LA COMTESSE ADÈLE
Tous les historiens, depuis le xi® siècle jusqu'à nos jours, donnent à Eble Manzer une femme du nom d'Adèle, qui est pour les uns Adèle de Normandie, fille de RoUon, pour les autres Adèle d'Angleterre, fille d'Edouard le Pieux.
Encherchant à discerner la vérité entre ces deux affirmations, nous sommes arrivé àcette conclusionqu'clles étaienttoutes les deux erronées; cette manière de voir a été produite pour la première fois en 1888, dans nos conférences d'histoire du Poitou à la Faculté des lettres de Poitiers; nous l'avons renouvelée et documentée dans une lettre adressée en iSgi à notre ami, M. de la Bouralière, sous ce simple titre : A quelle époque vivait Gautier Coorland? Cette lettre a été insérée par lui à la suite de sa Notice historique et archéologique sur Féglise de Saint-Hilaire-le-Grand de Poitiers. Depuis cette époque, il a paru de nouveaux écrits qui font jouer à la pseudo- Adèle un rôle important dans l'histoire du Poitou; elle a ses partisans, il est donc urgent, dans Tintérétdela vérité historique, d'examiner à fond cette légende qui compte huit siècles d'existence et d'en démontrer l'inanité. Ayant pour point de départ l'erreur involontaire d'un chroniqueur, généralement bien informé, adoptée et affirmée par un puissant établissement religieux qui rattachait ses origines à cette comtesse de Poitou, en qui il voyait sa fondatrice, maintenue par une série d'actes entachés de fausseté, cette légende a reçu sa consécration de la main du père de notre his* toire,de Besly,qui vit bien les impossibilités dont elle fourmillait, mais qui ne poussa pas sa critique jusqu'à ses dernières limites et arriva même, en cherchant à faire disparaître une erreur, à en produire une nouvelle qui, sous le couvert de son nom, a acquis la plus grande autorité.
Le premier document qui ait introduit une comtesse du nom d'A* d^le dans l'histoire du Poitou est la chronique d'Adémar de Chabannes,
datant du commencement du xi^ siècle et où il est dit : Que ôuillaome, duc d'Aquitaine, étant mort^Ebleifils de Renouli fut pourvu en même temps du comté d'Auvergne et de celui de Poitou^et qu'ayant pris pour femme Adèle, fille de Rollon de Rouen, il eut d'elle un fils, Guillaume Tèle d'Etoupe : (y Willelmus quoque,dux Arvemis,morluus est, et filius <i Ranulfi, Eblus, Arvernis et Pictavis simul comes promotus est. Accepc tamque in conjugium Adelam, filiam Rosi Rotomagensis, genuit ex «r ea Willelmum Caput stupe » {Chronique d*Adémar, édit. Chavanon, p. i43). Un siècle après, la chronique de Saint-Maixent reproduisait à peu près mot pour mot le texte d'Adémar(Marchegay, Chron. des égl. d*Anjou^ p. 370, Saint-Maixent).
Ce passage renferme pourtant une grosse erreur. Adèle, la fille de Rollon, ne fut pas la femme d'Eble, mais bien de son fils Guillaume Tète d'Etoupe. Les historiens normands sont unanimes sur ce point: Rollon n'eut que deux enfants de Poppa, fille du comte de Bayeux, qu'il avait épousée à la danoise,'» more danico », c'est-à-dire avec qui il vivait dans une sorte de concubinage légal avant sa conversion au christianisme et qu'il délaissa un jour sans difficulté pour épouser Gisèle fille de Charles le Simple ; ces deux enfants sont Guillaume Longue- Epée , son successeur, et Adèle, dont le nom barbare était Gerloc. (Dudon de Saint-Quentin, p. 192, art. 47» et p. aoi,art. 58, édit. Jules Lair; Guillaume de Jumièges, liv. III, ch. vu et vin).
La chronique d'Adémar est pleine de confusion par rapport aux affaires du Poitou, pour le milieu du x* siècle: l'auteur a dû égarer quelques notes,de sorte qu'il lui est arrivé fréquemment d'attribuer au père les actes du fils. C'est ainsi qu'il donne à Eble la femme de son fils Guillaume, qu'il ne dit nulle part que celui-ci se soit marié, et qu'il revient ensuite à la vérité quand il note l'alliance de Guillaume Fier-à-Bras, fils de Tète d'Etoupe, avec Emme de Blois. La chronique de Saint-Maixent, copiste fidèle d'Adémar, est aussi muette que lui sur le mariage de Tète d*Etoupe, et pourtant, à cette époque, il ne manquait pas dans les chartriers poitevins de textes qui pouvaient remettre les chroniqueurs dans la voie de la vérité. Mais l'histoire, telle qu'elle s'écrivait alors, ne se faisait pas avec les documents originaux et authentiques ; elle s'inspirait des récits oraux, elle copiait des listes dressées par quelque moine soigneux, et tout ce qu*elle recueillait ainsi elle le coordonnait tant bien que mal, mais ne le contrôlait pas»* Ainsi, pour établir en dehors des historiens normands qu'Adèle, fille de Rollon, fut la femme de Guillaume Tête d'Etoupe, nous possédons encore aujourd'hui en original une charte de Pabbaje de Noaillé, du
mois de février 942, où comparaissent en qualité de donateurs Guîl-' laume Tête d'Etoupe et sa femme Adèle (Arch. de la Vienne, orif., Noaillé, Ti^ 4o),et un autre acte émané de Guillaume Fier-à-Bras, qui n'est pas daté^etoù le comtedemande aux moines de Saint-Jean-d'Angély des prières pour Tâme de son grand-père Eble, pour celles de son père Guillaume et de sa mère Adèle» pour la sienne, pour celles de sa femme Emme et de son fils Guillaume (D. Fonteneau, xiii, p. 89 ; Besly, Hist. des comtes^ preuves, p, 264 ; Musset ; Cart. de Saini^ Jean^d^Ariffeli/y i, p. 23i).
A propos de ce dernier acte il n'est pas sans intérêt de remarquer que Fier-à-Bras ne parle pas de sa grand'mère, de la femme d'Eble. Elle devait être morte depuis bien longtemps et son souvenir n'avait pas survécu, ou bien elle était de naissance infime, et Fier«à-Bras ne jugeait pas opportun de rappeler ce fait. L'une et l'autre suppositions peuvent être exactes, car il n'est pas question d'Emillane, femme d'Eble et sans doute mère de Tête d'Etoupe, après 91 1, et aucun document ne nous renseigne sur son origine. Ainsi donc, au moyen des textes authentiques, et en dehors des chroniqueurs, il est bien établi que la femme de Guillaume Tète-d'Etoupe s'appelait Adèle.
Après la chronique de Saint-Maixent nous restons deux siècles sans rencontrer d'écrit où il soit parlé de la femme d'Eble. Mais il existait au siècle dernier, dans le trésor de l'abbaye de la Trinité de Poitiers, un vidimus original, délivré à Poitiers le 23 février 1877, v. 8. (1378), par Vincent de Maisoncelles, garde du scel aux contrats du comte de Poitou, qui contenait la reproduction d'un diplôme du roi Lothaire, daté de l'année 982. Par cet acte, le roi confirmaità l'abbaye de laTriniléledon qui lui avait précédemment été fait de l'église de Saint-Pierrele-Pucllier de Poitiers et mettait les treize chanoines qui desservaient cet établissement dans Tcntière dépendance de l'abbaye (D. Fontencau, xxvii, p. 43). Ce diplôme a été reproduit par Besly dans les preuves de son Histoire des comtes de PoictoVj puis par le Gatlia et par d'autres auteurs avec certaines modifications, que relève avec scia D. Fonteneau, son dernier copiste (Besly, I/ist, des comtes j preuves, p. 261 ; Gallia Christ., 11, instr., col. 3Gi; liée, des hist. de France^ IX, p. C5i). Les observations du savant bénédictin portent sur les éléments de date du diplôme dont l'importance est telle que Ton doit s'y arrêter spécialement.
11 est dit dans cet acte qu'il fut donné à Laon, Tan de rincamation 982, indiction X, la neuvième année du règne de Lothaire, et qu'il a été dressé par Arnoul, notaire, à la requête de rarcbevéque Adalbcron.
Ovy en Tannée 982» Lothaire comptait vingt-huit années de règne. Besly et le Gallia ont supposé des erreurs commises par Fauteur du vidimus. Ils ont maintenu comme exact le chiffre des années du règne de Lothaire et ont modifié celui de Tannée de Tlncarnation, en écrivant 962 au lieu de 98a , cette date de 96a correspondant à la neuvième année du règne du roi. Mais alors le chiffre de Tindiction n'était plus exact, il aurait dû être Y et non X, et de plus Adalberon n'était pas chancelier du royaume en 96a. Pour couper court à cette seconde difficulté, les auteurs du Gallia ont changé le chiffre de Tindiction et même ils se sont trompés en mettant YI au lieu de Y, qui es't le chiffre véritable répondant à Tannée 962, puis ils ont remplacé le nom d'Adalberon par celui de Tarchevéque Alderic, qui était chancelier en 96a. Toutefois ils ont oublié de toucher au nom du notaire Amoul; or ce dernier n'a été notaire que sous Adalberon, qui n'est devenu chancelier qu'en 971, et enfin en 96a le notaire d'Alderic était Gezo, ainsi qu'il se voit sur les diplômes authentiques de la Trinité à cette date, dont il sera parlé plus loin.
Ce sans-gène des auteurs du Gallia est véritablement stupéfiant, et au lieu de s'arrêter sur des erreurs flagrantes, qui font planer de prime abord le plus grand doute sur l'authenticité d'un texte, ils font à ce texte, proprio motUy des corrections destinées à rectifier ce qu'il peut contenir d'erroné à leur point de vue, et à lui donner par suite les apparences de la vérité; or, en agissant ainsi, ils n'ont fait, comme on vient de le voir, qu'ajouter des éléments de confusion à ceux qui existaient déjà et qui déroutent complètement l'historien. On ne saurait à ce sujet trop remercier D. Fonteneau de sa probité de copiste journellement constatée, qui permet à la critique de procéder à l'examen des textes en toute assurance, et on doit aussi trouver dans ces faits un argument de plus pour pousser les érudits à publier serupuleusement les textes originaux, ainsi que Ta en particulier compris la Société des Archives historiques du Poitou.
Pour mettre en relief les prétentions abusives du Gallia à modifier un document de la façon que Ton vient devoir, D. Fonteneau dit avec justesse que Ton ne saurait admettre que l'auteur du vidimus ait entassé fautes sur fautes sans s'en apercevoir, qu'il aurait écrit « octo* gesimo » pour «r sexagesimo », « indictione décima 1» pour « indictione quinta », « Arnulphus » pour « Gezo » et « Adalberonis » au lieu d' «r Adelrici ». Où ce notaire de 1878, dit-il encore, aurait-il appris qu*il y avait eu sous le règne de Lothaire un Adalberon arche* vèque et arcbi-chancelier? D'où savait^l que, sous le même prince, on
Arnoul avait été notaire d' Adalberon ? (D. Fonteneau, xxvii, p. 5iJ.
Ces arguments sont, on peut le dire, irréfutables, aussi le savant bénédictin maintient-il comme exacte la date que porte l'acte ; il n'y t pour enlever à celui-ci toute apparence d'erreur qu'à supposer, ce qui est très plausible, que le scribe de 1878 avait omis le mot «v vicesimo » avant celui de «nono» qui marquait le nombre des années du règne de Lothaire ; avec cette simple rectification l'acte se trouve parfaitement daté sans que l'on ait à imaginer les changements de noms et de date adoptés par le Gallia.
II y a dans ce fait de l'omission d'un mot une erreur de scribe parfaitement admissible. Mais D. Fonteneau, qui est un si judicieux critique diplomatiste, ne possédait pas les mêmes qualités quand il s'agissait d'élucider un texte historique; du moment que les éléments diplomatiques lui paraissaient exacts, il se laissait aller à admettre l'authenticité absolue de l'acte qu'il avait sous les yeux et, dans le cas présent, c'est cette divergence d'appréciation qui le met en désacord avec Besly et le Gallia^ lesquels s'attachaient plus au texte de l'acte qu'à ses formules. Ceux-ci trouvaient que les faits rapportés par le diplôme se rapportaient plutôt à l'année 962, aux environs de laquelle on plaçait la fondation de Tabbaye de la Trinité, et ils s'empressèrent, pour rattacher cet acte à cet événement, d'accepter pour vraie cette mention qu'il avait été délivré la neuvième année du règne de Lothaire ; c'est pour ce motif qu'ils procédèrent aux corrections que nous avons indiquées et le datèrent de 962. Mais D. Fonteneau, qui se trouvait reporter à Tannée 982 des faits qui, à la rigueur, pouvaient être placés en 962,nedevait pasadmettre leur authenticité. C'est pourtantce qu'ilafait.
Afin de pouvoir se prononcer entre deux opinions aussi contradictoires, il faut, de toute nécessité, prendre une connaissance exacte du diplôme de Lothaire, en étudier à la fois le contexte et la rédaction : c'est ce que nous allons faire. Le roi de France rapporte qu'Adèle, l'illustre épouse de son cousin le puissant duc Ëble, lui a demandé d'octroyer un diplôme au monastère nouvellement fondé dans la ville de Poitiers par sa vénérable mère, avec l'assentiment du marquis Guillaume, son fils, et à la charge par les religieuses de prier pour lui, Lothaire, pour sa femme et pour ses descendants : « Quoniam consobrini ducisque « nostri potenlissimi Eblouis conjunx illustrix, Adela vocabulo, nos- (\ tram expetiit serenitatem quatenus, pro nostro conjugisque et (' prolis salute, regni quoque nostri statu, cœnobio noviter in Pictavia « urbe ab inclita génitrice sua per assensum marchionis Wilelmi, sui « videlicet filii, constructo » (D. Fonteneau, zxvii, p. 44)* Ce passage»
APPENDICES HfiS
le plus important du document» n'est qu'un tissu d'erreurs, quelque clarté que l'on cherche à introduire dans son texte par trop concis.
Nous ferons d'abord une première remarque, quia échappé à D. Fonteneau, c'est que si l'acte appartenait à l'année 962, comme le veulent les auteurs du Galliay il aurait été difficile à Lothaire de parler de sa femme et de ses enfants, car il ne s'est marié qu'en 966 (Lot, les Derniers Carolingiens, p. 54). M. Kaickstein est tombé dans la même erreur que D. Fontcneau, car il place ce diplôme entre le 10 novembre et le 3i décembre 968 ; de plus, il raille D. Bouquet d'avoir admis pour cet acte la date de 982 (/I^c. des hisi. de France^ ix, p. 626), sans s'apercevoir que lui-même commettait une erreur, et qu'au fond c'était D. Bouquet qui avait raison. M.Lot, bien qu'il ait fait ses réserves sur l'authenticité de l'acte, ne s'est pas mis non plus en garde contre le diplôme altéré de Lothaire, placé par D. Fonteneau en 96a, par Kaickstein en 963» ce qui lui fait dire que la Trinité fut fondée par Adèle d'Angleterre, veuve du comte Eble et mère de Guillaume Téted'Etoupe {les Derniers Carolingiens^ p. 44> note 2).
Par le fait de cette seule constatation, nous v oilà débarrassés de l'année 96a et ramenés à 98a. Mais, à cette époque, Eble était mort depuis cinquante ans; il aurait été par suite difficile à Adèle de parler au nom de son époux et à Lothaire de qualifier de cousin ou de parent une personne décédée plusieurs années avant sa naissance; la comtesse elle-même aurait, à cette époque, compté au moins qua-* tre-vingtdix ans, étant admis, comme le veulent les partisans de son mariage avec Eble, qu'elle aurait épousé celui-ci vers 91a. En outre, d'après les termes de Pacte, il semble que ce n'est pas elle, mais bien sa mère, qui aurait récemment fondé la Trinité, ce qui introduirait dans notre histoire une personne totalement inconnue et qui en outre aurait vécu plus que centenaire. Thibaudeau, qui s'en tient au texte de l'acte, adopte cette manière de voir et dit qu'il paraît, en vertu de ce diplôme, que le monastère de la Trinité a été commencé par la mère d'Adèle : « Ce devoit être Edvige, épouse d'Edouard, dit «t l'Ancien, roi d'Angleterre, »> écrit-il. (Abrégé de Fhistoire du Poi^ toUy I, p. 338).
D. Fonteneau, pour éviter cette interprétation, admet que l'expression a génitrice sua », employée par Lothaire, tombe non pas sur Adèle, mais sur Guillaume, et que, par suite, ce serait la femme d'Eble qui aurait réclamé les faveurs royales pour un acte dû à la mère du marquis Guillaume, nommée aussi Adèle, mais il ne peut arriver i cette interprétation qu'en torturant les termes de l'acte, dans lesquels Il 3o
il ne faut voir que ce qu'ils disent, sans idée préconçue et sans le désir d'y trouver autre chose.
Pour nous, ce passage du diplôme est absolument incohérent et pourtant les notions contradictoires qu'il renferme ont égaré certains auteurs qui, se rattachant à toutes les branches, ont cru trouver la preuve de la fondation de l'abbaye de la Trinité à Tépoque d'Eble dans une charte du cartulaire de Saint-Cyprien, où Ton voit Guillaume Tête d'Ëtoupe confirmer une donation faite à l'abbaye par un nommé Robert {Car t. de Saint-Cyprien^ p. 28). Cet acte est antérieur à la mort du roi Raoul et par suite il est rapporté par ses éditeurs à l'année g36 environ. Rédet le place entre les années 982 et 986, mais la première de ces dates doit être écartée, Eble n'étant mort qu'en 984 ou gSS. Parmi les souscripteurs, on trouve à la suite du nom du comte Guillaume, celui d'une comtesse, Alaine, qui, d après une mention mise à la suite de son nom, «S. Âlaine, comitisse,que fuit monacba j», serait, parla suite, entrée en religion.
Il est hors de doute que cette dernière adjonction est l'œuvre de l'auteur du cartulaire de Saint-Cyprien, et date du xi* siècle; pour ce personnage, la comtesse Âlaine n'était autre que la femme de Guillaume Tête d'Etoupe, c'est-à-dire Adèle. Ce n'est pas ce qu'a compris le rédacteur du diplôme de 982, quia eu certainement connaissance de celui de 930, sous sa forme abrégée, et tel qu'il nous a été conservé par le cartulaire, car le membre de phrase « que fuit monacha » ne pouvait se trouver dans l'acte original. 11 a pris à la lettre cette note jointe au nom d'Adèle, et a considéré que l'acte étant de 986 au plus tard, la comtesse Alaine devait être non la femme, mais la mère de Tête d'Etoupe, et que cette dernière se serait faite religieuse, comme le fut du reste la fondatrice de la Trinité. Pour lui, Adèle n'est autre que la femme d'Eble, comme l'ont écrit les chroniqueurs du xi* et du xn^ siècle, et il aurait en plus le texte du cartulaire pour appuyer cette attribution, si l'on admettait, ainsi que lui, comme faisant partie du texte original de la charte, ce que nous considérons comme une interpolation certaine placée à la suite du nom d' Alaine (Adèle).
Comment les indications erronées que nous venons de relever peuvent-elles se rencontrer dans un acte qui, d'après la critique diplomatique de D. Fonteneau, appartient assurément à Tannée 98a? Pour expliquer ce mélange de vrai et de faux, nous ne voyons qu*une hypothèse à présenter: à savoir qu'il existait dans les archives de Tabbaye de lu Trinité un diplôme authentique de cette année 981 et que, pour des motifs dont il sera parlé plus loin, cet acte a été soumis à
des manipulations, tant en additions qu^en interpolations, particulièrement celle empruntée à Tacte de 986 mal interprété et aux chroniques destinées à établir qu'Adèle était la femme d'Eble. L'acte original fut détruit et remplacé par un nouveau texte, que l'on fit disparaître à son tour, après avoir employé à son égard ce procédé commode du vidimus qui dispensait de produire des actes où les signes de fausseté paléographique auraient immédiatement sauté aux yeux.
Quel était donc le but de cette opération, et à quelle occasion le vidimus authentique de 1878 fut-il donc produit? Le but, c'était de mettre sous les yeux des juges, dans quelque procès engagé entre les religieuses de la Trinité et les chanoines de Saint-Pierre-le-Puellier, un acte prouvant que ces derniers étaient dans la sujétion des religieuses. Les actes authentiques du x* siècle, qui nous sont parvenus, ne parlent aucunement de cette dépendance; c'est seulement au xii* siècle, dans une bulle du pape Calixte II, du 28 août f 1 19, qu'elleest signalée pour la première fois (Gallta Christ. yU^ instr., col. 36a). Gedroit prétendu par Tabbaye fut une source de difficultés entre les deux établissements. Les contestations entre les religieuses de la Trinité et le chapitre de Saint-Pierre-le-Puellier, relativement au droit de nommer aux prébendes de ce chapitre, sont très nombreuses; Thibaudeau, dans son article sur la Trinité, cite des transactions ou arrêts de laao environ, de 1168, de i334, de 1372, de lA?^» àe 1637 et de 1667 {Abrégé de Fhistoire dm Poitou j I, pp. 33 1-343).
Les religieuses de la Trinité ne se contentèrent pas de serrer dans leurs archives l'acte qu'elles avaient fait fabriquer, on ne sait à quelle époque, pour triompher des tentatives d'indépendance des chanoines de Saint-Pierre-le-Puellier« et qui affirmait en même temps la personnalité de la fondatrice de leur maison, elles firent rédiger en outre une note succcincte de la fondation de leur monastère qu'elles insérèrent dans leur obituaire. Cet obituaire, appelé aussi le Calendaire de l'abbaye, fut établi à la suite de chacun des articles d'une copie du martyrologe romain, exécutée en i55i par le commandement do l'abbesse Jeanne de Clermont; à la date du iodes calendes de novembre (a 3 octobre), il contient l'annotation suivante, dont voici une ancienne et exacte traduction : a Ce jour, mourut la « comtesse Adèle, femme du comte Eble et mère du comte Guillaume « qui est surnommé Tête d'Etoupe ; cette dame, avec l'aide de Diea, « édifia dans la ville de Poitiers une basilique en l'honneur de la Sainte « Trinité. Cet établissement de vierges consacrées au Seigneur brilla « d'un grand éclat. Que son âme ainsi que celles de tous les défonts
« repose en paix. Ainsi soit-il » (Bibliothèque de Poitiers, manuscrit orig., n° 43o, f" i43).
Au XIV® siècle au plus tard, il était donc admis que la fondatrice de Tabbaye de la Trinité était la femme d'Eble, comte de Poitou, et cette opinion ne semble pas avoir rencontré de contradicteurs au xv« siècle; mais arrive le seizième siècle, et notre premierhistorien, Bouchet,dan ses Annales d'Aquitaine y parues en i524, porte inconsciemment un premier coup à la légende : Eble, dit-il, était marié avec une jeune dame nommée Adèle, « l'origine de laquelle je n'ay peu sçavoir,» puis, plus bas, il raconte que, vers Tan gSS, Guillaume, fils d'Eble, avait épousé la fille de Rollon, nommé Gerloc par les Normands (J.Bouchet, Annales d'Aquitaine, éd. de i6449P* u?)- Bouchet avait consulté les chroniques normandes, et de sa recherche il résultait qu'Eble ne pouvait, comme Tavait écrit Adémar, avoir pris pour femme la fille du duc de Normandie, mais, tout en rejetant cette union impossible, il retint le nom d'Adèle, qui semblait consacré par l'usage, et il l'appliqua à l'épouse du comte Eble.
La réserve de Bouchet ne fut pas, comme on l'a vu, bien accueillie par les religieuses de la Trinité, car vingt-sept ans après la première apparition des Annales d'Aquitaine, elles reproduisaient dans leor Calendaire le mensonger état civil de leur fondatrice.
Du reste, il semble qu'il a été dans le rôle du chartrier de l'abbaye de la Trinité de donner asile à des titres entachés de fausseté, et quoique ceux dont nous allons parler ne se rapportent pas absolument i Adèle, nous ne croyons pas pouvoir les passer sous silence, car ils se rattachent à une des grandes supercheries historiques du xvi* siècle, qui en compte tant.
D. Fonteneau trouva dans les archives de la Trinité deux actes, portant l'un et Tautre la date de g65 et dont un se présentait sous la forme d'un vidimus délivré le 28 mai i566 par le garde de la prévôté de Paris. Cette dernière pièce est une sorte de jugement du comte de Poitou, du jeudi avant Pâques 966, qui aurait terminé un démêlé survenu entre Saldebreuil de Sanzay cl les religieuses de la Trinité au sujet de certaines redevances dues par les seigneurs de Sanzay à ces religieuses. Le caractère d'authenticité qu'on a voulu donner àcetacte, en le mettant au jour au moyen d'un vidimus, n'avait pas d'autre objet que de faire attribuer une valeur plus grande au même acte, non vidimé, qui n'ap* paraît que sous la simple forme d'une copie, faite en i53o, de lettres supposées de Guillaume Fier-à-Bras, prince d'Aquitaine; ce dernier se serait engagé pour lui et ses successeurs i payer annoellement à
l'abbaye de la Trinité la moilié d^une monnaie d'or qu'Adèle,son aleole, en fondant celle abbaye,lui avait assignée pour dot, conjointement avec Saldcbreuil et Raoul de Sanzay, personnages qui sont dits appartenir à la famille des comtes de Poitou (D. Fonteneau» xxvii, pp. 89 et 4t)-
Le faussaire, auteur de ces deux actes, quiappartiennenlâ la grande mise au jour de documents destinés à donnera la famille de Sanzay une illustre origine en la faisant sortir des comtes de Poitou» adoptait ridée qu'Adèle, fondatrice de la Trinité, était la femme d'Eble Manzer. Ce n'est qu'une constatation de peu de valeur, étant donnée la nature des actes qui permettent de la faire, et elle aurait pu sans inconvénient être passée sous silence, s'il ne nous avait paru bon de signaler ce fait que, dès i566, la famille de Sanzay préparait les voies et posait des jalons pour faire prévaloir ses prétentions, avant d'aboutir à la publication des Mémoires et recherches de France et de la Gaulle acquita^ nique de Jean de la Haye, qui parurent à Paris en i58i. L'impudent auteur de ce livre n'est pas en peine pour établir la filiation des comtesses de Poitou. Pour lui, Eble Manzer épousa Adèle, fille du roi de Thuringe, <c qui est la haulte bannière, » et Guillaume, fils d'Eble,prit pour femme Bonne, la fille de RoUon de Normandie (les Mémoires et recherches de France et de la Gavlle acqvitaniqve^ p. 88). Nous avons à diverses reprises mis en évidence les actes faux fabriqués à l'instigation de René de Sanzay, capitaine-général du ban et arrièreban de France, cl l'on peut à ce sujet consulter particulièrement notre Sote sur quatre abbés poitevins du nom de Billy^ rectification du Gallia Christiana.
La vogue certaine qu'eurent ces conceptions fantaisistes ne fut pas sans exercer une certaine influence sur Besly, bien qu'il ait tenu à se mettre en garde contre elles, et qu'il ait toujours passionnément cherché la vérité. Lors de la préparation de son Histoire des comtes de Poictov, il vint étudier le chartrier de la Trinité, et ce qu'il y découvrit ne put assurément que lui causer de la surprise. Il y trouva des actes notoirement faux, conceptions des Sanzay, un autre acte qui, de prime abord, pouvait paraître authentique sous le déguisement de son vidimus de iSyS, et enfin seulement deux actes authentiques, deux dipldmes émanés du roi Lothaire.
L'écriture de ces diplômes était fort difficile à lire, nous dit D. Fonteneau, bon juge en pareille matière (D. Fonteneau, xxvii, p. 26, note 21), qui les a vus et qui relève de nombreuses erreurs dans les copies faites tant par Besly que par les auteurs du Gallia. Aussi élaient-ils conservés avec respect dans les archives de la Trinité,
mais on n'y recourait jamais, le vidimus de iSyS du faux dipMme du même Lolhairc suffisant à donner aux religieuses toutes les notions dont elles pouvaient avoir besoin au sujet de rétablissement de leur monastère.
La visite de Besly amcna-t-elle du changement dans cette situation? Rien ne nous le dit, mais tout le prouve. Le consciencieux historien commença par déchiffrer et transcrire les diplômes de Lotbaire, tant vrais que faux, et on les trouve tous les trois dans les preuves de son Histoire (Besly, Ilist. des comtes^ preuves, pp. 25 1, aSa, 258 cl 259); il en laissa des copies aux dames de la Trinité. Celles-ci s'empressèrent, pour assurer dans l'avenir la conservation de ces précieux textes et pour s'en faciliter à elles-mêmes la connaissance, de faire imprimer les deux diplômes authentiques de Lothaire. (Ces actes, qui sont imprimés isolément sur deux placards in-f^, conservés aux Archives départementales de la Vienne, fonds de la Trinité, chap. i, art. i, liasse i, portent ces titres : « Premières lettres du roy Lothaire... », « Secondes lettres de concession du roy Ij)thaire... » ; au bas du placard de ces dernières lettres Besly a ajouté de sa propre main le monogramme du roi, qui avait été omis par l'imprimeur. Le vidimus de 1378 ne reçut pas les honneurs de l'impression, son texte ayant sans doute paru assez lisible.) Mais, à la lecture, on s'aperçut que ces deux actes n'étaient pas d'accord avec les données jusqu'alors admises sur les origines de l'abbaye, que la comtesse Adèle, sa fondatrice, n'était pas la femme du comte Eble, mais bien d'un comte Guillaume, et que la mention du Calendaire devenait erronée.
L'abbesse du temps, soit Catherine Erreau, soit Hilarie d'AIoigny, ne fut pas embarrassée pour si peu de chose. Un homme expert rédigea un acte, que l'on transcrivit sur une feuille de parchemin en imitant récriture du xiv* au xv* siècle ; puis, pour éviter des regards trop curieux, on recourut encore à cette précieuse ressource des vidimus. On pouvait du reste agir sans crainte : Besly n'existait plus ; il venait de mourir le 18 mai iG/|/| et, fait caractéristique, c'est moins de quatre mois après sa mort qu'on livra à la publicité ce documenl,dont il n'aurait pas manqué de signaler la fausseté. Le vidimus, dont noua venons de parler, et que l'on est heureux de retrouver dans le fonds de la Trinité, est un acte sur parchemin qui se termine par cette mention significative : (( Collation et vidimus de la pr^xrnte coppie a esté « faille à son original en parchemin par nous no/aires rojaalx à « Poicliers soubssignt^s ; ce faict, Toriginal a esté rendu. Le trezieame <( jour de septembre mil six [cens ^quarente et quatre. Jobannb,
« notaire royal, Gaultier, notaire royal »> (Arch. de la Vienne, abb. de la Trinité, art. i, chap. i, l. i). Le môme dossier possède, outre ce vidimus de i64/|, deux actes do même nature des 7 janvier iCgo et f\ avril i7r)9, ce qui tend à justifier l'assertion de D. Fonteneau quand il dit xxvii, (p. 18) que les religieuses de la Trinité ont toujours consi* rédéce prétendu original comme le titre primordial de leur communauté.
D. Fonteneau trouva cet acte dans le trésor de la Trinité, le transcrivit et l'inséra dans sa collection de documents en lui donnant la cote suivante : « Vers 986. Notice informe et défectueuse des fonda* « tions de Tabbaye de la Trinité et de l'église de Saint-Pierre-le-Puel- (( lier de Poitiers. » Après la reproduction de la pièce, il consigne ces observations : « Note i. Cette pièce, que l'on regarde mal à <( propos dans l'abbaye de la Trinité comme le titre primordial de la a fondation de cette abbaye, n*est qu'une notice informe et défec- (( tueuse, dressée dans les ténébreux siècles du quatorzième ou quin- « zième siècle. Je n'ai point trouvé Foriginal sur lequel les notaires (( disent avoir fait ce vidimus. L'écriture du vidimus est du xv* siècle; (( le prétendu original étoit probablement du quatorzième. » Puis plus loin, note i3, il dit : « Le vidimus sur lequel a été faite cette copie (( est dans les archives de l'abbaye de la Trinité, 2* sac de Poitiers. « Il consiste en une petite demi-feuille de parchemin, dont l'écriture, '.< comme j'ai déjà dit, est du xiv* ou xv« siècle » (D. Fonteneau, xxviif pp. 17 et 21).
Cette petite demi-fcuilIe de parchemin fait encore partie, heureusement, du fonds de la Trinité, et son examen nous permet de compléter les observations de D. Fonteneau. Le savant bénédictin ne se prononce pas absolument sur la date de l'écriture de l'acte, et pour cause. Elle a en elTet Tair d'être du temps qu'il indique, mais on se sent gêné en donnant celte appréciation, car en l'examinant de près on s*apen;oil que cette écriture manque absolument de ce je ne sais quoi qui différencie les écritures d'époques différentes. De même qu'un architecte habile reconnaîtra dans la taille des pierres les restaurations faites de notre temps à des monuments romains ou du Moyen-âge, de mi^ine le paléographe, habitué à l'écriture d'une région, a son œil frappé par les formes insolites qu'affectent les caractères qui n'ont pas été tracés à l'époque où ils sont censés appartenir. Or, quelque soin qu'ail pris le rédacteur de l'acte ouïe scribe qui l'a transcrit d'imiter l'écriture du xv'' siècle, on sent que sa main était plus habituée à produire <les traits arrondis (|uc ceux aigus de la cursive gothique. Pour reproduire un acte si important, afin de lui donner un caractère de
véluslé, il se servit d'un parchemin très grossier, découpé dans quelque feuillcl de garde d'un vieux registre; puis, comme il était d'usage, pour faire revivre les caractères eifacés des anciens actes, de passer de la décoction de noix de galle sur les lettres ou les lignes peu lisibles, il en frotta tout le parchemin, eu commençant par le haut, qu'il rendit ainsi presque illisible, seulement on s'aperçoit facilement que les caractères du bas, qui n'ont pas été touchés par la noix de galle ou qui ne l'ont été que très légèrement, sont d'une écriture aussi noire que celle du reste de la pièce (Arch. de la Vienne, abb. de la Trinité, art. r, chap. I, 1. I}.
L'aspect de ce document dénote donc sa fausseté au point de vue de l'âge que l'on a voulu lui attribuer, cette môme fausseté ressort pour les yeux les moins clairvoyants de son contexte lui-même. Ily est dit qu'Adèle, femme et mère des comtes de Poitiers, Guillaume IV et V, se dévoua totalement, après la mort de son mari, aux œuvres de piété, et obtint du roi Lothaire, 34^ roi de France, qui régnait alors, de confirmer par un diplôme les dons qu'elle avait faits au monastère de la Trinité, qu'elle transféra dans ce monastère les religieuses qui occupaient celui de Saint-Pierre-le-Puellier, qu'elle institua dans cette dernière église treize clercs qui seraient soumisaux abbesses de la Trinité, avec charge de garder avec vénération le bois de la Vraie Croix déposé entre leurs mains, qu'elle établissait une aumône qui serait faite le jour anniversaire de sa mort, après quoi on irait en procession à la chapelle de la Sainte Vierge où serait déposé son cœur.
La première phrase de cet acte est à citer dans son texte latin, qui suffît pour démontrer sa fabrication relativement moderne; elle est ainsi conçue : « Adela, Willefmorum qiiarti et qiiintij Pictonum comitum^ (( coFijiix et mater» ; puis plus loin on lit : a f/uœ omnia Lotharii trige^ (( simi (jiiarti Francoruni reyis (jloriosissime tune regnaniis ».D.¥on^ teneau fait remarquer à juste titre qu'avant lexvi® siècle on n'avait pas donné d'ordre numérique aux comtes de Poitou, que le « terme Picta^ <( nuFïi » pour désigner les Poitevins a été inconnu du ix* siècle à la Renaissance, puis que, pour désigner le roi Lothaire, on ne se serait pas servi des mots « trif/esinii quarti », « ce n'étoit pas l'usage, » dit-il; il ajoute enfîn que les diplômes authentiques de Lothaire ne parlent pas de la reli(]ue de la Vraie Croix, ce qu*ils n'auraient pas manqué de faire si à cette date reculée, avant les Croi8ades,il eu eût existé une dans Ir monastère de Saiiit-Pierre-le-Puellier, enfin que l'aumône générale (|ui se faisait encore de son temps dans l'abbaye était bien postérieure à Adèle,
D. Fonteneau insiste particulièrement sur cet acte parce que, dit*il, les religieuses, l'ayant regardé comme un titre authentique, en firent graver les principales dispositions sur une plaque de cuivre posée dans la chapelle par laquelle on entre dans Fintérieur de la maison. Voici cette inscription, aujourd'hui perdue: « Icy est le cœur de très haulte <f et puissante princesse dame Adèle, femme et mère des Guillaumes « quatre et cinq, comtes de Poitou, qui se donna toutte à Dieu après « la mort de son mary.Ce monastère, consacré à la Sainte Trinité, fait « foy à toute la postérité de ces choses, qu'elle fit bastir sur un fond <( qu'elle avoit acheté près de Poitiers, l'enrichit de plusieurs fieb et <t domaines, ce que Lothaire, trente-quatrième Roy de France, confirma <c et approuva, et elle fut après abbesse du susdit royal monastère » (D. Fonteneau, lxxxi, p. 277, d'après D. Estiennot, part, i, fol. i43). D. Estiennot dit encore que cette inscription a été mise en place depuis peu de temps, c'est-à-dire au milieu du xvii* siècle.
Le savant bénédictin, dont la critique est si judicieuse, a pourtant fait erreur sur un point, c'est quand il compte parmi les marques de fausseté de l'acte le passage qui fait d'Adèle la femme d*un comte Guillaume; il en tient toujours pourTopinion qui la reconnaissait comme femme d'Eble Manzer. C'est à son tour lui qui est dans l'erreur, car le rédacteur de ce texte si rempli de faussetés avait entrevu la vérité lorsqu'il avait pris connaissance des diplômes authentiques de Lothaire, vérité sur laquellerZ/i^toir^c/^com/^^c/ePofctoiideBesIyvintpeu après jeter un voile plus épais en créant de toutes pièces une Adèle d'Angleterre.
Nous avons dit qu'à notre avis la rédaction de cet acte prétendu original a suivi le déchiffrement et l'impression des diplômes de Lothaire, opérations qui ont dû se faire à peu près à l'époque où a été rédigé le premier vidimus, c'est-à-dire en 1 644 •Aux motifs que nous avons précédemment donnés à l'appui de cette opinion, nous pouvons encore ajouter une nouvelle preuve. On a vu que les religieuses de la Trinité, quand elles produisirent le faux diplôme de 982 (c'est-à-dire le pseudo vidimus de 1877, v. s., considéraient la femme d'Eble comme leur fondatrice, et que cette opinion est affirmée en i55i dans le Calen* daire; or, quand il leur apparut, à la suite du déchiffrement des diplômes authentiques, qu'elle était femme d'un Guillaume, elles abandonnèrent sans hésiter cette tradition. Elles n'auraient certainement [>as agi de la sorte si l'histoire des comtes de Poitou de Besly avait été dès lors publiée, elles lui auraient emprunté son Adèle d'Angleterre désignée comme femme d*Eble, mais cette histoire ne parut qu'en
1G47, alors que la plaque relatant Tunion d'une Adèle avec Guillaume IV, comte de Poitou, avait déjà été gravée et mise en place. On s'en tint là.
C'est donc juste au moment où les dames de la Trinité se prononçaient ainsi qu'apparaît Adèle d'Angleterre.
Les recherches auxquelles Besly s'était livré pour recueillir les matériaux de son histoire du Poitou lui avaient fait reconnaître qu*Eble ne pouvait en aucune façon avoir épousé la fille de Rollon, et en cela il suivait l'opinion déjà admise et propagée par les Annales d'Aquitaine^ malgré ce que disaient les chroniques d'Adémar et de Saint-Maixent et le faux diplôme de 982. Mais, pas plus que Bouchet, il ne crut devoir rejeter la comtesse Adèle, femme d'Eble, de l'histoire du Poitou; il admit donc comme exacte la notule du calendaire de la Trinité ; toutefois, il fut moins réservé que l'auteur des Annales d Aquitaine^ et tandis que Bouchet déclare qu'il ne connaît pas l'origine de cette dame, Beslj lui en chercha et lui en trouva une.
En consultant les chroniqueurs anglais, Ingulph de Croiland et Guillaume de Malmesbury, il découvrit qu'Edgive, une des filles d'Edouard le Vieux, roi d'Angleterre, épousa Louis, prince d'Aquitaine, dernier survivant de la race de Charlemagne (Besly, Hist. des comtes^ preuves, pp. 225 et 22G). Comme l'Aquitaine n'a pas possédé de duc portant ce nom de Louis, Besly crut devoir supposer que, du moment où Edgive vivait au temps d'Eblc,ce fut avec ce duc d'Aquitaine qu'elle se maria. II n'est pas non plus embarrassé pour expliquer la différence de nom de la princesse anglaise qu'il ne l'a été pour celui du duc d'Aquitaine; il se tire d'affaire en disant que : <i Rien n'est si corrompu dans les li\TC8 « anciens que sont les noms propres, ce qui est procédé de ce qu'es- « tans significatifs et chaque peuple désignant les choses par des dic- « tiens naturelles et originelles de sa contrée et non commune à ceux « d'autre païs, il est advenu que, pour se faire entendre, chacun à « mieux aymé les représenter en sa langue maternele et conneûe, que (( non pas en une langue estrangère que ses compatriotes ne compren- « droient point » (Besly, Ilist, des comtes de PoictoVj p. 4o).
Pour apprécier l'importance de ces dires, il faut juger de la valeur des témoignages. Guillaume de Malmesbury, le principal guide de Besly, mourut vers 11 00, laissant une très précieuse histoire des rois d'Anj^leterre. Mais si celle-ci est très sûre à partir de la conquête da pays par les Normands, elle inspire beaucoup moins de confiance pour les temps antérieurs, et ses récits de l'époque saxonne ne sont souvent que des légendes. Le passage auquel se réfère Besly en est une. Guil*
laume de Malmesbury raconte qifAthelslan, roi d'Angleterre, qui monta sur le trône en92r), avait quatre sœurs; qu'il en envoya deux à Fempereur d'Allemagneafin qu'il fît choix de Tune d'elles pour femme; que la troisième épousa Louis, prince d'Aquitaine, le dernier descendant de la race de Charlemagne, et que la quatrième fut demandée à son père par Hugues, duc de France. Tous ces faits sont controuvés.
On connaît les femmes de Conrad et d'Henri I«% rois de Germanie, à qui aurait pu s'appliquer l'indication de l'historien anglais, et ce ne sont pas des princesses saxonnes; quant à Hugues le Grand, il épousa la sœur d'Othon, roi de Germanie, Les trois premières alliances indiquées par Malmesbury étant reconnues fausses, on n'a pas de peine à s'apercevoir qu'il en est pareillement de la quatrième. Nous avons déjà dit qu'il n'avait pas existé au x« siècle de duc d'Aquitaine portant le nom de Louis. De plus, si on voulait reconnaître Eble dans ce personnage, comme il n'aurait pu épouser la prétendue Edgîve qu'en 926, sa femme ne pourrait avoir été la mère de Guillaume Tête d'Etoupe, qui était en âge de se marier, lors de la mort de son père, advenue vers 935. L'histoire des quatre sœurs d'Athelstan est tout entière une légende ; néanmoins nous avons été curieux de rechercher son point de départ en ce qui concerne notre histoire du Poitou, et voici ce que nous avons cru y voir. Malmesbury omet de dire qu'une sœur d'Athelstan, du nom d'Edgive, et celle-ci bien authentique, épousa Charles le Simple, roi de France, et que la princesse, après la mort de son mari, fut avec son fils Louis, surnommé plus tard d'Outremer, chercher un refuge en Angleterre auprès de son frère. A toute force ce jeune prince pouvait être qualifié de prince des Aquitains, car, malgré l'usurpation de Raoul, les grands seigneurs d'Aquitaine conservèrent leur fidélité au fils de Charles et leur appui contribua beaucoup à lui faire recouvrer son trône, enfin c'est à lui seul, Louis d'Outremer, que convient cette désignation expresse d'être le dernier descendant de l'empereur Charlemagne. Il y aurait donc eu une confusion sous la plume de l'écrivain anglais, qui aurait donné pour femme à Louis la princesse qui était réellement sa mère.
Nous ne suivrons pas Besly dans tous les développements qu'il donne i\ son opinion, ce serait sortir de notre sujet sans profit aucun pour arriver à la découverte de la vérité, nous nous arrêtons seulement sur ce qu'il dit {Ilist. des comtes, p. 40 pour justifier Je mot de (c consobrinus », cousin, employé par Lothaire dans la fausse charte de 982 à
l'égardd'Eble.ll rappelleque, d'après certaines chroniques,Iamèred'EbIe était indiquée comme fille d'Hçnri, roi de Germanie, et sœur de Ger-
berge, mère de Lothaire, mais il s'empresse d'ajouter que cette opinion est contrariée par une chronique authentique, et il lui paraît plus vraisemblable de croire que Ramnulfe(RenouI) aurait épousé quelque iille de France. Nous savons à quoi nous en tenir sur cette alliance imaginée par Besly, la naissance illégitime d'Eble étant absolument avérée. Le récit du moine Ingulf de Croiland, que Besly place avant celui de Guillaume de Malmesbury, pour ce motif que la date de la naissance d'Ingulf était antérieure à celle de Guillaume, a encore moins de va* leur que celui de ce dernier auteur. Il est reconnu par les critiques anglais que l'histoire du monastère de Croiland, publiée pour la première fois en 1096, n'est qu'une sorte de fiction historique composée par un moine au xiii® ou au xiv^ siècle, lequel réédita, en les amplifiant, les récits de Guillaume de Mal mesbury. Besly, qui a fait de ces deux relations, en les amalgamant, le fond de la longue discussion à laquelle il s'est livré pour établir que la femme d'Eble devrait désormais être désignée sous le nom d'Adèle d'Angleterre, n'a fait que reproduire des fables,auxquclles il a donné une semblance de vérité. Adèle d'Angleterre n'ayant jamais existé, elle doit donc être impitoyablement rayée de
noire histoire.
Mais sous l'autorité de la parole de Besly, la création qui lui était due a fait un grand chemin. Elle fut admise d'emblée par les historiens, eirArt de vérifier les dates la consigne tout aulong dans ses colonnes; il ne donne même que cette femme à Eble (l'Art de vérifier les dates^ p. 7i3).D. Fonteneau s'y range aussi, mais lui, tout au contraire, fait d'Adèle d'Angleterre la troisième femme d'Eble (D. Fonteneau, xxxv, p. 3o, noies 3 et 4); puis c'est le tour de Thibaudeau, dans son Abrégé de r histoire du Poitou^ de la Fontenelle de Vaudoré dans son Histoire des rois et des ducs de lAquitainey de M. Desnoyers dans ses listes de l* Annuaire de l'histoire de France^ de M. Mabille dans ses notes sur r Histoire de Languedoc de D. Vaissete, enfin de M. de Mas-Latrie dans son Trésor de chronologie paru en 1889; tous sont d'accord pour déclarer qu'Adèle d'Angleterre fut la femme d'Eble, comte de Poitou.
Il est certain que si celte union avait eu lieu elle aurait jeté un grand relief sur le berceau de nos comtes, et il y aurait eu de quoi flatter l'amour-propre local ; de plus elle aurait été certainement riche de conséquences à l'époque où elle se serait produite. Grflce à elle, Eble serait devenu le beau-frère du roi de France et de tous les puissants personnages que les deux chroniqueurs anglais ont uni aux filles d'Edouard le Vieux, La Fontenelle de Vaudoré en particulier insiste sur les avaiH
taî^es qu'Eble relira de son mariage, sans s'apercevoir que les faits qu*il rapporte sont souvent contradictoires. Cet écrivain reproduit du reste toutes les erreurs de ses devanciers, et particulièrement celle qui attribue à Adèle d'Angleterre la reconstruction de la basilique de Saint-Hilaire de Poitiers.
Cette opinion, dont il nous faut dire quelques mots, paraît avoir été émise pour la première fois par Rapaillon, chanoine de Saint-Hilairele-Grand, mort en lyiS, qui, dans ses Mémoires pour servir àThistoire de son église (D. Fonteneau, xxxv, p. a35), dit que Ton doit ce monument à la piété d'Adèle d'Angleterre, comtesse de Poitou, femme d'Eble II, duc d'Aquitaine, qui le fit élever de 937 à 940 ; il trouvait la preuve de ce fait dans la présence de léopards que cette princesse aurait, selon lui^ fait sculpter sur la première porte de l'église, ces animaux figurant dans les armes d'Angleterre. L'opinion de Rapaillon n'aurait pas pris pied si elle n'avait eu d'autre appui que l'argument fourni par lui, ses léopards n'étant autres que les lions symboliques si employés dans l'architecture romane, et les armoiries n'ayant vu le jour que plus de deux siècles après l'époque où il croyait en rencontrer. Mais, au commencement de ce siècle, Dufour, dans son livre De Cancien Poitou et de sa capitale j idnt donner une grande force à la conception du chanoine en interprétant dans le même sens un passage de la chronique de Saint-Maixent, daté de Tannée io49f V^^ ^^^ ^^°^' plement ceci à propos de la dédicace du monastère de Saint^Hilaire : Cet établissement avait été en grande partie construit aux frais de la reine d'Angleterre par son architecte Gautier Coorland, c Bfagna <v ex parte construxerat regina Anglorum, per manus Gauterii Goor- « landi ».
Sans réfléchir qu'il était absolument anormal que, plus d'on siède après la reconstruction du monastère, le chroniqueur se rappelât le nom de son architecte et de la personne à qui étaient dues les dépenses de la construction, Dufour appliqua cette mention au fait rapporté par Rapaillon qui se trouvait ainsi complété, avec l'apparence de l'appui d'un témoignage authentique. Les nombreux archéologues qui ont étudié Téglise de Saint-Hilaire ont tous été fort gênés par cette indication précise et tous se sont ingéniés à chercher dans l'édifice des traces de la construction exécutée au x* siècle par les ordres de cette Adèle ; seulement c 'est à la suite de la consciencieuse étude de l'église de Saint-Hilaire faite par M. de La Bouralière en 1891, que notre attention a été attirée sur ce problème, auquel nous espérons avoir donné sa solution définitive en établissant que le passage de la ehro*
nique de Saint-Maixent invoqué dans la cause se rapporte uniquement à des faits de l'année 1049, ^^^^ laquelle il a sa place dans notre chronique et que Gauthier Coorland, vivant à cet époque, était rarchitecte d'Emma, reine d'Angleterre, mère d'Edouard le Confesseur.
Quant à l'abbaye de la Trinité, dont ces digressions nous ont quel* que peu éloigné, elle fut établie par Adèle de Normandie, femme de Guillaume Tète d'Rtoupe,et la preuve en est fournie par les deux dipldmcs authentiques de Lolhaire que possédait le trésor de cet établissement. (Ces diplômes, vus et transcrits par D. Fonteneau, xxvii, pp. 23 et 27, avaient disparu des Archives de la Vienne avant i84o, ainsi que le vidimus délivré en 1877 de la fausse charte datée de 982.) Par le premier, qui porte la date du i4 octobre 962, Lothaire confirmait la donation ou vente déguisée que Robert, fils de Maingaud, avait faite de la terre de Saint-Julien-l'Ars et Nieuil-l'Espoir, « Fagia », avec ses deux églises, à Adèle, femme de Guillaume, comte de Poitou. Par le second, qui ne porte pas d'indication chronologique, mais qui est sûrement antérieur à Tannée 971, date de la mort de Tarchi-chancelier Adeiric, mentionné dans l'acte, le même roi autorise Adèle, mère de Guillaume, comte de Poitou, à construire le monastère de la Trinité et à lui donner un certain nombre de domaines parmi lesquels se trouve celui de « Fagia ».
Les tenants d'Adèle d'Angleterre retrouvaient cette princesse dans ce second acte qu'ils plaçaient avant celui de 962, la mère du comte Guillaume de Poitou ne pouvant être autre, selon eux, que la femme d'Eble, mais il est de toute évidence, et ceci ressort particulièrement de la présence de la terre de « Fagia» parmi celles qui furent données par Adèle pour constituera dotation de l'abbaye de la Trinité, qu'il doit être placé après 963, date de la mort de Tête d'Etoupe, c'est-à-dire entre cette date de 968 et 971.
En résumé, les chroniques d'Adémar deChabannes et de Saint-Maixent marient Ëble Manzcr avec Adèle, fille de RoUon.Or, il est établi que cette union n'a jamais eu lieu et que la princesse normande épousa Guillaume Tète d'Etoupe, fils d'Eble. Celte vérité fut promplemenl reconnue, mais le mariage d'Eble avec une femme du nom d'Adèle fut toutefois maintenu. Les religieuses de la Trinité, qui devaient leur établissement à une comtesse de Poitou du nom d'Adèle, accueillirent ce dernier système et l'appuyèrent d'une charte fausse qu'elles datèrent de Tannée 982 et qui fut rédigée à l'occasion de difficultés qu'elles avaient avec les chanoines de Saint-Pierre-le-Puellier; elles inscrivirent aussi cette mention erronée dans leur calendaire.
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Cette préoccupation, chez les religieuses de la Trinité, d'affirmer leur suprématie sur les chanoines de Saint-Pierre-le-Puellier les entraîna même encore plus loin; elles recalèrent de six siècles rétablissement de leur monastère. On lit en effet dans un manuscrit du xvii^ siècle, portant pour titre : fondation db l'abbaye de la très SAINTE TRINITÉ DE POITIERS, qui s'cst retrouvé dans leurs archives (chap. II, art. xxv), « que la fondation de la susdite abbaye a cr été en Tan 32Ô par sainte Loubette, fille d'honneur de Timpératrice (( sainte Hélaine, qu'elle laissa à Poitiers malade, à son retour de ((Jérusalem », que l'église et le monastère qu'elle édifia pour y recevoir des religieuses furent appelés Saint-Pierre-le-Puellier, a où lesdites « religieuses ont été plus de cinq cents ans, jusqu'à ce que dame Adelle, <( duchesse de Poitou, vers l'an 980, les transféra au monastère de la (( Sainte Trinité qu'elle fit bâtir, et mit des chanoines audit lieu de « Saint-Picrre-le-Puellier pour assister les dites religieuses » (Arch. de la Vienne, la Trinité, 1. 1).
Les actes faux du xvi* siècle, fabriqués pour la famille de Sanzay» conservèrent l'alliance d'Eble avec une femme du nom d'Adèle, ainsi que Bouchet,dans ses Annales d' Ar/uiiaine ; Besly, qui partaip^e la même opinion, donna à cette comtesse Adèle un nouvel état civil en faisant d'elle la fille du roi d'Angleterre, Edouard le Vieux. L'opinion de l'auteur de V Histoire des comtes de Poictou n'a rencontré jusqu'à aujourd'hui aucune opposition de la part des historiens, sauf pourtant, et ceci inconsciemment, on peut le dire, delà part des religieuses de la Trinité qui, en 1642, après avoir pris connaissance, grâce à Besly,de8 diplômes authentiques de Lothaire, reconnurent qu'Adèle, leur fondatrice, était femme et mère de comtes de Poitou du nom de Guillaume. Ce résultat inattendu et pourtant réel leur attira les railleries des tenants de l'idée qu'Adèle était la femme d'Eble, et en particulier de D. Fonteoeau, qui se rattachait à l'opinion émise par Mabillon dans ses Annales béni* dictines (m, p. 5G2), lequel, pour mettre à l'unisson des données qui lui paraissaient contradictoires, avait imaginé deux comtesses de Poi« tou, ayant porté le même nom d'Alaine ou Adèle et à la même épo* que, et, qui toutes les deux, auraient été inhumées dans le monastère de la Trinité, l'une Adèle, femme d'Eble et fille d'Edouard d'Angleterre, et une autre Adèle, qu'il désigne simplementcomme la bru délit précédente. D. Fonteneau interprétait ainsi les suppositions émises par Mabillon sur les deux Adèles : Tune, disait-il, « la comtesse Alaine, (( connue dans l'histoire sous le nom d'Adèle d'Angleterre, étoit fille K d'Edouard le Vieux, roi d'Angleterre, el femme d'Eble, comte de
48o LES COMTES DE POITOU
« Poitou , fonda en 986 l'abbaye de la Trinité de Poitiers où elle se « fit religieuse et étoil mère de Guillaume Tête d'Etoupe » ; quant à Tautre, il la désignait de la sorte : « Il y eut aussi une autre comtesse « de Poitou, qui fut nommée Alaine ou Adèle de Normandie, surnom- « mée Gerloc; elle était fille de Rollon, premier duc de Normandie, et « devint femme de Guillaume Tête d'Etoupe » (D. Fonteneau, vi, p. 91, note 2). Mabillon admettait encore que la donation de Robert, fils de Maingaud, avait été faite à Adèle d'Angleterre, et que celle-ci en avait disposé (il ne dit pas quand ni comment) en faveur d'Adèle de Normandie. C'est une opinion toute gratuite et qui ne s'étaye, comme on l'a vu, sur aucun texte.
Or, de cette Adèle d'Angleterre, reconnue par Besly et par D. Fontcneau^ pour nous il ne reste rien. Son identification avec une prétendue fille d'Edouard le Vieux, roi d'Angleterre, du nom d'Edgive^et son mariage avec un prince d'Aquitaine du nom de Louis, en qui on a voulu voir Eble, tout ceci est absolument du roman : Eble s'est marié deux fois, mais aucune de ses femmes ne porte le nom d'Adèle. On a fait honneur de la fondation de l'abbaye de la Trinité à cette pseudo-Adèle d'Angleterre et ceci dès 986, tandis que ce monastère doitson établissement à Adèle de Normandie, femme de Tête d'Etoupe, entre 968 et 971; enfin on a prétendu que cette dernière était la reine d'Angleterre {qui s'occupa de la reconstruction de l'église de Sàint-Hilaire au xi« siècle, alors que cet honneur appartient à Emma, mère du roi Edouard le Confesseur. Telle est la démonstration que nous espérons avoir solidement établie.
LA COMTESSE AUDÉARDE
Lorsque, presque au début de son récit de la fondation de l'abbaye de Maillezais, le moine Pierre rapporte l'infidélité de Guillaume Fier-i- Bras, acte qui devait avoir une si grande influence sur l'existence du comte et même sur les destinées du comté de Poitou, il se contente de dire que la complice de Guillaume fut la femme du vicomle de Tliouars. C'est à cette sèche mention que s'arrêtent ses révélations. Quel
APPKNOICKS 48 1
était ce vicomte? Quel nom portait sa femme? Telles sont les questions que les historiens locaux se sont depuis longtemps posées et qu'ils ont résolues h peu près tous d'une façon uniforme. Le vicomte qui dominait à Tliouars au temps de Fier-à-liras s'appelait Arbert ; il avait pour femme Audéarde. Celle-ci aurait donc été la vicomtesse héroïne de l'aventure rapportée par le chroniqueur. Telle est la conclusion à laquelle est arrivé en particulier M. Imhert, auteur d* une iVotice sur fes viromtcs de Thonnrs de In famille de ee nom, parue en i864. et d'une Histoire de Thonars, publiée en 1870.
Dans ces deux écrits, M. Imbert ne se prononce pas sur Tauthentlciié du fait rapporté par Pierre de Maillezais. Il est assurément indiiencé par l'opinion du P. Anselme qui, ne pouvant mettre d'accord les détails que lui fournissait la chronique de la construction de Tabbaye (le Maillezais avec les maigres notions qu'il rencontrait chez les historiens du temps, avait trouvé plus expédient de traiter de roman tout ce qu'a écrit Fauteur de la Chronique sur ce sujet (Ilisi. généal. de la maison de France, II, p. 5x5), mais enfin il finit par déclarer (Hist. de Thonars, p. 3^) que « le récit vrai ou faux du moine de Maillezais ne peut s'appliquer qu'à la femme d'Herbert ».
Notre conclusion est totalement différente. Nous tenons le récit pour vrai, aussi bien que l'ensemble des événements rapportés par la Chronique, ainsi que nous l'avons établi dans le cours de cette histoire, et (le plus, tout au contraire de l'historien deThouars, nous ne croyons pas qu'il s'applique à la vicomtesse Audéarde. Mabillon^avec qui nous sommes heureux denous rencontrer,et qui ne vient pas de prime abord rejeter les récits du moine de Maillezais, croit que la vicomtesse en question était la fille ou peut-être la femme d'un des frères d'Arbert. M. Imbert prétend que cette opinion n'est pas soutenable et que l'épouse d' Arbert ne devait pas être une vieille femme en 970; en cela il a raison, mais pour le reste il a tort de rejeter l'opinion du savant bénédictin.
Audéarde n'était sans doute pas la seule personne qui eût en ce moment le droit de porter le titre de vicomtesse de Thouars, droit résultant de l'usage du pays appelé d'entre Sèvre et Dive, où se trouve Thouars, et où se pratiquait la succession de frère à frère. En vertu de celle-ci, les enfants mâles d'un vicomte de Thouars, pouvant en cas de prédécès de leur frère atné posséder quelque jour la vicomte, se qualifiaient tous de vicomtes; or, Arbert avait un frère, nommé Savnri, qui paraît dans un acte d'août 994 {Arch. hist. du Poi^ (ou, II, p. 48), et bien qu'il ne soit nulle part question de sa femme,
il ne serait pas impossible qu'il ait été marié et que la vicomtesse qui devint la compagne en titre de Fier-à-Bras ne fût la femme de ce Savari; il se passa du reste quelque chose d'anormal dans l'existence de ce vicomte, car, bien que, d'après la coutume, il eut dû succéder à son frère Arbert après la mort de celui-ci, c'est le fils de ce dernier, Aimery, qui le remplaça. Au surplus, la personnalité d'Audéarde n'a jamais été complètement mise en lumière, aussi, vu l'importance du rôle qu'on a voulu lui attribuer, il nous paraît utile de lui consacrer une notice spéciale qui jettera quelque jour sur son existence jusqu'ici mal connue.
Audéarde, or Ilildegardis, Hildeardis, Heldeardis, Audeardis, Aide* gardis, Aldeardis », était fille de Châlon, vicomte d'Aunay, et de sa femme Sénégonde. Elle épousa Arbert, vicomte de Thouars, avant 969, car à cette date elle assista à côté de lui à la fondation du prieuré de Château-Larcher (^Cartiil. de Saint-Cyprien^ p. 254). D'accord avec son mari, elle fonda l'abbaye de Saint-Jean-de-Bonneval, pour laquelle elle obtint, le 19 janvier 978, un diplôme du roi Lothaire (Gallia Christ. y II, instr., col. 3G6). Le jour des obsèques d'Arbert, le i3 mai 988, Audéarde et ses fils Aimery, Savari, Raoul, Thibaut et Geoffroy restituèrent à l'abbaye de Saint-Maixent le monastère de Sainl- Lîguaire que le défunt avait usurpé sur les religieux (A. Rîchardi Chartes de Saint-Maixent^ i, p. 71). Elle se remaria ensuite avec un comte du nom d'Arnaud, mais cette union fut courte, car, peu après, au mois de janvier 992, Audéarde fit don à l'abbaye de Noaiilé de domaines sis à Niort, afin d'obtenir des prières pour l'flme de son père Châlon, de sa mère Sénégonde, du vicomte Arbert et du comte Arnaud (Arch. de la Vienne, orig., Noaiilé, n^ 58).
Ce dernier acte est ainsi daté : Donné au mois de janvier, la première année du règne du roi Robert, « Data mense januarîo régnante ((Rotberto anno primo ». Pour bien comprendre les dispositions qu'il renferme, il est absolument nécessaire de déterminer l'année du règne à laquelle répond ce synchronisme. D. Fonteneau, qui a inséré la donation d'Audéarde dans sa collection (xxi, p. 3i3), fait remarquer avec juste raison qu'il ne saurait être question, dans le cas présent| de faire commencer le règne de Robert au 24 octobre 996, jour de la mort de son [)ère Iluges Capct, ce qui ferait attribuer la donation au mois de janvier 997, car, dans le corps de l'acte, il est question de Foulques, ahhé de Noaiilé, à (|ui Ton connaît un successeur, Constantin, dès le mois d'août 994 (Arch. de la Vienne» orig., Noaiilé,
No(re bénédictin s'est alors rabattu sur l'association de Robert au tronc de France par son père Hugues Capet et son couronnement à Orléans le i®'" janvier 988. Si l'on accepte cette interprétation l'acte de donation dWudéarde appartiendrait au mois de janvier 988; c'est à quoi s'est arrêté D. Fonteneau ; son opinion a été adoptée par tous les historiens du Poitou et pourtant nousne saurions la partager. L'emploi d'une formule uniforme parAudéarde pour demander des prières pour l'itme des quatre personnes désignées dans l'acte, indique sans conteste, à notre sens, que les unes et les autres étaient décédées. Cet Arbert, qui fut vicomte de Thouars, ne mourut, comme nous l'avons établi {Chartes de Saint-Maixentyij p. 72, note i), que le i3 mai 988 : il ne saurait donc être question de lui dans la charte de Noaillé si Ton admettait pour celle-ci la date de janvier 988, mais comme il est non moins certain qu'Audéarde,8a femme, était bien la fille de Châlon et de Sénégonde, nommés avant Arbert dans cette commémoration, il en ressort forcément que l'acte où il est question de lui et qui l'indique comme étant décédé ne saurait apparteniraumoisde janvier 988. C'est alors qu'il y a lieu de se demander s'il n'existe pas d'autres dates que celles du i**^ janvier 988 et du 24 octobre 99C, donton pourrait faire partir le commencement du règne du roi Robert. Or, Rédet a établi {Documents pour Saint'IIilaire, jjp,']2ynoieiyei Cartul, de Saint'Cyprienjp, iio^ note 3) que certains scribes poitevins n'ont fait commencer le règne de Robert qu'après l'emprisonnement de Charles de Lorraine et le couronnement du roi à Reims, le 29 mars 991. En adoptant ce mode de comput, il en résulte que la première année du règne du roi Robert ne se serait terminée que le 29 mars 992, et par suite que notre charte, ({ui est du mois de janvier de la première année du règne de ce prince, appartiendrait à l'année 992,
Ladate de la mort d'Arbert fournie par la charte de Saint-Maixentdu i3 mai 988 concordant parfaitement avec ces données, il y a maintenant lieu devoir si l'on peut pareillement appliquer celles-ciau comte Arnaud. Tout d'abord, on doit se demander quel est ce personnage. D. Fonteneau déclare qu'il n'en sait rien (xxi,p. 3i5, note 4 • ^ On ignore d'où « cet Arnaud éloil comte »), cependant il est porté à croire que c'était le second marid'Audéarde (A/., note i : « Cette comtesse est sans doute (( la même que celle dont il est parlé sous le nom d'Aldéarde dans un « titre de Tan 971. Elle avoit été femme d'Arbert, vicomte de Thouars; « elle épousa probablementen secondes noces le comte Arnaud, ce qui (( lui fait prendre dans cette charte le titre de comtesse »). Or, à cette époque, nous ne trouvons de comte portant ce nom caractéristique
d'Arnaud, et avec qui le mari d'Audéarde puisse être identifié, qu'Arnaud Manzer, comte d*Angoulôme. Seulement pour établir qu'il s'ag-it bien de lui dans la charte de Noaillé, il faut pouvoir assurer qu'il est mort avant le mois de janvier 992; or, les généalogistes sont absolument en désaccord sur Tépoque de son décès. Adémar de Chabannes et Tauteur de V Histoire des comtes et des évêques d' Ahgoulême le fixent au mois de mars, sans préciser Tannée; Larl de vérifier les dates l'indique en 988; le Trésor de chronologie àt M. de Mas-Latrie le met en looi au plus tôt; entre ces deux dates extrêmes, de 988 et de looi, se place Vigier de la Pile {tlist. de PAngoumoiSj p. xvi), lequel a été suivi par le P. Anselme dans sa chronologie des comtes d'Angoulème, et tous deux adoptent l'année 992. Cette dernière indication ne saurait nous satisfaire, la fondation d'Audéarde en faveur de ses parents et de ses maris défunts étant du mois de janvier de cette année 992; il nous paraît donc à présumer, car pas plus que nos devanciers nous ne saurions lancer une affirmation catégorique, qu'Arnaud Manzer est décédé le 4 mars 991.
Avant de poursuivre l'historique de la vie d'Audéarde, il est indispensable de s'arrêter sur ce fait de son mariage avec Arnaud Manzer, comte d'Angoulênie, que nous tenons pour certain, car il nous amène par voie de conséquence à rectifier une date importante dans l'Histoire ecclésiastique du Poitou, celle de la fondation de l'abbaye d'Airvault. Cet événement n'est connu que par une charte de Pierre II, érêque de Poitiers, qui, le 10 février 1 09^9 confirma la dotation de l'établisse, ment que Ton devait à Audéarde. Besly, dans ses Evesques de Poic^ tiers ^ p. 28, et le Gallia Christiana (11, col. i386), ont publié in extenso la charte de Pierre II; dans cet acte, dont roriginal estaujour. d'hui conservé aux Archives de la Vienne, où nous l'avons fait entrer en 188G (orig., Airvault, i), se trouve l'expression <c comitissa » appliquée à Audéarde. Les Bénédictins n'en ont pas compris la signification et, par un procédé contre lequel nous nous sommes plusieurs fois élevé, ils ont cru devoir la remplacer par celle de « vicecomitissa », seul titre qu'aurait di\ porter la vicomtesse de Thouars, femme d'Arbert. Telle avait été au reste Topinion de Besly, qui toutefois n'avait pas cru devoir se permettre, comme les Bénédictins, de corriger le texte de l'acte qu'il édita correctement, mais, en face du mot « comitissa *» (p. 82) il mit une note marginale dans laquelle il disait que le texte original portait par erreur ce mot au lieu de celui de « vicecomitissa », le seul qui appartint à Audrarde, tant par sa naissance que par sou mariage, vu qu'elle était fille du vicomte d'Aunay et femme du vioomtA
de Tiloiiars. De plus les Bénédictins fout succomber ce vicomte Arbera en ij-^'Sy et, élablissant dans leur pensée un rapprochement entre sa mort et la fondation de l'abbaje, ils attribuent à celle-ci la date de 978 environ. M. Beauchet-Fillcau, dans son Histoire (tAirvaUy a adopté la mcinc manière de voir et il place comme eux la fondation d'Airvault, vers 97^. Dans ces appréciations se rencontrent deux erreurs, la seconde découlant naturellement de la première.
Nous avons en effet établi {Chartes de Saint''Maixenty i, p. 72, note) qu'Arbert a vécu bien plus longtemps que ne Tont cru les historiens précités et qu'il n'est mort qu'en 988 ; il résulte tout d'abord de ce fait que si Audéarde était veuve, ce dont nous ne doutons pas, quand elle fonda Airvault, cet événement n'a pu arriver en 971 ou en 973, mais seulement après 988; de plus, le titre de comtesse, qu' Audéarde prenait certainement dans l'acte de fondation, qui a depuis longtemps disparu et qui a été reproduit par Pierre II avec les principales dispositions de Tacte primitif, nous apporte un élément nouveau et fort important dans la discussion. Il faut d'abord remarquer qu'Audéarde est encore désignée avec sa qualité de comtesse, « comptissa », à deux reprises différentes, dans la charte de Noaillé de janvier 993, dont il a été parlé plus haut, charte qui est postérieure de neuf mois à la mort du comte d'Angouléme ; or ce titre, elle n'a pu le porter que pendant la durée de son mariageet ensuite, à tout le moins, pendant les premiers temps qui ont suivi la mort d'Arnaud, car celui-ci eut poursuccesseur Guillaume, son fils, issu d'une première union, et il ne paraît pas que la comtesse ait continué à séjourner dans le pays gouverné par son beau-fils. Si donc, dans l'acte de fondation de l'abbaye d'Airvault, Audéarde prend le titre de comtesse, ce ne peut être que durant les années 988 à 991, c'est-à-dire pendant celles qui correspondent au temps de son union avec son second mari ou encore pendant ua laps de temps assez court après la mort de celui«ci, ce qui convient au moment où fut passé l'acte de Noaillé.
Après avoir quitté TAngoumois, Audéarde revint naturellement à Tliouars auprès de ses enfants, pour y vivre des revenus de son douaire ou de son patrimoine personnel, et là, au milieu des siens, elle ne fut plus désignée que par son titre de vicomtesse. Or, comme dans Tacte de fondation d'Air>'ault, elle disposa seule des biens constituant son douaire dans le pays de Thouars, qu'elle agissait tout comme elle avait fait lorsqu'elle abandonna à Noaillé une partie de sou domaine patrimonial dans le Niortais, nous sommes porté à croire ({u'Audéarde était, dans l'un et dans l'autre cas, en état de veuvage, et
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que la fondation d'Airvault, suivant de près la mort de son second mari, a eu lieu en 992 ou 998.
L'ex-comlesse d'Angoulême vécut encore quelques années; au mois d'août 994, elle assiste avec ses enfants à un échange passé entre son fils le vicomte Aimcry et Robert, abbé de Saint^Florent {Arch. hist. du Poitou j II, p. 48); en ioo3, elle est aussi présente à la donation de l'église de Saint-Maxire, faite par un seigneur nommé Raoul et sa femme Bélucie à l'abbaye de Saint-Cyprien (Rédet, Cart. de Saint- Ci/prierij p. 33o). On la trouve encore comparant dans des actes intéressant la même abbaye, compris entre loioet ioao(/rf., pp. 109 et 194) ; après cette dernière date, qui peut correspondre à la soixantedixième année de son âge, car il ne faut pas oublier qu'elle était mariée avant 969, époque où on croit pouvoir lui attribuer environ vingt ans, il n est plus question d'elle.
Si maintenant nous revenons à l'objet principal de cette note, à savoir si la comtesse Audéarde doit être assimilée à la vicomtesse de Thouars, victime de la colère de la comtesse de Poitou, nous nous prononçons pour la néj^ative. D'abord, elle ne cessa pas de vivre dans l'intimité de son mari et d'être en bonnes relations avec la famille comtale; puis,en ioo3, elle apparaitdans la compagnie du jeune duc,de sa mère Emma et de sa femme Aumode; dix ans après environ,elIe se trouve à Poitiers à une grande assemblée où, aux côtés du duc, se pressent sa femme Brisque, le comte de Gévaudan et autres personnages notables (Rédet, Cart, de Saint-Cyprien^ p. 194)- A moins qu'il ne soit démontré que la vicomtesse Audéarde, que nous rencontrons en ces deux circonstances, ne soit une autre personne que la veuve d'Arbert, ce qui ne nous paratt guère possible, on ne saurait admettre que la femme déchue, Tépouse adultère, la victime des brutalités de la suite d'Emma, dont on connatt le caractère entier, ait pu se trouver dans les mêmes réunions que cette dernière et qu^cUe ait joui à la cour de Guillaume le Grand du rang et des honneurs que seule pouvait revendiquer lepouse respectée du vicomte Arbert et du comte d'Angoulème.