, Raoul de Mauléon, Pierre de la Garnache, Pierre de Boil, tous chevaliers, et bien d'autres, attirés par les fêtes données par le comte. Mais les moines d'Orbestier veillaient; ce n'est plus quelques privilèges qu'ils vinrent réclamer du comte de Poitou, mais bien une confirmation générale de leurs possessions, laquelle devait donner h la charte qu'ils attendaient de lui le caractère d'un nouvel établissement. Richard commença par les indemniser de l'emprise qu'il avait faite sur leur domaine pour la construction de sa maison de Port-Juré, placée sur le bord de l'étang des religieux, puis il leur a ccorda des droits d'usage très étendus dans la forêt d'Orbestier, le droit de bris et de naufrage sur le rivage de la mer, et enfin la faculté de pouvoir tenir à l'attache, dans le port d'Olonne, deux navires, qui pourraient naviguer et faire le transit dans tous les ports de l'Aquitaine en toute franchise, et y charger ce qui pourrait être nécessaire à la subsistance des moines.
Le même jour, un des compagnons de Richard, Guillaume d'Aspremonl, seigneur de Poiroux, se montra désireux, à son exemple, de faire des dons à l'abbaye ; il lui abandonna plusieurs domaines, ainsi que le droit de transit en toute franchise dans son port de la Claye, puis, comme il ne s'était pas muni de son sceau, il demanda au comte de vouloir bien apposer le sien au bas de l'acte, ce que celui-ci fit volontiers (2).
Mais en Limousin les troubles avaient recommencé. Le 1"" octobre, le vicomte Aymar, dont la soumission n'avait été qu'apparente, avait attaqué le bourg de Saint-Germain et, quelques jours après, vers la fête de saint Pardoux(6 octobre), il s'en était emparé et avait démoli son enceinte. D'aulrepart, les bourgeois delà cité
(1) fiec. des hist. de France, XVII, p. 45o, B. de Pe!erborour|a^h.
(2) La Boulehère, (^ari. d'Orbestier^ pp. 6 et 1 1 .
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de Limoges, ayant pénélré dans le château, avaient détruit le verger des moines de Saint-Martial et dévasté plusieurs églises. Enfin en Périgord, Olivier, frère de Pierre, vicomte de Castillon, sur le conseil de Foucaud d'Archiac, son beau-père, avait détruit le bourg et le monastère de Saint-Martial à Chalais et en avait employé les matériaux pour les fortifications du château, tandis que ses chevaliers enlevaient le corps de la vierge, sainte Âncilde, que Ton y conservait, et Tavaient transporté dans la chapelle du château de Tulle. Ces mouvements contraignirent Richard à renoncer à son délassement favori; vers la Toussaint, il était de retour en Limousin, où il s'empara du château de Blanzac (1).
Pendant ce temps, Henri le Jeune et Henri le Vieux passaient tout leur temps à se brouiller et à se raccommoder; le Jeune ne cessait de réclamer à son père l'abandon d'une partie du royaume afin qu'il pût justifier de son litre de roi, mais le Vieux trouvait toujours le moyen d'éluder ses promesses ou répondait par une fin de non-recevoir absolue. C'est ce qui était arrivé après la pacification de l'Aquitaine ; le jeune roi, exaspéré de ne pouvoir obtenir la Normandie, était parti avec sa femme et s'était retire en France, à la cour de Philippe-Auguste, qui lui prodigua ses faveurs. Mais le vieux roi, promptement jaloux de la situation qui était faite à son fils par son adversaire, trouva moyen de le faire revenir en lui faisanl la promesse formelle d'augmenter sa pension. 11 s'engagea à lui servir une rente journalière de 100 livres anglaises, à en faire une de 10 livres à sa femme, et à entretenir auprès de lui cent chevaliers. Mais ce qu'il ne disait pas, c'est que, comme à l'ordinaire, il tâcherait de reprendre d'une main ce qu'il aurait donné de Tautre.
Il vint tenir, avec un grand éclat, sa cour do Norl à Caen : auprès de lui étaient ses trois fils, Henri, Richard et Geoffroy, sa fille Mathilde, son gendre, le duc de Saxe, alorsde retour de son pèlerinage, Tarchevêque de Cantorbéry et de nombreux barons; il n'y manquait qu'Aliénor, toujours retenue dans sa prison d'Angleterre (2). Cette cour de Norl était la plus solennelle du royaume;
(i) Duplès-Aiçicr, Chron. de Suinl-Marlial de Limojes^ pp. 6>6i ; I^bbe, Mova fnbl . man.. H, p. WS'iy (i. du VijL^cois. (a) Rec. des hist. de France^ XVII, p. 45o, H. de Peterborough.
si bien qu'Henri et Richard, h Texemple de leur père, avaient cru devoir en présider à la môme époque dans leurs résidences quand Toccasion s'en élail présentée. Cette façon d'agir avait choqué le roi ; il lui semblait qu'elle impliquait une diminution de son pouvoir ; aussi, profitant de la circonstance, il déclara que seul, dans ses états, il était en droit de tenir une cour plénière à Noël et défendit à ses fils de s'arroger une semblable licence.
Outre qu'il tendait à affirmer ainsi son autorité unique, Henri espérait éviter toute compétition entre ses enfants en les maintenant tous au même niveau, sous un joug uniforme; mais les faits vinrent démentir encore une fois ses prévisions (1).
Richard, qui était venu à Argentan dans le courant de novembre pour voir sa sœur, avait amené, entre autres compagnons, un troubadour du Périgord qui faisait en ce moment beaucoup parler de lui. Il était de race noble, et possédait, sur les confins de l'Angoumois et du Limousin, un château extrêmement fortifié, Hautefort, du haut duquel il pouvait braver les attaques de ses voisins et même de puissants barons. Il ne se contentait pas de faire des poésies en l'honneur des dames de ses pensées, il s'était lancé, étant d'humeur fort batailleuse, dans les chants de guerre, et, par ses vers, il avait joué récemment un rôle marqué dans la lutte engagée entre Raymond de Saint-Gilles et Alfonse d'Aragon, alors qu'en H 81 celui-ci était venu assiéger Toulouse. Mais Bertrand de Born, comme tous ces seigneurs limousins et périgourdins, était famélique; si la guerre était leur élément, c'était afin qu'elle leur procurât les ressources qu'ils ne pouvaient trouver dans les maigres revenus de leurs domaines. Bertrand aimait donc à recevoir des cadeaux et en même temps à prendre sa part de plaisirs qui ne lui coûtaient rien. La société de Richard ne lui convenait qu'à moitié, car, alors que le comte de Poitou ne guerroyait pas, il était entièrement absorbé par les plaisirs de la chasse; toutefois, quand il connut son départ pour la Normandie, il se mit volontiers de sa compagnie, espérant trouver dans ce voyage la satisfaction de quelqu'un de ses appétits. Aussitôt
(i) Rec. des hist, de Fntnce, XVII, p. 326, jçesla Ludovici VHI, et XVIH, p. 334, coal. de H. de Thorigny.
Il i\
ai 2 LKS COMTRS DE POITOU
les armes quand le signal en serait donné. Ils n'éiaienlpas encore on mouvomenl que Bertrand, impalienl, entonna un chant guerrier, dans lequel il donnait Ténumération de tous les barons du Limousin et du Périgord, ses voisins, qui marchaient avec lui; c'étaient les seigneurs de Venladour, de Comborn, de Ségur, de Turenne, de Montfort, de Gourdon, de Puyguilhem, de Clarens, de Grignols et do Saint-Aslier; il stimulait Tamour-propre des comtes de Béarn et d'Armagnac, des vicomtes de Dax, de Lomaf:;ne et de Marsan, leur disant que, s'ils se joignaient aux gens du Limousin, Richard ne serait pas en état de se mesurer avec eux ; il émettait l'espoir que les seigneurs de Taillebourg, de Pons, de Lusignan,deMauléon,deTaunay et de Civray ne refuseraient pas de les aider; il rappelait même au vicomte de Thouars qu'il était sous le coup des menaces de Richard, qu'il ne fallait pas qu'il se laissât aller aie suivre,et il l'exhortait à se joindre à eux; il excitait Henri le Jeune en lui parlant de Clervaux, bâti sur son domaine au préjudice de ses droits, enfm il rappelait à Philippe-Auguste que Vulgrin avait placé le comté d'Angoulême sous sa suzeraineté directe, et que son devoir l'obligeait à ne pas laisser dépouiller son vassal de son bien .
Ce sirvente avait été lancé par Bertrand avant qu'il eût su ce qu'il était advenu de l'affaire de Clervaux, dont il usait comme d'un brandon de discorde. Quand il fut avisé du renoncement à ses prétendus droits qu'avait fait Richard, il s'inquiéta, et, sans attendre d'être exactement renseigné sur les actes du jeune Henri, il lui adressa en vers de violents reproches pour s'être contenté de la satisfaction que son frère lui avait donnée. Cette fois encore il agissait avec une précipitation qui le rendait injuste, car le jeune roi, après s'être abouché avec des seigneurs français envoyés sans doute par Marguerite, arriva à Limoges le 2 février, ot y trouva son autre frère, Geoffroy, qui l'avait précédé dans celle ville. Dès lors tout changea ; il mit son entourage au courant de ce (ju'il venait do faire ot Borlrand s'empressa d'en informer par de nouveaux chants les confédérés, dont le sirvente précédent devait avoir considérablement refroidi lardeur. H leur apprenait que, bien que Philippe fût encore hésitant, cependant on pouvait espérer son concours, que le duc de Bourgogne viendrait dans le
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courant de Télé porter aide aux gens du Limousin, et que le comte de Champagne avait promis cinq cents chevaliers.
Si Bertrand de Born était un poète de premier ordre, un brave guerrier, c'était par contre un pauvre politique. Aussitôt qu'un fait parvenait à sa connaissance, il s'empressait de le divulguer bruyamment, sans se soucier de compromettre ceux dont il livrait les noms à la vengeance de leurs ennemis; c'est ainsi qu'il célébrait la grande prise d'armes avant que ceux qui devaienly prendre part fussent prêls. Aymar, qui paraît avoir en quelque sorte assumé toutes les responsabililés de la révolte, avait bien fait entrer dans le château de Limoges un fort parti de routiers, et, grâce à eux, il avait pesé sur les décisions des bourgeois qui prirent fait et cause pour lui. Mais Bertrand avait fait tant de bruit au sujet de la conjuration qu'elle ne tarda pas à venir à la connaissance d'Henri le Vieux. Le roi vit clair dans le jeu de son fils atné et comprit qu'il avait été joué par lui; Richard était très menacé, il résolut de venir à son secours.
Bien qu'il ait eu souvent à se plaindre de ses agissements, c'était toutefois un instrument utile et dont on pouvait tirer grand parti pourvu qu^on sût habilement le manier. Discernant du premier coup l'importance du mouvement qui se préparait, il craignit que le comte de Poitou n'eût pas assez de forces à sa disposition pour pouvoir résister à ses adversaires et, d'autre part, sachant ceux-ci déterminés à tout, il pouvait redouter que l'ambition ne portât Henri le Jeune et Geoffroy à faire mourir leur frère, pour s'emparer de son héritage, s'ils parvenaient à mettre la main sur sa personne. Rassemblant donc quelques hommes, il se porta en toute hâte sur Limoges, mais en prenant une autre route que son (ils Henri.
Étant arrivé à l'improviste en vue de la ville, sa troupe fut tout d'abord aperçue par le guetteur du château qui, ignorant à quelles gens il avait affaire, supposa que les habitants de la cité allaient tenter une attaque contre ceux du château. Du haut de sa vigie, il appela les citoyens aux armes; d'autre part, le bruit courut que cette troupe avait cerné celle de Geoffroy, qui était parti aux champs, et qu'il était en danger de succomber. Les bourgeois sortirent en armes, se jetèrent sur l'escorte royale, et
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ils Tauraient totalement anéantie si un Anglais, qui se trouvait parmi eux, n'avait reconnu la bannière et les armes du roi .Celuici, qui venait d'avoir son vêtement transpercé et n'avait qu'à grand'peine échappé à la mort, dut s'enfuir et gagna le château d'Aixe. Sur le soir, Henri le Jeune, informé de la présence de son père, vint le trouver en costume de guerre, et chercha à excuser les bourgeois qui n'avaient péché que par suite d'un malentendu; mais le roi, encore tout ému, ne voulut rien entendre, si bien que le prince, après avoir refusé de s'asseoir à sa table du moment qu'il ne pouvait obtenir une bonne parole de lui, dut rentrer dans le château de Limoges; il fallait songer à se mettre à l'abri de la colère royale.
Enfermé dans Aixe, le roi d'Angleterre attendait du reste les événements; Richard ne pouvait tarder à arriver. Le comte de
Poitou se trouvait au delà de sa capitale, dans un de ses châteaux, quand il fut avisé de ce qui se passait ; il montra la même décision que son père. Parlant avec un petit nombre d'hommes de cheval, et marchant pendant deux jours et deux nuits sans arrêt, il arriva, le samedi 12 février, à Gorre, qu'assiégeait le vicomte Aymar. Si ses chevaux n'avaient pas été fourbus par une si longue trotte, il se serait emparé du vicomte, qui ne lui échappa que par une fuite rapide. Il rencontra ensuite une troupe de Bascles ou Routiers, qui étaient sous le commandement de Guillaume Arnaud, neveu du chef de routiers, Raymond dit le Brun, à qui le vicomte Aymar avait, étant à Ségur, conféré la chevalerie à la Noël précédente. 11 la dispersa et fit de nombreux prisonniers ; il en garda un certain nombre, d^autres furent noyés dans la Vienne, quelques-uns périrent par Tépée, enfin quatrevingts environ eurent les yeux crevés. Ces atrocités étaient familières à Richard et n'étaient pas un des moindres griefs que les Aquitains avaient contre lui ; ils lui reprochaient aussi ses rapines, qui n'épargnaient personne, et la dissolution de sa vie qui le portait à ne rien respecter pour satisfaire ses passions; à quelque classe que pouvaient appartenir les femmes ou les filles sur lesquelles il avait jeté son dévolu, il les enlevait pour en faire ses concubines, et, quand il en était las, il les livrait à la lubricité de ses chevaliers : entrées libres chez lui, elles en
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sortaient, disaient-ils, réduites à la condition de courtisanes (1).
Ces rancunes amassées,jointes à la jalousie et à Fambition des deux frères du comte de Poitou agissant avec l'approbation de leur père, auraient rendu la situation de Richard bien périlleuse, mais rintervention inopinée d'Henri la changea du tout au tout; c'était lui qui devenait le féal de son père, tandis qu'Henri le Jeune passait au rang de rebelle. Si le roi avait voulu se montrer clément et accepter les regrets de son fils aîné pour le malentendu de Limoges, lafiTaire se serait terminée de suite, mais il avait sur le cœur l'agression des bourgeois; obéissant aux violences de son tempérament, il se montra intraitable, si bien que le prince n'avait plus d'autre alternative que de trahir ses alliés (ce que Richard aurait fait sans hésiter^ son passé en est garant) ou d'entrer en révolte ouverte contre son père; c'est à ce dernier parti qu'il s'arrêta. Le vicomte Aymar, qui de Gorre avait pu gagner Limoges, se chargea d'organiser la lutte ; il assembla les bourgeois dans l'église de Saint-Pierre du Queyroix et leur fit prêter serment de fidélité au jeune roi, puis, leur ayant démontré que pour assurer leur sécurité il fallait faire place nette autour de leur enceinte de murailles, ils se mirent à démolir avec rage ce qui pouvait devenir un danger pour eux ; ils détruisirent les églises de Notre-Dame el de Saint-Maurice, la basilique de l'hôpital de Saint- Géraud, la maison de Sainte-Valérie, la tour de pierre de l'égout; ils brûlèrent ensuite le clocher de bois de Saint-Martial et arrachèrent les arbres de son verger. A leur exemple, les gens de la cité renversèrent les maisons et l'église de Sainl-Symphorien du pont, placés entre les deux villes, et menacèrent même le monastère de Saint-Augustin.
Ayant donc pourvu à la sécurité du château, Aymar quitta Limoges, en compagnie de Raymond de Turenne, pour porter la guerre dans le pays. Les deux associés commencèrent par s'emparer d'Issandon ; le 19 février, ils assiégèrent Pierre-Buffière,qui leur fut remis sans difficulté par le seigneur du lieu ; en signe de victoire ils firent sonner de la trompette du haut des murs pendant une nuit et un jour et rendirent ensuite la forteresse au sei-
( i) Labbe, Nova Othi. man.. Il, p. 332, G. du Vigeois.
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gneur. Ils se portèrent alors devant Brive ; après huit jours de siège, les bourgeois abandonnèrent leur ville et furent se réfugier dans la tour; craignant de ne pouvoir les forcer, les assaillants se retirèrent et rentrèrent le 6 mars à Issandon ; la veille, certains de leurs compagnons avaient été piller Brantôme.
Pendant que le vicomte de Limoges guerroyait ainsi au loin, Henri le Vieux et Richard, ayant rassemblé des troupes, vinrent mettre le siège devant le château de Limoges; le roi s'installa dans la cité, et Richard à Sainte- Valérie. La place était très forte ; les bourgeois armés, les compagnons du jeune roi, les routiers qu'il avait pris à sa solde, formaient une garnison compacte, capable de repousser victorieusement tout assaut de Tarmée royale ; les esprits étaient du reste extrêmement surexcités. Les bourgeois, sachant qu'ils avaient tout à redouter en cas de défaite, ne se contentaient pas des soins matériels de défense, ils imploraient ardemment l'assistance divine ; ils firent, tout le long des remparts, une longue procession à laquelle le jeune roi prit part avec les moines et le clergé, et dans laquelle étaient portées la glèbe de saint Âustriclinien, la châsse dorée où se trouvait le chef de saint Martial et autres reliques de saints; quant aux femmes, elles lièrent de Tétoupe et en fabriquèrent un fil de la longueur de Tenceintc, qu'elles appliquèrent le long du rempart à Tintérieur, puis elles coupèrent ce fil en une multitude] de morceaux, qu'elles enduisirent de cire, et elles en fabriquèrent des cierges qu'elles firent brûler tant dans Saint-Martial que dans d'autre; églises.
La rigueur de la saison vint en aide aux assiégés; le froid et 1 pluie causèrent beaucoup de pertes aux assaillants et ne pern rent pas de faire venir des machines de siège doni l'armée roya constituée à la hâte, était totalement dépourvue. Pour empèc7 tout secours extérieur de parvenir aux gens du château elles c traindre à sortir de leur retraite, Henri avait fait détruire t la partie du magnifique pont sur la Vienne qui émergeait au* sus de l'eau, mais rien n'y fit, les bourgeois restèrent pru ment derrière leurs murailles. Le roi, voyant que son coup manqué, ne s'acharna pas à sa réussite, d'autant plus qu moment pénétraient on Limousin des bandes de routiers, e
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par Philippe-Auguste au secours de son beau-frère, el qui commencèrent par s'emparer de Saint-Léonard de Noblal; après quinze jours de siège, il se retira; toutefois, il laissa dans le monastère de Saint-Augustin une forte garnison pour garantir la cité contre les représailles qu'Henri le Jeune pourrait vouloir exercer contre ses habitants. Il avait vu juste, car à peine était-il parti pour mener ses troupes vivre dans un pays moins dévasté, qu'il apprit que son fils avait entrepris le siège de la cité ; il revint sur ses pas et le contraignit à se renfermer dans le château. il aurait bien voulu ramener le prince à lui, car il sentait que, si cet étendard venait à disparaître, il lui serait relativement facile de réduire les révoltés ; il engagea donc avec lui des négociations, dont le principal agent fut Maurice de Craon, mais les esprits étaient tellement montés que, de part et d'autre, il se commît des actes de violence qui arrêtèrent tous les pourparlers.
Pourtant la situation du jeune Henri n'était pas brillante; son père ayant naturellement cessé» depuis deux mois, de lui verser sa pension, il était absolument sans ressources. Or, il lui fallait payer ses auxiliaires qui n'auraient pas manqué, s'ils n'avaient pas touché leurs subsides^ de l'abandonner et d'aller chercher par ailleurs un seigneur plus fortuné. H commença par emprunter 20,000 sous aux bourgeois, mais cette somme fut vite épuisée; alors, écoutant les conseils malsains de son entourage, dans lequel se trouvait Aymar, qui était venu le rejoindre après la délivrance de la ville, il projeta de dépouiller les églises. Tout d'abord^ il demanda aux religieux de Saint-Martial de lui prêter le trésor de l'abbaye ; les moines, en l'absence de leur abbé Isembert, qui s'était retiré à la Souterraine, où se tenait Geoffroy, le fils bâtard du roi, ancien évêque de Lincoln, ne surent que répondre. Le jeune prince, poussé à bout, vint un soir au monastère, en chassa les habitants el enleva les objets les plus précieux du trésor; toutefois, pour sauver les apparences, il fit procéder à leur estimation, qui se monta à 22,000 sous, et en donna un reçu.
Cette opération si facile et si productive le mit en gortt, et comme l'argent lui glissait entre les doigts , qu'il se trouva bientôt aussi gueux qu'auparavant, il quitta Limoges, qui ne lui
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offrait plus Toccasion de faire de fructueuses opérations, et il se rendit à Grandmont^ dont il pilla le trésor, et d'où il emporta en particulier deux colombes dorées, jadis données par son père. Il gagna ensuite Tabbaye de la Couronne, en Angoumois^ tandis que son père, allant en sens contraire, était venu dans la cité de Limoges célébrer la fête de Pâques qui, cette année 1183, tombait le 17 avril. Aussitôt après le départ d'Henri, le jeune roi revint à son tour du côté de Limoges et assiégea la cité, mais sans plus de succès que la première fois; il se retourna alors sur Aixe, dont il s'empara le 24 mai, mardi des Rogations, la garnison laissée en ce lieu étant insuffisante pour sa défense. En ce moment, les affaires d'Henri le Jeune semblaient prendre une bonne tournure; le duc de Bourgogne, en personne, était arrivé à la tète d'une troupe considérable, et enfin, le 26 mai, jour de l'Ascension, le comte de Toulouse, qui avait fini par se laisser gagner par les adversaires du roi d'Angleterre, vint rejoindre le jeune prince à Uzerche. Celui-ci arriva le soir de la fête, et fut reçu processionnellement par l'abbé et ses moines, ce qui le gêna considérablement, vu qu'il avait formé le dessein de leur extorquer de l'argent ainsi qu'aux habitants de la ville.
Momentanément contraint de renoncera son projet, il se rendit le lendemain, 27 mai, à Donzenac, et le samedi, 28, il arriva à Martel. En ce lieu, Raymond, le vicomte de Turenne^qui paraît avoir eu un goût extrême pour les courses de chevaux et venait d'en faire tenir une le jour de l'Ascension, fit procéder devant le prince à de nouvelles courses afin de distraire et de flatter le peuple et de lui faire oublier ses misères. Mais le jeune Henri n'était entré en Querci que pour se rendre à Rocamadour, non point pour y faire amende honorable de ses excès, mais bien pour avoir de l'argent^ ce à quoi il réussit ; il exigea même une forte somme d'un abbé limousin qui, pour sa malchance, se trouvait sur les lieux. Mais il ne poussa pas plus loin sa marche; le 25 mai il s'était senti malade, et comme il négligea de se soigner, le mal empira, si bien qu'il dut rentrer à Martel. Le vicomte de Turenne, tout à ses chevaux, se préoccupa peu de lui. H en fut autrement de trois prélats du pays ; Guillaume de Tignères, ancien abbé de Ualon, étant venu à Rocamadour voir Géraud, évêquede Cahors,
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s'y rencontra avec Pons d'Espali, prieur delà chartreuse de Hoyas, qui leur apprit la maladie du jeune roi. Ils se résolurent à aller lui rendre visite et arrivèrent à Martel le inardi 7 juin, surlendemain de la Pentecôte ; le jeune roi, qui était logé dans la maison d'un particulier, nommé Etienne Fabri, était au lit quand les prélats se présentèrent devant lui ; à leur vue il se leva, et, sans prendre aucun vêtement, dans Tétat de nudité absolue où Ton se trouvait alors quand on se couchait, il se mit à genoux par terre. Ses visiteurs le relevèrent aussitôt et, le voyant si bien disposé, lui firent de vives exhortations; celles-ci produisirent leur efl*et,car le prince, après avoirrenié les mauvaises compagnies au milieu desquelles il vivait, et témoigné un profond regret de la guerre qu'il soutenait contre son père, confessa ses fautes et communia.
Henri fut promptement informé de la maladie de son fils, et forma le projet d'aller le voir, mais il en fut détourné par des gens de son entourage qui avaient intérêt à la continuation de la brouille entre le père et le fils ; ils se rappelaient que, six ans auparavant, celui-ci avait déjà reçu les derniers sacrements, et que son rétablissement leur avait été peu profitable. Le roi se contenta d'envoyer à Martel deux de ses compagnons, Rotrou, comte du Perche, et Bertrand, évoque d'Agen ; ils étaient porteurs, en signe de leur mission, d'un anneau précieux que Ton disait avoir appartenu au roi Henri P'. Le jeune prince baisa l'anneau avec ardeur, demandant instamment à voir son père ; en même temps il implorait pour sa guérison la miséricorde de Dieu, la Vierge Marie, les saints et saintes du Paradis et en particulier saint Martial. Mais il était trop tard ; il eut toutefois la force de répondre à son père et lui fit écrire une lettre, scellée du sceau que celui-ci lui avait envoyé et cachetée de son sceau personnel. Il le priait d'abord d'avoir pitié de sa mère Aliénor,que depuis dix ans il tenait captive dans le château de Salisbury, puis il lui demandait d'assurer undouaire convenable à sa femme Marguerite, d'accorder la paix aux barons révoltés de l'Angoumois, du Périgord et de la Saintonge, et en particulier au vicomte Aymar ainsi qu'aux gens du Limousin^ contre qui le roi était plus particulièrement irrité ; il le suppliait de restituer aux églises les trésors dont il les avait dépouillées, spécialement le monastère de Saint-Martial^ puis, en terminant et son-
aao LES COMTES DE POITOU
géant alors plus particulièrement à lui-même, il demandait que Ton transportât son corps à Limoges, que Ton mtt en terre à Suint- Martial ses yeux, sa cervelle et ses entrailles, que son corps restât dans cette église jusqu'au complet remboursement de ses rapines, pour être ensuite transporté dans Téglise de Notre-Dame à Kouen.
Après avoir pris toutes ces dispositions^ le prince reçut le saint viatique le samedi malin, 11 juin, de la main de l'évèque d'Agen^ cl se fit apporter une croix que Ton posa sur sa poitrine ; un de ses plus dévoués amis^ Guillaume Le iMaréchal, s'engagea à faire mettre ensuite cette croix sur son manteau, c'est-à-dire à aller en pèlerinage au lieu du jeune prince. Il mourut peu après, h quatre heures du soir. Ses compagnons décidèrent aussitôt d'emporter son corps et de satisfaire aux désirs qu'il avait exprimés.
Dès le lendemain ils partirent, gagnèrent Brive et arrivèrent à Uzerche sur les dix heures du soir. La nouvelle s'était rapidement répandue, aussi quand le convoi passa sur la route, devant le Vigeois, les habitants du lieu et le prieur Geoffroy, qui releva avec soin tous les détails de ce voyage funèbre, montèrent, versles deux heures de l'après-midi, sur un lieu élevé appelé la Garde, d'où, grâce à un temps clair, ils purent assister au défilé. Le vicomte Aymar, Geoffroy de Lusignan, Eschivat de Chabanaiset plusieurs autres barons qui guerroyaient dans le pays s'étaient rendus à Uzerche pour apporter au malheureux prince le tribut de leurs regrets et de leurs larmes. L'abbé d'Uzerche fit tous les frais du luminaire et pourvut aux dépenses de la troupe, mais le secours qu'en reçurent ceux qui la composaient n'était que temporaire, car ils manquaient d'argent, Henri le Jeune vivant au jour le jour. Ils eurent, durant le chemin, les plus grandes difficultés pour se procurer des vivres; on fut dans cette occurrence obligé de mettre en gage un cheval de grande valeur, et même on disait que, pour avoir de quoi manger, un des gens de la maison du prince dut engager ses chausses. Du reste, celte pénurie d'argent s'était fait sentir dans une circonstance spéciale; le lendemain de l'arrivée à Uzerche, de grand matin, une messe avait été dite pour le défunt; or, h l'offrande, il ne fut versé que 12 deniers, dont le chapelain du prince s'empara.
Le cortège ne se composait guère que de ses serviteurs. Le duc de
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Bourgogne el le comte de Toulouse, qui avaient assisté h sa morl, sentant qu'il n'y avait plus rien à faire, s'étaient retirés aussitôt; quant aux barons du Limousin, ou autres, ils ne se souciaient pas de se trouver en présence du roi quand on lui remettrait le corps de son fils : le vicomte Aymar le suivit jusqu'à Grandmont. C'est en ce lieu que l'on se décida à aller prévenir Henri, qui était alors campé au delà de Limoges, au confluent de la Briance et de la Vienne. Sur les trois heures de l'après-midi, un religieux de Grandmont, Bernard de Reysat, vint se présenter à lui; le roi, qui, à cause de la clialeur, s'élait retiré dans la maison d'un paysan à la Salesse, lui demanda ce qu'il y avait de neuf, ce à quoi Bernard répondit, le visage décomposé : « Je ne suis pas porteur de bonnes nouvelles. » Henri comprit ; son émotion fut très vive ; il s'enferma dans sa tente et envoya aussitôt prévenir Richard qui assiégeait le château d'Aixe. Il demanda ensuite aux prélats qui se trouvaient auprès de lui de se rendre à Grandmont. Deux d'entre eux venaient d'arriver : Jean, évêque de Nevers, et Thibaut, abbé de Cluny; ils apportaient au roi des lettres du pape qui invitait les belligérants à faire la paix et, en cas contraire, les menaçait des foudres apostoliques. La mort du jeune prince rendait leur mission presque sans effet; ils partirent donc pour Grandmont, mais le roi ne se joignit pas à eux. Avant la célébration des obsèques, qui eut lieu le mercredi, l'évêque de Limoges, qui avait accompagné les délégués du pape, rappela l'excommunication que le jeune Henri avait encourue pour avoir pillé les églises, et il ne la retira qu'après que le prieur de Grandmont se fut engagé à obtenir du roi que le mal serait réparé.
Selon les recommandations du défunt, toutes les parties putréfiables de son corps furent mises en terre, non à Limoges, mais à Grandmont même. Quant au surplus, il fut embaumé avec du sel et des aromates, enveloppé dans un linge blanc, puis dans du cuir, et le tout fut recouvert d'un manteau de drap vert appelé sendal. Le cadavre fut ensuite transporté au Mans, où les chanoines de la calhédralo ossavèrent de le conserver, mais les amis du jeune prince, le duc de Bourgogne, le comte de Toulouse, l'évêque d'Agen,qui lui avait administré les derniers sacrements, écrivirent au pape pour que ses volontés dernières fussent exé-
cutées; le clergé du Mans dut renoncer à ses prétentions et Tinhumation définitive se fit à Rouen^ auprès de la sépulture de Guillaume, oncle du jeune roi, ainsi que celui-ci Tavait demandé (1).
On emporta avec le corps du prince celui d*un de ses jeunes amis qui, de chagrin, s'était laissé mourir d'inanition. Ce fait vient à point pour justifier les dires des chroniqueurs qui laissent entendre que la mort d'Henri le Jeune, à Tâge de vingt-sept ans, fut presque un deuil public; c'était, dit l'un d'eux, un homme habile à la guerre, modeste, généreux, beau de corps, tressage et très plaisant, aussi le peuple, ne voyant que ces qualités brillantes, passait sur les défauts de celui qui les possédait et sur les excès dont il venait de donner des preuves si récentes (2).
Aymar ne jugea pas à propos de poursuivre la lutte. Le jour de la Saint-Jean (24 juin), il fil sa soumission et rendit au roi le château de Limoges; en outre, il déclara renoncer à soutenir la cause de ses deux frères, les prétendus comtes d'Ângoulème, jusqu'à ce qu'ils eussent fait leur paix avec le roi d'Angleterre et le duc d'Aquitaine. Henri pardonna aux personnes, mais, afin d'éviter autant que possible une nouvelle prise d'armes, il fit raser les murs du château de Limoges jusqu'au sol et combler les fossés; afin que cette opération pût s'accomplir avec rapidité, il envoya sur les lieux un sénéchal chargé spécialement d'en surveiller l'exécution. Le jour de la Saint-Martial (30 juin), il entendit la messe du matin dans la cité, puis il se rendit à son camp où il fit comparaître devant lui plusieurs chefs de ses troupes, Manceaux, Angevins et Normands, qu'il savait être favorables aux menées du jeune Henri et les punit sévèrement. Du reste, la terreur était grande dans le pays ; à l'offrande de la fête de saint Martial^ il ne se présenta presque pas de citoyens de la ville, mais seulement des gens dû dehors.
Après l'abaissement du chef militaire de la rébellion, il fallait
(i) D. MartèDe, Amplissima colUctio, I, col. 961 et «s.
(2) Marchegay, Chron. des égl, d'Anjou^ p. 44» Saint-Aubin; Salmoo, Rec, de chron. de Touraine^ p. i4o. Si l*on veut être édifié sur les dépenses folles auxquelles se livrait Henri le Jeune, on n*a qu*à lire le récit des campagnes de tournois qu'il til avec Guillaume Le Maréchal à partir de 11 76 (L'histoire de G, Le Maréchal^ I, vers 2438 à 5o()4)- 1^ narrateur, bien que très porté vers le prince, ne peut s'empêcher de se demander où Ton pouvait trouver tout l'argent que nécessitait celle existence (Voy. le vers 47^^^)-
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en arriver à celui qui en avait été le porte-parole. Les troupes d'Henri étant rendues disponibles par suite de la soumission du vicomte de Limoges, le roi les envoya devant Hautefort, sous la direction de Richard et d'Alfonse d'Aragon, son allié, qui était venu se mettre à sa disposition. Bertrand de Born voyait misérablement échouer toutes ses combinaisons : Richard et Henri le Vieux, les objets de ses sarcasmes, triomphaient; il se flatta pendant quelque temps de leur résister, mais il reconnut bientôt que. quelque forte que fut Tassiette de sa forteresse, elle ne saurait tenir contre une armée et particulièrement contre les machines de siège que le roi avait fait venir pour réduire Limoges. Il se rendit après sept jours d'attaque, le 6 juillet. Richard remit le château à Constantin de Born, à qui Bertrand l'avait précédemment enlevé par trahison, et pénétra ensuite dans le Périgord qu'il dévasta; quant au roi d'Aragon, il retourna à Barcelone.
Bertrand fut envoyé à Henri sous bonne escorte. Il était passablement inquiet de son sort, mais l'afTaire tourna mieux qu'il n'avait toute raison de le craindre. La colère du roi s'était assoupie ; la mort de son fils aîné, de celui qu'assurément il préférait à tous les autres, l'avait profondément touché, aussi quand Bertrand fut amené devant lui, il ne le considéra pas comme cet adversaire irréconciliable, tel que le seigneur d'Hautefort s'était posé, mais plutôt comme l'ami de son (ils. Il avait présents à l'esprit les deux chants que le troubadour venait de composer, les plus beaux peutêtre qui soient dus à sa verve, et qui étaient, pour la mémoire du jeune prince, un hommage tel que le roi ne pouvait en désirer de plus sincère et de plus ému. Bertrand, voyant qu'il n'y avait plus lieu de compter désormais sur l'aide des confédérés, avait, avec Tardeur primesautière et peu réfléchie qu'il apportait en toutes choses, jeté l'anathême sur ses anciens complices dans un sirvente qu'il dut écrire pendant les quelques jours que dura le siège de son château ; il faisait une habile volteface, disant qu'il y aurait eu félonie de sa part s'il avait fait sa reddition avant qu'Aymar, son chef, ne lui en eût donné l'exemple ; il marchai t donc sur ses traces, mais, allant plus loin que lui, il offrait sans vergogne à Richard de prendre les armes contre ses anciens associés; de plus, il s'en ^'ageail, si on voulait lui rendre son château, à le tenir en vassa-
lilé du comte de Poitou. Pour bien comprendre la valeur de celte dernière offre, il faul savoir que jusque-là Bertrand avait orgueilleusement soutenu qu'il n'avait pas de maître et qu'il tenait Hautefort en alleu.
L'entrevue du roi et du troubadour se termina à l'avantage de ce dernier. Non seulement le roi lui pardonna, mais encore il lui fit rendre par Richard la moitié de sa châtellenie ; ce fut Constantin, dont la fidélité ne fut ainsi qu'à demi récompensée , qui paya les frais. Bertrand, dans l'enthousiasme de ce succès, sehâla de remercier le roi à sa façon; il fit un sirvente où il lui témoignait sa reconnaissance, mais dans lequel il recommençait ses forfanteries belliqueuses ou plutôt son rôle de hâbleur, se déclarant prêt à partir en guerre contre tout venant qui viendrait lui contester la possession d'Hauteforl (1).
Henri, se conformant à ses habitudes ordinaires, fit abattre les châteaux d'un certain nombre de révoltés, et s'en attribua quelques autres, dans lesquels il mit une garnison. Puis, suivant à Tégard de Richard la politique qu'il avait pratiquée avec Henri, il ne voulut pas le laisser par trop dominer le pays et lui retira les châteaux qu'il lui avait primitivement abandonnés; il récompensa généreusement le roi d'Aragon, pour l'aide qu'il lui avait apportée, et, comme il ne voyait plus autour de lui que des têtes courbées, il repartit pour la Normandie (2).
La soumission des barons n'impliquait pas la tranquillité dans les territoires qui avaient été le théâtre de la guerre. Les routiers du parti d'Henri le Jeune se jetèrent, pour vivre, sur le Berrylls furent arrêtés par les Pacifiques. C'est ainsi qu'on appelait des
(i) Les sirventes de Hertraod de Boro éclairent d'un grand jour If soulèvement des Aquitains contre Richard. U rè^^ne, au sujet de ces événements qui se passèreol durant un temps relativement assez court, un grand désaccord entre les historiens, tellement que Ton voit B. de PcterlKirough attribuer à Geoffroy les actes de son frère Henri ; il nous paraît qu'il y a lieu de s'attacher de préférence aux récits de Geoffroy, prieur du Vigeois,qui écrivait sur les lieux en notant les événements à mesure qae U connaissance lui en parvenait, et (]ui aurait été le guide le plus sûr 8*il avait toajoars pris soin de dater les faits. On peut mettre presque au même rang que lui Bertrand de Burn, qui composant ses poésies nu jour le jour. Le récit de cette cam)uigne de six mois a élc emprunté aux auteurs suivants : J{ec. des hist. de France^ XVII, pp. 4i>V4''>«">» '^- de Peterlx)rough; Labbe, Nova bibl. man., II, pp. 33a k 339« G. du Vigeois; Poésies de. Bertrand de Dorn, éd. Thomas; Bertrand de /ior/i, par H. de Boyssou (Bull, de la Soc. archéol. de la Corrvce, XXII et XXIll).
(2) Bec. des hist. de France^ XVII, p. /|r>6, B. de Peterborough.
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chevaliers qui avaient fait le serment de maintenir la paix dans leur pays; abandonnés à eux-mêmes, ils donnaient un de ces exemples de solidarité que Ton rencontre de tout temps dans les sociétés troublées, alors que le pouvoir supérieur se trouve impuissant à garantir la sécurité des citoyens. Traqués par les gens du Limousin d'un côté, par les Pacifiquesde rautre,il péril dix mille cinq cent routiers. Ils traînaient avec eux environ quinze cent femmes de mauvaise vie qui, la plupart, étaient revêtues d'ornements pillés dans les églises et particulièrement de ceux enlevés à Saint- Mari ial ; le 10 août, Raymond le Brun, qui évoluait auprès de Millau à la tète de cinq cents hommes, fut surpris par les habitants en armes et massacré.
Mais si les routiers disparaissaient d'un côté, on les voyait apparaître sur un autre. Le roi d'Angleterre, avant de partir, avait lui aussi licencié ses mercenaires. Mercadier, leur chef suprême, pour qui la paix ne semblait pas avoir été signée, se trouva, le !•' octobre, sur la terre d'Archambaud de Comborn qu'il dévasta jusqu'à Saint-Germain ; puis il se tourna vers le Périgord et enfin, le 12 octobre, il pénétra dans le pays de Pompadour qui fut à son tour ravagé. Mais alors il n'était pas seul; à ses routiers s'étaient joints Constantin de Born et Raoul de Castelnau, qui partageaient avec eux le fruit de ces rapines. Par un reste de scrupule, ils s'abstenaient toutefois de pénétrer dans les églises, les lieux d'asile vénérés, mais ils ne perdaient rien pour cela : c'est ainsi, qu'à Pompadour, ils reçurent 650 sous pour le rachat des objets qui avaient été déposés dans le cloître. Les malheureuses contrées étaient absolument désolées; comme au temps des grandes calamités, les bruits les plus étranges circulaient, il y eut des apparitions, des bruits dansl'air, des hurlements de loups, tous signes qui augmentaient la terreur des populations (1).
Aussitôt que Richard eut quitté le Limousin, il retourna à ses plaisirs et s'en fut, sans s'arrêter, dans le pays de Talmond oh
(i) Labbc, Nova bibl. man,, H, pp. 338, 339, 3^2, G. du Vigcois. Eticono de Tournay, abbé de Sainte-Geneviève de Paris, rapporte, dans ses lettres, que, parcourant rAquitaine,alors qu*il se rendait à Toulouse où le roi l'avait envoyé, il ne vit partout que des villes consumées par le feu, des maisons ruinccs,des églises brûlées ou presque détruites, si bien que les lieux qui servaient auparavant d'habitation à Thomme étaient devenus la retraite des bêtes fauves {Maxima bibl, patrum, lettres 73 et 7 5)*
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il célébra par des fêles et des largesses les succès qu'il venait de remporter et en même temps la situation nouvelle qui lui était faite par suile de la mort de son frère aîné; il devenait rhéritier présomptif de la couronne d'Angleterre, et, en prévision de cette éventualité, on vit une cour nouvelle venir se joindre aux anciens amis du comte de Poitou (1). Ceux-là se pressaient peut-être bien un peu, car nul ne pouvait dire quels étaient, au fond, les sentiments du roi.
Lorsqu'il passa à Angers, il y reçut la visite de Geoffroy, qui vint faire sa paix avec lui. Henri, toujours indulgent pour ses enfants, lui laissa le gouvernement, c'est-à-dire la lieutenance de la Bretagne, mais, prenant avec lui les mêmes précautions que celles dont il avait usé avec Richard, il lui enleva les châteaux et les places qu'il lui avait précédemment abandonnés et y mit garnison. Il fit ensuite venir d'Angleterre Jean, son plus jeune fils, un peu avant la fin de septembre.
Il était entré dans ses combinaisons d'enlever l'Aquitaine à Richard, et d'en pourvoir Jean; le comte de Poitou, que du reste il n'aimait pas, passerait au rang de roi sans royaume, et se trouverait absolument dans la même situation qu'Henri le Jeune. Il lui manda donc de venir le trouver au Mans, où il se fixa à partir de la Saint-Luc (18 octobre), et lui fil connaître ses volontés ; il lui déclara particulièrement qu'il fallait qu'il remit l'Aquitaine à son frère et qu'il reçût son hommage tout comme s'il eût été roi, oubliant que le prince n'était encore qu'héritier présomptif et n'avait pas été couronné ainsi que l'avait été le jeune Henri. Mais Richard n'était pas *d'humeur aussi facile que son atné; il demanda à son père un répit de deux ou Iroisjours afin de pouvoir consulter ses amis, puis, profilant de la permission, il monta à cheval et se rendit tout d'une traite en Poitou; de là il fit savoir à Henri qu'il ne consentirait jamais à laisser l'Aquitaine sortir de ses mains, voire même que nul ne pourrait détacher aucune portion de son territoire. Le roi fut grandement irrité par cette réponse,à laquelle il devait pourtant
(i) Ces faits furent très remarqués, car le bruit en arriva jasqu'ao prieur du Vîgeois, qui les a notés avec soin dans ses annales (Labbe, Aboa bibl.man,^ il» p. 34s)«
s'allendre; n'admellant pas que ses volontés fussent discutées, il retomba dans la même faute que celle qu'il avait commise Thiver précédent, et il donna la permission à son fils Jean de faire la guerre à son frère. Jean s'allia avec Geoffroy, à qui Richard n'avait pas pardonné d'avoir pris part à l'intrigue montée par Henri le Jeune contre lui, et alors commença une nouvelle série de luttes meurtrières et surtout de dévastations (1).
Mais Henri n'avait pas ces seules préoccupations : le roi de France entrait de nouveau en scène. Aussitôt après la mort d'Henri le Jeune il avait demandé au roi d'Angleterre de lui remettre la dot de sa sœur Marguerite, alors près de lui, et particulièrement Gisors, que Louis VH avait donné à sa fille lors de son mariage. L'importance de cette place était telle pour la sécurité de la Normandie qu'Henri n'hésita pas à employer un procédé quelque peu malhonnête pour s'en réserver la possession. U répondit à Philippe-Auguste qu'il avait disposé de ce domaine en faveur de sa femme Aliénor, pour lui tenir lieu de douaire. Afin de donner plus de poids à son affirmation, il tira la reine de prison, et l'envoya dans le courant d'octobre, sous bonne escorte, prendre possession de Gisors. Mais le roi de France ne se contenta pas de cette fin de non-recevoir ; il insista, et Henri, qui tenait à conserver la forteresse en litige, mais ne voulait néanmoins pas avoir la guerre avec le roi de France, fut contraint de traiter avec lui. Le 6 décembre, les deux rois se rencontrèrent entre Gisors et Trie, où la question du douaire de Marguerite fut ainsi réglée : Philippe renonçait au nom de sa sœur à toute revendication, et en retour Henri s'engageait à servir à la princesse une pension annuelle de 2,750 livres en monnaie angevine^ payable à Paris ; puis, comme il avait encore été question de la pauvre Aelis, Henri fit reconnaître que la princesse, qui lui avait été remise par Louis VII pour devenir un jour la femme de Richard, et que depuis ce temps il tenait sous bonne garde dans le château de Winchester, serait déliée de cet engagement et qu'Henri pourrait la marier avec celui de ses fils qu'il lui conviendrait. En outre, pour bien établir que ceux-ci n'avaient aucun
(i) Rec, des hist. de FrancCy XVII, pp. 437-460, B. de Peterborough.
droit personnel dans son royaume et qu'il en était le seul maître, il fit hommage et allégeance au roi de France de tout son domaine continental, devoir dont il avait toujours refusé de s'acquitter envers Philippe-Auguste depuis son avènement à la couronne (1).
Tranquille de ce côté, Henri revint tenir sa cour de Noël au Mans, n'ayant auprès de lui que son fils Jean, puis il passa en Normandie pour mettre d'accord le roi de France et le comte de Flandre, et enfin, après avoir été rendre visite à ce dernier, il rentra en Angleterre dans les premiers jours de juin 1184. Lors de son arrivée, Aliénor reçut en récompense de la docilité dont elle avait fait preuve dans l'affaire de Gisors et sur la prière de Beaudouin, archevêque de Cantorbéry, la permission de quitter sa résidence ordinaire et de se rendre à Winchester,où venait d'arriver sa fille, la duchesse de Saxe, qui, peu après, mit au monde un fils à qui fut donné le nom de Guillaume. Vers ce temps l'archevêque de Cologne vint en pèlerinage au tombeau de saint Thomas Becket ; il avait été en outre spécialement chargé par l'empereur d'Allemagne, Frédéric Barberousse,de conclure le mariage d'une de ses filles avec Bichard, mais l'affaire n'eut pas de suite, la jeune princesse étant morte dans l'année (2).
Comme conséquence de la licence accordée par Henri à son fils Jean, la guerre avait recommencé en Aquitaine : cette situation n'était pas pour déplaire aux Bouliers. Les uns pénétrèrent dans l'Auvergne au commencement de Tannée 11 8i et furent rançonner l'abbaye d'Aurillac. Ils avaient à leur tête Baymond, fils du comte de Toulouse, qui se déclarait franchement l'ennemi du roi d'Angleterre, et passant ensuite en Limousin, la terre bénie des aventuriers,ils allèrent assiéger Peyrat le 7 février et dévastèrent tout le pays. D'autres routiers, avec Mercadier, sous l'apparence d'être au service de Bichard, entrèrent à l'improvisle sur les possessions du vicomte Aymar, et, le deuxième dimanche de carême (26 février), ils furent assiéger Excideuil. Botrou, comte du Perche, représentant le roi d'Angleterre, et les deux princes, Jean et Geoffroy, se mirent aussi en campagne; pendant toute
; i) Rec. des hist . de France, XVII. p. ^S;, B. de Peterborougb.
(j5) Rec. des hist. de France, XVII, pp. /|59-46i, B. de Peterboroogh«
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Tannée ce fut en Aquitaine une guerre de pilleries, Richard opérant en Bretagne, sur les terres de Geoffroy, les mêmes méfaits que Jean et ses associés en Poitou»
Les plaintes des populations finirent par arriver au roi d'An« gleterre,qui se décida à mettre (in à ces luttes fratricides. Il manda à ses fils de se trouver à Lo ndres le 30 novembre, jour de la Saint-André, alors que presque tous les évèques anglais devaient se réunir dans ce lieu pour T élection de Tarchevêque de Cantorbéry. Pas un ne se hasarda à lui désobéir. Là se rendirent aussi la reine Aliénor, dont le sort tendait à s'améliorer, avec le duc et la duchesse de Saxe et leu rs enfants. Pendant un mois, Henri s'appliqua à rétablir la concorde entre ses fils; il garda Richard et Jean auprès de lui et envoya Geoffroy en Normandie pour veiller à la garde du pays, puis, à la cour solennelle de Noôl, qu'il tint à Windsor, et où toute sa famille se trouva encore réunie, il déclara autoriser Richard, qui lui parut avoir donné des gages suffisants de sa loyauté, à rentrer en Poitou ; le prince, de crainte d'un revirement chez son père, se hâta de profiter de la permission, et, avant que la huitaine fût écoulée, il avait quitté l'Angle* terre (1).
Bien que lancé dans une vie de plaisirs à outrance, Richard ne se départait pas de l'habitude de pratiquer ses devoirs religieux, et, quand il se trouvait prendre gîte dans un couvent, il ne manquait pas d'assister à la messe. C'était en général le moment que choisissaient les moines pour lui adresser leurs réclamations, ou leurs plaintes que des excès,suite naturelle du désordre qui régnait à cette époque, motivaient la plupart du temps. Les plus favorisés furent sans contredit les établissements qui se trouvaient à proximité des lieux de chasse des comtes de Poitou, lesquels avaient même souvent, comme on l'a vu, construit des édifices sacrés non loin de leurs résidences, pour la satisfactioa de leurs besoins spirituels. Fontaine-le-Comte, placé à l'entrée de la forêt de rÉpine, se trouvait dans ce cas : lors d'un de ses passages à Poitiers, Richard confirma la charte de fondation du monastère
(i) Marcbegay, Chron. des églises d* Anjou, p. 45, Saiol- Aubin; Labbe, Nova bibl. man., II, p. 342, G. du Vigeois; Rec. des hist, de France, XVII, pp.460 ct463, B. de Peterborough.
a3o LES COMTES DE POITOU
octroyée par son aïeul, Guillaume VUl, avec tous les droits et franchises qui y étaient énumérés (1).
Un autre jour, en 1 184, se trouvant à Maillezais avec ses compagnons de plaisir ordinaires, Guillaume Chappon,qui avait été pourvu dès H8l de la charge de sénéchal de Poitou, Raoul de Taunay, Pierre Berlin, Jean de RexetAimeri, son fils, il fit avec Guillaume de Rex,abbé de Maillezais^parent de ses compagnons, un échange d'un caractère exceptionnel, étant donné le but que le comte se proposait. L'abbé et les moines lui cédèrent Tobédience de Saint-Remy de la Haye, sauf l'église et les bâtiments claustraux, et reçurent en retour tout ce que Richard possédait dans le fief de Coulonges; de plus, il leur abandonna en aumône 50 sous de rente qu'ils devaient annuellement au 'seigneur de Marans,dont il avait confisqué le domaine, et s'engagea à fournir aux deux moines, qui devaient continuer à résider à Saint- Remy, tout ce qui pouvait être nécessaire pour leur chauffage, leur vêtement et leur nourriture (2).
Le territoire de l'obédience de Saint-Remy était assez restreint, mais aux yeux de Richard il avait une importance capitale. Il bordait la Creuse, qui séparait sur ce point le Poitou de la Touraine, et le monastère s'élevait sur un des contreforts du plateau de la forêt de la Guerche, dominant tout le pays; en dépendaient un moulin et son écluse sur la rivière, des bois et des redevances de toutes sortes. Le dessein de Richard était d'y construire un chàleau-fort, d'où il pût surveiller d'une part le vicomte de ChâtellerauU, et d'autre partlespuissantsseigneurs tourangeaux de la Haye et de la Guerche. Les pourparlers avec l'abbé de Maillezais devaient être engagés avant la mort du jeune Henri, mais le changement survenu dansla situation de Richard n'apporta aucune modification dans ses projets. 11 considérait toujours le Poitou comme son fief personnel, tant que vivrait son père.
L'abbé de Maillezais vint donc à Saint-Remy, où se trouva pareillement Richard ; l'acte intervenu entre eux fut lu publiquement sur la place, devant le moûtier,et chacun d'eux prit ensuite
(i) Gallia Christ. ,U, iDstr.,col. Syi.
(a) Du (^hesnc, Hist. des Chasttigners, preuves, p. 3a; Teulet, LaytHu du Tré^ sor des Chartes, l, p. 142.
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sa part du chyrographe, qui avait été écrit par un des moines. Aussitôt après, le comle se mit en mesure de faire construire en ce lieu un château-fort, dont il posa lui-même la première pierre; puis, pour peupler Tenceinte qu'il venait de faire édifier, il fit savoir à cri public, dans tout le pays, que la Ville-Neuve, qui s'élèverait désormais en ce lieu, serait absolument libre, et que les gens qui viendraient s'y établir ne paieraient qu'une redevance de 5 sous pour droit d'emplacement. Deux bourgeois quittèrent aussitôt Chàtellerault et vinrent se fixer à Sainl-Remy ; d'autres riches particuliersde la région suivirent leur exemple, et Richard, tenant ses promesses, les garantissait contre toute entreprise de la part des seigneurs voisins. L'attrait de la franchise était si grand que le mouvement se continua plus tard sous le roi Jean, et que Philippe, clerc de celui-ci, donna à cens des masures et des places vides dans la ville neuve du château à un nommé Renaud Gorron et à ses cinq fils pour y construire des maisons (1).
La chasse était la passion dominante de Richard,et bien de ses actes s'expliquent par le rapportqu'ils ontavec elle. Chizé, avec sa magnifique forêt^ l'attirait particulièrement. Une aumônerie, placée sous le patronage de saint Jacques, avait été, d'ancienneté.
établie en ce lieu par les comtes de Poitou ; sans nul doute, parm^ les gens de la suite de Richard, plus d'un y reçut des soins : aussi, un jour, le prince, reconnaissant, donna-t-il Tordre à ses agents de laisser l'établissement hospitalier prendre dans la forêt tout le bois qui lui serait nécessaire; l'aumônier Milon et un nommé JosselinMoinet assistèrent seuls à cet acte qui fut passéàChizé(2). Il accorda le même droit d'usage aux gens delà baillie des Fosses, à la charge de fournir des bœufs pour mener ses pierriers, mangonneaux et autres engins de guerre quand ils en seraient requis, et d^apporter pareillement de la palène et des branchages pour le service du château de Chizé.
Ces charges temporaires étaient largement compensées par la faveur dont devaient jouir à perpétuité [ceux qui y étaient tenus, mais, d'autres fois, Richard fut moins large et c'est ainsi qu'il s'ar-
(i) Arch, hist, du Poitou^ VIII, pp. Sq-SS, enquête du temps d* Alphonse de Poitou.
(2) Arck. hisi, du Poitou, VII, p. i23, censif de Chizé.
a3a LES COMTES DE POITOU
rogea le droit de loger sans compensation ses veneurs et ses chiens dans les maisons des prieurs de Fors et delà Foye-Monjaull (1).
Du reste, il était habituellement généreux pour les petits taudis qu'il se montrait exigeant, voire même tyrannique, pour les grands, et ces façons d'agir expliquent, en partie, la popularité dont son nom fut longtemps entouré, malgré les excès et les violences dont on relève tant de cas dans son existence. C'est ainsi qu'ayant enlevé à l'abbaye de Sainte-Croix les bois de son domaine de Yasles, connus sous le nom de Bois l'Abbesse, il fit de nombreuses concessions de droits d'usage aux riverains de ces bois et à ceux delà forêt de Montreuil. En échange, les usagers devaient le service d'osl et de chevauchée pendant quarante jours quand ils en étaient mandés par le châtelain de Montreuil. Dans ce dernier lieu il n'y avait qu'un château-fort ; il y fonda une ville franche, dont les habitants devaient jouir des mêmes avantages que leurs voisins et n'être astreints qu'au même service militaire (2).
En permettant à Richard de revenir en Poitou, Henri croyait bien s'être prémuni contre toute tentative d'insubordination de sa part ; il avait eu soin de lui retirer la libre disposition des châteaux et des places-fortes de son domaine, dont les connétables ou gouverneurs ne reconnaissaient d'autre chef que le roi d'Angleterre,ce qui devait enlever au comte tout centre d'appui en cas de révolte possible, mais si Richard observait fidèlement les engagements qu'il avait pris avec son père, il avait agi aulremenl k l'égard de Geoffroy, à qui il ne pouvait pardonner son alliance passée avec ses frères Henri le Jeune et Jean.
Les hostilités s'étaient donc engagées à nouveau du côté de la Bretagne ; chaque parti dévastait le pays, uniquement pour se faire du mal, ni l'un ni l'autre des belligérants ne pouvant songer à un accroissement de territoire. D'autre part, Richard avait des difficultés avec le clergé de son domaine, sur lequel il était contraint d'imposer des taxes pour subvenir à ses dépenses de guerre; Guillaume Tempier, évêque de Poitiers, qui avait pris énergiquement la défense des droits de son égUse, eut alors par-
(i) Arch. hisl. du Po/7o«, VII, pp. 97-ioa, censif de Chizé.
(2^ Arch. de la Vienne, abb. de Sainte-Croix, I. 44» enquête de I265.
ALlENOa a23
liculicrement à souffrir des violences du comte de Poitou (1).
Henri ne pouvait tolérer une semblable situation, et il se décida, encore une fois, à repasser en Normandie afin de mettre la paix entre ses deux fils aînés; mais, avant de partir, il voulut assurer une situation au plus jeune, Jean, alors âgé de dix-huit ans; le dimanche de la mi-carême de Tannée 1185, il l'arma chevalier, mit une armée à sa disposition et Tenvoya en Irlande, dont il lui donna la seigneurie au même titre que ses deux frères possédaient la Bretagne et T Aquitaine. Il célébra les fêtes de Pâques à Rouen et manda ensuite à Âliénor et à la duchesse de Saxe de venir le retrouver. La reine avait continuée résidera Windsor auprès de son gendre et de sa fille, à la présence de qui elle était redevable de Tamélioration qui s'était produite dans sa situation; elle partit avec eux, aussitôt après les fêtes, mais sans se douter que celte fois encore elle devait jouer un rôle dans les combinaisons politiques de son mari. En effet, aussitôt son arrivée, Henri ordonna à Richard de se rendre auprès de lui; il lui faisait savoir qu'Aliénor allait reprendre possession de son domaine patrimonial, « le Poitou avec toutes ses dépendances », et qu'il fallait qu'il vint sans tarder se démettre de son autorité entre les mains de sa mère ; autrement il le menaçait de se rendre dans le pays avec la reine, à la tête d'une armée, et de le mettre à la raison.
Richard, au reçu de cette sommation, assembla ses amis les plus dévoués; ceux-ci, plus prudents qu'il ne l'aurait été sans doute s'il avait été abandonné à lui-même, lui conseillèrent de céder, ce que voyant il partit pour la Normandie et déclara à sa mère qu'il lui faisait remise du Poitou, de toutes ses places fortes et de ses garnisons. Henri ne désirait pas autre chose, et comme le prince, ne possédant plus aucun patrimoine, n'avait plus aucunes ressources pour vivre, il dut rester à la cour de son père (2).
Celui-ci, pour bie n faire ressortir aux yeux de tous que son fils était désormais un prince sans terre, contraignit sa femme à alfirmer, par un acte authentique et solennel, la reprise de ses droits.
i) Arch. hist. du Poitou, XXV, p. 80, cartul. de l'Absie.
2) Rec, des hist. de France, XVII, pp. 46'-4ô5, B. de Peterborough.
La cour était à Alençon; Aliénor^ parlant en qualité de reine et de duchesse, adressa à l'archevêque de Bordeaux et à toutes personnes pourvues d'autorité en Aquitaine, évoques, abbés, comtes, barons, vicomtes, prévôts, baillis ou même simples fidèles, une lettre portant que, s'étant assuré le consentement de son mari et celui de ses fils Richard, Geoffroy et Jean, elle a donné aux religieuses de Fontevrault cent livres de rente annuelle à percevoir lors la fête de Saint-Martin d'hiver sur les produits de la prévôté de Poitiers et du vignoble de Benon, particulièrement de celui qu'elle possédait à Marcilly, et qui leur seraient délivrées par les agents du comte» Dans Tacte, elle avait fait en outre spécifier que cette aumône était faite à Tabbaye pour le salut de Tâme de son mari, de la sienne propre, de son fils Richard, de ses autres fils et filles et de celles de ses prédécesseurs. Henri, quand il avait pris à Tégard de Richard la mesure radicale qui le dépouillait de son apanage, avait eu soin de mander auprès de lui Robert de Montmirail, sénéchal du Poitou, qui s'était fait accompagner de plusieurs chevaliers de la région, Geoffroy et Raoul de Taunay, Châlon de Rochefort, Hervé de Mareuil et autres, qui furent avec lui témoins de la concession de la reine. La présence de ces personnages équivalait à une notification publique et générale de la dépossession de Richard (1).
Les générosités d'Aliénor ou plutôt d'Henri à l'égard de Fontevrault ne s'arrêtèrent pas là ; l'abbaye reçut encore des maisons et des terres qui furent la dotation d'un prieuré, celui de Sainte- Catherine, dont le siège fut établi dans Tintérieur de la ville de la Rochelle (2).
Le roi d'Angleterre séjourna en Normandie jusqu'à la fin de l'année 1185 ; durant ce temps, il s'occupa de négocier, entre
(i) Marchegay, Notices et pièces historiques, p. 248. Cet acte n*e8t pas daté» mais il ne peut se placer que pendant le séjour d'Aliénor en NormaDdie, lequel eut lieu d'avril 1 185 à avril 1 186.
(2) Cet acte n'a pas élé retrouvé et n'est connu que par une analyse très sommaire fie l'inventaire des titres de Fontevrault (Arch. de Maine-et-Loire, inveot. du P. Lardicr), qui rapporte toutefois que la fondation de l'aumùnerie a été faite arec l'asseotiment d*Henri, roi d'Ang^leterre, et de ses fils Richard, Geoffroy et Jeao, toat comme pour Tacte précédemment cité. Il est comme lui postérieur à la mort d'Heori, le fils atné du roi d'Angleterre, advenue le 3'juin 11 83, et ne saurait, en coosëqaeocey être attribué à Tannée 1 180, ainsi que Tindique Marchegay, qui le cite daos ses Notices ei pièces historiques y p. 202.
Philippe-Auguste et le comte de Flandre, une paix qui fut signée à Aumale le 7 novembre, mais il ne put assister à cette entrevue ; il était tombé malade à Beauvoir, où, le 9 novembre, il reçut la visite du roi de France, qui resta trois jours auprès de lui ; enfm il se rétablit et fut tenir sa cour de Noël à Domfront (1).
Au commencement du carême de 1186, il eut à Gisors une entrevue avec Philippe-Auguste, qui ne cessait de lui demander le règlement de la dot de sa sœur Marguerite, la veuve du jeune Henri. Comme le roi d'Angleterre ne voulait pas se dessaisir de Gisors, il renouvela rengagement qu'il avait déjà pris de verser annuellement à Marguerite la somme de 2,700 livres angevines, qui était le douaire que le prince défunt avait constitué à sa femme ; puis Philippe, revenant sur la question de son autre sœur Aelis, qu'Henri tenait toujours sous bonne garde en Angleterre, il fut convenu qu'elle serait mariée sans retard à Richard, moyennant quoi Philippe s'engageait à ne jamais réclamer Gisors.
Sur ces entrefaites Bêla, roi de Hongrie, eut l'idée d'épouser Mathilde^ la fille du roi de Saxe; Henri^ consulté, fit attendre de jour en jour sa réponse aux envoyés hongrois. Ceux-ci finirent par s'impatienter et se rendirent à la cour du roi de France ; ils Iui*demandèrent la main de Marguerite que Philippe s'empressa de leur accorder, ne soupçonnant peut-être pas que cette démarche avait été soufQée aux ministres de Bêla parle roi d'Angleterre, qui avait à cœur de se dispenser de payer le douaire de sa bru, tout en gardant Gisors (2). Comme il avait l'intention de retourner en Angleterre et qu'il n'avait qu'une médiocre confiance dans les agissements de ses fils, il mit de fortes garnisons dans les châteaux-forts de Bretagne et de Poitou, et en donna le commandement à des hommes de guerre dont la fidélité était éprouvée.
Richard, plus encore que Geoffroy, lui inspirait de la méfiance ; le mouvement, le besoin d'action^ étant essentiellement dans le caractère de ce prince, il résolut, afin d'occuper cette
(i) liée, des hist. de France, XVII, p. C27, R. de Dicet.
(2) D. Vaissete a publié (f/ist. de Languedoc, nlle éd., VIII, col. 388) une charte de sauvegarde accordée par Richard à Tabbaye de Candeil eD Albigeois, alors qu*il se trouvait à Agen avec le seigneur de Montpellier.
a3Ô LES COMTES DE POITOU
activité, de l'employer dans une entreprise qu'il devait avoir depuis quelque temps méditée, à savoir, de punir Raymond de Toulouse de son intervention en faveur d'Henri le Jeune. On sait que le roi d'Angleterre était rancunier ; il dissimulait longtemps ses sentiments, mais ceux-ci éclataient un jour ; il donna donc à Richard une grosse somme d'argent et une véritable [armée d'hommes de pied et de cheval, tous Brabançons, c^vec lesquels il devait entreprendre la conquête du Toulousain. Le comte de Poitou, renforcé par les contingents de Guillaume de Montpellier, qui, allié du roi d'Aragon, était toujours en hostilité avec le comte de Toulouse, dévasta le pays et s'empara de nombreuses places fortes, de dix-sept châteaux (1). Raymond^ traqué par les deux alliés, se sauvait de ville en ville, et ne cessait d'adresser messages sur messages au roi de France aGn que celui-ci lui vint en aide, mais Philippe avait d'autres projets en tête et fit la sourde oreille ; la mauvaise saison, seule, arrêta les hostilités.
11 semble que Richard, qui, malgré l'abandon qu'il en avait dû faire à sa mère, ne cessait de s'intituler duc d'Aquitaine (2), passa une partie de l'hiver à Bordeaux, où il renouvela en faveur des chanoines du chapitre cathédral de cette ville tous les privilèges qui leur avaient été concédés par les ducs, ses prédécesseurs. Il avait en ce moment auprès de lui Robert de Montmirail, sénéchal du Poitou, qui fut témoin de la donation d'une maison à Bordeaux que le comte fît à Pierre de Lanzac (3).
Henri était passé en Angleterre le 27 avril 1186 et s'était embarqué à Barfleur sur le même navire qu'Aliénor et que sa petitefille Mathilde, la fille du duc de Saxe, qu'il avait gardée près de lui, peut-être pour tenir compagnie à la reine (4). L'éloignement de Richard, l'aliment qu'il avait donné à son activité devaient, croyait-il, assurer la tranquillité dans ses états continentaux,
(i) Rec. deshist. de France, XVII, pp. /^(Hi-Aôy, B. de Peterboroagh, et pp. 627- 63o, R. de Dicel.
(2) Métais, Cart, saint, de la Trinité de Vendôme, p. ii3 : t Richardo duce Aquitanorum reg'Dante », 20 octobre 11 80.
i3) Arch, hist. de la Gironde, III, p. 18. CeUc pièce n'esl pas datée, mais la présence du sénéchal Robert de Montmirail la place entre 1 185 et 1188, peodaot Tundes rares séjours de Richard à Bordeaux. Le Gall. Christ., II, col. 819, loi attribue la date de 1 18G.
(4) liée, des hist. de France^ XIII, p. io3, G. de Neubrige.
ALIKNOH 287
mais il compiait sans Geoffroy, donl il ne se méfiait pas, et à qui, par suite, il n'avait pas cru devoir donner une compensation ou plutôt une occupation, comme il Tavait fait pour Richard. Or, aussi bien que ses frères, le duc de Bretagne 'était ambitieux et jaloux ; il demanda instamment à son père de lui céder TAnjou, mais ce fut sans succès. S'étant alors bien rendu compte que, par suite des précautions prises par Henri il ne pourrait arriver à aucun résultat pratique avec une prise d'armes, il se sauva en France, où Philippe, toujours bien disposé pour les enfants rebelles de son adversaire héréditaire, le reçut avec allégresse et donna de nombreuses fêtes en son honneur. Dans Tune d'elles, un tournoi, Geoffroy tomba malheureusement à terreel fut foulé aux pieds des chevaux; il ne put se remettre de Taccident et mourut le 19 août 1 186 ; il fut inhumé à Paris, dans Téglise de Notre-Dame (1).
Quand Henri fut informé du malheur qui le privait de son troisième fils, il s'empressa de faire revenir auprès de lui Jean^ son dernier-né, qui partait en ce moment pour l'Irlande. Il prévoyait, et à juste titre, que de cet événement surgirait quelque difficulté avec le roi de France. En effet, Philippe demandait qu'en vertu de son droit de suzerainelé on lui remît Aliénor, la fille de Geoffroy, qu'ilgarderait jusqu'à ce qu'elle fût en âge de se marier. Henri, qui voyailavec peine lui échapper ce grand fief de Bretagne sur lequel il régnait véritablement, demanda au roi de France que lafTaire restât en suspens jusqu'à la Saint-Hilaire prochaine, 13 janvier 1187.11 resta en Angleterre jusqu'à ce moment, et célébra avec son fils Jean les fêles de Noël à Bedfort. Il passa ensuite en Normandie ; le 14 février, il était à Aumale, où Richard était venu le trouver pour lui rendre compte de ses opérations contre le comte de Toulouse; puis, le 25 mars, il eut avec Philippe-Auguste une entrevue àNonencourt pour régler les nombreuses difficultés qui régnaient entre eux; les deux rois ne purent s'entendre et convinrent de renouveler les trêves jusqu'à la Saint-Jean (2).
De chaque coté, on songeait à utiliser ce temps pour se pré-
(1) Marchcgay, Chrnn. des églises (P Anjou, p,l\3, Saint-Aubin; Rec, des hist. de France j XVII, p. 20, Ui^ord.
(2) Rec. des hist. de France^ XVII, p. 470, B. de Pcicrborough.
parer à la guerre. Henri, qui comptait ne pas prendre une part personnelle aux hostilités dès leur début, divisa son armée en quatre corps: le premier fut confié à Richard, le second à Jean, le troisième au comte d'Aumale et le quatrième à son fils naturel, Geoffroy, ancien évêque de Lincoln ; il leur remit de fortes sommes d'argent et assigna à chacun le territoire qu'ils devaient défendre conire les agressions du roi de France. Philippe s'était jeté sur le Berry où se tenaient Richard et Jean ; il prit Tssoudun et Grassai et assiégea les princes anglais dans Chàteauroux. Ne pouvant forcer la place, il se retira aux champs, dans son camp. Henri, informé du danger que couraient ses fils, chercha à arrêter Philippe en le provoquant à un combat singulier, pendant qu'il organisait une armée de cottereaux. A leur têle, il arriva près du camp du roi de France ; une bataille était imminente, quand les légats du pape Urbain IH, agissant auprès des évêques et des barons qui se trouvaient dans Tune et l'autre armée et les menaçant d'excommunication au nom du pontife, réussirent, la veille de la Saint-Jean, à empêcher le combat. Les deux rois n'étaient pas, du reste, plus désireux l'un que l'autre d'engager une action décisive ; ils furent très heureux de l'intervention des légats et, sur leur instante sollicitation, ils conclurent une trêve de deux ans. Philippe, comme garantie, garda Issoudun que tenait le comte Guy de Nevers, à qui Henri avait donné pour femme la veuve du précédent seigneur, et Ourson, seigneur de Fréleval, lui remit son château (1) .
En somme, c'est Henri qui céda, et Richard fut même autorisé par lui à aller rendre hommage au roi de France pour le comté de Poitou ; la résignation qu'il en avait faite à Aliénor se trouvait par suite considérée comme nulle et non avenue. Le prince, tout heureux de ce résultat dont il devait attribuer le succès à Philippe, se rendit à la cour de France où il fit un très long séjour. Dans leurs tête-à-tête, son hôte le mit au courant de bien des faits qui ne pouvaient manquer de produire sur lui une vive impression ; il apprit, entre autres, qu'à l'entrevue d'Issoudun, où la
(i) liée, des hist. de France, XVII, p. 471, B. de Pelerboroagh ; Salmon, Rec. de chron. de Toaraine, p. i4o. La chronique de Saint-Aubin (Mt^rcheguy , Chron , des étjUses U* Anjou ^ p. 4^j dit que la trêve uc fut établie que pour une aonée.
AUKNOR 23o
paix avait été conclue, Henri, pour répondre aux réclamations de Philippe au sujet de sa sœur Aelis, avait proposé de la marier à Jean qui aurait reçu à l'occasion de cette union les comtés d'Anjou et de Poitou et autres domaines continentaux, à Texceplion toutefois de la Normandie, qui serait réservée à Théritier du trône d'Angleterre. Philippe lui raconta aussi que, pendant longtemps, Henri avait eu le projet de se marier avec Aelis, et qu'il en avait fait sa maîtresse en titre après la mort de Rosemonde ; que de ses relations avec la princesse française Henri avait eu un fils, dont il comptait faire le successeur de sa couronne au détriment des enfants d'Aliénor, et que, dans cette intention, il avait fait venir en Angleterre le cardinal Huguet, mais que, cet enfant étant mort depuis, les choses n'avaient pas été poussées plus loin (1).
En outre Philippe, soit par l'effet d'une pro{)ension réelle, soit par politique, multipliait les témoignages | d'amitié au prince anglais ; ils mangeaient à la même table, buvaient dans le même verre, couchaient dans le môme lit. Cette extrême intimité finit par inquiéter Henri, qui envoya à diverses reprises des messagers à Richard pour le rappeler auprès de lui, en lui faisant, comme d'habitude, de nombreuses promesses, mais le comte de Poitou ne se pressa pas d'obéir . Enfin, sur de dernières instances, il annonça son retour, mais au lieu de prendre le chemin de la Normandie il s'en fut à Chinon;là, malgré l'opposition du châtelain, Etienne de Tours, il puisa dans le trésor rpyal et en relira beaucoup d'argent qu'il employa à fortifier plusieurs châteaux, particulièrement Saint-Remy-sur-Creuse. 11 n'osait pas toutefois se mettre en état de révolte ouverte contre son père, et môme, à un moment donné, sentant que la situation ne pouvait se perpétuer, il se rendit auprès de lui et lui fil amende honorable. Henri l'emmena avec lui à Angers où, devant une nombreuse assistance, Richard témoigna tous ses regrets de sa conduite passée, et, pour donner un témoignage de la sincérité de ses sentiments, il jura sur les saints Évangiles fidélité à son père et se reconnut son homme lige (2).
(i) Rec.des hist. de France, WU, p. 23, Bigord ; A/., XIII, p. 214, G. de Cambrie. (2) Hec. des hist. de France, XVII, p. 23, KigordyCt p. 47»* B. de Peterborough.
24o LES COMTES DE POITOU
Rassuré parla solennité de cet acte, Henri se relâcha de sa surveillance à l'égard de son fils et se rendit en Bretagne où des troubles avaient éclaté. Comme il redoutait quelque coup de tête de la part de Constance, la veuve de Geoffroy, qui venait de donner naissance à un fils posthume auquel fut attribué le nom d'Arthur, il la contraignit d'épouser Renoul le jeune, comte de Chester. Mais Richard n'avait pu jouir de sa liberté sans contrarier les projets de son père. A la suite de la prise de Jérusalem par Saladin, le 2 octobre 1187, le monde chrétien s'était ému, partout la croisade élait prêchéc et le comte de Poitou, sans consulter Henri, qui avait d'autres visées sur lui, s'en fut à Tours recevoir la croix des mains de l'archevêque Barthélémy (1).
D'aulre part, la situation était toujours tendue entre le roi d'Angleterre et lejoi de France; tous deux sentaient qu'à l'expiration de la trêve qu'ils avaient jurée chacun reprendrait les armes; aussi, une entrevue qu'ils eurent ensemble à Alençon, le 28 août, n'eut-elle aucun résultat pour les questions pendantes entre eux. Henri célébra la Noël à Caen et se préparait à partir pour l'Angleterre, où il comptait rassembler des ressources, quand il apprit que Philippe, ayant réuni une armée, se tenait sur les frontières de Normandie; le roi de France se déclarait prêta ravager le pays si le roi d'Angleterre ne lui restituait pas Gisors et ne décidait pas Richard à prendre Aelis pour femme; Philippe jouait de sa malheureuse sœur comme d'un épouvantail qu'il agitait en temps voulu devant les yeux d'Henri, lequel était contraint de chercher toutes sortes de prétextes pour ne pas exécuter ses nombreuses promesses de remettre Aelis en liberté. Renonçant à son projet de départ, il vint à Gisors, et, le 21 janvier, jour de la Sainte-Agnès, il eut avec Philippe, entre cette ville et Trie, une entrevue à laquelle assistèrent un grand nombre de prélats et de barons. Parmi eux se trouvait Tarchevêque de Tyr, qui, après avoir peint éloquemment à l'assemblée les malheurs de la Terre Sainte, amena les doux rois à s'engager de vivre en paix, puis à prendre la croix, qu'il attacha lui-même sur leurs vêtements; celle
(i) Hf^c.dea hist. de France^ XVII, p. /471, \\. de Pclerborough, p. 629, R.dc CHeef, el p. GO7, G. de Cantorbéry, ^
ALIKiSOR a4i
du roi de France était rouge, celle du roi Anglais blanche, et celle du comle de Flandre, qui se trouvait présent, fut verte ; de plus, les trois princes établirent dans leurs états un impôt spécial, la dlme Saladine, dont le nom suffit à indiquer le futur emploi (1).
En ce moment un soulèvement éclata en Poitou. Les principaux meneurs étaient Aymar, comte d'Angoulême, Geoffroy de Rançon et Geoffroy de Lusignan. Profitant de l'absence de Richard, ils purent tout d'abord s'emparer de quelques forteresses, môme Geoffroy de Lusignan, dans une embuscade^ tua un des familiers du comte. Celui-ci arriva bientôt avec ses coltereaux, et, prenant vigoureusement l'offensive, il fit aux révoltés une guerre sans pitié, se montrant cruel et barbare tel qu'il l'avait toujours été dans les précédentes affaires, renversant les châteaux, brûlant et pillant les villes, arrachant les arbres fruitiers; il leur causa tant de maux qu'ils furent contraints de se rendre à sa merci (2).
Le mouvement que Richard venait d'arrêter ainsi n'avait pas été général et semble avoir eu particulièrement le comte d'Angoulëme pour instigateur ; le prince avait même pu joindre à sa troupe de cottereaux l'aide de nombreux guerriers poitevins» Il avait été spécialement secondé par les hospitaliers de Saint-Jean deJérusalem; aussi, en reconnaissance, concéda-t-il à Girard, maître des Hospitaliers d'Angleterre, de pouvoir posséder en toute franchise à la Rochelle une maison avec ses dépendances du dehors, qu'un nommé Guillaume Cotrel avait abandonné aux frères de l'Hôpital, alors qu'il s'était lui-même donné à eux avec tous ses biens. Cette franchise consistait d'abord dans l'abandon de la redevance de 6 sous que celte maison devait annuellement au comte^ et, de plus, dans l'exemption, accordée à la personne qui l'habiterait, de tous droits de cens, de taille, d'ost et de tous autres services ou coutumes; elle ne serait soumise qu'à la seule juridiction du maître de l'Hôpital en Angleterre ou de son mandataire, voire même s'il y était commis quelque méfait par un étranger. Aux côtés de Richard se trouvaient Geoffroy, comte d'Essex, Guillaume de Mandeville, comte d'Aumale, qui venait de guer-
(i) Rec, des hist, de France^ XVII, p. 478. B. de Pcterboroiijçh. (a) Rec, des hist, de France^ XVU, p. 47c), B. de Pelerborough.
a4< LES COMTES DE POITOU
royer en Berry, les chevaliers Roberl de Bloué, André de Chauvîgny, Guy de Thouars, Hugues Larchevêque, Guillaume des Roches et Guillaume de Châlonnes, les clercs, matlre Guillaume de Longchamp et matlre Philippe, et les sergents, Girard Cholard, prévôt de Poitiers, Pierre Berlin, et Geoffroy de Chauvîgny, chambrier du comte (1).
Cet acte fut passé à Niort à la fin de Tannée J187, et, vers la même époque, Richard, se trouvant à Renon, donna en aumône perpétuelle aux frères de Taumônerie de Surgères le clos de « Steemaria ». Il avait en ce moment auprès de lui Roberl de Montmirail, sénéchal de Poitou, Pierre, abbé de Saint-Léonard de Chaumes, Pierre Berlin, Guillaume de la Roue el autres (2). C'est sans doute vers le même temps qu'il concéda à Petite, femme de Guillaume Légier, et à ses héritiers, le poids public de la Rochelle, avec défense à qui que ce fût d'aller peser à un autre poids; bien que cet acte fût une concession ayant tous les caractères d'une récompense, et dût, par suite, être gratuit, il imposa au teneur du poids d'avoir à payer chaque année au comte de Poitou un gobelet d'argent pesant un marc (3).
Dans les mêmes derniers jours de l'année il 87, il récompensa aussi largement un de ses affidés, Geoffroy Berland. C'était ce riche marchand à qui, vers 1 1 72, il avait, d'accord avec Aliéner, accordé des droits de franchise considérables ; il lui donna, privativement à tous autres, ainsi qu'à ses héritiers, le privilège de louer des magasins aux marchands qui viendraient s'installer à Poitiers lors de la foire de Carême, pour y vendre des draps de Flandre et de France en laine, des fourrures de vair, de gris, de zibeline ou des étoffes de soie. Parmi les témoins de Tacte^on relève les noms d'André de Chauvigny,de Renaud Baroouin, de maître Philippe de Chemillé, de Giraud Cholard, prévôt de Poitiers, deSoronel, prévôt de Montreuil, de Savary, fils d'Isembert et d'autres gens du pays (4).
(i) Arch» hist. de la Saintonge, I, p. 26.
(2) Arch, hist, de la Saintonge, VI, p. 11.
(3) Teulety Layettes du Trésor des Chartes, I» p. 149. Cet acte D*e«t pM daté, mais il esl sûrement aotérieur à l'avènemeDt de Richard au trôoe d'Angleterre.
(4) Arch, hist. du Poitou, XI, p. 21 5, Trésor des Chartes; Arch, de U Vienne» copie coUatioonée du xv* siècle, couvents de femmes, I. 68. Cet acte porte la date
Comme Richard devait, au printemps, commencer une autre campagne, il s'occupa pendant Thiver d'achever la pacification du Poitou, et, à ce propos, il y a lieu de signaler une modification importante qui se produisit dans ses façons d'agir. Tout d'abord, comme à l'ordinaire, il avait massacré les hommes des barons révoltés qui lui tombaient sous la main, mais un jour, se rappelant, peut-être, sur les représentations de son aumônier, le pieux et éloquent Milon, qu'il avait pris la croix, il fit grâce à ses prisonniers à la condition qu'ils partiraient avçc lui pour la croisade. En même temps, il fut mis au courant de manœuvres qui l'indisposèrent grandement contre son père ; il apprit que Geoffroy de Lusignan, dont il n'avait pu réussir à s'emparer, était soutenu par Henri, et même avait reçu de lui des subsides en argent. Il n'y a pas à douter que le roi surveillait ses fils de près et qu'il avait à côté d'eux des gens bien payés qui le tenaient au courant de leurs actions : Geoffroy de Lusignan devait être du nombre(l).
Les auteurs du soulèvement que le comte de Poitou avait réprimé ne s'en étaient pas tenus à leurs propres forces ; ils s'étaient assuré l'alliance de Raymond, comte de Toulouse. Mal en prit à ce dernier, qui avait joui d'une tranquillité absolue pendant l'année H87. Ne sachant pas rester tranquille, il fit arrêter des marchands poitevins qui traversaient son territoire et agit à leur égard avec une extrême barbarie, tuant les uns, emprisonnant les autres, privant ceux-là de la vue ou d'autres organes. Ces actes appelaient une prompte répression; or donc, au printemps de 1 188, Richard se jeta sur le comié de Toulouse, et, appliquant aux gens du comte la peine du talion, il infiigea aux malheureux prisonniers qu'il fit dans ce pays le traitement que l'on avait fait subir à ses sujets. Parmi ces prisonniers se trouva Pierre Seilun,
de 1188, maïs comme le pape Grégoire VIII, qui est mentionné comme existant dans les synchronismes de date, mourut le 17 décembre 1187, on a généralement pensé qu'il fallait corriger l'acte original et lire 1187 au lieu de 1188. Nous ne partageons pas cette manière de voir. Il y a lieu de remarquer, en effet, que chez les Anglais Tannée commençait à Noël ; or,du 17 au 26 décembre, on ne compte que douze jours, et l'on peut assurer que, durant ce court espace de lemps, la nouvelle de la mort du pape n*était pas parvenue à Poitiers; la concession faite par Richard à Geofifroy Berlaud doit donc appartenir aux derniers jours de l'année 1187, après Noël, c'est-à-dire à 1 188, suivant le comput anglais.
(1) Rec. des hist, de France, XVII, p. 63o, R. de Dicet.
24/* LKS COMTRS DE POITOU
un des familiers du comte de Saint-Gilles, qui avait été^ disait-on, rinspiraleur de sa conduite à Tégard des marchands poitevins ; à raison desaqualiié, Richard nelecondaoïuapas à mort, mais il le fit enfermer dans une prison étroite. Raymond sollicita vainement qu'on rendît la liberté à son serviteur ; pour arriver à ce résultat il aurait dû s'amender, il n'en fit rien, et, comme on va le voir, continua sa conduite déloyale.
Deux chevaliers de la maison du roi d'Angleterre étant passés par Toulouse, en revenant de Saint-Jacques de Compostelle, se croyaient garantis de toute atteinte, en vertu de leur privilège de pèlerins. Mais Raymond, n'en tenant nul compte, les fit incarcérer et proposa ensuite à Richard de les échanger contre Pierre Seilun. Le comte de Poitou refusa, arguant de ce que le comte de Toulouse avait agi à rencontre des lois divines qui protégeaient les pèlerins et que ce serait faire outrage à saint Jacques que de considérer comme légale la mise en prison de l'un de ses dévots. L'affaire fut portée devant le roi de France, qui, sollicité parle comte de Toulouse, s'était approché des belligérants, mais quand il fut mis au courant de l'affaire, il ne se soucia pas de se mettre à dos tout le monde chrétien où la franchise des pèlerinages était considérée presque comme un article de foi, et il engagea Raymond à mettre en liberté les deux chevaliers poitevins ; celui-ci ne tint aucun compte des conseils du roi, ce que voyant, Philippe, qui ne pouvait lui donner raison, ni le contraindre par force à s'exécuter, retourna en France.
Richard, plus fort que son adversaire, s'empara de plusieurs villes, entre autres de Moissac, et arriva jusqu'aux portes de Toulouse. Dans ce péril incessant, Raymond fit encore appel au roi de France, et lui fit remarquer que Richard, en attaquant un de ses vassaux, violait les conventions conclues et affirmées Tannée précédente auprès de Gisors, alors que le roi d'Angleterre et le roi de France avaient pris la croix et avaient juré que de ce jour jusqu'à leur retour de la Terre-Sainte ils ne porteraient aucune atteinte à leurs domaines respectifs. Philippe se rendit à ces raisons et députa des messagers au roi d'Angleterre pour qu'il fît cesser les entreprises de son fils. Henri fit réponse qu'en ceci Richard avait agi suivant sa propre impulsion, que c'était une affaire person-
nelle entre le comte de Poitou et le comte de Toulouse et que, quant à lui, il n*avail nullement à s'en mêler (1).
A la réception de cette réponse, Philippe, qui se trouvait sur les confins du Berry, pénétra dans ce pays, et, le 1 6 juin, prit possession de Châteauroux que lui remirent les bourgeois de la ville, puis, étendant ses opérations, il occupa successivement Buzançais, Argenlon et Levroux; Montrichard, qui possédait une garnison de cinquante chevaliers, lui opposa une sérieuse résistance, si bien qu'il fut contraint de faire venir des machines de siège, mais enfin il s'empara du château; l'incendia, rasa la tour et fit la garnison prisonnière. Le roi de France prit ensuite de nombreuses villes, tant en Berry qu'en Auvergne, en un mot tout ce que le roi d'Angleterre possédait dans ces pays du chef de sa femme. Loches resta, dans la région, le poste avancé de la domination anglaise. Henri finit par s'émouvoir et fit de vives représentations à Philippe au sujet de cette rupture des trêves; celui-ci lui répondit que, s'il avait agi ainsi, c'était en réparation des dommages que Richard causait à sa terre et à celle du comte de Saint-Gilles; alors, afin d'être bien renseigné sur les agissements de son fils, ^enri envoya auprès de lui Jean Cumin, archevêque de Dublin, qui revint en disant que si le comte de Poitou avait envahi la terre du comte de Toulouse, il était parfaitement dans son droit, vu que ce dernier n'avait pas voulu être compris dans la trêve que les deux rois avaient précédemment conclue (2).
On le voit, la situalioti.était inextricable. De quel côté était la vérité? On peut dire qu'elle ne se trouvait nulle part, la duplicité dirigeant les actions de l'un et de l'autre adversaire. Toutefois, comme les succès de Philippe en Berry devenaient inquiétants, Henri se décida, bien qu'il lui en coûtât, à entreprendre une nouvelle guerre; il rassembla une armée d'Anglais et de Gallois qu'au mois de juillet il amena en Normandie. De son côté Richard, abandonnant encore une fois le comté de Toulouse, se dirigea à marches forcées vers le Berry, que Philippe avait quitté, et dont il avait confié la défense à un chevalier éprouvé, Guillaume des Barres.
(i) Rec, des hist.de France^ XVII, p. 27, Rigord, et p. Ifio, B. de Petciborough. (2) Htc, des hisl, de France^ p. 482, B. dePetcrborougb, et p. 63i, R. de Dicel.
a4Ô LES COMTES DE POITOU
Le comte de Poitou reprit plusieurs des forteresses qui s'étaient précédemment rendues au roi de France, et enfin pénétra dans le Vendômois, où il s'empara du château des Roches dans lequel il fit prisonnier vingt-cinq chevaliers et quarante sergents d'armes. Il se rapprochait de son père qui, toujours politique et préférant négocier, avait fait demander au roi de France pour quel motif son cousin, Tévêque de Beauvais, et lui-même avaient pénétré en Normandie et ravageaient le pays. Il le menaçait, s'il ne cessait aussitôt ses agissements, de renoncer à la fidélité qu'il lui avait jurée, et de lui faire tout le mal qui serait en son pouvoir, comme à son ennemi mortel.
Philippe, jetant bas son masque, déclara qu'il ne cesserait les hostilités que si le roi d'Angleterre lui reconnaissait la propriété du Vexin et du Berry. A cette nouvelle, Henri se décida à une action rapide; le 28 juillet, il passa la frontière et chevaucha jusqu'à Mantes où se tenait le roi de France. Un engagement assez vif eut lieu entre les Anglais, commandés par Richard, qui avait rejoint son père, et par le comte d'Aumale, et les Français, qui avaient à leur tète Guillaume des Barres et Dreux de Mello; pendant un instant, Guillaume des Barres fut fait prisonnier, maiS| durant l'affaire, il put s'échapper sur le roussin de son fils. Le lendemain de cette rencontre, Henri se retira sur Ivry, non point par crainte de son adversaire, mais afin de laisser au temps le soin de faire fructifier des germes qu'il avait habilement répandus. Selon son ordinaire, il proposa de cégler les difficultés dans une entrevue, qui fut fixée au lieu ordinaire de ces réunions, entre Gisors et Trie; la conférence s'ouvrit le 16 août et dura trois jours, mais, comme il était à prévoir, on ne put s'entendre. Henri, redoutant que Richard ne poussât les affaires trop vivement, le renvoya en Berry où Philippe, de son côté, fit passer des routiers allemands, dont plus tard il se débarrassa traîtreusement en les dépouillant de tout, et, sur de ses places fortes, il soutint en Normandie cette guerre d'escarmouches qui ne menait jamais à rien. Il s'en lassa le premier, et demanda la paix au roi de France, non point de son plein gré, mais sous la pression de plusieurs des barons qu'il avait à son service et qui, s'étant croisés avec lui, demandaient à partir pour la Terre-Sainte.
ALIÉNOa a47
Celle fois les deux rois se renconlrèrenl à Châtillon, le 7 octobre 1186, vu que Philippe, aussi violent que son adversaire, avait fait couper, après Tinsuccès de l'entrevue du 16 août, un très bel orme sous lequel de tout temps s'étaient tenues les conférences entre les rois de France et les ducs de Normandie. H avait voulu marquer par cet acte brutal qu'il entendait n*avoir plus de rapports avec son adversaire, et c'est pourtant moins de deux mois après qu'avait lieu l'entrevue de Châtillon. Celle-ci n'eut pas plus de résultats que les précédentes, mais si Henri aimait à négocier, Philippe ne lui en cédait pas sur ce point; de son côté il avait agi, et l'on fut un jour bien surpris d'apprendre que Richard, qui était parti pour le Berry en promettant à son père de lui faire un bon et loyal service, avait offert au roi de France de venir le trouver et de soumettre au jugement de sa cour sou litige avec le comte de Saint-Gilles, cette cause permanente de discorde entre les deux rois.
Henri, qui ne craignait rien tant que de voir un accord s'éta blir entre son fils et Philippe-Auguste, fut très mécontent de la démarche de Richard, mais comme, atout prendre, de ce fait, les hostilités étaient arrêtées, il renvoya chez eux ses soudoyers anglais et gallois qui lui coûtaient fort cher, et se prépara à une nouvelle conférence qui se tint à Bons-Moulins, le 18 novembre. Le roi de France proposa de laisser toutes choses en l'état, telles qu'elles étaient avant le jour où le roi d'Angleterre et lui avaient accepté la croix; Henri répondit qu'il valait mieux, après avoir pris conseil des prélats et des barons, signer une bonne paix, plutôt que laisser en suspens tant de questions litigieuses. Parmi les propositions qu'il faisait, il était dit que Richard devrait restituer au comte de Toulouse le comté de Cahors avec beaucoup d'autres domaines de la région, estimés par le comte de Poitou plus de 1,000 marcs de revenu, tandis qu'il recevrait en retour le droit de suzeraineté sur Châteauroux, Issoudun et Graçay, avec jouissance de leurs revenus pendant la minorité de la fille de Raoul de Déols. Cette compensation fut trouvée insuffisante par le comte de Poitou, qui s'entendait sous main avec Philippe; ce dernier demanda alors une fois de plus à Henri de lui remettre sa sœur Aélis afin que le mariage, depuis si longtemps arrêté avec Ri-
a48 LES COMTES DE POITOU
chard, pût se réaliser, et qu'à celte occasion il fit reconnaître par les grands de son royaume son fils atné comme héritier du trône, en lui permettant de faire hommage à Philippe pour tous les fiefs qui relevaient de la couronne de France. Henri, qui ne voulait à aucun prix abandonner la possession d'Aélis et qui pcul-être, comme on le disait, méditait de dépouiller Richard en faveur de son fils Jean, fit comme d'habitude une réponse dilatoire: il prétendit que, s'il acceptait les conditions de paix présentées par le roi de France, on ne manquerait pas de dire qu'il avait agi par contrainte et non de bonne volonté, et déclara vouloir rompre toute négociation ; il consentait seulement à ce que les trêves fussent prorogées jusqu'à la Saint-Hilaire.
En ce moment, Richard, qui, pendant tous ces pourparlers, se tenait avec Tarchevêque de Reims entre les deux rois, se tourna vers son père, et lui demanda hautement de le reconnaître pour son héritier. Henri voulut encore biaiser. Alors le prince, voyant qu'il n'y avait rien à espérer de lui, se tourna vers le roi de France, se jeta à ses pieds, et, après lui avoir juré fidélité, sous la réserve toutefois de la foi qu'il devait à son père, il lui rendit hommage pour la Normandie, le Poitou, l'Anjou, le Maine, le Berry, le Toulousain, et tous les autres fiefs que le roi d'Angleterre pouvait posséder en deçà delà mer. Philippe lui promit aussitôt de lui remettre Châteauroux et tous les autres châteaux qu'il détenait en Berry (1).
Richard et Philippe étant d'accord, Henri se vit contraint, quelque désir qu'il eût de se rendre en Angleterre auprès d'Aélis, de rester en France afin de surveiller de plus près les deux alliés; il envoya aussitôt son bâtard, le chancelier Geoffroy, renforcer les garnisons de l'Anjou et vint tenir sa cour de Noël à Saumur; il célébra son plaid aussi pompeusement que possible, bien qu*un grand nombre de ses barons, voyant le délabrement de sa santé, eussent évité de s'y rendre, afin de pouvoir, le cas échéant, se tourner du côté de Richard.
Il ne désespérait pas, comme il lui était déjà arrivé plusieurs
(i) Rec. des hisi. de France, XVII, p. 27, Ri^ord^pp. 4B3-484, B. de Peterboroogby p. 63 1, R. de Dicel, et p. 670, G. do Canlorbéry.
ALIÉNOH a49
fois, de ramener son fils à lui. Afin de gagner du temps, il obtînt de Philippe que la trêve serait d'abord prolongée jusqu'à la Puri- Ocalion, puis enfin jusqu'à Pâques^ qui, en cette année 1189, tombait le 9 avril ; pendant ce temps, il envoyait à Richard de nombreux messagers et entre autres Baudouin, archevêque de Cantorbéry, mais le comte de Poitou , sachant combien il fallait faire peu d'état des promesses de son père, se méfiait de ses envoyés tout comme de lui-même: ils n'aboutirent à rien. Ce que voyant, Henri poussa sous main des prélats et des barons français, amis de la paix, à provoquer une nouvelle entrevue entre les trois princes; elle se tint à la Ferté-Bernard, le 28 mai 1 189, mais c'est à peine si les négociations purent s'engager, car Philippe, qui savait comment il fallait prendre son adversaire, exigea, avant tout autre parler, qu'il fût procédé au mariage d'Aélis et de Richard, et ce, avant que ce dernier partît pour la Terre-Sainte (il y avait vingt-deux ans que Louis VII avait remis sa fille au roi d'Angleterre en vue de cette union); d'autre part Richard, tout enprotestant de son désir de s'en aller en Orient, déclarait que, du moment où Henri, retenu par ses infirmités, ne pouvait exécuter l'engagement qu'il avait pris, il ne partirait qu'à la condition que son frère Jean, se mettant à la place de leur père, l'accompagnerait à la croisade.
Henri, afin de gagner dulemps, accepta cette condition de paix et toutes autres qui lui étaient proposées, sauf celle qui regardait Aélis, et, afin de conserver encore la princesse auprès de lui, il offrit de la marier avec Jean, à son retour d'Orient; mais Philippe refusa. Le roi d'Angleterre chercha alors un appui du côié de l'Église et il s'entendit avec le cardinal d'Anagni, qui vint menacer le roi de France de mettre son royaume en interdit s'il n'acceptait pas de traiter avec son adversaire; mais Philippe, sentant toute sa force, répondit durement au cardinal qu'il ne reconnaissait pas à l'Église Romaine le droit de s'interposer entre lui et ses vassaux rebelles, et lui fit entendre que, pour agir ainsi, il avait dû recevoir de l'argent du roi d'Angleterre.
Bien qu'il ne possédât relativement que peu de troupes dans sa compagnie, Henri, malgré l'avis do son entourage, s'obstine^ à rester à proximité de ses adversaires. De la Ferté-Bernard, il se retira sur le Mans^ après s'être emparé de plusieurs forleres-
a5o LES COMTES DE POITOU
ses sur sa route ; il se croyait absolument en sûreté dans celte ville, mais Philippe, dont les forces étaient en quelque sorte doublées par la présence de Richard, ne se contenta pas de la guerre de surprises et de ravages qu'il pratiquait ordinairement, et il vint hardiment se présenter devant la résidence du roi d'Angleterre, f^e sénéchal Etienne de Marçai, aGn de pouvoir se défendre plus facilement, mit le feu aux faubourgs de la ville^ mais l'incendie gagna la cité et Henri dut la quitter en toute hâte avec sept cents chevaliers par la route de l'Anjou, tandis que les troupes du roi de France, grâce à l'incendie, y pénétraient par le côté opposé. Henri avait attendu jusqu'au dernier moment pour s'enfuir,tellement que Philippe le poursuivit pendant plus de trois milles, et même aurait pu s'emparer de sa personne sans le dévouement de sesGalloisqui défendirent avec acharnement le passage d'un très large guéoti la plupart d'enlreeux périrent. D'autre part, Richard, que son ardeur avait lancé en avant sans prendre le temps de se couvrir de son armure, se heurta avec des chevaliers de l'arrièregardc de son père, et eut son cheval tué sous lui par Guillaume Le Maréchal (I). Philippe, son coup manqué, revint sur ses pas, et assiégea la grosse tour du Mans. Il la prit en trois jours, et s'empara de trente chevaliers et soixante sergents ; puis, poursuivant sa roule, il occupa plusieurs forteresses du Maine et de laTouraine et enfin, le samedi 1^' juillet 1 189, il entra dans Tours, où il fit de nombreux prisonniers de marque et entre autres quatre* vingts chevaliers et cent sergents.
Jamais la situation du roi d'Angleterre n'avait été aussi crilique. Il se tenait à Saumur, d'où il étudiait les événements. Philippe, le sentant bien abaissé, envoya auprès de lui le duc de Bourgogne, le comte de Flandre et l'archevêque de Reims, qui lui proposèrent de faire la paix. Il valait encore mieux en passer par les conditions de son adversaire que d'être fait prisonnier par lui ou de succomber dans une tentative désespérée pour regagner la Normandie : c'est ce que pensa Henri elles négociations s'engagèrent aussilôl. Elles s'ouvrirent à Colombriou, entre Tours et Azay-le-Uideau, et marchèrent rapidement: le roi
(il L'histoire de GuilL Le Maréchal, 1, vers 8830-8849.
ALIENOR a5i
anglais déclara qu'il se mettait à Tentière discrétion du roi de France, et, renonçant à la déclaration solennelle qu'il avait précédemment faite de ne jamais se soumettre à lui, il lui jura fidélité et lui fit hommage pour les domaines qui relevaient de la couronne de France. En outre, il accepta tout ce qu'il avait hautement repoussé à la Ferté-Bernard, particulièrement ce qui concernait Aélis. Il offrit de laisser la princesse en garde, soit à l'archevêque de Cantorbéry, soit à celui de Rouen ou au comte d'Aumale,qui prendraient livraison d'elle lorsque Richard reviendrait de la Terre-Sainte, et il donna ses barons anglais pour garants de sa parole. Par cette clause, contre laquelle ni Philippe ni Richard ne s'élevèrent, ce dernier étant, au fond, très peu soucieux d'être nanti de sa fiancée, Henri éloignait autant que possible une échéance qui lui était pénible, espérant contre tout espoir qu'un de ces revirements, comme il s'en était tant produit dans son existence, viendrait dégager sa parole. 11 promettait, en outre de n'exercer aucunes violences" contre les barons ou les bourgeois qui avaient pris le parti de Richard ; il versait 20,000 marcs d'argent à Phihppe pour couvrir les frais de la guerre, et laissait entre ses mains et celles de Richard, Tours, le Mans et les autres places conquises par eux, ainsi que le Berry et l'Auvergne, jusqu'à ce qu'il eût rempli tous les engagements qu'il venait de prendre (1).
Comptait-il les exécuter? Il est permis d'en douter,mais il n'eut pas le loisir d'en fournir la preuve. Cette défaite, si cruelle pour lui, habitué à tant de triomphes, eut raison de sa personne ; sa santé, déjà fort ébranlée, en reçut un coup terrible ; il ne put QJU.^,,,^ quitter Chinon où il s'était rendu en dernier lieu, et, le jeudi, 6 juillet H89, il succomba presque à l'improviste sous le coup de son humiliation (2). Quand il se sentit près de sa fin, il se
(i) Rec.des hist. de France, XWlly p. 28, Rigord, p. 69, G. Le Breton, pp.487-49<>» B. de Pcicrborouph, pp. 632-633, R. de Dicel, et p. 673, G. de Cantorbéry.
(2) Rog^rde Hoveden (Hec. des hist. de France^XVliy pp. 490 note) rapporte qu'Henri déclara se mettre absolument à la discrétion du roi de France, ne posant, en retour de sa soumission, qu'une seule condition, h savoir : qu'on lui ilt connaître les noms des barons qui, pactisant avec Philippe et Richard, Tavaient trahi. En tète de la liste qui lui aurait été remise, il aurait vu le nom de son fils Jean, dont il voulait, disait-on, faire l'héritier de sa couronne au lieu de Richard ; à cette révélation sa tristesse aurait été telle que, sans mot dire, il se serait retiré à Chinon, où il mourut. H est certain que
tSa LES COiMTES DE POITOU
fit porter dans l'église, auprès de rautel,confessa ses péchés, reçut labsolution des évèques et du clergé, et communia dévotement.
Aussitôt après sa mort, en vertu de cet usage bizarre qui se pratiquait lors du décès des évèques, des rois, et même d'autres personnages de moindre importance, ses gens le quittèrent pour aller piller le château, et revinrent ensuite Tensevelir. Comme il avait renoncé, dans ses derniers moments, au désir formellement exprimé par lui à diverses reprises de se faire enterrer à Grandmont (1), il fut décidé que son corps serait transporté dans Tabbaye de Fontevrault; on le revêtit de ses habits royaux, une couronne d'or formée par la frange d'un vêtement de femme fut posée sur sa tête, l'anneau d'or lui fut passé au doigt, et l'épée attachée à son côté.
Aussitôt que Richard, qui n'avait pas encore quitté le pays, eut été informé de la mort du roi, il se rendit en hâte auprès de lui; le défunt avait, suivant l'usage, le visage découvert, et les gens qui le veillaient remarquèrent que, lorsque le prince arriva, le sang jaillit des narines du cadavre. Ce fait, très naturel, fut néanmoins interprété par tous les assistants comme un témoignage de l'indignation qu'éprouvait Henri, même après sa mort, de la présence de son fils dont la conduite l'avait mené au tombeau. Ce dernier ne s'émut nullement, bien au contraire, car il se montra très attristé, et, sans dissimuler sa douleur, il accompagna le corps de son père jusqu'à Fontevrault ; là, il présida lui-même à la cérémonie des funérailles qui furent célébrées par les archevêques de Tours et de Trêves, et à la mise du corps dans la fosse qui fut creusée dans le chœur des religieux.
C'est ainsi que disparut le prince le plus éminent de l'époque; malgré ses derniers revers, il conservait la situation prépondérante à laquelle l'avaient amené ses hautes qualités, aussi ses
Jean avait abandonné son père après la prise du Mans, mais rien ne permet d'affirmer qu'il l'ait trahi, et sans chercher dans le chagrin d'une conduite aussi miséniblo kt causes de la mort d^Henri, on peut bien en faire la conséquence de set grunÛB eooais et d'un état si maladif que Ro^er de Hoveden lui-même rapporte qu'à la suite del'eiitrevue de Colombier Henri serait tombé de cheval, si on ne l'avait aouteoo. {Rec. des hist. de France, XVIII, p. i5, G. de Neubrige).
(i) Henri avait eu, toute sa vie, la plus grande dévotion envers le bieobeofVQZ Etienne de Muret, fondateur de Grandmont, et il venait d'obtenir sa caDOoisatioo qos le pape Clément 111 proclama par sa bulle du 1 3 mars 1 189.
ALIÊNOR
contemporains, passant l'éponge sur ses grands défauts, portaientils en général sur lui le jugement de l'auteur de la grande chronique de Tours qui rappelle que ce prince qui, toute sa vie, s'était montré hostile aux grands et favorable aux petits, aurait été digne d'un perpétuel souvenir s'il n'avait fait verser le sang de saint Thomas, lequel retomba sur sa tête et fut cause, pour sa punition, des soulèvements perpétuels de ses enfants contre lui (l).En somme, si ce fut un grand roi pour l'Angleterre, où il s'appliqua surtout à faire régner la justice, et qui lui dut cette unité législative I que la France n'obtint que si tardivement, il se montra assez indifférent pour l'administration du Poitou, et, au fond, pour tout • le patrimoine d'Aliénor. Son principal souci était de faire ren- ' trer ses revenus et, dans ce but, il compléta et renforça dans ces régions l'organisation des sénéchaux, qui étaient les intermédiaires entre le pouvoir central et les percepteurs des impôts et des redevances de toutes natures.
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g. — RlCHAHD ET AliÉNOR
Le soirmèmedesfunéraillesdesonpère, Richard s'était retiré à Saumur, mais avant de quitter Fontevrault il avait réglé la situation des serviteurs d'Henri, de ceux qui l'avaient accompagné jusqu'au moment où la terre recouvrit les restes de leur maître. Plusieurs d'entre eux, qui avaient donné au roi défunt de nombreuses pre uves deleur fidélité et qui, par suite, s'étaient trouvés devenir les adversaires directs du nouveau roi^ n'étaient rien moins que rassurés. Mais Richard, qui était au fond un habile politique, jugea qu'il serait bon de reconnaître le mérite de cet attachement à la personne d'un prince, alors que ceux qui donnaient cet exemple n'avaient plus rien à attendre de lui, et sans tarder, aussitôt son arrivée à Fontevrault, il manda auprès de lui Maurice de Craon et Guillaume Le Maréchal, qui avaient pris la direction de la maison royale, immédiatement après la mort d'Henri.
(i) /iec, des htst. de France, XVH, pp. /159-490, B. de Petcrborough, et p. 633, l\. de Dicel; Mathieu Paris, Histoire, éd. Bréholles, H, p. ni; Salmoo, Chron, de Touraine^ p. i4(*
Il se montra à leur égard d'une bienveillance extrême, particulièrement pour Guillaume Le Maréchal, qui avait failli le tuer dans l'affaire du Mans. Il le renvoya en Angleterre en le chargeant de plusieursmissionset, en même temps, il confirma le don que le précédent roi lui avait récemment fait d'une des plus riches héritières du royaume, la fille du comte de Strîguil et de Pembroke (!)•
Mais en même temps qu'il agissait avec cette générosité, qui a été grandement mise en évidence par ses contemporains, Richard se comportait tout autrement avec un des familiers de son père,le sénéchal d'Anjou, Etienne de Tours ou de Marçai. Il le fit arrêter et jeter en prison, les fers aux mains et aux pieds, et prit possession des châteaux dont il avait la garde. Il aurait aussi voulu mettre la main sur le trésor royal qu'il conservait dans le château de Chinon, mais Etienne venait, dans une circonstance toute récente, de déclarer que ce trésor était à sec. Le lendemain de la mort du roi, quand la nouvelle s'en fut répandue dans les campagnes, de pauvres gens vinrent en grand nombre se poster à l'extrémité du pont sur la Vienne, par où devait passer le cortège pour se rendre à Fontevrault. Ils s'attendaient à de larges aumônes, comme il a été d'usage de tout temps, et même encore aujourd'hui^ après le décès de personnes fortunées^ mais le sénéchal, pour n'en rien faire, prétendit qu'il ne possédait pas un denier appartenant au roi. Richard dut se contenter de cette réponse pour le moment, mais le traitement qui fut infiigé à Etienne de Tours fil réfléchir celui-ci ; il trouva le moyen de se tirer d^affaire, car il était personnellement fort riche, et il se racheta en versant entre les mains du prince le denier quart des revenus royaux qu'il avait dû percevoir (2).
Cependant Richard ne s'était pas contenté de frapper le sénéchal dans sa fortune, il l'avait aussi touché dans sa personne. Son fils avait épousé, sans doute grftce à la faveur d'Henri , une jeune fille de condition noble; le prince fit rompre le mariage et déclara qu'il agirait de même sorte toutes les fois que des filles ou des femmes delà noblesse auraient épousé des particuliers d'un rang inférieur
(i) La vie de G. Le Afnréchnl, I, vers g^o/^ cl ss.
(2) /{ec. ties hisi. de France^ XVII, p. /^go noie, R. de Hoveden; La oie de G> Le Maréchal^ l, vers 9178 et ss.
au leur. Ces façons d'agir ne pouvaient qu'être agréables aux barons que le nouveau roî cherchait en ce moment à rattacher à lui, et il allait en ce faisant diamétralement en sens contraire de son père, dont le principe était d'abaisser les grands et d'élever les pelits, et qui, comme le fit plus tard Louis XI, choisissait parmi ces derniers ceux dont il voulait faire les exécuteurs sans pitié de ses décisions (1).
Par contre, il chassa de sa cour les clercs et les laïques qui, s'étant attachés à sa fortune, l'avaient soutenu dans sa rébellion, ot même on le vit maintenir àl'égard de trois des plus marquants, Guy de Laval le jeune, Raoul de Fougères, et Juhel de Mayenne, les confiscations que Henri II avait prononcées contre eux; il conserva en outre les domaines que celui-ci avait fait saisir et qui auraient dû leur être restitués en vertu d'une des clauses du traité de Colombrion (2). On pourrait appeler cette façon d'agir une politique de bascule et elle tend à justifier le surnom que donna à Hichard quelqu'un qui devait bien le connaître, Bertrandde Born, qui, dans ses sirventes, l'appelle fréquemment oc-e-no, om-ET- NON (3).
Après avoir passé trois semaines à régler les affaires de l'Aquitaine, de l'Anjou, de la Touraine et du Maine, le roi se rendit en Normandie. A Séez, il rencontra les archevêques de Cantorbéry et de Rouen qui lui donnèrent l'absolution pour avoir, étant croisé, porté les armes contre son père. Puis il s'en fut à Rouen, où le 20 juillet il prit possession du glaive du duché, cérémonie symbolique du même caractère que celles qui avaient eu lieu jadis en Aquitaine, à Poitiers et à Limoges. l\ avait avec lui son frère Jean, qui, selon l'aveu de beaucoup, avait été cause de la mort de leur père pour l'avoir abandonné après le Mans, et qui, quand il fut assuré que son frère le recevrait bien, s'était empressé de venir le trouver. Il fut l'un des premiers à profiter des bonnes dispositions de Richard.
Celui-ci, le dimanche 22 juillet, jour de la Madeleine, avait eu une entrevue avec le roi de France. Philippe-Auguste ne se con-
(i) Rec. des hisi. de France^ XVII, p. 490, B. de Peterborough.
(2) Hec. des hist. de France, XVII, p. 490, B. de Pclerborough.
(3) Voy. les poésies de Bertrand de Born .
tenta pas d'adresser au prince ses compliments de bienvenue, il parla aiïairesel lui réclama Gisors, mais Richard, qui, tant qu'il était en hostilité avec son père, admettait parfaitementles revendications de son allié, se montra quelque peu récalcitrant quand il lui fallut prendre lui-même une détermination ; il assura Philippe qu'il épouserait Aélis et le roi de France eut l'air de croire à cette parole qui fut appuyée par le versement d'une somme de 4,000 marcs, à valoir sur celle de 20,000 marcs qu'Henri avait promise lorsqu'il fut réduit aux abois au moment de sa mort, et, temporairement du moins, Richard garda Gisors (1).
A cette entrevue, qui eut lieu à Gisors même, le prince fut sur le point d'être victime d'un grave accident; comme il sortait de la ville, un pont en bois se rompit sous le cheval qui le portait; Tun et l'autre furent précipités dans le fossé d'oii Richard fut tiré sain et sauf (2).
Avant de quitter la Normandie,il tint àrégler certaines affaires dont la solution rentrait dans la ligne de conduite qu'il s'était tracée ; il reconnut à son frère Jean la propriété du comté de Mortain et de nombreux domaines situés en Angleterre, dont leur père l'avait précédemment gratifié et, de plus, il lui donna pour femme la fille du comte de Glocester ; il maria sa nièce Mathilde, fille du duc de Saxe, avec le comte du Perche, donna toute publicité au don qu'il avait fait à Guillaume Le Maréchal de la fille du comte de Pembroke, et enfin il pourvut de l'archevêché d'Yorck, alors vacant, son frère naturel, Geoffroy, l'ancien évêque de Lincoln (3).
Ses largesses ne se bornèrent pas à ces quelques actes; il les prodigua et c'est avec le renom d'un prince généreux qu'il passa en Angleterre ; le dimanche 20 août il fut s'embarquer à Barfleur (4).
Le royaume était tranquille. Les gardiens d'Aliénor n'avaient pas attendu les ordres précis du nouveau roi pour ouvrir les portes de sa prison; aussitôt elle reprit |son rang de reine d'Angleterre
(i) lier, des hisf. de France^ XVII, p, 49'» R» de Pelerborou^.
(2) Rec. des hist, de France^ XVll, p. 39, Rij[;^rd.
(3) Rec, des hist. de France^ XVil, p. 491, B. de Peterborougfa, et p. 634, ^» de Dicet.
(4) Rec. des hist. de Frcncc, XV!l, p. 4y2, B. de Peterboro-jjh.
ALIRNOK 25;
et agit en colle qualité. Lorsque Le Maréchal arriva auprès d'elle, il la trouva en liberté et occupant une situation telle qu'elle n'en avait jamais eu auparavant. Puis quand furent publiés les mandements de Richard, portant que les honneurs royaux devaient être rendus à sa mère et que ses sujets devaient lui obéir en toutes choses, Aliénor se rendit de cité en cité, de château en château, et tint sa cour là où il lui convenait, faisant prêter à tous les hommesjde quelque condition qu'ils fussent, le serment de la fidélité la plus étroite tant à son fils qu'à elle-même. Elle fit ouvririez prisons et relâcher les nombreux captifs qu'elles contenaient, et surtout ceux que des questions d'argent y avaient fait enfermer. Pour s'attirer les sympathies du clergé elle retira des abbayes les chevaux que le roi Henri y avait envoyés pour être nourris aux dépens des religieux, et, en même temps, elle punit sévèrement les vicomtes et les forestiers pour les rapacités de toutes natures et sur toutes personnes dont ils s'étaient rendus coupables (1).
Tous ces actes témoignent d'une grande habileté, et Ton peut dire que, si Aliénor était entrée en prison sous des apparences un peu frivoles, elle en sortît avec le caractère d'une vraie femme politique. Du reste, la transformation, qui en un instant s'était produite dans son existence, avait sûrement frappé les esprits, alors si portés au merveilleux, et on lui appliqua sans tarder des prophéties de Merlin qui semblaientavoir été écrites à son propos. Près de vingt ans auparavant, Richard le Poitevin avait reconnu en elle r« Aquila rupti fœderis» du vaticinateur; dans une de ses sentences, celui-ci avait dit : L'aigle dont le lien a été rompu sera glorifiée par sa troisième couvée, a Aquila rupti fœderis tertia nidificatione gaudebit » ; or, « Aquila » c'était l'aigle dont les ailes s'étaient étendues sur les deux royaumes de France et d'Angleterre, « fœdus ruptum », c'était son double lien qui avait été brisé, celui de France par son divorce, celui d'Angleterre par son emprisonnement, et dans la u tertia nidificalio », il fallait voir le produit de sa troisième couvée, Richard, son troisième fils, qui venait exalter sa mère et la mettre au premier rang (2).
(i) I\ec. des hist, de France, XVII, p. 4yi, B. de Pclerborough, et p. 634, ï^. Je Dicel.
(2) fiec. des hist, de France^ XVII^ p. 034, f^« àe Dlcet.
Celle prédiclion, |ainsi interprétée et sans doute liabileaient répandue, ne fut pas étrangère à la situation prépondérante et si brillante dont la reine allait jouir en Angleterre. Une fois lancé dans celle voie, on ne s'arrêta pas, et des gens s'évertuèrent à chercher dans son nom un présage de sa destinée. On voulut même y retrouver l'aigle, le roi des oiseaux, et l'or, le premier des métaux (1).
Les barons anglais s'étaient si bien rendu compte que Richard allait abandonner le souverain pouvoir à sa mère, qu'ils invitèrent eux-mêmes la reine à prendre le premier rang, avant tous, comtes, barons ou vicomtes, dans les cérémonies du couronnement du roi qui se fil à Westminster le 3 septembre (2).
Des incidents pénibles signalèrent celte fête. Les juifs, avec qui Richard avait toujours vécu en bons termes, crurent pouvoir paraître en grand apparat à la réception du roi qui précéda la cérémonie et présenter eux-mêmes les cadeaux qu'ils lui faisaient en cette occasion, mais l'archevêque de Cantorbéry, qui devait consacrer le roi, le dissuada de les recevoir, la source impure de leurs richesses ne pouvant, selon lui, que vicier l'acte religieux qui allait s'accomplir; ils furent donc mis à l'écart. Aussitôt le bruit se répandit dans toute l'Angleterre que, par ordre du roi, les biens des juifs étaient confisqués; à Londres, à Yorck,et dans
{i) La vie de G. Le Maréchal^ I, vers 9807 et 9608 :
E la reïae AIÎeDor Qui out le nom d'ali e d*or.
Le mot c ali » ne parait pas avoir existé dans le vieux français ; M. Meyer, qui a cherché a en reconnaître la signification, pense qu*il a sous la, plume du biographie de G. Le Maréchal^ le sens d'alliage, pris en mauvaise part ; cela peut être, mais nous avons cru devoir hasarder une autre interprétation , plus conforme, nous semble-t-il, À l'opinion commune, telle que nous la fait connaître Raoul de Dicet. Le glossaire de Ducange contient le mot a alietus », qui n*est autre que le nom de Tsigle de mer^ oiseau de vénerie fort rare au moyen -âge, et de très gprand prix; de son côté, Crodefroy,dans son Dictionnaire defancienne langue, a relevé la forme française c aUlier», et dans les traités de fauconnerie plus récents on trouve « Aleps b et c Alétlie b pour désigner le même oiseau, ce qui prouve que Ton n'était pas fixé sur son nom, leqael, au xiie siècle, pouvait fort bien être « ali v. Du reste, il y a lieu de se rappeler que, dans sa jeunesse, Le Maréchal fut l'obligé de la reine, qui, d'après le biographe» éiak une dame de haut rang et fort avenante,(^a vie de G, Le Maréchal^ I, vers i88a) ; il serait bien étonnant que ce dernier eût, dans le cours de son récit, modifié sans molifi 6CS sentiments à l'égard d'Aliénor.
(2) liée, des hisl. de France, XVII, p. 634, H. de Dicet, et p. Ags» B. de Pelerborough. Ce dernier historien a pris soin de noter en détail le cérémonial qui fol observé lors du couronnement.
beaucoup d'autres villes, le jour du couronnement, des juifs furent massacrés et leurs biens dilapidés. En apprenant ces faits, qui allaient à rencontre de ses sentiments, Richard fut vivement irrité, mais, en présence d'un mouvement populaire et général, il se trouva dans l'impossibilité de sévir; toutefois, redoutant qu'il ne se généralisât dans ses possessions continentales, il envoya en hâte des messagers en Normandie et en Poitou, afm d'empêcher tout attentat contre ces malheureux (1).
Ou jour où par l'effet de son sacre il fut légalement reconnu roi d'Angleterre, Richard cessa de porter le titre de comte de Poitou auquel il avait donné tant de relief, et, se conformant au protocole adopté par son père, il prit en tête de ses actes les qualifications suivantes : Richard, par la grâce de Dieu, roi des Anglais, duc des Normands et des Aquitains, comte des Angevins (2).
Dès son arrivée en Angleterre il avait fait dresser un état du trésor amassé par Henri, lequel se trouva monter à 100,000 marcs, ce qui lui permit de subvenir aux dépenses de toutes sortes qui lui incombaient en ce moment; puis le 29 août, suivant ses ordres, on procéda au mariage de son frère Jean avec la fille du comte de Glocester, malgré l'opposition que tenta d'y apporter l'archevêque de Cantorbéry, par ce motif bien plausible que les conjoints étaient parents au troisième degré. Il fit aussi célébrer solennellement à Salisbury, en présence d'Aliénor et de nombreux évoques et barons, par l'évêque de Rochester, le mariage de son fidèle André de Ghauvigny avec la fille de Raoul de Déols, alors veuve de Baudoin de Revers, seigneur de l'île de Wigth ; grâce à cette union, André devint le premier baron du Berry (3).
L'influence d'Aliénor ne fut peut-être pas étrangère à ce dernier mariage, car elle reconnaissait André de Ghauvigny pour son parent (4). Toutefois, il est certain que les riches alliances que
(1) Rec, des hisi. de France, XVIII, p. 708, chroD. du chanoîae de Laon.
(2) A partir de ce jour le litre de comte de Poitou, c comes Pictavie, cornes Pictavorum », ne se rencootre plus que dans des chartes fausses de Tabbaye de Grand« moot que Richard aurait délivrées en 119 1 en faveur de plusieurs prieurés des Bonshommes de Grand mont, et particulièrement de ceux de la VayoUe, de la Troussaie et de la Carte en Poitou ^Voy. Lcop. Delisle, Examen de treize chartes de l'ordre de Grandmonl, Caen, i854).
{S) Hec. des hist, de France, XVH, p. 49a, B, de Peterborough. (4) Arch. Nat., Trésor des chartes, J. 618, 5.
26o LES COMTES DE POITOU
Richard faisait contracter à ses fidèles ne pouvaient que stimuler leur zèle et lui assurer pour Tavenir des dévouements dont il sentait vivement le prix. Uès ce moment, il poursuivait un but unique, celui d'acquitter le vœu qu'il avait prononcé en H87 et de partir pour la Terre-Sainle; seulement, comme son bisaïeul, Guillaume le Jeune, il ne voulait pas s'y rendre en simple pèlerin, mais bien en roi, avec tout le luxe et Tapparat que ce tifre comportait.
Pour cela il lui fallait beaucoup d'argent, aussi s'atlaqua-(-il aux particuliers qui en étaient plus particulièrement détenteurs, les vicomtes et les baillis anglais; il leur imposa, sous menace d'êlre emprisonnés, le paiement de grosses sommes dont ils devaient s'acquitter dans le délai de quatre mois; par ce moyen, il accrut considérablement et en peu de temps le trésor que lui avait laissé son père. Du reste, on remarqua que, plus ces agents avaient été dans les bonnes grâces du roi défunt, plus il se montra exigeant à leur égard (1).
Témoin ou inspiratrice des générosités de son fils, Aliénor n'avait pu faire autrement que de songer à ses intérêts privés. Elle ne s'était pas oubliée; non seulement elle était reine d'Angleterre, mais elle allait encore devenir la régente du royaume par suite du départ du roi ; aussi, a6n de subvenir à toutes les charges qui lui incomberaient, et en particulier pour tenir sa cour, elle se fit donner les douaires que les rois Henri I*»" el Etienne avaient attribués à leurs femmes ; Richard remit en outre à sa mère l'apanage que son père lui avait jadis constitué, c'està-dire TAquilaine. Même avant le départ de son fils, elle avait pris le gouvernement en main; c'est ainsi qu'au mois de novembre, le cardinal Jean, évêque d'Anagni, ayant débarqué en Angleterre pour mettre fin aux dissensions qui régnaient dans le clergé, elle lui fil signifier la défense, dès le lendemain de sa descente à terre, de s'occuper de quoi que ce fût avant d'y être autorisé par le roi (2),
Il y a môme lieu de se demander, en voyant le rôle prépondérant d'Aliénor, si certaines mesures, dont on a fait grand hon*
(i) Recdes hisl. de France, XVII, p. 49 J, l^. ^^ Petcrborough. (2) Rec, des fiist.de France, XVII, p. 497, H. de Peterborough,
devait rencontrer Philippe-Augusle. Les deux rois convinrent de clianger en paix définitive la trêve qui avait jadis été convenue entre Henri II et le roi de France. L'acte fut signé le 13 janvier 1190 ; les princes échangèrent leur foi et convinrent de se croiser ensemble. Ils se donnèrent rendez-vous pour la Saint-Jean, à Vezelay, où l'on fixerait le moment du départ pour les lieux saints; les comtes et les barons qui composaient leur suite déclarèrent en même temps qu'ils resteraient en paix pendant la durée du pèlerinage des deux rois, et en firent le serment devant eux(l).
Ceci arrêté, Richard voulut achever le règlement des dispositions qu'il avait prises pour le gouvernement de l'Angleterre. Dans ce but, il manda à sa famille de venir le trouver en Normandie pour la fête de la Purification (2 février) ; s'y trouvèrent, sa sa mère Aliénor, sa future Aélis, qui attendait l'exécution des promesses faites à son frère le roi de France, ses deux frères, Geoffroy, archevêque élu d'Yorck,et Jean, comte de Mortain, ainsi que les principaux prélats anglais. N'ayant qu'une confiance modérée en ses deux frères, il leur fît déclarer par serment qu'ils ne retourneraient pas en Angleterre sans sa permission avant trois années révolues; toutefois, cédant aux représentations d'Âliénor, il releva Jean de son serment, et l'autorisa à passer la mer à sa convenance (2).
11 partit ensuite pour le Midi, accompagné de son neveu Henri, fils du duc de Saxe, qui devait le suivre en Orient, dans l'inlention de se ménager de nouvelles ressources en vue de la Croisade et de stimuler le zèle des barons et des nobles de TAquitaine. Il recevait de l'argent de toutes mains et aliénait tout ce qu'il pouvait; en quittant l'Angleterre, il avait dit qu'il aurait vendu Londres s'il avait trouvé un acheteur. On ne connaît pas ses agissements à rencontre des particuliers, et même on ne peut que soupçonner sa conduite à l'égard des établissements religieux.
Le 3 février 1 190 il était à la Réole, où il confirma les droits de justice accordés par ses prédécesseurs à l'abbaye de la Sauve et défendit aux bourgeois du lieu et autres sujets du monastère de se dérober à ses droits de justice et d'aller porter leurs
fi) R^c. (les hist. de France, XVII, p. 498, B. de Peterborough.
{2) Rt'c, des hist. de France, XVII, pp. 497-5oo, B. de Peterborough.
a04 LES COMTES DE POITOU
dence,au sénéchal Hélie de la Celle, pour le féliciler d*avoir exactemt'nl rempli ses instructions au sujet deTabbayede laSauve, el lui rappeler que, ce monasière étant sous sa sauvegarde royale, il y avait lieu de veiller avec soin qu'il ne lui fût jamais occasionné aucun doiDn)a<?e (i\.
C'est encore à Chinon que Richard désigna les chefs de sa flotte, qui furent au nombre de cinq : deux prélats, rarchevëqued'Auch etrév(^que deBayonne,et trois laïques; l'un de ces derniers était Guillaume de Fors, un marin éprouvé, originaire deriled*01éron, et dont les attributions ne devaient ressembler en rien à celles de Itobert de Sablé et de Richard de Canville, barons du Maine et de Normandie, qui partageaient avec lui le commandement. C'est aussi dans cette résidence que le prince rédigea le sévère règlement qu i devait être appliqué à bord de ses navires, durant le voyage (2).
Mais^ avant de faire une si longue absence, Richard ne pouvait manquer d'aller visiter son séjour favori, le pays de Talmond ; là, soit qu'il ait trouvé que le service religieux n'était pas assez assuré parles abbayes de Talmond et d'Orbestier, soit plutôt qu'il eût voulu laisser un témoignage palpable des sentiments pieux qui l'animaient en ce moment, il fonda en l'honneur n de Notre Seigneur et de la glorieuse Vierge Marie, sa mère », sur les bords de la mer, dans le bois de la Roche et non loin du port de Jard, un monastère de l'ordre de Saint-Augustin, auquel il donna le nom de Lieu-Dieu, « Locus-Dei » (3).
C'est à Luçon, où il s'arrêta le 5 mai, qu'il fit rédiger la charte qui monumentailsa création. Il donnait au nouveau monastère, en pure et franche aumône, sans aucune réserve, le territoire appelé la Terre de la Comtesse, avec toutes ses dépendances, lequel comprenait tout ce que sa mère aussi bien que lui pouvaient posséder en ce lieu. C'était un morceau de ce domaine de Talmond, qui depuis Agnès n'avait cessé de faire partie du douaire des comtesses de Poitou, d'où son nom ; il y ajouta une portion de la forêt de la Roche, dont lui-même devait poser les
(i) Cirot de la Ville, //ist. de la Grande-Sauve, lï, p. laS, (a) Rer, des hist. de France, XVII, p. 5oo, B. de Pelerboroug'h et R. de Horeden. (3) Le bois de la Hoche a totalement disparu, mais le nom de Saiot-Hilaire^e-li^ Forêt, porté par une paroisse voisioc, iodique à la fois son existence et son emptacement
bornes, of, dans la partie dont il se réservait la propriété, il accordait aux chanoines l'usage du bois qui pouvait leur être nécessaire pour la construction de leur demeure, leur chauffage et même tous autres usages, et enfin le pacage des animaux qui leur appartiendraient personnellement ; il leur donnait encore les redevances en vin qu'il touchait à la Roche et celles en blé qui lui étaient versées au lieu de Peiré, ainsi que certaines terres dont une avait été échangée par lui, en vue de cette fondation, avec les moines de Mouliers; il exemptait de toutes charges les domaines composant la dotation de Tabbaye, ainsi que ceux que les religieux pourraient acquérir à l'avenir, et déclarait que tous leurs hommes, habitant sur leurs terres, seraient affranchis des services d'ost et de chevauchée et de toutes autres mauvaises coutumes. En dehors de Pierre Berlin, dès lors sénéchal de Poitou, et d'Etienne de Marçai, l'ancien sénéchal d'Anjou, déjà rentré en grâce auprès de lui, Richard n'était accompagné que de ses chapelains, Raoul et Séguin, de frère Milon, son aumônier, de Raoul, fils de Geoffroy, son chambrier, et de Jean d'Alençon, son vice-chancelier, qui apposa au bas de l'acte le sceau du roi sur cire verte, appliqué sur des lacs de soie. La présence de Milon, qui était un chanoine de Saint-Augustin, et devait peu de temps après être pourvu de l'abbaye du Pin, maison du même ordre, indique pertinemment à quelle influence le roi obéissait dans la circonstance (1).
Le lendemain, 6 mai, Richard était à Fontenay ; là encore, il fonda un petit établissement religieux, Gourfaille, sous l'invocation de saint André, et le dota de tout ce qui était nécessaire pour la subsistance de ses hôtes : des bois, des prés, des vignes, un moulin, des pêcheries, le droit d'usage dans un bois, des exemptions de charges en faveur des habitants du monastère et de leurs hommes. Comme lors de la fondation de Lieu-Dieu, frère Milon fut témoin de l'acte, ainsi que les principaux personnages ecclésiastiques du pays et deux chevaliers, Geoffroy de Fontaine et Thibaut, qui en furent sans doute les instigateurs (2).
Le 7 mai on trouve le roi à Saint-Jean d'Angély. Cette fois, en
(i) Arch. hist. du Poitou, Xï, p. 4o8, Trésor des chartes, (2) Arch, hist, du Poitou, I, p. 120.
tÙù LES COMTES DE POITOU
présence du sénéchal Pierre Berlin, de Guy deThouars, de Pierre de Veluire, de Roger el de Pierre de Préaux, de Raoul fils de Geoffroy, il confirma les privilèges qui avaient été accordés à Tabbaye de la Grâce-Dieu par son aïeul Guillaume VIII, par le roi de France Louis le Jeune, par son père Henri II el par sa mère Aliéner ; il reconnut en particulier aux religieux le droit de prendre le bois nécessaire à la consiruclion ou à la réparation de leurs habitations , aussi bien que pour tous autres usages, dans la forêt d'Argenson,même dans la partie réservée, c'est-à-dire dans les défens connus sous le nom de TEspaut, ainsi que la faculté de faire pacager dans celte forêt leurs juments, bœufs et moutons, el d'envoyer leurs porcs au pânage; il les maintint dans la possession des domaines qui leur avaient été délivrés à Sérigny par Robert de Monimirail, alors son sénéchal, et par Pierre Berlin, le prévôt de Benon, ou qui leur avaient été donnés par Guy de Thouars ; il leur reconnut d'avance la propriété de toutes les acquisitions qu'ils pourraient faire en quelque lieu etde quelque façon que ce fut, et, au sujet des droits de franchise et des libertés qu'il accordait à leurs domaines, il leur appliqua l'usance des anciennes coutumes de Benon et de la Rochelle, à savoir ; de tenir librement et en toute quiétude, à jamais, ce dont ils auraient pu jouir, sans réclamation, pendant l'an et jour, dans le lieu de leur demeure, el pendant sept ans el jour dans les paroisses où ils ne résidaient pas ; il leur confirma en outre la propriété absolue de toutes les donations qui avaient pu leur être faites, libéra leurs possessions de toutes charges et coutumes touchant à la personne, et enfin il leur octroya cette grande faveur qu'en cas de procès leurs causes seraient toujours portées devant la justice souveraine (1).
Le 8, Richard était h Cognac, accompagné des mêmes personnages, auxquelles s'étaient joints Guillaume de Fors et Geoffroy de Pons. Ceux-ci, voyant le prince en si grande veine de générosités, lui demandèrent de confirmer un établissement que Tabbaye de la Gràce-Dieu venait de fonder au milieu des marais de Tembouchure de laSèvre, dans l'Ile de « La Gullona » et dans le lieu de la Palle, à la sollicitation de seigneurs du pays, à savoir de Guy de
(i) Arch, hisl. de la Saintonge^ XXVII, p. i4o, abbaye de ta GrAoe-Dieu.
ALIENOH 267
Thouars, à qui le roi avait précédemmenl donné le domaine de Benon, de Pierre Berlin que Guy, en récompense de ses services, avait gratifié de la baillie d'Andilly, de Guillaume de la Roche el de quelques autres. Tous, désireux de voir prospérer la maison établie sur le territoire dont ils avaient fait don à Tabbaye de la Grâce-Dieu, sollicitaient Richard de la favoriser spécialementet celui-ci ne crut pouvoir mieux faire que de renouveler en sa faveur toutes les concessions et tous les privilèges dont il venait de doter lamaison-mère.Ce fut encore le vice-chancelier, Geoffroy d'Alençon, qui délivra cet acte aux parties, comme il l'avait fait du reste pour toutes les chartes précédentes (1).
Le roi rentra ensuite à Chinon, où tout avait été préparé pour le voyage d'Outre-Mer. Le 20 juin il se trouvait encore dans ce château (2), et il en partit peu après pour se rendre àVezeIay,où, selon qu'il était convenu, il devait trouver le roi de France. Mais, ainsi qu'il était arrivé à son bisaïeul en pareille circonstance^ il fut assailli au dernier moment par des quémandeurs, qui venaient solliciter des secours ou des faveurs que, vu les circonstances, il était assez difficile de leur refuser.
Le 25 juin il s'arrêta àTours (3). Dans cette ville, il fut sollicité par les moines de Montierneuf qui lui demandèrent de prendre leur monastère sous sa sauvegarde spéciale de la même façon que l'avaient fait auparavant les comtes de Poitou, ses ancêtres, ce qu'il leur accorda volontiers par une charte datée du 27 du même mois (4). Le même jour, il voulut récompenser les services spéciaux de son cuisinier Guillaume, qui ne devait pas l'accomgner ; il lui fil d'abord cadeau de tout le domaine que les comtes de Poitou possédaient dans la prairie de Niort^ au-dessous de la Salle, mais cet acte ne comblait pas les vœux de Guillaume le Queu qui, à l'imitation de son prédécesseur ^ Alain, voulait s'élever au-dessus de sa condition. Il demanda et obtint une concession plus importante : le roi créa un Gef spécial comprenant les fours que les comtes possédaient à Niort et le vieux marché de
(i) Gallia Christiana^ H, instr., col. 388.
(2) D. Martèoe, Amplissima coUectio^ I, col. 990.
(3) D. Martène, Amplissima coliectio^ I, col. 991.
(4) Teuict, Layettes du Trésor des chartes^ I, p. i58.
a08 LES COMTtS DE POITOU
Beauchamp et en pourvut le demandeur; dans Tacte il lui reconnut la qualité de sergent, et de ce chef Guillaume le Queu entrait dans les rangs de la noblesse (1).
Le vice-chancelier, Jean d'Alençon, et le chambrier, Raoul 61s de Geoffroy, étaient toujours delà suite de Richard, au près de qui se trouvaient encore, en fait de personnes notables, le connétable Guillaume du Hommei,le sénéchal de Normandie, Guillaume Gis de Raoul, Robert d'Harcourt, Geoffroy de la Celle, Philippe de Colombiers et Guillaume Le Maréchal, qui, toutefois, ne partit pas pour la croisade, car, pour se conformer à rengagement qu'il avait pris envers Henri le Jeune à son lit de mort, il s'était rendu dans la Terre-Sainte en 1185 et y avait séjourné deux ans (2).
Huit jours après la Saint-Jean, le 1"*' juillet ii90, les deux rois se rencontrèrent à Vezelay et y séjournèrent pendant deux jours. L\in et Tautre avaient déjà reçu la besace et le bâton, atlribuls symboliques du pèlerin, Philippe à Saint-Denis,et Richard à Tours: c'est l'archevêque de cette ville qui les remit lui-même au roi anglais, et l'on fil la remarque que, lorsque celui-ci s'appuya sur le bâlon, il le brisa (3). De Vezelay, les escortes royales se dirigèrent sur Lyon. Richard, qui fit sans doute quelque séjour dans cette ville, y fut rejoint par des chevaliers hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem en résidence à la Rochelle, qui avaient obtenu d'Aliénor la concession du lieu nommé le Perrol,sis entre la mer et le bourg de la Rochelle et touchant au vieux port, pour y construireune maison de leur ordre, et avoir, comme les Templiers, leurs émules, un lieu d'attache sur les bords delà mer, qui desservirait leurs hôpitaux du Poitou. Ils présentèrent cet acte à Richard, qui confirma sans difficulté la donation faite par sa mère, en présence de Gautier de Ferrières, de Jean de Préaux, de Guillaume de Tilières, d'André de Chauvigny, ainsi que de plusieurs prélats, et leur en fit délivrer l'acte par son vice-chancelier (4).
Aliénor n'avait pas accompagné son fils à Vezelay. Elle était restée en Poitou, peut-être même à Chinon, qu'elle n'avait pas
;i) Tculet, Lat/eltes du Trésor des chartes, l, pp. i58 cl 164. (2) Lu oie de G. Le Afaréchai, I, vers 7274 et 88.
3 lier, des hist, de France, XVH, p. 5oo, note a, I\. de Hovedeo.
'1) Arch. de la Vienne, orig., commanderie du Perrot, i ; Arch, hi$L de ia Sain* loruje, I, p. 32.
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revu depuis dix-huit ans el qui devait lui rappeler de cruels souvenirs. Hichard n'était certainement pas bien éloigné quand les Hospitaliers, qui avaient peut-être plus que les Templiers des facililésd'accès auprès de la reine, obtinrent d'elle cette grande faveur; pareillement, les religieuses de Fontevraull s'adressèrent à elle pour faire reconnaître leurs droits sur la vente du blé apporté sur la place de la Bilange à Saumur. Aliénor se rendit sur les lieux et fit comparaître devant elle le sénéchal d'Anjou, Payen de Rochefort, l'abbesse de Fontevrault et le prévôt de Saumur. Les droits de l'abbaye furent reconnus par le jugement de l'assemblée qu'elle présida et où se trouvèrent Guillaume Tempier, évêquedePoilierSjAimery, vicomte de Thouars, Etienne Amenon, sénéchal de M irebeau, Geoffroy Imbert, sénéchal de Moncontour, Thomas de Sainl-Cassien, prévôt de Chinon, et autres (1).
A Lyon, les rois se séparèrent. Philippe prit la route de Gênes, 011 il devait s'embarquer, et Hichard descendit jusqu'à Marseille; ils devaient se rejoindre à Messine. Le roi anglais, par orgueil, n'avait pas voulu se servir pour aller en Orient des navires marchands de Gênes, de Marseille ou d'autres ports qui transportaient ordinairement les pèlerins. Il voulait arriver en Terre-Sainte avec plus d'apparat et il avait dans ce but donné l'ordre à sa flotte de venir le rejoindre à Marseille. Des vents contraires, particulièrement à l'entrée de la Méditerranée, arrêtèrent longtemps les vaisseaux. Richard ne les attendit pas et partit pour la Sicile, en visitant pour son plaisir les côtes de l'Italie el particulièrement Naples et Salerne. Pendant ce temps sa flotte, arrivée enfin à Marseille, embarqua son armée, el le 16 septembre jeta l'ancre à Messine; Philippe-Auguste aborda dans cette ville le 17, et Richard seulement le 23. Au lieu de partir immédiatement pour la Palestine,les deux princesséjournèrent à Messine, que le roi Tancrède avait mis à leur disposition, Richard dans un but intéressé, Philippe pour ne pas mécontenter son allié, les sentiments de l'un et l'autre étant dissimulés sous le prétexte spécieux qu'il fallait attendre la fin de la mauvaise saison.
Tancrède avait usurpé le trône de Sicile après la mort du roi
(1) liihl. de r École des chartes, XXXVI. p. /|4i.
Guillaume, qui était devenu le beau-frère de Richard par suite de son mariage avec Jeanne d'Angleterre. Cette princesse était reléguée à Palerme; le roi d'Angleterre demanda qu'on lui rendit sa sœur et en même temps il invita le roi de Sicile à exécuter les clauses du testament de son prédécesseur. Ce dernier n'avait pas laissé d'enfants, mais seulement une sœur. Constance, mariée h Henri VI de Souabe, empereur d'Allemagne, qui pensait en ce moment à revendiquer les droits qu'en vertu de cette union il pouvait faire valoir sur la Sicile et la Fouille. Tancrède était fort embarrassé; entre les deux maux qui le menaçaient^ il choisit celui qui lui paraissait le moindre. Il remit Jeanne à Richard ef, pour tenir lieu des objets précieuxet des navires que Guillaume avait légués à son beau-père, Henri II, et dont celui-ci n'avait pu prendre possession, étant mort trois mois après son gendre, il versa au roi anglais la somme de 40,000 onces d'or, dont le tiers fut remis à Philippe-Auguste. En retour, Richard garantit au roi de Sicile ses possessions continentales, alors menacées par l'empereur, et fiança son neveu, Arthur de Bretagne, qui était pour le moment son héritier présomptif, avec la fille atnée de Tancrède.
Comme conséquence de cet accord, le roi d'Angleterre put déployer à Messine une pompe royale, grâce à laquelle il éclipsait totalement le roi de France. Il célébra particulièrement avec un grand faste les fôtes de Noël et donna de nombreux tournois. Dans l'un d'eux, il fut vivement froissé de voir un chevalier français, Guillaume des Barres, se montrer supérieur à lui; il voulut le punir de cette outrecuidance, et quoiqu'à la sollicitation de ses compagnons il eût fait semblant de lui pardonner, il le considéra toujours comme son mortel ennemi (1).
Philippe séjournait à Messine comme Richard; il ne pouvait songer à partir pour la Palestine sans son allié, qui se montrait peu pressé de remplir ses engagements. Cette vie d'oisiveté, chez des hommes habitués à une existence aussi active que celle que menaient ordinairement les deux princes, ne pouvait manquer d'amener des froissements entre eux. Un jour, Richard menaça de renoncer à la Croisade. Philippe convoqua aussitôt dans sa tente
(i) Hec. de* hist. de France ^ XVII, pp. 5i3 et 5i4» B. de PelerkM>rougb.
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les principaux chevaliers des deux armées; deux des plus notables vassaux du roi d'Angleterre, Geoffroy de Rançon et le vicomte de Cbâteaudun, se séparèrent de lui et déclarèrent qu'ils suivraient le roi de France jusqu'en Terre-Sainte (1).
Au mois de mars les deuxrois conclurent un traité réglant leur situation respective en Aquitaine. Richard céda entre autres à Philippe ses prétentions sur l'Auvergne et, en retour, le roi de France lui abandonna la ville de Cahors et tout le Querci, à l'exception des abbayes de Figeac et de Souillac.En outre, Richard s'engagea à ne plus faire de conquêtes sur le comte de Saint-Gilles tant que celui-ci voudrait s'en rapportera la cour du roi pour le règlement des difficultés qui pourraient s'élever entre eux (2).
Une autre fois Philippe reprocha à Richard de toujours reculer le moment où il épouserait sa sœur. Le roi d'Angleterre lui fit répondre que, s'il n'accomplissait pas son engagement, ce n'était pas par un motif de dédain à l'égard d'Aélis, mais parce que, conformément aux lois de la morale, il ne pouvait épouser une femme que son père avait connue et dont elle avait même eu un enfant. Philippe fit alors procédera une enquête parmi ses compagnons d*armes. Ceux-ci, aussi bien que ceux de Richard appelés comme témoins, reconnurent que les faits allégués étaient exacts, en conséquence ce dernier fut publiquement affranchi de toutes les promesses qu'il avait pu faire antérieurement au sujet de ce mariage^ seulement il dut s'engager à remettre au roi de France 10,000 marcs pour subvenir aux besoins d'Aélis; la princesse, aussitôt le retour du roi d'Angleterre dans ses états, serait remise à Philippe, à qui seraient restitués en même temps les domaines qui composaient la dot de sa sœur, et particulièrement Gisors. Le roi de France déclara, en outre, que, Richard étant désormais dégagé de tout engagement au sujet d'Aélis, il lui reconnaissait le droit de se marier comme bon lui semblerait (3).
Tout ceci n'était guères que jeux pour passer le temps, car personne n'ignorait les rapports d'Aélis et d'Henri, mais il était
II) Rec, des hist. de France, XVII, p. 82, RIçord.
(2, I). Vaisseie, Hisl, de Languedoc^ nH» éd., VI, p. i34; Hymer, Fœdera, I» p. Oi».
(3) Hec. des hist. de France, XVII, p 5i5, B. de Pelerboroug^h.
bon quo celle aiïaire, qui depuis tant d'années était une cause d'aigreurs enlre les rois de France et d'Angleterre, reçût une solution définitive. Richard ne se monlra, du resle, si coulant que parce qu'il y avait en ce moment pour lui un projet d'union en vue (1).
Après le dépari de son fils. Aliénor n'avait pas perdu son temps. Elle le connaissait bien, et savait que, malgré les sentiments religieux dont il avait donné de nombreux témoignages durant les derniers temps de son séjour en Aquitaine, il ne manquerait pas de se laisser aller en Orient, dont elle se rappelait les séductions, à ses habitudes licencieuses. Elle ne voulait pas qu'il donnât ce spectacle aux chrétiens qu'il allait secourir et que l'expédition, tentée pour délivrer le tombeau du Christ, tournai en partie de plaisir; elle songea donc à le marier et, ayant cherché autour d'elle, elle jeta les yeux sur Bérengère, fille de Sanche, roi deNavarre. Celui-ci, flallédc ce choix, y donna son consentement; alors, sans tarder, Aliénor fulchercher la jeune princesse, afin de rejoindre Richard avant qu'il se fût embarqué à nouveau.
Les rigueurs de Thiver n'arrêtèrent pas la vieille reine qui avait près de soixante-dix ans; elle traversa la France et Tltalie et, en compagnie du comte de Flandre, arriva à Naples, où elle comptait s'embarquer. Richard avait envoyé des navires audevant de sa mère, mais l'affluence des guerriers qui se préparaient à partir pour rejoindre l'un ou l'autre roi élait telle qu'elle dutreprendre sa course par terre et se rendre àBrindisi, où elle prit la mer avec sa future bru; enfin elle aborda à Messine le 30 mars, le jour même où Philippe appareillait avec sa flotte.
La préscnlalion de Bérengère à celui qui allait être son époux ne fut pas longue ; quatre jours après son arrivée, Aliénor se rembarqua, après avoir décidé sa fille Jeanne, la reine de Sicile, à accompagner la jeune princesse en Orient et à lui servir de chaperon jusqu'au jour de son mariage (2).
(i; Il est possible que ce soit pendant soo séjour à Messine que Richard ait, eo préscDcc de 1 archcvc(|ue d'Auch et de l'évéquc de Bayonoe, Tuo des commaodanls de sa Hotte, cooHrmé Bertrand, évéque d'Aq^en qui raccumpagoait aussi à la Croisade, dans la possession du coriilé d'Accu (Gallia Christ,^ H, col. 912).
(•2; nist. ArujUc. script., X, II, p. i432, G. de Cantorhéry; Rec, des hisi. de France, XVII, pp. 5o3, 507, 009, 5i0et 617, B. de Peterborough, et XVIU, p. 50o, U. de Ilovcdcn.
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Le 12 avrils Richard quillail à son tour Messine avec une flotte de cent cinquante grands navires et de cinquante-trois galères, mais, au lieu de cingler directement vers Saint-Joan-d'Acre, qu'assiégeaient les chrétiens et où il était impatiemment attendu, il s'arrêta plusieurs fois en route, et particulièrement à Rhodes, où une tempête avait poussé son vaisseau. Celui qui portait sa sœur et sa future femme avait jeté Tancre devant Limisso, port de nie de Chypre. Deux de ses navires, désemparés par la tempête, furent pillés ; il demanda raison au roi de Chypre, Isaac Comnène^ qui lui refusa toute satisfaction. Cédant à l'impétuosité de son caractère et ayant une véritable armée sous la main, Richard descendit dansTUe, battit Isaac à deux reprises, s'empara de sa fille,et,le 31 mai, le roi vint lui-même se rendre à son vainqueur. Dans l'intervalle, le 12 mai, à Limisso, Richard avait fait célébrer son mariage par Nicolas, son chapelain, et couronner sa femme en qualité de reine d'Angleterre par Jean, évêque d'Evreux(l).
Cette cérémonie avait été précédée par un acte civil, la constitution du douaire de Bérengère. Comme Aliénor était en possession des domaines composant le douaire attribué habituellement aux reines d'Angleterre, il avait fallu chercher en dehors d'eux les éléments de celui de la nouvelle reine. Avant de quitter son fils, Aliénor avait sans doute réglé celte question avec lui, et elle l'avait autorisé à disposer à cet efTet d'une partie de son duché d'Aquitaine, c'est-à-dire de la Gascogne, qui tendait de plus en plus à avoir une vie distincte. Le roi abandonna donc à sa femme tout ce qu'il pouvait posséder en Gascogne, au delà de la Garonne, tant en cités, villes, châteaux qu'autres domaines, ainsi que le revenu de certaines villes sises en Angleterre, en Normandie, en Touraine, dans le Maine e(t enfin en Poitou ; dans ce dernier pays, les localités désignées étaient la ville de Mervent avec son château, Jaunay, et Oléron, ainsi que les forêts ou parties du domaine royal réservé qui en pouvaient dépendre. 11 était dit en outre que lorsqu'Aliénor viendrait à décéder le douaire de Bérengère retournerait au roi et que celle-ci entrerait en possession
(1) Rec, des ht'st. de France^ XVII, p. 5i8, B. de Peterboroiigh.
du douaire des reines d'Angleterre, tel qu'Henri l'avait assigné à sa femme, et dont jouissait la reine-mère (1).
Harcelé par les messagers du roi de France et par les sollicilations pressantes du roi de Jérusalem, qui vînt le relancer à Limisso, Richard se décida enfin à partir le 5 juin et, cinq jours après, il débarquait à Saint-Jean-d'Acre, assiégé depuis deux ans. Le 12 juillet^ la ville ouvrit ses portes; le butin fut immense, mais le partage difficile. Philippe-Auguste était très éprouvé par le climat de l'Asie Mineure et par les difficultés incessantes qui se produisaient parmi les chrétiens à raison de l'inimitié de Guy de Lusignan et de Conrad de Montferrat, prince de Tyr,qui se disputaient la couronne de Jérusalem. Conrad prétendait que Sibylle, la femme de Guy, étant morte, et que ce dernier n'ayant eu la couronne que parce qu'elle appartenait légalement à Sibylle, sœur et mère des deux derniers rois de Jérusalem, elle devait revenir à la sœur de cette dernière, Mélissende, que lui-même avait épousée. Philippe avait admis les prétentions de Conrad; Richard, naturellement, reconnut les droits de Lusignan.
La situation du roi de France était véritablement très délicate. D'une part, il était constamment humilié par son vassal et allié qui jetait à pleines mains Tor de Sicile et de Chypre et, d'autre part, il hésitait à se brouiller avec lui, bien que Richard, par ses emportements et son désir d'être au premier rang, lui en donnât à chaque instant l'occasion. Il ne désirait qu'une chose, repartir, bien qu'il ne fût en Syrie que depuis trois mois, n'y élant arrivé que le 13 avril 1191, veille de Pâques. Il s'en ouvrit à Richard, qui, heureux de se trouver seul à la tête des Croisés, le délia de rengagement commun qu'ils avaient pris de ne pas quitter la Terre-Sainte sans le cgnsentement l'un de l'autre. Libre désormais, Philippe rembarqua le 29 juillet, laissant au roi d'Angleterre 10,000 hommes sous le commandement d'Hugues de Bourgogne, après avoir décidé aveclui, le 28 juillet, que
(i) Martèoe, Amplissima collection I, col. 995. Le texte publié par i>. MarlènedésigDe la (roisièmelocaiité du Poitou attribuée à Béren^ère sous le nom de « Cleroaomw que jusqu*ici OQ a vainenieot tenté d*ideDtifier ; après quelques tâtODoemeots, dous nous sommes arrête à reconnaître dans ce mot celui d*01cron, « Oleronum >, dont la lettre initiale, O, devait être incomplètement bouclée dans la charte originale.
Guy resterait roi de Jérusalem sa vie durant et que Conrad lui succéderait.
Après le départ du roi de France, des querelles intestines ne cessèrent de travailler les croisés. Conrad de Montferrat fut assassiné dans la ville de Tyr, le 27 avril, mais par cette mort la question du trône de Jérusalem ne fut pas vidée. Henri de Champagne, neveu de Richard, épousa la veuve de Conradet son oncle le fit reconnaître roi de Jérusalem. Comme, dès lors^ Richard abandonnait la cause de Guy de Lusignan, il lui céda en compensation une possession plus sûre que son royaume; à savoir nie de Chypre, qu'il avait primitivement vendue aux Templiers pour la somme de 25,000 marcs d'argent, et qu'il leur retira.
11 signa enfin avec Saladin, le 1®' septembre 1192, une trêve de trois ans trois mois trois semaines et trois jours, et après avoir payé toutes ses délies il quitta à son tour la Palestine, le 9 octobre 1193, après avoir passé un an et demi en luttes à peu près stériles par suite de l'indécision de son caractère ; cette campagne fut fertile en beaux faits d'armes, mais sans conséquences pratiques. Le roi d'Angleterre donnait en toutes circonstances l'exemple d'une bravoure extrême, mais il n'avait pas l'initiative que doit posséder un commandant en chef; il perdait son temps, et grâce à ce défaut de caractère et à son orgueil, qui lui firent commettre de nombreuses fautes, il ne put jamais jouir des avantages que ses brillants exploits auraient pu lui procurer : son père Henri, dans des circonstances semblables, serait arrivé à d'autres résultats (1).
Bien que Richard fût depuis longtemps éloigné de son royaume, ce n'était pas absolument le désir de le revoir qui le faisait quitter ce champ de batailles journalières, mais bien plutôt l'épuisement de ses ressources, malgré qu'elles eussent été accrues par le trésor du roi de Chypre et les dépouilles de Saint-Jean-d'Acre; il se croyait assuré de la fidélité des person-
(1) Nous n'entrons dans aucuns détails sur le séjour de Richard en Orient; ils sont bien connus et totalement hors de notre sujet. Nous n'indiquerons même pas les auteurs qu'il y a lieu de consuller pour cette période de sa vie; leurs noms se rencontrent dans toutes les bibliographies, et particulièreuieot dans Molinier, les Sources de rhisloire de France, III, no» 233i-2347. On peut voir aussi spécialement VEsloire de la guerre sainte^ éditée par Gaston Paris.
27O I-KS COMTES Dli POITOU
nés à qui il avait confié le gouvernement de ses états et il ne se trompait qu'à demi .
Un de ses favoris, le normand Guillaume de Longcliamp, qu'il avait fait chancelier du royaume et évêque d'Ely, administrait l'Angleterre en qualité de grand justicier. Dans ce poste, il se montra extrêmement arrogant et peut-être blessa-t-il Aliénor.La reine chercha à lui opposer un adversaire sérieux. Elle le trouva dans Geoffroy, le fils naturel de son mari et de Rosamonde, qu'Henri Plantagenet avait fait chancelier du royaume, mais qui, à l'avènement de Richard, avait été forcé de se démettre de cetle charge. Toutefois, s'étant réconcilié avec son frère, celui-ci l'avait pourvu de l'archevêché d'York, puis, changeant encore d'avis, il lui avait, en partant, interdit de résider en Angleterre et avait défendu à fous les archevêques de ses étals de le consacrer. Aliénor avait trouvé le moyen d'éluder ces ordres. En quittant Messine, elle s'était rendue directement à Rome et avait obtenu du pape Célestin m la levée de cette interdiction; rentrée en France, elle fit sacrer Geoffroy par l'archevêque de Tours, le 18 aoûtH91 (1).
Le nouveau prélat, se considérant comme délivré de tous ses engagements par la parole du pape, se rendit en Angleterre, s'allia avec Jean Sans-Terre qui y résidait, et, muni de lettres, vraies ou fausses, que Richard aurait écrites pendant son séjour à Messine, les deux associés contraignirent l'évêque d'Ely, dans le courant d'octobre suivant, à se démettre de ses dignités; Jean nomma grand justicier du royaume, à sa place, l'archevêque de Rouen, que Richard avait du reste désigné lui-même pour cette haute fonction par lettre du 23 février 1191, pour le cas où Guillaume de Lonchamp viendrait, pour une cause ou une autre, à l'abandonner.
Aliénor semble s'être tenue à l'écart de toutes ces intrigues qu'elle avait pourtant amenées, ou du moins elle n'y prit pas une part active. Elle célébra la Noël de 1191 en Normandie, à Bonneville sur la Touque, tandis que Jean, qui, on le voit, était
(1) I\ec. des hist. de France^ XVH, p. 5i6, B. He Peterborougfa, p. 635, R. éà Dicet, et p. 689, H. de Hovedeo,
ALIEiNOR 277
beaucoup mêlé aux affaires d'Angleterre, se tenait ce jour-là à Hoveden (1).
Aliénor résidait en Normandie afin de surveiller les agissements de Philippe, qui, de retour d'Orient, voulait mettre à profit Tabsence de Richard. Tout d'abord il commença par demander qu'on lui remît sa sœur; celle-ci était restée sous la garde du sénéchal de Normandie dans la tour de Rouen. De ce côté, il éprouva un refus, aussi bien que dans sa demande de restitution de Gisors. Le 20 janvier 1192, il se rendit aux abords de la ville; le sénéchal et les barons normands, 'pressés par lui, ne voulurent pas la lui abandonner et le roi n'osa passer outre à cause des privilèges de croisé dont jouissait Richard (2).
Philippe, du reste, avait tenté d'autres moyens pour arriver à ses fins, et avait essayé de faire constater qu'il était en droit de posséder Gisors. Des légats a latere^ qui avaient pour mission publique de mettre d'accord l'archevêque de Rouen et Tévôque d'Ely,poussés par lui, se présentèrent un jour pour pénétrer dans la ville; le sénéchal de Normandie leur en ayant refusé Tentrée, sous le prétexte plausible qu'aucun légat ne pouvait s'introduire dans les états du roi d'Angleterre sans son autorisation formelle, ils l'excommunièrent. Aliénor et l'archevêque de Rouen, son conseil, protestèrent contre cet acte et en appelèrent au pape, qui désavoua ses légats (3).
Déçu de ce côté, Philippe-Auguste se tourna vers Jean Sans- Terro dont il n'ignorait pas le caractère ambitieux. Pour le faire entrer dans ses vues, il lui promit sa sœur Aélis et les possessions continentales de Richard. Jean, sans scrupule, accepta ces avances avec une telle faveur qu'AUénor et les grands justiciers s'en émurent. La reine se hâta de retourner en Angleterre et trouva Jean qui faisait ses préparatifs de départ pour passer en France.
(i) Rec, des hist. de France^ XVII, p. 542, B. de Pclcrboroup^h, et p. 547. R. d« Hoveden.
(2) Rec, des hist, de Francey XVII, p. 54:<, B. de Pelerborpugb, et p. 549, R. de Hoveden.
(3) Rec. des hist. de France^ XVII, p. 546, B. de Pclerborough, et p. 55 1, R. de Hoveden. Bien que les événements qui viennent d'être rapportés semblent étranp^ers à rhistoire du Poitou Jl nous a paru bon de les relever afin de permettre d'apprécier le rôle considérable qu* Aliénor joua dans les affaires d'Angleterre pendant 1 absence de son fils.
Il fut averti que, s'il quittait le royaume, les comtés et les châteaux dont son frère Tavail si généreusement gratifié seraient immédiatement saisis; devant cette menace, qui aurait eu pour conséquence de le priver de tous ses revenus, Jean n'osa passer outre, mais ces menées inquiétèrent la reine à juste titre. On élait depuis longtemps sans nouvelles du roi; elle sentit le besoin de rassembler autour du trône les forces vives de la nation anglaise. Pendant le carême de 11 92, tous les grands du royautne furent convoqués à Londres, la plupart s'y rendirent et, dans cette assemblée, elle leur fit prêter solennellement un nouveau serment de fidélité à Richard et à son héritier, celui-ci non désigné. Elle-même donna l'exemple, suivie par les archevêques d'York et de Rouen (!)•
Toutefois, bien qu'elle fût en possession du titre de régente du royaume, constaté par les rapports qu'elle eut avec des particuliers ou des établissements publics (c'est ainsi que le prieur de Cantorbéry s'adressa à elle pour la nomination d'un nouvel archevêque et le règlement d'autres affaires intéressant celte église), son autorité était tempérée par celle des justiciers (2).
On a vu que Tannée précédente Guillaume de Longchamp avait été dépouillé des hautes dignités qu^il avait dues à la confiance de Richard; ne pouvant se résoudre à cette situation, il essaya, à la même époque, certaines tentatives pour reprendre le pouvoir. Il fit [d'importants cadeaux à Aliénor, des promesses pécuniaires à Jean ; ceux-ci s'entremirent en sa faveur, mais il avait tellement exaspéré les Anglais par ses exactions qu'ils ne purent rien obtenir ; Tarchevêque de Rouen, chef de la faction contraire, décida Aliénor à s'abstenir; quant à Jean, il reçut 2,000 marcs d'argent sur le trésor royal et abandonna Tévêque d'Ely. Celui-ci, qui avait déjà débarqué à Douvres, reçut en conséquence Tordre de repartir immédiatement sous peine de mort; le jour de Pâques, 5 avril H92, il rentra en France et fut rejoindre Philippe-Auguste (3),
(i) Rec. des hist. de France, XVH, p. 55o, R. de Hoveden. (2' liée, des hist. de France^ XVH, p. 543, B. de Peterborougfa. {',\] Chranicles and Memorials of ihe reign of Richard /, vol. H, EptutoUe Caiituarienscs, pp. 4^7 et ss.
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Dans l'Aquitaine, doux sénéchaux, Pierre Berlin en Poitou et Ilélie de la Celle en Gascogne, veillaient à la sûreté du pays. Berlin, outre sa charge de sénéchal, administrait le comté de la Marche qui faisait partie du domaine particulier du roi d'Anglelerrc depuis le jour où Audebert en avait consenti la vente à Henri Plantagenet. Il était secondé dans sa mission par un neveu de Richard, Olhon de Brunswick, fils de Mathilde, que ses parents avaient sans doute laissé en France lorsque l'empereur Henri VI leur rouvrit les portes de TAUemagne. Le roi lui avait constitué avant son départ une sorte d'apanage avec les châtellenies de Civray et de Tlle-Jourdain en Poitou el celle du Dorât dans la Marche. Guillaume Tempier, évêque de Poitiers, semblant considérer cette donation comme une aliénation formelle, réclama l'hommage de Civray qui relevait féodalement de son évêché; Olhon s'exécuta volontiers et rendit son devoir à l'évêque de Poitiers^non seulement pour ce fief^ mais aussi pour tous ceux que les comtes de la Marche avaient coutume de tenir des évèques de Poitiers et particulièrement pour le Dorât (!)•
Pierre Berlin étant tombé malade, les barons aquitains, qui avaient montré fort peu d'entrain pour la Croisade, tentèrent un soulèvement. Le comte dePérigord, le vicomte de Brosse prirent la tête du mouvement qui se propagea rapidement; le vieux sénéchal chercha d'abord à rétablir la paix en traitant avec les révoltés, mais ceux-ci ne voulurent rien entendre ; enfin, étant entré en convalescence, il recourut aux armes et marcha hardiment contre eux. Il s'attaqua d'abord au comte de Périgord et s'empara de plusieurs de ses places ; dans les unes il mit des garnisons et les autres furent rasées. Puis il se jeta sur la Marche, où il triompha de même façon ; il fit encore plus, et déclara que, par suite de la félonie du vicomte de Brosse, son domaine serait à jamais incorporé à celui du roi d'Angleterre. Enfin, comme le comte de Saint-Gilles avait commis l'imprudence de promettre son appui aux révoltés, le sénéchal pénétra dans le Toulousain. Il
(i^ D. Fonleoeau, XVI.p. 44y; Mèm. de VAcad, des Inscriptions et Belles-Lettres XXXV, p. y43. Cet acte, daté de 1190, alors que les rois Philippe et Richard étaient eo route pour la Terre Saiute, appartient aux derniers mois de Tannée 11 90 ou au commencement de 1191.
a8o LES COMTES DE POITOU
venait de recevoir Tassistance de huit cents chevaliers que lui avait amenés le jeune Sanche, fils du roi de Navarre, et beau-frère de Richard ; se trouvant par suite à la tête d'une armée considérable, Berlin put arriver jusqu'aux portes de Toulouse, son armée môme campa une nuit sous les murailles de la ville ; de nombreux châteaux, capturés tant à l'aller qu'au retour de l'expédition, subirent le sort de ceux duPérigord. Enfin Aymar, le comte d'Angoulême, qui avait aussi pris les armes, subit un sort encore plus fâcheux ; il fut battu en rase campagne par les Poitevins-Navarrais, et fait prisonnier avec un grand nombre de ses hommes, tant de pied que de cheval. Aymar se réclama du roi de France, mais ce fut en vain, et il resta en captivité jusqu'au traité de Mantes, c'est-à-dire jusqu'au 8 juillet 1193 (1).
Pendant que ces faits se passaient éclata la nouvelle foudroyante de la captivité de Richard. Depuis quelque temps, on s'inquiétait beaucoup de lui; les Croisés, revenant de Terre-Sainte, disaient qu'ils avaient rencontré le navire du roi d'Angleterre dans le port de Brindisi, mais de lui nul n'avait entendu parler. Que lui étaitil donc arrivé ?
Après avoir, le 29 septembre 1192, embarqué sa femme, sa sœur et la fille dTsaac Comnène sur sa flotte, qui aborda heureusement en Sicile, le roi d'Angleterre partit avec un seul navire, le 9 octobre, et arriva à Corfou le 4 novembre. De ce lieu il lui était facile de gagner la côte d'Italie et les territoires soumis à Tancrède ou au pape. Mais à ce moment une idée d'aventures germa sûrement dans son esprit, car^ au lieu de gagner ritalie ou la Sicile, il remonta la côte, aborda à Raguse et à Zara, où, bien qu'il eût dissimulé sa personnalité, il fut reconnu et courut le péril d'être livré à l'empereur d'Allemagne, qui lui en voulait énormément, tant à cause de la mort de Conrad de Monferrat, dont on avait voulu rendre Richard solidaire, que parce qu'il soutenait Tancrède de Sicile, qui, l'année précédente, avait contraint l'empereur de lever le siège de Naples. Jeté par la tempête sur les côtes de l'istrie, entre Aquilée et Venise, il se sépara de la plupart de ses compagnons, ne gardant avec lui que Baudouini Tavoué
(i) Hec, des hisL de France, XVII, p. 55 1, H. de Hovedeo; Marcbegaj, Ckrom» des églises d'Anjoa^ p. 4^, Saiut-Aubio.
ALIÉNOR &8i
de Bôlhune, el une vingtaine de serviteurs, puis, se déguisant en marchand, il tenta de traverser TAUeroagneà cheval (1).
Mais il était signalé partout, et^es manières juraient tellement avec son travestissement qu'il ne pouvait manquer d'être arrêté en route. Après avoir échappé à diverses embûches, particulièrement à Salzbourg, où ses compagnons se firent prendre successivement, il fut reconnu dans les faubourgs de Vienne par un serviteur du duc Léopold d'Autriche qui en avertit son mattre.
Celui-ci vint lui-môme se saisir du roi d'Angleterre pendant qu'il dormait, le 21 décembre. Hichard n'essaya pas de résister et rendit son épée au duc, qui le fit garder très étroitement dans sa maison ; il fut traité en roi, bien que la grossièreté naturelle aux gens du pays lui rendit sa captivité moins supportable. Le duc d'Autriche était proche parent de Conrad de Montferrat, et, en outre, avait à se venger d'une injure sanglante que lui avait fait subir le roi d'Angleterre, lequel, le jour de la reddition de Saint- Jean-d'Acre, avait fait abattre et fouler aux pieds l'étendard que Léopold avait arboré sur un des palais de la ville. Cette capture satisfaisait donc ses rancunes, mais le roi d'Angleterre était un trop grand seigneur pour que le duc d'Autriche, dont le litre était de fraîche date, prit sur lui de le maintenir en prison; il s'empressa d'en informer son suzerain, l'empereur d'Allemagne. Celui-ci ayant déclaré qu'un roi ne pouvait être captif d'un simple comte, car tel était le rang légal du duc d'Autriche, se fit livrer Hichard, ou plutôt l'acheta moyennant la promesse d'une bonne rançon, puis il jugea bon d'aviser de ces faits le roi de France, à qui, le 28 décembre, il envoya une relation détaillée des événements qui avaient fait tomber entre ses mains leur ennemi commun (2).
(i) Rec. des hist. de France^ XVU, p. 549, R. de Hovcden.
(2) Marchegajr, Chron. des églises d'Anjou, p. 48, Saint- Aubin ; Rec. des hist. de France, XVII, p. 87, Rigord, p. 71, Guillaume le Breton, p. 549, ^* ^^ Hovcden,p. G44> ^- de Dicet, et p. 675, G. de Canlorbéry. Sept jours donc au plus se passèrent entre la capture de Richard et Tenvoi de la lettre de Tenipereur d'Allemagne qui en faisait part au roi de France. Ces faits certains, établis par les chroniqueurs contemporains et surtout par la lellre de Fempereur Henri (Rymer, Fœdera, I, p. 71)» auraient dû réduire depuis longtemps à néant les légendes que la dramatique capti* vite du roi d'Angleterre ne pouvait manquer de faire naitre. L'une d'elles, habilement composée, n'a cessé, depuis plusieurs siècles, d'avoir un succès qui la fait toujours reproduire. Un ménestrel du temps de saint Louis, qui arrangeait l'histoire de Fraoc^
a8a LES COMTES DE POITOU
Philippe tressaillit d'aise et se prépara à tirer parti de ces événements, mais il rencontra devant lui Aliénor qui se montra à la hauteur des circonstances. En eiïet, la situation était grave. On savait que Richard était prisonnier, car le secret n*avait pas tardé à transpirer, mais dans quel lieu étail-il retenu? Afin de se mettre en rapport avec lui, la reine et les justiciers dépêchèrent en Allemagne deux abbés anglais pour se mettre à la recherche du roi. Quant à Jean Sans-Terre, il ne vit dans le malheur de son frère qu'une occasion inespérée de prendre sa place. 11 passa aussitôt en Normandie et se rendit auprès de Philippe-Auguste ; le roi de France lui confirma la captivité de Richard et lui témoigna le peu d'espoir où il était de le voir sortir de prison; il promit en conséquence à Jean, s'il consentait à épouser sa sœur Aélis et à lui faire certains abandons de territoire, de lui reconnaître la possession des domaines du roi d'Angleterre sur le continent. Jean accepta tout, prêta serment de fidélité au roi de France pour les possessions anglaises de son royaume et même, disait-on, pour l'Angleterre, puis il repartit pour ce dernier pays afin d'y fomenter un soulèvement en sa faveur; de son côté, Philippe-Auguste pénétra en Normandie le 12 avril 1193, se fll livrer Gisors, cet objectif constant des visées des rois de France, et s'empara de tout le Vexin normand.
Aliénor ne se contenta pas de maintenir les prélats et les barons anglais dans leurs sentiments de fidélité à Tégard de son fils, elle chercha par tous les moyens à obtenir sa délivrance. A sa sollicitation, Pierre de Blois, le savant archidiacre deBath, qui avait eu avec Tarchevêque de Mayence d'anciennes relations d'école, écrivit à ce prélat afin qu'il s'entremit pour obtenir la liberté du roi; il s'exprimait avec indignation sur la déloyaalé et la cupidité du duc d'Autriche, et il faisait un appel aux princes chré-
de façon à frapper vivement rimagination de ses auditeurs, a raconté d'une façon aionnaote la recherche à laquelle un membre de sa corporation, le ménestrel Blondiaus (le Blondel moderne) se serait livré pour découvrir le lieu dans lequel son maître, le roi Richard, était teuu en captivité. Après un an et demi de courses Tagmbondes, il serait arrivé dans un château où Richard, détenu depuis quatre ans! l'aurait reconnu à travers une archére, el lui aurait chanté les premiers Ters d'une chanson qu'ils auraient composée ensemble, à la Ruite de quoi DIondiaus, n*ea demandant pas plus long, serait reparti pour annoncer sa découverte aux barons anglais (Voy. Récits d'un ménestrel de Reims, pp. 4>-4^).
ALIËNOR 283
tiens, afin qu'ils prissent en main la défense du droit des gens violé en la personne du roi d'Angleterre.
Elle s'adressa elle-même au pape Céleslin III, à qui elle rappelait qu'au temps où il n'était que le cardinal Hyacinthe son mari, le roi Henri, lui avait toujours porlé une grande amitié, que Richard avait constamment fait preuve de pareils sentiments à son égard , et qu'elle-même avait toujou rs favorisé les légats envoyés parle pape dans ses états et les avait secondés dans leurs entreprises; elle lui rappelait qu'ils s'étaient trouvés ensemble à Châteauroux, où elle avait reçu de lui beaucoup de protestations d'amitié et de dévouement. Puis, et en cela on reconnaît bien ses façons d'agir impérieuses, laissant de côté la question de sentiment, elle en arrivait à des menaces,disant que si le pape laissait commettre cette iniquité et que Richard dût rester détenu en prison toute sa vie, il pourrait en arriver que l'unité catholique fût dissoute. Elle faisait très probablement, en parlant ainsi, allusion à rhérésie qui prenait, dans le Midi, une grande extension et qu'il ne tenait qu'à elle de laisser se propager dans l'Aquitaine.
Ce n'est qu'après avoir reçu trois lettres d'AIiénor que le pape se décida à agir, tandis que Richard,toutseul, avait en Allemagne bien avancé ses affaires. Les abbés anglais le rencontrèrent en Bavière, le 21 mars, jour des Rameaux, alors qu'on le menait auprès de l'Empereur. Loin de trouver leur roi déprimé par sa captivité, ils le virent plein d'entrain et ne doutant nullement qu'il allait être promptement délivré; il s'informa soigneusement auprès d'eux des affaires du royaume et se montra particulièrement touché de la conduite déloyale de Jean-Sans-Terre. Le 23 mars, il fut reçu par Henri VI, à Hagueneau, et, pendant les jours qui suivirent, les deux princes posèrent ensemble les bases d'un accord. Richard chercha bien à se prévaloir auprès de son geôlier de sa qualité de croisé, mais cette considération avait peu de prise sur l'empereur d'Allemagne qui voulait de l'argent. Son interlocuteur le comprit ; il ne s'agissait plus que de discuter le taux de la rançon sur lequel tout d'abord on ne s'entendit pas. Pendant la diète qui se tenait en ce moment, Richard eut du reste rhabileté de se disculper des accusations qui avaient été portées contre lui, tant au sujet du meurtre de Conrad de Montferrat,
a84 LES COMTES DE POITOU
que des autres difficultés qu'il avait eues avec les Allemands. En attendant, il écrivit, le 19 avril, à sa mère et à ses justiciers qu'ayant été amené à Hagueneau du château de (i Trivellis », où il était détenu, il avait été amicalement reçu par l'empereur et par rimpératrice, et qu'il était assuré qu'en payant une rançon il serait immédiatement mis en liberté; il invitait les églises à fournir la plus forte part des sommes nécessaires, promettant de les indemniser par la suite, et demandait que l'on Ht choix au plus tôt des barons qui devraient servir d'otages auprès de l'empereur en garantie de l'exécution complète du traité; il ordonnait que l'argent recueilli fût remis à sa mère ou à toute autre personne désignée par elle, et enfm il recommandait à Âliénor de bien noter ce que chaque baron ferait pour lui afin qu'il sût quelle reconnaissance il devrait avoir pour chacund'eux.
En même temps, l'empereur d'Allemagne envoyait en Angleterre une bulle d'or pour confirmer les dires de Richard, mais celui-ci, assez étranger aux questions d'argent, étant habitué à ne tenir compte que de ce qui se trouvait dans ses coffres sans s'inquiéter beaucoup de la façon dont il y était arrivé, ne se doutait pas des difficultés qu'il y aurait à surmonter pour recueillir la grosse somme que pourraient exiger les Allemands.
En effet, les négociations entre eux et Richard se poursuivaient sans beaucoup avancer, aussi les ennemis du roi, et particulièrement Jean Sans-Terre, mirent-ils ce temps à profit pour tenter une prise d'armes, qui, du reste, ne réussit pas. Sachant que Philippe-Auguste agissait de tout son pouvoir auprès de Tempereur d'Allemagne pour empêcher l'élargissement de son frère, Jean ne cessait d'affirmer que le roi ne reparaîtrait jamais en Angleterre. Il réussit même à inspirer des doutes aux justiciers qui, ayant dompté sa révolte et pouvant l'accabler, se contentèrent de conclure avec lui une trêve qui devait durer jusqu'à la Toussaint; Aliénor reçut en garde trois des châteaux de Jean, qui ne devaient être remis à ce dernier que dans le cas où Richard ne reviendrait pas.
Mais la reine ne désespérait pas. Elle avait envoyé en Allemagne des députés afin d'être fixée d'une façon certaine sur le taux de la rançon du roi et, par suite, sur les sacrifices qu'elle devrait
demandera ses sujets. Au nombre des instructions qu'elle envoyait à son fîls^ se trouvait la recommandation de s'incliner devant Tempereur et de flatter son orgueil. Richard, se rangeant à cetle idée, offrit à Henri de placer son royaume d'Angleterre sous sa vassalité. L'empereuret ses conseillers ne s'attendaient pas à cette proposition et ils y furent très sensibles. En conséquence, à la diète de Worms, devant les seigneurs allemands et anglais, Richard reconnut l'empereur pour son seigneur et, en signe de vassalité, lui remit son bonnet de cuir. L'empereur le lui rendit aussitôt en proclamant que désormais les rois d'Angleterre tiendraient leur royaume de la couronne impériale, à la charge d'un tribut annuel de 5,000 livres sterlings, et il en fit l'investiture à Richard par le don de la double croix d'or. Puis le 29 juin, les deux princes signèrent un traité portant que le roi paierait pour sa rançon 100,000 marcs d'argent, qu'il livrerait cinquante galères toutes parées et qu'il entretiendrait au service de l'Empereur vingt chevaliers pendant un an, qu'il viendrait à son aide jusqu'à concurrence de 50,000 marcs pour la conquête de la Fouille, qu'il donnerait en mariage sa nièce, sœur d'Arthur de Bretagne, au fils du duc d'Autriche, et qu'enfin il ferait remettre à ce dernier l'empereur de Chypre et safille. Sur la rançon ci-dessus spécifiée la part du duc d'Autriche devait être de 20,000 marcs. Aussitôt que Philippe eut élô avisé de la conclusion de cet accord, il écrivit à Jean que le diable était lâché ; celui-ci prit peur et vint se réfugier en France. D'autre part, lui-même accueillit avec faveur l'évêque d'Ely, chancelier d'Angleterre, et autres envoyés qui l'accompagnaient^ parmi lesquels on peut signaler Guillaume des Roches et Jean de Préaux, qui lui proposèrent au nom de Richard des conditions de paix; un traité, qui réglait la situation de Jean Sans-Terre et de certains grands seigneurs révoltés, fut signé à Mantes le 8 juillet ; le comte d'AngouIême, le vicomte de Limoges et leurs hommes recouvraient leur liberté et devaient être remis en possession de leurs domaines tels qu'ils en jouissaient avant la guerre ; les places de Loches et de Châtillon-sur- Indre étaient remises à Philippe en garantie de l'exécution de la convention (1).
(i) Rec. des hist. de France^ XVU, pp. 55i à 56o ,R. de Hoveden.
Ce traité n'était au fond qu'un répit, tant il laissait de questions indécises, néanmoins il rendait à Aliénor les mains libres et elle en profita pour presser en Angleterre la levée de l'argent destiné à la rançon du roi. Les prélats et les barons furent taxés au quart de leur revenu, les églises durent se dépouiller de tous les objets qu'elles possédaient en métal précieux, les moines versèrentleur laine d'une année, les clercs vivant de dlmesle dixième du produit de celles-ci. Les sommes ainsi recueillies étaient mises sous la garde de deux prélats, de deux barons et du maire de Londres, et enfermées dans des coffres revêtus des sceaux de la reine et de l'archevêque de Rouen (1).
Mais l'Angleterre, quelque pressurée qu'elle fût, était loin de rendre ce que l'on attendait d'elle ; Aliénor dut partir pour le continent. Le pape avait fini par condescendre à ses prières ; il avait écrit à l'empereur d'Allemagne pour qu'il s'entendit avec son prisonnier, au roi de France pourqu'illaissât en paix les états de Richard pendant sa captivité, il menaça de mettre en interdit le royaume d'Angleterre, tant de deçà qu'au delà de lamer,s*il ne délivraitpas son roi; enfin il imposa à lousles couvents, sous peine de foudres ecclésiastiques, l'obligation de contribuer au paiement de la rançon. Comme indice des charges qui furent imposées aux établissementsreligieux,on voitl'abbaye de Saint-Martial de Limoges verser 100 marcs d'argent, dont une moitié fut fournie par Tabbé et l'autre par les moines (2).
Quelque célérité que l'on apportât dans ces diverses opérations, Richard trouvait le temps long et s'impatientait de la lenteur que mettaient les agents de la reine à ramasser sa rançon. Pour se distraire, ilcomposait des chansons; il ncnouften est parvenu qu'une seule, qui respire un sentiment mélancolique auquel elle a dû de se graver plus particulièrement dans la mémoire de ses contemporains. Le poète débute en faisant honte de la pauvreté deleurs dons à ses amis, qui ne se mettent pas en grande peine pour le délivrer, bienqu'il y ait déjà deux hivers qu'il est captif. S'adressant à ses barons et à ses hommes, Anglais, Normands, Poitevins et Gascons, il leur rappelle qu'il n'a laissé aucun de ses compa-
(i) Itec. des ftist. de France, XVII, p. 045, H, de Dicel.
(a) Duplès- Allier, Chron. de Saint-M'irtinl de Limoges^ p. 19a, varia.
gnons eu prison lorsqu'il ne fallait que de l'argent pour les racheter. 11 se plaint que le roi de France, oublieux des serments qu'ils ont échangés ensemble, ne vienne pas à son aide, car son royaume souffre de son absence. Il comptait sur ses deux grands amis, Guillaume de Caieu et Geoffroy, comte du Perche, mais ceux-ci lui paraissent s'être tournés contre lui. Il rappelle celte triste pensée qu'un mort ou un prisonnier n'a ni parents, ni amis, et il conspue les bacheliers d'Anjou et de Touraine, qui vivent pour le moment en paix et ne s'occupent pas de lui, car ils n'y voient nuls profits (1). Enfin il adresse son chant à sa sœur Marie, la comtesse de Champagne, l'aimable fille d'Aliénor (2).
Ayant enfin été informé que les 100,000 marcs d'argent, qui devaient constituer le premier paiement de sa rançon, avaient été recueillis, il en avisa l'empereur, qui, le 22 septembre, fixa la délivrance du roi d'Angleterre au lundi, trois semaines après Noël, c'esl-à-dire au 11 janvier 1194. Toujours méfiant, Richard ne voulut confier à personne autre qu'à sa mère le soin d'apporter les 100,000 marcs d'argent; il lui manda de venir, avec l'archevêque de Rouen, le trouver à Spire, où il résidait, et, pendant leur absence, il délégua l'archevêque de Cantorbéry pour gérer les affaires du royaume à leur place, en qualité de grand justicier (3).
(i) Nous n*avoDs pu percer le voile qui dissimule le nom de ces bacheliers; l'un d'eux pourrait bien être Robert de Sablé, un des grands amis de Richard, qui avait été Tuo des chefs de sa flotte.
(2) Leroux de Lincy, Recueil de chants historiques français, I, p. 56. Rajrnouard a publié [Choix des poésies originales des troubadours^ IV, p. i83, n» xxu) une traduction de cette pièce en langage provençal ; elle ne contient que cinq strophes au lieu de sept ; la dernière même est incomplète et ne reproduit pas les vers qui terminent Toriginal, grâce auxquels on peut reconnaître qu'elle est parmi ses sœurs, la comtesse à qui Richard faisait son envoi. Cène saurait être, comme on Ta dit, Jeanne, qui fut bien comtesse de Toulouse, mais qui était qualifiée de reine, vu qu'elle était encore veuve du roi de Sicile, non plus que Mahaut,la femme du duc de Saxe, ou qu'Aliénor, femme du roi de Castille ; il s'agit évidemment d'une des deux filles de Louis Vil et d'Aliénor, toutes les deux comtesses, demi-sœurs de Richard. Or, le roi ayant pris soin de dire lui-même que sa chanson n'était pas faite pour la comtesse de Chartres, mère de Louis, c'est-à-dire pour Aléais, femme de Thibaut de Champagne, il ne reste plus que Marie, femme d'Henri, comte de Champagne, la présidente des cours d'amour. Certainement celle-ci est la comtesse innommée de la chanson, avecqui Richard enfant avait dû vivre dans la plus grande intimité à Poitiers, dans la cour de leur mère, et que Ton peut croire avoir été pour beaucoup dans son éducation. H lui avait donné récemment une preuve de son affectioa en prenant parti en Terre-Sainte pour Henri, le fils delà comtesse, qu'il avait tenté de faire pourvoir du royaume de Jérusalem.
(3) Rec. des hist. de France, XVll, p. 662, R. de Iloveden.
Malgré la mauvaise saison, la reine partit pour se trouver au rendez-vous avec les otages qui devaient être fournis tant à l'empereur qu'au due d'Autriche pour l'exécution des engagements pris pour l'avenir. Son escorte était considérable, et elle arriva à Spire avant les fêles de Noël. Parmi les Aquitains qui l'accompagnaient, on relève les noms des évêques de Limoges et de Saintes, d'Aimery, vicomte de Ttiouars, d'Hugues le Brun de Lusignan, de Berlai de Monlreuil, et de Jean, prévôt de Doué*
Tous ces personnages se trouvaient le jour de Noël aux côtés de Richard et comparaissent en qualité de témoins dans l'acte qu'il Gt délivrer parson chancelier, Guillaume deLongchamp,aux hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, acte qui allait leur assurer une situation à part dans la société civile. On y discerne un sentiment de profonde reconnaissance de la pari du roi pour les membres de l'ordre et pour les services qu'ils lui avaient rendus en Terre-Sainte, et dont il voulait magnifiquement les récompenser. Par cette charte il déclarait se dessaisir de tous ses droits régaliens sur les religieux de Saint-Jean et sur leurs hommes; leurs biens et leurs personnes devraient jouir désormais d^ine liberté et d'une franchise absolues, en matière de redevances, d'impôts ou de charges quelconques, même de celle du service militaire, et de plus il renonçait en leur faveur à tout droit de justice sur eux et sur leurs hommes, les membres de l'ordre ne devant être désormais jugés que par leurs pairs (!)•
Mais le terme fixé par l'empereur d'Allemagne pour la délivrance de son captif était arrivé, et il ne s'exécutait pas. Philippe et Jean Sans-Terre lui faisaient offrir sous main des sommes plus élevées que le taux de la rançon de Richard s'il voulait retenir celui-ci en prison pendant quelques mois encore. Ils espéraient pouvoir profiler de ce délai pour faire passer la couronne d'Angleterre sur la tête de Jean, qui aurait naturellement donné à Philippe d'importantes compensations; l'appât du gain rendait
(i) Teulet, Layettes da Trésor des chartes^ I, p. 174. Ces privîlègM aoot en quelque sorte la charte constitutive de Tordre de Saiot-Jean de Jérusalem, qui les s fait reeon* nattre à diverses reprises par les rois de France. On trouve ces déelaratioos sacoes* sives dans les lettres patentes du roi Henri II, de juillet i549» qui reproduiseot ÎQ extenso celles de Richard (Voy. Des Clozeauz, Privilèges de tordre S.^Jean de f/iérasa le m , a* éd . , p . 1 ) .
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Tempereur irrésolu, il aurait voulu relarder Texéculion de ses promesses, à lout le moins jusqu'au jour où ilaurail été assuré de la sincérité des engagements du roi de France, mais les princes allemands, qui s'étaient portés garants de ses paroles et que Hichard avait séduits par son entrain et ses manières avenantes, contraignirent Henri à respecter la convention à laquelle ils avaient pris part. 11 s'était rendu à Mayence, où Aliénor l'avait suivi ; le 2 février, elle eut avec lui une dernière entrevue, ensuite de quoi le surlendemain, 4 février 1194, elle reçut son fils des mains des archevêques de Cologne et de Mayence, en échange de son argent, et elle laissa à l'empereur, comme cautions pour l'exécution des autres clauses du traité, les prélats qui l'avaient accompagnée (!)•
La captivité de Richard avait duré un an, six semaines et trois jours. On pourrait croire qu'il se hâta de quitter les terres de TEmpire et de regagner son royaume ? 11 n'en fit rien; il voyagea à petites journées, fut s'embarquer à Anvers et ne mit le pied en Angleterre que le 13 mars.
Quoique prisonnier, il n'avait jamais cessé d'agir en roi, se préoccupant de ses affaires et les réglant quand il en avait la possibilité. 11 le montra bien le jour de sa délivrance , car sa première pensée fut pour la Terre-Sainle. Il se rappela les compagnons d'armes qu'il avait laissés en Orient et que la nouvelle de sa captivité avait dû abattre; pour relever leur courage, il voulut leur faire savoir que, vers la fin de Tannée, il irait à leur secours. Il espérait qu'à ce moment il serait délivré des gens cupides qui ambitionnaient ses états et il comptait sur Taide qu'à cet effet l'empereur et les seigneurs allemands lui avaient promise. Au moment donc de quitter Mayence, il chargea un des plus dévoués serviteurs de sa mère, le poitevin Saldebreuil, de se rendre en Orient et d'aller porter ces paroles d'espoir à son neveu, Henri comte de Champagne, et aux autres princes chrétiens qui luttaient contre les Musulmans. Pour stimuler le zèle de son messager il promit de lui donner à son retour quarante livrées de terre (2).
Le 30 mars, Richard tint son premier conseil à Nottingham,
(i) Rec. des htst. de France, XVII, p. 503, I\. de Iloveden.
(2) Rec. des hist. de France^ XVll, p. 563, H. de Iloveden, et XVIII, p. 4o, G. de Neubrige.
puis, le 19 avril, dimanche de la Quasimodo, il se fil couronner pour la seconde fois à Winchester, dans l'église de Sainl-Swilhien, avec le plus grand apparat. Aliénor reçut en cette circonstance la récompense de sa conduite et particulièrement les témoignages publics de la reconnaissance du peuple anglais pour le rôle bienfaisant qu'elle avait joué pendant la captivité de son fils, en maintenant le pays en paix. A Nottingham elle avait assisté au conseil du roi, mais, à Winchester, elle occupa un rang à part, qui la mettait presque sur un pied d'égalité avec lui : entourée de jeunes filles qui formaient sa cour, elle prit place sur un échafaud, au côté nord de Féglise, vis-à-vis de Richard (1).
Le 23 avril, le roi restitua à son frère naturel Geoffroy, archevêque dTorck, les domaines de Baugé et de Langeais en Anjou, dont il avait été dépouillé, et le réconcilia avec son favori Guillaume de Longchamp, Tévêque d'Ely, qui avait repris les sceaux. Puis, rassuré par cet accord sur la fidélité de TAngleterre, il quitta le royaume avec sa mère et passa avec elle en Normandie. Philippe-Auguste, ne tenant aucun compte du traité de Mantes, avait envahi ce pays et assiégeait Verneuil. Il se retira aussitôt qu'il eut connaissance de l'arrivée de Richard. Jean, qui était passé en France dès qu'il avait appris la mise en liberté de son frère, vît qu'il allait être abandonné par le roi de France si c'était l'intérêt de celui-ci ; il prit les devants et implora Aliénor afin qu'elle lui fit obtenir son pardon. Afin de donner un témoignage assuré de la sincérité de son retour et bien marquer son désir de rompre avec Philippe, il fit massacrer les chevaliers français qui tenaient garnison à Evreux, que le roi de France lui avait donné pour résidence. Richard, qui ne refusait rien à sa mère, consentit, quoiqu'avec peine, à pardonner. 11 y mit toutefois pour condition que Jean resterait privé des domaines dont il l'avait doté avant son départ et que, lors de son retour, il lui avait naturellement repris (2).
Philippe ne s'en était pas tenu à des opérations militaires. Il était peut-être encore plus négociateur que guerrier, et dans Tespoir qu'un événement quelconque empêcherait la délivrance de
(i) Rec. des hist.de France,W\\^ p. 667, R. de Hoveden. (2) Rec, des hist. de France, XVll, p. 568, H. deHovedeo.
ALÎÉNOR aoi
Richard, ilavailagi auprès des seigneurs de TAquilaine qui avaient à se plaindre du roi anglais ou de son sénéchal elles avait rattachés étroitement h lui. Deux d'entre eux, Bernard, vicomte de Brosse, et GeolTroy de Rançon, qui avaient été dépouillés de leurs possessions par le sénéchal, déclarèrent à Sens, où le roi se trouvait au mois de mars 1194, qu'ils avaient complètement renoncé à leur vassalité envers le roi d'Angleterre et qu'ils avaient prêté hommage lige au roi de France. Toutefois, Philippe, qui tenait à ménager Jean-Sans-Terre, avait fait insérer, dans l'acte qui fut dressé à cette occasion, que cependant, si le roi de France y consentait, ils retourneraient sous la domination de Jean quand celuici serait pourvu de la couronne d'Angleterre. Le roi s'engageait aussi à laisser ses nouveaux vassaux reprendre les domaines qui leur avaient été enlevés, dans le cas où, par fait de guerre ou en vertu d'un traité, ils deviendaient maîtres des pays dans lesquels ces biens se trouvaient; pareillement, il était entendu que, si le roi de France s'accordait avec celui d'Angleterre, il ferait mettre dans le traité une clause portant que leurs biens leur seraient rendus. Geoffroy de Rançon avait même été plus loin ; comme, durant la maladie du sénéchal Pierre Berlin, les seigneurs révoltés avaient occupé de nombreux châteaux en Poitou, il avait dû s'emparer de Niort, aussi prit-il la précaution de faire porter dans l'acte où le roi déclarait avoir reçu son hommage qu'il lui ferait en tout état de cause restituer la ville de Niort ou qu'il lui en ferait donner caution (1).
De la Normandie, Richard se rendit à Tours, où les bourgeois lui donnèrent spontanément 2,000 marcs d'argent, peut-être pour se faire reconnaître certains privilèges, ou plutôt pour se racheter de quelques-uns de ces actes blâmables dont ils étaient assez coutumiers. On peut rapprocher de leur façon d'agir ce fait que, le jour de la Saint-Barnabé(l 1 juin), le roi. ayant à se plaindre des chanoines de Saint-Martin, les chassa de leur résidence; les uns durent aller chercher un asile en France, les autres reformèrent leur association dans leur domiine de Siièvres (2).
Il arriva ensuite à Loches, qu'assiégeaient des Brabançons et
(i) Teulet, Layettes du Trésor des chartes, I, p. 176. (2) Salinoo, Chron. de Toarain^^ p. i44-
les Navarraîs que lui avait amenés le fils du roi de Navarre, frère de Bérengère. Il poussa le siège avec vigueur el le lundi après la Saint-Barnabe, 13 juin, il s'empara de la forteresse, défendue par une garnison française insuffisante, commandée par Guy deVaugrigneuse; ilyfit prisonniers cinq chevalierset quatrevingts sergents, à la suite d'unassaut qui ne dura que deux heures, ce qui parut incroyable tant était grande et bien justifiée du reste la renommée du château de Loches (1).
C'est sans doute seulement en ce moment que Richard revit sa femme, dont il était séparé depuis un an et demi. Les deux reines, Bérengère et Jeanne, après avoir heureusement débarqué en Sicile, où elles avaient vainement attendu l'arrivée du prince, s'étaientdécidéesà partir pour Rome où,redoutant les entreprises de l'empereur d'Allemagne, elles séjournèrent pendant six mois de l'année 1193, sous la garde d'un chevalier anglais, Etienne de Turneham, commandant de la flotte, qui les avait ramenées d'O* rient. Enfin le pape les confia à un cardinal, qui devait les accompagner jusqu'en France. Sous sa sauvegarde, elles gagnèrent Pise et Gênes, et enfin Marseille. Dans cette dernière ville, elles furent accueilles par le roi d'Aragon, seigneur de la Provence, qui leur fit escorte jusqu'à la limite de ses états, et les remit à Saint-Gilles entre les mains de Raimond V, comte de Toulouse, lequel, oubliant son hostilité à l'égard du roi d'Angleterre, reçut gracieusement les princesses et leur fit traverser ses états sans encombre jusqu'aux limites de rAquitaine(2).
Après la prise de Loches, Richard remonta vers le Nord, et son escorte de Brabançons, commandée par Mercadier, ayant accidentellement rencontré celle de Philippe-Auguste à Prélevai, 3 juillet, une vive escarmouche s'engagea, à la suite de laquelle le roi de France, contraint de s'enfuir, laissa entre les mains de son adversaire sa chapelle, son trésor des chartes et son argent. Richard s'empressa de prendre connaissance des papiers que le hasard mettait ainsi entre ses mains et il y trouva entre autres les traités passés entre les barons aquitains qui devaient faire cause
(i) MarcliCjçay, Chron. des églises d'Anjoa, p. 49, Saint-Aubin; Salmon, Chrom, de rouraine, p. i44; Rec. des hist. de France, XVU, p. 568, R. de HoTedeiL (2; Rec. des hist. de France, XVU, p, 662, H. de Hoveden.
ALIÉNOR agS
commune avec Jean- Sans-Terre et le roi de France, traités qui étaient restés secrets. Outré de cette conduite, il résolut de punir aussitôt les traîtres et, sans perdre de temps, il revint sur ses pas. D'abord il s'attaqua aux possessions de Geoffroy de Rançon. Ce dernier venait de mourir, ce qui facilita singulièrement les opérations du roi d'Angleterre. Celui-ci s'empara rapidement des forteresses de Taillebourg]et de Marcillac, grâce auconcoursdufilsdu roi de Navarre qui lui amena cent cinquante balistiers, et les fit raser jusqu'aux fondations (1), puis il se tourna contre le comte d'Angoulême; Châleauneuf, Montignac, la Chèze tombèrent successivement en son pouvoir, et enfin, durant l'espace d'une soirée, il prit Angoulême. Fier de ces brillants succès, Richard ne laissa à personne le soin de les faire connaître à ses sujets d'Angleterre et, d'Angoulême même, il écrivit à l'archevêque de Cantorbéry, le 22 juillet, une lettre 0(1 il lui narrait que, dans cette rapide campagne, il avait pris trois cents chevaliers et quarante mille hommes (2).
On ne sait jusqu'où Richard poussa sa marche en Aquitaine, mais sa présence suffit pour y rétablir la paix. Rien ne remuait plus dans ses possessions depuis la Loire jusqu'aux Pyrénées; aussi, tranquille de ce côté, il quitta le Poitou pour se diriger vers la Normandie, où d'autres soucis l'attendaient. Sur sa route, le 8 août, se trouvant à Ville-l'Évêque avec ses compagnons Raoul d'Kxoudun, comte d'Eu, Guillaume de Mauléon, Hervé de Mareuil, Roland de Montrevault et Philippe, archidiacre de Cantorbéry, il concéda aux moines de l'abbaye du Pin en Poitou les vastes bois au milieu desquels l'abbaye était construite et le droit d'usage et de pacage dans sa forêt de Montreuil. Il récompensait ainsi la fidélité de l'abbé de ce monastère, Milon, qu'il avait emmené à la croisade en qualité d'aumônier et qui, par sa chaude parole, avait sou vent relevé le courage de ses compagnons dans leur dure campagne de Syrie (3), Enfin il arriva à Rouen où il séjourna
(1) Rec. des hist, de France^ XVII, p. 647, R. deDicet.
(2) Rec. des hist, de France, XVII, p. 670, R. de Hoveden, et p. 647, R. de Dicet; Id., XVIII, p. 44» G. de Neubrige.
(3) Arch. de la VieDoe, abbaye du Pîd, liasse i, n^2; abbaye de Saiote-Croix, 1. 4^« enquête du xiiie siècle. La charte du Pin, qui porte la date de la cinquième année du règne de Richard, est le premier acte où Raoul d'Exoudunsoit désigné avec
et passa les fêtes de Noël. A celle occasion, Aliénor oblint de lui qu'il reslituàt à Jean-Sans-Terre une partie des domaines qu*il lui avait enlevés et qu'il se réconciliât avec l'archevêque d'Yorck» Geoflroy,son frère naturel, avec qui il s'était de nouveau brouillé.
Pendant son absence, le 17 juin il 94, les représentants du roi de France el du roi d'Angleterre, s'étanl entendus ensemble, firent une tentative pour changer en une paix durable les trêves qui se concluaient journellement entre les deux parties^ et qui, n'ayant qu'une durée limitée, faisaient constamment suivre un temps de paix d'une période de guerre. Ils s'adressèrent d'abord à Philippe-Auguste, et, ayant reçu son assentiment, ils portèrent à Richard leurs propositions. Le roi de France, qui les avait fait siennes, demandait entre autres que ses partisans, ou ceux du roi d'Angleterre^ fussent compris dans toutes les trêves qu'ils passeraient entre eux, de façon que personne ne pût être poursuivi pour son adhésion à l'un des deux rois, el cela aussi longtemps qu'il se tiendrait en paix avec*ses voisins, ce à quoi Richard ne voulut pas entendre, disant qu'il n'irait jamais àl'encontre desusages pratiqués dans le Poitou ou dans ses autres domaines, où il était reconnu que tous les possesseurs de grands fiefs avaient la faculté de vider leurs différends par les armes, c'est-à-dire qu'il entendait maintenir pour ses barons le droit aux guerres privées (1).
Les péripéties de sa lutte avec Philippe-Auguste, sa campagne d'Aquitaine, avaient fait perdre de vue à Richard les engagements qu'il avait pris avec les Allemands, mais ceux-ci n'oubliaient pas. Une des clauses du traité de Worms était que, dans le délaide sept mois après sa libération, le roi d'Angleterre devrait remettre à Léopold, duc d'Autriche, la fille de l'empereur de Chypre el la sœur d'Arthur de Bretagne, celte dernière étant destinée à devenir l'épouse du fils de Léopold. Richard ne s'exécutantpas^le duc menaça de mettre à mort les otages qui lui avaient été donnés;
le titre de comte d'Eu. On ne sait comment ce cadet de la famiUe de Lusigoan devint répoux d'Alix, rhéritiére du comté d^Eu : Henri, le dernier comte, était décédé en 1 183, ne laissant qu'une fille, Alix, qui, mineure, tomba dans la garde du duc de Normandie. Il est A présumer que Hicbard, en la mariant avec Raoul de Lutigoan, rcc<)mpensa par ce magnifique don des services personnels que le chevalier poiterio lui avait rendus, ou simplement ceux de Geoffroy de Lusigoan, oncJe de Raouli qui, ù la croisade, était réputé pour le plus preux chevalier de son pays. (i) liée, des hist. de France^ XVll, p. 5O9, R, de Horeden.
Tun d'eux, Baudouin de Bélhune, fut dépôché en Angleterre par ses compagnons et emmena les princesses au commencement de l'hiver, mais, alors qu'il était en route, Léopold vint à mourir, ce qu'apprenant il revint sur ses pas et rendit les jeunes filles au roi (1).
Le mardi de la semaine de Pâques de l'année H95, Richard tomba malade. Cet événement amena un rapprochement entre lui et sa femme, Bérengère. Les bons rapports entre les deux époux n'avaient pas duré longtemps après le retour du prince et celui-ci avait repris promptement savie d'excès et d'aventures. Pendant qu'il se tenait en Normandie, un ermite était venu le trouver et lui avait dit: « Souviens-toi de la destruction de Sodome et abstiens-toi des plaisirs défendus, sinon la main de Dieu s'appesantira sur toi. » En ce moment critique, Richard se rappela ces paroles, et manda à sa femme de venir le trouver ; le changement de vie qui résulta de ce rapprochement lui fut profitable et il ne tarda pas à recouvrer la santé (2).
Pendant plusieurs années l'étal de guerre ne cessa de régner entre le roi de France et le roi d'Angleterre, coupé par destrôves que l'un ou l'autre rompait suivant ses impulsions ou ses intérêts ; à ce conflit perpétuel venait se mêler l'empereur d'Allemagne qui, pour entretenir l'hostilité de Richard à l'égard du roi de France, lui fit un jour l'abandon de 17,000 marcs sur le reliquat de sa rançon. Un des faits saillants des périodes de trêves conclues entre les parties fut la délivrance d'Aélis; le 20 août H95, elle fut remise à Philippe-Auguste, qui s'empressa de la marier avec Guillaume, comte de Ponthieu,en lui assurant une bonne dot.
Lors de l'expiration d'une de ces trêves, Mercadier, avec ses routiers, pénétra dans le Berry, s'empara d'Issoudun^ et mit dans cette ville une garnison pour le roi d'Angleterre. Il passa ensuite en Auvergne, et fit prisonnier le comte Guy, qui venait de succédera son père Guillaume, décédé en H94 (3). Ce dernier avait eu beaucoup de difficultés avec Philippe-Auguste. Lorsque le roi de France revint d'Orient, il voulut mettre à
(1) Rec. des hist. de France, XVH, p. SyS, R. deHoveden.
[•2) Htc. des hist. de France^ XVH, pp. 678 et 674, R. de Hovcden.
i^i) liée, des hist. de France^ XVIII, p. 48, G. de Neubrige.
2(,e LES COMTES DE POITOU
exécution la clause du traité de Messine de mars 1191, en vertu de laquelle Richard lui avait cédé TAuvergne en échange du Querci, et réclama de Guillaume la vassalilé qui lui était due. Le comte refusa, et, à la suite de ce mauvais vouloir, Philippe mil la main sur quelques-uns de ses châteaux. Celle situation se perpétua jusqu^à la mort de Guillaume; c'est le moment où Hichard sorlait de prison et, pour faire pièce au roi de France, il engagea le comte Guy et son cousin, le dauphin d'Auvergne, à poursuivre la lutle entreprise par Guillaume. Philippe ravagea encore une fois leurs domaines, si bien que le comte et le dauphin, réduits aux abois, conclurent avec lui une trêve de cinq mois. Guy se rendil en Angleterre avec dix chevaliers, et demanda des subsides à Richard, mais celui-ci, dont le trésor était àsec, lui fil 1res mauvais accueiK Dépité, Guy s'accorda alors avec le roi de France et quand les hostilités recommencèrent entre Philippe et Richard, ce dernier voulut encore contraindre les comtes d'Auvergne à prendre parli pour lui. Rs refusèrent. C'esl alors que Richard leur adressa un virulent]sirvente où il leur disait qu'ils lui étaient restés fidèles comme Isengrin Test à Renard, etqu^ils avaient cessé de Taider quand il eut cessé de les payer, bien qu'ils n'ignorassent pas qu'à Chinon il n'y avait ni argent ni deniers; cnQn, il les menaçait, pour lecasoù ils fausseraient leurs serments, de le trouver bon guerrier sous l'étendard. Le dauphin d'Auvergne, qui était poète aussi bien que Richard, lui répondit sur le même ton et dans la même forme, et il lui envoya un sirvente aussi violent que le sien, qu'il terminait par un défi (1). C'est en ce moment que Mercadier passa en Auvergne et se fil
(i) Voy. Leroux dcLincy, Chants hist, français, I, pp. 60 et m. ; Juslel, Hitt, de la maison d' {nrergne, pp. 44 ^t io5, et preuves, p. 39; Baluze, ifist, delà maison dWiwergne^ly p. 53, et II, p. 249. Les deux historiens de l'Auvergoe nous paraissent avoir fait erreur au sujet de la date des difficultés de Richard avec les comtes d^Auverf^ne, qu'ils placent en 11 98; ils considèrent que le dauphin, en faisant aUusion dans son sirvente à la cession de TAuver^e au roi de France, avait eu en vue le traité de Gaillon intervenu entre les deux rois le i5 janvier 1196. Us n'ont pas remarqué que, d.'ins cet acte, il n'était nullement question du Querci; de plus ils n*ont tenu aucun compte du traité de Messine, tandis que c'est véritablement contre les stipula* tions qu'il contenait que les comtes d'Auverc^ne s'étaient élevés. Un examen atlenlif des pièccH de vers de Hichard et du dauphin y fait encore rencontrer des mentions de certains faits qui sont antérieurs à 1 198 et qui conviennent parfaitement h l'année 1 np.
ALIÉNOR ao7
l'exécuteur des rancunes de Richard. Philippe, informé deTaccidenl arrivé à son vassal et de la prise d'Issoudun, quitta la Normandie, où ses troupes avaient remporté plusieurs succès, et vint attaquer les routiers qui occupaient Issoudun, mais il ne put reprendre que la ville, le château résista ; Richard, prévenu à son tour au Yaudreuil,où il résidait alors, accourut avec une promptitude extrême et put pénétrer dans le château. Les deux adversaires se retrouvaient encore en présence ; mais au lieu d'engager la lutte ensemble, comme on aurait pu le croire, de part et d'autre ils manifestèrent l'intention de traiter. On était à la fm de novembre , la Noël approchait, et aucun des deux rois n'était pourvu de l'argent nécessaire pour satisfaire aux grandes dépenses qu'ils faisaient à cette occasion ; ils convinrent donc, dans une entrevue qui eut lieu le 5 décembre entre Issoudun et Charost, d'une trêve qui partirait du samedi après la Saint-Nicolas (9 décembre) et devrait durer jusqu'à la Saint-Hilaire (U janvier suivant); il fut en outre décidé que, durant le temps de la trêve, on traiterait de la paix et, comme prémices, Richard fit hommage à Philippe pour le duché de Normandie, les comtés d'Anjou et de Poitou; puis ils se séparèrent, Philippe retourna vers le Nord, et Richard se rendit à Poitiers, où il célébra les fêtes de Noël (1). Les deux rois laissèrent donc leurs plénipotentiaires libres de leurs mouvements, si bien que la paix entrevue finit par se signer le 15 janvier H96 entre le Vaudreuil et Gaillon. Presque tous les points en litige entre eux furent réglés; en échange d'avantages du côté de la Normandie, Richard renonçait en faveur du roi de France à tous ses droits de suzeraineté sur l'Auvergne aussi bien que sur le territoire domanial qu*il pouvait y posséder, mais il acquérait Issoudun et Graçay et d'autres seigneuries en Berry;le comte de Périgord,le vicomte de Brosse et le comte d'Angoulême devaient rentrer en possession de leurs terres, telles qu'ils en jouissaient avant qu'ils se fussent retirés du roi d'Angleterre, à la condition toutefois qu'ils lui rendraient désormais hommage et lui feraient les services accoutumés; le vicomte de Turenne
(i) Rec. des hist. de France^ XVII, p. 42, Rifçord, et p. 677, R. de Hovedeo ; Id.f XVIII, p. 99, R. de Coggeshale.
Fortuné de Gourdon, continueraient à être vassaux des deux rois; quant au comte de Saint-Gilles, il était laissé libre de se faire comprendre dans la paix, mais, s'il s'y refusait, Philippe reconnaissait au roi d'Angleterre toute liberté d'action à soq égard (1).
Richard, bien qu'il se fût engagé à ratifier les engagements de ses représentants, ne tarda pas à les violer; leurs conventions ne furent considérées par lui que comme une trêve, qui devait durer seulement jusqu'à la Saint-Jean. En effet, aussitôt après la fète,les hostilités reprirent : le roi d'Angleterre pénétra en Berry et prit Vierzon; par réciprocité, Philippe se jeta sur Aumale ,où fut fait prisonnier Guy de Thouars, un des plus redoutables guerriers de Richard (2).
Raymond de Toulouse n'ayant pas demandé à profiter de la paix du Vaudreuil, les hostilités entre les capitaines anglais et lui s'étaient continuées pendant une partie de Tannée 1196; mais bientôt, mécontent de Philippe-Auguste, malgré que celuici, pour le maintenir dans son parti, lui eût donné, au mois de février 1195, la garde de l'abbaye de Figeac avec tous les droits qu'il s'était réservés lors de Taccord conclu en 1191 avec le roi d'Angleterre (3), il se décida à faire la paix avec Richard. Le roi d'Angleterre voulant réunir contre son ennemi, le roi de France, toutes les forces possibles^ se montra assez coulant dans ses négociations avec Raymond. Le point le plus important du traité qu'ils conclurent ensemble fut que Richard renonça à toutes ses prétentions sur le comté de Toulouse, en qualité d'héritier des comtes de Poitou (il était si sûr de l'assentiment de sa mère que celle-ci, au nom de qui seulement il pouvait faire valoir ses droits, n'est pas mentionnée dans l'acte); il lui restitua leQuerci, dont il s'était emparé en 11 88, et qu'ildétenait depuis lors, toujours en vertu du traité de 1 191, et lui donna en mariage sa sœur Jeanne, veuve de Guillaume II de Sicile, alors âgée de trente et un ans ; il assura en dot à celle-ci rAgenais,mais à la condition que le comté
(i) Hec. des hist, de France, XVII, p. 45, Rigord; Rymer, Fatdtra^ I, p. 91. (a) liée, des hist, de France, XVII, p. 46, Rigord, cl p. 78, Guill. lo Breton. (3) Lrop. Delislc, Cat, des actes de Philippe- Auguste^ n« 433 ;D. Vaiawte, //f«/, de Languedoc, n"e éd., Vllf, col. 432.
serait toujours lenu en fief du duc d'Aquitaine, et que son possesseur devrait fournir cinq cents hommes d'armes et les entretenir à ses dépens, pendant un mois, lorsque le duc aurait guerre dans la Gascogne. Le mariage de Raymond et de Jeanne eut lieu au mois d'octobre 1 196 (!)•
Vers le même temps, Richard maria Guillaume Longue-Epée, son frère naturel, avec la fille de Guillaume comte de Salisbury, et enfin il donna à son neveu Olhon le comté de Poitou, ou plutôt* à proprement parler, le duché d'Aquiiaine (2).
h. — Othon ob Bruns wigk et Richahd
Olhon de Brunswick, le nouveau comte de Poitou, avait environ vingt ans (3). Amené tout jeune en Angleterre, il y était resté. Elégantde forme, il ressemblait à son oncle Richard par ses goûts de faste et par sa merveilleuse bravoure, et, de plus, ses bonnes grâces lui avaient acquis de nombreuses sympathies (4).
L'année précédente, à la Noël 1 1 95, l'archevêque de Cantorbéry, le grand justicier du royaume, avait procédé à Yorck à la cérémonie de ses fiançailles avec Marguerite, la fille du roi Guillaume d'Ecosse (0); cette alliance éventuelle, qui ne se réalisa du resle jamais, semble indiquer chez Richard, et surtout chez samère, des tendances sur lesquelles il y a lieu d'insister.
(i) D'Achcry, Spicilegium, VII, p. 343; D.Vaissele, Hist, de Languedoc^ n>'« éd., VI, pp. 173 et 179.
(2) Rec. des hist. de France, XVII, p. 579, R. de Hoveden.
(3) L*hîsloire d*Othon, considéré surtout comme comte de Poitou, a été étudiée au xviii« siècle par deux érudits, M. Booamy, de l'Académie des InscriptioQS et Belleslettres (J/t*/iîo/>^5 de littérature tirés des registres de C Académie royale des inscriptions et belles-lettres^ XXXV, pages 702-74O, sous ce titre : Eclaircissements sur Thistoire de l'empereur Othon IV, auparavant duc d'Aquitaine et comte de Poitiers), et M. Bourgeois, de l'Académie de la Rochelle (Recherches historiques sur Vempe^ renr Othon /K, 1775). Ces savants ont publié la plupart des textes relatifs à Othon, mais, malheureusement pour les thèses qu'ils ont soutenues, iU ont été fréquemment induits en erreur par ce fait qu'ils n'ont pas reconnu que le chancelier du comte datait ses actes d'après le système anglais, qui commençait l'année à Noël, et qu'ils s'en sont tenus à l'usage français, qui la faisait partir de Pâques.
(4) Rec. des hist, de France, XVIII, p. 82, R. de Coggeshale. (ô) Rec. des hist. de France, XVII, p. 578, R. de Hoveden.
3oo LES COMTES DE POITOU
Le roi d^Anglelerre n'avait pas d'enfants légitimes, et le hasard des événements pouvait, d'un moment à l'autre^ amener la vacance du trône. Par qui serait-il occupé? L'héritier présomptif était Arthur, le fils posthume de Geoffroy, frère cadet de Richard, mais ce n'était encore qu'un enfant, qui n'agirait que sous l'autorité de sa mère, Constance de Bretagne. La vieille reine, que cette perspective inquiétait, car on ne sait pourquoi elle détestait Constance, avait à diverses reprises cherché à rapprocher Richard de Jean-Sans-Terre, mais ce dernier, par l'effet de son caractère faux, lâchement ambitieux, échappait souvent à la direction qu'elle cherchait à lui imprimer, et il compromettait par sa conduite publique tous les avantages qu'il aurait pu retirer de la politique de sa mère et de l'ascendant de celle-ci sur Richard. Pour barrer le chemin au fils de Constance, la reine avait d'abord jeté son dévolu sur Jean, mais, celui-ci lui glissant entre les doigts, elle se rejeta sur Othon, que de grandes qualités recommandaient à son choix. Afin de familiariser les esprits avec l'éventualité qu'elle envisageait, elle comprit qu'il fallait que son candidat occupât dans les possessions continentales de la couronne le premier rang après le roi ; cette situation appartenait au possesseur de l'Aquitaine, de ce pays que Richard avait si longtemps gouverné, et alors, pour arriver à ses fins, elle n*hésita pas à renoncer à se prévaloir de ses droits en faveur de son petit-fils. A partir du printemps de l'année 1196, Othon se qualifia de comte de Poitou et de duc d'Aquitaine (i).
Mais la possession de ces titres n'impliquait pas la jouissance d'une autorité absolue dans le duché. Deux sénéchaux, Geoffroy de la Celle en Gascogne et Pierre Bertin en Poitou, continuèrent à administrer le pays comme ils le faisaient pour le compte du
(i) A. Richard, Chartes de Satnt'Maixent, I,p. 383 ; Arch,hist. de la Sainionge^ l, p. 28, VI, p. i3 et XXVni, p. i45.^D*après un historien ançlais, Roger de Hoveden, ciié par M. Bcoamy [Mém, de PAcad, des Inscriptions^ XXXV, p. 707), Richard aurait dooDé, en 1 190, le comté d'Yorck à son neveu ; un grand nombre de vassaux de ce comté auraient rendu hommage au jeune prince, mais certains d'entre eux s'y seraient refusés jusqu'à ce qu*ils eussent connu la volonté da roi de sa propre bouche. Richard, ne voulant pas heurter le sentiment de ses sujets, aurait alors donné à Othon le comté de Poitou en échange de celui d'Yorck. Si le fait est exact, ce n'est pas en 1190 qu'il se serait passé, mais seulement en iiqS ou 1196, bieo peu de temps avant que le prince ne fût pourvu du Poitou.
ALIÉNOR 3oi
roi d'Angleterre. La division de TAquilaine en deux gouvernements était dès lors chose parfaitement établie; le duché d'Aquitaine n'existait plus guère que dans les protocoles des actes, où il était énoncé parmi les titres portés par les rois d'Angleterre et les comtes de Poitou. Tout le nord était Poitou, le sud, au delà de Bordeaux, comprenant tout Tarchidiocëse d'Auch, était Gascogne; Tusage de celte appellation était si bien élabli que lorsque Geoffroy de la Celle réunit pendant un temps les deux sénéchaussées dans sa main, il ne s'intitula pas sénéchal d'Aquitaine, mais bien sénéchal de Poitou et de Gascogne. Du reste, bien qu'Othon lui-même ait pris à diverses fois le titre de duc d'Aquitaine, il ne faisait jamais suivre son nom, quand il assistait à un acte comme témoin, que de sa qualité de comte de Poitou, aussi les historiens allemands, en parlant de lui, le désignent-ils toujours ainsi: Othonle Poitevin (1).
En outre, Othon ne pouvait dominer en Gascogne. Selon les termes du contrat passé à Limisso, en 1192, tout le pays situé au delà de la Garonne constituait le douaire de Bérengère, la femme de Richard, et il ne parait pas que le roi ait, en quelque circonstance que ce soit, dérogé à celte convention. Du reste, il n'existe aucun acte d'Othon qui soit particulier à ces contrées (2).
Oh ne sait au juste à quel moment Richard prit cette importante décision de confier l'Aquitaine à son neveu ; toutefois, elle appartient sûrement à l'année 1 196. Selon l'usage des ducs, ses prédécesseurs, le jeune prince entreprit de parcourir ses domaines, et, à la fin de celte année 1196, on le trouve en Saintonge. Les Templiers de la Rochelle étaient en possession, dans cette ville, de moulins qui constituaient pour eux un important revenu; ils y tenaient beaucoup, et ils vinrent trouver Olhon pour lui demander de reconnaître leurs droits. Le prince avait auprès de lui en
(i) Mém. de VAcad, des Inscript ions y XXXV, p. 741, cl notes. Nous avons déjà fait remarquer plus haut (patçe 286) que, lorsque Richard fit, durant sa captivité, une chanson pour appeler à sa délivrance les chevaliers qui lui étaient restés fidèles^ il s*adressa aux Poitevins et aux Gascons, mais nullement aux Aquitains.
(2) l^s historiens de la Gascogne, et en particulier Tabbé Monlezun, ont totalement i;^noré la possession de ces régions par la reine Bérengère, et sont tout aussi muets sur le complc d'Olhon.
3o2 LES COMTES DE POITOU
ce moment Henri, évêque de Saintes, Tabbé de la Grâce-Dieu, et deux chevaliers dévoués au roi d'Angleterre, x\ndré de Chauvigny et Girard de Fournival, que Richard semble avoir placés près de son neveu pour lui servir à la fois de tuteurs et de surveillants; il se souvenait des façons d'agir de son père et croyait n'avoir pas en cette matière de meilleur exemple à suivre. Othon prit conseil de ses compagnons et déclara que les TempHers continueraient à jouir en paix de leurs moulins, comme ils l'avaient fait dans le passé (1).
Ce doit être vers cette époque que le comte fut appelé à se prononcer dans une afTaire litigieuse qui fut portée devant lui. Depuis quelque temps, de graves dissentiments s'étaient élevés entre les religieux de Grandmont, installés au couvent de Notre- Dame de la Garde en Arvert, et l'abbé et les chanoines delà Couronne, au sujet du moulin de Disait, que ces derniers avaient changé de place et édifié dans un lieu plus commode pour eux, mais où il nuisait grandement aux religieux de la Garde. Comme il était difficile de se prononcer sans avoir une connaissance exacte des lieux, Olhon, après avoir pris conseil de Tévèque de Poitiers, donna l'ordre à Pierre Berlin, sénéchal de Poitou, et à Geoffroy de la Celle, sénéchal de Gascogne, de se transporter à Disait. Les deux sénéchaux finirent par mettre les parties d'accord, les firent se donner le baiser de paix, et rendirent l'un el l^autre une sentence uniforme, à l'exception toutefois que Pierre Berlin, trouvant que l'indemnité accordée aux religieux de la Garde était insuffisante, leur assigna, en outre, une rente annuelle de 2Q sous sur le mouHn (2).
Le 1®' janvier 1 197, le prince, poursuivant son voyage, se trouvait à Pont-l'Abbé. Là, Hugues Bardon, aumônier del'aumônerie de Surgères, qui l'avait rejoint, obtint de lui une charte par laquelle il déclarait qu'il prenait les frères de Taumônerie sous sa protection spéciale et qu'il renonçait à tous les cens el droits coutumiers qu'ils pouvaient lui devoir personnellement en qualité de comte de I^oitou, tant en redevances d'argent qu'en
(i) Grasilier, Cartul, de la Saintonge, \, pp. 99-101, Notre-Dame de la Garde.
(2) Arch. hist. de tu Sninio/tje, f, p. 28.
ALIENOR 3o3
terragcs, complanls et vinages établis sur les domaines qu'ils possédaient dans les pays soumis à la domination du comte. A cet acte assistèrent Tévftque de Saintes, qui avait continué à tenir compagnie à Othon, G., abbé de la Tenaille, Geoffroy de la Celle, sénéchal de Gascogne, Renaud de Pons, et Guillaume Bardon, prieur de Peyré. Celte charte fut délivrée dans la forme la plus solennelle: Othon, qui prend dans la suscription le titre de duc des Aquitains et de comte des Poitevins, fait savoir ses volontés à l'archevêque de Bordeaux, qui était pourvu, après lui, de la plus haute dignité en Aquitaine, aux évêques, sénéchaux, prévôts, justiciers et à tous ses baillis (1).
Peu après, le 20 février, comme le comte se trouvait à Ciré en Aunis, les Templiers, qui ne s'étaient pas trouvés satisfaits de la forme de l'acte qui les confirmait dans la possession de leurs moulins de la Rochelle, réclamèrent à leur tour une charte authentique dans laquelle, outre le rappel de cet objet principal de leur requête, il fut dit qu'ils continueraient à jouir sans contradiction de tous les domaines et redevances, et de tous les privilèges dont ils étaient pourvus au moment où Richard fut couronné pour la première fois, c'est-à-dire en 1189; Geoffroy de la Celle contresigna cet acte (2) . EnBn, le 7 mars, étant encore à Pontl'Abbé, en compagnie de Geoffroy de la Celle, de Girard de Fournival, de Pierre Savary et de Perre Berlin, Othon confirma publiquement toutes les concessions faites à l'abbaye de la Grâce-Dieu par son oncle Richard et sa grand'mère Aliénor (;ij.
(i) Arch, hisl, de la Saintonge^ VI, p. i3. Le texle de cet jicte est emprunté aux maouscrils de D. Fonleoeau, XXVII ter, p. 587, où l'on voit que le studieux Lent*diclia l'avait traoscrit d'après le cartulaire de l'aumùoerie de Surg'ères, manuscrii du xv-e siècle, rempli de fautes ; aussi avoas-DOus cru devoir corrig>er le nom du sénéchal de Gascogne, qui, dans le texte imprimé, est écrit G. de Bell., et le remplacer par G. de Cella.
(2) Arch, hist. de la SaintongCy I, p. [28. Les deux chartes relatives aux moulins de la Rochelle dont il vient d'être parlé ne portent pas d'indication d'année, leur éditeur les a publiées sous les dates absolument erronées de 1189, et de 1190, qui leur avaient été données par D. Fonteneau, XXV, pp. 207 et 298. Nous oe saurions admettre non plus que le mot « Suriacum », qui désigne le lieu où fut délivrée la seconde charte, doive élre traduit par Civray; tout prouve qu'Oihon voyageait en ce moment en Saintonge, où se trouve Ciré, qui, dans les textes anciens, est écrit « Siré ».
(3) /irc/<. hisi. de lu Sainlonje, XXVII, p. 142; Teulet, Layettes du Trésor des Chartes, I, p. 194.
Le lendemain, 8 mars, durant un séjour à Soubise, le comte confirma les concessions failes aux moines de Sablonceaux par son ancêtre, Guillaume, comte de Poitou, et les maintint dans la possession d*une renie annuelle de 40 sous que son oncle Richard leur avait attribuée sur la prévôté de la Rochelle (1). Quatre jours après, le 12 mars, poursuivant sa route, il était à Benon, où il confirma les privilèges et les libertés que ce même Richard avait accordés à l'abbaye de Saint- Léonard de Chaumes(2). Enfin il est à croire que c'est dans le même voyage qu'il fit don à Tabbaye de Notre-Dame de Charron, sans doute sur Tordre de son oncle, fondateur de cette maison, d'une rente de 50 livres poitevines, assise sur la Rochelle et sur Tile d'Oléron (3).
C'est par Mauzé qu'Olhon termina ses pérégrinations en Saintonge, et que de là il rentra à Poitiers où, pendant son absence, il s'était passé un événement qui pouvait amener une nouvelle orientation de la politique de Richard, la mort du confident du roi. Celui-ci, tout préoccupé de s'opposer aux entreprises du roi de France, avait résolu de proléger la Normandie,qui, lors d*unc brouille entre les deux princes, devenait aussitôt leur champ de bataille, par une forteresse de premier ordre, pouvant résister aux attaques d'une armée et servir en même temps de camp de concentration pour ses propres troupes. Son choix s'arrêta sur les Andelis, propriété de l'archevêché de Rouen, et aussitôt il entama la construction de Château-Gaillard sur un escarpement dominant la Seine. Mais l'archevêque de Rouen ne consentit pas volontiers à sa dépossession et, après avoir épuisé tous les moyens de conci-
(i) Mém, de fAcad. des Inscriptions, XXXV, p. 710. Comme la charte préoMeote, celle-ci ne porte aucune iodicatioD d*aDQée, mais elle est datée,tout comme eUe, de U première aonée du gouverDement du comté de Poitou par Olboo, ce qui la place selon nou8, en 1197.
(2) Gallia Christ., II, col. i^oo. Cette charte, comme les deux prèeédeolea, porte en cuise de date cette unique mention : « Anne primo comilalus mei. » Grèce À elles, on peut toutefois établir d'une façon péremptoire qu'Othoo oe fot pourra du comté de Poitou qu après le 12 mars 1 196. Le Gallia ajoute que les cooceasiocis faites à Saint-Léonard de Chaumes furent confirmées à Mauzé, le i3 mai. Nous crojomi à un lapsus du Gallia^ et que le texte de la charte derait porter « terlio-deciiBo martii » et non « mai ».
(3) Hymer, Fédéra, I, p. i4o. L'acte d*Othon a disparu, mail il eei rappelé dam une lettre de Jean-Sans-Terrc à Savary de Mauléon, à qui le roi ordoone de laisser fabbayc de Charron jouir de cette rente, qui lui avait été donnée par soo cher nerco Othon, alors que celui-ci avait le bail du Poitou, « dum haberct balliTam Piciaric ».
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liatîon à regard de Richard, il mil la Normandie en inlerdil. Pour venir à bout du prélal, le roi ne vit d'autre remède que d'envoyer des ambassadeurs à Rome, bien pourvus d'argent; il chargea de cette négociation un ennemi personnel de l'archevêque, son chancelier Guillaume de Longchamp, le célèbre évêque d'Ely, qui avait recouvré toute son influence auprès de lui, et le fit accompagner de Guillaume, évêque de Lisieux, et de Philippe, évêque élu de Durham. Pour ne pas traverser le royaume de France, les évêques prirent un chemin détourné et passèrent par le Poitou. Guillaume de Longchamp, tombé malade dans le cours de la route, dut s'arrêter à Poitiers, oîi il succomba dans les premiers jours de février 1197.11 fut inhumé dans l'église de l'abbaye du Pin, sans nul doute par les soinsde son ami Milon, l'aumônier du roi, dont l'influence auprès de ce prince dut souvent profiler à l'évêque d'Ely dans sa vie accidentée (!).
En peu de temps, quelques jours après cet événement, vinrent à mourir trois prélats dont les diocèses étaient compris dans les limites du duché d'Aquitaine : Guillaume Tempier, évêque de Poitiers, qui décéda le 28 mars, Sébrand Chabot, évêque de Limoges, le 31 mars, et Aymar de la Tour, évêque de Périgueux, le 3 mai (2).
Les comtes de Poitou ne s'étaient jamais désintéressés du choix des évêques de leurs domaines, aussi Othon, avant d'agir en quelque sens que ce fût, jugea-t-il opportun d'aller prendre conseil de son oncle. Il partit donc pour laNormandie où se tenait Richard, en compagnie des conseillers attachés à sa personne, Guillaume de l'Etang et Girard de Fournival, de Geofi*roy de la Celle, sénéchal de Gascogne, de Pierre Savary et autres Poitevins. Le 25 mai, ils se trouvaient dans Tlle des Andelis, quand les chevaliers du Temple vinrent demander au roi de confirmer les conventions intervenues entre eux et Othon au sujet des moulins de
(i) Rec. des hist, de France, XVII, p. 655, R. de DiceL L'aùnaUste anglais Roger de Hoveden rapporte que, lors des derniers moments de Guillaume de Longchamp, un Christ de bois, placé dans la cathédrale de Poitiers et connu sous le nom do Croix Saint-Martial, avait versé des larmes abondantes ; il ajoute que, d'après les dires populaires, ce miracle s'était produit trois fois, d'abord lors de la mort d'un précédent évêque de Poitiers, lors du départ de l'évêque Jean « Belesmains y>^^ ei enfin dans la circonstance présente {Rec, des hist. de France, XVII, p. 58o),
(a) Duplès-Agier, Chron, de Sainl^Martial de Limoges, p. 65, B. Ilîer.
3o6 LES CÔMtES DE POITOU
la Rochelle. Richard le fil volonliers, et l'acte fut passé par Euslache, doyen de Salisbury, qui remplissait en ce moment auprès du roi les fonctions de chancelier, en présence de Guillaume^ fils de Raoul, sénéchal de Normandie^ et de Guillaume Le Maréchal (1).
Parmi les compagnons d'Othon devait se trouver Besdin de Casaus à qui Richard fil cadeau du château de Gros, avec le fief qui en dépendait, à charge d'hommage et du service [féodal ordinaire ; Tacle fut passé au Vaudreuil, le 28 mai, en présence de Geoiïroy de Lusignan, de Guillaume de Mauléon, de Pierre de Préaux et de Guillaume de TElang (2).
Pendant son séjour dans [nie des Andelis, Othon assista au traité conclu entre Richard et Baudouin, comte de Flandre, que le roi d'Angleterre venait de détacher de Talliance de Philippe- Auguste, moyennant, entre autres avantages, le paiement d'un subside annuel de 5,000 marcs d'argent. Tous les grands seigneurs de la cour de Richard furent garants, sous leur serment, de l'engagement qu'il venait de prendre; Jean Sans-Terre, comte de Morlain, est en tête, puis vient Othon, désigné comme comte de Poitou, et, parmi les autres grands, on trouve Guillaume de l'Etang et Girard de Fournival, les compagnons du comte lors de sa prise de possession de la Saintonge, car tel est assurément le caractère de la promenade qu'il fit dans cette région (3).
Après son retour en Poitou, Othon reprit la visite de ses domaines, et le l""' août on le trouve à Saint-Remy-sur -Creuse, dans cette petite place que Richard venait d'édifier, et qui ser-
(i) Arch. hist. de la Saintonge^ \, p. 3i. Bien que cet acte porte qu*il fut délirré la septième année du règne de Hicbard, ce qui devrait correspondre au aS mai iigS, le prince étant devenu roi par la mort de son père le 6 juillet 1189 et ayant été couronné roi d'Angleterre le 3 septembre de la même année, cependant il ne peut être place qu'en 1197 pour ces deux motifs : d*abord parce que le doyen de Salîabory ne remplaça levéquc d'EIy en qualité de chancelier qu*aprèfl la mort de ce dernier, ou à tout le moins qu'après son départ pour Home pendant l'hiver de Panoèe il97> et d'autre part que les conventions passées entre Othon et lea Templiers durent nécea* saircincnt précéder la confirmation qui en fut faite par Richard.
(2) Bibl. de Wolfeubuttcll, codex Guelpherbytanus 3i, aug. in-a% fol.Si, ▼* Reco* gnicioncs feodorum. Cette charte^ comme la précédente, ne porte d'autre indicalioo (pie celle d'avoir été délivrée la septième année du règne de lUchardy par le vice-chancelier, elle appartient comme elle à Tannée 1197.
(3) Hymer, Fœdera^ I, p. 94 ; Rec, des hist, de France^ XVII, p. 4^, Aigord,
ALIENOR 3o7
vail de lieu de repos au comte de Poitou quand il passait dans ces quartiers.
Girard de Fournival ne Tabandonnail pas; il était aux côtés d'Olhon avec deux seigneurs tourangeaux voisins, Guillaume de Pressigny et Herbert Turpin, quand les religieuses de Fontevrault, qui n'avaient probablement pas encore reçu la visite du nouveau comte et qui étaient désireuses d'éviter toutes difficultés au sujet des donations qui leur avaient été récemment faites en Poitou, vinrent en présenter les chartes à Othon. Dans la même journée, celui-ci leur confirma la possession d'une rente annuelle de 1000 sous en monnaie poitevine que Richard leur avait attribuée surla prévôté de Poitiers (1), du droit d'herbage dans la forêt d'Argenson que Guillaume VIII leur avait concédé en H34 et que Richard avait renouvelé en 1174 (2) et enfin d'une rente de 100 sous poitevins que Girard de Fournival leur avait donnée sur les cens de la terre de Belleville pour l'entretien d'un chapelain dans la maison de Sossiz (3).
Dans le courant de l'été, Richard fit une incursion en Auvergne, durant laquelle il s'empara de dix châteaux ou places fortes qui tenaient pour le roi de France. 11 est à croire que les contingents poitevins prirent une part active à cette campagne sous la direction de leur comte, car, lorsque postérieurement Philippe^ Auguste fut sollicité par Innocent III d'avoir à renoncer à ses attaques contre Othon, devenu empereur ^'Allemagne, le roi de France répondit au pape par un refus, lui rappelant que du temps où celui-ci était comte de Poitou, il avait brûlé et dévasté les églises et les terres de son royaume (4).
Richard fut rappelé en Normandie par une irruption de Philippe-Auguste qui s'était emparé de Dangu, mais bientôt les deux rois, l'un et l'autre las de la lutte, se rencontrèrent entre Gaillon et les Andelis, et, le mercredi après l'Exaltation de la Sainte Croix, le 17 septembre, ils conclurent une trêve (5). Olhon avait
(i) Bibl. nat., mao. latin 548o, I, p. 4^, copie du fond Gaignîéres. {2} Arch. de Maine-el-Loire, Fontevrault, litres anciens^ io3.
(3) Arch. de Maine-el-Loirc, Fontevrault, litres anciens.
(4) Martène, Amplissima colleclio, I, p. 197 ; Rec, des hisl. de France,X\lt^ p. 582, R. de Hoveden.
(5) Rec, des hist, de France, XVH, p. 682, R, de Hoveden.
3o8 LES COMTES DE POITOU
accompagné son oncle, car, le 17 octobre, il était à Rouen, où il fut au nombre des témoins de Taccord intervenu entre le roi d'Angleterre et Tarchevèque de Rouen au sujet des Andelis; son nom vient dans Pacte après celui de Jean Sans-Terre, et l'on y trouve aussi ceux de Geoffroy de Lusignan et de ses neveux, Hugues le Brun et Raoul, comte d'Eu (1).
Après Theureuse conclusion de cette affaire, la saison des chasses étant arrivée, Richard repartit pour le Poitou, et se rendit dans son séjour favori, le Talmondais. Peu après, le 4 novembre, les religieux de Lieu-Dieu en Jard, de cette abbaye qu'il avait fondée en i 1 90 dans ]a forêt de Roche, et qui avaient depuis transporté leur résidence dans celle de Jard, reçurent sa visite; à cette occasion, il renouvela les donations primitives qu'il leur avait faites de la terre de la Comtesse, y ajouta toute la forêt de Jard et leur concéda particulièrement la faculté de posséder en franche aumône toutes les acquisitions qu'ils pourraient faire à l'avenir. Il avait avec lui Geoffroy de la Celle, qu'il avait nommé sénéchal de Poitou à la place du vieux Berlin, Guillaume de l'Étang, et quelques gens du pays, tels que Guillaume Boucher et Benoit le Juef. Eustache, évêque élu d'Ely, qui accompagnait le roi dans ses déplacements et faisait fonction de chancelier, délivra la précieuse charte aux religieux de Jard (2).
Durant le cours de cette année i 197, il fut pourvu aux vacances des siègesépiscopauxdu duché, mais ces opérations ne se firent pas sans difficultés. A Limoges, les chanoines de la cathédrale, assemblés le 7 juin, désignèrent pour évêque J. de Veirac, leur doyen. Les deux archidiacres du diocèse avaient l'un et l'autre espéré que le choix des chanoines se fixerait sur eux, mais ils furent déçus dans leur attente. C'étaient deux Poitevins, ce qui contribua
(i) Rymer, Fœdera, î, p. 98.
(2) Arch. hi$t, du Poilou, XI, p. 4to. Cettô charte ne porte pas d'indication d*ao* née, mais seulement celle du règne du roi Richard. U est dit qu'elle fut délivrée lahuitiéme année de son règne, laquelle s'étend du 3 septembre 1 196 au 3i septembre 1 197. Or la date du 4 novembre 1 196^ que fournit cette indication, ne saarait être acceptée, et la charte appartient sûrement à Tannée 1197, le chancelier Ëustaehe ayant été élu évê<iuc d'Ely le 10 août 1197 et consacré le 8 mars 1198. L'erreur dans lecompat des années du règne du roi Richard, qui a été constatée plus haut à l'occasion de la septième année, se reproduit pareillement ici pour la huitième année, il y a par suite lieu de se tenir en garde contre ce mode de numération pendant la régna de co prince.
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sans doute à les faire éliminer par les gens du Limousin; Tun, Maurice, était le neveu de Tévêque défunt ; l'autre, Hugues Saldebreuil, évidemment un proche parent de Tancien connétable d'Aliénor, ne se résigna pas, et il partit aussitôt le vote pour aller porter ses protestations à Richard, mais il mourut en route et J. de Veirac fut maintenu évoque sans autre opposition (1).
Le successeur de Guillaume Tempier éprouva plus de difficultés pour se faire reconnaître par le pouvoir ducal. Il s'appelait Aymar du Peyrat, et était simple chanoine de la cathédrale. Il devait être sacré le premier dimanche de l'Avent, 30 novembre, dans l'abbaye de la Couronne, en même temps que Raymond de Castelnau, évêque élu de Périgueux, par Hélie, archevêque de Bordeaux, assisté des évêques d'Angoulême et deCahors. Les prélats purent procéder sans difficulté à la consécration de l'évoque de Périgueux, mais ils rencontrèrent une vive opposition, accompagnée de menaces, de la part d'Othon au sujet d'Aymar du Peyrat.
La lutte pour son élection avait été chaude; pendant qu'une partie des chanoines se prononçaient pour lui, les autres, sous la direction de Geoffroy, doyen du chapitre, avaient porté leurs voix sur Maurice de Blazon, évêque de Nantes. Ce dernier était parent d'Aliénor, aussi la reine le soutenait-elle hautement ainsi que Richard. Le comte de Poitiers envoya à la Couronne un certain Guillaume de TAumône, qui déclara s'opposer en son nom à la consécration de Tévêque parce qu'il n'avait pas demandé son assentiment lors de son élection, et que, pour divers motifs, il lui était suspect. Bien que les prélats eussent répondu qu'il n'était pas dans les usages du Poitou, c'est-à-dire de l'Aquitaine, que les évêques sollicitassent l'approbation du comte, et ceci en vertu du privilège concédé aux évêques de l'archidiocèse de Bordeaux par le roi de France, Louis le Gros, les menaces d'Olhon causèrent une telle crainte à l'archevêque et à ses acolytes qu'ils n'osèrent passer outre. En désespoir de cause, Aymar se rendit à Rome, où le pape, constatant que l'élection de l'évêque de Poitiers s'était faite selon les règles canoniques et qu'il était une
(i) Duplès-Agicr, Chron, de Saint-Martial de Limoges, p. 64» B. Ilier.
pcrsonnn idoine, la conOrma avec rassenliment du Sacré-Collège. Le 7 avril 1198 le souverain pontife procéda lui-même au sacre du prélat, mais celui-ci mourut en revenant d'Italie^ sept semaines et trois jours après la cérémonie, et môme le bruit courut qu'il avait élé empoisonné (1).
Pendant qu'Aymar du Peyral n'était encore qu'évèque élu, c'est-à-dire durant Thiver, et probablement pendant le mois de décembre 1 197, Olhon fut, avec Geoffroy de Lusignan et autres compagnons, faire un séjour dans le château de Montreuil, où Richard avait transféré l'atelier monétaire des comtes de Poitou ; l'office de tailleur de la monnaie étant alors vacant, Othon en pourvut un particulier (2).
Le 29 décembre, le comte était à Benon, avec Geoffroy, comte du Perche, son beau-frère, et comme d'habitude il était flanqué de Jean de l'Étang et de Girard de Fournival; dans sa compagnie se trouvaient aussi Geoffroy de la Celle, qui s'intitulait sénéchal de Poitou et de Gascogne, Augier Soronet, prévôt de Montreuil,et quelques autres Poitevins. En leur présence, il concédaune faveur bien précieuse aux habitants de l'île d'Oléron, par son renoncement à un privilège féodal des plus importants et des plus susceptibles d'abus. Certains seigneurs s'étaient arrogé le droit de marier à leur volonté les filles de leurs vassaux, soit nobles, soit roturiers, et c'était pour eux une source assurée de revenus, car ils se faisaient remettre des sommes d'argent plus ou moins considérables parles épouseurs de ces jeunes filles; or, le comte Olhon déclara qu'à partir de ce jour il abandonnait tout droit de cette nature sur les jeunes filles, pauvres ou fortunées, de l'île d'Oléron; il renonça aussi au bail des mineures, des femmes non mariées et des veuves et à la jouissance de leurs revenus, aux
(i) Beslj.Evesques de Poicliers, p. ii8; Lettres d* Innocent II I^ éd. d« Raluze, I, col. /|0 n^ lettre du viii des ides d'avril, adressée par le pape à Aymar lui-même; Gallia Christ^ II, col. 1181.
(2) Bourhet, Annales dWqnitainey éd. de x644, p* iSy. Le vieil historien» en rapportant ce fait, se déclare c fort perplexe », parce qu'à cette époque il n*a, dit4l» trouvé le nom d'un a Otto, duc d'Aquitaine », dans aucun autre acte que dans celui* ci, dont il donne un résumé fort incomplet, car il omet même le nom du taillenr de la Monnaie, qu'il appelle u un quidam ». (^e personnage est vraisemblablement Savarj le jeunc^ l'un des familiers du comte^ qui est qualifié de maître de la Monnaie de Poitiers en ihjQ.
ALIE.NOR 3ii
droits sur le sel et sur le vin appartenant à des prudhommes, à la main-mise sur les biens de particuliers décédés sans enfants, enfin à toutes autres coutumes excessives et injustes que percevaient précédemment les seigneurs de Tîle ; il défendit en outre à lous ses agents, ce qui était d'usage dans ces chartes de privilèges, de commettre quelque acte de violence sur les habitants, et ne se réserva que les justes coutumes et les services qui, d'an^ cienneté, étaient dus par les hommes d'Oléron (1).
En résumé, il ressort du caractère de cet acte qu'il avait pour conséquence d'affranchir les habitants de l'île d'Oléron, dépendant du domaine des comtes de Poitou, des dernières étreintes du servage. Doit-on faire exclusivement honneur à Othon de celle grande libéralité, qui privait le trésor des comtes d'une importante source de revenus? C'est peu'probable, car il y a lieu de remarquer que, dans le préambule de l'acte, le comte déclare qu'il agit du consentement et par la volonté du roi Richard, son oncle. 11 n'aurait donc été que le porte-parole de celui-ci, et, si Ton regarde encore plus loin, on pourra être amené à penser que celle charte de franchise n'est que la juste rémunération des services rendus au roi d'Angleterre par les marins de Tlle d'Oléron, particulièrement par Tun d'eux, Guillaume de Fors, qui avait été l'un des commandants de sa flotte quand il s'en fut dans la Terre Sainte, et qui, reslé en grande faveur auprès de lui, fil appel à ses sentiments miséricordieux à l'égard de ses compatriotes, voire même de sa propre famille. Il est possible, en effet, qu'un mobile particulier ail été, comme il arrive souvent, le point de départ d'actes ayant un caractère d'intérêt général.
C'est vers ce temps que se termina l'affaire entre les religieux de la Couronne et ceux de Grandmont, dont Geoffroy de la Celle et Pierre Berlin avaient été saisis l'année précédente. Sur le vu des rapports de ces deux personnages, l'évoque de Saintes elle comte ratifièrent les décisions qu'ils avaient prises et en firent dresser un acte, auquel ils apposèrent leurs sceaux, ainsi que les
(i) Rymer, Fœdera^ly p. io5. Cet acte, au bas duqucl/pourplus de sûreté, le comte fit apposer son sceau, porte la date du 29 décembre 1198, mais cette date, qui a embarrassé plusieurs des historiens d'Olhon, doit être lue 1197, car on ne doit pas oublier que chez les Anglais Tannée commençait à Noël, et que c'est le système suivi par la chancellerie du comte.
3i< LES COMTES DE POITOU
chefs des deux maisons religieuses et les deux ministres du comte [i).
A la fm de Thiver, on trouve Othon en Gascogne. L'année précédente, à la sollicitation de Tarchevèque de Bordeaux, le pape Célestin III avait fait reconnaître la sainteté de Gérard, le fondateur de l'abbaye de la Grande-Sauve. Le 27 avril H97,il avait publié la bulle de canonisation et l'avait envoyée à Othon en Tinvitant à célébrer pieusement les fêtes du nouveau saint et à favoriser son culte dans l'Aquitaine. Deux fêtes avaient été établies par le conclave, l'une au 5 avril, jour de la mort de Gérard, l'autre le 21 juin, jour de l'élévation de son corps. Othon, pour entrer dans les vues du pontife,décida que le jour anniversaire de l'élévation du saint, c'est-à-dire de celui où ses ossements avaient été retirés de terre et placés dans une châsse, il se tiendrait à la Sauve, en faveur du monastère, une foire qui serait libre de tous droits et il accordait pour ce jour un sauf-conduit aux pèlerins, aussi bien qu'aux marchands, à l'aller et au retour. Le 9 mars 1198, étant à Bazasjl notifia sa décision aux prélats d'Aquitaine, et informa de sa volonté les sénéchaux, prévôts et baillis du duché, à qui il prescrivit de veiller avec soin à son exécution (2).
Enfin, pour donner toute satisfaction aux désirs du pape, il vint tenir le 4 avril une cour plénière à Bordeaux, dans laquelle fut publiée officiellement la canonisation de saint Gérard. L'archevêque de Bordeaux, l'évêque de Saintes et plusieurs grands personnages de la région se trouvaient parmi les assistants ; un seul des surveillants d'Othon, Jean de l'Étang, était présent, mais Girard de Fournival était peut-être remplacé par le chef routier Brandin, devenu sénéchal (3).
Cet acte est le dernier de l'administration d'Othon en Aquitaine que l'on connaisse. Pendant Thiver il s'était passé en Allemagne des événements qui devaient donner à sa carrière une toute autre
(i) Grasilier, CartaL de Saintonge^ I, p. 99, Notre-Dame de la Garde. Gel acte n'a pas d'iodication cbroDoloppque, mais comme Geoffroy de la Gelle j pread la qoa* lilé de sénéchal de Poitou et de Gascogne, dont il ne fut pourra qu'à la fin de Taa* née 1 197, c*est à cette dernière date qu^l convient de placer cette charta.
(2) Acta sanctorum ord. S. Benedicti, vi« 8., pars %^, p. 874; BoUand.» AcÊm sanctontm uprilis, I, p. /|io.
(3) Cirol de lu Ville, //ist. de la Grande-Sauve^ II, p. i3a.
AUENOR 3i3
direction. Après la mort d'Henri VI, arrivée à Messine le 28 septembre 1197, les électeurs de TEmpire n'avaient pu s'entendre sur le choix de son successeur. A Philippe de Souabe, frère de l'empereur défunt, élu par les électeurs du sud de l'empire, ceux du nord opposèrent divers concurrents, voire même Richard Cœur-de-Lion, qui, pendant sa captivité, avait su conquérir les grands seigneurs allemands par ses manières fastueuses. Les adversaires de Philippe de Souabe députèrent après Noël l'archevêque de Cologne auprès de lui pour l'invitera se rendre dans celte ville, le 22 février 1198, afin de procéder de concert avec eux, comme vassal de TEmpire, à l'élection de l'empereur. Mais Richard, se souvenant de sa captivité et peu désireux de courir de nouvelles aventures, se contenta d'envoyer des représentants à l'assemblée, avec charge de proposer son neveu Othon au choix des électeurs. Celui-ci ne fut pas élu et ce fut le duc Berthold de Zœringhen qui obtint la majorité des suffrages; mais, comme celui-ci se vendit peu après à Philippe de Souabe, et renonça en sa faveur à la dignité impériale, les adversaires de Philippe, gagnés par les cadeaux de Richard, s'entendirent définitivement sur le nom d'Othon et chargèrent l'archevêque de Cologne d'aller chercher le comte de Poitou et de l'amener en Allemagne, ce qu'il fit.
Richard donna à son neveu de grosses sommes d'argent, le véritable moyen d'action auprès des princes allemands qu'il avait appris à bien connaître; il employa même 2,125 marcs qu'il emprunta à un banquier de Plaisance pour bien disposer la cour de Rome en sa faveur (1). 11 célébra avec lui à Jumièges la fêle de la Pentecôte (17 mai) et c'est après avoir reçu ses instructions et ses subsides qu'Olhon partit (2).
Arrivé à Liège, où l'archevêque de Cologne comptait trouver un
(i) Bymer, Fœdera, I, p. ii5. Les historiens allemands disent qu'Othon emporta i5o,ooo marcs d'argent (D'Acbéry, Spicilegiam^ H/p* 829), mais il est permis de douter que Richard ait eu en ce moment à sa disposition une somme dont le montant équivalait à celle de sa rançon. Pour justifier ce gros chiffre, ces historiens avancent qu'il était le prix de la vente des comtés de Poitou et d*Yorck à Richard, mais en ce disant ils n'oublient qu'une chose^ c'est de justifier qu'Othon ait possédé ces comtés en qualité de propriétaire.
(2) W parait bien extraordinaire qu'Olhon, ainsi que l'écrivent les historiens allemands, ait demandé un sauf-conduit à Philippe- Auguste pour traverser ses états; de Normandie, le chemin qu'il avait à suivre pour gagner Cologne était de traverser U Flandre et le Brabant, qui lui étaient dévoués et qui paraissent être la route qu'il &
3i4 LES COMTES DE POITOU
premier appui, le comte de Poitou ne put pénétrer dans la ville ni gagner Tévêque par argent ou par prières; il se rendit alors directement à Cologne; là, Tarchevêque leva une troupe considé* rable et fut avec lui assiéger Aix-la-Chapelle. Le 10 juillet, la ville ouvrit ses portes; le lendemain Othon épousa Marie, fille du duc de Lorraine, qui n'était qu'une enfant, et le 12 il fut couronné empereur (1).
De ce jour les liens qui attachaient Othon au Poitou furent totalement rompus; le pays qu'il avait gouverné pendant deux ans ne devail plus le revoir. Cependant, en bon allemand, il chercha par la suite à tirer parti de la situation qu*il avait occupée, mais ce fut sans succès. Comme il sera dit plus loin, il chercha, Tan* née qui suivit la mort de Richard, à reprendre le Poitou. Jean Sans-Terre reçut fort mal la réclamation, qui n'eut pas de suite.
La question de propriété des comtés et autres domaines concédés par Richard à son neveu ne se trouvait pas tranchée parla fin de non-recevoir de Jean Sans-Terre. Elle ne le fut jamais.Aux yeux de Jean, Ollion n'avait joui des comtés d'Yorck et de Poitou qu'à un titre absolument précaire, c'est ce qu'il spécifia postérieurement dans un acte authentique : le 26 mai 1206, ayant ordonné à Savary de Mauléon,qui était alors son sénéchal en Poitou, de faire délivrer à l'église de Notre-Dame de Charron les 50 livres de rente annuelle que lui avait accordées Othon sur les revenus de la Rochelle et de Tile d'Oléron, il est dit expressément dans la lettre du roi d'Angleterre, contresignée par l'archevêque de Canlorbéry, qu'Olhon fil ce don, alors qu'il avait le bail du Poitou, « dum haberet ballivam Pictaviaî » (2).
Du reste, il ne pouvait venir h la pensée de Richard d'agir
véritablemfnt prise. Du reste, les sentiments du roi de France à son ^içêrd n'étaieot rien moins quA favorables et Ton en a la preuve par le traité d'alliance qaî fut conclu par Philippe le 29 juin 11 98 avec Philippe de Souabe, le compétiteur d*OtliOQ (D'Achery, Spicilegium, II, p. 829; Uymer, Fœdera, I, p. 107).
(i) Rec. des hist. de France, XVII, p. 505, Raoul de DIcct; /(/.,XV11I, p. 8s, R. do Co^(|^eshale, et p. 3/|0, cont. de R. de Thoric^y. La chronique de Leyde (Id.^ XVUI, p. 6i5) place le couronnement d*Othon le i5 juillet et sou mariage le i6.
(2) Rymer, Fcpdera^ 1, p. \l\o. Afin de déterminer la si^ification qui était attribuée dans ce temps au mot haillic on peut consulter un mandement de Jetn-Sana-Terre, du II août 1202, adresse de Chinon aux sénéchaux de Poitou et d*Anjou, d'avoir à faire mettre en commun les revenus des biens dcTét^lise de Saint-Hilaire de PoitierHy situés dnns leur b«iiilie, « que sunt per halliam veatram 9, et que certains chaooinee teoaîeol à ferme {liot. liti, /)at,,\, p. 17 A;.
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aulremenl avec son neveu qu'Henri Planlagenet ne Tavait fait à regard de ses enfants, et lui-môme avec Jean Sans-Terre. Tous ces abandons de duchés et de comtés furent faits verbalement et étaient simplement annoncés dans des assemblées solennelles ; ils pouvaient être révoqués de la même façon. Richard ne cessa pas dans les protocoles de ses actes de prendre le titre de duc d'Aquitaine ; Olhon s'en parait en même temps, excepté toutefois lorsqu'il comparaissait aux côtés de son oncle, comme cela lui arriva dans le traité avec Baudouin de Flandre, et lors de l'échange des Andelis, où il se contenta de s'intituler comte de Poitou. Il agissait en maître dans le duché, sous réserve de voir ses actes ratifiés par Richard, tout comme, au temps où ce dernier en jouissait, on avait vu Henri Planlagenet reconnaître ceux de son fils (1).