DU TESTAMENT ET DE LA MORT DE GUILLAUME VIII
H est des questions controversées qui reslent longtemps en suspens grïice à l'autorité des écrivains qui les ont fait naître, ou de ceux qui les ont soutenues rt propagées. Tel est le cas pour le testament de Guillaume VIII.
Si cet acte, vivement attaqué après son apparition, a conservé pendant longtemps quelque faveur, et même encore aujourd'hui bénéficie d'un doute auprès de certains historiens, il ne le doit qu'à la chance d'avoir été inséré par les Bénédictins dans leur grand Recueil des his" ioniens des Gaules et de la France. Non seulement ils ont édité ce document, mais encore ils ont cru devoir le défendre contre les critiques qui ne lui avaient pas été épargnées. Depuis leur publication, il a été l'objet d'une étude spéciale par deux écrivains: Bréquigny, qui lut à TAcadémie des inscriptions et belles-lettres, à la séance du 11 août 1778, un mémoire intitulé : « Observations sur le testament de Guillaume X, duc d'Aquitaine et comte de Poitou, mort en 1187 » (Mem, de littérature tirés des registres de F Académie royale des inscriptions et belles-lettres^ XLin, pp. 421-448), et La Fonlenelle de Vaudoré, qui fit insérer en 1887 ses « Recherches sur les chroniques du monastère de Saint-Mai-xent en Poitou », dans les Bulletins de la Société d'agriculture^ belles-lettres^ sciences et arts de Poitiers^ pp. 170, 2i2et2r)6.
Ces deux érudits, à qui nous renvoyons pour le détail des citations, concluent l'un et l'autre à la fausseté du testament de Guillaume, mais, bien que nous considérions leurs arguments comme absolument pro» hauts, il nous paraît bon de les reprendre en y ajoutant quelques considérations personnelles, afin de rejeter à jamais dans le domaine des fictions un texte qui a jusqu'à ce jour égaré de nombreux historiens.
Pour la plus grande clarté de cette discussion, il nous parait indispensable de reproduire ici ce document. Le voici :
« In noniine sanctœ et individuœ Trinitalis, quœ est una deitas. Hoc « est testamentum quod ego Wilhelmus, Dei gratia, cum D. Wilhelmo
« episcopo, facio in honorem Salvatoris mundi et beatorum martyrum « et omnium confessorum et virginum, maxime Virginis Mariœ, cogî- (( tans de meis innumerabilibus peccatis^ quœ suadente diabolo teme- (( rariè pcrpetravi, et timens tremendi judicii diem, videns bona quae a videmur tcnere sicut fumum in aerc, inter manus nostras enanescercy « nosmet, etian in hac peregrinatioue sine peccato una hora non posse « vivere, et satis parvo tempore manere, et omnia quaî putamus possi- « dere esse caduca, et suis possessoribus gravamen. Commando me « Deo, quem reiictis omnibus sequi volo, Qiias meas Régis dominî mai « protectione relinquo, Leonorem colocaturam cum domino Ludo vice, « Régis fiiio, si baronibus meis placuerit, oui Aquitaniam et Pictaviam (( relinquo. Peronneilœ vero, filiœ mea^, possessiones meas et castella « quœ in Burgundia, ut proies Gerardi> ducis Burgondiœ possideo. « Itaque, ne videar degcnerare, sed imitari sancta vestigia parenium (( meorum, in bono opère, et commendare me Deo et sanctis ejus, et in « bonis operibus societatem servorumDeietbenedictionemaccipereydo, « omnibus monasteriis donnationis meœ, mille libras terrse dislribuen- (1 das, prout baronibus meis placuerit. Et quicunque hoc nostrum tes- « tamentum disrumpere tentaverint, excommunicatus à Deo et liomi- « nibus existât : qui vero in hoc quo adjutor fuerit, sit in omnibus parce ticeps. S. Wilhelmi, S. Leonore, S. comitis Avernansis, S. domini de « Thoarcio, S. Richeldi baronis, S. Brocardi comitis, S. Pontii. »
Le testament de Guillaume VIII a été produit pour la première fois à la page i3i de Touvrage suivant dont le titre est à donner en entier : Les Mémoires et Recherches de France et delà Gaulle Acquitanique du sieur Jean de la Haye^ baron des Coutaulxy lieutenant général en la Seneschausée de Poictou et siège présidial de Poictiers. Contenant V origine des PoicleuinSj qu'aussi lesfaictSy gestes des premiers roys^ princes^ comtes et ducs, leurs généalogie^ alliance^ armoirie et devise et constitutions, escrites comme elles ont été trouvées, choses très rares et remerquables. Ensemble Pestât de l'Eglise et religion de la France depuis Van 436 jusques à ce jourd'huy. Chej: Parant, rue Sainct^ Jacques, Avec privilège du Itoy, i5Si , In-8 de 298 p., avec un feuillet de titre et un feuillet d'avis au lecteur en tête, et un feuillet d'errata et 8 feuillets pour la table à la fin. Cet ouvage a été réimprimé en i643« sans Tavis au lecteur et la table, par Abraham Mounin, imprimeur i Poitiers, en un volume in-4" de G() pages, qui se trouve généralement à la suite de la réimpression des Annales d'Aquitaine de Jean Bouchel» faite par le même imprimeur en i644.
Cet acte se retrouve encore, mais avec quelques modificalioaa qui
portent uni(|iieiiient sur les souscriptions des témoins, dans un document qui a été publié in extenso par DD. Martène cl Durand dans le tome V de leur Amplissima colleclioj parue en 17291 col. ii^y-ifSg, sous ce titre : Fragmenta chronicoruni comitum Pictauiœy ducum A(/uii<in{(r. Auctore, utvidetur^ nionacho Sancti Maxentii. Les Bénédictins ont reproduit ces fragments, sous le même titre, dans le He" cueil deshistoriens des Gaules, t. x,p. 29^, i. xi, p. 372,1. xii, p. 4o8 et t. xviir, p. 2^2: le testament, qui en fait partie, se trouve dans le t. xn, p. 409.
Le testament de Guillaume VIII n'est donc pas un acte qui nous soit parvenu isolé, soit en original, soit en copie, c'est au contraire un texte mis au jour dans deux ouvrages dont les auteurs le reproduisent à titre de pièce justificative de leurs dires. Il est par suite naturel, pour ne pas dire indispensable, de s'assurer de la valeur des écrits dont ils font partie intégrante, de la foi que l'on doit accorder aux faits qu'ils rapportent. Or, que sont-ils l'un et l'autre, les Mémoires de la Gaulle Acquitanique aussi bien que les Fragments de la chronique des comtes de Poitou, sinon des supercheries, imaginées pour donner des ancêtres à deux familles du Bas-Poitou, dont les membres étaient arrivés, au xvi« siècle, à une certaine notoriété: la famille de Sanzay, à laquelle appartenait René de Sanzay, qui fut gentilhomme ordinairedelaCbam* bredu roi Charles IX, et celle du Puy-du-Fou, dont était René du Puydu-Fou, que le même prince fit chevalier de son ordre en i562.
Ce fut le livre composé en vue de la glorification de la famille de Sanzay qui vit le jour le premier, et ceux qui le composèrent, afin de lui donner faveur, le présentèrent au public sous le nom de Jean de la Haye, lieutenant-général de la sénéchaussée de Poitou, lequel, à la suite de multiples intrigues, fut condamné à mort et massacré, le 22 juillet lojo, par une troupe armée, non loin de Poitiers.
On était sur d'attirer l'attention en publiant une sorte d'autobiographie de ce personnage remuant, que l'on eut soin de faire précéder d'une prétendue histoire du Poitou allantde ses origines au xvi* siècle. Il entrait dans le plan de ses auteurs d'accompagner leurs récits et d'intercaler dans leur texte despièces, prétendues originales et authentiques, dont la premièie émane de Clovis et dont la dix-huitième est le te.stament de Guillaume VIII. Toutes, sans exception, sont composées en dehors de toutes les règles de la diplomatique, et toutes, sauf la première et la dernière, ont pour objet la glorification de la maison de Sanzay, à commencer par un diplôme de Louis le Débonnaire ratifiant la fondation de TabbayedeFerrières faite par ArnauU| fils d'AIboOi
comte des Poitevins, lequel aurait épousé sans le consentement de son père Jeanne, fille de Raoul, seigneur de Sanzay, et par une bulle d'un pape du nom de Grégoire qui confirme les membres de la famille de Sanzay dans le « don de grâce de guarir les malades languissans an (( nom de Jésus-Christ, par l'imposition de leurs mains »•
Personnages et faits supposés, tout se trouve dans ces actes dont la critique exigerait un volume plus considérable que celui qui les renferme. Besly avait entrepris cette besogne d'épuration et une partie de ce travail a été publié à la suite de son Histoire des comtes de Poictoo sous ce titre : Remarques sur les Mémoires et recherches de la France et de la Gaule Acquitanique qu'on attribue faussement au sieur de la Haye y pp. 169-179.
René du Puy-du-Fou n'a pas été moins impudent que René de Sanzay, mais il a procédé autrement que lui. Il a fait dresser une généalogie de sa famille, remontant à Guillaume de Pousauge dit Taillefer, fils de Trulle, vicomte de Thouars, lequel aurait vécu en l'an ioo3. Ce dernier aurait épousé Mabaud, dame de la seigneurie du Puy-du- Fou, au temps de Gilbert, évèque de Poitiers, et deBrice,abbé de Saint- Maixent. Tulle, son fils Guillaume, Mabaud, sa bru, l'abbé Bricei tous sont des personnages supposés, et la généalogie se continue suivant les mêmes errements jusqu'au temps de Louis XIV, nous apprenant que trois membres de la famille ont été chambriers de France sous les rois Henri I«% Philippe !«' et Louis VI, que Guillaume, le chambrier du roi Philippe, eut entre autres enfants une fille nommée Mahaut, dite aussi Agnès, qui aurait épousé en premières noces Aimery de Tifauges, vicomte de Thouars, et en secondes noces Ramire II, roi d'Aragon. Cette supercherie semble dépasser toutes les bornes, mais c'est seulement une des multiples inventions que Ton rencontre dans cette généalogie où^ jusqu'à la fin du xni^ siècle, tout est imaginaire, filiations, alliances, armoiries, charges, etc., et dont la fausseté se poursuit jusqu'aux temps modernes où Ton voit Jean du Puy-du-Fou recevoir du duc de Bcrry le gouvernement du Poitou vers 1889 et être pourvu du duché de Dixmille en Sicile par Louis d'Anjou, ou encore Guy du Puy-du-Fou, fils de Jean, occuper près de René d'Anjou la situation de grand chambellan, et enfin la terre du Puy-du-Fou être érigée en duché-pairie par Henri IV en iSyô en faveur de Gilbert du Puy-du-Fou.
Mais l'auteur de cette belle œuvre sentait bien que s'il pouvait, lors- (|u'il s*a|^nssait d'époques récentes, donner quelques coups de pied à la vérité historique, il fallait, pour les temps anciens et remonter jusqu'à Tan 1000, avoir d'autresjustifîcations que sa parole. Alors il composa ou
Ht composer une chronique latine, débutant au temps d'Eble, comte de Poitou et se terminant au roi Philippe le Hardi, dans laquelle sont relatés tous les faits concernant la famille du Puy-du-Fou qui devaient être ensuite transportés dans la généalogie. Cette chronique était donc la preuve justificative de la généalogie; rédigée sous la forme annalistique, elle ne contenait qu'un seul texte reproduit in extenso^ c'est le testament de Guillaume VIII.
Cette œuvre ainsi élaborée, il fallait la mettre sous le patronage d'un nom qui, dans le monde scientifique, eût une certaine notoriété et la fît adopter sans que Ton y regardât de trop près. On s'adressa donc à Besly, l'historien poitevin, dont les immenses recherches et les relations avec tous les savants de la France étaient bien connues. Ceci se passait en iG32,ainsi qu'il résulte d'une pièce insérée à la suite de l'Histoire des comtes de Poitou, pp. i85-i86,et qui est intitulée : Extraict dvne lettre à Monsieur dv Pvij'do'Fov^dv 25 juillet i632, sur le mot de Podium fagi. On y voit que déjà, vers 1620, René du Puy-du-Fou s'inquiétait de faire composer sa généalogie et que Besly, à sa requête, en avait dressé une. Mais, édifiée sur des titres authentiques, elle ne remontait qu'au xin* siècle, et le premier personnage du nom du Puydu-Fou que riiistorien eût rencontré était Renaud, qui, en i25i, était marid'Euslache de Monbail, précédemment veuve de Geoffroy de la Viauderie, chevalier. Depuis ce temps, il n'a été mis au jour aucun document qui puisse faire supposer que la noblesse de la famille du Puy-du'Fou fût antérieure au mari d'Ëustache de Monbail, qui lui donna à la fois sa main et sa seigneurie dont il prit le titre.
Après avoir fourni cette indication, qui aurait été bien précieuse pour crautres que pour son correspondant, Besly se lance dans une dissertation relative à la signification des mots Podium fagij mais, de la question qui a dû lui être posée au sujet de la chronique, concernant tous les degrés de la filiation des Puy-du-Fou remontant à l'an 1000, il n'est nullement question. Peut-être la réponse se trouvait-elle dans la portion de la lettre qui n'a pas été publiée, car c'est justement à celte date de i6v^2 (jue la maison du Puy-du-Fou annonçait avoir recouvré le manuscrit original de la chronique. Le tentative auprès de Hesly ayant échoué, on attendit sa mort afin d'éviter un scandale, et on se retourna vers un autre savant, aussi très estimé. Le Laboureur. Celui-ci se montra de meilleure composition et tout porte à croire que c'est lui qui répandit la copie de la chronique que DD. Martène et Durand firent entrer dans leur Amplissima collectio sous le titre de a Fragments des chroniques des comtes de Poitiers, ducs d'Aquitaine »^
Les Bénédictins l'ayant à leur tour^ comme nous l'avons dit, inséré par portions dans le Recueil des historiens des Gaules et la présentant, ainsi que l'avait fait D. Martënc, comme une continuation de la première chronique de Sainl-Maixent, nul ne douta de sonauthenticité, môme les historiens qui, comme Bréquigny, dans le mémoire précité, et Thibaudeau, dans son Abrégé de T histoire du Poitou^ m, pp. 190 et 191, contestèrent Texactitude de certaines de ses allég^ations. Pour bien établir la fausseté de ce document, il fallait en faire une étude d'ensemble et c'est la besogne à laquelle s'est livré M. de La Fontenelle de Vaudoré dans ses Recherches sur les chroniques du monastère de Saint-Muixent. Il lui a consacré la plus grande partie de ce travail (pp. 12-54 du tirage à part), en s'attachant principalement à démontrer la fausseté de la suite des vicomtes de Thouars donnée par la chronique. De ses conclusions, exposées en plusieurs endroits de ce travail critique, assurément le meilleur de ceux qui soient sortis de la plume de cet écrivain, bien qu'il soit incomplet, nous ne retenons que celles-ci: (( 11 semble que le faussaire ait pris à tâche de brouiller tout et de « substituer entièrement à Terreur à la vérité. Probablement , il était « peu instruit relativement à l'histoire locale, car s'il eût donné des (( indications véritables, il aurait eu plus de facilité à faire croire à de « simples additions. Or, ce n'est pas ainsi qu'il a agi, son travail est « entièrement faux jusqu'à Tavant-dernier article (p. 4o). »Ce que de La Fontenelle dit des vicomtes de Thouars peut s'appHquerà toutes les autres familles dont il est fait mention dans la chronique et en particulier de celle du Puy-du-Fou.
Nous ferons encore remarquer incidemment que, aCn de donner plus de poids à ses inventions, Tauteur des fausses filiations indiquées dans la clironi(|uea cherché, comme Tavaient fait les Sanzay,à appuyer certaines parties de celle-ci [)ar des documents d'une moindre importance. C'est ainsi que dans VAmplissima collectioy v, col. 1 109 et 1 itîo, on trouve un court fragment tiré d'une prétendue chroni(|uc de Saint- Michel-en-Lherm (/i,r anliquo vhroniço S , Michaelis in ^r^//io),Iet]uel fait mention de Trulle, ce vicomte de Thouars placé au début Je la grande chronique, le(|uel n'a jamais existé. Les Bénédictins, suivant religieusement la voie tracée par D. Marlène,ont pareillement inséré la (hionicjue de Sainl-Michel-en-Lherm dans le Recueil des /iist, de France, p. 21)5, note a,
M. (le La Fontenelle rapporte (|ue Gabriel du Puy-du-Fou, fils de lleaé,<|ui était mort en 1 6^2, après qu*i! se fût déclaré possesseur de Toriginal de la chronique, à laquelle il donnait lenom de Chronique latiue
dos ducs d'A^uilainc, comtes de Poitou, en envoya des copies aux familles dont il avait fait fiijnrer les anc<Hres dans ce document afin de lui concilier des partisans et d'intéresser le plus de monde possible à la reconnaissance de son authenticité; à l'appui de son dire, M. de La F'ontcnelle reproduit le texte de la dédicace, mise de la main de Gabriel surTexemplaire qu'il envoya à MM. Des Herbiers de TEtenduère le 3i mai iCjS (pp. ()i-6:>).
Ouant à la e^énéalogie proprement dite, elle resta maniscrile. Nous avons été assez heureux pour acquérir un des exemplaires originaux qui en ont été distribués, et assurément le plus précieux de tous, à la vente de M. E. de Rozière, faite à Paris au mois de février 1879, sur le catalogue de laquelle il est inscrit sous le n<» 1746.
L'auteur de celte énorme supercherie historiquenous paraît être le dominicain Augustin Du Paz, qui publia vers iGSg la Table ffenéalo» f/if/fir (/r 1(1 maison Du Puf/'dU'FoUy dresser sur tiltres et mémoires de cette maison et sur autres preuves (s. 1. n. d.), in-f\ Pièce.
C'est un volume in-4^, de 76 feuillets papier, relié en basane, portant sur le plat les armes de M. de Rozière. Il paraît être tout entier de l'écriture de Gabriel du Puy-du-Fou, dont la signature se trouve au bas de la dernière page et porte ce litre au f*^ i : « La dessente et filiation des a sciii^neurs du Puy-du-Fou, au bas Poictou. Prouvée par titres, char- (i très, arrêts, histoires et par le fragment de la cronîque latine manus- (( crite qui est en ce livre icy. » Le folio 2 débute par ces mots : (( Remarque de la seigneurie du Puy-du-Fou, dont les seigneurs qui < l'ont possédée ont pris leur nom. » Enfin, au folio 4> commence, sans titre de départ, la généologie de la famille par le blason des vicomtes de Thouars de qui les du Puy-du-Fou seraient censés être issus. Leur auteur serait Trulle, vicomte (fabuleux) de Thouars, vivant en ioo3. La généologie se poursuit ensuite jusqu'au f*' 64, chaque degré étant précédé d'un dessin des armoiries des du Puy-du-Fou et de l'alliance constatée à ce degré, fait en écussons carrés. Celui de Renaud, chambrier d'Henri I", roi de France, est posé sur deux clés en sautoir, ainsi que celui de Guillaume, chambrier de Philippe I®% et d'Hugues, son fils, chambrier de Louis VI. Puis, au f® 64, commence la chronique sous ce titre : « Copie " (lu fragment de l'ancien manuscrit dont l'original est avec les titres « de la maison du Puv-du-Fou, cette histoire latine en faisant connoistre ( le commanccment et de plusieurs autres grandes maisons de la pro- ' vince de Poictou. » Celle-ci se termine au f° 70 \^ei est accompagnée d'une note, qu'il nous paraît, bien qu'elle soit assez longue, devoir être reproduite en entier, car elle fournit sur les dessous de la composi'
tion de la chronique des indications sûres et que l'on chercherait vainement ailleurs. « Icy finit le dernier feuillet de ce manuscrit d'une « cronique des comtes de Poictou, ducs d'Acquitaine, du sangrojal des « roys de France de la deuxième race. Il se void un subsigné de messire « Urban de Laval, chevalier des ordres du Roy, seigneur du Boisdau- « fin, marquis de Sablé, mareschal de France et gouverneur d'Anjou, (( qu'il avoit eu cette histoire antière de madame sa niepce, Philiffie de « Champagne et de Chasteaubriand en Tan 1602 et qu'il avoit promis la « rendre à son petit neveu, fils aisné de la dite dame et de son premier « mary, messire Gilbert, sire du Puy-du-Fou, daufin et marquis de (( Combronde^ aussi son neveu, quand son dit petit neveu seroit parvenu â (T l'aage de majorité, pour estre icelle histoire un titre authentique de la « maison du Puy-du-Fou, dont l'origine estoit reportée dans la dite « histoire latine manuscrite, laquelle avoit esté faite au tems que Gaul- (( tier estoit évesque de Poictiers, en Tan mil trois cens, par un chanoine « de l'église cathédrale de Poictiers.
« Par un autre escrit fait entre seus messieurs le marquis de Sablé <if et du Puy-du-Fou, eu l'an mil six cens trante deux, il se void que ce « dit livre entier manuscrit ayant esté desrobé depuis la mort dudit « seigneur du Boisdaufin, mareschal de France, son fils et successeur, « messire Philippe Emanuel de Laval, marquis de Sablé, restitue les « feuilles recouvertes dudit manuscrit chés un faiseur de batouers à « Mons' son cousin, messire René du Puy-du-Fou et de Champagncy « marquis de Combronde et luy fait civilté ne pouvant luy rendre celte « histoire entière par malheur arrivé pendant qu'il estoit fort mal des <( gouttes.
« L'original de ce manuscrit a esté veu par plusieurs liabilles hom- « mes qui en ont fait grande estime et entre autres par mons ' Le <( Laboureur, qui a fait et mis au jour de si belles histoires. Original « que jo vous donner avec plusieurs fort antiens titres de ma maison A (( madame la comtesse de Disimicu, ma très honnorée sœur, A laquelle « j 'envoyé ce pendant cet ouvragée cy pour m'acquit ter de ma pro- « messe en son endroict. Escrit au chasteau de Pescheseul, le i jour de « décembre an de gnlcc mil six cens soixante huit, par moy, Gabriel « marquis du Puy-du-Fou, 16G8. »
Il résulte de cette longue et suggestive note autographe, que c'est Gabriel du Puy-du-Fou, le dernier représentant mâle de cette maison, qui répandit à la fois la généalogie de sa famille et la fausse chroni<iue. Sa sœur était Anne du Puy-du-Fou, mariée en i636 A Paris avec Jérdme de Disimieu, gouverneur de Vienne en Dauphiné.
Comme on trouve quelques exemples au xii* siècle de testaments non datés, il n'insiste pas, mais nous, qui employons dans notre critique d'autres éléments que ceux dont usait le savant académicien, novs appuierons au contraire sur ce fait que le défaut de date est une àes caractéristiques des actes forcés par lepseudo Jean de la Haye; sur lesdix-scpt pièces qui précèdent le testament de Guillaume VIII, il n'y en a qu'un qui soit daté, c'est un prétendu aveu de Tan 12G0, rendu au roi Louis Vil par Saldebrcuil, vicomte héréditaire de Poitou, pour le comté de Sanzay, tenu en parafe du comte de Poitou; comme il n'y a jamais eu de vicomte héréditaire de Poitou, nide comté de Sanzay, le simple énoncé de cet acte suffit pour en faire la critique.
Voici donc un titre présenté comme authentique, auquel manquent tons les éléments de chronologie possible, à savoir : la qualîGcation et par suite l'identité des particuliers qui y sont mentionnés et la date. Mais passons, et arrêtons-nous aux souscriptions. En cet endroit nous nous écartons de Bréquigny, car, après avoir relevé ce qui est commun aux deux textes du testament, il néglige celui qui est inséré dans les Mémoires de la Gaulle acquitanique pour s'attaquer seulement à celui de la chronique. Il a été frappé par la qualification de chambrier de France attribuée à Guillaume du Puy-du-Fou, et sa connaissance parfaite de l'histoire générale le fait rebiffer contre celte énonciation. Il y a môme ceci de curieux que l'un des principaux arguments qu'il invoque dans sa critique, il le puise dans la Chronique elle-même et il prouve par son texte que Guillaume n'était plus chambrier à l'époque où aurait été rédigé le testament auquel il assistait comme témoin.
Malgré sa grande sagacité, Bréquigny s'est complètement fourvoyé dans cette partie de la critique du testament de Guillaume VIII. Le point de départ de son erreur vient de ce que, ignorant le détail des choses du Poitou, il a cru à l'authenticité de la Chronique mise au jour par M. du Puy-de-Fou; c'est en la prenant pour base qu'il a relevé les anachronismcs résultant des souscriptions qui se trouvent à la suite du testament, par exemple, celles de Renaud de Thouars et de Renaud de Mortac^ne (Bréquigny a traduit à tort Mauritania par Maurienne, que la Chronique fait vivre au commencement du xi* siècle, c'est-à-dire un siècle avant l'époque où ils comparaissent dans le testament.
Tout entier à la préoc<"upation de démolir l'acte publié parles Bénédictins, il n'apporte qu'une médiocre attention à celui qui se trouve dans les Mémoires de Jean de la Hâve; il arrive même à cette conclusion bizarre que c'est ce dernier, qui, ayant eu connaissance du tes-
(ament joint à la Chronique, le lui aurait emprunté pour Tinsërer dans son Histoire. Tout au contraire, s'il avait examiné ce document de près, il aurait vu que sa fabrication est absolument identique i celle des autres actes contenus dans les Mémoires de la Gaulle acquitanique ; de plus, il aurait constaté que le pseudoJeande la Haye n'a pas abrégé les souscriptions qui se trouvent dans le texte fourni parla Chronique, mais bien au contraire que c'est l'auteur de cette dernière qui, s'étant emparé du testament que lui offrait Jean de la Haye, a cru utile à la cause qu*il voulait faire prévaloir d'accroître le nombre des souscrip^ teurs de l'acte et de donner une personnalité certaine à ceux qui étaient restés dans le vague, on pourrait même dire à tous. Son but était la glorification de la famille du Puy-du-Fou et de celles qui lui étaient alliées ; comme conséquence, il entoure le comte de Poitou, au moment où il aurait fait rédiger son testament, uniquement de membres de la famille intéressée ou d'autres familles nobles du Bas «Poitou, leurs voisins ou parents.
Pour bien établir cette démonstration, nous allons reproduire les souscriptions des deux actes, en ayant soin de mettre en italique, dans le texte de la Chronique, les noms qui se trouvent dans celui des Mémoires et, d'un seul coup d'œil, on saisira les modifications intéres-* sées qui y ont été apportées par Tauteur de la Chronique.
Texte de Jean de la Haye : <v S . Wilhelmi, S. Leonore, S. comitis a Avemansis, S. domini de Thoarcio, S. Richeldi baronis, S. Bro- « cardi comitis^ S. Pontii. »
Texte de la Chronique : a Et subscripsit ille dux et Leonora ejus- (c dem filia, videntibus que sequuntur adhibitis testibus,dominus com^f n Aluerniej dominas Raynaldus vicecomes de Thoarcio^ Ebles de « Malolcone baro, Vuilelmus de Talamundi frater illius, Bracardut « cornes y Galfridus de Podiofagi, Vuilelmus camerarios Francie firater « illius, Vuilelmus de Podio Augusti, Richeldtu baro firater illius, « Raynaldus de Mauritania, Raynaldus de Floscellaniis et Vuilelmus « de Hcrbertis, ejusdem Vuilelmi ducis Aquitaniœ dapifer. »
Ainsi tous les personnages qui auraient assisté à la rédaction du testament de Guillaume VIII, selon Jean de la Haye, se retrouvent dans celui de la chronique, sauf le dernier, Pons, que le rédacteur de cette chronique a pu omettre involontairement ou qu'il aura cru pouvoir être assimilé à un du Puy, de Podio au lieu de Po/i/iï. Quoi qu'il en soit, en dehors d'un corn te d'Auvergne innommé, nous trouvons là réunis à point nommé, Rainaud, vicomte de Thouars, et ses vassaux, Guillaume du
Puy-de-Fou, chanibi ier de France, son frère Geoffroy, le baron Ebles II 3s
de Mauléoa et son frère, Guillaume de Talmond, Renaud de Moriagne, Renaud de la Plocellière et Guillaume des Herbiers, sénéchal du duc d'Aquitaine, tous personnages ima^naires ou^ à tout le moins, ayant vécu à une autre époque ; le sénéchal Guillaume des Herbiers doit être, est*il superflu de le dire, placé dans le même panier que le chambrier Guillaume du Puy-de-Fou, mais son intercalation dans l'acte et sa qualification étaient une flatterie à l'égard de MM. Des Herbiers de TEtenduère, à qui, on l'a vu, Gabriel du Puy-du-Fou envoya, en lôyS, un exemplaire manuscrit de sa généalogie.
Mais revenons au testament des Mémoires de la Gaulle acquitanique. Parmi les noms qu'il renferme, il en est deux qui semblent peu communs : ce sont ceux de Richeldus et de Brocardus; l'auteur de la Chronique a à peu près identifié l'un et a reproduit l'autre tel quel. Or, ces noms étaient très familiers au pseudo Jean de la Haye et quand il lui fallait trouver des personnages pour les faire assister à un acte, il en forgeait qu'il afl'ublait de ces deux noms ; c'est ainsi qu'ayant fabriqué une charte de fondation de l'abbaye de Ferrières il fait comparaître à côté d'un empereur Louis, que l'on doit supposerétre Louis le Débonnaire, et de Jeanne, l'héritière de Raoul de Sanzay, deux témoins aux noms significatifs de a Brocarda de Miliaco» et de « Rochido de Rupe Chouardi » ! (p. 62). La rencontre de ces deux noms dans le volume à soixante-dix pages de distance n'est pas une simple coïncidence, comme on pourrait le supposer, elle est l'effet d'un oubli ou d*une inadvertance du faussaire, qui ne se doutait guère que l'on viendrait quelque jour éplucher ses créations.
Nous arrivons maintenant à la clause principale du testament, à celle qui le constitue en entier, à sa voir la volonté exprimée par Guillaume VIII de disposer de ses filles et de ses biens. La voici, dans le texte français de Jean de la Haye : « El pour ce que j'ay deux filles héritières, « je les recommande et laisse soubs la protection du roy mon seigneur, a assavoir Léonor, en espérant qu'elle sera femme et cspouze de (( Monsieur Loys, fils du roy, si à mes barons il plaist, à laquelle je « laisse Aquitaine et Poictou. Et quant à ma fille Péronelle, je luy laisse « mes chasteauxet possessions que j'ay en Bourgongne de la succès* « sion et lignage de Girard, duc de Bourgongne. »
Bréquigny dit que la dernière partie de celte clause doit plus parti.
ciilièrenient fixer les yeux parce qu'elle est opposée à tout ce que Ton
sait de Thisloire de la Bourgogne. Il déclare d'abord que Ton ne trouve
trace nulle part de la possession de biens en Bourgogne, tant par les
comtes de Poitou quepar ceux de Vermandois, qui en auraient été pour*
APPENDICKS 499
vus après eux eu conséquence du mariage de Péronnelle ; puis il établit qu*il n'y a jamais eu deGirard,duc de Bourgogne, et recherchant quelle peut être Torigine de celte invention, il rencontre une généalogie fabuleuse d'un Gérard de Roussillon, dont Besly a le premier démontré la fausseté. D'après elle, ce personnage, mari de la fille de Waïfre d'Aquitaine, aurait eu trois fils dont l'un, Samson, serait devenu la lige des ducs de Bourgogne, le second Ranulphe,de celle des ducs d'Aquitaine, et le troisième Albon, comte de Poitou, aurait été l'ancêtre de Guillaume VIII. Or, où se trouve ce bizarre amalgame de personnages ayant vécu à des époques différentes, c'est encore dans les Mémoires de 1(1 Gaulle acquitanlqae^ pp. 38 et ss.
Voilà donc un faux bien établi: Guillaume VIII aurait disposé de biens qu'il n'a jamais possédés, pas plus qu'aucun membre de sa famille, ce que Brétigny démontre amplement, à l'aide de nombreux textes historiques auxquels nous renvoyons, mais, ce qui est un comble, il aurait en même temps ignoré le véritable nom de ses filles. L'atnée, il l'appelle f^eonora; or, il n'est pas un acte authentique, passé du vivant de la future reine de France et d'Angleterre, et ils sont nombreux, où elle ne prenne le nom d'Aliénor, il n'est pas un historien du temps qui la désigne autrement. Ce nom de Leonora^ qui répond au Léonor du texte de Jean de la Haye, appartient au xvi* siècle, il est lui-même un abrégé du nom d'Eléonore, qui n'est autre que celui d'Aliénor, déformé dès le xni« siècle en Héiiénor par le parler des gens du nord de la France ou de l'Angleterre.
Quant à la seconde fille du comte de Poitou, désignée dans son testament sous le nom de Peronnella^ elle s'appelait Aelith, nom que Suger, qui devait la bien connaître à ce qu'il semble, orthographie Aaliz ( Vie de Louis le Gros, p. i56). Du reste, ce n'est pas Peronnella que fut appelée la sœur d'Aliénor, après son mariage, en 114^9 avecRaoul, comte de Vermandois, mais bien P^'/ro/iiV/a (charte de ii84, publiée par Douët d'Arcq dans ses recherches sur les comtes de Beaumontsur-Oise, Mém, de la Soc, des Antiç. de Picardie, iv, p. 49)- H n'est pas de trace plus avérée, selon nous, de la supercherie de l'auteur du testament que la rencontre, dans cet acte prétendu passé en iiSy, de ces deux noms Leonora et Peronnella, L'un et l'autre sont, nous le répétons, tout simplement la mise en latin des noms des deux princesses tels qu'ils s'écrivaient au xvi« siècle; à cette époque, Aliéner était devenue Eléonore et même Léonor, selon la forme italienne, et Pétronille s'était transformée en Pernelle ou même en Péronnelle. De même que le pseudo Jean de la Haye ignorait que ce dernier nom
r>oo LES COMTES DE POITOU
répondait à la forme latine Petronillaj il ne soupçonnait pas que le nom (ÏAlienor avait pour génitif AlienordtSy donnant à l'accusatif A/ienordim. En latinisant les noms vulgaires de son temps, Léonor et Péronnelle, il a agi comme si, imaginant un texte du x* siècle» nous y donnions à nos comtes de Poitou les noms d'Ebiesias, de Renoulus et de Guillaumus au lieu d'EblOy de Ramnulfus et de W/lelmus .
C'est par ces infimes détails que les faussaires se font généralement prendre; pour ne pas tomber dans ces erreurs, il leur faudrait avoirune connaissance parfaite des temps où ils font mouvoir les personnages qu'ils imaginent, connaissances qu'heureusement ils ne possèdent généralement pas. Bréquigny, dont nous suivons volontiers l'argumentation^ n'a pas poussé aussi loin que nous venons de le faire la critique des noms donnés par Jean de la Haye aux filles de Guillaume VIII; il semble même ignorer que Péronnelle s'appelait véritablement Aelith, il insiste seulement sur le nom porté par Aliénor. « Partout, dit-il, elle f( est nommée sans variation AlienoPy nulle part Leonora; c'est cepen- (( dant de ce dernier nom qu'elle est appelée dans le prétendu testa- (Y ment de son père. C'est ce nom qu'elle prend au bas de ce testament, (( souscrit par elle ou par son père » (p. 434)* Et plus loin, après avoir fait remarquer qu'il est singulier qu'on fasse signer àÂliénorle testament de son père et qu'on n'y emploie pas la signature de sa sœur, il ajoute : « Il n'y a rien dans ce testament qui ne contribue à faire « douter de son authenticité. »
Aux arguments invoqués par Bréquigny, nous venons d'en joindre qui ne nous semblent pas moins probants, et pourtant à cet ensemble de témoignages écrasants, nous allons encoreen ajouter d'autres, car nous ne sommes pas au bout; il y a lieu maintenant d'étudier la genèse de ce document.
Bréquigny, sans pousser ses recherches plus à fond, déclare (p. 443, que si son auteur a attribué aux comtes de Poitou la possession de domaines en Bourgogne, ce ne peut être que par suite de la croyance où il était que ces comtes descendaient du comte Gérard deBourgogne, et que cette filiation n'aurait d'autre fondement qu'une généalogie fabuleuse de Gérard de Roussillon, tirée d'un roman du xi^** siècle. Nous avons été plus curieux. Comme il n'est pas du tout sûr que le pseudo Jean de la Haye connût le roman de Gérard de Roussillon, il devait avoir (Ii\ puiser les éléments de son acte supposé à une source plus à sa portée. Il n'avait pas en etfet, pour ce faire, à sortir du Poitou et il trouva dans un ouvrage, qui jouissait à cette époque d'une vogue
APPENDICES Soi
extrême dans la province, tout ce qui lui était nécessaire.C'étaleat les
Annales d' Aquitaine de Jean Bouchet, qui, parues pour la première fpis en i534, avaieot atteint dès i557 leur huitième édition. Là il est en effet question (pp. 109-110 de l'édition des ^n/td/M de 1 644) à laquelle nous renvoyons toutes nos citations comn^e étant la plus commune) d'un Girard, comte de Poitou, beau-frère de Pépin et de Charles, neveux de Charles le Chauve et d'un Ranulphe, riche prince de Bourgogne, parent du roi de France que celui-ci fit duc d'Aquitaine, tous faits crronésque l'auteur des Mémoires delà Gaalte ticqaitanique it' ran^ àsa façonetdontil augmen^ la confusion. Mais ceci n'est qu'une question secondaire; la principale est de savoir si le pseudo Ji'iin de la Haye a forgé le' testament de Guilloiime tout d'une pi^ce nu si, eu lui donnant une formeauthentique,iln';ifait qtie reproduire ce quiélaïtde notoriété publique. Or,en i58i,nui ne doutait que Guillaume avait fait un testament; Uouchetravaitdit,etav!iit cnnRacr(^ à cefiiitelAReR omîtes plusieurs pages de ses Annale^.
11 racontait en effet (p. i3o) qU'\ ini) de scrupule A raison de sa participation au schisme et de l'ezpuUion des évoque» de PoilierH et de Limoges de leurs sièges, le duc s'était rondu A Clcrvatix, auprès de saint Bernard, lequel lui aurait conscilli: de quitter le monde ol d'aller faire pénitence en quelque désert. Pendant deux ans, Guillaume aurait tenu ce dessein seonu ; cnlin, en ii^^'ï, ainsi qu'il était convenu avec saint Bernard, il aurait fait son testament n comme n'A « vouloit mourir». Par cet acte, « entres choses il prioit le roi Loys le i( Gros, son cousin, qu'il print sa filtr Aliénnr pour son (iU Loys le « Jeune, avec son duché d'Aquitaine et qu'il martaKt su fillu MU, au» « cunsia nommentPéronnelle,-avecq<ielqii<- autre prince et luy baitlasl « les seigneuries qu'il avoit en Boiir^ns^ne », toutes dispositions arrêtées tors de son voyage A Clervaux.
11 ressort de ce texte que le pseitdo Jean de la Haye ne faisait, en publiant le testament de Guillaume- Vlll, que donner un corps A des faits admis par l'histoire du temps; c'était dans ses habitudes, car, pareillement pour alarmer l'existence du faux Gérard, il avait publié une prétendue charte de lui (p. 7<ti, en faveur de l'église de Saint- Pierre de Poitiers. Si sur quelques [xiints secnndsircfl, tels que le nom deLeonora donnéà Aïiénor,romÎ8sion de celui d'Aelith,Ia stipulation que les biens de Bourgogne provenaient de l'héritage de Gérard, il s'éloigne de son guide, c'est aBo àc faire parade de science et de corriger Bouchet, ainsi qu'il se vante de le faire (pp. tî et 7). Mais ce n'est qu'un subterfuge, il a bel et l>icn copié les Annales d'Aquitaine
Soi LES COMTES DE POITOU
et c'esl à leur auteur que remonte la responsabilité du testament de Guillaume VIII.
Nous n'en avons pas fini avec Jean Douchet, mais avant de pousser plus loin la critique de ses inventions, il est indispensable d'éclaircîr celte question, à savoir si Guillaume VIII a fait un leslament avant son départ pour Saint-Jacquesde Compostelle. Bouchet estlepremierauteur qui en ait parlé, car, pendant les quatre siècles qui ont suivi la murtda cumle de Poitou, du xii' au xvi* siècle, on n'en rencontre aucune trace dans les historiens. Les contemporains de ce pnnce.en particulier ceux dont le témoignage est le plus précieux, n'en soufflent mot. Robert du Mont, la chronique de Morigny, Orderic Vital, cités par Bréqulgnjr (pp. 428-^30), sont absolument d'accord avec Suger pour dire que, lorsque les députés d'Aquitaine se rendirent auprès de Louis leGros, ils lui firent simplement connaître les désirs que le duc avait exprimés avant sa mort, à savoir le mariage de sa fille Aliénor avec le roi Louis et t'atiribution de tous ses états à la princesse comme dot : d'un testament, pas un mot. Des trois dispositions prises par Guillaume,deux au moins n'avaient aucune importance ; de par le droit féodal,le roi de France prenait la garde de l'héritage de sa vassale mineure et il pouvait la marier à son gré. Le comte de Poitou ne pouvait ignorer ce point de droit que lui et ses prédécesseurs avaient souvent mis en pratique et il n'y a qui lui soit véritablement personnel dans les propos rapportés par ses envoyés que sa demande de l'union de sa fille avec le fils du roi de France.
Les tenants du testament ne peuvent en réalité invoquer qu'un ar^ment sérieux pour leur cause, à savoir : le témoignage de Besly. Voici en effet ce qu'on lit dans son Histoire des comtes, p. 87 : « .Vvant « partir, comme s'il cust deviné en mauvaise part de sa santé et de sa '( vie, (le duc) disposa de ses afFaires et de sa dernière volonté par « un testament qui se trouve à Monlicr-neuf de Poîctiers : car celui « qui est inséré es mémoires publiez sous le nom de la Haye, « lieutenant de Poiclou, est faux et controuvé, comme le reste du » hvre auquel il est incorporé. i> Besly croyait donc à l'existence d'un leslament de Guillaume, ce à quoi Bréqulgny répond : « 11 est certain « que s'ily avoit eu àMonsticr-ncuf levrai testament duducGuilIaume, '( dilTérent de celui qui esl inséré dans les Mémoires du tieur de la H llfvje, il résultcroil de là que ce dernier esl supposé. Mais Besly ne • rapporte point le testament de Monsticr-ncuf, lui qui a fait impri- ■I mer tant de pièces dans les preuves de son Histoire, il ne dit pis « même en quoi ce testameut, qu'il prétend être le véritable, différoit
APPENDICES 5o3
« de celui qui se trouve dans les Mémoires du sieur de la Haye et il y (( a bien l'apparence que Besly n'avoit sur cela que des conjectures ou « des renseignements peu précis » {Mém. de Liti.y p. 435)« Le savant crili({ue ajoute même qu' a Henschenius, voulant s'assurer de la suppo- « sition prétendue du testament publié par le siear de la Haye, écrivit (( au P. Anginot, recteur du collège des Jésuites à Poitiers, pour avoir (( communication du testament allégué par Besly. Mais Henschenius <( atteste que, quelques recherches qu'on fît dans le chartrier de Mons- (( lierneuf, on ne put venir à bout d'y découvrir le testament en « question i).
Ceci se passait huit ou dix ans après l'apparition de VHistoire des comtes de Poiciou, le volume des Bollandistes où ce fait est rapporté (Acta sanct./ebr.j ii, p. 446) a été publié en i658. On ne pouvait évidemment trouver un acte qui n'a jamais existé, et si Besly a pu croire un instant à Texistence du testament qu'il n'a pas vu, ses écrits imprimés et l'énorme quantité de matériaux recueillis par lui qui sont conservés, presque inutilisés, à la Bibliothèque nationale, dans le fonds Dupuy, l'attestent amplement; il a, été victime d'une supercherie. Celle-ci nous est dévoilée par les manœuvres que tenta M. du Puy-du-Fou, pour faire endosser par Besly la responsabilité des inventions de sa Chronique et de sa généalogie. L'historien du Poitou ne fut assurément pas mis en présence du texte de la chronique de Monlierneuf ; on ne dut lui faire que des demi-confidences, autrement il en aurait parlé quelque part pour mettre en garde contre sa fausseté. Mais ce qui lui fut assurément dit c'est que cette chronique invisible renfermait le testament véritable de Guillaume VIII. Si Besly en avait pris connaissance, il aurait vu du premier coup d'œil que cet acte n'était autre que celui produit dans les Mémoires de Jean de la Haye et contre lequel il s'était si énergiquement élevé. Il existait bien une chronique dans les archives de Montiemeuf, dont, nous ne savons pour quelle cause, il n'avait pu avoir communication ; c'est celle qui a été publiée pour partie par DD. Martène et Durand dans leur Thésaurus anecd., i, f*^ 1 210, et la fin par de Chergé, dans les Mém. de la Soc. des Antif/. de rOuesty !»■• série, i864,p* 268.
Cette petite chronique, relative à la fondation du monastère de Montierncuf, est aujourd'hui conservée aux archives départementales de la Vienne, dans le fonds de cette abbaye. Elle occupe les feuillets i5à ao <run cahier d'une écriture du xv^ siècle,en tète duquel se trouve le cartulaire de Saint-Nicolas de Poitiers publié par Rédet (Arch. hist. du Poitou^ tome i) ; elle débute ainsi : Incipit prologus de construcione
5o4 LES COMTES DE POITOU
Monasterii Novi Pictauisy et se termine par la notice consacrée à Marc, le quatrième abbé, à la fin de laquelle se trouve cette énonciation de date : Cujus eciam anno sexto fada constat hec cronicalis descripcioy ce qui répond à Tannée 1 107. Dans ce document il ne pouvait donc être question du testament de 11 36.
Les Bénédictins, auteurs du Recueil des historiens de France^ n'ont pas la même opinion que nous sur la valeur du témoignage de Besly par rapport au testament de Guillaume VIII. Ils l'attaquent, pour avoir taxé ce document de faux, et qualifient son dire de k frivole assertion », parce que, selon eux, a Besli ne témoigne pas s'être donné (( la peine d'en faire la recherche ». C'est là une accusation, nous pourrions presque dire une méchanceté gratuite, contre laquelle s'élève tout ce que l'on sait de la vie et des travaux de Besly et des immenses recherches auxquelles il s'est livré. Ce que l'on possède de sa correspondance, en dehors des matériaux rassemblés par lui, le révèle amplement (Voy. le recueil des lettres de Besly publié par Apol. Briquet, Archives hist. du Poitou^ t. ix).
Ils déclarent tenir pour certain qu'il n'y a jamais eu d'autre testatameiit sous le nom du duc Guillaume X que celui qui est entre les mains du public, mais ils admettent toutefois que c( de ce qu'il est « uniijue il ne s'ensuit pas nécessairement qu'il soit véritable, ni qu'il « soii exempt de falsification ». On peut douter, en effet, disent-ils, si Guillaume fil réellement a un testament par écrit, attendu que nul « contemporain n'en fait mention », et ils ne peuvent s'empêcher de reconnaître qu'un acte de cette importance n'aurait pu se dérober à la connaissance de Suger . Or , quel argument de valeur ont-ils i opposer à une constatation aussi grave, à savoir que le testament serait resté ignoré des personnes qui auraient eu le plus grand intérêt i le produire publiquement, c'est-à-dire le roi de France et ses conseillers, aucun. Voici, en effet, leur conclusion (t. xii, p. xxxvi) : « La <{ succession de Guillaume n'ayant jamais occasionné de dispute, jamais (( on n'a eu besoin de recourir à un faussaire pour lui supposer un tes- « lamenl. Resteroit donc à dire que cette pièce auroit été fabriquée de <{ gaieté de cœur et par manière d'amusement, ce qu'on ne persuadera (( jamais Ajml homme sensé. »
Inihus de cette conviction, ils n'ont procédé qu'àun examen sommaire du document et se sont bornés à l'emploi des quelques arguments qui suivent pour combattre l'opinion des érudits qui doutaient de son authenticité :
I® Au sujet de la forme insolite du nom d'Aliénor devenu Leonora^
APPENOIOlS 5o5
ils se rejettent sur la diveraité des a anciens tt dans a mnniûre de prononcerles noms propres;
a» Pour ce qui est de l'altributioD à Péronnelle des biens dit duc d'Aquitaine, sis en Bourgogne, ils se font IVoho des opinions crroniics qui avaient cours de leur temps sur rori^'iiir des cnmtes ilu Poitou. Ils admettent l'existence du fabuleux Géran) de ftoussillon et de ses deux enfants.Thierry et Ere, et ils ajoutent: <■ Il esl certain que Ciuillouiiie X « étoit issu des premiers comtes de Poiciou et remonloil en droiie ligne « à Bernard qui reçut, en 867, de Chérit'» \f t^liauve, le comté de Puica tou dont il fut ensuite dépouillé par les deux Mtès Louis et Car« « loman ». Or, le nom de la femme de Dernurd ne se rencontrant nulle part, disent-ils, « quel inconvénient y auroit-il è dire que c'est « Eve, la lille de Gérard de Roussillon, dont le sort est ignoré. >< L'inconvénient, nous y répondrons sans recourir aux raisons développées par Bréquigny, c'estque le duc Guillaume \ ne descendnit pas du comte Bernard qui, ainsi que nous l'avons établi dans le cours de notre travail, fut marquis de Gotbie et non comte de Poitou et qu'il mourut sans postérité. Quant à son alliance avec Eve, la fille de Gérard de Roussillon, il n'y a pas lieu de discoler l'vxistence d'un personnage de roman;
3° Toujours bu sujet de Péronnelle, ils prétmidi^nr qu'il n*; pas lieu de supposer qu'elle n'eut aucune part dniis la succesi^ion de son pi>re et que Raoul l'épousa sans dot. A cela, on peut répondre facilt^mont, d'après Suger et les auteurs contemporains, que la seconde lille de Guillaume X n'eut pas plus de parti h Kucression de son père que ses oncles et grands-oocles n'en avaient eu dans colles de leurs ascendants, suivant un usage qui parait conslanl en Poitou où l'héritier du comte était seulement tenu de pourvoir à la subsistance de seii collatéraux. Tout au plus pourrait-on admettre que des revenus particuliersavaient été aifectés par Louis Vil et sa femme en Saintonge, à leur sœur et belle-sœur, car on voit qu'AIiéoor ne fit, en i i4t,Ia donation d'un domaine à l'abbaye de Notr&-Datno de Suintes qu'avec l'assentiment de sa sœur jVelitb (Grasilier, Cari, de N.-l). de Saintes, p. 36) ; 4° Quant au fait matériel, qui n'a pu leur échapper, de voirGuillaumc du Puy-du-Fou, chambrier de France sous Philippe 1'% assisterromme témoin à un acte datant des dernièrts uiinécs de Louis VI, c'csl-àdire à trente années de distance, ils rejeiteiu celte erreur f;rossiére8ur la faute d'un copiste qui aurait écrit « Guilclmus cameriarius n au lieu « d'Hugo cameriarius ». Bréquigny consacre plusieurs pages de sa dissertation à prouver que non seulement ce prétendu témoin, mais
encore la plupart de ceux qui signent à cdté de lui aurûent vécu,d'après la chronique, un siècle et demi avant la rédaction du testament. Cette dernière remarque de Bréqui^ny est trèsjodicieuse, seulement s'il avait pris connaissance de la généalogie de la famille Du Puy-du-Fou, il aurait vu que c'est bien le nom d'Hugues, et non celui de Guillaume, que Fauteur de la chronique avait voulu insérer dans le testament, ce qui réduit à néant l'explication donnée par les Bénédictins; de plus, cette lectare lui aurait appris que, toujours d'après la généalogie, cet Hugues n'aurait pas^été le frère, comme le dit le testament, mais bien le neveu de Geoffroy du Puy-du-Fou, dont le nom se trouve parmi les signataires de l'acte à côté du sien.
II y a lieu de se perdre dans les inventions multiples de cette généalogie et de la Chronique, sa compagne, et il n'y a pas lieu de s'étonner que leur auteur lui-même ne s'y soit pas retrouvé. Aussi est-ce peine perdue dereleverces stupéfiants produits de son imagination qui, faisant remouteravant l'an looo la filiation des Du Puy-du-Fou, fait allier ces personnages fictifs avec les comtes d'Ângouléme, de Vendôme et de Laval, les vicomtes de Thouars, les sires de Craonet de Lusignan, monter une de leurs filles sur le trône d'Aragon, en produit trois pourvus de la dignité de chanibriers de France, sous Henri I«% Philippe I*' et LouisVI, un au Ire gouverneur de Poitiers sous Philippe-Auguste, et deux autres aussi créés gouverneurs, l'un de l'Auvergne, l'autre de l'Albigeois» par Alphonse de Poitou. Nous arrêtons ce relevé à l'époque où finit la Chronique et à laquelle commence véritablement l'histoire de la famille Du Puy-du-Fou, gentilshommes du Bas-Poitou, dont Duchesne a inséré la généalogie dans son Histoire de la maison des ChasteignerSj p. 182. Toutes les dignités dont auraient été pourvus des membres de cette famille avant le xv]<^ siècle sont de pure invention, et particulièrement celles (le chambriers de France, inventions qui ont trouvé place jusqu'à nos jours dans les ouvrages les plus recommandables.
La lumière n est pas encore faite sur la personnalité de l'écrivain i qui sont dus les Mémoires de la Gaulle aequitanique^ aussi jusqu'ici nous nous en tenons à ce que nous avons écrit en 1886 dans notre }iote sur quatre abl}és poitevins du nom de Billy^ où nous émettions lidée qu'ils sont Tœuvre de plusieurs personnages nommés dans le corps du volume. (^)uoi qu'il en soit de la fausseté de ces deux écrits, Les Mémoires du pseudo Jean delà Haye et la Dessente et filiationdes seîi^^neurs Du Puy-du-Fou, les seuls dont les auteurs auraient eu comnuinicution du testament du duc Guillaume X, étant bien établie, cet acte tire de cette origine une présomption de faux qui est confirniée
APPENDICES 5o7
par l'étude historique et diplomatique à laquelle il a été soumis.
Mais nous n'en avonspas fini avec les abaissements desfaussaires à Têtard du père d'Aliénor; ils ne se sont pas bornés à lui attribuer un testament, ils se sont attaqués à sa personne, en présentant sa mort en 1187 comme fictive et en prolongent son existence pendant vingt années. Là encore, en allant au fond des choses, nous nous trouvons en présence de Bouchet, qui, s' emparant d'un fait erroné et insoutenable. Ta corrigé, amendé, et Ta présenté avec toutes les apparences de la réalité dans ses Annales dAquitaine^ qui Font fait entrer dans le domaine de l'histoire.
Les Bollandistes, dans leurs ilctotaiicforiiiiiietdaiisleiome 11 du mois de février, ont publié, à la date du 10 de ce mois, la vie de saint Gmllanine le Grand, ermite à TEtable de Rhodes, en Toscane (pp. 433-493). Ces soixante pages ne sont pas uniquement consacrées à la reproduction des actes du saint, mais aussi à un compendieux commentaire, nécessité par la nature même de ce document. Il résulte de leurs recherches qu'à une époque du Moyen-âge assez peu déterminée un personnage du nom de Thibault, qui s'intitule évéque et, que sans plus de raison de part et d'autre, on a placé à la tète des évéchés de Cantorbéry et de Poitiers, écrivit la vie de saint Guillaume, ermite et confesseur. Il fait d'abord descendre son héros en droite ligne de Charlemagne, le confondant dès le début avec saint Guillaume de Gellone, mort en 812 ; il le présente comme frère d'Agnès, impératrice d'Allemagne, et par suite comme fils de Guillaume le Grand, duc d'Aquitaine, enfin il lui attribue certains faits de la vie des ducs Guillaume IX et Guillaume X. C'est ce dernier qu'il a spécialement en vue et dont il prétend raconter Fliistoirc. Il rapporte sa conversion par saint Bernard, lui fait en conséquence donner ses biens aux pauvres et abandonner ses états pour se retirer à Jérusalem où il aurait vécu neuf ans, dans une caverne* Avant de partir, le duc Guillaume aurait fait river sur son corps une cuirasse et un castiue, faits qui appartiennent en partie à saint Guillaume de Verceil, lequel vivait aussi au xn^ siècle et mourut à Salerme le \'À juin I i4'i. De là le prince serait venu en Toscane, aurait été eu pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle et enfin serait revenu en Toscane dans son ermitage de TEtable de Rhodes, où il serait mort le 10 février 1 156 (vieux style) dans les bras d'Albert, son disciple. Toute cette dernière partie de la vie du prince est empruntée à celle de saint Guillaume de Malaval, fondateur des Guillelmites.
Telle est l'œuvre hybride de l'évéque Thibault, laquelle fut publiée pour la première fois par Surius en 1070. Çlle était encore manuscrite
5o8 Ï^ES COMTES DE POITOU
quand Jean Bouchet, lors d'un voyage à Paris, en prit connaissance au couvent des Blancs-Manteaux ; avec sa vive et féconde imagination il trouva dans ces aventures merveilleuses le sujet d'un intéressant récit qu'il arrangea à sa façon et dont il fit profiter ses lecteurs a bénévoles »•
Il raconta donc (^/ina/é»^ d* Aquitaine jpp, i3o-i3g) qu'après la fin du schisme d'Aquitaine le duc Guillaume, s'étant réconcilié avec l'Eglise et ayant replacé sur leurs sièges les évoques de Limoge^ et de Poitiers, se retira vers saint Bernard en l'abbaye de Clairvaux, où il séjourna longuement. Là il fut « secrètement délibéré » et convenu entre eux que Guillaume quitterait le monde et irait faire pénitence dans quelque désert, mais qu'auparavant il disposerait de ses biens et de ses filles. Comme le régime de Cîteaux ne paraissait pas assez sévère au duc pour sa pénitence et qu'il pouvait craindre de ne pouvoir y vivre en tranquillité, il fut arrêté entre saint Bernard et lui qu'il s'en irait à Saint- Jacques-dc-Compostelle, avec deux ou trois serviteurs seulement, qu'il y feindrait d'être malade, puin de mourir, et qu'ensuite il s'en irait à Rome et de là à Jérusalem.
Guillaume serait resté deux ans sans mettre ces résolutions à exéution, puis enfin, en ii36, « il mist ordre en tous ses affaires par toutes ses « seigneuries c( fit son testament comme s'il vouloit mourir d. On connaît le contexte de cet acte dont il est, par suite, inutile de reparler, et, reprenant le récit de Bouchet, nous voyons qull rapporte que le duc « tint secret ledit testament et se prépara à aller en voyage en Gallice « où il ne mena que vingt-cinq à trente personnes ». Quand il fut audit lieu, il appela trois de ses serviteurs, son mattre d'hdtel, son valet de chambre et son secrétaire, qu'il prit à part dans une chambre, et «rieur (( fist faire serment solemnel de jamais ne révéler ce qu'il leur diroit : (( et le dit serment fait, leur dit ce qui s'ensuit ». Bouchet omet de nous apprendre quel est celui de ces serviteurs qui viola le serment solennel qu'il avait fait et qui répéta mot pour mot le long discours que leur tint le duc, les objections non moins longues que le secrétaire, nommé Albert, fit aux résolutions que son mattre venait de leur faire connaître et la réponse toute aussi prolixe du duc qui finit par convaincre ses serviteurs, joua la comédie annoncée et, la nuit venue, peu après minuit, après s'être déguisé, s'en alla avec Albert pendant que les deux autres répandaient le bruit de sa mort. Après les obsèques, dont le détail ne nous est pas épargné, « deux des plus apparents des gentilshommes de (( la maison dudit duc portèrent son testament audit roy Louis le Gros ».
La fiction de la mort du duc fut tenue si secrète, toujours d'après Bouchet,que l'on n*en eut connaissance que dix-huit ou dix-neuf ans après;
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il se retira d'abord chez un ermite, qui, pour mortifier sa personne en expiation de ses fautes, lui conseilla de faire river une cuirasse sur son corps et un « aubergeon » sur sa tète, armure que par esprit de pénitence il porta jusqu'à sa mort sous son vêtement d'ermite. Delà il se rendit à Rome auprès du pape Innocent II, pour lui demander pardon de ce qu'il avait pu faire contre lui; Innocent, après sa réconciliation, l'envoya au patriarche de Jérusalem. Il resta neuf ans dans un endroit auprès des saints lieux, où il fonda un monastère de religieux, revint ensuite à Rome au temps du pape Eugène III, et, <c par tentation diabolique», s'en fut guerroyer en Toscane. Mais bientôt, reconnaissant sa faute, il retourna à Jérusalem où il resta encore deux ans, vint faire un pèlerinage à Saint-Jacques et enfin, las de cette vie mouvementée, se retira de nouveau en Toscane, dans une forêt près de Pise, où il assembla des religieux. A partir de ce moment il eut encore de nouvelles aventures que Bouchet raconte complaisamment; enfin ce dernier termine ses histoires en rapportant que, vers la fin de l'année ti56Je duc, sentant approcher l'heure de sa mort, appela près de lui son secrétaire Albert, à qui il donna ses dernières instructions et mourut le lo février I iSy. Albert prit la direction du monastère fondé par son maître et fit en I i6o approuver par le pape Adrien IV les constitutions du nouvel ordre, qui suivit la règle des mendiants de Saint-Augustin et, du nom de son fondateur, fut appelé Tordre des Guillemains ou Guillelmites. Tel est le récit de Bouchet, récit dont on perçoit nettement la composition. Après avoir pris connaissance aux Blancs-Manteaux de Tœuvre de l'évêque Thibault, il comprit qu'il ne pouvait se l'approprier telle quelle, vu l'erreur manifeste qu'elle contenait et qui consistait à faire retirer du monde le duc Guillaume immédiatement après son entrevue avec saint Bernard. Il imagina donc de lui faire attendre deux ans la réalisation des desseins qu'il aurait médités d'accord avec Tabbé de Clairvaux, afin de pouvoirplacer dans cet intervalle divers faits de la vie du duc, et particulièrement son expédition en Normandie ; puis, comme Thibault avait ignoré l'existence des filles de Guillaume et fait agir ce dernier comme s'il s'était agi de saint Guillaume de Gellone, qui donna tous ses biens aux pauvres, il imagina le testament que le duc aurait rédigé avant de partir. En sa qualité d'homme de loi, Bouchet comprenait difficilement que le duc d'Aquitaine eût pu disposer de ses domaines et de ses filles de vive voix et sans avoir affirmé sa volonté par un acte authentique ; c'est ce qui lui fit inventer la table du testament, et à ce propos nous ferons remarquer que Bouchet, le premier divulgateur de cet acte, déclare qu'il fut tenu secret, tandis
que les faussaires, tant Jean de la Haye que TauteUr de la Chronique, lui assignent de nombreux témoins, ce qui serait encore un indice précieux de sa supposition. Puis,après avoir fait prendre à Guillaumecelte précaution, Bouchet arrive au voyage deSaint-Jacques,à propos duquel il lance hardiment la fiction de la mort supposée du duc.
Il semble qu'en ce faisant l'auteur des Annales d Aquitaine a eu conscience des énormités qu'il débitait et qu'il eut quelque scrupule d'y associer la personne vénérée de saint Bernard, car, après avoir raconté le séjour du duc auprès de l'abbé de Clairvaux, il ajoute : « Saint Bernard ne lui conseilla pas toutes ces choses, mais le duc <( Guillaume les lui déclara, soubs le scel de la confession, d 11 est superflu de dire que la vie bien connue de saint Bernard ne contient aucune trace d'un séjour du duc Guillaume auprès de lui; que rien dans l'existence de celle de Guillaume ne trahit les préoccupations que rapporte son panégyriste, que, loin d'être repentant de ses fautes après sa réconciliation avec l'Eglise, il persécuta les chanoines de Saint- Hilaire et que, comme par le passé, il continua à guerroyer et fit particulièrement la campagne de Normandie, que, loin de songer avant son départ pour l'Espagne à disposer de ses états et de sa fille, il avait le dessein de se remarier avec la veuve de Bardon de Cognac, et que, n'ayant alors que trente-huit ans, il devait espérer voir sortir de cette nouvelle union l'héritier mâle qu'il pouvait regretter de ne pas avoir et qui aurait remplacé celui qui avait prématurément succombé.
Le récit de Bouchet est donc un roman qui, outre ses effets historiques, a eu une conséquence inattendue, celle de faire entrer un saint dans l'hagiographie poitevine.
Après la publication, des Annales^ les Augustins n'eurent rien de plus pressé que d'insérer dans leur martyrologe le nom de Guillaume, duc d'Aquitaine, dont ils célébrèrent la fête le même jour que celle de saint Guillaume le Grand, simple ermite, leur fondateur.
Ils propagèrent ce culte par les écrits et par l'image, et, pour en donner la preuve, nous ne résistons pas à la tentation de citer le curieux volume manuscrit qui est en notre possession. C'est un in-folio de G6 pages chifl'rées, en tête desquelles se trouvent 3 pages pour le titre et rinscription au catalogue de la bibliothèque du couvent des Augustins de Poitiers, Q i, in-f*', et il est terminé par 19 pages blanches; le titre est ainsi conçu : Hymnes des saints de Vordre des Hermites de saint Au ff as tin, traduites en vers français par le R. père Hardy ^religieux du mrme ordre^ et transcrites par Mignot^ écrivain à Poitiers^ à l'usage du H. père Lenoir, religieux du même ordre. Les pages if a, 3
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et f\ contiennent, à la date du lo février, deux hymnes latines avec leurs traductions en vers français en regard, en l'honneur de saint Guillaume; de plus,en tête du volume, se trouvent i4 grandes gravures de piété représentant des saints et à la fin sont ajoutées lo gravures consacrées à des saintes. Celle qui fait face au titre a pour légende : Sainct Guillaume et est signée P. Duterire. Elle représente un personnage de grande taille, nimbé, à longue barbe, ayant sur la tête un casque en forme de tète d'animal, le corps recouvert d'une cotte de maille entourée de chaînes par-dessus laquelle est le vêtement d'ermite qui laisse passer les bras; de la main droite il tient un livre appuyé sur sa hanche et de sa gauche un bâton de pèlerin; à ses pieds, sur sa droite, est son armure; dans le champ de la gravure sont reproduites huit scènes, placées de chaque côté du saint et qui ne laissent aucun doute sur sa personnalité: la première, qui se trouve au-dessus du bras gauche, ne porte pas de légende, mais comme on voit un seigneur assis à côté d'une jeune femme qu'il serre de près, en face d'une table bien garnie, il ne saurait y avoir aucun doute sur sa signification; viennent ensuite les autres scènes avec les légendes qui en donnent le sens : « saint Guillaume oprime l'esglise; le S^ fait difficulté de retourner à « Dieu et persévère en son chisme; S^ Guillaume tombe i terre voiant « N^<^ Seigneur entre les mains de S.Bernard; S^Guillaume converti; « le S' fait river son casque par un cerurier; S^ Guillaume va au « pape; le saint mort. »
Cette gravure appartient au milieu du xvii* siècle et esta peu près contemporaine de l'œuvre du P. Hardy; elle concordait aussi avec Tintroduction d'un office de saint Guillaume dans la liturgie poitevine. Jusqu'à cette époque, elle ne faisait mémoire d'aucun saint du nom de Guillaume, comme on peut le voir par les anciens missels du diocèse et en particulier par le Manuale ecclesiasticum in gratiam Picta. Lucionen. et Maleacen. dioceseon... PoicùerSy Jean Main, 1687. L'évêquc Chasteigner de la Rocheposay (i6i2-i656), ayant entrepris de réformer le calendrier de son diocèse, prit cette occasion pour y introduire saint Guillaume d'Aquitaine, dont il plaça la fête à la date (lu 10 février, au lieu de celle de sainte Scholastique, indiquée à ce jour par le Manuale. Voici la rubrique sous laquelle il le désigna dans son travail intitulé : Liianiœ Picionicœ seu sanctorum qui ortu vel incolatu Picionum oram nobilitaruntj inséré à la suite de ses Exercitatiimes in varios Biblorunx librosj Poitiers, Julien Thoreau, i64o, in-fr et réimprimé par Labbe, Nova bibliotheca man.j II, lôSy, pp. 728-734 : « 10 Februarii. Guillelmus nonus, dux Aquitaniae, vitam edidit anno
« 1 187. Hune sanctus Bernardus Partheniaci convenit ctab Anacleti II, « pseudo-pontificis, parlibus disjunxit, ut constat ex Bernardo Bonsce vallis abbate, in vita sancti Bernardi. x)
A partir de la décision prise par Tévèque de Poitiers, saint Guillaume eut son ofGcedans le bréviaire poitevin, mais, bien qu'il y ait été placé sous cette rubrique : « Die X (februarii). In festo S. Guiilelmi, Aquitaniœ ducis et Pictavii comitis », l'auteur, ne tenant aucun compte des inventions de Bouchet, fait mourir le duc repentant le 9 avril 1 138 (au lieu de iiSy). Il s'est souvenu à temps des paroles de Besly disant {Ilisi. des comtes y p. i^o) « qu'il vaut mieux reconnoistre son igno. « rance que de propos, délibéré controuver des fables, et penser hono- « rer Dieu par un faux honneur, c'est tromper sa conscience et le (( monde »; or, en plaçant au 10 février la fête du saint poitevin, le Bréviaire se trouve être d'accord avec les Bollandistes, qui, bien qu'ils aient édité à cette date l'œuvre de l'évêque Thibault, relative au duc d'Aquitaine, no reconnaissaient d'autre saint que celui qu'ils qualifient ainsi : « Guillclmus Magnus, eremita in Stabulo Rodis in Etruria. »
De tout ce qui précède il n'y a, nous semble-t-il, qu'une conclusion à tirer : c'est que le testament de Guillaume VIII est une pièce fabriquée au xvi' siècle par l'auteur des Mémoires de la Gaulle Acquitanique attribués à Jean de la Haye; qu'un texte quelque peu modifié par l'auteur de la fausse chronique de Saînt-Maixent a été mis au jour d'abord par D. Martène, puis par les Bénédictins dans leur Recueil des his^ toriens des Gaules et de la France, que cet acte est issu des conceptions romanesques produites par Jean Bouchet dans ses Annales d'Aquitaine^ conceptions qui ont en outre eu ce résultat de faire inscrire le comte-duc Guillaume VIII parmi les saints du calendrier poitevin.