II* COMTE — IV* DUC
Le successeur de Guillaume Tête d'Etoupe est connu sous le nom de Fier-à-Bras, Fera Brachia (3), qui lui fut donné à raison
(i) A. Richard, Chartes de Saini-Maixenif l, pp. 29, Z2, 4^.
(2) Nous omettons à dessein, parmi les actes émanés de Guillaume Tète d'Etoupe, celui que les Bénédictins ont inséré dans le Gallia Christianaf II, instr., col. 4o8, et grâce auquel ils ont intercalé un personnage, nommé Dion^dans la série des abbés de Saint -MicheUen-Lherm. D. Fonteneau, qui a eu connaissance du prétendu original, une simple feuille de parchemin d^une écriture du xv« siècle (il aurait dû dire du xvio siècle) qui se trouvait dans les archives du chapitre de Saint-Hilaire^le-Grand de Poitiers et qui malheureusement ne nous est pas parvenue, en a fait la critique minutieuse au point de vue diplomatique et a conclu à sa fausseté; quant à nous, la présence d'un seigneur de Sanzay parmi les témoins nous édifie sur la provenance de la pièce qui rentre dans la série des nombreux documents fabriqués par cette famille de Sanzay et fourrés par elle dans les papiers des monastères ou églises de la région afin de servir de preuves aux Mémoires et recherches de France et de la Gaulle Acqaitani" qae du sieur Jean de la Haye (Voy . mon introduction aux Chartes de V abbaye de Saint'Maixenty I, p. lxxi).
Il y a lieu de faire la même observation au sujet d'un acte du cartulaire de Saint- Jean d'Angély, relatant de nombreux dons faits à cette abbaye par des comtes de Poitou du nom de Guillaume, dans lesquels D. Fonteneau (XIII, p. 4?) voit Tète d'Etoupe et son fils Fier-à-Bras ; la personnalité de Tète d'Etoupe doit être complètement écartée (Voy. Musset» Cart, de Saint-Jean d'Angély, p. 12, note a.)
(3) Marchegay, Chron. des églises d* Anjou, p.38i,Saint-Maixent. Besly a, par inad* vertance, commis une erreur grave dans soa Histoire des comtes de Poictou,ch,xy,p^ 46 et ss., au sujet du fils de Tète d'Etoupe; il ne lui donne pas de surnom et réserve celui de Fier-à-Bras pour le successeur de ce dernier, qui est au contraire connu sous le nom de Guillaume le Grand. Cependant, on doit noter que cette erreur de notre
de sa force peu commune et peut-être aussi parce qu'(\ cet avantage physique se joignait une qualité guerrière, car c*est à ce dernier titre que le normand Guillaume, frère de Robert Guiscard, fut décoré du surnom à peu près identique de Ferrebrachia {{). Il nous apparaît comme un homme violent, mais de peu de jugement, qui peut être rangé dans la catégorie de ces gens chez qui le développement de Tintelligence n'a pas suivi celui de la vigueur corporelle. Quant à la forme française de ce sobriquet de Fier-à-Bras, elle se retrouve dans les anciens textes, et même elle était appliquée au diable (2).
£n donnant à son fils aîné le nom de Guillaume, Tête d'Étoupe avait certainement eu Tarrière-pensée d'en faire une qualification dynastique. S'étant vu disputer le titre de duc d'Aquitaine porté par son père, il ne négligea rien pour affirmer les droits que sa race avait à s'en parer et le fait de la transmission d*un nom prédispose à accepter favorablement celui d'un titre. Lorsqu'Eble appela son fils Guillaume, il ne pouvait assurément avoir eu la pensée qui germa dans Tesprit de ce dernier; il agissait ainsi en mémoire de ses parents, les comtes d'Auvergne de ce nom, et en particulier de celui qui avait été le protecteur de sa jeunesse, mais il ne pouvait prévoir, lors de la naissance de cet enfant,que les trois derniers possesseurs de ce pays d'Auvergne décéderaient sans hoirs et que leur héritage, spécialement le duché d'Aquitaine, lui reviendrait; il en était autrement de Tête d'Étoupe. Le hasard des événements avait voulu qu'à un moment donné il recouvrât ce duché d'Aquitaine, dont il avait été momentanément dépouillé, et dont le titre avait été successivement porté si brillamment par deux ducs du nom de Guil-
historien se trouve corrigée dans ie tableau généalogique intitulé : Comtes de Poictiers et ducs de Gaytnney placé en tête du volume et auquel il y a toujours lieu de se tenir de préférence.
(i) Du Cange^ Giosscirium, au mot Ferrebrachia, d'après Guillaume de Fouille, De gestis Norman,:
Is quia fortis erat, et Perrea dictus habere Brachia, nam validas vires animumque gerebat. (u) Du Gange, Glossarium, d'après les Miracles de Notre-Dame :
Fierabras
Cest anemis qui maint mal brace.
M. Lot (Les derniers Carolingiens, p. 210) désigne le comte de Poitou sous le surnom de Fierebrace ; nous ne saurions dire à quel ancien texte il a emprunté cette traduction du mot Ferabrachia.
GUILLAUME FIER-A-BRAS loi
laume. Il était le troisièiqe Guill^uiqe qui en fût pourvu et il eut alors cette inspiration géniale que ce non) et cette qualité demeurassent inséparables Tun de l'autre, c'est-à-dire que les comtes de Poitou fussent à toujours des Quillaume d'Aquitaine ; cette idée fut si bien comprise par les intéressés que désormais le nom de Guillaume fut toujours attribué par les comtes de Poitou à leur premier né jusqu'à l'extinction de leur race; même si, p^r un cas fortuit, il arrivai! qu'un puîné passât au premier rang, celui-ci s'empressait d'abandonner le nom qu'il avait reçu au baptême et de prendre la dénomination patronymique sous laquelle avaient été désignés ses prédécesseurs; tel fut le cas pour Pierre et pour Guy-Geoffroi, les fils de Guillaume le Grand (1).
Deux faits d'ordre général attirent tout d'abord l'attention dans l'histoire de Fier-&-Bras : l'un, c'est que dans tous ses actes il s'intitule duc d'Aquitaine, puis, que, dès son avènement, les hostilités cessent entre les comtes de Poitou et la maison ducale de France, faits qui peuvent avoir entre eux une certaine corrélation.
Ce titre de duc, que son père n'a pas osé prendre, Fier-à-Bras s'en pare aussitôt et dans le préambule d'une charte datée du mois de mars 967, par laquelle il concède à un particulier, en qualité d'abbé de Saint-Hilaire, la possession censuelle de certaines terres, ilse qualifie de duc des Aquitains par la grâce divine(2).Ce protocole était de règle dans les actes importants, mais quand il agissait simplement comme abbé de Saint-Hilaire, dignité qui, avons-
nous dit, ne cessa, depuis Tète d'Etoupe, d'être unie à celle de comte de Poitou, il n*était en général désigné que sous le titre
(i) Celte uniformilé de nom, allant du père au fils et à leurs descendants, avait des inconvénients ; il était inévitable qu'il devait se produire des confusions, tant dans la li/a^née des comtes que dans les faits attribués à chacun d'eux, surtout à une époque où la nnénioire des événements n'était guère conservée que par la tradition orale. Cet embarras a été en partie évité par suite de l'habitude de distinguer les gens par un sobriquet, coutume remontant à la plus haute antiquité et qui fut très appliquée à l'époque dont nous nous occupons ; nous nous en sommes tenu à cet usage, et si nous avons soin de donner en tête des chapitres consacrés à chacun de nos comtes leur numéro d'ordre dans la série des comtes de Poitou et ceux qui leur reviennent dans la suite des Guillaume, considérés tant comme comtes de Poitou que comme ducs d'Aquitaine ; nous ne faisons pas élat de ces numéros dans notre récit et nous les désignons uniquement par leurs surnoms.
(2) a Guilielmus, divina ordinante clementia, Aquitanensium dux » (Bédet^ Doc. Dour Saint-Hilaire, I, p. 36).
de comte et abbé (1). Dans d'autres circonstances, il se fait appe- 1er comte et duc, mais, h Topposé de son père, il ne joint pas à cette qualification de comte la désignation des divers comtés sur lesquels il dominait; cette dénomination de duc d'Aquitaine, qu'il portait seule, est insuffisante pour nous permettre de savoir sur quelles portions du duché il exerçait, son autorité immédiate et elle dissimule sûrement à nos yeux un amoindrissement, qui fut la perte de l'Auvergne et du Velay (2).
Guillaume, qui avait environ vingt-six ans lors de la mort de son père,n'étai( pas alors marié; il ne semble pas, du reste, avoir été pressé de changer sa situation, car c'est seulement dans le courant de l'année 968 qu'il épousa Emma ou Emmeline, fille de Thibault le Tricheur, comte de Chartres, de Blois et de Tours, le plus puissant vassal du duc de France (3). Il constitua à sa femme un douaire important, désigné un jour par lui sous le nom de mainferme, principalement dans celte portion du Bas-Poitou qui s'étend entre les marais de la Sèvre et le Lay, tandis que le comte de Blois donnait en dot à sa fille le château de Chinon et son territoire (4). Cette alliance, préparée par l'évêque de Limoges, qui nous apparalt comme le continuateur de la politique de Tète d'Etoupe et l'administrateur du Poitou sous le nom de son neveu, avait
(i) Rédet, Doc. pour Saint-Hilaire, chartes de 967 à 991, pp. 87 à 63.
(2) D. Vaissèle, daos soq Histoire de Languedoc, et ses nouveaux éditeurs n*ont pu . percer le voile qui cache l'avènement de la dynastie des comtes nationaux de l'Auvergne; on constate seulement que Guy, fils de Robert, vicomte de Clermont, qui, dans le cartulaire de Sauxillanges (pp. loG, 284 et 278) est d'abord qualifié, au temps de
: Lothaire, de vicomte, puis de comte» titre dans lequel il semble succéder k Guillaume Taillefer, comte de Toulouse. Ce dernier avait dû faire un accord au ^ sujet de l'Auvergne avec rhéritier de Tête d'Etoupe qui lui aurait abandonné ce pays en échange de ce titre de duc d* Aquitaine, porté précédemment par Taillefer,et dont ni celui-ci ni ses successeurs ne se sont parés à partir de ravènement de Fier-à-Bras (Voy. Hist, de Languedoc, nlle éd., III, p. 180 ; IV, p. 88, notes xvi et xviii). Le comte de Toulouse, après avoir essayé vainement d'asseoir sa domination sur ce pays d'Auvergne, dut y renoncer de gré ou de force lorsque Lothaire vint installer son fils Louis à Brioude en qualité de roi d'Aquitaine ; il est même possible que le titre de comte fut octroyé par le roi au vicomte Guy pour l'attacher plus étroitement au jeune
prince.
(3) La date précise de ce mariage est inconnue, mais elle est à peu prés fixée par l'âge qu'avait Guillaume le Grand, fils de Fier-à-Bras et d'Emma, lors de son décès advenu le 3o janvier loSo ; il avait alors 61 ans, ce qui porte sa naissance à l'année 2069 environ. La nouvelle comtesse aurait été fort jeune, car, si Ton s'en rapporte à Pierre de Maillezais (Labbe,A^oe;a bibL ma/i., II, p. 228), elle aurait eu quarante et un ans en 994» ce qui lui donnerait quinze ans lors de son mariage.
(4) Besly, Hist. des comtes^ preuves, pp. 280 et 288.
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assurément un caractère politique ; grâce à elle, la frontière du nord du Poitou se trouvait désormais protégée par le château-fort de Chinon, et, d'autre part, elle devait forcément amener une détente dans les rapports entre le comte de Poitou et le duc de France, suzerain du père de la nouvelle comtesse. La situation d'Hugues Capetétaitloin d'être aussi brillante que celle de son père Hugues le Grand. Il n'avait pas trouvé dans Lothaire le prince facile à mener qu'avaient été ses prédécesseurs ; celui-ci s'était affranchi du rôle secondaire que leur faisaient jouer les ducs de France : il avait voulu être roi, et il l'était. La vie d'Hugues se passait à se brouiller et à se réconcilier avec le roi son cousin, et l'avenir ne lui paraissait peut-être pas absolument sûr. Sa politique, dont l'habileté devait le faire arriver un jour au pouvoir suprême, lui conseillait d'abandonner contre le duc d'Aquitaine une lutte dont, avec ses seules forces, il paraissait peu probable qu'il pût venir à bout, et, d'autre part, celle-ci se trouvait être d'accord avec les sentiments qui régnaient à Poitiers. De là un rapprochement qui finit par une alliance dont le gage fut le mariage d'Hugues avec Adélaïde, sœur de Fier-à-Bras(l). De ce jour une paix que rien ne paraît avoir troublé régna entre les ducs de France et d'Aquitaine.
La première manifestation qui nous soit parvenue delà personnalité de Fier-à-Bras comme comte de Poitou ne remonte qu'au mois de janvier 965 ou 966 ; il assistait alors à une importante donation que fît son oncle Eble à l'abbaye de Saint-Maixent et dans laquelle il est expressément mentionné, car l'évêque de Limoges, au moment oh il faisait à ses moines ce riche abandon de son domaine privé, avait déclaré qu'en agissant ainsi il avait
(i) On n'est pas plus rcnseifçné sur la date du maria^ du duc de France avec Adélaïde que sur celle de l'union du comte de Poitou avec Emma ; bien plus, on s'est demandé longtemps quelle était la maison à laquelle appartenait cette princesse. M. Lot (Les derniers Carolingiens, appendice IX, pp. 358 à 36i) la rattache à la maison d'Aquitaine et établit très judicieusement que la parenté qui existait entre les comtes de Poitou et les rois de France de la race capétienne provenait de ce mariage. Telle était aussi l'opinion de Mabillon (Ann. Bened,, III, pp. 655 et 656), que nous adoptons pleinement. M. Pfisler, qui s'est consacré spécialement au règne du roi Robert, augure {Etudes sur le règne de Robert le Pieux, p. 2) que la naissance de ce prince eut lieu vers gyOjdate qui permettrait de placer le mariage d'Hugues (^apet dans l'année 969 au plus tard, c'est-à-dire très près de l'époque où Tête d'Etoupc dut contracter le sien.
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en vue le salut de son &me, le pardon de TAme de son frère le comte Guillaume ot la consolation de son neveu, qui portait le le même nom. Le comte de Poitou était accompagné des trois vicomtes d'Aunay, de Châlellerault et de Thouars, dont la présence avait pour objet de donner toute garantie à l'exécution de l'acte, car, bien qu'Eble déclarât disposer de son bien héréditaire, il n'était rien moins que sûr que ses volontés fussent un jour exécutées, Tabbaye ne devant entrer en possession des biens qui lui étaient ainsi attribués qu'après la mort du donateur (1).
Vers la même époque, un événement, qui aux yeux de tous ses contemporains avait une importance capitale, se produisit à Poitiers. Aussitôt après que Tête d'Éloupe so fut retiré du monde, Adèle de Normandie mit à exécution son projet de se consacrer h Dieu. Elle avait acheté un vaste emplacement contigu aux murailles de la ville, touchant à la poterne de Saint-Hilaire de la Celle, et situé non loinderabbayedeSainte-Croixdont il semblait êtrelacontinuation, afin d'y construire un monastère en l'honneur de la Sainte Trinité. Mais l'autorisation royale était nécessaire pour amener la réalisation de ce dessein et assurer la perpétuité de l'établissement. Guillaume, sollicité par sa mère, s'adressa à Lothaire ; conformément à leur désir, le roi autorisa^l'établissement qu'Adèle avait en vue et lui concéda la faculté de jouir en toute franchise des biens qui lui étaient donnés dans le présent et de ceux qu'il pourrait acquérir à l'avenir; dans son diplôme il mentionnait même ceux qui devaient constituer la première dotation de l'abbaye, à savoir, celte cour de Faye, acquise antérieurement par Adèle du comte Robert, dans laquelle se trouvaient les églises de Saint-Julien l'Ars et de Saint-GervaisdeNieuiUrEspoir et, de plus, lacour de Secondigné, près Chizé, avec son église de Saint-Pierre et les alleux du Vert et de Sart (2).
Il ne parait pas que Fier-à-Bras ait contribué personnellement à la fondation de sa mère, et même ses générosités à l'égard des
(i) A. Richard, Chartes de Sainl-Maixenty I, p. 48.
(2) Besly, Hist, des comtes, preuves, p. 259 ; D. FoQleoeaa, XXVIl, p. 27, d'après rorir^iaal aujourd'hui perdu. Cet acte n'est pas daté, mais comme il a été dressé par le notaire Gezon à la requête de Tarchevêque de Reims, Odolric, grandchancelier, il doit être compris entre les années ()G3 etQOij, dates de la mort de Têted'Etoupe et de celle d'Odolric (Voy. Appendice H).
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établissements religieux nous paraissent dans ces premiers temps assez restreintes. Dirigé parËble, il ne dissipait pas son domaine personnel, et c'est évidemment uniquement pour être agréable à son oncle qu'il donna à Saint-Martial de Limoges le domaine d'Asnais en Saintonge(l) et qu'il restitua Courcôme à Saint- Hilaîre de Poitiers. Ce dernier alleu avait élé d'ancienneté légué à cette abbaye par le comte Aymar, mais, après la mort de ce dernier, le comte Eble avait jugé bon de le réunir à son domaine. Fier-à-Bras mit toutefois une restriction à son acte d'abandon ; il déclara que les chanoines de Saint-Hilaire auraient, à partir de ce jour, la jouissance de l'église de Notre-Dame de Courcôme, mais qu'ils n'entreraient en possession du domaine qu'après son décès, et enfin, pour bien marquer leur droit de propriété, il s'engageait à leur payer chaque année, le 1" novembre, jour de la fêle de saint Hilaire, une redevance de 5 sous (2).
On le voit encore assister, en 966 ou 967, avec le docteur de la loi Amel, à la donation que le vicomte d'Aunay Chalon, sa femme Arsende et son frère Eble firent à l'abbaye de Saint-Cyprien de l'alleu et de l'église de Romazières,dans le pays de Briou (3).
C'est à ces quelques faits isolés que se réduit la connaissance que l'on a des premières années du gouvernement de Fier-à-Bras. Assurément il n'était pas marié lors de la fondation de la Trinité, car son nom figure seul dans les actes qui accompagnèrent l'exécution des désirs d'Adèle, aussi bien que dans tous ceux émanant de son autorité souveraine^ soit comme comte, soit comme abbé de Saint-Hilaire qui précédèrent Tannée 968; mais k partir de son mariage la situation se modifia. Le comte, fier de sa jeune
(i) Duplès-Agicr, Chron, de Saint- Martial de Limoges y p. 45.
(a) Rédel, Doc, pour Saint- Hilaire^ I, p. 44» CeUe pièce, comme il arrive souvent à ceUe époque, n'est pas datée. Bealy (Hist. des comtes, [preuves^ p. 205) l'attribue à Tannée 976 ; D. Fonteneau(X, p. 171) et Rédet la rajeunissent et la placent en 970. Il nous parait que cette date n'est pas encore assez reculéeet qu'elle doit être anlérieureau mariage de Fier-à-Bras, pour ce motif qu'après cet événement le comte associa constamment sj femme et son fils à ses actes; dans le cas présent, les chanoines n'auraient pas manqué de faire intervenir la femme et le Bis du comte de Poitou pour se i^araotir contre toute revendication ultérieure. D'autre part, Guillaume impose aux chanoines l'obligation de faire dans l'avenir mémoire de lui et de le rappeler dans leurs prières, afin d'obtenir le pardon de ses fautes et ne parle nullement de sa famille. Ce sont autant de présomptions qu^il n'était pas encore marié et par suite que la charte doit être placée entre les années 968 et 968.
(3) Cart, de Saint-Cyprien, p. 286.
io6 LES COMTES DE POITOU
femme, la fait assister aux grandes réunions plénières où il la présente à ses vassaux ; c'est ainsi qu'en 969 on la voit h ses cAtés dans une assemblée où se trouvaient les vicomtes d'Aunay, de Châtellerault et de Thouars, ce dernier accompagné de sa femme Âudéarde, et dans laquelle toute authenticité fut donnée à l'acte de fondation du prieuré de Château-Larcher, faite par Ebbon, par sa femme Ode et leur rilsAchard(l).Puis, cette même année, un enfant lui étant né, il agit pareillement à son égard et fait porter au nombre des témoins d'une concession de marais faite à l'abbaye deSaint-Cyprien, non seulement sa femme Emma, mais encore son fils Guillaume (2).
La présence de la vicomtesse Audéardeà Poitiers avait eu une conséquence pratique qu'il n'est pas hors de propos de signaler. Elle avait pu s'entretenir avec la veuve de Tête d'Étoupe dans la retraite que celle-ci s'était préparée et voir le fonctionnement de son œuvre. Pénétrée de l'idée qui avait présidé à la fondation du monastère de la Trinité, elle résolut d'installer sans tarder, mais dans de moins grandes proportions que la comtesse de Poitiers, une maison qui servirait, sous la forme monastique, de refuge aux jeunes filles de ses vastes domaines. Elle l'établit dans une vallée, aux portes du château de Thouars, et la plaça sous l'invocation de la Sainte Vierge, de saint André et de saint Jean-Baptiste (3). Puis, pour assurer la perpétuité de sa création, elle s'adressa au comte d'Anjou, son voisin, et obtint de lui qu'il lui abandonnât, pour toute la durée de sa vie aussi bien que de celle de son mari, le vicomte Arbert, la jouissance des églises de Saint- Hilaire de Faye, de Saint-Pierre de Misse et de Saint-Saturnin de Chavagné avec leur territoire que ce comte avait précédemment donnés en bénéfice au vicomte Aimeri, l'oncle et le prédécesseur d'Arbert : c'était en un mot la transmission d'une mainferme. Ces domaines devaient, après la mort des bénéficiaires, passer à la nouvelle abbaye, qui, sans nul doute, dut jouir de leur revenu dès son établissement. Le duc d'Aquitaine, en sa
(i) Cari, de Saint-Ci/prienj p, 264.
(2) Cart, de Saint-Cyprien^ p. 3 16. Cet acte est compris cotre le 12 novembre 968 et le 12 novembre 969.
(3) Ce monastère, qui resta dans l'absolue dépendance des vicomtes de Thouars^ fut par la suite connu sous le nom de Saint'Jean de Bonneval,
qualité de suzerain, donna son consentement à cette aliénation et même il s'entremit pour obtenir du roi son autorisation suprême ; Lothaire se rendit à Poitiers, où le comte d'Anjou vint lui présenter sa requête, le 19 janvier 973, et là le roi fit délivrer un diplôme par lequel il donnait gracieusement son assentiment à toutes les conventions conclues entre les parties (1).
II semble que Fier-à-Bras ait été destiné à subir toute sa vie la pressante influence de son entourage. Jeune homme, c'était son oncle Eble qui gouvernait en son lieu ; plus tard, ce fut sa femme qui faisait exécuter par lui les décisions qu'elle avait prises. Les premiers actes auxquels il ait attaché son nom sont des témoignages de bon vouloir à l'égard de particuliers ou des générosités envers des établissements religieux ; ils consistent en général dans des concessions en mainferme, faites à des personnes qui lui sont spécialement recommandées^ de domaines dépendants de quelqu'une des abbayes de la région à charge de leur payer, en signe de sujétion, quelques sous de cens, généralement cinq ; de 967 à 975, on en relève presque chaque année dans les cartulaires(2).
De toutes ces libéralités la plus importante est celle par laquelle Guillaume, prenant dans l'acte le titre de duc de toute la monarchie des Aquitains, fit don à son fidèle Bernefroi, à la femme de celui-ci et à deux de leurs successeurs, après leur décès, de la chapelle de Saint-Denis de Jaunay avec toutes ses dépendances, à charge de lui payer une redevance annuelle de cinq sous à la Toussaint. Non seulement le duc ordonna àBoson, chef des scribes du chapitre cathédral de Saint-Pierre, de rédiger cette mainferme, mais encore il apposa lui-même sa croix au bas de l'acte
(i) Gallia Christ, y H, col. 366, M. Lot, qui confond l'abbaye de Saint-Jean de Bonneval avec celle de Bonnevaux, près Poitiers, dit que Tacle de fondation de Bonneval est bien suspect (Les derniers Carolingiens ^ p. 76). Peut-être a-t-il été quelque peu retouché, mais on n'en doit pas moins considérer les clauses comme exactes et il contient des indications diplomatiques qu'un faussaire postérieur n'aurait pu imaginer, telles que la mention de la présence de Gibouin^ évêque de Gbâlons-sur- Maroe, qui accompagnait ordinairement Lothaire dans ses voyages (Voy. Lot, PP-^^» 69 et 92.)
(2) Voy. Rédet, Doc. pour Saint-ffilaire^ I, pp. 36, 4o, 42, 45, 46 et 48 (actes de 967, 969, 970, 974, vers 974 et 975); A. Richard, Chartes de Saint-Maixenty I, p. 53 (acte de 968); D. Fonleneau, XIII, p. 92 (acte de janvier 974 pour Saint-Jeaq d'Angély),
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et le fit reconnattre par la nombreuse assistance qui l'entourait; h la suite du seing du comte sont en eiïet mentionnés ceux de la comtesse Emma, de leur fils Guillaume, encore tout enfant, de Gilbert, évêque de Poitiers, de Savari, trésorier de Saint-Hilaire, de Frogier, abbé de Saint-Michel en Lherm, de Boson et de Maingaud, archidiacres, de Seguin, abbé de Notre-Dame-Ia-Grande, de Constantin, abbé de Saint-Ligaire,d'Isembert de Cbâtelaillon et de son fils du même nom, deManassé, son frère, d\\rnoul, abbé de Saint-Jouin-de-Marnes, d^Viraud, vicomte de Châtellerault, d'Aimeri, vicomte de Thouars, d'un autre Aimeri, peut-être son fils, dont le nom vient immédiatement après celui du jeune Guillaume et qui était vraisemblablement son compagnon de jeux, de Châlon, vicomte d'Aunay, de Renaud, le viguier,et de Gcrore, le veneur. Cet acte, qui donne une idée de Taffluence de personnages importants qui se rendaient auprès du comte de Poitou lors de la tenue de ses plaids, est du mois de juin 974 ou975 (1). Eble, le pieux et sage conseiller de Fier-à-Bras, n'assistait pas h celte assemblée, un grave événement venant à ce moment même de troubler sa vie. Possesseur des abbayes de Saint-Maixent et de Saint-Michel en Lherm en Poitou, de celle de Solignac en Limousin, de Tévêché de Limogesetde la trésorerie de Sainl-Hilaire de Poitiers, il aurait pu, comme tant de hauts dignitaires ecclésiastiques de l'époque, vivre en grand soigneur terrien, plus occupé des choses mondaines que de celles du ciel, ainsi que s'ex-
(i) Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 290; Cart. de Bourgueil, p. ^2, Les renvois faits au cartulaire de Bourgueil se rapportent au volume appelé par Salmoa le cartulaire de D. Fouquet et qui en 1868 était en possession de M. l'abbé Goupil de Bouille à Bourgueil. Cet acte est ainsi daté dans le cartulaire: anno XL régnante rege Lothario. Il y a une erreur manifeste dans le nombre ci-dessus indiqué des années du règne de Lothaire; ce princc,Jayant succédé à son père le 10 septembre g54 et étant mort le 2 mars 986, n*eut que trente-deux ans de règne. Besly, supposant que le second chiffre de la date de la charte de Bourgueil devait être un X, transformée en L par le copiste du cartulaire, plaça cet acte en 976 ; en le faisant il commettait une légère erreur^ car le mois de juin de Taonée 976 correspond à la xxi* année du règne de Lothaire. C'est pourtant cette date que nous adoptons et nous ne nous chargeons pas d'expliquer comment le scribe du cartulaire a pu écrire XL au lieu de XXI, mais le fait ne nous en parait pas moins certain. Tous les synchronismes que fournissent les nombreux témoins de Tacte conviennent à cette année, et particulièrement celui tiré de la présence de Tévt^que Gilbert qui, selon la chronique de Saint- Maixent (p. 38 1), succéda à Pierre, évêque de Poiliers, dans cette année 978; nous rejetons donc sans hésiter les années 980^986 et même 997, que Ton a successivement attribuées à cet acte, et contre chacune desquelles il y a lieu de présenter de graves objections.
primaient ces mêmes personnages, alors qu'ils étaient touchés de la grâce ou qu'ils succombaient sous le poids des remords causés par les trop nombreux actes de violence ou de rapine qu*ils étaient sujets à commettre, mais il était pourvu de sentiments véritablement chrétiens, et il mit sa conduite en rapport avec eux; dès lors, commençait à se produire ce mouvement religieux qui se dessina plus vivement par la suite et qui tendait à la réforme des établissements oîi la discipline s'était relâchée par TefTet des invasions normandes et d'un état de guerre permanent. Ëble sentit qu'il ne lui était pas possible de remplir avec exactitude les devoirs qui lui incombaient à l'égard des diverses charges dont il était pourvu ; il abandonna la plupart de ses dignités et ne conserva véritablement que l'administration de Saint-Hilaire, dont l'exercice lui était facilité par suite de l'obligation où il se trouvait de faire de fréquents séjours à Poitiers pour assister aux conseils du comte; ailleurs, il s'était choisi des coadjuteurs; on en connaît un pour Saint-Maixent dès 942, on en trouve à Saint-Michel en 974 et enfin, à Limoges, il avait fait nommer, assurément par le duc d'Aquitaine, un chorévêque du nom de Benoit, élevé par lui dès l'enfance, et qui, par l'effet de ce choix, devenait, ainsi qu'il le désirait, son successeur désigné (1). Au mois de juin 974, Benoit se trouvait aux côtés d'Eble à Saint- Hilaire de Poitiers en compagnie des deux abbés sufTragants de celui-ci, Guibert et Frogier. Or, il advint qu'une guerre éclata entre Géraud, vicomte de Limoges, et Boson dit le Vieux, comte de la Marche. Ce dernier se préparant à faire le siège du château de Brosse, une des principales forteresses du vicomte de Limoges, qui lui était advenue par son mariage avec Rothilde, héritière du vicomte de Brosse, envoya son fils Hélie, comte de Périgueux, auprès du duc Guillaume pour le décider à faire campagne avec lui, mais malgré les présents dont il avait accompagné sa requête, Hélie échoua dans sa négociation. On peut croire qu'Eble ne fut pas étranger à cette détermination et qu'il prit parti pour son suppléant au siège de Limoges, le chorévêque Benoit, qui favorisait
(1) A. Richard, ChdNes de Saint'Maixent, introd., I, p. lxvi; Chron. d*Adémarj p. 147; Chron. de Saint-Martial de Limoges , p. a45; Rédet» Doc. pour Saint» Hilaire^ I, p. 4^.
le vicomle. Les troupes de Géraud commandées par son 61s Guy, secondées par les gens d'Argenlon, entrèrent en lutte avec les Marchois, qui ravageaient le pays de Saint-Benott-du-Sault, et les repoussèrent (1), Hélie, furieux de son insuccès, s*en vengea sur Tévêque Benoît; celui-ci se trouvait à Poitiers au mois de mars 976 et y avait assisté à Tacle solennel de rafTranchissement d'un serf du domaine d'Eble, fait par ce dernier sur la requête des chanoines de Saint-llilaire (2). 11 s'en retournait sans doule à Limoges, quand il fut pris par Ilélie, qui lui Ot crever les yeux ; Benoit ne put résister à ce cruel supplice et succomba à ses souffrances (3). Eble, profondément affligé de ce malheur auquel il avait peut-être inconsciemment contribué en détournant son neveu de s'allier avec le comte de la Marche, tomba dans une maladie de langueur dont il mourut le 26 février 977 dans Tabbaye de Saint-Michel en Lherm où il s'était retiré (4).
Le châtiment des coupables ne s'était pas fait attendre jusquelà. Fierà-Bras, justement indigné de leur conduite atroce, unit ses forces à celles du vicomte de Limoges qu'il chargea spécialement de tirer vengeance de l'attentat commis sur l'ami et l'auxiliaire de son oncle. Dans un premier engagement Hélie fut vainqueur, mais lors d'une seconde rencontre Guy, le fils du vicomte de Limoges, triompha de lui et le fil prisonnier avec son frère AudeberL Hélie fut enfermé dans le château de Montignac et devait, en punition de son crime, avoir les yeux crevés; il réussit à s'échapper, mais, s'élant rendu en pèlerinage à Rome pour
(i) De CertaÎD, Miracles de saint Benoit, p. 119.
(2) Rédet, Doc. pour Saint-IIilaire, I, p. 5i.
(3) Chron. d^Adémar, p. 147. Le chroniqueur ne dit pas quel fut le motif qui poussa le comte de Périgueux à faire subir à Benoit ce cruel supplice. M. de Lasteyrie {Etude sur les comtes de Limoges, p. ^0 émet la supposition qu'Hélie voulait peut-être réserver le siège de Limoges, après la disparition d*Ëble, à son jeune frère Martin, qui fut plus tard évêque de Périgueux ; ce calcul est possible, mais aussi bien, il n*y a peut-être pas lieu d'en chercher si long et ne doit-on voir dans Tacle d'Hélie que la féroce manifestation d'un caractère barbare.
(4) Chron, d'Adémar, pp. 147-1 5o. L'obituaire de Tabbaye de SaintrMaixent (A. Richard, Charles de Saint^Maixenty II, p. 3i5) indique au 26 février la déposition (la mort) de l'évêque Eble; la date de Tannée est inconnue, mais nous établissons plus loin (page m, note 2) qu^elle répond à Tannée 977 au plus tôt. N'ayant pas eu à notre disposition, en 1886, les élémeols d'information que nous possédons aujour. d'hui, nous avions alors commis une légère erreur {Chartes de Saint^Maixent^ introd., p. lxvi) en assignant la mort d'Eble à Tannée 976, d*après un document dont nous tenons aujourd'hui l'indication pour inexacte.
GUILLAUME FIER- A-BRAS m
solliciter son pardon auprès du pape, il mourut en route. Quant à Audeberl, il fut longtemps retenu dans la tour de la cité de Limoges, dont il ne sortit que pour épouser Aumode, la sœur du vicomte Guy. Il restait encore un troisième frère, Josbert, sans doute le plus criminel, Fauteur direct de la mort de Benoît ; il s'était réfugié auprès de Renoul, frère de Guillaume Taillefer, comte d'Angoulême, qui contestait alors à son neveu Arnaud Manzer, fils naturel de Taillefer, la possession du comté. Josbert fut fait prisonnier par Arnaud, qui, le considérant comme Tennemi personnel du comte de Poitou, le lui livra. Josbert fut donc transféré à Poitiers et Fier-à-Bras, par application de la loi du talion, lui fit crever les yeux (1). Ces actes de barbarie semblent tout naturels aux gens de Tépoque; il n'y a pas dans les chroniqueurs de cris d'indignation contre de semblables procédés qui témoignent de la sauvagerie dont faisaient preuve dans leurs guerres privées tous les seigneurs que la passion du lucre ou les motifs les plus futiles jetaient à chaque instant les uns contre les autres ; nous ne pouvons dire qu'une chose pour excuser le comte de Poitou (2j, c'est qu'il était de son temps.
Il ne prit pas personnellement part à la guerre avec les comtes de la Marche ; il était plus occupé de ses plaisirs, laissant à son
(i) Chron. d*Adémar, pp. i48, i5o.
(2) Aucun des événements que nous venons de rapporter n'est daté, sauf toutefois la mort du comte Renoul, sur laquelle on va revenir. Pour placer les faits dans leur ordre véritable^ il a fallu recourir à des synchronismes. L'évéque Benoît était vivant la vingt-deuxième année du règue de Lolhaire (entre le lo septembre 975 et le 10 septembre 976), ce qui est établi par une charte du cartulaire de Saint- Cyprien, où on le voit vendre à celte abbaye, pour la somme de 200 sous, Talleu de Montpalais, sis dans le pa^'S de Tbouars (hédet^ Cart, de Saini-Ci/prien, p. m). A cet acte assistent les vicomtes Arbert, Châlon et Rainaud, dont la présence implique à Poiliers une réunion qui ne peut être qu'un plaid du comte; or, au mois de mars, sous le résine de Lolhaire, Benoit se trouve dans celle ville et est présent à raffranchisscment fait par Ëble du serf Durand, auquel assiste aussi Gilbert,évêque de Poitiers (Rédet, Doc. pour Saini-Hilaire, I,p. 5i) ; comme Gilbert ne fut élevéau pontificat qu'en 976 (Chron.de Saint'Maixent,p. ^Si), il en résulte que cette charte d'affranchissement doit être placée au mois de mars 976, époque où Ton a la certitude de l'existence de Benoit. Le supplice et la mort de celui-ci sont donc postérieurs à ce mois de mars 976, mais ne semblent pas pouvoir dépasser le mois de juillet de cette année si l'on s'en rapporte à la chronique d'Angouléme. Ce document apprend^ en e£Pet^ que Renoul, comte d'Angoulême, l'un des complices de latlentat commis sur Benoit, fut tué le 6 des calendes d'août (27 juillet) 975 {Chron, Enjolismense, p. 9). Evidemment, cette date, rapprochée des faits énumérés plus haut, est inexacte, mais Terreur qu'elle renferme peut élre facilement corrigée et doit simplement consister dans l'omission d'un chi£Pre à la fin de la numération, ce qui fait qu'on doit lire dcggclxxvi au lieu de dcccclxxv.
lia LES COMTES DE POITOU
oncle le soin d'administrer son comlé de Poitou et ses possessions directes. La chasse avait pour lui autrement d*altraits, et, ne se contentant pas des vastes forêts qui environnaient Poitiers et qui lui font encore une ceinture attrayante, il avait élé chercher un autre théâtre pour se livrer à son divertissement favori. Son choix, qui atteste la tranquillité dont jouissait alors le Poitou, s'était particulièrement fixé sur un point éloigné de sa résidence ordinaire, Tlle de Maillezais, perdue dans les marais de la Sevré et de TAutise. Celte lie, couverte de bois, était, de par sa situation, abondamment pourvue de toules sortes de gibiers; il y avait été construit un château-fort, qui protégeait cette région isolée contre les incursions de pirates ou de bandits, mais qui fut surtout utilisé par Guillaume comme rendez-vous de chasse. Un jour, pendant une partie qu'y faisait le comte avec ses fidèles, l'un d'eux, Gaucelme, poursuivant une laie, la trouva réfugiée dans les ruines d'une église, sans doute détruite par les Normands^qui avaient à diverses reprises établi leurs repaires dans ces lieux sauvages et presque inhabités. On n'y voyait alors qu'une peuplade composée de gens à moitié libres, des coUiberts, anciens colons romains établis dans celle région, et qui, par suite de leur isolement et des maux qu'ils avaient soufferts, étaient retombés dans la barbarie ; en particulier, leur dévotion envers la pluie, la bienfaitrice de leur pays, attestait la disparition de toutes croyances chrétiennes et peut-être un retour vers celles qui auraient élé pratiquées par leurs ancêtres. Cette siluation expliquait l'abandon de l'édifice religieux rencontré par Gaucelme ; la comtesse, qui accompagnait son mari dans ses déplacements, fut vivement frappée des circonstances qui avaient amené cette découverte et elle décida Fier-à-Bras non seulement à relever les murailles de l'église, mais encore à établir en ce lieu un monastère dont les hôtes célébreraient le service divin pendant le séjour des comtes dans ces parages. Les travaux commencèrent bientôt, mais alors qu'ils étaient en train il survint un grave événement qui en arrêta pour quelque temps l'exécution (1).
(i) Labbe, Nova bibLman., II, p. 224. Ces faitset ceux qui vont suivre sontrapporlés dans un intéressant historique de Tabbaye de Maillezais^ que rédigea l'un des reli-
GUILLAUME FIER-ABRAS ii3
La mort d'Eble amena un grand changement dans les habitudes du comte; il lui fallut gouverner ses états, les parcourir en tous sens pour y maintenir la tranquillité et prendre part luimême à des expéditions guerrières dont jusque-là il avait pu laisser la direction à son oncle, comme le fut la campagne contre les comtes de la Marche. Après la mort d'Alain Barbe-Torte les rapports s'étaient tendus entre les comtes de Poitou et ceux de Nantes et Fier-à-Bras avait à veiller sur ses frontières de Bretagne ; or, un jour qu'il revenait d'une expédition dans ces régions, il accepta rhospitalité du vicomte de Thouars, qui le reçut grandement; durant les fêtes, le comte s'éprit d'une jeune femme de la famille vicomtale et noua avec elle des relations adultères (1). Emma n'avait point, en ces matières, la tolérance que l'on constate maintes fois à cette époque et que Ton pourrait même dire avoir été dans les mœurs courantes; elle reprocha vivement à son mari la conduite qu'il tenait ; celui-ci n'en tint compte et continua sa liaison avec la vicomtesse, qu'il garda même auprès de lui. Emma jura de se venger. Un soir qu'elle voyageait dans le pays de Talmond, elle rencontra sa rivale sur la roule ; se précipitant sur elle avec rage, elle la renversa de cheval et Tabreuva d'outrages, puis elle l'abandonna aux gens de sa suite qui, pendant toute la nuit, abusèrent d'elle. Mais quand le calme fut revenu dans ses esprits, la comtesse envisagea les conséquences de son acte de folie et elle comprit qu'elle avait tout à redouter de la colère de son mari qu'elle connaissait bien. Profitant de la nuit, elle partit avec une petite escorte de gens dévoués et finit par gagner son château de Chinon, oh elle savait trouver un abri sûr. Fier-à-Bras, furieux,
gieux de ce moaaslère, nomme Pierre, vers 1060, et qui a été publié par Labbe {iVoua bibL man.f II, pp. 222 à 238). Besly, qui avait découvert le manuscrit original de cet écrit dans la bibliothèque de Maillezais, en fit de larges extraits qu*il inséra dans les preuves de son Histoire des comtes de Poitou, mais il n'utilisa pas, dans le cours de son œuvre, ce qui se rapportait à Fier-à-Bras, le trouvant sans doute peu honorable pour la mémoire de ce comte; nous ne partageons pas son scrupule et, comme le récit de Pierre de Maillezais se trouve généralement d*accord avec la chronologie fournie par les textes authentiques que nous possédons, nous lui avons emprunte, après avoir collationné avec soin son texte sur l'original (Bibl. Nat., mss. latin, n? 4^92)» tout ce qui peut éclairer Thistoire de nos comtes en nous tenant toutefois en garde contre les exagérations ou les quelques erreurs que Tauteur a pu commettre dans la relation de faits remontant a près d'un siècle.
(1) Voy. Appe.ndice III.
ii4 LES COMTES DE POITOU
ne pouvant se venger sur sa femoie qui lui échappait par sa fuite et par Tassistance qu'elle recevait de son frère, le comte de Blois, s'en prit à Tobjet de ses aiïeclions : il ordonna d'anéantir tous les travaux entrepris à Maillezais, tant sur son ordre que sur celui delà comtesse; un chevalier de grand renom. Foulques, frère d'Hugues, comte du Mans, se chargea de cette besogne et en fut richement récompensé. Il reçut entre autres la vaste terre, siluée à six milles de Fonlenay, comprenant trois églises, celles de Saint-Pierre de Marsay, de Sainle-Radegonde-la-Yineuse et de Saint-Martin de Fontaines avec quinze villas, qui provenait du douaire constitué à Emma(l), puis d'autres domaines, sis aux portes de Poitiers, que Fier-à-Bras enlevaaux chanoines de Saint- Ililaire, et en particulier la moitié de la cour de Youzaille.
Il est assez difficile de préciser l'époque où se produisit la séparation violente entre le comte de Poitou et sa femme ; toutefois, elle parait avoir suivi de près la mort d'Eble. A l'appui de cette opinion on peut tirer un indice de ce fait que, de 975 à 985, on ne trouve dans les chartes poitevines, et particulièrement dans celles de Sainl-Hilaire, où jusqu'alors le nom de Fier-à-Bras se retrouve presque tous les ans, aucune trace du comte qui devait se tenir éloigné de Poitiers. Sa présence au don de marais salants qu'un diacre du nom de Boson fit en avril 981 à l'abbaye de Saint- Jean-d*Angëly, où il apparaît entouré du comte d'Anjou, des vicomtes d'Aunay et de Chftlellerault, ne peut que corroborer celte manière de voir (2).
Ce n'est pas en qualité de simple visiteur que Geoffroi Grisegonelle, comte d'Anjou, se trouvait à cette époque auprès du comte de Poitiers. Il était venu faire son service de plaid, service qui devait avoir lieu à des intervalles réguliers et auquel étaient tenus les grands vassaux du comte. Les chroniqueurs ne nous ont pas appris à quelle époque s'étaient établis ces liens étroits de dépendance ; toutefois on peut assurer qu'ils sont antérieurs àl'an-
(i) Labbe^ Nova bibl. man.y II, p. 225. Pierre de Maillezais ne donne pas le nom de l'exécuteur de la vengeance de Fier-à-Bras, mais celui-ci ressort de toute évidence de deux actes qui montrent Foulques en possession de partie du douaire d'Emma (A. Richard, Chartes de Saint- Maixent, I, p. 77 ; Besly, Ilist> des comtes^ preuves, p. 274).
(2) D. Fonleneau, XllI, p. 92.
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née 975 (1). Les possesseurs du comté d'Anjou ne s'étaient pas contentés de jouir du mince territoire qui, d'ancienneté, faisait partie de leur domaine sur la rive gauche de la Loire, ils avaient de bonne heure cherché à étendre de ce côté leur autorité au détriment du Poitou ou de la Bretagne qui, depuis Barbe-Torte, dominait dans les Mauges, Foulques le Bon, père de Grisegonelle , y était déjà possessionné, car il avait enlevé aux moines de Saint- Aubin d'Angers le domaine ou cour de Méron^ situé en Poitou, qui leur avait été donné par Pépin le Bref ; pour pouvoir agir ainsi, il fallait que la région où se trouvait Méron fût sous son absolue domination et il en était pareillement au temps de son successeur, qui, en 966, restitua ce domaine aux moines de Saint-Aubin (2). Mais, soit que Grisegonelle ne se soit pas contenté de jouir des usurpations commises par son père, soit que Fier-à-Bras, poussé par son oncle, ait essayé de rentrer en possession des territoires qui lui avaient été enlevés, une guerre avait éclaté entre les deux comtes. Selon les chroniques angevines, Grisegonelle aurait envahi le Poitou, pris le château de Loudun, défait les troupes du comte au lieu dit les Roches, et les aurait poursuivies jusqu'à Mirebeau (3), tandis que les chroniqueurs poitevins, au contraire, rapportent que Fier-à-Bras vint promptement à bout de son adversaire (4). Les deux récits ont la même conclusion, à savoir : que le comte de Poitou donna en bénéfice à celui d'Anjou, Loudun et plusieurs autres localités dont Mirebeau fut sans doute une des principales, mais si pour les Angevins cet acte apparaît comme la conséquence de la défaite du comte de Poitou , il a pour les Poitevins le caractère d'un acte dépure bienveillance. Quoi qu'il en semble au premier abord, celte dernière version est la plus vraisemblable. Si le comte d'Anjou avait acquis par droit de conquête des territoires aussi rapprochés de Poitiers que l'est le Mirebalais, leur possession aurait été l'occasion de
(i) Le fait de la déteatioQ par le comte d'Anjou des églises de Faye, de Misse et de Chavagné en Poitou, dont il s'était dessaisi en faveur du vicomte de Thouars avant gyS, en est un témoignage certain. (Voy. plus haut, page io6.)
(2) Mabille, Inlrod, aux chron, d'Anjou, p. lxviii, note i.
(3) Marchegay, Chron. cTAnjoUy p. 876, hist. de Foulque Hecbin.
(4) Marchegay, Chron. des églises d: Anjou, p. 384, Sainl-Maixent ; Chron. d'A'^ démar, p. x52.
ii6 LES COMTKS OE POITOU
luUes continuelles enlre le Poitou et TAnjou, tandis qu'à partir de ce moment, et pendant de lon<^ues années, la paix régna enlre les deux pays; d'autre part, Tacte volontaire de Fier-à-Bras était tout à fait dans les pratiques de l'époque, pratiques si détestables au point de vue polilique, qui semblent établir que Tiniportance d'un grand seigneur féodal devait se juger à la puissance de ses vassaux. Assurément, si ceux-ci avaient toujours rempli à l'égard de leur suzerain les obligations auxquelles les astreignait leur vassalité, la situation de ce dernier n'aurait pu que grandir, mais quand le seigneur n'était pas personnellement assez puissant pour contraindre ses hommes liges à s'acquitter de leurs devoirs envers lui, ils les négligeai'^nl ou s'en afTranchissaient ; telle était la situation du roi de France par rapport à ses grands vassaux, telle devint celle du duc d'Aquitaine vis-à-vis des siens. Mais tout d'abord ces graves inconvénients ne sautaient pas aux yeux, les conséquences néfastes de ces inféodations no si* produisaient qu'à la suite des temps, et pour le moment le comte de Poitou, en faisant entrer dans saligence directe le comte d'Anjou, n'envisageait que l'éclat qu'allait donner à ses plaids la comparution obligée de ce puissant personnage et le secours qu'il pourrait en attendre pour ses expéditions militaires.
La présence de Grisegonelle est constatée à Poitiers à une époque où Pierre, qui mourut en Tannée 975, était encore évoque de cette ville. Très habile à profiler des occasions qui pouvaient servir ses intérêts, le comte se rendit auprès de l'abbesse de Sainte-Croix, Hermengarde, et demanda qu'on lui confiât le soin de défendre devant les cours de justice les possessions de l'abbaye sises dans le territoire soumis à son autorité, autrement dit d'être son avoué ; mais cette mission n'était pas gratuite, et pour on désintéresser le comte d'Anjou l'abbesse lui offrit de lui abandonner les cours de Preuilly et des Arcis en Loudunais. De plus, elle lui concédait pour la garde spéciale des domaines de Sainte- Croix dans cette dernière région, un droit sur les fourrages, une redevance sur les porcs et un bian de quinze jours établis sur ces domaines, qu'il tiendrait d'elle en fief. Le comte accepta ces conditions et, se rendant à l'abbaye, il baisa, en présence de Tévêque Pierre, le bois delà Vraie Croix, puis, posant la main sur cet insi-
gne trésordu monastère, il jura deromplîr fidèlement sesengagemenls(l). Nous le retrouvons encore à Poilicrs au mois d'avril 976 en nombreuse compagnie; il avait parliculièroment auprès de lui son fils Geoffroi , l'évêque d'Angers Rainaud , le vicomte de Thouars Aimeri, un autre vicomte du nom de Rainaud et divers personnages de marque; en leur présence il restitua à Tabbé Arnoul et aux moines de Sainl-Jouin-de-Marnes, qui étaient venus lui adresser leurs instantes réclamations, Téglise de a Lusedus » en Anjou, que son aïeul et que son père, profitant de ce que les Normands avaient détruit cette église, la leur avaient autrefois enlevée (2). Ces divers actes, s'échelonnant sur plusieurs années, établissent, à n'en pas douter, que Grisegonelle, généreusement pourvu par le comte de Poitou d'importants bénéfices, venait auprès de lui en vassal fidèle et non en conquérant; cette dernière situation aurait été pour lui trop pleine de périls.
Si la haute situation faite dans le Poitou aux comtes d'Anjou fut un danger pour l'avenir, elle eut, il faut l'avouer, quelques conséquences heureuses lorsque fut conclu l'accord qui l'avait établie; Fier-à-Bras l'utilisa particulièrement contre les comtes de Nantes. Le traité de 942 avait, suivant ce que nous en savons, investi Alain Barbe-Torle du pays d'Herbauge, sa vie durant, mais il est aussi possible que la concession qui lui était faite ne s'arrêtait pas là et qu'elle eût le caractère des actes si pratiqués h cette époque, celui des mainfermes, comportant un droit de jouissance pour un ou deux héritiers désignés; or, Barbe-Torte mourut en 952 et eut pour successeurs, d'abord, son fils légitime Drogon,qui décéda l'année suivante, puis successivement ses deux fils naturels, Hoël, tué vers l'an 981, et Guérech. Il est possible, dans l'hypothèse d'une mainferme, que Fier-à-Bras se soit considéré comme dégagé des conditions imposées à son père, par suite du caractère illégal de la possession du comté de Nantes par les deux derniers comtes, tandis que ceux-ci, n'admettant pas que leur droit fût contesté, entendaient revendiquer à leur profit toute la valeur des clauses du traité de 942. Toujours est-il que le
(i) MabiUoo, Ann, Dened,^ III, p. 606; Arch. de la Vienne, orig., Sainte-Croîx, copie du xio siècle, n^ i .
(2) Gauvîn, Géoq. anc, du diocèse da AfanB^ instr., p. 67.
ii8 LES COMTES DE POITOU
comte de Poitou envahit de très bonne heure les territoires contestés et mit la main, entre autres, sur le pays de Talmond, ce qu'atteste Taventure d'Emma et la rencontre qu'elle fit de sa rivale dans cette région. Les comtes de Nantes restaient d'autre part les maîtres du pays d'au delà la Loire qui les avoisinait; mais entre eux et le comte de Poitou l'état de guerre resta permanent. A la suite de luttes obscures, et auxquelles se rattachent peut-être celles que Grisegonelle soutint, comme Ton sait, contre les Bretons, un traité de paix fut conclu enlre Guérech et Fier-à-Bras. Ce traité semble avoir été établi en application du principe de Vuti possidetis, chacun des comtes restant en possession du territoire qu'il détenait réellement, Guillaumerepoussant par suite la frontière de ses états vers le Nord et laissant sans doute indécise la question d'en fixer les points précis; c'est censément a cette époque et aux conséquences de cet accord qu'il faut faire remonter la création des marches séparantes de Bretagne et de Poitou (1).
On ne saurait dire quelle part prit Fier-à-Bras à une aventure advenue pendant son isolement et à laquelle il ne dut pas rester totalement étranger. Le royaume d'Aquitaine existait toujours nominalement et les rois de France prédécesseurs de Lothaire, aussi bien que lui-même, s'intitulaient rois des Francs et des Aquitains. Mais, en somme, l'action du pouvoir royal ne se manifestait dans ces contrées qu'à de rares intervalles et l'indépendance du pays s'accentuait de jour en jour. Lothaire, qui déployait une activité extrême pour reconstituer l'empire Carlovingien, crut pouvoir mettre un terme à cette situation en plaçant un roi
(i) Chron. de Nantes, p. 120. Si Ton s^en rapportait au texte de la chronique fourdI par l'édition de M. Merlet, on pourrait croire qu'il n'y eut rien de changé dans la situation créée par le traité de g^2, mais il n'en fut pas ainsi. On en trouve la preuve dans la chronique elle-même; son auteur^ après avoir annoncé que Guérech fit sa paix avec Fier-A-Bras et traça d*accord avec lui les limites du pays nantais d'outre-Loire, déclare qu'il n'y a pas lieu de s'étendre à ce sujet, minime est siiendum. Ces mots laissent percer le mécontentement d'un arrangement dont le narrateur connaissait les termes, mais qu'il ne jugeait pas bon de révéler. Même en cet endroit s'arrêtait son texte, comme nous l'apprend une note de M. Merlet^ éditeur de la chronique (p. 120). Cet érudit a cru devoir ajoutera ce récit un passage explicatif tiré d'une autre source et lefondre par suite avec lui,mais il en est réellement distinct et est évidemment l'œuvre d'un interpolateur, lequel n'était pas mieux renseigné que nous sur les clauses du traité et qui, pour éclairer le texte de son devancier, jugea bon de reproduire simplement celles du traité de 942, auxquelles celui passé entre Guérech et Fier-à-Bras avait dû apporter une profonde modification .
efTeclifàla tête de TAquitaine. Dans ce but, il pourvut son fils Louis de ce litre royal et le maria avec Adélaïde, veuve du comte de Gévaudan et sœur du comte Geoffroi d'Anjou. Mais le rêve du roi de France s'évanouit bientôt devant l'incapacité de son fils; il dut, deux ans après l'avènement de celui-ci, aller lui-même le chercher en Auvergne où il l'avait installé. A son retour, en 982 ou 983, il passa sur des territoires placés sous la suzeraineté de Fier-à-Braset s'arrêta particulièrement à Limoges, où il permit à Guigues, abbé de Saint-Martial, de compléter l'enceinte du château vis-à-vis la cité épiscopale (1).
Mais les années se passaient; le comte vieillissait, sa conduite depuis le départ d'Emma avait été celle d'un homme abandonné à lui-même et se laissant aller au gré de ses passions, aussi celte vie de désordre avait contribué plus que toute autre cause à aiïaiblir sa santé. Il s'était mis entre les mains des médecins et il avait particulièrement accordé sa confiance à un Italien du nom de Madelme, qui s^élait largement fait récompenser de ses soins (2). Guillaume lui avait donné un grand domaine, situé auprès de Fonlenay, qui avait été précédemment l'objet de ses largesses et dont il avait gratifié Foulques du Mans, l'instrument de sa vengeance à l'égard d'Emma, mais Foulques était mort, puis Madelme et, sans doute aussi, bien d'autres compagnons de plaisirs du comte; quant à lui, il était malade, et, dafls son isolement, ses pensées prirent un autre cours. On le pressent du reste en butte à des sollicitations auxquelles il ne savait pas résister, et l'on ne s'étonne pas de le voir disposer, en faveur de gens attentifs à profiter de la situation, de biens distraits, soit de son domaine particulier, soit d'établissements religieux. C'est ainsi que, vers la fin de l'année 986 ou au commencement de 987,Airaud, fidèle du comte, et sa femme Emma se font donner en mainferme, sous la
(i) Lot, Les derniers Carolingiens, pp. 127-129, d*après la chronique de Saint- Maixeot, la commémoration des abbës de Saint-Martial d'Adémar de Ghabannes^ l'Histoire de Richcr, etc.
(2) Pierre de Maillezais s'étend longuement (Labbe, Nova bibL man,, II, p. 226) sur les mérites du médecin ilnlien qui soignait Fier-à-Bras, et à qui on dut la fondation de réglise de Lié dans les marais de Maillezais; aussi parait-il naturel de Tidentifier avec le médecin Madelme, qui fut l'objet de si grandes libéralités de la part du comte dans celte même région. (Voy. A. Richard, Chartes de Saint- Maixent, I,
modique redevance d'un sou, le domaine d'Ansoulesse, que le comte enleva, pour le leur donner, à Tabbaye de Saint-Denis; auprès de lui se trouvaient le vicomte de Cbâtellcraull Egfroi et son frère Boson, le vicomte d'Aunay Châlon, le viguier Rainaud, mais pas un membre notable du clergé (1). (letle constatation n'a pas lieu de nous surprendre, elle est le dernier témoignage d'une situation qui a dû se perpétuer pendant les dix années durant lesquelles on ne rencontre, dans les chartriers religieux, aucun acte de Fier-ù-Bras, cl dont la cause doit provenir de son existence irrégulière. Mais quand le comte fut fermement résolu à modifier son genre de vie, son entourage changea; le 6 mars 987, il assista, mais celte fois sans l'accompagnement de ses familiers ordinaires^ à l'abandon en main-ferme du moulin de Comporté que Bernard, abbé de Saint-Maixent,(it à un clerc de Saint-IIilaire, lequel avait sans nul doute secondé les efforts que lui-môme et d'autres hommes dereligion faisaient pour amener Fier-à-Bras à résipiscence (2); il en fut pareillement lorsque le chanoine de la cathédrale Aubouin donna aux moines de Saint-Cyprien son alleu de Surin, le vicomte d'Aunay celui de Saleignes, le prêtre Constant sa villa de Vintrai, Arsendeson alleu de Nachamps (3). Les nouveaux conseillers du comte sentirent que pour éviter un retour vers le passé il fallait ramener la paix dans cette union depuis si longtemps troublée et ils employèrent tous leurs efforts à préparer un rapprochement entre Guillaume et sa femme, mais tout d'abord ils rencontrèrent de lapartde cette dernière une vive résistance. Emma ne voulait pas reprendre la vie commune, et les négociations, qui finalement devaient aboutir, furent très longues (4).
Pendant ce temps, un fait d'une importance capitale s'était produit en France. La race carlovingienne avait été définitive-
(i) Cart. de Saint-Ct/prien, p. 192. Parmi les signalaires de Tacte on rencontre un personDap^e du nom de Gîroîre qui peut être identifié avec l'un de ceux du même nom qui furent témoins en mai g85 d^une concession en main-ferme faite par Fier-à- Bras à Radfroî, clerc de Saint-Hilaire, que l'on peut supposer avoir été l'un des familiers du comte (Rédet, Doc. pour Saint-Hilaire, I, p. 53).
(2) A.Richard, Chartes de Saint'Maiœenty I, p. 71,
(3) Cart, de Saint'Cyprien^ pp. 73, 286, 297 et3i2.
(4) Labbe, Nova bibL min,. H, p. 225, Pierre de Maillerais.
GUILLAUME FÏER-A-BRAS 121
ment écartée du trône après la mort de Louis le Fainéant. Le duc de France Hugues, élu le 1" juin 987, sacré le 3 juillet suivant, le remplaçait et manifestait son intention de devenir le chef d'une nouvelle dynastie en associant à son pouvoir son fils Robert, dont le couronnement devait avoir lieu le jour de Noël do la même année. Bien que Guillaume ne semble pas avoir pris une part directe à l'élection d'Hugues et aux événements qui Font suivie, on ne saurait douter toutefois qu'il les accueillît avec une grande satisfaction; l'élévation de son beau-frère au trône de France lui faisait justement prévoir que la paix avec ses voisins, qu'il ne semble pas avoir jamais cherché lui-même à troubler, serait encore plus solidement assurée par ce fait que ceux-ci étaient les vassaux directs d'Hugues, dont l'autorité se trouvaitnaturellemenl accrue par sa nouvelle situation et, d'autre part, que ce dernier se sentait très fortifié par son alliance personnelle avec le duc d'Aquitaine, qui lui garantissait la sécurité de ses frontières du Sud et lui laissait par suite la libre disposition de ses forces pour lutter contre les derniers partisans du régime déchu. Aussi n'y a-t-il pas lieu des'étonner devoir le nouveau roi de France, après avoir assuré la tranquillité dans le nord de ses états, les abandonner pour aller rendre visite à Fier-à-Bras et s'entendre avec lui pour régler d'un commun accord leurs rapports futurs. Au mois d'août 987 il quitta Paris; le 25, il se trouvait à Orléans, oii il délivrait un diplôme en faveur de l'abbayede Saint-Mesmin(l), et de là il pénétrait en Aquitaine accompagné de l'archevêque de Bourges et des évoques d'Orléans et d'Angers.
Son séjour auprès de Guillaume qui, pour faire honneur à son hôte, le roi des Francs et des Aquitains, avait sans nul doute convoqué ses principaux feudataires^ fut marqué par un de ces faits de la vie religieuse qui ont tant contribué au développement social des populations arriérées de l'époque. Boson, comte de la Marche, se présenta un jour devant ceséminents personnages et leur demanda de vouloir bien donner, par l'attestation de leur présence, plus d'autorité au projet qu'il leur soumit d'établir un chapitre de chanoines dans sa ville du Dorât. L'évêque dePoi-
(i)Lot9 Les derniers Carolingiens, preuves, p. 4o5.
laa LES COMTES DE POITOU
tiers, qui étendait son autorité occlésiastique sur ce lerriloire bien qu'il fût en pays Limousin, y donnait son consentement; aussi le roi, le duc et les nombreux prélats qui les entouraient s'empressèrenl-ils, ainsi qu'ils en avaient été priés, de confirmer toutes les dispositions prises par le fondateur du nouvel établissement (i). Ces faits suffiraient pour fournir la preuve des bons rapports qui existaient entre le roi de France et le duc d'Aquitaine, mais ils sont do plus corroborés par un témoignage qui ne saurait être suspect, à savoir les indications chronologiques qui se lisent au bas des actes passés en Poitou à partir de 987 et qui toutes se réfèrent aux années du règne des rois Hugues et Robert (2). Du reste, Hugues ne parait pas avoir cherché à s'ingérer dans les affaires du Poitou ; son av(^nement irrégulier à la couronne encourageait les grands vassaux à suivre son exemple et à s'approprier des droits régaliens, usurpation contre laquelle il aurait été mal venu à protester. Pour le moment, il se préoccupait surtout de consolider sa situation nouvelle par l'adhésion éclatante de l'Aquitaine, et, de plus, on peut le croire, il agit en particulier pour amener le rapprochement tant désiré entre Fier-à-Bras et sa femme, dont la famille comptait parmi les plus dévouées au
(i) Aubugeois delà Ville du Bost, flist, du Dorât, preuves, p. 199; D. Footeneau,
XXIV, p. 359.
(2) Les actes datés des premières années du règne des rois Hugues et Robert sont nombreux dans les chartriers poitevins et il est superflu d'en faire l'énumération ; leur accord unanime témoigne que la reconnaissance de ces princes avait été immédiate, aussi convient-il de rejeter sans hésitation, ainsi que Ta déjà fait M. Lot {Les derniers Carolingiens, p. a 10, n<* 2), un passage de la chronique d'Adémar de Chabannes qui jusqu'ici avait été accepté sans contrôle par tous les historiens. Adémar rapporte (p. i5i) et à sa suite la translation de saint Genou (Rec. des hist. de France^ X, p. 35i) et la chronique de Saint-Maixent (p. 281), que, Guillaume ayant refusé de reconnaître Hugues Capot pour roi. ce prince serait venu assiéger Poitiers, mais en vain; que, forcé de lever le siège, il aurait été rejoint sur les bords de la Loire par le comte de Poitou; que ce dernier aurait été complètement défait dans une grande bataille et que les troupes royales seraient ensuite rentrées en France. Ce récit n*est autre que celui de la campagne d^Hugues le Grand contre Tèted*£toupe^ dont Adémar ne parle pas en son lieu, et qui a été transposé dans son récit, comme la plupart des événements de la fin du x* siècle. On doit cependant admettre qu'il y avait en Aquitaine des partisans de la dynastie carlovingienne qui lui conservèrent leur foi tant qu'elle compta un représentant attitré : Baluze en cite un exemple {Hist, de Tulle, p. 884)9 ^^ nous-même avons relevé dans les chartriers du Poitou deux cas où les rédacteurs des actes ont fait partir le règne de Robert, soit de l'emprisonnement de Charles de Lorraine, du 3o mars 991, soit de sa mort, au 22 juin 992 (Rédet, Doc, pour Saint-hilaîre, I, p. 52 ; Cart, de SainlCyprien, p. 3io).
GUILLAUME FIER-A-BRAS laS
nouveau régime. Que ce soit grâce à l'action personnelle du roi ou par l'effet d'autres influences, Emma finit par se laisser convaincre et» pour débuter, elle envoya à son mari le jeune Guillaume qu'elle avait jusque-là gardé près d'elle ; à la fin du mois de mai de l'année 988,1e jeune comte était à Poitiers et il assista aux côtés de Fier-à-Bras, au don qu'une dame, du nom d'Otholgarde, faisait à l'abbaye deSaint-Cyprien; ce jour-là, en outre des personnages laïques, assistants ordinaires des plaids, à savoir : le vicomte d'Aunay, le vicomte de Thouars,le vicomte de Châtellerault et son frère, on constate la présence de l'élément religieux représenté par l'évêque de Poitiers, le doyen et l'archidiacre de la cathédrale, et l'abbé Frogier(l).
Emma se décida enfin à suivre son fils; toutefois, en femme de tête qu'elle était, elle posa ses conditions ; elles furent toutes acceptées etla comtesse rentra en Poitou dans le courant de celte année 988. Fier-à-Bras en témoigna une joie exubérante; il oubliait le passé, ou, du moins, il voulait se le faire pardonner; aussi, quand dans un acte il lui arrive de parler d'Emma, c'est sa femme bien QÀméejdilectissima^ei quand il lui fait un don, il ne manque pas d'ajouter que c'est en témoignage du grand amour qu'il a pour elle (2). Son affection pour son fils est aussi très vive (3), et l'effet de leur retour est tel qu'il voit disparaître la maladie dont il était atteint (4).
En un mot tout est à la joie à la cour du comte du Poitou et le comte de Blois^le frère d'Emma, vient lui-même à Poitiers pour sceller par saprésence la réconciliation des deux époux.Il assiste en cette qualité à la donation que Fier-à-Bras fit à l'abbaye de Saint- Cyprien,sous les réserves ordinaires en vue d'une aliénation temporaire, de l'église de Saint-Pierre de Vouneuil, avec tous les domaines qui en dépendaient ; outre le comte de Blois se trou*
(i) Cart. de SainUCyprien^ p. a83. Cet acte fut passé la première année du règne d'Hugues Gapet, c'est-à-dire entre le i^^^ juin 987 et le i^r juin 988, mais sa date doit être rapportée au mois de mai 988, Aimeri^ vicomte de Thouars, signataire de Tactet n*ayant succédé à son père Arbert qu'au commencement de ce mois.
(2) Besty, Hist, des comtes, preuves, pp. 278 et 274; Cart. de Bourgueil, pp. 33 et 4i-
(3) Beslj, Hist. des comtes, preuves, p. 268; Cart. deBourgueil, p. 3^.
(4) Labbe, Nova bibl, man,, II, p. 227, Pierre de Maillezais.
valent présents à cet acie Ficr-à-Bras el sa femmejeur fils Guillaume,Tévêque do Poitiers, le doyen Bernon, le vicomte Egfroi, Tabbé Seguin et autres (1). Vers la même époque, le comte, sa femme et son fils authentiquèrent ,par leur présence d'autres dons importants faits à Tabbaye de Saint-Cyprien (2).
Les sentiments de la duchesse étant d*accord avec ceux des personnages qui avaient facilité son retour à Poitiers, il est très naturel qu'elle ait tout d'abord usé de l'influence qu'elle avait ressaisie pour amener Fier-à-Bras à réparer les actes de violence ou d'injustice qu'il avait pu commettre h l'égard des établissements religieux dont les biens excitaient toujours la convoitise des détenteurs du pouvoir. Comme de jusie, sa sollicitude se porta sur Maillezais; le comte n'avait sans doute pas attendu les exhor* talions de sa femme pour reprendre les travaux interrompus, sachant bien qu'il ne pouvait rien faire qui lui fiU plus agréable ; aussi dans le courant de l'année 989^les bâtiments se trouvèrentils en étal de recevoir des hcMes. Emma y plaça son cousin Josbert, qui vint s'y établir avec treize religieux; pour subvenir à l'existence de cette communauté, elle lui fit don du domaine de Puy-Lelard qui faisait partie de son douaire et auquel elle ajouta les serfs qu'elle-même avait amenés de son pays pour le cultiver (3) .
Selon les règles juridiques alors en vigueur, la comtesse n'aurait dû pouvoir disposer que temporairement d'un domaine faisant partie de sa dotation, de sa mainferme, comme disent les textes (4), mais,dans le cas présent, en procédant à une aliénation sans réserve, elle agissait dans la plénitude de ses droits. En effet en reprenant son rang, elle était rentrée en possession des biens qui lui avaient été attribués lors de son mariage et que, à la suite de leur séparation, Fier-à-Bras lui avait enlevés, faisant passer les uns dans son domaine privé et disposant des autres en faveur de particuliers. Ceux-ci durent, lors du retour de la comtesse,
(i) Cart, de Saint-Cyprienf p. 5i.
(') Cart. de Saini-'^.yprien^ pp. ii5, 210.
(3) Labbe, Nova bibl. man., lï, p. 226, Pierre de Maillezais. Josberl venait d'être pourvu de Tabbaye de Saint-Julieu de Tours après la mort d^Ebrard {Gallîa Christ,, XIV, col. 241).
(4) Besly, Hist, des comtes^ preuves, p. 280.
GUILLAUME F[ËR^ A-BRAS isS
renoncer plus ou moins volontiers aux concessions qui leur avaient été faites; néanmoins il fallut que le comte, par un acte public, notiliât à tous celte nouvelle mutation. En conséquence on le voit, dans les premiers mois de Tannée 989, faire dresser un acte par lequel il donne en une seule fois à sa femme la moitié de la cour et de Téglise de Cliasseignes , Téglise de Vouzaille et la moitié de sa cour, Téglise de Notre-Dame de « Jazeneas », les domaines deSigon surTAuzance, de Vayres sur le Clain, et de Valençay sur la Vienne, tous biens qui avaient fait partie du bénéQce de Foulques du Mans, les églises de Migné et de Marsay près Poitiers, Téglise de Saint-Clémenl dans le pays de Niort et celle de Coulon sur la Sèvre, les villas d'Oulmes, de Nanleuil, d'Auriac et de Brenon, celles de Tourtron, de Traie sur TAutise el de Puy-Lelard, les églises de Chassenon et de Saint-Maurice des Loges, et enfin celle de Montreuil. Celte longue liste de domaines, et en particulier de biens ecclésiastiques, est intéressante à relever, tout d'abord parce qu'elle nous fixe sur l'importance du douaire que le comte avait primitivement constitué à sa femme el dont ces biens faisaient assurément partie, et d'autre part parce qu'elle renseigne sur la nature et la position du domaine privé des comtes de Poilou; on voit que leurs possessions directes s'élendaient plus particulièrement en Bas-Poitou, dans le pays compris enlre la Sèvre et la Vendée, qu'elles ne dépassaient pas sur ce point, et comme ni dans celle importante énumération, ni dans lei concessions diverses émanées de Fierà-Bras il n'est question de domaines situés au delà du Lay supérieur, on doit en conclure que cette région était encore au pouvoir des comtes de Nanles.
Le comte ne se contentait pas d'assigner ces biens à sa femme, sa vie durant, il l'autorisait, en outre, à en disposer selon sa convenance, soit en faveur d'établissements religieux, soit de particuliers, en un mot, il en abandonnait complètement la propriété. Au moment où il allait remettre h Emma la charte qui monumentait ces dispositions, Fier-à-Bras ajouta à ses libéralités l'église de Cezais, dont il se réservait toutefois la jouissance
(i) Beâly, ffisl, des comtes^ preuves, p. 278; Arch. d'Iadre-et -Loire, orig.yH. 24.
pendant sa vie. On voit encore la comtesse se faire donner, au mois de janvier 990, Téglise de Saint-Denis de Jaunay,que quinze ans auparavant Bernefroi avait reçue du comte en mainferme (1).
Les travaux de Maillezais étaient assurément encore en train quand Emma profita d'une occasion qui se présentait pour assurer l'existence du nouvel établissement et le garantir autant que possible contre de nouvelles violences de son mari. Elle en fit faire la consécration solennelle par Tarchevêque de Bordeaux et les évêques qui venaient d'assister au concile de (llharroux.
Une réunion, ayant un caractère tout à fait régional, c'est-àdire aquitain, s'était en effet tenue, le l*' juin 989, dans l'abbaye deCharroux, sous la présidence de Gombaud, archevêque de Bordeaux, assisté des évéques de Poitiers, de Périgueux, de Saintes et d'Ângoulème, ses suGTragants, et de Limoges, suffragant de l'archevêque de Bourges. On ne connaît pas les décisions qui furent prises dans cette assemblée à l'égard des personnes ou des établissements, mais on a conservé les trois canons qui y furent édictés portant anathème contre les ravisseurs des églises, les dissipateurs des biens des pauvres et les persécuteurs des clercs. Fier-à-Bras ne fut certainement pas indifférent à la tenue du concile, si même il n'y assista pas ; ce qui le prouve, c'est que, pour se conformer & l'usage qui voulait que, pour donner plus d'autorité aux décisions qui y seraient prises, l'assemblée se plaçât sous le patronage d'un saint vénéré dont les précieux restes étaient apportés en grande pompe au lieu de la réunion, on y délibéra sous l'égide de saint Junien, le fondateur de l'abbaye de Noaillé, établissement qui, nous le savons, était alors sous la dépendance absolue du comte de Poitou dont le consentement dut être nécessaire pour faire le déplacement de ces reliques (2).
(i) Cart. de Bourgueil^ p* 4i- Cet acte n*est pas daté, mais il est évidemment postérieur au précédent qui se place dans le courant de Tannée 989 et ne peut, comme on le verra plus loin, dépasser Tannée 990.
(2) Labbe, Concilia, IX, col. 733. L#e8 historiens ecclésiastiques ne sont pas d'accord sur la date qu'il convient d'attribuer au concile de Gharroux ; les uns le placent en 989, les autres en 990. La première de ces dates est seule admissible. En efFet, Audigier, évéque de Limoges, assista sûrement au concile; or, celui-ci s'étant ouvert le icrjuin, le prélat ne pouvait être enterré le 10 du même mois à Saint- Denis, près Paris. Les deux événements s'éclairent Tun par l'autre et ne peuvent appartenir à la même année ; le concile eut lieu en 989 et Audigier est mort en 990 .
Ordonc,lesprélalss'étant rendus à Poitiers, à la cour du comte, celui-ci.sur la sollicitation expresse de sa femme, leur demanda de vouloir bien faire la dédicace du monastère de Maillezais. lis y consentirent volontiers et, quelques jours après, ils consacrèrent solennellement Téglise de la nouvelle abbaye qui venait à peine de recevoir ses hôtes. Après la cérémonie,le comte repartit pour Poitiers ainsi que l'archevêque et les évoques qui Pavaient accompagné, à l'exception de l'évêque de Poitiers, qui demeura à Maillezais avec la comtesse pour donner par sa présence plus de poids aux dispositions qu'elle avait encore envie de prendre. C'est ainsi qu'elle fit placer dans le côté gauche de l'église des reliques de saints qu'elle avait recueillies en divers lieux et abandonna solennellement aux moines le domaine de Puy-Letard dont il a été parlé plus haut. Quant à Guillaume, rentré à Poitiers, il fît procéder par les prélats à la dédicace de l'église de Sainl-Hilaire (1).
Les idées du comte de Poitou avaient en effet totalement changé de direction et Emma ne s'était pas contentée d'en profiter pour la satisfaction de ses intérêts ou de ses affections personnelles ; elle avait, sous l'impulsion de ceux qui l'inspiraient ou la secondaient, attiré la sollicitude du comte sur tous les établissements religieux de la région ; Noaiilé fut l'un des premiers à s'en ressentir. Cette abbaye, violemment détachée de Saint-Hilaire, administrée par les agents du comte, était menacée de devenir, comme l'abbaye de Saint-Paul de Poitiers, un simple bénéfice,destiné à récompenser les services de quelque fidèle. Emma saisit l'occasion d'un grand plaid qui se tint au mois de janvier 989 (2) pour donner une plus grande publicité au courant nouveau qui se manifestait dans les [agissements de son mari ; à cette assemblée, où se trouvaient les vicomtes de Thouars,d'Aunay
(i) Labbe^ Nova bibl. mm, y H, p» 226. Le texte de Pierre de Maillezais porte que réglise de Saint-Hilaire, dont il est ici question, était construite devant le palais du comte, ce coram ipsius aula principis constitutam ». Il n*existe pas trace qu'une église de Saint-Hilaire fut placée en ce lieu^ et il semble que ce passa^a^e doive s'appliquera la basilique de Saint-Hilaire-le-Grand, dont, selon les constatations archéologiques les plus sûres, le clocher à tout le moins appartient au xo siècle.
(2) L'acte est daté de l'an II du règne du roi Robert, le point de départ étant le couronnement de ce prince effectué le 3o décembre 987 ou le i^r janvier 988.
laS LES COMTES DE POITOU
el de ChâtcllerauU, Boson, le frère de ce dernier, un autre vicomte du nom de Mainard et son nisGombaud, l'évèque de Poitiers el son frère Manassé, l*abbé Frogier, le trésorier el le doyen de Saint-Hilaire, le comie, sa femme et son fils firent don à Tabbaye de Noaillé de Talleu seigneurial de Ligoure en Aunis, avec son église de Saint-Sauveur, Téglise de Kioux et des moulins (1).
Soit à Tune des séances de ce plaid, soit à celui qui put se tenir dans le même mois Tannée suivante (990) (2) et dont Tassistance élail des plusbrillantes, car on y voyait Guillaume Taillefer, comte d^Vngoulème, Guy, vicomte de Limoges, et son fils Aymar, Egfroi, vicomte de Châlellerault, Gilbert, évêque de Poitiers, Audigier, évêque de Limoges, et enfin Savari, trésorier de Saint- Hilaire, la comtesse amena son mari à consenlir à Tacte qui fait peut-être le plus d'honneur à sa mémoire, car c'est une œuvre de charité qui se détache avec une auréole particulière de la sombre nuit de cette fin du x* siècle. Devant cette assistance inaccoutumée le comte, assisté de sa femme et de son fils^ déclara qu'il avait décidé de fonder, près de Téglise de Saint-Hilaire de Poitiers, un hôpital ou refuge pour les pauvres ; il dotait cette maison de plusieurs terres situées à Chilvert, à Vouneuil et autres lieux, et plaçait à sa tête, pour sa vie durant,un nommé Siebert. avec défense à ce gardien et à ceux qui lui succéderaient par la suite défaire cTautre service que celui des pauvres, auquel ils devraient absolument se consacrer (3). Bien que ce soit le comte qui parle seul dans cet acte, on sent dans les dispositions qu'il renferme la main délicate d'une femme qui, faisan tpreuve d'un
(i) Arch. de la Vienne, orig., Noaillé, n^Sg.
(2) D. Fonteneau (X, p. 223) place judicieusement ce plaid, qui ne porte pas d'indication d'année, en 989 ou en 990. En effet, si Ton ne retrouve pas dans l'acte de Noaillé el dans celui de Saint-Hilaire les mêmes assistants, ce qui pourrait faire supposer l'existence de deux plaids tenus à un an d'intervalle, il y a lieu de tenir compte que l'un et l'autre sont du mois de janvier et que tous les deux portent la mention insolile du régne du roi Robert, ce qui tendrait à faire croire qu'ils sont l'œuvre du même scribe qui aurait omis le chiffre des années du régne dans l'acte de Saint-Hilaire. Rédet {Doc. pour Saini-Hilaire, I, p. 54) a adopté la date de 989 sans en indiquer les motifs.
(3) Cet établissement hospitalier disparut de bonne heure, à moins qu^il ne se soit fondu avec celui qui existait en 967 et peut-être dès le temps d'Alcuin,dans le bourg de Saint-Hilaire sous le nom de Sanclus Pelras ex Hospitale (Saint-Pierre THousteau). Voy. Largeault, Inscriptions métriques composées par Alcuin Mém. de la Soc, des Aniiq. de l'Ouest, 20 série, t. VII, p. 2/|4)«
sentiment assez rare à Tépoque et mettant en action le précepte du Christ rappelé dans le préambule de la fondation : Date elemosinam et ecce omnia munda sunt vobis^ croyait devoir associer les déshérités de la terre à Tévénement heureux qui la ramenait après une si longue absence à la place qui lui était due.
Mais ces satisfactions d'un ordre général ne suffisaient pas à Emma ; elle voulait en obtenir de plus personnelles et ce ne fut assurément pas sans difficultés qu'elle put amener Fier-à- Bras à se montrer généreux pour une œuvre qui avait tout le caractère d'une protestation contre ses actions. Empêchée, par sa brusque séparation d'avec le comte, de poursuivre la construction de Maillezais, elle avait essayé, pendant sa retraite à Chinon, de donner suite à ses aspirations et elle avait entrepris de fonder un monastère sur ses domaines. Mais ses ressources étaient insuffisantes et rétablissement édifié sur sa cour de Bourgueil ne pouvait être que fort modeste, aussi voulut-elle profiter de sa réconciliation avec son mari pour donner à ses projets toute l'extension possible. Elle appela Josbert à Bourgueil; celui-ci dut quitter Maillezais^ ou il était à peine installé et oîi, selon toute apparence, il eut un suppléant, portant le titre de prieur, car il conserva la haute direction du monastère. Puis, sans tenir compte de la permission expresse que Fier-à-Bras lui avait donnée quand il reconstitua son douaire, elle commença, pour plus de sûreté, par lui faire abandonner directement â la nouvelle abbaye les églises de Scillé, de « Jazenas » et de Vouzaille en partie, tandis que, de son côté, elle renonçait à la propriété de ces domaines et ajoutait au don de son mari Migné, Sigon et l'alleu de Charruyau. Enfin, non contente de l'assentiment de Fier-à-Bras, de son fils, et de tous les intéressés, et voulant assurer d'une manière immuable la perpétuité de sa fondation, elle s'adressa au pape Jean V, qui y donna son approbation et attesta la légitimité des dons qui avaient été faits par la comtesse, provenant tant de son domaine particulier de Bour* gueil que de tous ceux qui lui étaient advenus en Poitou (1).
(i) Cart. de Bourgueil, p. 17; Arch. d'Indre-et-Loire, orîîj., H. 2'|. Le GnlUa Christ,^ t. XIV, col. G5G, coasidùre cet acte comme le titre de fondatioa de l'abbaye de Bour^eil, qui dès lors ne daterait que de Tan 990, mais cette appréciation ne peut
i3o LES COMTES DE POITOU
D autre part, comme le domaine de Vouzaille avait primitivement fait partie des possessions du chapitre de Saint-Hilaire de Poitiers et que ses détenteurs temporaires, car il avait été aliéné en mainferme^ étaient tenus, en signe de sujétion, de payer aux chanoines, lors de la fête de saint Hilaire du 1*' novembre, un cens annuel de cinq sous, ceux-ci ne cessèrent de réclamer contre l'usurpation commise par les moines de Bourgueil; lacontestation dura plus d'un siècle, et ne fut terminée que par deux jugements rendus au concile d*Issoudun de 1181 et à celui de Saintes de 1183, qui déclarèrent que la Coir de Vouzaille serait divisée par moitié entre les deux parties (1).
Malgré qu'elle eût obtenu beaucoup de son mari pour son œuvre de prédilection, la satisfaction de la comtesse n'était pas complète; elle voulait plus encore. Comme Fier-à-Bras était renlré en possession, on ne sait comment, de la cour seigneuriale de Poussais et de son église de Saint-Hilaire, qu'un nommé Augier, Olgenus^ avait tenue de lui en bénéfice, elle le porta à en faire la session directe à l'abbaye de Bourgueil, moyennant le prix de 1500 sous d'argent (2). Cette dernière clause ne fut sans doute pas exécutée, et comme la somme convenue entre les parties était sûrement destinée à désintéresser le possesseur bénéficiaire du domaine, celui-ci dut un jour réclamer l'exécution du contrat; toujours est-il que l'on voit postérieurement le comte faire aux moines de Bourgueil la vente de six jougs de vigne, dont cinq situés dans la villa de Lorberie et le sixième dans celle de Fontenay, contigus^ dit-il, à la mainferme dont il avait doté sa femme; en retour l'abbé Josbert lui versa 1200 sous d'argent, non pas seulement comme paiement de ces vignes, dit ingénue ment le texte de l'acte, mais pour la cour de Poussais et son église de Saint-Hilaire. Cette somme de 1200 sous venait-elle en supplémentde celle de 1 500 sous à laquelle avait été primitivement
être prise dans un sens absolu, car le monastère existait déjà ainsi qu'il résulte des paroles mêmes d'Emma : « notum fieri cupio meum quoddam monasterium in mea curte Burgolio construxisse in honore videlicet Sancte Trinitalis » et il ne faut voir dans l'acte de générosité de la comtesse de Poitou et de son mari qu'une dotation destinée k assurer la vitalité et l'indépendance du nouvel établissement.
(i) Rédet, Doc. pour Sainl-f/ilairey I, p. ii3.
(2) Cart. de Bourgueil, p. 33.
GUILLAUME FIER-A-BRAS lâi
fixé le prix de vente de Poussais, ou élait-elie une réduction du prix convenu? nous ne saurions le dire (1). Le comte Audebert de la Marche et Tévêque de Poitiers assistèrent à la rédaction de Tacte, qui se fit le 9 du mois de mars 991, peu après la donation de Jaunay, à laquelle l'un et l'autre étaient aussi présents (2).
Tous ces actes sont compris entre l'année 987, où l'on voit le fils de Fier-à-Bras revenir prendre sa place aux côtés de son père, et l'année 990, oti celui-ci se montra si disposé à subir les volontés de sa femme; mais, soit que les exigences d'Emma fussent devenues de plus en plus pressantes et qu'elle ait froissé, en les faisant dépouiller de leurs bénéfices, les gens de l'entourage immédiatde son mari qui, pour ce motif, l'auraient à nouveau excité contre elle, soit pour loute autre cause, le tempérament irascible du duc reprit le dessus et sa femme eut encore à souffrir de sévices qu'il exerça contre elle. Elle s'y déroba par la fuite, mais elle ne partit pas seule : elle entraîna son fils ou même le fit enlever par des gens dévoués (3), en tout cas, leur présence auprès du comte n'est pas constatée pendant l'année 991. Toutefois, le départ des siens n'apporta aucun changement dans la façon d'agir de Fier-à-Bras et il persévéra dans la voie qu'il suivait depuis quelques années : Maillezais seul eut àsouffrir de son ressentiment; l'édifice consacré ne fut pas détruit, mais la communauté perdit son indépendance et fut soumise à Sainl-Cyprien , qui avait toujours eu les préférences du comte.
Dans sa jeunesse, celui-ci avait été associé par son père et sa mère à la restauration, voire même à la reconstruction de l'abbaye de Saint-Jean-d'Angély et à diverses reprises il lui avait donné des marques de sa bienveillance, particulièrement au moment où la sollicitude d^Emma et des directeurs de ses actes
(i) Besly, flist. des comtes, preuves, p. 280; Cart. de Bourgueil, p. 34- Cette pièce porte dans Besly la date de Tan X du règpae de Hugues Capet, et dans le cartulaire de Bourg^ueil celle de Tan IX, ce qui correspond aux années 997 ou 996; or, ni Tune ni Pautre de ces années ne peut être admise. Tune pour ce motif qu'Hugues Capet était mort avant le mois de mars 997^ date de l'acte^ selon Besly, et Tautre, parce que, comme on le verra plus loin, Audebert de la Marche, un de ses signataires, était en révolte contre le comte de Poitou en 996. En la plaçant k la fin de Fannéc 990, ainsi qu'il semble résulter de son contenu, nous croyons être dans le vrai.
(2) Voy. plus haut, page i25 .
(3) Labbe, Novabibl, man,, II, p. 227.
i32 LES C()MTi:S l)K I»()1T0U
s'étendait sur tous les établissemenis religieux de la région ; au mois d'août, en 990, scmble-l-il, il avait donné à Saint-Jean les églises de Saint-Pierre et de Saint- Hévérend de Benon,des pêcheries et plusieurs domaines, en particulier Timportanl alleu de Muron en Aunis el, en retour, il avait imposé aux moines Tobligalion de célébrer chaque jour le saint sacrifice de la messe, non seulement afin d*oblenir du Seigneurie pardon de ses fautes, mais encore pour le salut de son âme et de celles de son ancêtre Eble, de son père Guillaume^ de sa mère Adèle, de sa femme Emma, de son fils Guillaume el des autres enfants, fils et filles, issus de son mariage (1). Au mois de janvier 991 , il compléta ces libéralités en donnant à Saint-Jean la forêt d*Kssouvert en Aunis, mais celle fois il n'imposait aux religieux, en fail de charge pieuse, que des prières pour son âme et pour celles de son père et de sa mère (2). L'omission de sa femme et de son fils est significative, surtout quand on considère combien cet acte et le précédent sont rapprochés. L'impression qui se dégage de ce texte est accentuée par celle que produit la lecture d'un autre document, encore plus important, et qui est daté du 20 avril, lors de la tenue du plaid où assistaient le comte d'Angoulême Guillaume Taillefer, le comte Audeberl de la Marche, le vicomte Guy de Limoges, celui de Cliâlellerault el son frère Boson, le vicomte Géraud de Brosse cl Tabbé de Sainl-Maixent, Bernard. Dans cette assemblée, Fier-à- Bras, complétant lesdisposilions généreuses dont il avait fait preuve
(i) Besly, Hisi. des comtes^ preuves, p. 264 ; Cart, de Saint- Jeand^Anyély, p. 26.
(2) Cart, de Saint-Jean d'An jéli/,ly p. 27; Besly, l/ist, des com/e*, preuves, p. 279. Celte doaatioD a été transcrite par 0. Fonteoeau, XHI, p. m, sur l*orin^iaaI dont raulhcQlicilé était in iiscut:ible,aussi est-il parti de là pour arguer de faux, avec raisoQ, uQ diplôme d'Hugues Capet, de juillet 989 (Recueil des hist, de France, X, p. 556 ; Besly, Hist. dei comtes y preuves, p. 278. Cart. de Saint- Jean-d'Angéltj^l, p. 22), en vertu duquel le roi accordait, sur la demande du duc d'Aquitaine, à un religieux nommé Audouin, la direction de l'abbaye de Saint-Jean-d*Angély, où reposait le chef de saint Jean, et miintenait les moines dans la possession de La forêt d'Kssouvert; or celte confirmation serait antérieure de deux années à la donation, ce qui est inadmissible. Du reste, pour établir la fausseté de ce diplôme, on peut encore faire ressortir que le chef de saint Jean-Baptiste ne fut découvert qu'en loio par cet abbé Audouin qui, selon toute vraisemblance, ne fui nommé abbé que vers celte époque, Robert el Ai me ri ayant sùremenl gouverné Tabbaye au temps d'Hugues Cnpet. Par tous ces motifs, ce document» déjà suspecté par les Bénédictins au point de vue diplomatique, doit être rejelé sans hésiter el ne peut en aucune façon cire invoqué, comme l'ont fail M. Luchaire [Ilist. des institutions sous les premiers (Japétiens, H, p. 201) et M. Lot (Les derniers Carolinf/ienSf p. 210, noie 2), pour affirmer les bons rapports d'Hugues Capet et de Fier-à-Bras.
GUILl.AUME FÏER-A-BRAS i33
à l'égard de l'abbaye de Noaillé, lui restitua la libre disposition d'elle-même dont elle avait été privée par ses prédécesseurs et, faisant revivre les stipulations des diplômes de Louis le Débonnaire, de mai 808, et de Pépin I d'Aquitaine, du 2i juin 827 (1), il déclara qu'à l'avenir la sujétion des religieux de Noaillé à l'égard du chapitre de Saint-Hilairo se réduirait au paiement d'un cens annuel de 20 sous, et qu'ils pourraient choisir librement leurs abbés à la seule condition de faire approuver cette élection par les chanoines; enfin il exemptait l'abbaye de toutes charges et de tous services temporels s'appliquant tant à sa personne qu'à celles de ses successeurs et de leurs agents (2). Dans cet acte, d'une si réelle importance pour la société religieuse de l'époque et auquel Fier-à-Bras avait voulu donner la plus grande solennité, il n'est nullement question de la comtesse ou de son fils, enfin leur absence de Poitiers est encore constatée par un acte de décembre 991, alors que le comte, afin de bien marquer son intérêt pour Noaillé, assista seul en qualité de témoin à la donation d'une saline dans le marais de Voutron, que cet abbaye reçut d'un nommé Gonden (3).
Mais Guillaume, dans un sentiment de justice bien naturel, n'entendait pas que les faveurs qu'il accordait à Noaillé portassent préjudice à Saint-Hilaire, dont il était l'abbé et dont, par suite, il devait sauvegarder les intérêts. Alors qu'il avait encore auprès de lui sa femme et son fils, il avait donné à Tabbaye sa terre seigneuriale de Rex dans le pays d'Aunis et la villa d'<( Ecolonii » dans le pays de Mervent (4) ; mais quelle que fût l'importance de ces domaines, ils ne pouvaient entrer en ligne de compte avec ceux dont il l'avait dépouillée par le passé ou qu'il lui enlevait dans le présent. Cédant donc, ainsi qu'il le dit, aux angoisses qui Tétreignaient dans la pensée de la vie future, et surtout aux sollicitations des chanoines, il déclara un jour qu'il leur donnait en toute propriété la cour de Courcôme et son église, que, bien
(i) Rédet, Doc. pour Saint-Hiiaire^ I> PP- 3 et 5.
(2) Rédet, Doc, pour Saint-Hilaire, I, p. 62.
(3) Arch. de la Vienne, ori^., NoaiUé, no 62.
(4) Besly, Hist, des comtes, preuves, pp. 266 et 292; Rédet, Doc. pour Saint" Ililaire, 1, p. 67 .
i34 LES COMTES DE POITOU
des années auparavant, il avait annoncé devoir leur abandonner, mais dont il s'était réservé la jouissance sa vie durant, et l'église de Saint^Hilaire-sur-l'Autise, puis il leur fil la remise d'un cellier dont il s'était aussi emparé et qu'il avait approprié à son usage; connaissant par expérience les prévarications qui se commettaient dans l'exercice de ce droit de cellerage, il leur imposa l'obligation de surveiller avec soin les agissements du préposé qu'ils y placeraient, et particulièrement d'empêcher qu'il ne prélevât à son profit le produit du balayage du cellier, qu'il ne se servit de fausses mesures ou ne délivrât un blé pour un autre; enfin il rappelait dans sa charte toutes les dispositions de celle du 20 avril 991, relatives à Noaillé (1).
Vers le même temps, il usa, peut-être pour la première fois, de ce droit régalien si important, dont l'exercice par les grands seigneurs féodaux fut une des conséquences de l'usurpation d'Hugues Capet et en vertu duquel ils s'attribuèrent une part importante dans le choix des évêques et des abbés des grands monastères, au sujet de qui on violait constamment les règles canoniques. L'évêque de Limoges, Audigier, s'était rendu en France au printemps de 990, peut-être dans le but d'assister, au nom du duc d'Aquitaine, au concile de Senlis, où Hugues Capet avait assigné Arnoul, archevêque de Reims, pour régler avec lui les questions qui les divisaient et particulièrement le détacher de son alliance avec Charles de Lorraine, son compétiteur. Audigier avait emporté, afin de paraître avec plus d'éclat à cette assemblée, les ornements les plus précieux de Tabbaye de Saint- Martial, mais il tomba malade et mourut le 10 juin. Il demanda à recevoir sa sépulture dans l'église de Saint-Denis, à laquelle il légua pour cet objet, tout comme s'ils lui appartenaient, les ornements de Saint-Martial (2). Aussitôt que Fier-à-Bras fut avisé
(i) Rédet, Doc. pour SainUHilairty I, p. Sg. Cet acte n'est pas daté, mais il a dû suivre de près celui de raffranchissement de Noaillé, si même il n*a pas été rédigé eu même temps, aussi convient-il de Pattribuer, comme ce dernier, à Tannée 991.
(2) La date de la mort d'Audig-ier est fournie par i'obîtuaire de Saint-Martial (Leroux, Doc, hist, concernant la Marche et le Limousin, I, p. 78) ; quant à Audouin, il était en possession de l'évèché de Limoges dès le 23 août 990 (De Lasteyrie, Etudes sur les comtes de Limoges, p. 84), d'après le car tulaire de Saint-Etienne de Limoges. Voy. aussi la chron. de Richard de Poitiers, dans D. Martène^ AmpL coUectiOf V, col. II 08, et la chron. d'Adémar, p. 167.
GUILLAUME FIER-A-BRAS i35
de ce décès, usant de ses nouvelles prérogatives, il pourvut de Tévêché de Limoges, Audouin, frère de Tévêque défunt et du vicomte Guy; c'était une récompense de la fidélité que les uns et les autres, enfants du vicomte Géraud, n'avaient cessé de garder au comte de Poitou. Audouin fut sacré à Angoulême par Gombaud, archevêque de Bordeaux, assisté des évêques d'Angoulême, de Périgueux et de Saintes, c'est-à-dire uniquement de prélats appartenant à sa province ecclésiastique (i). Il semble que Ton doive rapprocher ce fait de la présence d'Audigier au concile provincial de Charroux, Tannée précédente, et reconnaître, dans ces cas simultanés, une propension bien avérée vers la séparation de l'évêché de Limoges de sa métropole, qui était Bourges, pour le rattacher à celle de Bordeaux, la véritable capitale religieuse des états du duc d'Aquitaine.
Le nouvel isolement de Fier-à-Bras paraît avoir duré deux années et il dut trouver bien lourd le fardeau de l'administration de ses états dont il avait compté se décharger sur son fils (2). Aussi, à un moment donné, ses sentiments se trouvant d'accord avec les suggestions instantes auxquelles il était en butte, il fut pris par des idées de retraite. Comme, malgré toutes les preuves de bonne volonté qu'il avait données à sa femme, celle-ci ne lui avait pas pardonné le passé et que sur certains points elle n'avait pas transigé et avait continué de lui rester étrangère, il sentit qu'une reprise de la vie commune était impossible. Malade^ il ne songea qu'au repos, et celui-ci il ne pouvait le trouver sûrement que dans un cloître. Il se retira donc à Saint-Cyprien, d'où avait dû partir l'inspiration à laquelle il obéissait et, y prenant l'habit monacal (3), laissa la place à son fils. Emma s'installa près du
(i) Chron, (TAdémar^ p. 167.
(2) n De Dous paraît pas hors de propos de faire remarquer en cet endroit en quoi notre récit diffère de celui de Pierre de Maillezais. Selon lui, un rapprochement serait intervenu entre les deux époux après une séparation de deux ans, puis serait survenue une nouvelle brouille, qui aurait duré cinq ans, à la suite de quoi Fier-à- Bras aurait rappelé sa femme et son fils et leur aurait abandonné le pouvoir. De notre côté, en nous appuyant sur les textes authentiques, nous croyons pouvoir dire que la première séparation entre les deux époux aurait été la plus longue et aurait duré dix ans et non cinq aus^et, d'autre part, que la plus courte aurait été de deux ans, comme Ta écrit lannalisle qui aurait simplement interverti l'ordre des faits au sujet des rapports d'£mma et de son roari.
(3) Labbe^ Nooa bibl, man., \\, p. 227, Pierre de Maillezais,
i36 LES COMTES DE POITOr
jeune comte, prêle à le seconder dans les difficulli^s qui ne pouvaient manquer de surgir lors de celle modiGcalion dans Texercice du pouvoir.
Le séjour de Fier-«à-Bras à Sainl-Cyprien fut de courte durée, soil qu'il n'ait pu s'entendre avec le nouvel abbé, Girau, soit, el ceci est plus probable, qu'il ait trouvé que sa femme et lui étaient trop près l'un de l'autre ; il se chercha donc une autre résidence et c'est sur Sainl-Maixent qu'il s'arrêta, l'abbé de ce monastère, Bernard, dont on constate fréquemment la présence dans les conseils du comte, n'ayant sans doute pas été étranger à ce choix. Mais, pour recevoir dans l'abbaye l'accueil qu'il désirai l, il lui fallait bien disposer les moines en sa faveur et par suite leur faire des largesses. C'est ce qu'il fit dans une grande assemblée qui se tint à Saint-Hilaire au mois de décembre 992. On y remarquait, outre Guillaume, sa femme et son fils, Gilbert, évêque de Poitiers, et Audouin. évêque de Limoges, Audebert, comte de la Marche, les vicomtes Egfroi, Châlon et Aimeri el de nombreux personnages tant de l'entourage du comte que du clergé. En leur présence, Guillaume vendit d'abord aux religieux de Sainl- Maixent l'important bénéfice qu'avaient successivement possédé, aux environs de Fontenay, Foulques du Mans el le médecin Madelme, puis il ajouta à celte cession, qui n'était autre qu'une donation déguisée, mais à laquelle on donnait ce caractère afin d'éviter à l'avenir toute revendication, l'abandon des églises de Saint-Martin de Fraigneau el de Saint-Élienne de Brillouel, bénéfices qui étaient conligus au territoire qui faisait l'objet de la vente et enfin la villa d'Arty (1).
De ce jour, c'est-à-dire du commencement de l'année 993, Guillaume le Jeune commença à régner sur le Poitou (2), tandis que Fier-à- Bras restait confiné dans le monastère de Sainl-Maixent, d'où il sortait parfois pour comparaître dans quelque acte où sa présence était requise afin de lui donner plus de garantie ; c'est ainsi qu'en août 994 il réunit à l'abbaye de Saint-Florent
(i) A. Richard, Chartes de Saint^Maixenty I, p. 77.
(2» On ne saurait affirmer que Fier-à-Bras, lors de sa retraite, renonça à toutes ses prérogatives ducales, Tacle de 990, dont il va être parlé, lui donnant^ expressément le titre de duc, tandis qu'b^mma porte simplement celai de comtesse.
de Saumur, la celle ou petit couvent de Saint- Michel en rHerm, qu'il avait antérieurement donné en bénéfice à Aimeri, vicomte de Thouars,et que ce dernier consentait àabandonner à Robert, abbé de Saint-Florent, à la charge d'y envoyer des religieux pour l'habiter; le ressentiment du comte à l'égard de sa femme éclate encore dans cet acte, car il ne demande de prières aux religieux que pour son père et sa mère, pour lui-même et son fils, pour le vicomte Aimeri et sa femme Elvis, et, de plus, il ne fait confirmer l'acte que par son fils et par ses fidèles (1). Enfin, au mois de mai 995, il se trouvait à Poitiers, où il fut témoin en même temps que son fils Guillaume, l'évêque de Poitiers, les trois vicomtes d'Aunay, de Thouars et de Châtellerault et même Emma, à la donation qu'un nommé Achard fit de quelques salines à l'abbaye de Saint- Cyprien (2). L'acte qui a conservé trace de ce fait semble en même temps porter un nouveau témoignage de l'aversion que la comtesse professait pour son mari, car son nom, au lieu de se trouver, comme il est d'usage, en tête des signatures, a été inscrit le dernier et comme par surcroît- Toujours malade de l'aban-
(i) Gallia christ., II, instr., col. 4*0 ; Marchegay, Cart. du Bas-Poitou^ p. 35 1.
(2) Cart. de Saint-Cr/prien, p. 3i5. Cet acte semble devoir trancher la question, restée toujours indécise, de Tépoque où l'on doit placer la mort de Fier-à-Bras. Sa date (mai de la huitième année du règne du roi Robert) correspond, suivant la méthode de comput ordinaire, à. l'année 996, c*est-à-dire qu'elle est postérieure de deux unités à celle que l'on attribue ordinairement au décès du comte de Poitou. Besly, qui a été universellement suivi, la fixe au 3 février 993 ; il se fondait sur un texte de Raoul Glaber portant que le comte décéda en 993 {Raoul Glaber^ éd. Prou, p. 4')» et qui était corroboré par le passage de la chronique de Pierre de Maillezais où îl est dit (Labbe, Nova bibl. man., II, p. 237) que Guillaume le Grand mourut en io3o après trente-sept ans de règne, ce qui reporte naturellement son avènement à Tannée 993. Or la charte de Saint- Cyprien, dont l'original existe aux Archives de la Vienne (Sainl-Cyprien no 6) et qui est dVne authenticité indiscutable, nous apprend que Guillaume existait au mois de mai 996 ; de plus, d'après la chronique de Pierre de Maillezais, Fier-à-Bras vivait encore lors des entreprises du comte de la Marche sur Poitiers; or comme ces faits ne se sont passés qu'après la mort d'Eudes de Blois, advenue en 996, il en résulte que celle du comte de Poitou est forcément postérieure 0 celte date. On comprend l'erreur de Raoul Glaber qui, ignorant que le comte de Poitou aurait vécu pendant quelques années enseveli dans un cloître, crut à sa mort lorsqu'il lui connut un successeur et on s'explique l'exactitude de l'indication du chroniqueur de Maillezais du moment qu'elle peut se rapporter à l'abdication de Fierà-Bras et non à son décès. Nous ne saurions dire quel est le te^te sur lequel Besly s'est appuyé {ffist, des comtes, p. 49) po""* ^^er au 3 février le jour de la mort du comte de Poitou, mais cette indication est inexacte, et ce qui le prouve, c'est que le livre des anniversaires de l'abbaye de Saint-Maixent, consacré aux mois de février, mars et avril, ne porte aucune mention à cette date du 3 février et qu'il ne signale d'autre décès de comte de Poitou que celui de Tête d'Etoupe, advenu le 3 avril A. Richard, Chartes de S aifit 'Maixe.it, II, p. 3i6).
i38 LES COMTES DE POITOU
don dans lequel le laissait sa femme (1), le comle finit par succomber à la fin de Tannée 905 ou dans le courant de Tannée 996 et mourut dans Tabbaye de Saint-Maixenl^ où le lendemain de son décès son corps fut mis en sépulture dans le latéral gauche de l'église (2).
Fier-à-Bras était-il lettré? Nous ne saurions Taffirmer à défaut de toute indication précise à ce sujet ; il n'est même pas sûr qu'il sût écrire^car on ne peut lui attribuer aucune des signatures que Ton rencontre dans les nombreux actes où il apparaît soit comme auteur principal, soit en qualité de témoin. Il y a lieu cependant de signaler certains signes caractéristiques, tous autographes, qui accompagnent sa signature sur certaines pièces et qui témoignent d'un goût pour le dessin ou à tout le moins pour récriture qui se rencontre rarement chez les contemporains du comte, lesquels laissaient généralement aux scribes officiels le soin d'inscrire leur nom au bas des actes. Celui du comte de Poitou se présente, à diverses époques, précédé de signes qui affectent quatre formes différentes : en 970, c'est une rose à huit pétales s'étalant autour d'un point central ; en 974 et 975, c^est une croix, soit simple, soit redoublée, placée dans une rose formée de quatre demi-cercles alternant avec quatre pointes; en 985, les huit bras de la croix redoublée se terminent par des points, chacun d'eux étant surmonté d'un demi-cercle; enfin, en 991, c'est une croix simple dont les quatre extrémités sont barrées et entre chacun des quatre bras se trouve un signe en forme de flamme (3).
De tous les enfants, tant fils que filles, dont Fier-à-Bras a parlé dans une charte de l'abbaye de Sainl-Jean-d'Angély, toutefois sans désignation expresse, on n'en connaît que deux, l'alné appelé comme lui Guillaume, qui lui succéda, et un second fils, désigné sous le nom d'Eble, qui n'apparaît qu'une fois dans un acte du temps du roi Robert (4).
(i) « Ob facJQus amissœ uxoris. »
(a) Labbe, NooabibL man,, II, p. 227, Pierre de Maillezais; Chron. d*Adémar, p. i56.
(3) Arch. de la Vienne, orig., Saint-Hilaire, nos iJi^ 33^ 3^^ /ji^ Un de ces signes se remarque devant la signature du trésorier Savari dans une charte de Saint-Hilaire (Arch. de la Vienne, orig., no 44)» <]ui se place entre 988 et 996.
(4) Besly, Hist, des comtes, preuves, p. 264; Cari, de Saint- Jean-d* Angély^ p. 282 ; Cart, de Saini-Cyprien, p. 256.
nie Comte — Ve Duc
Le fils de Guillaume Fier-à-Bras a reçu de la postérité le surnom de Grand (1). Ce n'est pas à des victoires signalées, à des conquêtes qu'il est redevable de cette brillante qualification, il la doit à ses mérites d'homme privé et public, à ses qualités d'administrateur et d*homme politique, au rôle important que sa sagesse et sa modération lui ont fait jouer au milieu d'une société extrêmement troublée, où la satisfaction immédiate et irréfléchie des appétits de chacun tenait trop souvent lieu de règle de conduite.
Bien que nous fassions partir de Tannée 993 la domination de Guillaume le Grand sur le Poitou, il est possible qu'il n'ait été considéré par son père que comme pourvu d'une délégation spéciale et qu'il ne fût en quelque sorte que son lieutenant-général, le régent du comté pendant la retraite volontaire de Fier-à-Bras à Saint-Maixent; le seul document à date certaine, l'acte de mai 995 (2), où on les rencontre ensemble, tendrait à faire croire que telle pourrait avoir été la situation; en outre, la distinction absolument anormale que font les rédacteurs des chartes entre le père et le fils, en donnant à Fier-à-Bras la qualification de vieux, senior, témoignent que le Poitou avait alors à sa tête deux personnes portant ce même nom de Guillaume, le jeune et le vieux (3). En réalité, c'est Guillaume le jeune qui gouvernait et c'est à lui que doivent être attribués les actes qui correspondent
(i) Besly, dans soq Histoire des comtes, p. 5i, donne à Guillaume III le surnom de Fier-à-Bras, mais cette erreur est corrigée dans son tableau chronologique des comtes, où il est appelé à juste titre Guillaume le Grand. Cette qualification ressort des termes mêmes du portrait qu'Adémar a tracé de ce comte (p. i63), où il le qualifie de très glorieux et très puissant, gloriosissimas et potentissimas,
(2) Voy. plus haut, page 187.
(3) Gall. Christ., Il, inst., col. 4ii.
i4o LES COMTES DE POITOU
à l'époque de sa prise de possession du pouvoir. Il n'était du reste pas seul à l'exercer, sa mère Hmma, femme de lèlo et d'énergie comme il s'en est beaucoup rencontré à cette époque, le secondait, et mettait à sa disposition la connaissance des affaires qu'elle avait acquise pendant son long séjour à Chinon.
Bien qu'elle eût, tant avec ses propres ressources que grâce aux générosités de son mari, largement doté son monastère de Bourgueil, elle ne se tenait pas pour satisfaite; comme son domaine de Chinon devait après sa mort faire retour à la Touraine, elle pouvait craindre que les possesseurs de ce comté, arguant du défaut d'autorisation de leur part, ne voulussent reprendre les biens détachés du bénéfice comtal qui constituaient la dotation principale du monastère. Elle se tourna donc vers son frère, et, accompagnée de son cousin Josbert, l'abbé de Saint-Julien de Tours, elle se rendit, le 12 février 995, auprès d'Kudes, qui assiégeait alors le château de Langeais, possession du comte d'Anjou, Le puissant frère de la comtesse de Poitou accueillit favorablement leur demande et déclara, par un acte solennel dans lequel comparurent les comtes et principaux personnages de son armée, reconnaître la validité de la fondation de l'abbaye de Bourgueil et des donations qui avaient été faites aux religieux qui habitaient le monastère (1). Mais Emma ne s'en tint pas là; Eudes étant mort peu après (2), elle s'adressa à sa belle-sœur Berlhe pour que celle-ci, en qualité de douairière et au nom de ses enfants mineurs, obtint des rois de France la confirmation de l'acte du comte de Touraine. L'abbé Josbert servit encore d'intermédiaire dans la circonstance, et il obtint sans peine le diplôme sollicité qui fut délivré à Paris dans le palais des rois, par les soins du chancelier Roger, après le 4 juillet 995 (3) ; puis ce fut au tour de Berthe elle-même qui, sur la demande précise d'Emma, inquiète de donner à son œuvre toutes les garanties possibles, reconnut l'année suivante, se trouvant à Blois avec ses fils, l'a-
(i) Cari, de Bourg>ueil, p. 21 ; Besly, Hist. des comtes^ preuves, p. 288, Cet historien critique à tort ]a date de 996 consignée dans cet acte qui est exacte.
(2) I£ntre le 12 février et le 4 juillet 996 (Pfisler, Etudes sur le règne de Robert ^ p. 48, noie 2).
(3) Besly, Hist, des comtes, preuves, p. 277; Cart. de Bourgueil, p. 24 ; Arch. d'Indre-el-Loire, orig., H. 24-
GUILLAUME LE GRAND i^i
bandon que son mari avait fait du domaine de Rourgueii pour éta*blir un monastère (1).
La mort d'Eudes s'était produite dans des circonstances assez pénibles. Depuis plusieurs années, il était en lutte avec son voisin Foulques Nerra, qui avait succédé h Grisegonelle dans le comté d'Anjou; leurs domaines étaient absolument enchevêtrés, et tandis que Foulques possédait en Touraine d'importants territoires, entre autres Loches, Eudes dominait à Saumur par un de ses vassaux. Le comte d'Anjou, qui est resté le type le plus accentué de ces féroces batailleurs du haut moyen-âge, avait pour objectif de souder l'une à l'autre ses possessions et, pour ce faire^ il profitait des difficultés que l'ambition suscitait à Eudes; celui-ci, après avoir efficacement soutenu les rois Capétiens, se les était aliénés en embrassant le parti de l'empereur Otton III, tellement que, dans la dernière campagne, Hugues Capet s'était avancé en armes jusqu'à la Loire, pour favoriser les prétentions du comte d'Anjou. Il ne s'était retiré que sur les instantes protestations de fidélité du comte de Touraine, dont la situation restait toujours très précaire (2) .
Elle le fut bien plus après sa mort, advenue presque subitement à Châteaudun; profitant du désarroi dans lequel se trouvait la comtesse Berthe, restée veuve avec deux jeunes garçons. Foulques résolut de frapper un grand coup. Toutefois, craignant de ne pouvoir avec ses seules forces triompher des obstacles qu'il prévoyait, il s'adressa à un turbulent seigneur, Audebert, comte du Périgord et d'une partie de la Marche. Ce personnage était fils de Boson le Vieux, comte de la Marche; il avait été fait prisonnier avec son frère Hélie à la suite de l'attentat de ce dernier contre l'évêque Benoît. Bemis en liberté après son mariage avec la fille de Géraud, vicomte de Limoges, son geôlier, il avait sans doute, grâce àrinfiuence que ce dernier possédait auprès du duc d'Aquitaine, obtenu de celui-ci le don du comté de Périgord, resté sans maître depuis la mort d'Hélie. En cette qualité, il fit plusieurs fois le service de plaid auprès de Fier-à-Bras
(i) Cart. de Bourgueil^ p. 28.
(2) Richcr, Histoire, 1. IV, § 90 à 94.
i4a LES COMTES DE POITOU
particulièrement en 991 (1). Mais il était pourvu d'une ambition extrême et celle-ci était aiguillonnée par une visée toute particulière. Après la mort de la fille du comte de Limoges, il s'était remarié avec Aumode, Adalmodis^ fille d'Adélaïde, comtesse de Provence; cette jeune princesse qui, selon les dires d*un chroniqueur, s'occupait d'œuvres de magie, avait prédit qu'elle serait un jour comtesse de Poitiers; or, Audebert, qui ne pensait pas que sa femme pût occuper cette situation autrement que si luimême était pourvu de celle de comte, était décidé à saisir avec empressement toute occasion pouvant amener la réalisation de ses rêves qui se présenterait à lui (2). Il prêta donc facilement l'oreille aux avances du comte d'Anjou dont il était du reste le cousin-germain par alliance, Adélaïde, la mère d'Aumode, étant sœur de GeofTroi Grisegonelle, père de Foulques. Il rassembla donc une troupe considérable et, sans se préoccuper de son suzerain, le comte de Poitou, dont il devait traverser le territoire pour rejoindre le comte d'Anjou, il se dirigea vers la Touraine. Assurément, dans sa marche^ il aurait pu éviter Poitiers, mais les mobiles secrets qui dirigeaient ses actes le poussèrent à tenter une entreprise qui, si elle eût réussi, aurait pu ouvrir à son ambition les horizons les plus étendus. Arrivé à deux milles de la capitale du Poitou, il s'arrêta pour attendre les contingents que lui amenait un de ses vassaux, Hugues de Gargilesse. Les habitants de Poitiers, peu rassurés sur ses intentions et dédaignant d'attendre les secours qui devaient leur être fournis, attaquèrent son camp à l'improviste, mais ils furent repoussés avec perte d'un grand nombre d'entre eux ; de son côté, Audebert fit denuit une tenlativepour s'emparer de la ville, mais il ne réussit pas (3). Il sentit que ses projets étaient éventés et il ne lui res-
(i) Voy. plus haut, page i3a. La situation du comte de la Marche par rapport au comte de Poitou est nettement caractérisée par Pierre de Maillezais, qui dit expressément que c'est grâce au don et aux secours en argent et en hommes de ce dernier prince qu'il avait été pourvu de son comté : ce Cujus dono, ope et auxilio ad comitatum provectus erat » (Labbe, Nova bibl. man.^ II, p. 227). Toutefois, nous devons faire remarquer que, dans ce texte, il est question de Boson, qui, comme nous le disons plus loin, a été confondu par le moine de Maillezais avec son frère Audebert.
(2) Labbe, ^oi;a 616/. man.y II, p. 228, Pierre de Maillezais.
(3) Chron, (TAdémar, p. i56; De Certain, Miracles de saint Benoit, p. 147; Labbe, Nova bibl, man., II, p. 228, Pierre de Maillezais.
GUILLAUME LE GRAND i43
tait qu'à poursuivre sa route, ce qu'il fil. Sans allendre Foulques, qui devait aussi venir le rejoindre sous les murs de Poitiers, il pénétra en Touraine et s'empara de Tours par surprise. La veuve d'Eudes, la comtesse Berthe, ne se trouvait pas dans cette ville ; peut-être était-elle déjà à Paris, car ce moment concorde avec celui où elle se mit, elle et ses fils Thibaud et Eudes, sous la protection spéciale de Robert, le fils du roi de France ; toujours est-il qu'Hugues Capet, prenant fait et cause pour les jeunes comtes de Touraine, intima au comte de Périgord l'ordre d'avoir à cesser ses entreprises sur leurs domaines ; c'est à cette occasion qu'illui fit poser cette question célèbre: «Qui t'a fait comte?» à quoi Audebert répondit hardiment : « Qui t'a fait roi? » (1).
Toutefois, le roi de France, occupé par ailleurs, ne prit pas dès ce moment l'offensive contre le comte de Férigord qui, après avoir remis sa conquête entre les mains du comte d'Anjou, retourna dans ses états, mais le fruit de sa victoire ne tarda pas à être perdu, car Foulques n'ayant pas tardé, par ses actes de violence, à indisposer les habitants de Tours, ceux-ci, sous la direction de leur vicomte, surent, par une ruse habile, se débarrasser des Angevins et remirent leur ville entre les mains de Berthe et de son fils Eudes (2).
Sur ces entrefaites, Fier-à-Bras vint à mourir. Aussitôt après ses obsèques^ son Gis convoqua à Poitiers les hommes nobles et puissants du comté afin d'aviser aux moyens de tirer vengeance de Tafiront que les vassaux du duc défunt lui avaient fait subir, et de ramener la concorde parmi les éléments divisés du pays ; l'assemblée se montra favorable aux idées exprimées par le nouveau comte et affirma par serment sa fidélité envers lui (3). Désormais rassuré sur la solidité de son pouvoir, Guillaume n'hésita pas à engager la lutte contre les comtes de la Marche ; Audebert n'était pas, en effet, son seul adversaire. Si celui-ci,
(i) Chron. d*Adémar, p. i56. M. Pfister {Etudes sur le règne de Robert, p. 286, note 4) révoque en doute la phrase célèbre que Tinterpolateur d'Adémar a cooslgnée en cet endroit. Bien n'autorise à faire celte supposition ; les propos prêtés au comte aussi bien qu'au roi étaient absolument dans l'esprit du temps et ce que l'on connaît du caractère d'Audebert rend cette arrogance de sa part parfaitement admissible.
(2) Chron» d'Adémar f p. i56; Salmon, Chron. de Touraine, p. 226.
(3) Labbe, Nova bibl. man„ II, p. 227, Pierre de Maillezais.
i44 LES COMTES DE POITOU
oublianl qu'il ne possédait son comté de Périgord.quegr&ce au don et à l'assistance militaire du comte de Poitou, avait levé publiquement Tétendard de la révolte et dévoilé par là ses visées ambitieuses, Boson, son frère, qui possédait l'autre partie de la Marche, avait par de sourdes menées cherché à détacher du comte ses principaux vassaux et prêtait à Audebert un vigoureux appui. Ce dernier s'était tout d'abord emparé du château de Gençais, un des importants domaines du comte de Poitou, la citadelle avec laquelle il menaçait Charroux, la capitale de la Marche^ située seulement à six lieues de distance et qu'il avait démantelé. Guillaume commença sa campagne par remettre la main sur Gençais et, après l'avoir de nouveau fortiGé, il y plaça une forte garnison. Audebert, sentant toute l'importance de cette place, revint Taltaquer aussitôt que le comte de Poitou se fut éloigné et en peu de iemps^ mit ses défenseurs aux abois. Ils étaient sur le point de se rendre quand une imprudence d'Audebert les sauva : un jour que le comte de la Marche, se considérant déjà comme mattre du ch&leau, en faisait le tour sans être recouvert par son armure, une JDièche, lancée par les assiégés, vint l'atteindre et le blessa mortellement. Transporté à Charroux, il y succomba quelques jours après et fut enterré dans le monastère (1).
Sa femme Aumode l'avait accompagné et se tenait dans le château de Rochemeaux, la citadelle de Charroux (2). Le comte de Poitou, qui avait été chercher de l'aide auprès du comte d'Angoulême, s'avançait en ce moment avec lui au secours de Gençais ; profitant delà circonstance heureuse qui l'avait délivré d'Audebert, il mit aussitôt le siège devant le château de Rochemeaux, que la veuve du comte de Périgord n'avait encore pu quitter ; Boson tenta avec une troupe d'élite de faire une trouée parmi les assaillants, mais il fut repoussé (3). Rochemeaux fut pris
(i) Chron, d^Adémar, p. i56.
(2) Le château-fort de Rochemeaux, qui fut détruit pendant les guerres des Anglais^ était situé à mille mètres seulement de Tenceiote de Charroux .
(3) L'appendice à la chronique d'Adémar (éd. Chavanon, p. 208) rapporte que Boson fut fait prisonnier dans sa tentative pour faire lever le siège de Rochemeaux, et emmené à Poitiers; ce récit nous paraît controuvé, ainsi qu'il ressort des faits de guerre qui suivent et où l'on voit Guillaume contraint de faire appel au roi de France pour venir à bout de son vassal révolté. Du reste, cet appendice, ainsi que l'a magistralement démontré M, Léopold Delisle (Notice sur les manuscrits originaux d'Adé-
GUILLAUME LE GRAND i45
de vive force el Aumode tombaentrelesmaînsdes vainqueurs (1). Guillaume protégea la veuve de son ennemi contre les entreprises de ses gens et se la fil livrer ; celle dernière, peu soucieuse de conserver la fidélité qu^elle devait à la mémoire de son mari, essaya de séduire le jeune comte, mais celui-ci résista à ses avances et, la confiant à des chevaliers dévoués, il la renvoya à sa mère (2). Malgré ces événements heureux pour la cause de Guillaume, la guerre n'était pas terminée. Boson était^ aussi bien que son frère, un guerrier redoutable et pour le dompter le comte de Poitou fit appel au roi de France, à Robert qui, aussitôt après la mort d'Hugues Capet, avait épousé Berthe, la veuve du comte Eudes, et par ce fait se trouvait amené à prendre une part directe dans les affaires de l'Aquitaine (3). Robert vint rejoindre Guillaume à la tête d'une brillante troupe et de concert ils furent attaquer Bellac, forteresse que Boson le Vieux, père d'Audebert et de Boson le jeune, avait édifiée dans une position formidable et dont il avait fait la capitale de son petit étala la place de Charroux qui était par trop exposé. L'entreprise des confédérés fut vaine; Bellac, vaillamment défendu par un guerrier nommé Albert de Droux, résista à tous les assauts (4). Robert, rappelé en France, dut se retirer ; resté seul, Guillaume, voyant Tinutilité de ses efîorls, jugea plus opportun de s'entendre avec Boson plutôt que de continuer une lutte désastreuse pour l'un et pour l'autre et mit en œuvre pour la première fois cette diplomatie^ que certain de ses contemporains, plus guerrier que politique, a qualifiée de ruse, et qui lui assura par la suite de nombreux succès. Audebert avait
mar de Chabannes, pp. 92 et ss.) est une première rédaction d'Adémar de Chabannes, qu'il a corrigée dans les remaniements postérieurs de sa chronique. C'est ainsi que, dans le même paragraphe^ il attribue la fondation de Bourgueil à Adèle de Nor« mandie, dont U fait la mère de Guillaume le Grand, (i) Chron» d'Adémar, p. i65.
(2) Labbe, Nova bibl, man,, \\, p. 228, Pierre de Maillezals.
(3) Non seulement Robert était, de par sa mère, cousin du comte de Poitiers, mais par son mariage avec la veuve de Toncle de ce dernier, il était considéré comme ayant la même qualité que celui-ci, ainsi qu'il est constaté par le passage de Richer (notes de la fin de son Histoire] où il fait allusion au siège de Bochemeaux.
(4) Chron, d'Adémar, pp. 1 56 et 167. Besly, frappé par le surnom que portait le défenseur de Bellac, Abbo Drulas, s'ingénia à en découvrir la signification ; il trouva qu'en allemand, en langage Thiois, comme il dit, le mot Drut avait le sens d'ami fidèle et loyal {flist, des comtes^ p. 60); sans chercher aussi loin nous rattachons simplement ce nom à celui d'une localité du pays, Droux, voisine de Bellac, dont Abbon était ou devint le possesseur.
iJG LES (:OMTi:S DE POITOU
laissé, de son premier mariage avec la fille du comte de Limoges, un (ils nommé Bernard et c'est à ce jeune homme qu^aurait dû revenir Tun des comtés de la Marche et celui de Périgord ; mais Boson était ambitieux et n*é(ait pas gêné par les scrupules. 11 mil la main sur les deux comtés, soit de sa propre initiative, soit à la suggestion de Guillaume, et ce dernier, agissant en qualité de suzerain, confirma l'usurpation. Au surplus, la paix était faite ii la fin de cette année 997, car Ton voit à cette date Boson s'intituler seul comte de la Marche dans Tacte par lequel il mil Tabbayc d'Ahun dans la dépendance de celle d'Uzerche (1), et faire depuis ce jour son service régulier de plaid auprès du duc d'Aquitaine (2).
Guillaume avait du reste en ce moment des motifs particuliers pour se tenir en paix avec ses voisins ou ses vassaux ; il songeait à se marier. Les charmes de la comtesse de Périgord avaient, si peu qu'avait duré sa captivité, fait impression sur le jeune comte et, quand il eut assuré la tranquillité de ses étals, il fil demander Aumode en mariage. Celle-ci s'était alors retirée auprès de sa mère, la comtesse de Provence,qui n'eut garde de refuser un si brillant parti, et c'est ainsi que l'horoscope que la femme d'Andebert avait tiré pour elle-même s'accomplit point par poinl, mais avec un autre mari que celui qui s'élail cru un instant destiné à le réaliser. On ne saurait dire si l'exemple de Bobert, qui avait épousé Tannée précédente Berthe, la veuve du comte de Touraine, la lanle par alliance de Guillaume, influa sur les décisions de ce dernier, mais n'esl-il pas intéressant de signaler ce fait, que les deux princes les plus puissants de la France, jeunes encore, de mœurs austères, d'une grande piélé, s'allièrent l'un el l'autre h des veuves plus âgées qu'eux. L'union qu'allait contracter Guillaume pouvait avoir des conséquences politiques imporlanles, aussi l'on conçoit que la comtesse Emma, qui parait avoir conservé toute sa vie sur son fils une grande autorité, ait
(i) Gallia Christ., IT, iQsir,,col. 190. Gel acte conlienl aussi la preuve qu'Audebcrt élait mort à celte date, car, parmi les obligations que Boson imposa aux religieux d'Uzerche en échange de la faveur qu'il leur accordait, on relève celle de prier pour l'âme de son frère Audebert, Ildeberti frairis,
(2) On retrouve Boson à la cour du comte en ioo3 (Cari, de Saint-Cyprien, pp. 3io-3ii).
fait elle-même les démarches pour mener celle entreprise à bonne fin. Lorsque les gens de Guillaume ramenèrent Aumode à sa mère, celle-ci, qui passait, comme sa fille, pour nécromancienne, avait prédit qu'en reconnaissance du service que le comte de Poitou venait de lui rendre elle ferait étendre ses étals jusqu'au Rhône ; Emma lui fit rappeler celle promesse en chargeant ses envoyés de nombreux présents (1). L'accord fut conclu : Aumode devint comtesse de Poitou et duchesse d'Aquitaine (2), et, quelqu'incroyable que la chose paraisse de prime abord, la comtesse de Provence tint sa parole ; quelques mots sur sa personne permettront d'éclaircir ce mystère.
Adélaïde, plus connue sous le surnom de Blanche, Candida^ était fille de Foulques le Bon, comte d'Anjou. Elle épousa en premières noces Etienne, comte de Gévaudan, dont elle eut plusieurs fils, entre autres Pons, qui succéda à son père, et une fille, Aumode (3). Son mari étant morl^ elle fut recherchée en mariage par le jeune Louis, fils du roi Lolhaire. Leur union fut célébrée au Vieux-Brioude en 980 et Adélaïde y fut couronnée reine d'Aquitaine ; mais Taccord entre les deux époux fut de peu de durée, et, moins de deux ans après, Lolhaire venait chercher son fils. Adélaïde, « qui ne pouvait se résoudre à rester veuve, » se rendit aussitôt auprès de Guillaume d'Arles, comte de Provence, et, ayant fait rompre plus ou moins canoniquement son union avec le mari qui venait de la quitter, épousa son protecteur (4). Il est probable que> lors du mariage d'Aumode avec Audebert de la Marche, la jeune comtesse ne reçut en dot que de riches vêlements et des bijoux, selon l'usage général du temps, mais son union avec Guillaume avait un caractère politique qui comportait d'autres errements ; Emma ne se serait pas contentée de donner
(i) Lahbe, Nova bibl, man.y II, p. 228, Pierre de Maîllezais.
(2) Chron. dWdémar^ p. i56. L'union d'Aumode et de Guillaume fut sans doute contractée à la Gn de l'année 997 ou au commencement de 998. Le duc n*ctait pas encore marié au mois d'octobre 997, car on le trouve signant seul à cette date une charte de Saint-Hilaire de Poitiers (Hédet, Doc, pour Saint-Hilaire, I, p. 70).
(3) Pierre de Maillezais est le seul historien ancien qui dise qu'Aumode est la fille de Candida (Labbe, Nooa bibl, man,j II, p. 228), mais il n'y a pas lieu de douter que celte princesse ne soit la même personne qu'Adélaïde, la femme d'Etienne de Gévaudan, qui, selon l'usage du temps, était connue aussi bien par son nom que par son surnom.
(4) Richer, HisL, 1. Ilf, 95.
i48 LES COMTES DE POITOU
une femme à son fils, elle voulait accrollre sa situation. C'est le même motif qui avait, dans le temps poussé Lothaire à faire contracter le mariage de son fils Louis avec Adélaïde, malgré la différence d'humeur et de goûts entre les deux époux. Il n'avait eu en vue que de rattacher à la couronne les importantes possessions du comte de Gévaudan qui lui ouvraient une porte sur le midi. En eiïet, celles-ci comprenaient, outre le comté de Gévaudan proprement dit, une partie de l'Auvergne avec Brioude comme capitale et le pays de Forez; de plus, ce comte étendait sa domination sur une partie du Velay (1), dont le surplus avait accepté la suzeraineté de Tévêque du Puy. Le comte Etienne, n'ayant laissé que des enfants mineurs^ le mari de sa veuve devenait jusqu'à leur majorité le véritable maître de ces vastes domaines. Tel était le calcul qu'avait fait Lothaire et que l'incapacité de son fils ne permit pas de réaliser. Le roi de France avait déjà un pied dans le pays, car lorsqu'il avait rendu à Tête d'Etoupe le litre de duc d'Aquitaine avec la suprématie qui s'attachait à cette dignité sur TAuvergneet le Velay, il avait eu soin de maintenir son droit dans le choix des évêques de Puy, mais Adélaïde avait su faire tourner celte prérogative à l'avantage des siens en faisant pourvoir de l'évôché du Puy successivement son frère Guy d'Anjou, ancien abbé de Cormery et de Saint-Aubin d'Angers, puis Dreux d'Anjou et enfin Etienne, de la maison même des comtes de Gévaudan (2). L'influence d'Adélaïde se fit enfin sentir sur son fils Pons, et elle l'amena, lors du mariage d'Aumode, à reconnaître la suzeraineté du duc d'Aquitaine sur toutes ses possessions, en étendant à celles-ci en général ce qui n'était réellement spécial qu'au Velay; par la suite, on voit en effet le comte de Gévaudan se soumettre aux exigences que comportait sa vassalité et faire le service de plaid à la cour du duc d'Aquilaine (3). Or, bien que le Forez, possession de Pons, fût réellement dans la mouvance du duc de Bourgogne, on pouvait dire, sans exagération aucune, que le pays soumis à la domination du duc d'Aquitaine s'étendait de
(i) Voy. Pfister, Etudes sur le règne de Robert^ pp. 280-281.
(2) Gallia Christ, y II, col. 695-697.
(3) La présence de Pons aux plaids du comte de Poitou est signalée en ioo3 et vers 1012 (Cart, de Saint'Ct/prieriypp. 3io-3ii et 194).
rOcéan au Rhône, conforinémenl à la prédiclioa de la comlesse de Provence.
L'union de Guillaume avec Auoiode lui gagna aussi l'amilié de Foulques Nerra, le comte d'Anjou. Celui-ci^ lors de Tavènement du comte de Poitou, lui avait témoigné de Thostilité en s'allianl avec le comte de Périgord, mais après que sa cousine fut devenue duchesse d'Aquitaine, ses sentiments changèrent. Du reste, Guillaume ne négligea rien pour attirer à lui son redoutable voisin. Il lui confirma la possession de Loudun et de Mirebeau, que Fier-à-Bras avait précédemment donnés en bénéfice à Geoffroy Grisegonelle et où le comte d'Anjou fit élever d'importantes forteresses (1), puis plus tard il lui abandonna au même tilre Saintes el plusieurs châteaux en Saintonge (2).
Ses générosités ne s'arrêtèrent sans doute pas là ; d'autres faits permettent de soupçonner qu'elles furent bien plus étendues, aussi Foulques ne trahit-il jamais la foi qu'il avait donnée à son suzerain, le comte de Poilou. Il faisait régulièrement auprès de lui le service de plaid (3) et on le voit même se charger pour lui de négociations délicates, agissant^ disait-il lui-même, au nom de son mat* Ire (4). Il est vrai qu'en retour Guillaume garda la neutralité la plus absolue dans les querelles qui surgissaient constamment entre Foulques et Eudes de Champagne, comte de Tours et de Blois, son autre cousin, le fils de Berthe. Néanmoins il ne cessa de vivre
(i) La construction du château de Mirebeau se place entre 1002 et 1006, ainsi qu'il résulte d'un acte du roi Robert de cette date, qui confirmait la promesse faite par Foulques Nerra aux religieux de Gormery que les châteaux de Montbazon et de Mirebeau, édifiés par luî^ ne porteraient aucun préjudice aux biens de l'abbaye {Cari, de Cormeryy p. 62 ; Pfister, Etudes sur le règne de Robert^ p. lxviii) .
(2] Chron, d'Adémar^ p. 164. Le texte du chroniqueur est formel et 8*accorde avec les enseignements fournis par les chartes. Foulques, pas plus que ses héritiers, ne fut pourvu du comté de Saintonge ; la ville de Saintes €t quelques places fortes, Sanionas cum quibasdam caslellis^ lui furent concédées par Guillaume le Grand, ainsi que l'a très bien reconnu M. Faye dans son élude intitulée : De la domination des comtes d'Anjou sur la Saintonge, où il fait justice des erreurs accumulées par les anciens historiens de l'Anjou pour rehausser l'importance de leurs comtes. Aux témoignages que cet écrivain a fournis nous en ajouterons un nouveau qu'il n*a pas connu et qui apporte la preuve que les comtes de Poitou avaient non seulement conservé leurs droits de suzeraineté sur la Saintonge, mais aussi des domaines considérables dans ce pays : c'est la concession faite en io4o à la Trinité de Vendôme par h comte Guillaume le Gros dont il sera parlé en son lieu.
(3) Voy. chartes de 1002, ioo3, 1019, i023(Bruel, CartuL deClung, III, pp. 789- 740; Besly, Hist. des comtes, preuves, pp. 807 et 354).
(4) Migne, Patrologie lat.j CXLl, col. 988, Hoberli régis epistolœ.
,5o 1 ES COMTES DE POITOU
en bons lermes avec ce dernier, même son amitié pour lui ne paratl pas s'être jamais démentie ; ainsi, en 1027, lorsque le roi Robert fit associer son fils à la couronne, Guillaume écrivit à Fulbert de Chartres : « Pour le choix d'un roi, je suis de l'avis de mon frère le comte Eudes. Soyez persuadé que celui qu'il élira, moi je le choisirai aussi (1) » . Pour aider à l'intelligence de ces paroles, il ne faut pas oublier que Guillaume fut élevé en Touraine, en partie par les soins de son oncle Eudes I*%et qu'outre les liens d'affection que cette vie commune avait fait naître il considérait comme un devoir de reporter sur le fils la reconnaissance qu'il devait au père .
Ayant ainsi assuré par d'habiles concessions et par une rectitude de conduite absolue la tranquillité de sa frontière du nord, Guillaume se préoccupa de protéger la frontière du sud de ses états patrimoniaux contre toute agression. Il ne pouvait guère compter sur les turbulents comtes de la Marche ou vicomtes de Limoges, mais plus à l'ouest il rencontra dans Guillaume Taillefer II, comte d'Angoulême, l'allié fidèle qu'il désirait. Guillaume Taillefer avait succédé à son père Arnaud Manzer, lequel s^élait retiré dans l'abbaye de Sainl-Amand de Boixe pour y finir ses jours et ce à peu près au temps où le comte de Poitou remplaçait son père Fier-à-Bras. Presque aussitôt il était venu en aide à son suzerain dans sa lutte contre Audebert et Boson, et de ce moment les deux comtes se lièrent d'une étroite amitié qui persista toute leur vie. Dans tous les actes importants du gouvernement du duc d'Aquitaine, on voit apparaître un homme de bon conseil, le comte d'Angoulême, aussi Adémar de Chabannes a-l-il pu dire que ces deux « personnages avaient Tun pour l'autre une telle affection qu'ils ne possédaient pour ainsi dire qu'une seule âme » (2).
Un accroissement considérable de puissance fut pour le comte d'Angoulême le bénéfice immédiat de cette situation particulière. Guillaume ne se départit pas à son égard de cette prodigalité dont profitaient largement tous ceux qui lui rendaient service, bien au contraire. Il lui fit don successivement des vicomtes de Melle, d'Au-
(c) Mi;;fne, Patrolojie lat,^ CXLT, col. 83 1, Guillclmi ducis epîstolœ. (2) Chron. d' Adémar^ p. i65.
GUILLAUME LE GRAND i5i
nayeldeRochechouarl,des seigneuries de Chabanais, de Confolens el de Kuffec, de la ville de Blaye, de domaines en Aunis el d'autres biens encore (1). En outre, afin de rapprocher Tun de Tauire ses deux plus puissants obligés el de s'assurer un moyen d'action de plus sur le comte d'Anjou dont la fidélité ne lui était pas autant assurée que celle du comte d'Angoulôme,il amena Foulques Nerra à donner sa sœur Girberge en mariage à Guillaume ïaillefer (2). Le comte de Poitou mit aussi à couvert sa frontière de l'est par de semblables pratiques; là dominait Eudes de Déols, personnage très batailleur, qui avait notablement arrondi ses domaines au détriment de ses voisins, el possédait la partie du Berry s'élendant du Cher à la Gartempe el à l'Atiglin. Il avait enlevé Châteauneuf au vicomte de Bourges et Argenton au vicomte Guy de Limoges, etne redoutait pas non plus des'atlaquer au roi de France ; bien que celui-ci eût sous sa protection directe l'abbaye de Massai en Berry, Eudes, afin de pouvoir mettre la main sur le monastère et diriger ses destinées, avait construit, en 1026, un château-fort en ce lieu. Roberl, appelé par les moines, accourut avec une armée, mais c'est en vain qu'il fil le siège du château el il dut se retirer (3). Tel est l'homme que le comte se rattacha par ses bienfaits et par la concession de certains domaines qui le mettaient en quelque sorte dans sa vassalité. Aussi Eudes se montra-t-il désormais très dévoué à sa personne,tellementqu'Hériberl, engageant Fulbert de Chartres, l'ami de Guillaume, à passer par le Berry pour venir en Poitou, put lui dire que la fidélité d'Eudes envers son seigneur serait pour lui le gage d'une sauvegarde absolue (4).
(i) Bien qu'à Pépoque qui nous occupe Adémar de Chabannes ail été contemporain des événements qu'il raconte dans sa chronique^ on ne saurait accorder à ses dires la rig^ueur absolue qu'ils devraient comporter au sujet des accroissements territoriaux qu'aurait reçus le comte d'An<B^oulème. La vicomte d'Aunay, par exemple, n'entra j«nmais dans son domaine particulier. Châion III, vicomte d'Aunay, succéda à son père Châion II vers Tan looo et était encore en possession de la vicomte en io3o; dans ce long intervalle de temps, il n'y a aucune place pour Guillaume Taillefer. Pour concilier ces faits certains avec le récit d'Adémar, on peut admettre que Guillaume le Grand ait détaché, à un moment donné, Aunay de sa mouvance directe et l*ail placé sous la suzeraineté du comte d'Angoulémc, l'ait qui aurait aussi pu se produire pour certains autres grands fiefs compris dans l'énuméralion d'Adémar.
(2) Chron, d'Adémar^ p. iC3.
(3) Labbe, Nova bihL min., II, 787, Chron. de Vierzon ; Chron, d'Adémar, p. 137.
(4) Migne, Pairologie lat., CXLI, col. 272, S. Fulberli episcopi epistolœ.
i5a LES COMTES r)E POITOU
Ayant ainsi assuré lasécurilé de son domaine patrimonial, le Poitou, base de sa puissance, et s'étant ménagé par ce Tait toute liberté d^action, Guillaume put mettre à exécution les projets qu'il méditait. Sa grande ambition, le butqu*il a toujours poursuivi, fut d'être véritablement duc d'Aquitaine, de jouir de toutes les prérogatives que ce titre pouvait comporter, de lui donner en un mot le corps qui lui manquait alors. Les limites de l'Aquitaine étaient indécises, aussi bien que la nature du territoire qui portait ce nom ; tout d'abord c'avait été un royaume habité par un peuple distinctdesFrancsqui l'avaient conquis, puis il avait été mis au rang de simple duché, c'est-à-dire réduit à n'être plus qu'une simple division de la monarchie franque ; de là un double caractère qui prenait, suivant les cas, plusoumoinsd'importance selon la valeur personnelle ou les tendances des hommes qui se trouvaient à la tête de ce pouvoir ; en général, ils se considéraient plus comme les chefs d'un peuple que comme les dominateurs d'une région déterminée, et il y avait au sud du royaume les ducs des Aquitains, tout comme au nord les ducs des Francs. Cette ambiguïté entretenait Torgueil et l'ambition de tous ceux qui portaient ce litre, mais, malgré tous leurs efforts, ils ne parvenaient pas à effacer le stigmate du primitif caractère des ducs vis-à-vis de la royauté. Les ducs avaient été tout d'abord des chefs militaires qui groupaient, en cas de nécessité, sous leur autorité, les contingents qui leur étaient fournis par plusieurs comtes. De temporaires, ces fonctions étaient devenues peu à peu permanentes, mais les rois carlovingiens n'avaient cessé déconsidérer leurs titulaires comme des agents à leur discrétion et l'histoire du duché d'Aquitaine pendant un siècle, passant successivement de la maison d'Auvergne à celles de Poitou et de Toulouse, pour revenir enfin à la famille des comtes de Poitou, fournit la preuve des efforts constants des rois de France pour faire prévaloir celte doctrine. Il leur [était en effet bien plus facile de disposer d'un duché que d'un comté ; le duché ne répondait pas d'abord à une division territoriale, devenue, par la suite des temps, patrimoniale, il n'était qu'une réunion de comtés mis sous l'autorité d'un chef, sans qu'il y eût un territoire spécial sur lequel ce chef, le duc, pût exercer un pouvoir direct, administratif ou judiciaire. Le duc était en môme
temps un comte, possesseur parfois de plusieurs comtés dans lesquels il était arrivé à jouir de tous les droits régaliens ; il sembla naturel à un esprit ouvert comme Guillaume le Grand, que dans son duché il ne pouvait posséder une moindre autorité que dans son comté et, à défaut de territoire, ce fut sur les personnes qu'il chercha à l'exercer, c'est-à-dire sur les comtes et les grands dignitaires ecclésiastiques à l'égard desquels il subrogea complètement sa personne à celle du roi.
Donc, à un moment, considérant FAquitaine comme une circonscription géographique telle qu'elle avait été dans les temps anciens^ il lui arriva de laisser de côté la formule qui se trouvait en tête de ses actes et de ceux de ses prédécesseurs, de « duc des Aquitains » et de la remplacer parcelle autrement expressive de « duc d'Aquitaine » (1).
Si, à rencontre de ses devanciers, il avait succédé sans difficulté aux honneurs de son père, c'est qu'une grande révolution s'était accomplie. Les ducs de France, qui avaient été les premiers champions de l'hérédité des bénéfices, ne pouvaient, en montant sur le trône, faire prévaloir une autre doctrine que celle qu'ils avaient toujours pratiquée et à laquelle ils devaient d'être arrivés au sommet de la hiérarchie sociale ; ils ne l'essayèrent môme pas, ou du moins, s'ils le tentèrent,-le mot d'Audebert, si vrai que l'on doit croire qu'il a été prononcé, les rappela brusquement à la réalité. Comme ducs de France, ils pouvaient agir suivant des règles que l'usage ancien consacrait; comme rois on ne leur reconnaissait que le droit de succéder au litre, mais non aux prérogatives autoritaires des Carlovingiens, qui semblaient enfouies dans la tombe avec eux.
Guillaume était donc duc d'Aquitaine, c'est-à-dire qu'il jouissait d'un droit de suzeraineté sur tous les territoires formant la partie centrale du royaume de France et comprenant le Poitou, la Sainlonge, l'Angoumois, le Périgord, le Limousin, le Bas- Berry, la Haute et Basse Auvergne, le Yclay et le Gévaudan (2).
(i) « Cornes Piclavensium cl dux Aequilaniae » (Arch. de la Vienne, orig., chap. cathédrale n» i, vers i025); « Piclavorum cornes et dux Aquilanise » (A. Richard, Chartes de Sainl-Maixent, I, p. 99, entre loii et 1028)
(2) Voy. Appendice IV.
i54 LES COMTES DE POITOU
II y a lieu de remarquer que, dans les actes intéressant le Poitou, Guillaume se fuit plus particulièrement intituler comte des Poitevins, cornes Pklavorum, mais dans ceux émanés de chancelleries sises en dehors du territoire soumis directement & son autorité, il est le duc et le prince dos Aquitains (i); ce titre se rencontre aussi dans les chartes poitevines et même Tune d'elles^ en lOiO, indique par la qualification qu'elle donne au comte de « dominateur de toute l'Aquitaine »,/o^i?/^ tune temjfom Aquitanite monarchusy que le but poursuivi par Guillaume était atteint sans conteste, qu'il était en quelque sorte un roi auquel il ne manquait que le titre (2). La prééminence du comte de Poitou sur TAqui* laine était telle que Ton voit les moines de Cluny donner par analogie à Tévôque de Poitiers, Iscmbert, le litre d'évêque des Aquitains 3).
Il est toutefois un point qui distingua plus particulièrement Guillaume des princes véritablement souverains, c'est qu'ilne fit jamais frapper de monnaie à son nom. 11 tenait de ses ancêtres le droit de monnayage, il en usait, mais il ne s'affranchit pas de celte tradition qu'ils lui avaient aussi léguée, qui consistait à employer un type uniforme, caractéristique de la monnaie poitevine, laquelle portait d'un côté le nom du roi Charles et de l'autre celui de Tatelier de Melle. Les comtes de Poitou se sont si peu préoccupés de particulariser leur monnayage qu'il est à peu près impossible de déterminer à quel personnage appartiennent ces pièces si nombreuses, que l'on rencontre avec les légendes plus ou moins déformées de carlvs rex fr au droit et de Metalo au revers (4). Dans les protocoles des actes les formules de sublimité ont disparu avec l'éloignement du régime carlovingien, mais, comme son père, Guillaume s'intitule comte par la clémence divine ou par la grâce de Dieu. « Il assujettit toute l'Aquitaine à son pouvoir, dit Adémar de Chabannes, de telle sorte que personne n'osait lever la main contre lui, et les grands seigneurs Aquitains,
(i) Bruel, Chartes de Cluny, HI, pp. 782, 789, 766; IV, p. 21.
(2) A. Richard, Chartes de Saint -Maixentf I, p. 91; Cari, de Saint-Cypnen^ p. 811.
(3) Bruel, Chartes de Clany, IV, p. 20.
(4) Voy, Lecointre-Duponl, Essai sur les monnaies frappées en Poitou, pp. 78 et suiv.; Engel et Serrure, Traité de numismatique du Âfoyen-Age^ II, p. 422.
GUILLAUME LE GRAND i55
qui essayèrent de secouer lejoug de son autorité, furent tous domplés ou renversés» (1). Les divers éléments qui entraient dans la composition du duché manquaient de cohésion ; certaines parties s'en étaient plus ou moins détachées, les rassembler et en former un tout, une unité qui donnerait à son possesseur, non seulement dans le royaume mais encore hors des frontières de France, la grandeur morale à laquelle l'étendue des territoires qui lui seraient soumis lui permettrait de prétendre, telle est la mission que se donna Guillaume (2). 11 voulut être maître chez lui, voire même maître absolu, tantôt en faisant emploi de la force, tantôt en agissant avec une grande habileté politique laquelle, selon les dires de son vassal Hugues de Lusignan, ne fut pas toujours très loyale, mais qui était bien appropriée aux mœurs du temps et aux instincts brutaux, aux convoitises toujours en éveil, aux actes souvent irraisonnés et de première impulsion des gens à qui elle s'adressait (3).
Maintenir la paix dans son duché fut un de ses principaux soucis et afin de pouvoir remplir fructueusement ce rôle de policier, il avait soin, lorsqu'éclatait quelque guerre privée, de joindre ses forces à celles des belligérants dont il croyait avoir le plus à espérer pour le rétablissement de Tordre. Toutefois, ses débuts ne furent pas très heureux. On a vu que, malgré le secours que le roi de France lui apporta contre Boson, il échoua devant Bellac; quelque temps après, bien que soutenu par ce même Boson, avec qui il avait, comme nous l'avons dit, jugé plus expédient de traiter, iléprouva un nouvel insuccès. Guy, vicomte de Limo-
(i) Chron, d'Adémar, p. i66,
(2) Les prétentioDs de Guillaume le GrdDd à une dominalion absolue dans le duché d'Aquitaine ne le portèrent pas cependant jusqu'à singer le roi de France en se faisant couronner solennellement, ainsi que Ta avancé M. PQsier {Etades sur ie règne de Robert^ p. 282). Aucun historien du temps, aucun annaliste ne relate un fait aussi important et qui assurément n'aurait pu passer inaperçu. Besly (Hist, des comtes^ preuves, p. i83) a bien publié un curieux document intitulé : Ordo ad benedicendum dacem Aqaitaniœ^ toutefois ce n'est pas à Guillaume le Grand qu'il rapplique tout d'abord, mais bien à Renoul I, qui, s'il eut quelques velléités ambitieuses de ce genre^ ne les mit assurément pas à exécution. Nous nous rangeons pleinement à l'opinion de M. de Lasleyrie qui, dans son Etude sur les comtes de Limoges, p. 36, établit que cet écrit, dû à Hélie, préchantre de Limoges en 1218, relate les cérémonies observées lors du couronnement de Richard Cœur de Lion dans cette ville en 1 167 .
(H) Labbe, Nooa bibiioth, man., II, pp. i85 et suiv., Gonvenlio inter Guillelmum ducem Aquilanise et iiugonem Ghiiiarchum.
i56 LES COMTES DE POITOU
ges, avait de nombreux enfants. L'un d'eux, Adémar, voulant se tailler un patrimoine, mil la main sur le château de Brosse, dont sa mère, Rothilde, possédait une moitié, tandis que l'autre appartenait à Hugues de Gargilesse. Le duc, sans doute appelé par ce dernier, vint avec Boson, qui était déjà en possession du Périgord, mettre le siège devant le ch&teau en discussion. Pendant quinze jours Âdémar résista à toutes leurs attaques et les assaillants furent contraints de se retirer (1).
C'est le moment oh Guillaume, dans sa sollicitude inquiète d'asseoir et de faire adopter sans conteste son autorité, se mêla le plus activement aux affaires de ses vassaux. Ainsi le comte d'Angoulème, celui qui devait être son fidèle ami, ayant entrepris le siège de Blaye, il lui vient en aide, et, s'étant emparé de la ville de vive force, il la lui donne en bénéfice. Puis, il va prêter assistance à Audouin, évèque de Limoges, pour la construction du château de Beaujeu, sur la route de Saint*Junien à Brigueil, afin d'arrêter les attaques de Jourdain, seigneur de Chabanais, mais, ne poussant pas l'affaire à fond, il laisse ensuite les deux parties continuer entre elles une lutte sanglante (2). Enfin il s'en* gage dans les démêlés que Geoffroy, abbé de Saint-Martial de Limoges, a avec certains seigneurs de la Marche. Ceux-ci s'étaient emparés du monastère de Saint-Vaury, dépendance de l'abbaye; pour les punir, l'abbé Geoffroy, secondé par une forte troupe armée que le comte Boson II avait mis à sa disposition procéda à Tenlèvement du corps de saint Vaury, qui fut tiré de l'église où il reposait et qui lui devait son nom, et apporté à Saint-Martial. Il y fut gardé jusqu'à ce que les seigneurs pillards qui avaient usurpé les domaines de l'abbaye les eussent restitués. Ce que voyant
(i) Chroris d' Adémar, p. i56. Ces faits sont aussi rapportés avec force détails par Aimoin [Miracles de saint Benoit, publ. par de Certain, p. i36), dont le récit permet de rectifier UQ passage de l'inlerpolateur d' Adémar de Ghabannes (Chron., p. i56), qui confond le premier siège de Brosse fait par Boson le Vieux et son fils Hélie au temps de Fier-à-Bras, avec le second, entrepris par le duc Guillaume le Grand et Boson II. Cet écrit, reproduisant Terreur contenue dans le texte primitif d*Adémar (p. 2o5), dit que cette forteresse fut victorieusement défendue par Guy, vicomte de Limoges, contre les cinq comtes qui l'assiégeaient, à savoir: le duc Guillaume,Arnaud (comte d'Angoulème), Hélie (comte de Périgord), Audebert et Boson (les deux comtes de la MarcheJ ; or, deux de ces personnages, Hélie et Audebert, ne vivaient plus à l'époque où ce récit place le second siège de Brosse. (2) Chron, d" Adémar, p. i05.
Tabbé ramena en grande pompe les reliques du saint dans son premier séjour, où, en présence de Guillaume, il rétablit la discipline monastique (0-En 1021, le comte de Poitou se joint à celui d'Angoulême pour punir Guillaume, vicomte de Marcillac,'et son frère Odolric qui, ayant eu un grave différend avec leur frère Audouin au sujet de la propriété du cbàteau de Ruffec,lui avaient coupé la langue et crevé les yeux. Marcillac fut pris et brûlé, les coupables eurent grâce de la vie, et RufTec fut donné à Audouin qui avait survécu à ses blessures (2).
Ces faits isolés suffiraient presque à témoigner des difficultés que rencontra Guillaume dans le gouvernement de ses états, mais il y a mieux. Pour bien se pénétrer du rôle qu'il dut jouer pour mener à bonne fin la tâche qu'il s'était imposée, rien n'est plus instructif que de le suivre dans ses rapports avec Hugues le Brun, seigneur de Lusignan (3). Ce personnage était fils d'Hugues le Blanc, et petit-fils d'Hugues le Bien-Aimé, qui construisit le château de Lusignan et parait avoir été le véritable fondateur de cette dynastie glorieuse (4). Toujours prêt à se battre, le Brun ne négligeait aucune occasion pour s'approprier un domaine à sa convenance, mais, en homme politique, il savait aussi se retirer à temps quand l'entreprise devenait trop périlleuse pour lui. Arguant de sa fidélité envers le comte de Poitou, il se faisait payer chèrement ses services, demandant constamment, ne se rebutant pas des refus, et finissant toujours, après être revenu plu-
(i) Chron, d'Adémar^ p. i66.
(2) Chron. d'Adémar, pp. i86 et 207.
(3) C'est la chronique de Saint-Maixent qui donne à Hugues de Lusignan, le fils d*Hugues le Blanc, le surnom d'Hugues le Brun. La convention dont on va lire le résumé rappelle Hugues le Ghiliarque. Le sens précis de ce mot correspond à celui de chef de 1000 hommes, toutefois nous ne pensons pas qu'il faille y voir un indice de la puissance territoriale d'Hugues de Lusignan ; il nous paraît simplement rappeler le rôle, assez peu défini dans les actes où il est question de lui, que le sire de Lusignan était appelé à jouer auprès du comte de Poitou, duc d^ Aquitaine. U suit ce dernier dans ses expéditions, il l'accompagne à Blaye, malgré que d'importantes afiPaires personnelles auraient dû le retenir en Poitou, en un mot il apparaît, à l'égard du comte, dans une certaine sujétion qui nous porterait à voir en lui le commandant supérieur de ses troupes, ce qui correspondrait parfaitement à ce surnom de Ghiliarque.
(4) Cette filiation des Lusignan est donnée parla chronique de Saint-Maixent {Chron, des égl. d'Anjou y p. 889), qui dit en outre que le chef de cette famille eut neuf fils. Le tableau généalogique intitulé Lezignem, placé à la suite de l'Histoire des comtes du Poitou, indique im degré de plus; il débute par Hugues le Veneur, qui, selon
sieurs fois à la charge, par obtenir sinon Tobjel principal de ses désirs, mais à tout le moins d'importantes compensations. En voyant ses agissements, on ne peut s'empêcher d'établir un rap* prochcment avec ce qui dut se passer dans Tentourage des rois carlovingiens ; ces princes étaient à chaque instant contraints de lâcher quelques lambeaux de leurs domaines et ils fmirent par se trouver entièrement dépouillés^ n'étant plus en possession que d'un titre nu sans avoir les moyens de le faire respecter. Or, Guillaume, qui fit de ses concessions bénéficiaires, ou plutôt féodales, une sorte de règle de gouvernement, entama si largement le patrimoine des comtes de Poitou que ses successeurs immédiats ne purent trouver dans leurs propres domaines des ressources suffisantes pour résister aux tentatives de vassaux devenus réellement plus puissants qu'eux.
Or donc Savari, vicomte de Thouars, avait enlevé h Hugues de Lusignan une terre que celui-ci tenait en fief du comte Guillaume. Savari étant mort (vers 1010) (1), le comte promit à Hugues, dans une assemblée publique, de ne faire ni traité ni paix avec Raoul, frère de Savari et son successeur, tant que la terre dont il avait été dépouillé ne lui serait pas rendue, mais postérieurement il donna secrètement à Raoul la terre dont il était question. Le sire de Lusignan, outré du procédé, se rapprocha alors du vicomte de Thouars et lui dit que s'il voulait lui donner sa fille en mariage il lui laisserait cette terre et même une autre encore plus importante. Quand le comte fut informé de ces pourparlers, il en fui exirômement irrité ; il se rendit en toute hâte
Besly, aurait élé Tun des qualre grands veneurs institués par CharJeinagne en 768. Nous ne saurions dire où l'historien a relevé la mention de ce personnage absolument hypothétique, du moins à ceUe date en ce qui touche les Lusignan, mais il est de toute impossibilité qu'il ait pu être, comme il le dit, le père d'Hugues le Cher ou le Bien- Aimé, qui a dû naître vers Tan 900. Nous ne retiendrons de l'exposé de Besly que le surnom de Veneur donné par lui au premier des Lusignan; cette qualification peut avoir pour origine une tradition persistante, très vraisemblable, auquel cas ce personnage aurait été un veneur des comtes de Poitou voire même le grand veneur, lequel aurait, ainsi que le fait s*est si souvent produit au xe siècle, transformé son office en seigneurie et son domaine bénéficiaire en propriété héréditaire.
(i) M. Imbert (Notice sar les vicomtes de Thouars, p. i5) fixe à l'année ioo4 la mort du vicomte Savari ; cette date, ainsi qu'il résulte du texte que nous analysons, doit être reportée à l'année 10 10 au plus tôt, et suivre de près celle du décès d'Hugues le Blanc qui succomba de loio à 1012.
auprès de Hugues et lui dit très ramilièrement : a Abstiens-toi d'épouser la fille de Raoul ; je te donnerai tout ce que tu me demanderas et je Taurai en affection plus que toute autre personne après mon fils. » lîugues fit ce que le comte lui ordonna.
Mais il arriva, sur ces entrefaites (vers 1012), que Jousselin, seigneur de Parthenay, vint à mourir. Hugues prétend qu'il n'adressa au sujet de cet événement aucune sollicitation au comte, tant pour lui que pour quelque autre personne et que ce fut le comte lui-même qui, spontanément, lui proposa le fief de Jousselin et sa veuve. On ne saurait assurer que les choses se passèrent bien ainsi ; quoi qu'il en soit, Hugues,après avoir mûrement réfléchi, dit au comte : « Je ferai tout ce que vous me demanderez.» Guillaume se mit alors d'accord sur cette affaire avec Foulques,comte d'Anjou, qui avait des droits de suzeraineté sur les fiefs possédés par le seigneur de Parthenay, et lui promit de lui donner sur ses propres bénéfices l'équivalent de ce que celui-ci abandonnerait à Hugues. Puis il fit appeler le vicomte Raoul et lui dit : « Hugues ne tiendra pas les engagements qu'il a pris avec toi, parce que je le lui défends, mais nous sommes convenus, Foulques et moi, de lui donner les biens et la femme de Jousselin, voulant que cela serve à la confusion et te punisse de les infidélités à mon égard. » Raoul fut 1res centriste de ce discours et répondit au comte : « Pour Dieu, je vous en conjure, ne faites pas cela. » Alors le comte lui répliqua : «Promets-moi de ne point donner ta fille à Hugues et de ne point observer le traité que tu as fait avec lui, en revanche je ferai en sorte qu'il n'ait ni le fief ni la femme de Jousselin. » C'est ce qui eut lieu, mais Raoul, qui avait feint, uniquement par politique, de consentir à la proposition du comte, se rendit quelque temps après au château de Montreuil-Bonnin, situé non loin de Lusignan, et oîi résidait alors Guillaume, afin de pouvoir s'aboucher avec Hugues sans éveiller des soupçons. Dans celte entrevue, il chercha à entraîner ce dernier dans une action commune contre le comte ; pour amener Hugues à lui il s'engageait à tenir fidèlement tous les engagements précédemment conclus entre eux, el à lui prêter secours en toute circonstance. Hugues déclare que, par attachement pour Guillaume, il repoussa toutes les avances qui lui furent faites, ce dont il eut particulièrement à souffrir à
,6o LES COMTES DE POITOU
l'occasion des déprédations que le vicomle de Thouars commit ,
alors sur la terre du comte. }
Raoul élant venu à mourir en 101 4 ou 1015, Hugues revint à la charge auprès de Guillaume pour se faire rendre la terre que le vicomte lui avait enlevée. Guillaume lui fit encore de belles promesses, s'engageant à ne pas faire la paix avec les Thouarsais avant que satisfaction lui fût donnée. Mais il ne se préoccupa guère de tenir sa parole, car Geoffroy, neveu et successeur de Raoul, pour se venger du mal qu'Hugues lui avait fait alors qu'il bataillait pour le comte, incendia son château de Mouzeuil, prit ses cavaliers et, chose atroce, leur fit couper les mains. Du coup, Hugues se trouvait perdre une des terres qu'il tenait du comte, mais, la guerre continuant, il eut à son tour sa revanche et s'empara de quarante-trois des meilleurs cavaliers du vicomte de Thouars. Il aurait pu, pour leur rendre la liberté, se faire donner au moins 40.000 sous (le chiffre nous parait un peu exagéré), et obtenir la restitution de sa terre, mais à ce moment le comte intervint et demanda à Hugues de lui livrer ses prisonniers. Celui-ci voulût résister, mais Guillaume réitéra son exigence en lui disant: «Ce que j'en fais ce n'est pas pour te causer du tort, mais tu es mon vassal et, comme tel, obligé de te soumettre à mes volontés. Remets-moi ces hommes ; je te les rendrai si tu ne rentres pas en possession de la terre et si lu n'es pas indemnisé pour les maux qui l'ont été faits ». Hugues s'exécuta cette fois encore, mais les otages ne lui furent pas remis et il ne recouvra pas sa terre. Toutefois, l'auteur du factum qui relate ces faits a soin d'omettre que peu après, Hugues épousa Audéarde, * fille de son ancien adversaire Raoul, et que cette union mit fin aux hostilités entre Thouars et Lusignan (1).
L'ardeur inquiète d'Hugues, après avoir attiré le comte à sa suite au nord du Poitou, l'amena à intervenir dans de nouveaux débals au sud du pays. Un puissant seigneur, tribunus^ nommé Aimeri (2), s'était emparé de Civray au préjudice de Bernard,
(i) M. Poute de Pujbaudet, qui a soutenu en i8g6 à l'Ecole des Chartes une thèse sur les sires de Lusignan, restée jusqu'à ce jour inédite, met eu doute dans ses positions que la femme d'Hugues le Brun ail été la fille de Kaoul de Thouars ou du moins déclare que rien ne l'indique ; nous suivons l'opinion de Besly.
(2) M. de Puybaudet assimile ce personnage à Aimeri I de Rançon.
GUILLAUME LE GRAND iGi
comte de la Marche, son suzerain. Or, Hugues disait tenir de son père des droits sur cette localité. Mû par des ressentiments particuliers qu'il entretenait contre Âimeri, Guillaume engagea Hugues à faire hommage à Bernard pour la portion de Civray qui avail appartenu à son père afin que de cette sorte ils fussent deux à avoir débat avec Âimeri. Mais il répugnait au seigneur de Lusignan de se reconnaître vassal du comte de la Marche, et pendant une année il résista aux sollicitations de Guillaume. Enfin, celui-ci, irrité de ne pouvoir vaincre sa résistance, vint le trouver et lui dit: « Pourquoi ne traites-tu pas avec Bernard ? Tu n'es quelque chose que par moi et si je te disais de faire d'un vilain un homme noble tu devrais m'obéir. » Hugues finit par se laisser convaincre et se constitua vassal de Bernard pour le quart de Civray. En retour, celui-ci donna le comte de Poitou à Hugues pour garant et remit entre les mains de Guillaume quatre otages qui devaient être livrés à Hugues si Bernard ne remplissait pas exactement ses engagements à son égard. Dès lors Lusignan ne fut pas longtemps en paix avec Aimeri. H eut avec ce dernier, au sujet de son droit de co-propriété, des contestations dont, comme d'ordinaire, les vassaux des belligérants eurent à souffrir. Pour tenir tète à Âimeri, le comte entreprit avec Hugues la construction d'un château à Couhé, mais il ne l'acheva pas, môme il finit par s'aboucher avec Âimeri, et lui abandonna le château sans qu'Hugues ait reçu de lui aucune compensation»
Mais l'adversaire du sire de Lusignan, qui parait avoir eu un caractère aussi entreprenant que le sien, mécontenta de nouveau le comte de Poitou en s'emparant du château de Chizé. Guillaume et Hugues unirent leurs forces et furent ensemble assiéger le château deMalval, propriété d'Âimeri, qu'ils prirent et détruisirent. Avant de s'en retourner, le comte promit à Hugues, ainsi que devait le faire tout suzerain à l'égard de son vassal, de ne point conclure de traité de paix ou d'association avec leur ennemi sans qu'il fût appelé à y participer. Néanmoins il fit un traité avec Aimeri et lui permit de réédifier son château sans le consentement d'Hugues. Tant qu'Aimeri vécut, les choses restèrent en cet état, mais, après sa mort, de violentes discussions éclatèrent
entre son fils Âimeri H et Hugues au sujet du droit de propriété
i6a LES COMTES DE POITOU
de ce dernier sur le quarl deCivray et de sa prélenliond*y vouloir édifier un château. Sur le conseil de Bernard et malgré l'opposition du comte, il en acheva la construction, mais les hommes de Civray, pour qui il se montrait un maître fort dur, se soulevèrent et livrèrent la place à Bernard. Celui-ci la garda et, pour plus de sécurité,s'allia avec Aimeri II contre IIugues.Cedernier,selonson habitude, s'en fut porter ses doléances à Guillaume qui, au lieu d'en tenir compte, rendit à Bernard les otages que ce dernier lui avait précédemment livrés. Voyant alors qu'il ne pouvait espérer aucun secours de son seigneur, Hugues se tourna vers Tévèque de Limoges, Géraud. Celui-ci accueillit ses avances, et d'un commun accord ils envahirent la Marche, où ils construisirent une forteresse (1). Mais le comte, qui soutenait Bernard, son beau-fils, enleva le château de vive force et le livra aux flammes ; de plus, de concert avec son fils atné, qui, dès lors, semble avoir part au gouvernement, il défendit à tous ses vassaux, sous peine de mort, de prêter aide à Hugues. La lutte entre les deux compétiteurs à la possession de Civray devenait chaude ; toutefois^ par la médiation du comte, ils convinrent entre eux d'une trêve de quinze jours. Afin d'ôter à Hugues la tentation de recommencer aussitôt les hostilités, le comte l'emmena faire un ost contre le château d'Aspremont qui fut promptement réduit, et de là à Blaye, où il devait avoir une conférence avec le comte Sanche. Mais pendant la tenue de cette conférence Bernard était entré en campagne. II se dirigea sur Confolens, s'empara du bourg et de ses faubourgs qu'il brûla, fit de nombreux prisonniers et enfin mit le siège devant le vieux château où se tenait alors la femme d'Hugues. Ce dernier venait de rentrera Lusignan quand un messager lui apporta ces nouvelles ; il se rendit aussitôt auprès du comte, mais ne put décider celui-ci à lui venir en aide. Néanmoins Bernard ne l'attendit pas ; à son approche il leva le siège de Confolens après avoir causé au domaine de Lusignan plus de 50.000 sous de dommage.
Toutefois la lutte n'était pas terminée. Peu de temps après, .
(i) Ces faits se passèrent ea i023 au plus tard, Tévêque Géraud étaot mort le II novembre de cette année (Voy.Duplès-Agier, Chron. de Limoges, p. 4C; 13, Itier, Biill.de la Soc. des Antiq. de VOuesty i^e série, VJ, p. 1 13).
GUILLAUME LE GRAND i63
Hugue& alla mellire le feu au château de Gençay, possession de son ennemi Âimeri 11^ fit prisonniers des hommes et des femmes et enleva tout ce qu'il trouva à sa convenance. Puis il s'en fut trouver le comte et lui demanda la permission de reconstruire le château ; Guillaume lui fit cette objection qu'étant pour ce domaine dans la vassalité de Foulques, comte d'Anjou, il ne pourrait se dispenser de le lui remettre si celui-ci le lui demandait. A quoi Hugues répondit que lorsqu'il était devenu le vassal de Foulques il lui avait dit que si ses hommes lui faisaient des dommages il se réservait la faculté de leur enlever une portion de leurs biens, et que s'il ne lui reconnaissait pas le droit d'agir ainsi il ne se soumettrait pas à sa fidélité ; ce à quoi Foulques aurait répondu : (^ Prends aux autres ce que tu voudras, mais ne touche pas h ce qui m'appartient. » Après avoir entendu ces paroles, le comte laissa Hugues libre d'agir, et lui dit : « Si»je puis acheter la part de Foulques, no«s posséderons chacun, loi et moi, une part du château}). Quand il fut construit, Foulques, comme on pouvait s'y attendre, réclama ses droits. Hugues lui répondit que, suivant leurs conventions anciennes, il gardait pour lui le château qu'il avait pris sur ses ennemis, et qu'il consentait seulement à le tenir de lui en vassalité, ajoutant qu'autrefois il avait appartenu à ses parents et qu'il y avait plus de droits de propriété que ceux qui le détenaient •
Foulques lui posa alors cette question spécieuse : a Comment pourrais-tu tenir de moi contre mon gré, ce que je ne t'aurais pas donné ? » Hugues se retourna alors vers le comte de Poitou et lui demanda conseil, a Si le comte d'Anjou^ lui répondit Guillaume, veut te donner la garantie que tes ennemis ne rentreront pas en possession du château, tu ne peux le garder ; autrement, ne t'en dessaisis pas, on n'aura aucun reproche à l'adresser. » Hugues s'informa alors des otages que pourrait lui donner le comte d'Anjou ; mais celui-ci refusa absolument de s'engager de celte sorte et lui dit : « Je m'entendrai avec le comte de Poitou, je lai fournirai des otages, il t'en donnera à son tour et c'est ainsi que se fera l'accord. » Foulques réclama alors au comte le château d'Hugues» «Je ne le le rendrai jamais, dit celui-ci, sansavoir des gages. » Et il dit à son tour à Hugues : « Je suis disposé à
i64 LES COMTKS DE POITOU
t'en donner, lesquels veux-lu 7 » A quoi celui-ci répondit : « Accepte ce que tu voudras du comte Foulques et donne-moi ce que je requiers. Je demande Tliomme qui garde la tour de Melle, de sorte que si Aimeri a la forteresse sans mon gré et qu'il pût de cela m'advenir du dommage, le gardien de la tour la remettra entre mes mains.» — «Cela je ne puis le faire, dit le comte (1). » Alors Hugues voulut Chizé ; le comte refusa encore, prétextant qu'il n'était pas en son pouvoir d'en disposer ainsi. Ce que voyant, Hugues, irrilé, se retira à Gençay qu'il fortifia) et munit de tout ce qui était nécessaire pour soutenir un long siège s'il fallait en arriver à une guerre ouverte.
Le comte revint à la rescousse et, pour attirer la confiance d'Hugues, lui donna rendez-vous hors de la cilé^ lui faisant dire par le comte d'Angoulème de venir se mettre à sa merci, car il ne pouvait se faire qu'il ne prêtât pas aide au comte d'Anjou et d'autre part il ne voulait pas se risquer à perdre l'amitié et d'Hugues et de Foulques. Le sire de Lusignan se rendit à l'invitation du comte, et lui dit : «Je mets toute ma confiance en toi, mais prends bien garde de ne pas la fausser, car alors je cesserai d'être ton fidèle ; pour plus de garantie, si tu ne veux pas me donner d'autres cautions,je te demanderai de prendre l'engagement que mon fief soit considéré comme un otage que tu m'aurais donné, de sorte que si tu ne tenais pas les promesses dont il serait le garant, je ne resterais plus jamais à ton service et je serais délié de tous les sermentsquejel'auraisfaits.» — «Qu'il en soit ainsi,répondit le comte.» Hugues remit alors le château de Gençay à Guillaume, malgré l'opposition de ses hommes ; toutefois, avec celte clause restrictive
(i) Oq remarquera que le comle de Poitou déclare ne pouvoir disposer de la tour de Melle, c^est-à-dire de la forteresse qui protégeait cette localité. 11 est à croire qu'il eu avait déjà fait don à Guillaume d'Angoulême, et de ce fait semble découler une conséquence qui n'avait pas échappe à la sag'acilé de M. Lecoinlre-Dupont {Essai sur les monnaies frappées en Poitou, i84o> p> 82). Ce savant avait conclu de Tabandon de Melle par le comte de Poitou que les mines de plomb argentifère de celle région étaient épuisées et que Talelier monétaire de Melle était fermé. On ne comprendrait pas que le comte aurait, par un acte de générosité excessive, abandonné la source d'un de ses plus importants revenus ; aussi^ n'ayant à utiliser^ comme matière première, que du métal déjà employé qui était refondu à nouveau^ il transféra ailleurs le centre de sa fabrication monétaire, sans toutefois apporter de modification au type si connu de ses monnaies : on continua donc de frapper des ce mailles )> dans de nouveaux ateliers qui furent Poitiers, Niort et Saint-Jean d'Angély.
GUILLAUME LE GRAND ïC5
qu'il ne serait pas rendu à Àimeri sans son consentement et qu'il ne lui en adviendrait aucun dommage. Mais^peu après, le comte, sans se soucier d'FIugues, céda le château à Aimeri et reçut en retour une terre seigneuriale et de l'argent. Comme Hugues ne tarda pas à être molesté tant dans ses biens que dans ceux de ses vassaux, par l'eiTet de cette opération, il réclama une compensation. Le comte lui fit réponse que, quand bien même le monde entier lui appartiendrait, il ne lui en abandonnerait pas de la grandeur d'un doigt. Furieux, Hugues se rendit à la cour du comte et renia la foi qu'il lui devait pour toutes choses, excepté pour sa personne et son domaine de Lusignan. Puis il se mit en campagne et alla assiéger Chizé, dont il s'empara et en chassa Pétrone, qui avait le commandement de la tour. Pour excuser son action, il mettait en avant que ce domaine avait appartenu à son père ou à quelque autre de ses parents. Guillaume, tenant à rentrer^ en possession de la tour de Chizé et voyant qu'il ne pouvait venir à bout des incessantes réclamations d'Hugues au sujet de ses droits successoraux plus ou moins réels sur une foule de domaines, se décida à lui donner satisfaction sur un point. H lui fit offrir de lui abandonner le fief de Jousselin, l'oncle d'Hugues, avec le château^ la tour et toutes ses dépendances, moyennant quoi, de son côté, celui-ci déclarerait renoncer à toutes les prétentions qu'il avait émises ou pourrait vouloir produire au nom de son père ou de ses autres parents. Des pourparlers s'engagèrent, on lutta de finesse de côté et d'autre, et, en somme, Hugues arriva à ses fins, car cet héritage de son oncle Jousselin n'était autre que la terre de Vivonne, voisine du château de Lusignan et dont la possession augmentait considérablement l'étendue de son domaine patrimonial. Guillaume le fil revenir à sa merci, lui fit jurer fidélité, à lui et à son fils, se fit rendre Chizé et lui livra enfin le fief de Jousselin. Par là furent assoupies toutes contestations entre le comte et Hugues, qui mourut un an après (1).
(i) Hugues dut mourir dans le courant de l'année i025 ou 1026, peu après qu^il eut obtenu du pape Jean XIX, par Tentremise de Tévéque de Poitiers, une bulle d'exemption et le privilège unissant son prieuré de Notre-Dame a Tabbaye de Noaillé (Ârchiv. de la Vienne, on'g., Noaillé> no 83).
iGO LKS COMTES DE POITOU
Il aurait été dilTicilc, a défaut de dates précises, de scinder en plusieurs parties ce récit imagé des rapports qui ont existé entre Guillaume le Grand et Hugues de Lusignan, et dont Tinspirateur n'est autre que ce dernier ; il aurait perdu de son intérêt et nous n'aurions pu en tirer renseignement qui ressort de ce spectacle donné par un ambitieux avide qui étale sans voiles ses grossiers appétits, et qui nous apprend combien le lien de vassalité, si étroit entre Thomme et son seigneur dans le monde féodal, était alors imparfaitement établi. L'attache n'était encore que personnelle et, par suite^ pouvait se modifier suivant les circonstances; il lui faudra devenir réelle pour rester immuable (1).
La satisfaction qu'Hugues de Lusignan obtint du comte de Poitou par l'abandon du fief de Vivonne doit remonter à l'année 1024, et précéder de peu l'échange de terres qu'il fit avec le chapitre de Saint-Hilaire de Poitiers pour la fondation du prieuré de Notre-Dame de Lusignan, échange qui ne pouvait se faire que du consentement exprfcs du comte, en sa qualité d'abbé de Saint- Hilaire. L'acte qui permit à Hugues de donner suite à ses projets est du 6 mars 1025, et il fut passé en présence du comte et de toute sa cour. Parmi les assistants, on remarque Egfroi, vicomte de Châtellerault, et Ton doit conclure de ce fait qu'Hugues avait, en recevant Vivonne, renoncé à se prévaloir des promesses qu'il prétendait lui avoir été faites. Il avait en effet soutenu que le jour où Rohon, évoque d'Angoulême, avait baisé le bras de Guillaume, c'est-à-dire s'était reconnu son fidèle vassal, le comte s'était engagé, devant l'évoque, à lui donner, après la mort du vicomte Boson, la jouissance bénéficiaire de la vicomte de
(i) Le texte de celte relation^ écrite dans un lalin barbare, fait partie d'un manuscrit de la Bibliothèque Nationale (n^ 8927 du fonds latin). H a été publié par Besly, dans les preuves de son Histoire des comtes du Poitou (pp. 288 bis et suivantes) et par Labbe, dans la Noua biblioiheca mamiscripioram, W, pp. i85 et ss. Comme la plupart des documents de cette époque, il ne porte pas de date, d*où nombre d'erreurs dont il a été la cause. W est sîirement postérieur à l'élévation de Rohon à Tévèché d'Angoulême, qui eut lieu vers 1020, et antérieur à la fondation du prieuré de Notre- Dame de Lusignan, c'est-à-dire au 6 mars 1026. Nous ne serions pas éloigné de croire que c'çst lors des pourparlers qu'Hugues engageait avec le duc Guillaume pour obtenir la cession de territoires qu'il ambitionnait auprès de son château que, des concessions ayant été faîtes de part et d'autre, le sire de Lusignan présenta au duc le mémoire de ses revendications qui nous est heureusement parvenu.
Châtellerault. Lusignan n'en fut pas pourvu, la présence d'Egfroi, fils de Boson à Tacte de 925, suffit pour Taltester (1).
Cette saisine ou main- mise sur les biens, voire même sur la femme de son vassal décédé que nous avons vu le comte de Poitou mettre en pratique après la mort des seigneurs de Parthenay et de Vivonne, en vertu de ses droits de suzeraineté, il l'appliqua aussi sur une plus grande échelle en sa qualité de duc d'Aquitaine. Boson, le comte de la Marche et de Périgord, qui semble, depuis son accord avec le duc, avoir toujours vécu en bonne intelligence avec lui, mourut à Périgueux en 1006, empoisonné par sa femme, disent les historiens (2). Guillaume, à cette nouvelle, se hâta de mettre la main sur ses états, et s'adjugea la tutelle de ses enfants mineurs et de son neveu^ le fils d'Audeberl. Pendant plusieurs années les deux comtés furent administrés parle duc d'Aquitaine^ qui, lorsque ses pupilles furent arrivés à leur majorité, leur parlagea l'héritage de leur grand-père Boson I, que le défunt avait, comme nous l'avons dit, entièrement usurpé. Il donna Périgueux à Hélie, le fils de Boson H, et rendit la Marche à Bernard, le fils d'Audeberl, auprès de qui il plaça comme conseils et peut-être comme surveillants deux hommes dévoués, Pierre, abbé du Dorât, et Humbert de Droux, fils d'Abbon, l'ancien défenseur de Bellac. Mais après la mort de ce dernier, Pierre, resté seul au pouvoir, en abusa et le duc, forcé de défendre le comte de la Marche contre les menées [de son tuteur, dut chasser celui-ci de vive force (3).
Vers ce temps, Guillaume perdit sa mère. Depuis l'avènement de son fîls^ Emma n'avait cessé de prendre part au gouvernement du comté de Poitou et, par son habileté, en lui faisant épouser Aumode, elle avait beaucoup contribué à assurer sa domination
(i) Le récit de rengagement pris par le comle au sujet de la vicomte de Chàlel* lerault se trouvant en tête du mémoire d*Hugues de Lusignan et précédant des événements qui se sont passés vers 1012, les historiens ont cru devoir placer à cette époque la mort du vicomte Boson, mais ils ont fait erreur, car Rohon, appelé en témoignage par Hugues, ne fut nommé évéque qu'en 11 20; la mort de Boson est donc pos* térieure à cette date, ce qui est d'accord avec ce que l'on sait de son successeur Egfrol qui n'est désigné pour la première fois en qualité de vicomte que vers l'an 1028 ou 1024 dans une donation que fit le comte de Poitou aux chanoines de sa cathédrale (Arch. de la Vienne, orig., chapitre cathédral de Poitiers, n» i),
(2) Chron. dAdémar, p. 167,
(3) Chron. d*Adémar, p. 168.
i6S LES COMTES DK POITOU
comme duc d'Aquitaine. Il lui avait du reste laissé une part importante d'autorité (1); elle disposait à son gré de son douaire et c'est ainsi qu'elle donna à l'évèque de Poitiers I» domaine de Saint-Paul-en-Gâline et qu'elle établit sur les habitants de la ville de Saint-Maixent, pour tenir lieu du service militaire auquel ils auraient pu être astreints, le lourd impôt connu sous le nom d'ariban (2). Elle possédait, on ne sait à quel titre, les domaines de Coudres et de Longueville, dans le diocèse d'Ëvreux; elle en fil don à l'abbaye de Bourgueil et, au mois de septembre 1001, elle se rendit à Blois, où se tenait la reine Bertke qui, sur sa demande, confirma cette donation (3). D'autre part, elle obtint de son fils de nombreuses faveurs tant pour le monastère de Bourgueil que pour celui de Maillezais, ses deux [œuvres de prédilection ; mais elle ne fut pas exclusive et il est facile de constater, quand on la voit assister à de nombreux contrats passés au profit d'abbayes poitevines et leur donner plus d'autorité par sa présence, qu'elle s'intéressait à toutes les œuvres pies, méritant par là la qualification de chérie de Dieu, amabilis Deo^ qui lui est donnée par ses contemporains (4)« Le dernier acte à date certaine auquel elle assiste est la donation de Bretignolle faite par son fils à l'abbaye de Bourgueil, du 27 décembre 1003, mais elle était encore de ce monde lors de la naissance de son petit-fils Guillaume, événement qui est forcément postérieur de quelques mois à celte date (5). Avant de mourir, elle disposa par testament des domai-
(i) En 996^ elle est même qualifiée de comtesse des Paitevias (Gart.de Bourgueil,
(2) Bruel, Chartes de Clani/, III, p. 789; A. Richard, Charles de SainhMaixent, p. 104.
(3) Cart. de Bourgueil^ p. 49*
(4) Cari, de Bourgueil, p. 28. On la voit faire planter en vigne, pour l'usage des religieux de Saint- Cyprien, le domaine des Bordes, qui venait de leur être donne (Car t. de Saint'Ci/prien, psLge 127, note i),
(5) Besly, ffist. des comtes^ preuves, p. 353; Cart. de Bourgueil, p. 22. Pierre de Maillezais (Labbe, Nova bibl. man., II, p. 228) rapporte, sans toutefois s'en porter garant, ce ut aiunt, » dit-il, qu'Emma serait morte à Tâge de quarante et un an, la deuxième année du règne de son fils; or Terreur du chroniqueur est manifeste, car Emma assista avec le comte Guillaume, sa femme Aumode et leur fils Guillaume à la donation de l'église de Saint-Maxire à Tabbaye de Saint-Gyprien (Cart. de Saint- Cf/prien, p. 33o). Comme le jeune comte n*était pas né le 27 décembre" ioo3, ainsi qu'il résulte des termes de la charte de Bourgueil, sa naissance n*a pu avoir lieu qu'en ioo4 att plus tôt, et précéda la mort de sa grand'-mère. Celle-ci, lors de son décès, ne pouvait avoir moins de cioquante-quatre ans.
nés qui lui restaient après les nombreuses générosités qu'elle avait faites^ et, en particulier, elle partagea en trois parties sa terre de Frouzille dont elle attribua un tiers à Saint-Hilaire-le- Grand, un tiers à Sainte-Croix et l'autre tiers à son parent Eble deChâtelaillon(i).
Après Emma, Aumode succomba à son tour. Elle était restée plusieurs années sans donner d'enfants à son mari ; c'est ce que le comte nous apprend lui-même dans l'acte précité où, après l'énoncé de ses générosités aux moines de Bourgueil, il leur demande des prières, pour lui, pour sa mère, pour sa femme, et pour ses fîls^ s'il plaît à Dieu de lui en donner. Ces paroles d'espoir furent exaucées, car il lui yint un fils^ sans doute l'année suivante, et peu après Aumode disparut de ce monde ou du moins il n'est plus fait nulle part mention de sa personne (2).
Guillaume,devenu veuf, songea à se remarier et toujours politique il chercha à contracter une alliance qui lui fût encore profitable. Il fixa son choix sur Brisque, sœur de Sanche-Guillaume, duc de Gascogne, son puissant voisin (3). Cette union, outre ses conséquences immédiates, en produisit dans l'avenir que le comte de Poitou lui-même ne pouvait prévoir : il arriva en effet que, la descendance masculine de Sanche-Guillaume étant venue à disparaître, le fils de Brisque devint de droit duc de Gascogne et réunit ce titre à celui de duc d'Aquitaine (4).
Quelque temps après, en l'année 1014, il se produisit dans les
(i) Arch.kist, da Poitou j l, p. 3o. Cart. de Saint-Nicolas de Poitiers.
(2) La date précise de la mort d'Aamode n'est pas connue ; son nom se retrouve dans les chartes poitevines de Tan looo à i oo5(Voj. Car^. de Saint'Cyprieny pp. 330, 3io-3ii; Besly, Hist. des comtes^ preuves, p. 354); Chron, d*Adémary p, 167; Marchegay, Chron» des égl. d'Anjou^ p.- 388, Saint-Maixen( .
(3) La chronique de Saint-Mais ent, après avoir annoncé (p. 387) le mariage de Guillaume le Grand avec Brisque de Gascogne, Brisca, mentionne bien plus loin la mort de cette comtesse (p. 388), mais alors elle lui donne le [nom de Sancie, Sancia.
(4) L'union de Brisque avec Guillaume le Grand se fit au commencement de l'année I ou, son frère Sanche, qui la maria, n'étant devenu duc de Gascogne que par la mort de son père, Bernard Guillaume* advenue le jour de Noël loxo. En outre, ce mariage est antérieur au 10 mars de Tannée loii, car,' dans une charte de l'abbaye de Saint-Maixent portant cette date, il est question de la femme et du fils du comte (A. Richard, Chartes de Saint' Maixent, I, p. 91). Ce fils était Guillaume, l'enfant d'Aumode^ Eudes, le fils aine de Brisque n'étant pas encore né, autrement son père n'aurait pas manqué de le faire nommer dans l'acte. H est question de Brisque dans quelques chartes poitevines comprises entre cette date de loii et 10 18 (Voy. Cart. de Saint'Cf/prien, pp. 5o, ig4 et 228).
états de Guillaume un événement qui eut un grand retentissement (!)• Audouin, abbé de Saint-Jean d'Angély, fit tout à coup répandre* le bruit que, dans les ruines de Tancienne église du monastère, on avait retrouvé la tète de saint Jean-Baptiste, enchâssée dans une boite do pierre ayant la Forme d*une pyramide. Cette précieuse relique était disparue depuis les invasions normandes et c*cst avec des transports d'enthousiasme que le monde chrétien devait apprendre sa réapparition. Guillaume, qui était allé en pèlerinage à Rome où il avait passé les fêles de Pâques, ordonna aussitôt son retour de montrer aux populations cet insigne trésor religieux qu'il Ht placer dans un reliquaire en argent massif sur lequel on grava ces mots : Hic requxescit capui precursoris Domini. Là repose la tète du précurseur. Cette ostension fut le signal de grandes fêtes religieuses auxquelles prit part une multitude de peuple venue d'Aquitaine, de France, d'Espagne et d'Italie, et particulièrement de grands personnages, tels que le roi de France Robert et sa femme Constance, le roi de Navarre Sanche, le duc de Gascogne Sanche-Guillaume, Eudes comte de Champagne, Isembert de Châtelaillon ; des comtes, des évèques, des abbés, une foule immense, affluèrent dans le monastère. Parmi ces visiteurs, nous citerons Géraud,évèque de Limoges, qui, au mois d'octobre, se mit en route avec l'abbé de Saint-Martial et son clergé en emportant les reliques de saint Martial et celles de sa cathédrale dans un coffret recouvert d'or et de pierres précieuses. Les Limousins passèrent par Charroux et arrivèrent à Saint-Jean où Géraud, après avoir célébré sa messe d'arrivée, bénit les pèlerins qui l'accompagnaient avec la tête du Précurseur. Ils en repartirent cinq jours avant la fête de la Toussaint (2).
Malgré la foi profonde dans le merveilleux qui caractérise particulièrement celte époque, les circonstances de la découverte du chef de saint Jean-Baptiste furent si extraordinaires qu'elles soulevèrent quelques doutes (3). Aussi le comte de Poitou, soucieux
(i) Voy. Appendice V.
(2) Chron, d'Adémar, p. 179.
(3) Adémar se fait quelque peu l'écho de ces bruîls quand il dit : on rapporte que le crâne découvert à Saint- Jean d'Angély était le propre chef du Précurseur : « quod sanctum caput dicunt esse proprium Baplistae Johannis » (Chron., p. 179)1 ^siîs ils sont clairement exprimés dans une vie de saint Léonard^ que Besly rencontra dans
de s'éclairer, ordonna-t-il aux évêques de la province de Bordeaux et à ceux qui y étaient étrangers, mais qui se trouvaient sous sa domination, de se rassembler à Saint-Jean d'Angély, afin d'examiner si le chef que Ton présentait au peuple était bien celui du Précurseur. L'opinion des prélats fut favorable et les ostensions se renouvelèrent sans cesse (1).
Dans le nombre des personnages qui y prirent part se trouvait Théodelin, abbé de Maillezais, qui, par une pieuse tromperie, chercha à dérober une des dents du chef sacré ; selon l'auteur du récit il en fut miraculeusement puni, ce qui ne put que contribuer à accroître la confiance populaire dans la vénérable relique (2).
Aussi les offrandes de toutes sortes affluaient-elles au monastère de Saint-Jean. Le roi Robert, entre autres, lui donna une conque en or pur, pesant 30 livres, ainsi que de précieuses étoffes pour faire des ornements d'église. Cette abondance de biens et le désordre que produisait forcément dans l'abbaye l'introduction constante d'éléments étrangers y amena un profond relâchement et Guillaume, imitant à moins d'un siècle de distance ce qu'avait fait son aïeul Tête d'Étoupe, fut contraint d'intervenir afin de rétablir la discipline réguHère. Il chargea de ce soin Odilon, le célèbre abbé de Cluny, qui plaça successivement à la tête de l'abbaye deux de ses disciples, Raymond et Aimeri.
Mais cette réforme ne fut pas du goût de tout le monde, et particulièrement de ceux qui profilaient de l'existence luxueuse que leur procurait la générosité des fidèles. Un jour, les hommes des religieux se soulevèrent contre les agents que le comte entretenait à Saint-Jean, blessèrent mortellement son prévôt et mirent à bas sa résidence, celle dans laquelle il avait si fastueusement reçu les pèlerins de haute marque. On était dans le temps de carême.
les archives du chapîlre de Saint-Hilaîre-le-GraDd de Poitiers, où il est dit qu'il parut douteux à un grand nombre de personnes que la tête du Précurseur se trouvai à Saint-Jean d'Angély: « ut plurimis videretur dubium utrum S. Johannis caput haberetur apud Angeliacum » (Besly, Hist, des comtes, preuves, p.325). Du Gange établit, dans son Traité historique du chej de S, Jean-Baptiste (Paris, i665, in-40, chap. V et VI), que si cette relique avait été conservée elle devait se trouver à Amiens et que le crâne possédé par le monastère de Saint-Jean ne pouvait être que celui de saint Jean d'Edesse.
(i) Besly, Hist, des co/nto, preuves, p. 325; Boll., Acta Sanctorum, t. IV junii, p. 755.
(2) Labbe, Nooa bibl, man.^ H, p. 234, Pierre de Maillezais.
lya LES COMTES DE POITOU
L'entourage de Guillaume, et particulièrement Foulques Nerra, qui faisait alors à Poitiers son service de plaid et qui était toujours partisan des résolutions extrêmes, lui conseilla de détruire le bourg de Saint-Jean, de chasser les moines de Tabbaye et de les remplacer par des chanoines. Bien que le comte fût profondément outré de Tinjure qui lui avait été faite, il ne se laissa pas entraîner par des conseils intéressés, et, avec la sagesse et la prudence qu'il mettait en toutes choses, il préféra calmer la sédition plutôt que de recourir à l'emploi de la force (1). Puis, voyant avec justesse quelle était la cause initiale de tous ces désordres, il ordonna de cesser les ostensions du chef du Précurseur, le fit replacer dans la pyramide qui le contenait primitivement et au devant de laquelle un encensoir d'argent fut suspendu par de petites chaînes (2).
Vers cette époque, on put craindre un retour offensif des enne^ mis du nom chrétien. Malgré rétablissement de Rollon en Neustrie et la conversion au christianisme des populations du nord, il y avait toujours chez elles des hommes d'aventures que tourmentait le souvenir des fructueuses expéditions du passé. De temps en temps une bande quittait les fiords du Danemark et de la Norwège et se lançait sur TOcéan à la recherche de Tim* prévu. Le littoral du Poitou, d'un accès si facile, avait pour eux une attirance particulière. Un jour, une troupe de Normands aborda non loin de Tabbaye de Saint- Michel-en-Lherm, cherchant Toccasion de faire un bon coup. Or Emma, femme de Guy, vicomte de Limoges, se rendait en ce moment à Tabbaye en pèlerinage. Elle voyageait de nuit en toute sécurité, lorsque, le 30 juin, jour de la fête de saint iM artial, elle fut prise par les forbans qui remmenèrent en captivité et la retinrent pendant trois ans au delà de la mer. Des propositions de rachat leur furent faites, mais ils mirent longtemps à les accepter ; enfin, on sortit du trésor de Saint-Martial une grande quantité de matières précieuses et en particulier une statue de saint iÇlichel, en or, ainsi que de nombreux ornements qui leur furent remis. Mais les Normands n'étaient plus des guerriers, comme par le passé; c'étaient des
(i) Chron, d'Adémar, p. i8i.
(2) Chron, d'Adémar, p. i84.
pirates pour qui la foi jurée ne comptait pas; ils reçurent la rançon, mais ne rendirent pas la vicomtesse, qui ne dut sa délivrance qu'aux bonsoffices de Richard, duc de Normandie, lequel, grâce aux attaches que les siens avaient toujours conservées avec leur pays d'origine, finit par obtenir qu'Emma fût rendue à la liberté (1).
Le succès de ce coup de main devait forcément amener de nouvelles tentatives de déprédations. Aussi, un jour, une véritable armée d'invasion se dirigea vers l'Aquitaine et, au mois d'août, aborda sur les frontières du Poitou. A cette nouvelle, Guillaume,se conformant à la pratique qu'il suivait toujours dans les circonstances solennelles^ ordonna aux évoques de recommander aux peuples de lui attirer le secours divin en observant le jeûne et en chantant les litanies, puis, à la tète d'une troupe d'élite, il marcha contre les envahisseurs. Le comte, arrivé le soir auprès d'eux, attendit jusqu'au lendemain pour commencer l'attaque, mais les Normands; qui étaient inférieurs en nombre, appelèrent cette fois encore à leur aide les ressources de leur génie rusé. Pendant la nuit ils creusèrent autour de leur camp de nombreuses petites fosses qu'ils recouvrirent de gazon. Ce qu'ils espéraient ne manqua pas d'arriver. Dès le matin, les Aquitains, avec l'imprévoyance dont ils donnèrent si souvent des preuves, ayant Guillaume àleurtête, se lancèrent àtoute bride contre leurs ennemis, mais leur course fut arrêtée par l'obstacle caché : les chevaux, tombant dans les trous, se renversaient, et les Normands se précipitant sur les cavaliers pesamment armés et qui avaient peine à se relever, les faisaient prisonniers. A la vue de ce désastre, ceux qui suivaient s'écartèrent prudemment dés obstacles dont ils pouvaient redouter en tout lieu l'existence, et renoncèrent à poursuivre leur attaque ; le comte lui-même faillit être pris, mais, ne perdant pas son sang-froid, il réussit, grâce à son habileté de cavalier et à un effort violent de son cheval, à franchir la fosse contre laquelle celui-ci avait butté et il put, sain et sauf rejoindre les siens. Toutefois, de crainte de voir les Nor-
(i) Chron. d'Adémary p. 1C6. A défaut de notes chronologiques fournies par le chroniqueur, on peut supposer, d après la place que ce fait occupe dans la suite de son récit, qu'il se passa vers Tannée 10 10.
mands mettre leurs prisonniers à morl, il ne recommença pas le combat ; les deux partis passèrent la journi^'e à s'observer, el enfin la nuit suivante, au moment de la pleine mer, les pirates remontèrent sur leurs navires avec leurs prisonniers et gagnèrent le large. Tous les captifs étant des personnages de marque el de l'entourage du comte, celui-ci ne pouvait les abandonner ; pour les racheter il fut contraint de faire de grands sacrifices et ne put arriver à ses fins qu'au poids de Tor.Toutefois les envahisseurs s'étaient vus si près de leur perle qu'ils sentirent que l'époque des victoires faciles étail passée et ils ne reparurent plus sur les côtes de l'Aquitaine (1).
Les deux incursions successives des Normands, les actes de piraterie qu'ils avaient pu commettre impunément, et qui avaient été sur le point d'avoir une terminaison si néfaste, donnèrent à réfléchir à Guillaume. Le sens gouvernemental du duc était trop ouvert pour qu'il ne se soit pas dès lors aperçu du danger permanent qui résultait pour ses états de la facilité d'une descente sur les côtes désertes du Bas-Poitou. Depuis un siècle, rien n'avait été tenté pour remédier à l'état désolé de cette région, absolument dépeuplée par les invasions. Les forêts s'étaient développées, le pays s'était recouvert de bruyères et il était devenu pour les comtes, ses possesseurs directs, un de leurs plus beaux domaines de chasse. Un viguier, dominant les mottes de Rrem et de Talmont, des agents forestiers étaient les représentants de leur autorité; au nord, au sud, les vicomtes de Thouars et sous eux les seigneurs de Parlhenay possédaient bien de vastes territoires, mais ces puissants seigneurs se contentaient d'en tirer les maigres revenus qu'ils pouvaient donner (2). Ce n'est pas à eux que le comte s'adressa. Il conçut l'idée de
(i) Chron. d'Adémar, p. 176. Comm^ dans le paragraphe précédent le chroniqueur a parlé du pape Benoil VIII, qui régna de 1012 à 1024, el de Geoffroy, qui fat abbé de Saint-Martial de Limoges de 1008 à 1020, il ne semble pas que Tévénement dont il est ici question puisse être mis après l'année 1020; nous îoclinerions plutôt à placer Tépisode de la vicomtesse de Limoges et celui du comte de Poitiers sous le règne de Suénon I, roi de Danemark, qui, de ioo3 à ioi3,ne cessa de faire des expéditions maritimes contre TAngleterre, auxquelles celles dirigées contre TAquitaiDe peuvent bien se rattacher.
(2) Cart, de Saint-Ci/pnen, pp. SSS-SSq. Les possessions des seigneurs de Parlhenay el de Thouars le long des côtes de l'Océan, et qui remontaient au moins jusqu'à la rivière de Vie, provenaient sans nul doute de concessions qui leur avaient été faites par Guillaume Fier-à-Bras après son accord avec le comte de Nanlcs.
redonner la vie au pays en y appelant une population nombreuse qui, groupée autour de ses chefs naturels, suffirait pour arrêter toute entreprise hostile venant de la mer. Mais il ne pouvait entrer dans ses vues de donner à ces contrées renouvelées une organisation autre que celle qui régissait alors la société, c'est-àdire une organisation féodale ; il ne pensa peut-être même pas à' faire administrer ce territoire par ses agents, il était trop certain que, vu la tendance àinféodertoute^charge personnelle, à créer ces liens rattachant Fhomme l'un à l'autre à tous les degrés de l'échelle sociale, et qui seuls semblaient constituer une force dans une société si troublée, il chercha dans son entourage un personnage doué des qualités qui lui permettraient de réaliser le projet qu'il avait en vue. Son choix se fixa sur un guerrier du nom de Guillaume, que le surnom de Chauve dislingue de ses successeurs. Il devait être de haute race, afin de n'avoir pas à rencontrer dans les compagnons qu'il était appelé à dominer des émules ou des rivaux, et nous ne serions pas surpris que ce fût un des enfants que Guillaume Fier-à-Bras laissa de ses nombreuses liaisons. Le comtelui donnale pays de Talmond, comprenant toute la région sise entre la Jaunay, l'Yon, le Lay et l'Océan, avec nie d'Yeu, et lui fit épouser Ameline,sœur de Guillaume de Parthenay, qui lui abandonna une partie dé ce qu'il possédait dans cette région (l),le tout formant une grande seigneurie. Guillaume le Chauve s'intitula dès lors prince et seigneur du château de Talmond (2), amena avec lui du Haut-Poitou des guerriers nobles où non nobles qui devinrent ses barons, à qui il donna des territoires en fief, avec l'obligation d'y construire des églises, et il fut suivi d'une masse de population qu'entraînait l'appât de ce bien qui a toujours été le plus envié, la liberté. En vertu de contrats
(i) Marchegay, Cari, da Das-Poiton^ pp. 82, 92, 98, prieuré de Fontaines.
(2) Ccart. de Talmond^ p. 65. La qualification insolite de prince, pr inceps, ipnse par Guillaume le Chauve est une attestation certaine de la haute situation que le comte de Poitou lui avait faite; il n'est^pour son château de Talmond, dans la dépendance d'aucun autre seigneur que le comte, et se considère comme l'égal des vicomtes, jouissant des mêmes droits qu'eux et désignant comme eux ses vassaux par le titre de barons, barones. On pourrait peut-être aussi voir dans ce titre de prince l'indice | d'un rôle militaire et tout spécial qui aurait été confié au seigneur de Talmond, la qualification de prince s'accolant à celle de seigneur et étant absolument indépendante d'elle «•Talemontis castri princeps et dominus »»
librement consentis, les vilains, possesseurs de terres où ils édifièrent leurs demeures, furent absolument libres de leurs personnes, et n'étaient obligés envers leurs seigneurs qu'aux charges et redevances imposées sur leurs tenues, suivant T usage féodal (1). Serfs ou colliberts ne se rencontrent pas dans le Talmondais et TelTet de cette situation privilégiée, dont nous faisons honneur à Guillaume le Grand,se fit sentir dans les régions avoisinantes ; elle y amena la disparition de Télatde servage qui, pour des motifs à peu près semblables, ne s'implanta pas dans ce centre important qui s'éleva bientôt de l'autre côté du golfe de la Sèvre, à la Rochelle •
En ce temps, à une époque indécise qui se place entre 1010 et 1020, un grand désastre vint affliger la capitale du Poitou. Un immense incendie la ravagea et réduisit en cendres la cathédrale, plusieurs églises et le palais du comte. Guillaume sut pourvoir à la tâche considérable qui lui incombait : il reconstruisit son palais et vint en aide aux établissements religieux dont les ressources s'épuisaient à relever les édifices ruinés ; ceux-ci furent rétablis avec plus de splendeur qu'ils n'en avaient auparavant, et Ton doit croire que les églises, entre autres améliorations, virent remplacer par des voûtes en pierres, dont l'usage se généralisait, les plafonds de bois qui prêtaient à l'incendie des aliments si dangereux (2). La cathédrale de Saint- Pierre fut l'objet des soins particuliers du comte, et les travaux marchèrent assez rapidement pour qu'en 1024 on fût en état d'en faire la dédicace. Guillaume fit de nombreuses invitations pour cette cérémonie qui devait avoir lieu le 17 octobre ; parmi les prélats dont il comptait
(1) La Boutetière, Cart, de Talmond, iDtrod., p. 43; Marchegay^ Cart, da Bas- PoitoUf p. 97, prieuré de Fontaines.
(2) Chron, d'Adémar, p. 182. Le chroniqueur place cet événement à la suite des faits se rapportant à la découverte du chef de saint Jean-Baptiste. Il y a peut-être lieu de le rapprocher d'un autre fait que le retentissement donné à cet événement mémorable a fait laisser dans Fombre, mais dont le souvenir nous a été conservé par une inscription. Dans les derniers jours du mois de février de Tannée 1012, v. s., c^est*à-dire en ioi3, Tabbesse de Sainte-Croix de Poitiers, Béliarde, en faisant faire des travaux dans Téglise de Sainte-Radegonde, découvrit le tombeau de la sainte qui était, depuis les invasions normandes, resté caché à tous les regards. Il est possible, voire même probable^ que cette recherche se rattachait à la restauration de Téglise, consumée à une époque dont l'inscription relatant cette découverte nous aurait à peu prés conservé la date (Voy.deux notices de M. l'abbé Auber et le fac-similé des inscriptions dans les Balletins de la Soc, des Antiq, de VOuest, 1847-1849, pp* 36x et SSy).
faire ses hôtes, se trouvaient son ami Fulbert, Tévêque de Chartres., et l'archevêque de Bordeaux, qui, pour des motifs divers, ne se rendirent pas à Poiliers (1).
Afin d'éviter « un plus grand mal», selon les termes qu'emploie Richer à propos du mariage du roi Robert avec Berthe, il ne put se résoudre à rester veuf après la mort de Brisque et il épousa, en 1019, Agnès, fille d'Otto-Guillaume, le puissant comte de Bourgogne (2). Cette union était disproportionnée, Guillaume ayant atteint la cinquantaine, et sa femme étant toute jeune ; mais cette fois encore il sut mettre la politique d'accord avec ses
(i) Les historiens ne sont pas d'accord au sujet de la date qu'il convient de donnera la dédicace de la cathédrale de Poitiers que l'abbé Auber {Hist. de la cathédrale de Poitiers ^ l, p. 36) et Ledain (Hist, sommaire de Poitiers, p. 62) placent, sans motifs plausibles, au i5 octobre 102 1. Cette date nous semble devoir être rapprochée de quelques unités, et il nous parait qu'il y a seulement lieu d^hésiter entre les années 1024 et 1025. La première de ces dates a pour elle les inductions que l'on peut tirer d'une lettre de Fulbert à Guillaume le Grand dans laquelle Tévéque de Chartres lui marque toute sa bonne volonté pour amener un rapprochement entre le roi et Tarchevèque de Bourges d'un côté et le comte de Tautre (Migne, Pa//*o/o^<e lat,^ CXLI, col. 286); or cet accord s'opéra dans le courant de l'année 1024, après le concile de Paris, qui se tint lors des fêtes de la Pentecôte decette année,et comme Fulbert déclare dans la même lettre que,pressé de terminer avant l'hiver les grands travaux de sa propre cathédrale et d'en couvrir les cryptes, il ne pourra se rendre à l'invitation que le comte lui a envoyée pour assister à la dédicace de la cathédrale de Poitiers, il s'en suivrait que cette dernière cérémonie eut lieu postérieurement au 22 mai 1024, jour de la Pentecôte et antérieurement à l'hiver de cette même année. Comme corollaire de la lettre de Fulbert on rencontre une lettre d'Isembert, évêque de Poitiers, à l'archevêque de Bordeaux, lequel ayant réclamé une escorte pour se rendre à Poitiers, l'évéque lui répondit (Migne, Patrologie /a^,CXLI, col. 271) qu'il était empêché de le faire par suite de l'absence du duc, parti en expédition et qui ne devait rentrer que le 17 des calendes de novembre (16 octobre), veille de la fête de la dédicace « cum sequenti die simus dedicaturi ecclesiam nostram ». Celle-ci aurait donc eu lieu le 17 octobre 1024. Mais ici surgit une difficulté : les canons des conciles ordonnaient que les consécrations des églises ne se fissent qu'un dimanche ; or, en io24) le 17 octobre tombant un samedi, il y aurait lieu par suite d'admettre que l'évéque de Poitiers ait déféré à une invitation pressante de Guillaume, fixant la fête au lendemain de son retour ou mieux encore que les cérémonies de la consécration d'une église comportaient un vigile et duraient deux jours. Toutefois, nous devons faire remarquer que les anciens bréviaires de Poitiers indiquent au 17 octobre la fête de la dédicace de la cathédrale, .et qu'en 1026 ce jour tomba un dimanche.
(2) La chronique de Saint-Maixent (p. 388) rapporte le mariage de Guillaume et d'Agnès à l'année 1028, mais cette date est contredite par une charte du cartulaire de Cluny (III, p. 789, éd. Bruel), qui est datée du mois de mars 1018, v. s., et dans laquelle on voit Agnès assister à la donation que son mari fait à l'abbaye de Cluny de l'église de Saint-PauUen-GAtine. Cet acte étant le seul de ceux, assez nombreux, du chartrier de Cluny où paraît Agnès, qui porte une date, nous ne pouvons faire autrement que d'adopter l'indication chronologique qu'il fournit en mettant l'erreur de la chronique de Saint-Maixent sur le compte d'une faute de lecture assez compréhensible, le chiffre V de la date MXVIII ayant pu être pris pour un X et donner par suite MXXIII.
la
scnlimenls : Agnès était de race illustre, son père étant fils d'Adalbert^ qui, pendant quelque temps, avait porté le titre de roi d'Italie, et sa mère, Ermentrude, étant petite-fille du roi Louis d'Outremer (t).
Pendant les années qui suivirent, Guillaume semble s'être exclusivement consacré à sa nouvelle épouse et à la reconstruction des édifices publics de sa capitale, mais en 1022 il se lança dans une aiïaire qui ne fut pas sans lui causer d'assez vifs ennuis.
Il avait toujours pris une part prépondérante dans la nomination des évêques des cités qui étaient dans sa sujétion directe en tant que comte, à savoir : Poitiers, Limoges et Saintes, et avait fait élire & ces sièges des prélats à sa dévotion. A Limoges, les vicomtes avaient bien cherché à usurper ce précieux privilège de choisir l'évêque, mais Guillaume se montra toujours très ferme dans le maintien de ses droits. C'est ainsi que,rév6que Audouin étant venu à mourir le 23 juin 1014, son neveu Géraud, fils de Guy, vicomte de Limoges, fut aussitôt choisi pour lui succéder (2). Comme l'évêché de Limoges dépendait de la province ecclésiastique de Bourges et que Gauzlin, qui avait été nommé archevêque par le roi Robert,n'avait pas encore pu prendre possession de son siège par suite de l'opposition du vicomte et des habitants de Bourges qui ne voulaient pas d'un bâtard pour archevêque,fût-il de sang royal (Gauzlin était fils naturel d'Hugues Capet), Guillaume décida que le sacre de Géraud serait fait à Poitiers par l'archevêque de Bordeaux, Seguin. Ce prélat et ses suffraganls, Arnaud, évêque de Périgueux, Islon, évêque de Saintes, Grimoard, évêque d'Angoulême, et Gisleberl, évêque de Poitiers, se réunirent donc pour accomplir la formalité de l'élection de l'évêque par ses pairs, mais plutôt en somme pour ratifier le choix du comte. Ils ne se montrèrent réfractaires qu'à l'occasion de la cérémonie religieuse. Quand Guillaume porta son choix sur lui, Géraud était encore laïque ; les évêques déclarèrent unanimement que, d'après l'autorité des Pères de l'Église et les règles canoniques, on ne pouvait conférer simultanément tous les ordres
(i) Voy. Pfister, Etudes sur le règne de Robert^ pp. 262 eta6o. (2) Arbellotj Chron, de Malea, p. 3i.
ecclésiastiques depuis le grade de portier jusqu'à la prêtrise, que pendant les qualre-temps de l'année et certains jours du temps de carême (1) jusqu'aux Rameaux; durant quinze jours ils refusèrent de faire la cérémonie du sacre, mais Guillaume ne tint aucun compte de leurs scrupules et, sur son ordre, Gislebert conféra le même jour à Géraud tous les grades ecclésiastiques, après quoi Seguin consacra le nouvel évêque dans Téglise de Saint-Hilaire (2).
Bien que Gauziin se fût fait représenter au sacre de Géraud par deux moines de son abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire, le duc d'Aquitaine et les évêques de la province de Bordeaux, s'autorisant de ce précédent, voulurent, lors de la nomination d'un nouvel évêque de Limoges, le soustraire encore à la juridiction de son ordinaire. Géraud, que le duc Guillaume paraît avoir affectionné particulièrement et à qui il avait donné, outre sonévêché, la charge importante de trésorier de Saint-Hilaire de Poitiers, mourut prématurément à Charroux,le H novembre 1022, après quinze jours de maladie, en se rendant à Poitiers pour assister aux fêtes de la Toussaint (3).
C'était le troisième personnage de la famille des vicomtes de Limoges qui occupait le siège épiscopal de cette ville; aussi les compétitions parmi ses parents furent-elles nombreuses, et c'est à prix d'argent que ceux qui aspiraient à cette dignité cherchèrent à l'obtenir. Le comte était vivement sollicité dans ce sens, mais des influences religieuses, auxquelles se joignit celle particulièrement puissante de Guillaume, comte d'Angoulême, agirent sur lui et à la fin de janvier 1023, pour se dégager, il tint un plaid à Saint-Junien, où il convoqua le vicomte Guy et les principaux personnages du Limousin. Dans cette assemblée, on procéda à une
(i) II ne nous a pas été possible de spécifier quels étaient les jours du temps de carême où il était permis de faire des ordinations ; le sens de Texpressiou (c dies alba* torum », employée par Adémar, n*a été déterminé par aucun glossaire de dates.
(a) Chron. d' Adémar, p. 172, et add., p. 178. La prise de possession de l'évécbé de Limoges ou intronisation de Tévéque eut lieu le mardi 9 novembre ioi4,jourde la fête de saint Tbéodore.
(3) Chron» d* Adémar ^ p. 174. Voy. le récit, par M. Faye, de la découverte de la sépulture de Géraud dans les ruines de réglise abbatiale de Charroux en i85o {Bull, de la Soc, des Antiq, de VOuest^i^* série, VI,pp. 109 et ss.,et Didron,i4 n/ia/.arc^^o/.. X, p. 177).
i8o LES COMTES DE POITOU
élection d'où sortit le nom de Jourdain de Laron, prévôt de l'abbaye de Sainl-Junien, homme d'une grande noblesse d'âme et d'une grande simplicité d'allures, mais qui toutefois était laïque et comptait sansnul doute parmi les fidèles du comte, car outre Tévèché dont Guillaume disposaen sa faveurjl lui donnaà tenir en alleu le fief de Courtfages (1); le lendemain matin,le comte,accompagn6 des évèques Islon et Isembertet d'un grand nombre des assistants au plaid^se rendit à Limoges où il fut reçu en grande pompe par les moines de Saint-Martial. Le jour suivantjl fît tondre la barbe du nouvel évèque, l'emmena dans la cathédrale de Saint-Etienne où il le fit asseoir sur le trône épiscopal et l'investit de sa dignité par la remise du bâton pastoral. Puis, s'en allant à Rome pourypasser,suivant son habitude, le tempsdu carême, ilordonnaà son fils Guillaume de faire procéder avant son retour à l'ordination de l'évêque. Le jeune comte convoqua l'assemblée des prélats à Saint-Jean d'Angély ; le samedi de la mi-carême, 24 mars 1023, Jourdain reçut le diaconat et la prêtrise et le lendemain dimanche, il fut consacré devant le chef du Précurseur par l'évoque de Saintes, Islon, qui remplissait alors la charge d'archevêque de Bordeaux, et qu'assistèrent Rohon, évêque d'Angoulême, Arnaud, évêque de Périgueux, et Isembert, évêque de Poitiers, qui venait récemment de remplacer son oncle Gislebert ; le comte d'Angoulême et l'évêque de Périgueux accompagnèrent Jourdain à Limoges et concoururent à son installation. Mais l'archevêque de Bourges ne voulut pas reconnaître la consécration du prélat faite en dehors de sa participation et au mépris de ses droits tant spirituels que temporels, car l'archevêque recevait une importante rétribution pour la cérémonie de l'imposition des mains. Il frappa tout le diocèsede Limogesd'excommunicationàrexceptionderabbaye de Saint-Martial, qui était dansladépendance directe du Saint- Siège, et interdit à l'évêque d'exercer toute fonction épiscopale. Guillaume, qui avait tant contribué à l'élection de Jourdain, dont la consécration n'avait eu lieu que par ses ordres, prit naturelle-
(i) Besly, Hist, des com^«5, preuves, p.3o4 6{^,d*après une charte de Saiat-Etienne de Limoges; cet acte ne porte pas de date ni de désignation expresse de comte de Poitou, mais nous n'hésitons pas à reconnaître dans cette donation la main de Guillaume le Grand.
GUILLAUME LE GRAND i8i
menl faitet cause pour lui, tandis que le roi de France soutint Gauzlin ; de là grande querelle entre les deux princes, aussi Robert, pour y mettre fin, convoqua-t-il à Paris, pour laPentecôtede 1024, un grand concile auquel assistèrent une foule de personnages de marque. La sentence d'excommunication fut confirmée ; Jourdain,soutenu par Guillaume, essaya bien de résister ; il eut même la velléité de porter l'affaire à Rome, mais,en fin de compte^ sur le conseil d'hommes sages, et particulièrement de Fulbert de Chartres, qui s'entremit pour lui, il se décida à se soumettre. En conséquence il se rendit en procession^ à Bourges, nu-«pieds, accompagné de cent clercs ou moines, également nu-pieds,et vint en cet état implorer le pardon de son supérieur ; celui-ci, satisfait de cet acte d'humilité, fut au-devant de son suffragant et le reçut avec tous les honneurs ordinaires en le relevant par ce fait de la peine portée contre lui, peine qui frappait en même temps son diocèse (1).
Des motifs particuliers empêchèrent peut-être Guillaume de poursuivre sa résistance contre l'omnipotence que le roi s'attribuait en la circonstance,'car,en somme, c'était lui qui se trouvait derrière Gauzlin, qu'il avait imposé à l'archevêché de Bourges, de même que Jourdain ne s'était soustrait à la juridiction de son ordinaire que sur l'ordre de Guillaume. Il pouvait avoir à souffrir de la brouille qui, depuis deux ans, existait entre le roi et lui, et il préféra sacrifier une satisfaction d'amour-propre (car en somme il était dans son tort) à des intérêts autrement graves.
Henri II, l'empereur d'Allemagne, venait de mourir en Saxe, le 13 juillet 1024. Il ne laissait pas d'enfants. Les grands seigneurs d'Italie crurent l'occasion favorable pour secouer le joug de l'Empire germanique et ils se cherchèrent un roi. Ils offrirent d'abord la couronne au roi de France ou, à son défaut, à son fils aîné Hugues; Robert déclina leurs avances. Les envoyés italiens se lournèreni alors vers le duc d'Aquitaine, qu'ils connaissaient de longue date, ses fréquents voyages à Rome l'ayant mis en rapport non seulement avec les papes, mais encore avec toute la haute noblesse italienne. L'habileté et la sagesse dont il avait fait
(i) Chron, (TAdémary pp. 182 et ss.
i82 LES COMTES DE POITOU
preuve dans le gouvernement de son duché en même temps que la puissance dont il jouissait le meltaient au premier rang des princes de son temps. Sa générosité était bien connue et, de plus, sa femme Agnès était la peti(e-(îlle d'Adalberl, le dernier roi de race nationale qu'eût possédé rilalie. C'eiU été à tous les points de vue un concurrent redoutable pour le nouvel empereur d'Allemagne.
Guillaume refusa la couronne pour lui-même, mais ceux qui la lui offraient ne s'élant pas rebutés et lui ayant demandé son fils, il sollicita quelque délai avant de faire connaître sa décision « Il se méfiait des Italiens dont il connaissait la duplicité; aussi, avant de pousser l'affaire à bout, réclama-t-il aux envoyés un engagement qui serait pris par tous les marquis, les évêques et les grands du royaume constatant qu'ils étaient d'accord pour conférer à son fils le royaume d'Italie et l'empire Romain. Les envoyés firent serment qu'il aurait toute satisfaction, autant, dirent-ils, qu'il serait en leur pouvoir (1).
Guillaume sentit toute l'importance de cette restriction; aussi, sans se hâter, avec sa prudence habituelle, chercha-t-il, avant d'agir, à s'assurer tous les éléments du succès. D'abord il se préoccupa de se ménager l'appui du roi de France et lui fit demander par Foulques Nerra d'empêcher les seigneurs de la Lorraine de se joindre au nouvel empereur d'Allemagne, Conrad II; ilpromeltait au roi, pour ce bon ofTice, une somme de 1000 livres et cent vêlements précieux; la reine Constance devait en outre recevoir un don particulier de 500 livres. De plus, il s'entendit avec son cousin Eudesde lilois, quiaspirait à la possession du royaume de Bourgogne sur lequel les empereurs d'Allemagne cherchaient aussi à mettre la main (2). Les promessesellesdons effectifs ne furent assurément pas ménagés aux personnages les plus marquants qui pouvaient contribuer au succès de l'affaire et l'évêque de Turin reçut entre autres, pour sa cathédrale, la mâchoire de saint Jean, détachée du chef conservé à Saint-Jean d'Angély (3).
(i) Chron. iVAdémar^ p. i88; Migoe, Palrologie laL^ CXLI, col. 272, letlre d'Héribert à Fulbert, évèque de Chartres.
(2) Migae, Patroiojie lat., CXLI, col. 988, lettre de Foulques au roi Robert.
(3) Du Gange, Trailé liist. du chef de saint Jean-BapUsle, p. i52.
GUILLAUME LE GRAND i83
D'un autre côté, afin de s'assurer les ressources nécessaires pour pousser l'affaire à bout, Guillaume tint à Poitiers, le 6 mars 1025, un plaid solennel où assistèrent sa femme Agnès, ses fils Guillaume et Eudes, Guillaume, comte d'Angoulême, et son fils Audouin, révoque de Saintes, coadjuteur de l'archevêque de Bordeaux, les évêques de Poitiers, d'Angoulême, de Périgueux et de Limoges, les abbés des monastères du diocèse de Poitiers, les chanoines de Saint-Hilaire, et de grands personnages du Poitou (l).Isembert,évêque de Poitiers, Islon,évêque de Saintes, et Kohon,évêque d'Angoulême, furent chargés par lecomle de s'occuper des préparatifs de toutes sortes que comportait une pareille entreprise, et sans doute aussi de veiller à l'administration du duché pendant une absence qui pouvait beaucoup se prolonger (2). Puis Guillaume se rendit à Tours, où Eudes lui avait ménagé une entrevue avec le roi de France, et où furent réglées les conditions d'une action commune ainsi que la part qui devait revenir à chacun d'eux en prévision d'un succès futur (3).
L'hiver ayant été ainsi employé à toutes ces négociations, le comte attendit la réponse que les Italiens devaient faire aux conditions qu'il avait posées pour son acceptation. Celle-ci ne venant pas, il jugea prudent de s'assurer par lui-même de la situation et accompagné de son fidèle conseiller, le comte d'Angoulême, il se rendit en Lombardie afin de se mettre en rapport avec les grands seigneurs du pays. Il ne tarda pas à s'apercevoir du sort qui était ménagéau futur roi d'Italie. La plupart des évê.ques devaient leurs sièges au dernier empereur d'Allemagne, l'archevêque de Ravenne,Arnoul^ était même son frère; ils étaient
( I ) A cetle assemblée.Hugues de Lusigoan fit approuver Tacte d'échange iolervenu eatre lui et le chapitre de Saiot-HUaire-le^Grand qui lui cédait une pièce de terre sise eu face de son château où il projetait de construire une église en l'honneur de Notre Dame (Arch. de la Vienne, orig.^ Noaillé^ n* 79; Mém, de la Soc, des Antiq, de rOaest^ l'e série, XI, p. 897).
(2) Migne, Patrologie /c//,, GXLI, col, 270; lettre d'Isembert, évêque de Poitiers, à révoque d'Angers, pur laquelle il s'excuse de ne pouvoir aller assister à la dédicace de sa cathédrale.
(3) Hugues de Lusignan avait accompagné Guillaume à Tours où, sur son instance, le roi délivra un diplôme confirmant la fondation du prieuré de Notre-JJame et assurant aux religieux (jui le desserviraient la propriété perpétuelle des biens qui leur au» raient été donnés ou de ceux qu'ils pourraient acquérir dans Tavenir (Arch. de la Vienne, orig., Noaillé, no 82; Mém, de la Soc. des Anliq. de l'Oaest, i»"e série, XI, p. 398; Migne, Patrologie laL, lettre de Fulbert au loi Uobert).
donc partisans de la domination de TEmpire. Les grands seigneurs, désireux de s'assurer la possession de ces riches évêchés, voulaient que le nouveau roi en chassftt les titulaires et les remplaçât par des hommes à leur dévotion. C'était mettre entre leurs mains tout le pouvoir spirituel et temporel du pays, dans lequel le roi, ne possédant aucun bien et sans autorité personnelle, se serait trouvé absolument isolé, et aurait été en quelque sorte le prisonnier des barons, qui, sous Tombre de son nom, auraient fait toutes leurs volontés.
Cette situation était trop en opposition avec les sentiments de Guillaume pour qu'elle pût lui agréer. Il avait toujours été le maître dans ses états, et il n'entendait pas que son hls abdiquât ainsi son autorité. De plus, il lui répugnait profondément d'user de violence à l'égard de ces évoques, de ces membres de Tépiscopat pour qui il avait toujours témoigné le plus grand respect et de rompre ainsi avec son passé et ses traditions de famille (1). Enfin il sentait qu'il n'existait pas chez les Italiens cette unanimité de sentiments qui devait faire la plus grande force du roi qu'ils auraient élu, et qui aurait été un grand facteur dans la lutte qu'il ne pouvait tarder à entreprendre contre l'empereur d'Allemagne.
Il chercha bien à constituer et à rattacher plus spécialement à son fils un parti dans lequel seraient entrés les évoques qu'il aurait détachés de l'attache impériale et les barons qui n'auraient pas été les adversaires de l'épiscopat.Il s'ouvrit dans ce sens à l'un de ses chauds partisans, Mainfroi, marquis de Su/e : » Il ne me parait pas^ lui disait-il, que l'entreprise commencée au sujet de mon fils puisse aboutir utilement et honnêtement. Comme votre nation ne garde pas les serments qu'elle a donnés, de grandes embûches seront dressées contre nous. Si nous ne pouvons ni y échapper ni les surmonter, le sceptre qui nous est offert ne sera qu'un vain hochet, et nous aurons perdu toute la bonne renommée que nous pouvons avoir. » Il le priait ensuite de s'entendre secrètement avec l'archevêque de Milanetl'évêquede Verceil,pour
(i) Migne, Patrologie lat,^ CXLI, col. 829, lettre du duc Guillaume à Léoo, évéque de Verceil,
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voir si celle façon d'agir avait quelque chance de réussile (1). Mais il ne tarda pas à s'apercevoir que ses efforts seraient vains, et il prit le parti de s*en aller sans bruit, abandonnant les Italiens à eux-mêmes; moins de deux ans après ils étaient retombés sous le joug de l'Allemagne.
Un de ses confidenls,Léon, évoque de Verceil, lui écrivit, alors qu'il était déjà en route pour revenir en Poitou, une lettre énigmatique où semble dominer, avec des sentiments d'amitié qui paraissent réels si l'on en juge d'après les lettres de Guillaume^ un ton de persiflage qui devait être alors, et qui a été longtemps depuis, la caractéristique des Italiens à l'égard des gens d'au delà les monts. «Ne t'atlristepas,mon cher ami, lui écrivait-il, si tu as été trompé par les Lombards. Si tu veux m'en croire,je te donnerai à ce propos un bon conseil. Ne te laisse pas abattre; n'aie cure du passé, et prends garde à l'avenir. Si tu veux me mander par un homme très sûr ce que tu comptes faire, je te donnerai un très bon conseil. En attendant, envoie-moi la mule merveilleuse, le frein précieux et le magnifique tapis que je t'ai demandés depuis six ans. Je t'en remercie d'avance ; ton bienfait ne sera pas perdu et je t'accorderai tout ce que tu désireras (2). » Dans ces derniers mots Léon faisait allusion à des promesses que Guillaume lui avait faites au début des négociations en cas de réussite ; le comte se tira avec habileté de l'impasse où on l'acculait et répondit sur le même ton qu'il n'avait pu trouver en Poitou de mule merveilleuse ayant des cornes, trois queues et cinq pattes, mais qu'il lui en choisirait une très bonne parmi les meilleures, avec un frein comme il le demandait. Que, pour ce qui était du tapis,il avait oublié quelle largeur et quelle longueur il devait avoir, et le priait de le lui remémorer, l'assurant qu'au cas où il ne pourrait en trouver de tout fait il lui en ferait tisser un suivant la façon du pays. Enfin il dit à l'évêque qu'il le tient quitte de son offre généreuse, car il sait qu'il ne peut lui procurer ce qu'il désire, et pour toute récompense il lui réclame
(i) Migae, Patrologie lai., GXLI, col. 827, letlre du duc GuiUaume au marquis Mainfroî et à sa femme B.
(2) Migne, Patrologie lat^^ GXLI, col. 829, lettre de Lféon, évêque de Verceil, au duc Guillaume.
i86 LES COMTES DE POITOU
seulement un souvenir dans ses prières. Mais Guillaume, après avoir ainsi réppndu à son correspondant sur le ton que celui-ci avait employé, profila de l'occasion pour lui exposer ses sentiments à l'égard de ses compatriotes :« J'aurais été roi d'Italie, lui dit-il, si j'avais voulu souscrire à des exigences honteuses et criminelles; mon fils et moi nous avons préféré nous retirer (1). » L'échec que venait de subir le duc d'Aquitaine n'avait en somme rien que d'honorable, aussi sa situation n'en fut-elle pas amoindrie. Dès son retour d'Italie, lequel s'effectua au milieu de l'année 1025 (2), il ne manqua pas une occasion qui se présentait pour affirmer ses droits de suzeraineté. Guy, vicomte de Limoges, était mort, fort âgé, pendant son absence ; Guillaume avait eu souvent à se plaindre de ce vassal turbulent, qui, père d'une nombreuse famille, avait réussi à donner à tous ses enfants des situations importantes. Adémar, l'aîné, s'était surtout signalé par des actes de violence qui avaient assurément indisposé le comte contre lui, car il ne semble pas avoir succédé à son père sans difllcullé; le comte d'Angoulême, ce sage conseiller de Guillaume, intervint encore dans la [circonstance, et, à sa prière, Adémar fut pourvu de la vicomte de Limoges (3). On voit encore le comte, continuant son rôle de grand-prévôt, venir se joindre à Guillaume d'Angoulême pour punir Guillaume, vicomte de Marcillac,et son frère Odolric qui, pour s'assurer de la possession de Ruirec,que leur disputait leur frère Audouin, s'étaient emparés de celui-ci par trahison et lui avaient fait couper^la langue et crever les yeux. Le duc, après la prise du château de Marcillac, n'appliqua pas aux coupables la peine du talion, mais les priva de tous leurs biens, qui furent
(i) Migne^ PaUologie lai,, CXLI^ col. 829 et 83o, letties du duc Guillaume à révèque de Verceil.
(2) Dans la seconde lellre de Tévêque de ,VerceiI, Guillaume lui dit qu'il espère recevoir de ses nouvelles pour la fêle de Notre-Dame prochaine; or, étant donné que le duc se rendit en Italie au printemps, cette fête de Notre-Dame ne peut être autre que celle de TÂssomption (i5 août) ou de la Nativité (8 septembre), ce qui permet de placer le retour du duc aux mois de juin ou de juillet.
(3) ChF'on. d' Adémar, p. 188. Ce l'ait, qui. est d'une importance majeure pour établir les rapports des vicomtes de Limoges avec les comtes de Poitou, a clé travesti par M. Marvaud dans son Histoire des vicomtes de Limoges, ainsi que tous ceux qui établissent la sujétion de ces vicomtes à Tégard des comtes de Poitou; aussi ne tiendrons-nous aucun compte des dires de^cet écrivain, qu'il faudrait relever à chaque instant.
attribués à Audouin, lequel avait survécu à sa mutilation (!)• Malgré l'habitude qu'avait Guillaume de s'ingérer dans les aaires de ses vassaux, il ne semble pas qu'il ait gêné Foulques, comte d'Anjou, dans l'accomplissement d'un de ces coups de perfidie qui lui étaient assez familiers (2). Ce dernier, rêvant toujours d'augmenter ses états, tenta vers ces temps de mettre la main sur le Maine. Profitant, on peut le dire, de la simplicité du comte Hubert Eveille-Chien, il l'attira à Sainles, sous le prétexte fallacieux de lui sous-inféoder celle ville et les domaines de Saintonge qu'il tenait de la générosilé du comte de Poitou. Le comte Herbert, qui ne vit dans celle oiïre que le bénéfice qu'il pouvait en relirer, et qui d'ailleurs avait rendu à Foulques assez de services pour ne pas avoir à s'inquiéler de sa duplicité bien connue, se rendit à son invitation. L'entrevue avait été fixée au deuxième jour de la première semaine de carême(3),dansle capilole, autrement dit le château de la ville. A peine Herbert y eut-il pénétré qu'il fut immédiatement fait prisonnier. Afin de s'emparer plus facilement de ses possessions, Foulques avait résolu de le faire mettre à mort, mais le plan qu'il avait conçu ne réussit qu'en partie. Sa femme Audéarde, sa digne compagne, qui, dans la circonstance, justifiait|saréputation de peu aimable, ma/é/ blanda^ devait,le jour oii s'accomplirait le guet-apens de Sainles, mellre la main sur la comtesse du Maine, mais le trop d'empressement qu'elle y mit fit échouer sa tentative. La comtesse et les grands seigneurs manceaux, mis sur leur garde, résistèrent à toutes les attaques de Foulques qui, craignant de terribles représailles, n'osa mellre son prisonnier à mort. Il le garda deux ans
(1) Chron, d'Adémar, p. 186.
(2) Les façons d'agir de Foulques élaient si notoires que nul, ami ou ennemi, ne voulait s'exposer à se trouver en sa puissance. Ainsi Hildegaire, l'écolàtre de Poitiers, ayant demandé à son maître et ami, Fulbert de Chartres, de venir le trouver pendant le séjour de Guillaume en Italie, il commença par le rassurer au sujet du comte d'Anjou : « Notre comte Guillaume, lui écrit-il, a fait venir Foulques et a obtenu de lui Teuî^agement formel qu'il ne vous teudrait aucune embûche pendant votre voyagpe et non seulement celui-ci lui en a fait le serment, mais encore il a manifesté le désir d'être informé de votre passage dans ses états atin de voas couvrir lui-même de sa protection » (Migne, Patrolocfie lat,, CXLI, col. 27a).
(3) Cet attentat dut avoir lieu le 7 mars 1026 ; Foulques paraît avoir choisi iatentionnellement ce moment pour le perpétrer, car 1 evèque de Saintes, qui aurait pu le géuer, devait se trouver ce joar-là à Poitiers, à la graude assemblée à laquelle il se dispensa lai- même d'assister. (Voy. plus haut page i83.)
i88 LES GOIfTES DE POITOU
et ne le relâcha que sous de bonnes cautions (1). Mais celte affaire devait tourner mal pour Foulques,car Alain, duc de Bretagne, allié d'Herbert, s'élant emparé du Lude dans le courant de Tannée 1027, le comte d'Anjou fut contraint de relâcher toutes les cautions qu'Herbert lui avait données (2).
Comme on Tavu, Guillaume ne manquait aucune occasion pour chercher à faire prévaloir sa personnalité ducale. Cette tendance se manifesta particulièrement vers cette année 1027, lors de l'élection cTun archevêque de Bordeaux .Les évêques du duché d'Aquitaine dépendaient, avons-nous dit, de deux métropolitains: les archevêques de Bourges et de Bordeaux; mais, par un fait anor~ mal, les deux métropoles n'étaient pas sous l'autorité du duc d'Aquitaine : Bourges dépendait du roi, Bordeaux appartenait au duc de Gascogne. Guillaume n'avaitpascherché à s'immiscer dans l'élection des archevêques de Bourges, et même on a vu que ses etforts pourenleverl'évêché de Limoges à leur suprématie avaient eu unassezpileux résultat,maisiln'en était pas ainsi de Bordeaux- L'histoire de cet archevêché est pour celte période assez obscure ; après Seguin, dont on n'a plus trace au delà de 1016, on trouve un Arnaud ou Acius, qui aurait siégé vers 1022, puis, en 1025, on rencontre le nom d'Islon,évêque de Saintes^ qui administrait l'archevêché du vivant d'Arnaud, atteint de paralysie, et qui par suite se qualifiait d'archevêque de Bordeaux (3). Après la mort
(i) Chron, cPAdémar, p. 189.
(2) Marchegay, Chron. des égl, d'Anjou, p. 166, TEvière.
(3) Chron, d*Adémar, p. 194 ; Gallia Christ. ^ II, col. 800. Islon prend le litre d^archevêque de Bordeaux dans l'acte que l'on considère habituellement comme celui de la fondation du prieuré de Notre-Dame de Lusignan, lequel est du 9 mars i025, hum qu'il porte la date de 1024, à laquelle la plupart des historiens se sont tenus dans rignorance où ils étaient que, dés lors. Tannée en Poitou commençait au 26 mars. Certains même de ces écrivains, non seulement commettent cette erreur de date, mais ils se trompent aussi sur la localité qui fait l'objet de l'acte, et le considèrent ainsi que l'a fait Du Temps {Le clergé de France^ II. p. i94)> comme se rapportant à l'abbaye de Notre-Dame de Celles. Il y a là une double erreur que nous avons jugé à propos de relever. Adémar de Chabannes, dans la succession des archevêques de Bordeaux, ne mentionne pas Islon, à juste titre, celui-ci n'ayant jamais été que le coadjuteur d'Acius, ainsi qu'il est expressément marqué dans une variante de sa chronique où il est dit qu'Islon, après avoir administré l'archevêché de Bordeaux du vivant d'Acius et sur la demande expresse de ce prélat, renonça spontanément, après sa mort, conformément aux règles canoniques, à la mission qu'il tenait de \\ï\{Chron. d^ Adémar,^. 194).
d'Arnaud, Islon se retira el il fut procédé à Télection d'un nouveau prélat. Or, Guillaume prit une part importante à ce choix qui se fit d'un commun accord entre lui et Sanche, duc de Gascogne, son beau-frère. Ils se réunirent à Blaye, ville en quelque sorte neutre, car, quoique faisant partie de la Gascogne, elle était possédée depuis de longues années par le comte d'Angoulême, fidèle vassal du duc d'Aquitaine. Celui-ci fut Thôle des deux ducs qui fixèrent leur choix sur un ecclésiastique de mœurs irréprochables, nommé Geoffroy, lequel fut aussitôt consacré,à savoir le 8 septembre 1028, dans l'église de Saint-Romain de Blaye, par les évoques, ses sulTragants, convoqués à cet effet : Isembert de Poitiers,Arnaud de Périgueux et Islon de Saintes (1). Ce Geoffroy était de nation française, ce qui semble indiquer que, dans la circonstance, Guillaume avait réussi à imposer son candidat. Du reste, son influence paraltavoir prédominé dans les élections précédentes, et si on n'ose l'afTirmer pour l'archevêque Arnaud, le fait est absolument certain pour Islon, qu'il chargea, lors de son départ pour l'Italie, de veiller conjointement avec deux autres évèques au maintien du bon ordre dans le duché (2).
Durant toute sa vie, Guillaume s'était toujours, par caractère, beaucoup préoccupé des questions religieuses, et en ce moment il en était deux qui attiraient particulièrement son attention, l'une, l'extension de l'hérésie des Manichéens dans ses états, l'autre, la reconnaissance de l'apostolat de saint Martial, question qui partageait en deux cSmps le clergé du Limousin et même celui d'une partie de la France et était arrivée à un état aigu.
Comme il arrive généralement aux époques de foi vive, certains esprits, surexcités par l'étude des questions ardues que comportent les mystères de la religion chrétienne, ne se contentaient pas des solutions approuvées par l'Église, et allaient chercher au delà ce qu'ils pensaient être la vérité. C'est ainsi qu'au commencement du XI® siècle naquit l'hérésie des Manichéens. Elle apparut d'abord dans les écoles, puis, malgré la répression vio-
(i) L. Delisle, Notice sur les manascrits orig, (TAdémar^ ?' 77- (2) On peut rapprocher de ce récit ce fait que, vers 1022, Guillaume eut encore une importante entrevue à Blaye avec le duc de Gascogne et que celle-ci pouvait bien ne pas être étrangère à la situation faite à l'archevêché de Bordeaux par la maladie d'Arnaud (Voy. plus haut, page 160, et Labbe, Nova hibl, man., II, p. 174).
igo LES COMTES DE POITOU
lente dont elle fut l'objet, elle se propagea rapidement. D'Orléans, son centre, elle gagna l'Aquitaine el trouva dans le Limousin, dont les peuples ont toujours témoigné des tendances dévotieuses, voire même superstitieuses, un terrain propice pour faire fructifier sa scmence.Les Manichéens n'attaquaient pas seulement les dogmes de l'Église catholique par la croyance à deux principes opposés. Dieu, principe du bien, le diable, principe du mal, ils rejetaient le baptême, la présence réelle, le culte de la Vierge Marie et des Saints, et ne condamnaient pas seulement la hiérarchie ecclésiastique, les temples religieux et les cérémonies de l'Église, mais encore ils sapaient la société elle-même dans sa base, en se prononçant contre l'union de Thomme et de la femme qu'ils toléraient seulement.
A l'abri de ces doctrines professées par des hommes instruits et d'un caractère plus particulièrement spéculatif,des abus s'introduisirent dans la pratique populaire, et Adémar de Chabannes, qui vit de près les Manichéens à Limoges, déclare qu'ils adoraient le diable d'abord sous la figure d'un nègre, puis sous celle de Tange de la lumière qui devait leur apporter chaque jour beaucoup d'argent, enfin que si, en public, ils pratiquaient Tabstinence comme les moines et prêchaient la chasteté, dans des réunions mystérieuses ils commettaient toutes les abominations de la luxure. Ils attirèrent beaucoup de peuple à leurs croyances subversives, aussi Guillaume fut-il amené à sévir contre eux. A Limoges, ils apparurent du temps de révêque*Géraud,mais il ne semble pas que l'on ail recouru contre eux au supplice du feu, inauguré par le roi Robert à Orléans; seulement, vers 1027, le duc fit tenir àCharroux un concile, où se trouvèrent presque tous les grands seigneurs de l'Aquitaine et où furent arrêtées des mesures pour obvier à la propagation de l'hérésie (1).
Bien qu'Adémar ait écrit que les Manichéens étaient les véritables messagers de rAnte-Christ,il ne semble pas qu'il ait donné à ces mots leur sens littéral et qu'il ait cru que leur apparition présageait la lîn du monde. Les prédictions de l'Apocalypse ont de tout temps frappé des intelligences maladives qui ont vu dans
(i) Chron, d* Adémar , pp. 178, 184, 194»
les grandes catastrophes qui se reproduisent périodiquement les avertissements d'un prochain cataclysme. Cette préoccupation a pu se faire jour dans certains milieux aux approches de celte date de Tan mil à laquelle on pouvait attribuer un caractère fatidique, mais elle ne se fait nullement sentir dans les actes de nos ducs d'Aquitaine. Guillaume Fier-à-Bras a agi sans plus de façon que ses prédécesseurs et,quant àson fils, sous qui a sonné Theure prétendue fatale, sa conduite est celle d'un homme qui songe à préparer l'avenir en vue de sa propre satisfaction. S'il assure son pouvoir, c'est pour en jouir; s'il se montre généreux à l'égard des établissements religieux, c'est parce qu'il est un homme pieux, et même'jl n'est pas aussi large à leur égard que certains de ses devanciers ou de ses successeurs, car son esprit sage et pondéré l'éloigné de ces entraînements qui ont poussé les uns et les autres, tour à tour, dans des voies extrêmes. Il est certain que dans le siècle qui a précédé Tan mil et même d'assez bonne heure on trouve fréquemment, dans les préambules de chartes du Poitou contenant des donations de biens aux églises^ cette formule à peu près invariable : « La (in du monde étant proche,sa ruine s'accroît de jour en jour, ainsi qu'en témoignent des présages certains (1).» Elle était consignée dans le célèbre recueil de formules rédigé par Marculfe dans la seconde moitié du vu' siècle, et qui,jusqu'à l'apparition des légistes^a été usité dans les chancelleries et fut le guide desnotaires (2). Ceux-ci possédaient des extraits de ce recueil, de petites compilations dans lesquelles les parties choisissaient les textes qui étaient le plus en rapport avec les sentiments qui les guidaient dans leurs actes et c'est ainsi que s'explique la dissemblance que l'on constate dans la pratique quand on veut étudier la chose de près. Ainsi^ il semble qu'il a existé en Poitou deux écoles ou plutôt deux formulaires, employés chacun dans une portion du pays. A Poitiers, où siégeait la chancellerie du comte de Poitou, où renseignement le plus élevé se donnait dans les écoles de Saint-Hilaire et de la
(i) a Mundi termino appropioquante raiDÎsque ejus crebrescentibus jam certa signa mani restant ur. 9
(2) De Rozière, Recueil général des formules as itées dans V empire des Francs du T* au je siècle, I, p. 224 ; Baluze> Capitularia^ II, ool. 4o3.
Cathédrale, les formulaires n'ont jamais donné place à la croyance de la fin du monde prochaine, qui pouvait sembler une hérésie ; dans les chartes de Saint-lIilaire-le-Grand et de Saint-Cyprien, on n'en rencontre aucune trace tandis qu'elle apparatt dans la plupart des autres chartriers du Poitou : à Saint- Maixent, de U73à lafin du siècle; à Xoaillé, de 971 a 1020 (1) ; à Saint- Jouin-de-Marnes, où, de %4 à 1038, on emploie cette formule précise : « à mesure que ce siècle s'écoule la fin du monde approche (2) ; » enfin à Saint- Jean d'Angély,otiron trouve non seulement l'emploi de la formule ordinaire vers 971 , mais encore celui d'une autre fort alambiquée où il est fait allusion aux iniquités des nations (3).
Il ne semble pas que Guillaume ait pris des mesures spéciales contre les Juifs qui étaient à cette époque répandus un peu partout, mais des manifestations particulières d'un zèle excessif se produisaient de temps en temps. Ainsi, en 1010, l'évèque de Limoges, Audouin, ayant résolu de faire disparaître tous les Juifs <ie son diocèse, leur donna un mois pour se faire baptiser ou quitter le pays. Il ne voulut pas employer la force, mais agir par la persuasion et des docteurs chrétiens furent chargés de les évangéliser et de discourir avec eux, mais ce fut en pure perte, car trois ou quatre seulement consentirent à se faire baptiser, les autres, avec femmes et enfants, préférèrent s'exiler et se répandirent dans les villes voisines (4). Il ne faut pas oublier que, vers le même temps, un acte qui causa un grand bruit fut encore le fait d'un Limousin. A Toulouse, pour les fêtes de Pâques, il était d'usage que, dans la cathédrale, un Juif vint recevoir un soufflet en représailles de celui donné au Christ dans sa passion.
(i) A. Richard, Chartes de Saini-Maixent, 1, pp. 63, 67, 74, 86, 88, 92, 94, 98; Arch.de la Vienne, orig*., Noaiilé, nos 8, 21, 40, Sq, 61, 62, 67, 68, 70, 76, 87.
(2) Cart, de Saint' Joain-de- Marnes f pp. i, 11, 17 : « Dura seculum transit finis niundi appropiaquat. »
(3) Ca^t, de Saint'Jean d*An{jféli/,deç)'ji à 1026, I, pp. 74i 7^, 217, aSo, 23i : « Jam nnundi termino appropinquante et ecclçsie Dei que in diversitatem gentium a Domino disposite longe lateque a fidelibus ejus constructe fuerant fesse jacebant quod ut Dominus dicit iniquitascottidiana malitie incremeota Bumit,presertiin cum sit posita inter scorpiones et serpentes more homînum viventes. »
(4) Chron, d'Adémar, p. 169. Il y a lieu de rapprocher de ce fait le traité composé par Fulbert de Chartres contre les Juifs (Migne, Patrologie lai,. CXLI, col . 3o5] .
Or le vicomle Aimeri de Rochechouart se trouvait au temps des fêtes à Toulouse, et, par déférence pour lui, on chargea son chapelain d'infliger au Juif la flétrissure habituelle. Mais celui-ci, subissant encore la vive impression des scènes de la Passion qu'il venait d'entendre rappeler, frappa si violemment le malheureux que, faisant jaillir de sa tête la cervelle et les yeux, il le tua du
coup, ce qui, croyons-nous, dut fortement surprendre les assistants habitués à des pratiques plus douces (1).
Ce fait de brutalité était sûrement dû à une vive surexcitation du sentiment religieux, surexcitation qui était dans les tendances de Tépoque et qui se manifestait à tout propos, ne fût-ce que par des actes de pénitence excessive, succédant à des actes de violence inouïs et souvent en précédant de nouveaux. Guillaume parait à ce sujet presque une exception dans la société du temps, mais si son caractère répugnait aux excès, il le portait à se mêler aux discussions religieuses, dans lesquelles il soutint avec âpreté sa manière de voir. Tel fut-il entre autres dans la question de l'apostolat de saint Martial, qui, pendant quelques années, agita profondément ses états.
Il ne s'agissait pas, comme de nos jours l'ont cherché les historiens, de savoir si saint Martial vint dès le premier siècle évangéliser l'Aquitaine, ce fait n'était pas alors révoqué en doute. On admettait que saint Martial était l'un des soixante-douze apôtres du Christ et qu'il avait été envoyé de Rome dans les Gaules par saint Pierre lui-même ; mais les moines de Saint-Martial de Limoges avaient été plus loin : ils revendiquaient pour leur patron la qualité d'apôtre. Jourdain, l'évêque de Limoges, dont la cathédrale était placée sous Tinvocation de saint Etienne, proto-martyr, vit dans cette prétention des moines une menace pour la suprématie de son église et même pour Pautorité épiscopale dont ils tendaient à s'affranchir en se faisant rattacher directement au Saint-Siège. L'affaire fut portée à un concile qui se tint à Poitiers le 13 janvier 1024. Il n'y fut pris aucune décision (2),
(i) Chron, d*Adémar, p. 175.
(2) VArt de vérifier les dates, p. 202, indique, d'après Pagi, la tenue de ce concile en 1023. Mais^ étant donnée sa date du i3 janvier, il se pourrait, selon le mode de comput qui a pu être employé, que celte assemblée n'ait eu lieu qu^en 1024 ; en tout cas, elle est antérieure à celle de Paris de cette même année 1024^ contrairement à Topinion
ir)', LES COMTKS DE POITOU
Elle vint cnsuilc au concile de Paris du 24 mai de la même annexe, où so jugoail lo dilTércnd entre Jourdain et son métropoliliiain^ Gauziin, eloîi Tévèque fui excommunié malgré les efforts du duc d'Aquitaine; Rol)ert cl Gau/Iin se montrèrent favorables aux prétentions des religieux de Saint-Marlial et firent reconnaître leur patron comme apôtre. Jourdain s'inclina devant la décision du concile en ce qui le touchait personnellement, mais il avait h sauvegarder désintérêts et il dut pousser TafTairede Tapostolat de saint Martial dans ses dernières limites. S'étant réconcilié avec rarclievôque de Bourges, il tomba d'accord avec lui etses autres contradicteurs pour soumettre la question au pape Benoit VIII. Sur ces entrefaites, celui-ci mourut (le H juin 102i), et ce fut son successeur Jean XIX qui répondit à Tévôquc de Limoges. Le pape tourna habilement ladifTicultéen donnant une grande extension au mot d'apôtre, dont le sens fut identifié avec celui d'envoyé de Dieu. Jourdain se contenta de cette demi-satisfaction, et dans les premiers jours du mois d'août 1029 se tint à Limoges un concile où assistèrent l'archevêque de Bourges avec ses suffraganls d'Albi, de Cahors et de Limoges et les évoques d'Angoulême, de Périgueux et de Poitiers qui dépendaient de l'archevêché de Bordeaux. A cette assemblée solennelle il fut arrêté qu'à l'avenir l'office de saint Martial serait célébré comme celui d'un apôtre cl on déclara que ceux qui enfreindraient cette décision seraient excommuniés. Guillaume prit une part importante à cette résolution et entraîna les assistants en leur présentant un livre fort ancien, écrit en lettres d'or, dont Canut, roi d'Angleterre, lui avait fait présent avec bien d'autres objets précieux, et dans lequel on lisait que saint Martial était un apôtre au même litre que Paul et Barnabe, qui ne furent pas au nombre des douze disciples du Christ (1). Mais les controverses avaient été si vives qu'elles se continuèrent encore quelque temps et elles ne furent closes qu'après que les deux conciles de Bourges et de Limoges, tenus coup surcoupen novembre 1031, eurent maintenu, contre tous ceux qui
émise par M. Pfisler (Etudes sar le règne de Robert, p. 34»^), qui attribue aussi à tort à cette deroicre réunion un fait qui se passa à Limoges.
(i) Migne, Patrologie /a^,GXLI, col. 87-1 12, Aderaari epistola de apostolatu sancti Marlialis; //cm, col. 1T1-112, Fragmentum sermonis Ademari; Item, col. ii5-i34» Scrmoncs très Ademari; Item, col. 11 58, Epistola Jordani.
GUILLAUME LE GRAND iy5
s'obstineraient à regarder saint Martial comme un simple confesseur, la peine de Texcommunicalion (1).
La participation du comte de Poitou à cette grande querelle religieuse est le dernier acte de sa vie publique que nous connaissions. Peu après, à l'imitation de son père et de son aïeul, il prit la détermination de se retirer dans un monastère. Il ne nous paraît pas qu'en agissant ainsi il ait simplement obéi à l'impulsion de ses sentiments religieux ; nous inclinons plutôt à croire que des raisons politiques le poussèrent à prendre celte grave décision. Guillaume était beaucoup plus âgé que sa femme Agnès et celle-ci se trouvait mal de cette union disproportionnée; d'autre part, elle était ambitieuse. Elle voyait avec inquiétude arriver le moment où, par suite de la mort de son époux, elle perdrait le haut rang dont elle jouissait et serait contrainte de s'incliner devant une nouvelle duchesse. Lasuccession ducale devait eneiïet revenir à Guillaume, le fils d'Aumode, qui, déjà âgé, ne manquerait pas de se marier aussitôt qu'il serait arrivé au pouvoir. Aussi, se modelant sur Constance, la reine de France, qui avait fait tous ses efforts pour enlever le trône aux enfants du premier mariage du roi, elle entreprit une lutte sourde contre le fils de la première femme de son mari et chercha à attirer ses préférences sur Tatné de ceux qui étaient issus de leur union et à qui elle faisait porter dèsce moment le nom dynastique de Guillaume (2). Mais le comte, avec celte fermeté dont il donna tant de preuves, ne se prêta pas à ces manœuvres; son fils alné^ dont il.n'avait pu faire un roi, devait lui succéder dans son duché. Toutefois, craignant à juste litre qu'Agnès, dont il connaissait le caractère violent, ne vînt à profiter du moment de trouble qui suivrait sa mort pour usurper le pouvoir, il ne trouva d'autre moyen pour empêcher ses machinations d'aboutir que de mettre, lui vivant, son fils
(i) Labbe, Concilia ^ IX, p. 865 ; Art de oênjier les dates, p. 202, (2) La chronique de Saint-Maixent rapporte (pp. 388 et Sq^) que le fils aine d*A« gnès portait le nom de Pierre ; par la suite, il fut appelé Guillaume, ainsi que ses prédécesseurs, mais il est avéré que sa mère lui faisait prendre tout enfant ce nom de Guillaume, réservé aux aines des comtes de Poitou ; il était bien i'atné des enfanta d'Agnès, mais, dans la série des enfants de Guillaume, il n'avait que le troisième rang. Ce fait est constaté par une charte de Noaillé (Arch. de la Vienne, orig.,no 80), postérieure au mois d'août 102g et dans laquelle se trouvent les souscriptions du duc et de sa famille dans Tordre suivant : S, Willelmi comitis, S. Agnetis suœ uxorin, S, Willelmi Jilii sai, S. Odoni filii sai. S, Iterum Willelmi filii sui.
ig6 LES COMTES DE POITOU
atné en possession de Taulorilé. Il ne put ou ne voulut, comme
Tavait fait le roi^ associer son fils à son tilre ainsi qu'àson pouvoir,
et, pour arriver à ses fins, il renonça à Tun et à Taulre. Il se .
retira dans la splendide abbaye de Maillezais, où il mourut peu de
temps après, le 31 janvier 1030, âgé de soixante et un ans, et fut
inhumé dans le cloilre de l'abbaye (1).
La vie de Guillaume le Grand serait imparfaitement connue si Tons'en tenait aux faits principaux de son histoire que nous venons de rappeler ; on peut heureusement, gr&ce à son contemporain^ voire même son panégyriste, Adémar de Chabannes, avoir une idée plus complète du rôle qu'il joua dans la société de son époque.
Le très glorieux et très puissant comte de Poitou, duc des Aquitains, se montra, dit-il, au-dessus des princes de son temps par son afTabililé extrême ; ses conceptions étaient aussi élevées que sa sagesseétail grande, sa libéralité était excessive, et s'il était véritablement le défenseur des pauvres, on pouvait encore Pappeler le père des moines, le constructeur et le défenseur des églises, enfin toute sa vie il fit preuve du plus grand dévouement envers le Saint-Siège; dès sa jeunesse, il prit Thabitude d'aller tous les ans à Rome, généralement à Tépoque du carême, et si, pour un motif quelconque, il ne faisait pas ce voyage, il le remplaçait par un pieux pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle (2).
Les dates de ces visites au célèbre sanctuaire galicien ne nous sont pas connues, mais on peut croire que Tune d'elles se fit pendant la reconstruction de la cathédrale de Poitiers, et que le comte dut à la générosité d'Alphonse V, roi de Léon, son ami, quelque portion des reliques de saint Aciscle et de saint Némèse qui furent
(t) Celte date de io3o est fournie par la chronique de Saint-Maixenl (p.Bgo) et par Pierre de Maillezais (Labbe, Nova bibl. man,, II, p. sSy), mais ces deux textes ne sont pas d accord sur Tâge. qu^avait Guillaume le Grand au moment de sa mort ; tandis que la chronique de Saint-Maixent indique soixante et onze ans, Pierre de Maillezais ne parle que de soixante et un ans. Besly, dont nous avons du reste adopté la manière de voir, tait remarquer à juste titre (Hist. des com/e^, preuves, p. 278 bis) que si Ton concédait au comte l'âge de soixante et onze ans lors de son décèsjl faudrait faire remonter sa naissance à Tannée 959, ce qui ne peut se concilier avec Tâge que devait alors avoir sa mère: le mariage de cette dernière, ainsi que nous l'avons dit plus haut (page 102, note 3), n'a pu avoir lieu qu'en 968.
(2) Chron. d' Adémar, p, i63.Le comte se trouvait à Rome en ioi2,avec Àudouin, évêque de Limoges (Chron . d' Adémar, p. 171), et en 1 0 1 3 , lors de la découverte du chef de saint Jean-Baptiste (Item, p. 179); le 2 mai 1017, il était à Pavie, revenant de Rome avec ses deux fils (Bruel, Chartes de Clany, III, p. 732).
enfermées avec des parcelles de celles de saint Rasyphe dans une ampoule ou reliquaire en plomb, que Ton plaça dans le massif de l'autel de la chapelle de Saint-Xiste à la cathédrale (1).
Toutefois, malgré sa piété, Guillaume ne se rendit jamais aux Lieux Saints. Le voyage était trop long, on pourrait même dire trop périlleux, pour un chef d'état, et il dut se contenter d'encourager de ses conseils, et sans doute aussi de ses deniers, les gens de son entourage qu'un zèle ardent ou parfois un sentiment do vaine gloriole poussaient à cette entreprise. L'Aquitaine fournit à cette époque un fort contingent de pèlerins appartenant à toutes les classes de la société, tant pauvres que riches, au nombre desquels on remarque les deux plus fidèles vassaux du duc d'Aquitaine, Guillaume Taillefer, comte d'Angoulême, et Foulques Nerra. Ce dernier, qui avait tant de méfaits sur la conscience, fit même trois fois le voyage de Jérusalem (il succomba dans le cours du dernier, en 1040); quant à Guillaume Taillefer, il fit partie d'une troupe de près de sept cents personnes, venues de tous les points de la France, qui gagna la Palestine, par terre, au prix des plus grandes fatigues. Le comte d'Angoulême paraît avoir été le personnage le plus signalé de ce pèlerinage, dans lequel il fut accompagné par l'abbé de Saint-Cybard, qui mourut en route, et où l'on remarquait aussi Eudes, comte de Châteauroux, qui avait pour principal compagnon Richard, abbé de Déols (2). Parmi les autres pèlerins notables de l'Aquitaine à cette époque, on trouve Guy, vicomte de Limoges, et son frère Audouin, évêque de cette ville (3), Jourdain de Laron, successeur de ce
(i) CeUe ampoule a été découverte en 1891^ lors des réparations faites à la chapelle de Saint-Xiste et remise en place le 25 novembre 1894* Elle portait sur son couvercle une inscription curieuse en quatre lignes ainsi conçue : « Sepulcrum Rhesepi, Nomenstiij Aciscli (ou Acisclii). »
-f- SEPVLG II RUESEPIV || NOMENSTII II ACISCLI.
Aciscle et Némése sont des martyrs de Gordoue dont les reliques furent transférées à Saint-Jacques de Compostelle au xi» siècle et Rasyphe fut martyrisé à Rome, d'où Guillaume le Grand put rapporter quelques parcelles de ses os. Voy. notre article : V Inscription du reliquaire de Saini-Xiste à la cathédrale de Poitiers {Courrier de la Vienne, no du 5 décembre 1894; La Semaine religieuse du diocèse de Poitiers^ nos des 2 et 9 décembre 1894); Bolland.^ Acia sanct, janii, VU, pp. 225 et 228 à; Itemyjalii, V, p. 387.
(2) Chron, d'Adémar^ pp. 168, 171, 189; Pfister, Etudes sur le régne de Robert, pp. 34^5o.
(3) Chron. d'Adémar,^. 168.
198 LKS COMTKS DK POITOIT
dernier (1), Haymond, seigneur du Limousin, oncle du chroniqueur Adcmar de Chabanncs(2), Haoul, é\fque dePérigueux (3), Isembert, évoque dePoiliers (4), Josberl, seigneur de Malemorl, qui, fait prisonnier par levicomle de Comborn, fui délivré par les habitants de ses domaines et mourut en odeur de sainteté en allant à Jérusalem (5).
Un voyage pénible et forcément accompagné de privations ne pouvait aussi entrer dans les goûls de Guillaume, qui mettait du faste en toutes choses. Dans les localités qu'il traversait, dans les assemblées publiques auxquelles il assistait, il était, dit encore Adémar, considéré pIutcM comme un roi que comme un duc, tant sa personne abondait en noblesse et en grandeur. Aussi il s^altacha tellement Alfonse, roi de Léon, Sanche, roi de Navarre, Canut, roi de Danemark et d'Angleterre, que, chaque année, ces princes lui faisaient porter de riches présents par des envoyés spéciaux, qui, à leur retour, en emportaient de plus précieux encore. 11 se lia aussi d'une grande amitjé avec Tempereur Henri et Tun et l'autre se faisaient un honneur d'échanger réciproquement des cadeaux; parmi ceux si nombreux que fit Guillaume à l'emperour, on remarqua surtout une magnifique épée, toute en or, sur laquelle étaient gravés ces mots : Hainricus Imperator Ce.yûr7' A//^i/^/w<y. Enfin les pontifes romains Taccueillaien ta chacun de ses voyages avec autant de déférence que s'il eût été le chef du Saint-Empire et le Sénat de Rome l'acclamai t du nom de père (6).
Adémar dit aussi qu'il possédait toute l'affection du roi de France. Sur ce point il y u une certaine réserve à faire, et on pourrait peut-être appliquer aux sentiments de Robert à l'égard de Guillaume ce qu'Adémar dil de ceux que témoignait Eudes à
(i) Chron, d'AdJmar, p. 19'^.
(2) Chron. d'AdémaPy p. 168.
(3) Chron, d'Adémar, p. 171. II n'y a pas lieu d*accorder la moindre créance au récit de Geoffroy du Vis^eois (Labbe,/Voya ô/6/./?ia/i.,n,p.297),qui fait mourir Raoul en Palestine» au cours d'une expédition militaire avec le comte de Poitou ; il a pareillement confondu Guillaume le Grand avec Guillaume le Jeune; quant à Raoul, il est mort à Péri gueux,d'a près Adémar.
(4) Chron, d' Adémar ^ p. 171.
(5) Chron. dWdéinar^ p. 194.
(6) Chron, d' Adémar, p. i63.
Renoul II : « Il Taimail parce qu'il le redoulait. » Tout d^abord les rapports des deux princes durent ôlre intimes. Par suile du mariage d'Hugues Capet avec Adélaïde, sœur de Fier-à-Bras, ils étaient cousins germains (1) ; puis Robert ayant épousé, malgré tous les obstacles, Berthe de Blois, la tante de Guillaume, il reporla sur la famille de celle-ci tous les sentiments d'affection qu'il pouvait avoir pour elle, même ilenfitlamanifestation éclatante quand il porta aide au duc d'Aquitaine pour venir à bout des comtes de la Marche et de Périgord. Maisledivorce deBcrthedutjeler un froid sur ces relations ; de plus, bien que Guillaume fût devenu pour un temps le beau-frère du roi de France par le mariage de ce dernier avec Constance, sœur d'Aumode, les luttes continuelles de Robert avec Eudes de Blois, le cousin de Guillaume et que celui-ci regardait comme un frère, obligèrent ce dernier à ufie grande réserve afin de n'être pas obligé de prendre parti pour l'un ou l'autre des belligérants : on peut même se demander si le comte de Poitou, à l'imitation de son ancêtre Renoul, ne se ménagea pas un otage contre les entrepriises que le roi de France aurait pu méditer contre lui. Il eut en effet pendant quelque temps parmi ses familiers le jeune Louis, l'un des fils de Charles de Lorraine, le compétiteur malheureux des Capétiens, petit-fils par suite de Louis d'Outremer et dont il reconnaissait publiquement laqualitéprincière(2).0n voit bien Robert etsafemme Constance se rendre à Saint-Jean d'Angély pour prendre part aux fêtes de la découverte du chef du Précurseur, puis Guillaume assister, le 9 juin 1017, à Compiègne, au sacre de Hugues, le fils aîné du roi,
(i) Une charte de Bourgueil (Besly, Hisl» des comtes, preuves, p. 3G5) de Tan 1028 ou 1029 se termine ainsi : a reguante rcge RolLerto ia Francia et ejus consobrino Guillelmo ia Aquitania )>.
(2) Ce fail, qui n'a pas encore été relevé, ressort en toute évidence d'une charte du cartulaire de Bourgueil (p. 86), par laquelle le comte de Poitou, à la prière de Tabbé Bernon, donnait à ce monastère des salines dans les marais de Charron. Elle ne porte pas de date, néanmoins elle doit être circonscrite entre les années ioo5 et 1012^ termes extrêmes de l'abbatiat de Bernon, et placée à une époque où Emma, mère du comte Guillaume, devait encore exister, car ce dernier si|B;ne en effet Tacte, avec cette désignation expresse de fils d^Emma; on y relève aussi la signature de son fils Guillaume et enfin celle de Louis, fils du roi Charles, oc S. Lodoïci Hlii Karoli régis, » qui suit immédiatement en place honorable celle du comte. Cette mention est à rapprocher de celle fournie par Mabillon [Ann. Bened ici, ^IW, p. 43), qui cite une charte de l'abbaye d'Uzerche en Limousin, ainsi datée : <ic Anno ab Incarnatione MIX régnante Rotberto et Ludvico et Karlonio ». Il est avéré, par ce dernier acte, qu'en 1009 la légitimité du pouvoir de Robert n'était pas admise par tous dans les états de Guillaume le Grand.
en lêle des seigneurs laïques (i), mais ces rapports assez peu fréquents n'avaient pas le même caractère que ceux qui avaient marqué les débuts du règne des deux princes. Guillaume voulait, comme tout rétablit, être maître chez lui et était peu disposé à souiïrir l'ingérence du roi ; il le montra bien lors du vif dissentiment qui éclata entre eux lors de Télection de Jourdain au siège épiscopal de Limoges et qui dura deux ans au moins, Robert étant dissimulé derrière Tarchevèque de Bourges, Guillaume derrière Tévèque de Limoges. Finalement le conflit s'était terminé par la défaite du duc d'Aquitaine à la suite de la décision du concile solennel que le roi de France avait convoqué à Paris en 1024. Sij peu après, Guillaume réclama Tappui du roi pour la réalisation de ses projets sur Tltalie, il n'agit pas directement et dut recourir à Tcntremise de Foulques Ncrra, l'allié naturel du roi de France contre Eudes de Blois, et ce fut le comte d'Anjou qui régla les conditions de l'accord.
11 s'abstint aussi en 1026 d'assister à la réunion provoquée par Robert pour le jour de la Pentecôte afin de désigner le futur héritier de la couronne, et chercha même à détourner Fulbert de Chartres de s'y trouver.» Quanta moi, lui écrivait-il, je ne me rendrai pas àla cour du roi, sachant bien que l'on m'en voudra moins de mon absence que si, présent, je me prononçais pour le roi ou pour lareine ;dureste,je ne ferais rien pour le choix d'un roi sans m'êtremisd'accordavecmon frère Eudes, et soyez assuré que celui qu'il choisira, je le prendrai aussi (2). » Guillaume partageait sans doute la jalousie el la méfiance des grands seigneurs contre les agissements de Robert, et particulièrement contre les précautions que prenait le roi deFrance pour assurer la couronne dans sa famille; aussi quand Hildegaire écrit (de Poitiers) à Fulbert de Chartres que, tant que le père est vivant, il ne doit pas être créé d'autre roi à côté de lui, Técolâlre de Saint-Hilaire n'est à n'en pas douter que le porte-parole du duc d'Aquitaine (3). Fulbert n'imita pas la réserve de Guillaume ; il n'osa résister à l'invitation de Robert, et même il conlribuabeaucoup à faire désigner le jeune
(i) Rec. des hist, de France^ X, p. 599,
(2) Migne, Palrolojie lat., CXLÏ, col. 83o, S. Guillelmî ducis epistolae.
(3) Migne, Pairologie lat, y CXLT, col. 253, S. Fulberti epislolae.
GUILLAUME LE GRAND aoi
Henri pour lui succéder. Une fois l'affaire décidée, Guillaume ne bouda plus et, en 1027, il se trouvait à Reims, le jour de la Penlecôle, parmi les témoins du sacre du nouveau roi (1). Du reste, le duc d'Aquitaine, qui, dans ses états, tenait fermement la main à ce que ses vassaux s'acquittassent envers lui des obligations auxquelles ils étaient tenus, ne pouvait s'affranchir de celles qui lui incombaient envers le roi de France, du moment qu'il n'était pas en lutte ouverte avec lui; aussi, au début de l'année 1028,1e voit-on encore se rendre à Paris et assister au mariage d'Adèle, fille de Robert, avec Baudouin, fils du comte de Flandre (2).
Ces actes de déférence publique de la part de Guillaume maintenaient son bon accord avec le roi et lui permettaient en même temps d'exiger des comtes et autres grands seigneurs dépendant du duché d'Aquitaine la même soumission à son égard. C'est ce que l'on peut induire du texte d'Adémar, qui fait remarquer qu'il avait assujetti toulle pays à son pouvoir, de telle sorte que personne n'osait se mesurer avec lui (3). Comme le fut plus tard Louis XIV, il avait été élevé à une rude école, et les misères de la fin du règne de son père et du commencement du sien l'avaient instruit ; avec la ferme volonté d'être le maître le jour où la chose lui serait possible, il se traça le plan de conduite dont on peut suivre facilement l'exécution. Une fois que l'ordre, troublé par l'ambition des comtes de la Marche et des vicomtes de Limoges, fut rétabli, il se préoccupa de prévenir les soulèvements qui pourraient se produire contre son autorité et en conséquence il s'appliqua à mettre en pratique le plan que nous avons dévoilé^ plan qui consistait à s'attacher ces turbulents personnages par un lien plus étroit de vassalité et par des bienfaits dont il était libre de leur retirer les témoignages, plutôt que d'employer la force des armes, qui n'avait souvent d'autre conséquence que de laisser derrière soi, même en cas de succès, un ennemi ulcéré, toujours soucieux de prendre sa revanche. Il ne redouta pas d'augmenter la puissance de certains de ses vassaux, assuré qu'il était de leur fidélité par la concession d'importants bénéfices, et aussi, il faut
(i) Rec. des hist, de France, X, p. 6i4. (a) Rec. des hist, de France^ X, p. 617. (3) Chron. d'Adémar, p. i63.
bien l'ajouler, par ses qualités personnelles qui lui attirèrent de nombreuses amitiés. Grâce à ses générosités à l'égard de Guillaume d'Angouléme, de Foulques Nerra, môme de Boson, son ancien adversaire, qu'il laissa sans didiculté s'emparer du Périgord ou qu'il en pourvut directement, il les tenait dans sa main et se servait d'eux pour maintenir dans l'obéissance ses vassaux de moindre importance.
Pur son habile politique, par la menace de sa toute-puissance, il arrêta donc tout soulèvement contre son autorité, mais ce résultat ne lui parut pas suffisant; il était dans son caractère de vouloir que l'ordre régnât partout, et rien n'y était plus contraire que ces guerres privées, de seigneur à seigneur, qui souvent dégénéraient en atrocités (1), et qui parfois étaient les débuis d'un incendie souvent didicile à éteindre. En opposition avec les usages barbares de l'époque où les barons, toujours en campagne les uns contre les autres, n'avaient trouvé de meilleur moyenpour affaiblir leurs adversaires que de meltre à mort ou de mutiler grièvement les prisonniers qu'ils faisaient, Guillaume inaugura des façons d'agir plus douces ; il fit toujours grâce de la vie aux captifs, et quand il y avait lieu de leur rendre la liberté^ il les relâchait sains et saufs (2). Mais ces procédés, malgré la contagion de l'exemple qui pouvait en sortir, n'avaient qu'une action assez limitée, et la magnanimité du duc d'Aquitaine avait surtout pour effet d'augmenter son prestige et d'accroître le dévouement dont il élait Tobjel. Aussi seconda-t-il de tous ses efforts les tentatives que fit le clergé pour arrêter ces luttes barbares et en restreindre les effets. C'est au concile de Charroux, en 988 ou 989, que se dessina pour la première fois ce mouvement contre les actes de violence des seigneurs, qui ne respectaient ni les prêtres ni les faibles (3). Peu après, vers 990, il se tint au Puy une réunion d'évêques du Midi, qui proclama la paix de Dieu et dont les décisions nous fout connaître le mal profond dont souffrait alors la société.
(i) Il suffit de rappeler les méfaits des vicomtes de Thouars etdes sires de Lusignao que Qous avons racontes plus haut; ces crimes abondent du reste dans les chroniques du temps.
(2) Chron. d'Adémar, p. 208.
(3) Labbe, Concilia, IX, col. 783.
GUILLAUME LE GRAND 2o3
Quelques années plus lard, en 997 ou 998 (1 ), comme le mal des ardents causait à Limoges de grands ravages, le duc conseilla à Tabbô de Sainl-Marlial el à Tévêque Audouin d'inviter le peuple à la mortification, et les prélats, se conformant à cette invitation, ordonnèrent un triduum de jeûne. Puis, tous les évoques de l'Aquitaine se réunirent dans cette ville de Limoges où, de toutes parts on apporta des reliques de saints, particulièrement celles de saint Benoît, qui furent extraites du monastère de Saint-Benoît-du- Sault(2), et le corps de saint Martial qui fut tiré de son tombeau et exposé à la vénération des fidèles au Mont-Jovy. A cette assemblée à laquelle assistaient les archevêques de Bourges^et de Bordeaux, les évoques de Clermont, du Puy, de Limoges, de Saintes, de Périgueux et d'Angoulême, fut proclamée la paix de Dieu à laquelle adhérèrent le duc d'Aquitaine et successivement tous les grands personnages du duché.
Les décrets du concile qui frappaient de peines ecclésiastiques ceux qui les violeraient furent approuvés par le pape (3). Mais, malgré cette pression de l'esprit public, le but poursuivi était loin d'être atteint ; aussi, afin d'arriver à ce résultat tant souhaité, de nouvelles assemblées se tinrent en Aquitaine. Vers l'an 1000, le 13 janvier, jour de la fête de saint Hilaire, l'archevêque de Bordeaux présida, à Poitiers, une réunion oh se trouvèrent, outre ses suffragants de Poitiers, d'Angoulême et de Saintes, l'évêque de Limoges et douze abbés; il y fut décidé entre autres que toute querelle survenue au sujet de biens usurpés ne devrait pas se régler par les armes, mais être portée devant la justice (4).
Un autre concile se tint dans la même ville, le 10 mars 1011, mais on n'en connaît ni l'objet ni les assistants ; toutefois on doit présumer qu'il y fut encore question de celte paix de Dieu qui rencontrait toujours des esprits récalcitrants; on sait seulement que l'évêque de Poitiers, Gilbert, avait ordonné aux moines de Saint-Maixent d'y apporter le corps de leur saint patron qui
(i) D. Vaissete, Hist» de Languedoc^ nouv. éd., V, p. i5.
(2) De Certain, Miracles de saint Benoît ^ p. 1 16.
(3) Chron. d'Adémar, p. i58; Mip;ne, Falrolof/ie /a/,,GXLI, col. 117-120, Sermones très Ademari.
(4) Recdes hist, de France, X, p. 536; Labbe, Concilia, IX, col. 780.
2o4 LES COMTES DE POlTOi:
reçut la visite du duc, d*abord u Sainl-Hilaire, puis à Saint- Grégoire (1).
Le nord de la France, le véritable royaume, ne suivit que tardivement le mouvement du sud| car c'est vers Tannée 1010-101 1 seulement que le roi Robert fil tenir pour la première fois une assemblée dans le dessein d*y proclamer la paix de Dieu ; Ton pourrait croire que Guillaume n'y fut pas étranger, car Fulbert de Chartres, son ami, joua un rôle marqué dans celte réunion dont il célébra les résultats par un chant lyrique enthousiaste (2).
Guillaume avait, autant que possible, fait observer dans ses états les prescriptions des conciles, mais il ne négligea pas à l'occasion de les faire renouveler. Dans les derniers temps de sa vie, à rassemblée de Charroux, qu'il avait fait tenir en 1028 ou 1029 dans le but déterminé de faire condamner Thérésie des Manichéens, il fut ordonné, à son instigation , à tous les grands de TÂquitaine qu'il y avait convoqués, de garder la paix de Dieu et de vénérer l'Église catholique (3).
Le rôle joué par Guillaume le Grand dans cette magnifique institution de la paix de Dieu est des plus important, sinon même prépondérant, car les nombreux conciles tenus en Aquitaine, où cette paix fut proclamée, furent convoqués par ses ordres ; les textes sont formels sur ce point. Il voulait dominer dans les choses religieuses comme il chercha à le faire dans la société civile ; heureusement qu'il avait un esprit sage et politique et qu'il tourna vers le bien les qualités de volonté et d'esprit de suite dans les affaires dont il était doué. Ce fut un grand prince ; il aurait pu être un tyran.
(i) Marchegay, Chron. des égl, cT Anjou, p. 887, Saial-Maixeni. La dale de loio, indiquée par ce document, doit ê(re reportée à Tannée loii, ainsi qu'il résulte d'une charte du cartulaire de Saint-Maixent (A. Richard, Chartes de Saint-Maixent, I, p. 91), où il est dit que le concile s'ouvrit le 10 mars; or, la présence à cet acte de la comtesse Brisque^qui épousa Guillaume dans les deux premiers mois de Tannée loii, place forcément à cette époque la tenue de cette assemblée, ce qui n'est nullement en contradiction avec le texte de la chronique , dont Fauteur, suivant l'usage commun en Poitou, commençait Tannée au 35 mars.
(2) Rec, des kist,de France^ X, p. 4^4; Migne, Palrologie lat,, CXLI, col. 349, S, Fulberti hymni.
(3) Chron, d'Adémar, p. 194.
GUILLAUME LE GRAND 2o5
Les évoques, membres de ces conciles, étaient pour la plupart les obligés du duc d'Aquitaine; on a vu la part importante qu'il prit àTéleclion de l'archevêque de Bordeaux, GeofTroi II, des évoques de Limoges Géraud et Jourdain ; les évêques de Poitiers, Isembert,etde Saintes, Islon, lui devaient aussi leurs sièges (1)^ et le fait qu'Arnaud de Villebois, successeur de Raoul, évêque de Périgueux, fut sacré en 1010 à Nanteuil-en- Vallée, abbaye poitevine, par Seguin, archevêque de Bordeaux, semble bien témoigner de ringérence du duc d'Aquitaine dans cette nomination (2) ; pour ce qui est des évêques d'Angoulême, étant donnés ses rapports intimes avec le comte Guillaume Taillefer,on peut croire que les prélats furent choisis d'un commun accord entre le duc et son vassal. En tout cas, Rohon,run d'eux, qui devint évêque vers 1020, était un Poitevin , originaire de Montaigu , et sans doute membre de la famille qui possédait ce Hef ; de plus, on le voit faire acte de vassalité à l'égard de Guillaume, assurément pour des domaines qu'il tenait de sa générosité (3). Quant à lui, dit Adémar, il était rare qu'on le rencontrât sans qu'il fût dans la compagnie de quelque évêque, et d'autre part il tenait en grand honneur les moines et les abbés canoniquement élus, dont il prenait volontiers les conseils. Aussi veillait' il avec soin à la régularité de la vie monastique, et quand il s*apercevait que le bon ordre était troublé dans un couvent, il employait toute son autorité pour le rétablir ; sa vigilance s'appliqua à presque toutes les abbayes du Poitou.
Saint-Cyprien de Poitiers, qui avait été pendant si longtemps un modèle de vie religieuse, avait dégénéré et les moines s'étaient affranchis de presque toutes leurs obligations monastiques. Pour remédier à cet état le comte s'adressa à Abbon, abbé de Fleury, qui maintenait dans son monastère une ferme discipline et, tant par ses
(i) Qaand Guillaume le Grand arriva au pouvoir, Gislebert, le confident de sa mère, occupait révêché de Poitiers depuis vingt ans environ ; il mourut à la fin de Tannée 1023 et fut enterré à Maillezais, où il s'était sans doute retiré depuis déjà quelque temps; le diocèse était administré^ en qualité d'archidiacre^ par son neveu Isembert, qui lui succéda sans difficulté. Islon était frère de Grimoard, évêque d'Angoulême et parvint à Tévéché de Saintes à la fin du x* siècle ; il fut un des plus fidèles compagnons du duc Guillaume, qui le fit charger d'administrer pendant un certain temps l'archevêché de Bordeaux.
(2| Chron. cTAdémar, p. 170,
(3) Historia poniijic, et comitam EngoUsm,, p. 27; Bcsly, Hisl, des comtes, preuves, p. 288 bis.
ao6 LES COMTES DE POITOU
conseils que par ses remonlrances, exerçait une grande iniluence sur les centres religieux où le désordre, quand ils tombaient sous Tautorité de chefs laïques, ne tardait guère ci pénétrer. En lOOi, le savant abbé fit coup sur coup deux voyages en Gascogne pour établir la paix dans le prieuré de la Réole, qucGuillauaie Sanche, duc de Gascogne, avait jadis donné à Tabbaye de Fleury. Au dernier de ces voyages, il se rendit auprès du comte de Poitou, à qui il avait fait demander audience, et implora son appui au sujet d'une possession de son monastère nommée Salx. Au même temps, se termina heureusement une aiïaire concernant son cousin Gilbert, abbé de Saint-Cyprien, contre qui availélé portée une fausse accusation criminelle. Il écrivit de Poitiers à ce snjetàOdilon,abbôde Cluny, sous Taulorilé de qui lo comte avait placé Saint-Cyprien, en lui disant qu'il s'était mis en son lieu en vertu de cet adage qui porte que nous devons considérer les biens de nos amis comme nos propres biens et par suite les favoriser de notre mieux, puis, après avoir célébré les fêles de la Toussaint, il traversa Charroux, Nanleuil, Angoulême et arrivai la Réole, où il trouva la mort dans une rixe, le 13 novembre (1).
A Saint-Maixent, postérieurement à 1010, Guillaume envoya comme abbé, après la mort de Bernard, un moine nommé Rainaud que sa science avait fait surnommer le Platon de son époque (2).
11 chassa ensuite de Tabbaye do Charroux, vers 1014, un personnage puissant nommé Pierre, qui s'était fait nommer par des manœuvres simoniaques et administrait Tabbaye comme un bien séculier. Celte dernière et son église de Sainl-Sauveur venaient d'être détruites par un incendie que les contemporains rapprochèrent de l'apparition d'une comète qui se montra sous la forme d'une épée au septentrion pendant plusieurs nuits d'été. Le comte recourut à Ariberl, abbé de Saint-Savin, qui avait maintenu le bon ordre dans celte abbaye, et lui demanda de lui procurer dix religieux qui fussent de fervents observateurs de la règle de saint Benoît. Sous la direction de Gombaud, l'un d'entre eux,
(i) Mi^DC, Pairologie lat., CXXXTX, col. 887; Rec. des hist, de France, X, p. l\f\i; >labillon, Acta sanci. ord. S, Bénédictin vi« s., I, pp. 5a et 53; Pilhou, Codex canonam, p. 4i5.
(2) Chron, d'Adémar, p. iG4; A. Richard, Chartes de Saint-Maixent, l,
p. LXXIII.
que Guillaume leur donna pour chef,ils vinrent s'installer à Charroux qui recommença bientôt h justifier la qualification de saint qui élail communément donnée à ce monastère ot qu'il devait primitivement à la possession, alors bien jalousée, d'un important morceau du bois de la Vraie Croix (1).
Le comte de Poitou fit aussi appel au zèle du grand abbé de Cluny, Odilon,pour ramener dansle devoir les hôtesde plusieurs monastères chez qui le relâchement, à peine introduit, prenait rapidement les plusgrandes proportions. Le 2 mai 101 7, se trouvant à Pavie avec ses deux fils aînés, Guillaume et Eudes, lors du retour d'un de ses voyages à Rome, il donna à l'abbaye de Cluny lamoitié du cens des poissons dû par les pêcheurs de l'île de Ré. Les rapports du comte avec Odilon dataient de loin et l'abbé de Cluny vint à diverses reprises en Poilou, pour visiter les monastères qui furent placés sous sa haute direction, comme ce fut le cas pour Saint-Cyprien de Poitiers; c'est lors d'un de ces voyages qu'il établit à.Saint-Jean d'Angély une réforme qui ne fut pas agréée par tous ceux qui devaient y être soumis (2).
Les choix faits par Guillaume témoignaient non seulement de ses sentiments de piété et de son désir de voir fleurir dans les élabUssements religieux les principes élevés qui forment l'essence des règles monastiques, mais ils étaient encore inspirés par une juste appréciation faite par lui-même de la valeur intellectuelle des hommes qu'il appelait à occuper ces hautes positions d'abbés.
Emma avait profité de sa retraite à Chinon pour faire donner à son fils une instruction aussi développée qu'il était possible à l'époque, et c'est sans doute parmi les chanoines de Saint- Martin de Tours ou les moines de Marmoutier qu'il faut chercher les éducateurs du jeune comte. Leur enseignement tomba sur un terrain propice; aussi, pendant toute sa vie, Guillaume montra-t-il une grande déférence pour les hommes de science. « S'il apprenait, dit Adémar, qu'un clerc était pourvu de savoir,
(i) Chron. (PAdémary pp. 1G2 et i84; Miçnc, Patrologie lat.y CXLI, col. 83i, Guillelmi ducis epistoisc; GalUa Christ., II, col. 1280 et 1287. Adémar désigne toujours Charroux sous le nom de Sanctas Carrofas,
(a) Chron, d* Adémar y p. iG4; Brucl, Chartes de Cluny y p. 782 (V07. plus haut, p. 171).
2o8 LES COMTES DE POITOU
il rhonorait grandement (1). » Il avail parliculièrement la plus grande estime pour Fulbert, le savant évoque de Chartres^ qu'il chercha vainement à attirer en Poitou, et à qui il conféra, en 1022, ne pouvant faire plus^ l'importante dignité de trésorier du chapitre de Saint-Hilaire-le-Grand, après la mort de Géraud, évèque de Limoges (2).
Toutefois Fulbert, absorbé par l'administration de son impor* tant diocèse et se trouvant par suite dans Timpossibililé de remplir les devoirs de sa charge de trésorier, ne tarda pas à vouloir renoncer à celle-ci. Le comte se donna beaucoup de peine pour triompher de ces scrupules et entre autres il fit valoir cette considération, qui lui vint beaucoup en aide, que Tévêque de Chartres trouverait dans les importants revenus de sa charge des ressources précieuses pour la réédifîcation de sa cathédrale^ ressources accrues notablement par les dons fréquents qu'il tenait de la générosité de Guillaume lui-même. Fulbert se laissa convaincre, etjusqu'à sa mort, arrivée le 10avrill028 (3), il resta trésorier de Saint-Hitaire. Ses séjours à Poitiers furent cependant très rares, comme il le prévoyait, mais, ne voulant pas priver la ville du bien que le comte espérait de sa présence, il y laissa son disciple le plus cher, HildegaireouHildier, qui géra en son nom la trésorerie de Saint-Hilaire etdirigea en outre Técole du chapitre tant au spirituel qu'au temporel(4). Sous la directiond'un tel maître, et avec Tappui du comte, l'école de Saint-Hilaire acquit un grand renom ; c'était un des très rares établissements de ce genre qui eussent été créés au sud delà Loire, tandis que les écoles monastiques et épiscopales abondaient alors dans le nord de la France. Mais aussi à chaque dilTiculté la main ferme et prudente de Fulbert apparaissait ; Hildegaire le
(i) Chron, d'Adémar,^, 164.
(2) Chron, d^Adémar, p. i64* Les mérites de Fulbert sont rappelés dans une inscription qui accompagne son portrait en pied peint à fresque 'au xia* siècle dans Tune des arcades inférieures du clocher de Saint-Iliiaire [BalL de la Soc, des Antiq, de VOaesty i^^ série^ XIII, p. 877, note de M. de Longuemar).
(3) Pfisler, Etudes sur le règne de Robert, p. xxix.
(4) Hildegaire est généralement designé avec la qualité d*écolâtre de la cathédrale de Poitiers ; il nous parait plutôt, d'après sa correspondance avec Fulbert^ qu'il était écolâtre du chapitre de Saint-Hilaire. Douze lettres de ce personnage se sont rencontrées dans la correspondance de Fulbert (Migne,Pa^ro/o^/e /a/., CXLI, col. 266-277, lettres 116-119, 125-128, 182, i34, i35, iSg). Voy. Hist. lilt. de la France^yil, pp. 261 et ss.
consultait sur toutes choses, et les sages conseils du maître ne se faisaient pas attendre ; un jour même il dit à son disciple : « Veille à ce que tes élèves ne souffrent ni de la faim ni du manque de vêtements, » paroles qui nous éclairent sur la qualité sociale de la plupart des jeunes gens qui suivaient renseignement élevé de Técolâtre de Chartres; enfin, arrivaient souvent des livres qui grossissaient la bibliothèque de Tabbaye (i).
Guillaume, considérant Fulbert comme son maître et un guide sûr, recourait à ses lumières dans toutes les circonstances délicates de son existence, et lui posait aussi des questions qui devaient éclairer son jugement. Ainsi un jour il lui demanda en quoi consistait le devoir de fidélité qu'un vassal devait à soli seigneur, et Fulbert, avec une concision toute latine, lui indiqua, en y ajoutant un léger commentaire, les six caractères que devait comporter cet engagement (2).
Le comte de Poitou entretenait une nombreuse correspondance tant avec ses amis qu'avec des hommes de science, mais de toutes ces lettres il n'en a survécu que sept qui furent comprises dans les recueils que l'on fit de bonne heure des lettres de Fulbert; elles sont adressées à Mainfroi, marquis de Suze,et à sa femme Berthe, à Léon, évêque de Verceil, à Fulbert, à Aribert, abbé de Saint-Savin, et à Hildegaire (3). On a aussi connaissance d'une lettre où il faisait au roi Robert la description d'une pluie de sang tombée en Aquitaine et d'une autre adressée à Azelin, archevêque de Paris, au sujet de la politique royale (4). Ces lettres, très remarquables de pensées, sont écrites dans un style élégant, qui confirme pleinement les éloges qui ont été décernés à Guillaume de son vivant sur l'étendue de son savoir. Le désir de s'instruire s'alliait chez lui au goût pour les livres. Il eut une bibliothèque dans son palais, et, pour l'acroitre, il se livra lui-même à la transcription des manuscrits. Il avait l'habitude de se mettre à la
(i) M'ignep Pairologie lai., CXLI, coL 282; lettre 23; P&siev, Eludes sur le règne de Roberlj p. i4ynote i.
(2} Migne, Pairologie lai,, CXLI, coL 231-260, lettres de Fulbert à Hildegaire, nos 60, 63-66, III et i i3',Item, col. 22g 287, lettres de Fulbert au duc Guillaume^ nos 58, 59, 71-73.
(3) Migne, Patrologie laL, CXLÎ, col. 827-882, Guillelmi ducîs epistolas ; ffisl. littéraire de la France, VII, pp. 284 et ss.
(4) L. Delisle, Vie de Gaazlin, p. 60, lettre de Robert à GauzHn, abbé de Fieurj.
Jeclure aussitôt qu'il se IrouvuU seul, ou bleu encore il passait une longue partie de ses nuits à lire jusqu'à ce qu'il fût vaincu par le sommeil (I), aussi est-ce avec une faraude joie qu'il reçut du roi Canut le livre sacré, si richement décoré, qu'il présentaau concile de Limoges (2); de son côté, il envoyait aussi en don k ses correspondants des ouvrages qu'il avait fait transcrire (3).
Au XI' siècle, la grande instruction s'alliait généralement avec une grande piété, et celle-ci se manifestait plus particulièrement par des actes de générosité en faveur des couvents. Guillaume était de son temps, et la liste de ses bienfaits que l'on connaît est longue, mais s'il enrichit plusieurs abbayes^ il n'en établit aucune et en cela il se distingua non seulement de ses ancêtres ou de ses successeurs, mais encore des grands personnages de son époque. En général, presque toujours même, ces fondations furent la conséquence d'une exaltation religieuse souvent momen* tanéequi avait pour point de départ un sentiment de crainte dans l'avenir causé par les excès de la vie présente : Foulques Nerra, le terrible comte d'Anjou, fonda les abbayes de Beaulieu et de Saint-Nicolas d'Angers et fut trois fois en pèlerinage à Jérusalem. Guillaume n'a à son acquit ni voyages sensationnels ni brillantes fondations religieuses; ayant toujours évité de faire le mal, il n'avait pas à rechercher de grands pardons.
On a pu constater par ses actes la profonde aiïection qu'il avait pour sa mère, sa véritable éducatrice; aussi, dans celte voie de la bienfaisance à l'égard des établissements religieux, suivit-il tout d'abord celle que sa mère lui avait tracée, et les principales œuvres qu'il ait accomplies en ce sens furent le complément de celles qu'Emma avait ébauchées, à savoir: Bourgueil et Maillezais.
A Bourgueil, celle œuvre de l'exil, à laquelle il avait pris une part lellemenl signalée que souvent elle fut considérée comme lui étant personnelle, il fit en Tan 1000, à la sollicitation de sa mère, deux dons importants : le 28 avril, ce fut l'alleu de Colombiers avec son église de Notre-Dame, et, le 7 octobre, Auzay et Longèves, avec leurs églises, sept autres villas situées non loin de Fon-
(i) Chron, (TAdémar^ p. 176.
(2) Labbe, Concilia, IX, col. 882 (Voy. plus haut, p. 194).
(3) MigDc, Palrologie lat.y CXLÏ, col. 271, S. Fulberli epislolœ.
tenay, et, en outre, les églises de Saint-Nazaire el d'Angoulins en Âunis (1). Puis enfin, le 27 décembre 1003, subissant toujours la même pression, il abandonnait aux religieux de Bourgueil les localités de BretignoUe et de Faymoreau avec leurs églises (2). Les abbés du monastère ne se montrèrent pas moins soucieux d'obtenir directement des faveurs du comte ; c'est ainsi que Bernon se fit donner des salines dans le marais de Charron (3), puis reçut le consentement du même pour un échange qu'il fît avec Robert, abbé de Jumièges, du domaine de Longueville en Normandie, cadeau de la comtesse Emma, contre celui de Tourtenay, près Thouars, que la comtesse Adèle, femme de Tête-d'Étoupe, avait autrefois donné à l'abbaye normande (4); d'aulre part, il semble que la donation de l'église de Saint-Nazaire d'Angoulins, malgré les termes précis de la charte qui la contient, n'avait pas été complète, car un chevalier du nom de Joscelin, vraisemblablement le seigneur de Parthenay» demanda un jour au comte, qui y consentit, de concéder celte église aux moines de Bourgueil, et, pour plus de sûreté, l'abbé Teudon, qui continuait les traditions de ses prédécesseurs, donna à Joscelin vingt-cinq livres d'argent, somme considérable qui témoigne que l'on est plutôt en présence d'une vente que d'une donation (5).
Emma avait d'abord usé de son influence sur son fils pour attirer ses grâces sur le monastère qui était son œuvre favorite, celui qu'elle avait établi dans son domaine particulier et à qui elle n'avait cessé d'apporter des embellissements. Mais quand il fut pourvu, elle se retourna vers celte création des premiers jours forcément abandonnée par elle et qui demandait d'aulre secours que Bourgueil déjà parvenu à son plein épanouissement. C'étaient ces lieux oh son fils avait passé sa première jeunesse, celte ilede M aillezais, placée au centre de ces contrées du Bas-Poilouet de r Aunis, dans lesquelles les comtes pratiquaient inceàsammént de
(i) Beslj, ffisL des comies, preuves, pp. 355, 356; Cart. de Bourgueil, pp. 35, 45 et 46.
(2) Besly, ffist, des comtes, preuves, p. 353; Cart. de Bourgueil, p. 55.
(3) Cart. de Bourgueil, p. 86. Bernon fut abbé entre ioo5 et 10 12.
(4) Cart. de Bourgueil, p. jd,
(5) Cart. de Bourgueil, p. 85. La présence, à cet acte, de Boson, vicomte de Châtellerault, qui mourut en 1012, indique qu'il doil être placé cette même aunée qui fut celle du début de l'abbatiat de Teudon.
larges trouées pour satisfaire les appétits personnels de leur entourage et les besoins constamment renaissants des établissements religieux.
Le château de Maillezais étail toujours le rendez-vous de chasse aimé du comte, et à cAté subsistait paisiblement le monastère déchu, devenu un simple prieuré, avec son église de Saint- Pierre réunie à Tabbaye de Saint*Cyprien. Dans le courant de Tannée 1003, sur la sollicitation de sa mère et en présence de personnages éminents tels que safemme,les comtes de la Marche et du Gévaudan^ les vicomtes d'Aunay et de Thouars, Tévèque de Poitiers, le trésorier de Saint-Hilaire, Tabbé de Saint-Cyprien et autres, il détacha Maillezais de Saint-Cyprien et le remit dans sa primitive autonomie (1). Mais il ne suffisait pas de décréter que le titre et le rang d'abbaye étaient rendus au monastère» il était urgent de le doter suffisamment pour qu*il pût porter le fardeau que ces qualités lui imposaient; or donc, au mois de juillet de la même année^ le duc lui fit abandon de biens considérables, parmi lesquels nous citerons toute Tlle de Maillezais, Téglise de THermenault et de nombreuses villas en Poitou, des péages et une lie avec son église en Aunis (2) ; la charte monumentant cette royale concession fut passée à Poitiers en présence de la comtesse Aumode, de Tarchevêque de Bordeaux, des évêques de Poitiers, de Limoges et de Saintes, des comtes d'Angoulême et de la Marche, des vicomtes de Limoges, d'Aunay et de Thouars, qui en garantissaient l'exécution. Le duc ne tarda pas à vouloir se rendre compte par lui-même de la situation nouvelle faite aux moines de Maillezais, et au mois de décembre de la même année il vint prendre gtte dans Tabbaye avec une brillante suite qui comprenait encore sa femme et sa mère, avec les comtes d'Anjou et de la Marche, les vicomtes de Thouars, de Châlellerault et d'Aunay, l'évêque de Saintes et bien d'autres grands personnages ; c'est de cette résidenceque, le 27, il fit à Bourgueil la donation de Faymoreau.
(i) Cart. de Saini'-Cyprien^ p. 3io.
(2) Arcère^ Hist. delà Rochelle^ II, p. 663. Le Gallia, II, înslr.^col. 879, public un diplôme du comte Guil Jaume contenaat les principales disposîtioas de celui édité par Arcère et qu'il place, à tort semble-t-il, vers Tan 1000; il doit être reporté À Taonée ioo3, après la mort de la comtesse Emma qui a*cst mentionnée ni dans l'une ni dans l'autre pièce.
En 1004fla charte dedolalion de Tabbaye fui confirmée par le pape, et lors d'un voyage à Rome, au temps du pape Serge IV, Tabbô Théodelin , qui , selon ses contemporains, était d'une habileté consommée, réussit, avec l'appui du comté, à faire distraire son abbaye du pouvoir épiscopal et à la placer dans la dépendance immédiate de la Cour pontificale. Théodelin abandonna Tancienne résidence monachale, qui prit dès lors le nom de Saint-Pierre-le- Vieux, et sur l'emplacement du château des comtes de Poitou, que Guillaume lui abandonna, il fit édifier un superbe monastère dont la construction dura quatre ans; il fut inauguré en 1010 (1). Mais les plaisirs de la chasse attiraient toujours le comte dans ces parages, aussi, désormais privé de sa résidence ordinaire, en fît-il construire une autre, le château deVouvent,sur les bords de la forêt, dans une forte position. Ce fut pour lui l'occasion de faire de nouvelles générosités à Maillezais, qui s'était du reste beaucoup enrichi depuis sa reconstruction et, vers 1023, à la sollicitation de l'abbé Théodelin, qui semble avoir toujours joui d'une grande influence auprès de Guillaume,celui-ci, dans une'assembléeoîi l'on remarque son entourage ordinaire de comtes et de vicomtes, donna à l'abbaye l'important bénéfice de Bernard Tallupes à Fontenay ; ce personnage, n'ayant pas d'enfants^ faisait volontairement l'abandon de son bien, et le comte ajoutait à cette libéralité plusieurs églises sises aux environs et en particulier celle de Mervent, l'ancienne métropole du pays, ainsi qu'un terrain distrait de la forêt de Vouvent sur lequel les moines devaient construire une église à côté du nouveau château (2).
Guillaume ne pouvait oublier Saint-Cypricn oti, du vivant de son père, il avait assisté à tant d'actes importants; quand il fut arrivé au pouvoir il maintint celte tradition et il se rendait fréquemment au monastère sur l'invitation des religieux pour y assister comme témoin aux nombreuses donations que recevait l'abbaye; toutefois, dans tous ces actes^ lors même qu'ils semblent émanés de lui, on ne voit guère de concessions qu'il ait faites direc-
(i) Labbe, Nova bibL mah., II, pp. 281 et 233, Pierre de Maillezais; Marchegay, Chron, des égl. d* Anjou, p. 887, Saint-Maixcnt.
(2) Besly, Hist, des comtes, preuves^ p. 807 ; Arcère, Hist» de la Rochelle^ 11^ p. 665.
2i4 I.KS COMTES UE POITOU
tcmcnt. C'est ainsi que, lorsqu'il détacha solennellement M aiU lezais de Saint- Cyprien, il sentit bien qu'il devait une compensation à celle dernière abbaye, mais, en somme, l'acte qu'il accomplit à celle occasion a plutôt le caractère d'une restitution ou d'une confirmation de libéralités antérieures ; il lui donna les coutumes imposées sur la terre de Deuil en Saintouge, avec le territoire allant de cet alleu à la forêt, lui concéda la terre de fiermond pour y construire une habitation de moines, la franchise du transport du sel tant pour les besoins des religieux de l'nbbaye que ceux des prieurs de Deuil, et enfin l'alleu de Nachamps. Or, ce dernier alleu avait été donné antérieurement aux moines par Arsende et son fils Guillaume avec d'autres domaines, en présence du comte, de l'évêque de Poitiers et de deux vicomtes ; quant à l'alleu de Deuil, les moines l'avaient reçu d'Achard, fils d'Ebbon, au temps de Fier-à-Bras.
Parmi les actes intéressant Saint-Cyprien, auxquels Guillaume prit plus ou moins part, on peut citer celui par lequel, à la requête de Gislebert, évêque de Poitiers, il confirma les privilèges de franchise dont jouissait le bourg formé autour du monastère de Saint-Cyprien ;il abolit aussi en sa faveur les péages imposés sur les ânes tant à Poitiers qu'à Pont-Reau et àMasseuil ; il assista, avec sa mère, sa femme Aumode et son fils Guillaume, au don, fait aux moines par Raoul et sa femme Bélucie, de l'église de Saint-Maxire et, plus tard, avec sa seconde femme Brisque, ses fils Guillaume et Eudes et de nombreux personnages, parmi lesquels on remarque le comte Pons de Gévaudan, la vicomtesse Audéarde accompagnée du a vir clarissimus » Hubert, peutêtre son petit-fils, l'évoque de Poitiers, Béliarde, abbesse de Sainte-Croix, à la donation d'Ansoulesse par Thebault et sa femme Gisla^ enfin il approuva les concessions faites à la même abbaye d'un domaine en Aunis par Egfroi, vicomte de Châtellerault, de terres à Périgné par le chevalier Aymar, d'une forêt à Mezeaux par Hugues de Lusignan (1).
(i) Cariai, de ' Saint-Cyprien, pp. 3io, 3ii, 2S, 28, 829, 194, 3i3, 283 et 49. Aucun de ces actes n'est daté dans le cartulaire et, de plus, leur analyse y est souvent défectueuse, aussi, à défaut de synchronismes précis, y a-t-îl lieu d'être très réservé quant à l'époque où ils ont été passés.
GUILLAUME LE GRAND 2x5
Une autre abbaye du Poitou, Saint-Maixent, eut aussi grandement à se louer de Guillaume ; il lui donna Téglise de Damvix, dans le Bas-Poitou, avec la forêt qui l'entourait, et ce, semble-til, en reconnaissance de ce que les religieux avaient laissé transporter à Poitiers le corps de leur saint patron, le 10 mars 1011, à l'occasion de la tenue d'un concile dans Téglise de Sainl-Hilaire. Quand il eut placé Rainaud à la tête de la communauté, afin de bien disposer les moines en faveur de cet étranger, il leur abandonna le droit de vinage qu'il percevait sur les vignes du lieu de Saint-Maixent; puis, à la requête du même abbé, il déchargea la ville à tout jamais du paiement de l'impôt de l'ariban, c'està-dire de la corvée spéciale qui y avait été établie par sa mère Emma et dont celle-ci avait fait don à un chevalier, nommé Hugues, à qui fut en retour assurée une renie annuelle de cinquante sous ; enfin, en mai 1029, il ratifia, de concert avec Geoffroy, vicomte de Thouars, des dons de coUiberts faits à la même abbaye par Rainaud, chevalier du vicomte (1).
Avant même que la découverte de la tête du Précurseur eût attiré sa générosité sur Saint-Jean d'Angély, il avait fait cadeau à cette abbaye du bois d'Argenson, près de Saint-Félix en Aunis, et par la suite il assista avec ses fils à de nombreuses donations faites à cet établissement (2).
Lorsque Tévêque de Poitiers et les chanoines de la cathédrale eurent à faire de grands sacrifices pour la reconstruction de cet édifice, il leur abandonna, pour les indemniser, un domaine contenant cent cinquante arpents de superficie, sis à Biard, auprès de Poitiers, contigu [aux terres [des [chanoines de Saint-Hilaire, et dont l'évêque Isembert devait jouir sa vie durant (3). Il donna aussi au chapitré, comme on l'a vu, des reliques insignes et fit faire un coffret d'or, recouvert de pierres précieuses et orné au sommet d*un saphir de la grosseur d'une noix, dans lequel il fit
(i) A. Richard, Chartes de Saint-Maixent, I, pp* gi, 99» io4, io6.
(2) D. Fonleneau, XIH, p. 121 ; Item, pp. Sig, 525, 587, 5^1.
(3) Arch. de la Vienne, orig., chapitre de la cathédrale, n«i; D.Fonteneau,II>p. 11. Cet acte doit avoir suivi de près Télévation d'Isembert à l'épiscopat, car Guillaume n'y apparaît qu'avec ses deux fils Guillaume et Eudes, sa femme Agnès et les vicomtes Geoffroy, Ëgfroi et Châlon. Si Agoès avait, avant ce moment, donné un nouveau fils à son mari, cet enfant eût été sûrement mentionné dans cet acte important.
2i6 LES COMTES DE POITOU
mettre des poils de la barbe de saint Pierre, relique qui, selon la tradition, avait été donnée à saint Hilaire lorsqu'il passa à Rome, en retournant de son exil^et sur laquelle devaient- jurer Tévèque et les chanoines lors de leur prise de possession (1).
Nous ne rappellerons que pour mémoire la générosité de Guil« laume envers Fulbert cl les sommes considérables qu'il lui adressa pour la reconstruction de Notre-Dame de Chartres, mais sel bonne volonté était infinie àTégard des personnes éminentes qu'il avait pu approcher. Ayant recouru au zèle d'Odilon, le célèbre abbé de Cluny,pour amener les religieux de plusieurs monastères de ses états à mener une existence plus régulière, il lui en témoigna sa reconnaissance par des actes de munificence que nous ne connaissons assurément pas tous. Dès 1017, il lui concéda la moitié du cens des pêcheries de l'Ile de Ré, puis, au mois de mars 1018, v. s., il lui donna l'église de Saint-Paul en Gâtine, dans la viguerie de Mervent, que la comtesse Emma avait autrefois possédée en douaire, dont elle avait gratifié Gislebert, évèquc de Poitiers, et auquel celui-ci renonçait en faveur de l'abbaye (2). Quelque temps après, vers 1023, le comte ratifia gracieusement le don de l'église de Mougon avec ses dépendances, que fit à Odilon Guillaume, vicomte d'Âunay, et sa mère Amélie ; l'abbé de Cluny fil le voyage de Poitou pour assurer définitivement à son monastère cette importante possession, aussi bien que le domaine de Triou, que Chàlon, père du vicomte Guillaume, et sa femme avaient antérieurement donné à Mougon ; il obtint en outre de l'évêque Isembert que désormais cette église sérail pour toujours à l'avenir affranchie de toute domination laïque et dépendrait uniquement de l'évoque de Poitiers et des moines de Cluny, qui vinrent y établir un florissant prieuré (3). Il y a encore lieu d'ajouter aux revenus considérables que les moines tiraient de ces fondations, celui de la monnaie de Niort, dont le comte leur fit un jour cadeau (4),
(i) D. Fonteneau, LIV, p. 62. Ce reliquaire disparut lors du pillage de 1662.
(2) Bruel, Chartes de Clany, III, pp. 782 et 789.
(3) Bruel^ Chartes de Cluny, III, p. 767; Item, IV, p. 19. La présence de Tévêque Iseinbert à Tacte d'uaioQ de Mougoa à Ciunj ne permet pas de placer celui-ci avant 1028, contrairement à TopiDion de son savant éditeur, qui le date de 1020 environ.
(4) Bruel, Chartes de Clany, III, p. 761 ; Mém»de la Soc, des Antiç. de l'Ouest ,
GUILLAUME LE QRANO 317
. L'abbaye de Saint-Hilaire était assez riche pour n'avoir pas à réclamer sa part dans les largesses du comte, mais elle ne se ressentit pas moins de sa sollicitude. En sa qualité d'abbé, il se mêla des affaires intérieures de rétablissement, et on le voit déterminer, d'accord avec le doyen du chapitre, l'emploi d'une somme de 35 livres qu'Hildegaire avait remises à ce dernier avant son départ pour Chartres (1). Il concéda à des particuliers en mainferme, suivant les usages du temps, des domaines qui, après la mort du bénéficiaire ou même après celle d'un ou deux de ses héritiers désignés par lui, devaient faire retour à la mense commune (2). Toutefois, il ne se dissimula pas le vice de ces actes qui ne tendait à rienmoinsqu'à diminuer peu à peu le domaine territorial de l'abbaye; d'un autre cAté, les chanoines, se considérant comme possesseurs privés du patrimoine commun, ne se faisaient pas faute soitdeTaliéner, soit d'en détourner certaines portions dont ils attribuaient la propriété tant à eux-mêmes qu'à leurs familles. Le comte-abbé prit des mesures pour obvier à cette dilapidation^ mais ce fut sans grand succès, l'usage contre lequel il voulait réagir étant trop ancré dans les mœurs et ne devant céder que plus tard à d'autres influences. Lui-même avait du reste sacrifié à la coutume, car il se fit abandonner par les chanoines de Saint-Hilaire des terres à la Vacherie, près de Poitiers, afin d'y faire planter des vignes (3).
Contentons-nous enfin de signaler la curieuse tentative qu'il fit pour arrêter l'absorption des terres rurales par des personnes qui, par leur condition sociale, y étaient étrangères; nous imposons, dit-il un jour, aux mans des paysans et des suburbains cette obligation étroite que, lorsque leur détenteur viendra à succomber, seul le paysan puisse succéder à une terre de paysan et le bourgeois à une terre de bourgeois. Il y a là une de ces conce ption qui ont vu lejour dans tousles temps, aussi bien anciens que modernes, et dont la réalisation s'est toujours montrée impossible, tant
iro série^ XII, p. Sy. Cet acte est totalement dépourvu d'indications chronologiques; toutefois, à cause de la présence d'Agnès, il ne peut être placé avant l'année 1019, et ne doit être guère postérieurà cette date, car on n'y mentionne pas d'enfants de la comtesse.
(i) Migne, Patrolojie lat., GXLI, col. 274, S. Fulberti epistolœ.
(a) Arch. hist. du Poitou, l, p. 25, Cart. de Saint-Nicolas,
(3) Rédet, Doc. poar Saini^HUairs^ I, pp. 68, 70-72,76.
ai8 LES COMTES DE POITOU
elle est en opposition avec les agissements delà nature humaine (1).
Il renouvela à Saint-Martial de Limoges le don de Téglise d'Anais en Saintongc que son père avait fait précédemment à celte abbaye (2), enfin il fit cadeau à plusieurs autres monastères, tant de Bourgogne que d'Aquitaine, dont les noms ne nous sont pas parvenus^ de domaines situés plus particulièrement en Aunis, sur les bords de la mer, dont les revenus spéciaux devaient être afTectés à Talimcntation des religieux (3). Sa main large ne s'ouvrait pas seulement pour les établissements de ses étals ou du royaume de France, il se montra tout aussi généreux à Tégard des étrangers. C'est ainsi que, dans le cours de ses voyages en Italie, il eut occasion de passer par le monastère de Saint-Michel de FEcluse, en Piémont, et peut-être d'y recevoir l'hospitalité ; celle-c fut payée par l'abandon d'une terre en Bas-Poitou où les religieux de l'Ecluse élevèrent l'important prieuré de Moutiers -les-Mauxfails (4).
Du reste rien de ce qui touchait aux choses religieuses ne lui était indiiïérent; ainsi un pèlerin du Limousin, fait prisonnier en allant à Sainte-Foi, avait été, disait-on, délivré par l'intercession de la sainte. Guillaume, averti de ce fait, manda ce pèlerin à sa cour et celui-ci y porta témoignage de sa libération miraculeuse en présence de Béatrice^ sœur de Richard, duc de Normandie, et femme d'Eble, vicomte de Turenne, qui était sans doute venu faire son service de plaid auprès du comte (5).
Très bienveillant, mais en même temps très autoritaire, il n'admettait pas que l'on manquât, à son égard^ aux procédés dont il usait dans ses relations habituelles; l'abbaye de Saint-Florent de Saumur en fit l'expérience à son détriment. Depuis une quin-
(i) Rédet, Doc, pour Saint- Hilaire, I, pp. 78-80.
(2) Chron. d^Adémar, p. 164.
(3) La réputation de générosité de Guillaume le Grand était si bien établie que les chanoines de Sainte-Croix de Bordeaux fabriquèrent une charte, qu'ils datèrent de Tannée 1027, et par laquelle le duc leur concédait la villa de Saint-Macaire avec plusieurs autres domaines. Ce quUl y a de singulier, c'est qu'Henri ni, roi d'Angleterre, bien qu'ayant reconnu la fausseté de c« document, crut devoir le confirmer et maintenir les dispositions qu'il contenait par acte du 23 août 12^2 (Gallia Christ., II, instr., col. 268; Migne, Patrologie lat,, CXLI, col. 83i-834).
(4) Chron, d*Adémar, p. 164. L'abbaye de Saint-Michel de TEcluse fit abandon de ce prieuré à l'évôché de Luçon en i45i (D. Fonteneau, XIV, p. 339).
(5) Bouiliet, Liber miraciil. sanctœ Fidis^ p. 1 1 1 .
zaine d'années elle détenait, par la grâce du vicomte de Thouars et de Guillaume Fier-à-Bras^ l'ancienne abbaye de Saint-Michel en Lherm, qu'elle avait réduite au rang d'une simple prévôté ; un jour, le comte, passant à proximité de ce lieu, envoya demander au prévôt-moine une assiettée de mulets, sorte de poisson qui abondait dans ces parages. Le prévôt,craignant sans doute de nuire aux intérêts de son monastère et de créer un précédent qui pourrait devenir un droit par la suite,refusa; Guillaume, outré de cette façon d'agir, fit supporter le poids de sa colère aux religieux de Saint-Florent, et leur enleva Saint-Michel, à qui il rendit son autonomie et qui reprit son rang d'abbaye (1).
Tels sont les principaux faits que présente l'histoire de Guillaume le Grand dans ses rapports avec la société religieuse, et leur connaissance donne une éclatante confirmation aux paroles du chroniqueur disant qu'il fut un grand ami de l'Église. Il est toutefois un acte qui parait être en contradiction avec les habitudes de toute sa vie : il se rapporte à Noaillé. Il semble que cette abbaye, malgré les actes solennels qui avaient reconnu son indépendance absolue, sauf une sujétion, plutôt honorifique, envers l'abbaye de Saint-Hilaire, n'ait cessé d'être considérée par les comtes comme une dépendance de leur fief seigneurial. Guillaume l'attribua h son fils atné, qui la posséda on ne sait en quelle qualité, mais qui, à tout le moins, en percevait les revenus pour sa subsistance. Le jeune comte, touché par les sollicitations des moines, qui ne cessaient de lui représenter Tétat de pauvreté auquel ils étaient réduits, leur rendit la jouissance absolue de Tabbaye dont ils devraient être considérés à l'avenir comme les seuls propriétaires; puis, le 30 septembre 1028, leur délivra une charte, dans laquelle il s'adressait son père, h son frère Eudes et aux autres grands personnages du comté, pour qu'ils eussent à ratifier les dispositions qu'il avait prises, et que, de concert avec lui, ils fissent disparaître toutes les mauvaises coutumes, « semblables, disait-il, à une plante mortifère (2) m .
(i) Marchegay, Chron. des égL d'Anjou^ p. 259, Saînt-Floreat de Saumur. Ces faits arrivèrent dans les derniers temps de la vie de l'abbé Robert, qui mourut en
lOII.
(2) Arch. de la Vienne, orig., Noaillé, no 86.
aso LES œMTËS DB POITOU
Mais ce fail cl celui d'avoir détaché Saint-Michel en THerm de l'abbaye de Saint-Florent ne sauraient en rien modifier le caractère général de la conduite du comte de Poitou^ si dévoué aux œuvres pies, et le témoignage le plus éclatant de ses sentiments fut peut-être sa retraite volontaire dans un monastère, alors qu'il était à Tapogée de sa puissance. Duresie on peut croire que l'inaction dans laquelle il se confina, si opposée à Fexistence active qu'il avait menée jusqu'à ce jour, amena sa fin prématurée (1).
Des trois femmes qu'il avait successivement épousées, Guillaume eut au moins six enfants : d'Âumode, Guillaume ; de Brisque, Eudes et Thibault, ce dernier mort jeune; d'Agnès, Pierre, Guy et Ala. Les quatre garçons qu'il laissa à son décès se sont, le fait mérite d'être signalé, succédé l'un après l'autre à la tête du comté de Poitou (2).
IV« Comte — VI« Duc (io3o-io38)
La sagesse, l'habileté politique de Guillaume le Grand avaient fail du duc d'Aquitaine le plus puissant feudataire du royaume
(i) Bien que la chronique de Saint-Maixent Taffirme, il n'est pas probable que Guil* laume se soit fait moine : cet acte serait en contradiction avec cette façon d'agir qui fut la règle de sa vie : il était le puissant duc, et il le resta dans sa retraite. S'il avait revêtu Thabit religieux, Pierre de Maillezais n'aurait pas manqué de relever un fait qui aurait tant honoré sa communauté ; or, il n'y fait aucune allusion et se contente de dire que le duc^. en se retirant dans l'abbaye de Maillezais, laissa le pouvoir è ses fils. H ne faut donc voir dans le récit de la chronique qu'une de ces amplifications du texte de Pierre de Maillezais dont nous avons relevé par ailleurs d'autres témoignages; on rencontre du reste dans le manuscrit original de cet auteur une interpolation faite au xve siècle, qui reproduit les énonciatîons erronées de la chronique tant au sujet de Page de Guillaume que de son entrée parmi les religieux de l'abbaye, et qui enfin place sa sépulture dans le chœur de Téglise et non dans le cloître, ainsi que le porte le texte original.
(a) Marchegay, Chron, des égl, (V Anjou, pp. SSy et 388, Saint-Maixent. En dehors delà chronique, le seul texte qui mentionne Thibault est une charte de l'abbaye de Saint-Maixent, qui doit être placée après la mort de Brisque et avant le nouveau mariage de Guillaume avec Agnès, le comte seul, avec ses trois fils, étant désigné à deux reprises dans l'acte (A. Kxchd^và^ Chartes de Saint-Maixent y I, p. 99).
de France. Celte siliialion, si péniblement acquise, fut conipromise presque aussitôt après la mort de Guillaume par les intrigues de sa veuve Agnès qui, pendant de nombreuses années, devait jouer un rôle néfaste dans les affaires du Poitou.
Guillaume le Gros (1), le nouveau duc, était fils de Guillaume le Grand et de sa première femme, Âumode de Gévaudan ; il avait environ vingt-six ans lorsqu'il succéda à son père (2). Celui-ci ne s'était pas contenté de le faire assister, ainsi que son frère Eudes, à de nombreux plaids oil ils se trouvaient avec les principaux vassaux du comte pour traiter d'affaires aussi bien publiques que privées, il Tavait, en plus, réellement associé à divers actes de son administration. Lorsque Guillaume eut renoncé pour lui-même à l'offre que les Lombards lui faisaient de la couronne d'Italie, ceux-ci s'étaient rejetéssurson fils ; les chefs du parti qui appelait les princes Aquitains au delà des monts espéraient bien régner sous le nom du jeune Guillaume, mais le duc, dont la clairvoyance, cette fois encore,ne se trouva pas en défaut,déjoua, on Ta vu, toutes ces combinaisons en refusant, en 1025, pour son fils, un trône où, suivant ses propres paroles, celui-ci ne pouvait trouver que le déshonneur et la honte (3) •
Il ne nous paraît pas que Guillaume le Gros ait cherché à contrecarrer les idées de son père; sa situation était assez belle pour qu'il n'en ambitionnât pas une] autre. Il jouissait, au point de vue pécuniaire, d'une indépendance réelle, carie comte lui avait constitué des revenus personnels, représentant peutêtre les droits réservés d'Aumode et, en particulier, il lui avait donné Tabbaye de Noaillé. Nous avons vu que, le 30 septembre 1028, le jeune Guillaume se dessaisit de cet établissement
(i) Besly donne indIfiFéremment à Guillaume IV les suraoms de Guillaume le Gros ou Guillaume le Gras. Ces termes sont la traduction de l'expression pingais par laquelle la chronique de Saint-Maixent (Chron, des égl. (VAnjou^ p. 891) caractérise le fils de Guillaume le Grand .
(2) La naissance ue Guillaume IV a dû avoir lieu en Tannée ioo4.0n a vu que. dans la donation de BretignoUe que fit Guillaume le Grand à Tabbaye de Bourgueil, le 27 décembre ioo3, il exprimait ses regrets de n'avoir pas encore de fils ; on peut croire que ses souhaits furent exaucés dès Tannée suivante, bien que nous ne possédions pas d'actes à date certaine où il soit question du jeune Guillaume du vivant de sa mère.
(3) a Quod cœptum est de filio meo non videtur mihi ratum fore, nec utile, nec « honestum . Si eas (insidias) cavere vel superare non possumus^ . . . fama nostra peri- <K clitabitur t^ (Migne. Patrologie lat,^ CXLT, col. 827).
en faveur de Tabbé el des religieux qui on reprenaient la propriété absolue; il est possible qu'il ait cédé aune certaine pression exercée par son père, mais celui-ci ne manqua assurément pas de lui donner des compensations et, en particulier, deTassocier plus intimement à son gouvernement, association qui finit par se résoudre dans l'abdication de Guillaume le Grand. Celte qualité d'héritier désigné apparaît du reste d'assez bonne hqure, car nous savons que le jeune comte prit une part effective aux pourparlers qui eurent lieu entre son père el Hugues de Lusignan et qui se terminèrent, vers 1025, par l'abandon du fief de Jousselin de Vivonne à ce dernier. Guillaume aurait, en effet, dit à Hugues : « Jure-moi fidélité à moi et à mon fils et je te donnerai le fief de ton oncle ou son équivalent, » ce à quoi le sire de Lusignan avait répondu, la main sur le crucifix, qu'il le ferait si le comte et son fils ne devaient pas garder de mauvaises pensées à son égard, et ceux-ci ayant protesté de leurs bonnes intentions, tant pour le présent que pour l'avenir, il se rendit à eux, leur fit hommage et leur jura fidélité (1).
L'acte d'affranchissement de Noaillé a cela de remarquable qu'il n'y est fait aucune mention de la comtesse Agnès et de ses enfants qui, par l'effet de la renonciation expresse de Guillaume à la possession de l'abbaye, pouvaient^ selon la jurisprudence du temps, se considérer comme lésés, leur frère faisant le total abandon d'un bénéfice qui aurait dû être compris dans Théritage paternel. La comtesse vivait peut-être déjà éloignée de son mari ou à tout le moins ne dissimulait pas son hostilité à l'égard de ses beaux-fils qui, du reste, devaient le lui rendre.
La mort de Guillaume le Grand ne fit qu'aggraver une situalion déjà si tendue. A peine le nouveau comte fut-il libre de ses actions qu'il songea au mariage. Son union avec Eustachie est sûrement antérieure à la mort du roi Robert et doit appartenir à l'année 1030 ou aux premiers mois de 1031, car on voit le comte et sa femme assister, Robert étant encore roi, à un plaid important où se trouvaient Bernard, comte de la Marche, Adalbert, comte de Périgord, et son frère, l'évêque de Poitiers et son frère et autres
(i) Besly, Hist, des comtes, p.-euvcs, p. 294.
grands personnages (1). On ne sait au juslo dans quelle maison Guillaume le Gros pril sa femme ; il ne serait pas impossible qu'elle fût d'un rang secondaire par rapport à lui, ce qui ne pouvaitque contribuer à blesser la comtesse douairière qui, non seulement perdait, par cette union, tout espoir de réussir dans ses desseins, dont le moindre était assurément le partage du duché entre les enfants issus des trois unions que Guillaume le Grand avait successivement contractées, mais encore était contrainte d'abandonner à la cour ducale ce premier rang, cette immixtion <lans le gouvernement, que son caractère altier et ambitieux ne cessa de rechercher (2) .
Pendant tout son règne, Guillaume le Gros fit de fréquents séjours à Saint-Jean d'Ângély, qu'il semblait afTectionner tout particulièrement; il y résidait au mois de juin 1031 et il y tint un plaid dont nous ne connaissons malheureusement pas l'objet, mais où il dut se traiter des affaires d'une haute gravité si l'on en juge par les noms des personnages éminents que l'on y voit rassemblés : Eudes, le frère du comte, les évoques de Saintes^ de Poitiers et de Périgueux, le comte d'Angoulème et le vicomte d'Aunay (3).
Dans la même année il se produisit dans les esprits un grand apaisement auquel Guillaume ne fut sans doute pas étranger. Les questions religieuses passionnaient, nous l'avons vu, aussi bien les laïques que le clergé et le comte n'avait pu rester indifférent h cette grande polémique de l'apostolat de saint Martial à laquelle
(i) L'acte D'est pas daté, mais comme on indique qu'il fut passé sous le règne du roi Robert, il se place entre le 3i janvier io3o,date de la mort de Guillaume le Grand, et le 20 juillet io3i, date de la mort de Robert [Cart. de Saint-Ct/prien, p. 174).
(2) Besly [ffist. des comtes, p* 81) avance, sous toutes réserves, car il ne cite pas de textes à l'appui de son dire, que quelques auleurs,dont il tait aussi les noms> ont fait d'Eustachie la fille de Berlai, seigneur de Montreuil, et de sa femme Grécie, mais cette assertion, admise comme assurée par certains historiens,tombe d'elle-même par ce fait que Grécie, devenue veuve, se remaria, jeune encore, avec Geoffroy Martel^ vers io54; elle ne saurait donc être la mère d^Ëustachie, mariée vers io3o.
(3) La plupart des renseignements certains que l'on possède sur Guillaume le Gros sont fournis par le cartulaire de Saint-Jean d'Angély, qui nous a conservé le souvenir de trois plaids tenus par le comte dans cette localité aux dates suivantes : io3i, juin (I). Fonteneau, Xlil, p. 137); 1037, mars, après le 25 (//., XIII, pp. i4i et 149)9 io38, 6 septembre (//., XIII, p. i53). Les cartul^ires du Haut-Poitou sont par contre fort peu documentés pour la période qui s'étend entre io3o et io5o, et nous citerons particulièrement le riche chartrier de Saint- Hilaire, qui ne contient aucan acte où l'on voie intervenir le comte Guillaume et son frère Eudes.
son père avait élé mêlé ; si nous n^avons pas trace de sa présence au concile de Bourges, il assistait toutefois à celui de Limoges, tenu, comme le précédent, au mois de novembre 1031, et où la question reçut enfin une solution qui, les arguments étant épuisés de part et d'autre, devint enfin définitive (1).
Parmi les autres affaires qui furent traitées à cette assemblée de Limoges, il en est uneà laquelle on voit Guillaume le Gros prendre part personnellement.
Les comtes de Toulouse s'étaient, au siècle précédent, mis en possession du monastère de Beaulieu, et, sans doute, ne pou^ vaut le garder en leur pouvoir, l'avaient concédé en bénéfice au comte de Périgord. Celui-ci l'avait donné en arrière-fief au vicomte de Comborn, qui s'était attribué la qualité d'abbé sous le prétexte que son oncle Bernard, qui fut ensuite évèque de Cahors, avait possédé cette dignité. Les religieux avaient eu grandement h se plaindre de se trouver sous une pareille domination et ils avaientporté leurs doléances au concile de Limoges. A la séance du 18 novembre 1031, le duc d'Aquitaine et les membres du concile donnèrent mission à Jourdain, évèque de Limoges, de placer avant Noël un abbé régulier à la tète du monastère de Beaulieu souspeine d'excommunication à l'égard des opposants ou des contradicteurs. Ce même Jourdain prononça devant l'assemblée un éloquent discours en faveur de la paix de Dieu, à la suite duquel une solennelle malédiction fut prononcée contre les grands seigneurs et autres assistants qui refuseraient d'accéder aux décisions pacifiques du concile (2).
On trouve ensuite le comte à Saint-Maixent, le 5 décembre suivant, en compagnie de sa femme Eustachie, de sa sœur Ala, de Tévêque de Poitiers, Isembert, et du vicomte de Châlellerault, de qui les moines obtinrent l'affranchissement de deux serfs qui passèrent au service de l'abbaye (3) .
Peu après, au milieu de la tranquillité qui semblait devoir
(i) Pfister, Etades sar le règne de Robert, p. 344; Arbellot, Dissertation sar C apostolat de saint Martial^ p. 55; Labbe, Concilia^lX, col. 865.
(a) Labbe, Concilia, IX, col. 898; Migne, Patrologie lat*, CXLII, col. 1378.
(3) A. Richard, Chartes de Saint-Maixent, l, p. 112. Les faits connus de la vie de Guillaume le Gros permettent de préciser la date de cet acte,que nous avions placé du reste, dans Touvraisçe précité, entre io3i et io33.
marquer le gouvernement du fils de Guillaume le Grand éclata comme un coup de foudre l'annonce du mariage d'Agnès, la veuve du vieux duc, avec Geoffroy Marlel, fils de Foulques Nerra, comte d'Anjou. Bien que la duchesse fût encore jeune par rapport au mari qu'elle venait de perdre, elle élail plus âgée que Geoffroy, qui n'avait que vingl-six ans. Violent, ambitieux, d'une bravoure extrême, peu gêné par les scrupules, le comte angevin avait déjà fait ses preuves; aussi est-ce sur lui qu'Agnès jeta les yeux pour reconquérir sa situation perdue. L'opinion publique se prononça contre elle ; on voyait avec peine la veuve du puissant duc d'Aquitaine oublier l'union qui lui avait fait tant d'honneur, ne tenir aucun compte des trois enfants qu'elle avait eus de lui el^qui semblaient être un reproche vivant de l'acte qu'elle commettait, et enfin prendre pour mari un jeune homme, qui était assurément destiné à devenir comte d'Anjou, mais qui pour le moment n'avait d'autre bien que le Saumurois, que son père lui avait donné pour sa subsistance et auquel, l'année précédenle, il avait frauduleusement joint le Vendômois. D'autre part Agnès violait ouvertement les lois religieuses; des liens de parenté la rattachaient à Geoffroy et son mariage fut par l'église qualifié d'incestueux (1). Mais chez cette ftemme
(i) Le canon XVII des actes du concile de Bourges, qui venait de se tenir en novembre io3i, avait formellement interdit le mariage entre parents jusqu'au sixième degré. A notre point de vue actuel, la parenté n'existait pas entre Geoffroy et Agnès^ mais l'Eglise reconnaissait alors la parenté par alliance et Guillaume le Grand, suivant ta méthode de compter alors en usage, était cousin de Geoffroy au quatrième degré. Besly {f/ist. des comtes, p, 82) expose plusieurs systèmes pour établir cette parenté ; nous nous rattachons au dernier, au sujet duquel il dit : « Si nous ne touchons à la vérité, nous n'en sommes pas trop esloignez. » En voici l'économie :
Herbert, comte de Vermandois.
Leigarde, mariée à Thibault le Tricheur, Albert I, comle de Vermandois, marié à comte de Blois, en 9^2. Gerberge.
Emma, femme de Guillaume Fier-à-Bras, Adèle, mariée à Geoffroy Qrisegonelle, comte de Poitou, comte d'Anjou, vers 970.
Guillaume le Grand, comle de Poitou, Foulques Nerra, comte d'Anjou, marié à marié à Agnès de Bourgogne. Hildegarde.
Geoffroy Martel.
Voy. Art de vérifier les dates, p. 63i ; Mabille, Introduction aux chroniques
prévalait un impérieux besoin de domination. Si, fort jeune, elle avait accepté une alliance avec Guillaume, déjà âgé, c'était afin de devenir duchesse d'Aquitaine; devenue mère, elle espéra amener son vieil époux à lui assurer le pouvoir en dépouillant les enfants des premiers lits au profit des siens; mais, comme on Ta vu, elle échoua et son ambition déçue la jeta dans la résolution extrême d'arriver par d'autres voies au but qu'elle poursuivait désespérément.
Son mariage fut célébré le premier janvier 1032, pendant l'absence de Foulques Nerra, dont on pouvait redouter l'opposition certaine, mais le comte d'Anjou prenait alors paii, aux environs de Paris, à la lutte engagée entre la reine Constance et le roi Henri; du moment qu'Eudes de Champagne, son irréconciliable ennemi, s'était rangé sous la bannière delà reine, il ne pouvait faire autrement que de venir apporter son appui au roi. Devant le fait accompli il ne put que s'incliner, mais ses sentiments intimes furent vivement froissés et ce ne fut assurément pas l'un des moindres griefs qu'il amassa contre son fils et qui amenèrent les luttes des années qui suivirent, luttes que le [caractère violent des deux adversaires rendait sans merci . Il ne pouvait oublier tous les bienfaits dont Guillaume le Grand l'avait comblé, l'amitié que ce prince lui avait constamment témoignée et il lui semblait que l'action commise par Geoffroy était une sorte de manquement à la foi jurée par le vassal à son seigneur; puis, quoique par ses actes de violence il s'attirât souvent les foudres de l'Église, il ne se mettait pas de gaieté de cœur en opposition avec elle. C'était pour lui un cas de conscience que de voir son fils commettre un acte qu'elle qualifiait de crime (1).
Quoi qu'il en soit, l'année 1032 s'écoula sans qu'il se fût produit de graves événements. Le duc d'Aquitaine n'avait alors d'autre préoccupation que l'administration de ses états et même, à la fin
des comtes d* Anjou, p. lxx.Nous ne pouvons admettre, comme cet auteur» que Letgarde et Adèle auraient été sœurs; le rapprochement des dates indique sûrement qu'il saute un degré et Adèle ne peut être autre qu'une de ces 'filles d'Albert I, dont l'Art de vérijier les dates ne donne pas les noms. L'abbé Mêlais, Cartiil . saint, de la Trinité de Vendôme^ introd., p. 6, suit sans la discuter l'opinion de M. Mabille.
(i) Voy. Marchegay, Chron.des égl. d'Anjou^ p. 28, Saint-Aubin d'Angers; //cm, p. i35, Saint- Serge d'Augers.
de celte année, il assista à un important concile, tenu à Poitiers, auquel se trouvèrent trois évêques, Isembert de Poitiers, Jourdain de Limoges et Arnaud de Périgueux, ainsi qu'un grand nombre d'abbés, de moines et de laïques. Entre autres décisions qui furent prises dans cette assemblée, il y fut dit que si quelque particulier possédait des biens de l'Église par fraude ou par violence, ou avait mis la main sur eux sans y avoir droit, il était tenu de les restituer immédiatement (1).
Quelque temps après, le comte, se rendant sans doute à Saint- Jean d'Angély, passa par Melle; les religieux de Saint-Maixent vinrent l'y trouver et lui exposèrent les nombreux griefs qu'ils avaient contre ses agents. Guillaume, entouré de ses juges, de ses prévôts et d'un grand nombre de nobles, présida le plaid ; il interrogea lui-même les témoins et, s'étanl rendu compte de la justesse des réclamations des moines de Saint-Maixent, il rendit le 10 décembre 1032 une sentence fort intéressante, réglant le partage des droits de justice dans leurs possessions respectives (2) .
Une autre fois, se trouvant sans doute dans le pays de Châtellerault, il assista à la donation qu'une dame nommé Gerberge fit à l'abbaye de Noaillé de l'église de Saint-Maurice de Puymilleroux; l'évêque de foitiers^ Tabbé de Noaillé et le vicomte de Châtellerault sont seuls cités comme se trouvant auprès de lui (3).
Mais c'est de Saint-Jean d'Angély qu'il s'occupait surtout et, vers la même époque, il donna un éclatant témoignage de Pintérêt qu'il portait à celle abbaye. Il s'adressa au pape Jean XIX, qu'il avait connu personnellement lorsqu*il accompagnait son père en Italie, et obtint de lui qu'il mît l'abbaye sous la protection spéciale du Saint-Siège; le pape souscrivit de grand cœur à la demande du comte ; le 1" mai 1033 il notifia sa décision aux grands seigneurs de l'Aquitaine qui avaient des rapports avec l'ab-
(i) A, Richard, Chartes de Saint-Maixent, I, p. 109; Marchcgpay, Chron.des égL d*Anjoa, p. SgiySaint-Matxent; M. Pfister, Etudes sur le règne de Robert^ place à tort ce concile dans Tannée 1026, la charte de Saint-Maixent établissant d'une façon irréfutable que le comte Guillaume qui y prit part était Guillaume le Gros.
(2) A. Richard, Chartes de Saint-Maixent, I, p. iio.
(3) Arch. de la Vienne, oriç., Noaillé, no 88. Cet acte, qui est simplement daté du règne du roi Henri^ ne peut se placer qu^entre le 21 juillet io3i, avènement d*Henri, et le 20 septembre io33^ date de la captivité du comte de Poitou.
2o8 LES COMTES DE POITOU
baye de Saint-Jean el les chargea de veillor à ce qu'il n'y fût apporté aucun trouble; c'étaient le très religieux GuillauDfie duc des Aquitains, Geoffroy, comte d*A ngoulêmc, Hélie, comte de Périgord, les fils d'Hugues de Lusignan, Guillaume de Parthenay, Guillaume de Talmond, Guillaume ûls de Cliâlon, vicomte d'Aunav, Aimeri de Taillcbourg, Guillaume de Surgères el Aubouin (1).
Mais celle tranquillité ne faisait pas le compte d*Agnès. Lorsque, du vivant de son mari, elle poursuivait le but vers lequel elle tendait encore, elle avait eu soin de s'assurer des partisans, chose facile à une époque oîi pour les raisons les plus futiles des jalousies violentes ou même des haines éclataient journellement, el il n'est pas impossible qu'elle en ait en outre recruté quelques-uns parmi certains grands vassaux qui, par suite du mariage de Guillaume avec Euslachie et de la faveur qui en découla sur la famille on les amis de la jeune comtesse^ avaient cessé de tenir la première place dans les conseils du comte; on remarquera en effet que, parmi les personnages assistant aux plaids tenus par Guillaume le Gros, on trouve bien les vicomtes d'Aunay et de Châtollerault, mais on ne rencontre jamais les vicomtes de Thouars non plus que les seigneurs du Bas-Poilou qui gravitaient dans leur orbite. Enfin le jour arriva où Geoffroy Martel, entrant hardiment dans les vues de sa femme, enlama la lulle contre le comle de Poitou.
On ne sait quel molif il rail en avant pour déclarer la guerre à son suzerain; son peu d'importance ne la pas fait relever par les historiens ; peut-être n'en donna-l-il pas, peul-être encore Agnès réclama-t-elle sa fille Alaà son beau-fils qui aurait refusé de la lui rendre. La jeune comtesse Ala se trouvait en effet entre les mains de Guillaume le Gros; on la voit suivre la comtesse
(i) Le Gallia christ., II, col. i\(j&, place la lettre du pape Jean XIX vers io3o; Besly, f/tst. des comtes, preuves, p. 299 bis, la met en io3oou io3i; Mignc, Patrologie lat,, CXLI, col. ii54, ne lui assigne aucune date précise entre io?.4 et io33. D'après nos calculs elle ne peut appartenir qu'aux années io32 ou io33 et plus vraisemblablement à cette dernière. En effet, on trouve, parmi les grands seigneurs aquitains nommés par le pape, Geoffroy, comle d'Angoulème, qui succéda à son frère Audouindansle courant de Tannée loZ'i^Hist.pontif. et coin, Engolism., p. 35). Comme il est avère qu'Audouin gouverna l'Angoumois pendant quatre ans après la mort de son père Guillaume advenue le 6 ou le 8 avril 1028, et, d'autre part, que Geoffroy dut mettre quelque temps pour s'emparer du pouvoir et en dépouiller son neveu Guillaume Chaussard, fils d'Audouin, tout concorde pour faire reporter au i^r mai io33 la lettre de Jean XIX, qui décéda lui-même vers la fin de ce mois.
Euslachie dans ses déplacements et au bas des actes où leur présence est mentionnée, leurs deux noms sont toujours placés l'un à côté de Taulre (1). Quoi qu'il en soit, tout le monde est d'accord pour dire que Geoffroy fut l'instigateur de la guerre. Quand il fut prêt, il partit en hâte du Saumurois et se dirigea sur Poitiers; Guillaume, bien que surpris, marcha rapidement à sa rencontre et put même franchir avant lui les marais de la Dive, ce passage dangereux qui a tant marqué dans l'histoire de la province.
La troupe du comte de Poitou avait à peine débouché sur le plateau de Saint-Jouin-de-Marnes qu'elle se heurta contre les Angevins; la rencontre eut lieu, le 20 septembre 1033, au pied d'une éminence, isolée dans la plaine, comme la configuration du sol en présente assez souvent dans cette région, et connue sous le nom de Mont-Couer, La lutte fut acharnée, mais la trahison préparée par Agnès fit son œuvre et le duc fut fait prisonnier (2).
Il ne semble pas que, satisfait de cet immense succès, Geoffroy eût poussé sa marche jusqu'à Poitiers. 11 dut se hâter de mettre
(i) A.Richard, Charles de tSaint-Maixent,!, pp, ii3-ii4. Nous avions dans cet ouvrajçe assigné les dates extrêmes de io3i et de décembre io33 à la charte dans laquelle on voit Guillaume le Gros, Euslachie et Ala assister à la donation faite par Engelbert à Tabbaye de Saint-Maixent, mais il nous parait résulter d*unc élude plus attentive de cet acte que sa date véritable doit élrc portée au 5 décembre io3i. Il doit, en effet, être antérieur au mariage d'Agnès, qui eut lieu au mois de janvier io32y et surtout à la bataille de Monl-Coucr, du 20 septembre io33.
(2) Les chroniques de Saint-Aubin d'Angers et de Saint-Florent de Saumur désipanent expressément Tannée io33 comme étant celle de la bataille; la chronique de Saint-Serge d'Angers la place en 1028, mais cette indication provient assurément d*une faute de lecture, MXXVllI au lieu de MXXXIII, la lettre X ayant été prise pour la lettre V; quant ù la chronique de Saint-Maixent, elle fournit deux dates : Tune^ de MXXXV, qui se trouve dans un passage du manuscrit original omis par MM. Marchegay et Mabille dans leur édition, et celle de la quatrième année après la mort de Guillaume le Grand, « quarto anno post mortem patris ». Ce comte étant décédé le 3 1 janvier io3o^ les quatre ans révolus après sa mort répondent au 3o janvier 1034» mais on rencontre tant d'erreurs de dates dans cet endroit de la chronique que nous n'hésitons pas à accepter celle qui est fournie parles chroniques d'Anjou, beaucoup plus sûres. L. Palustre, dans son Histoire de Guillaume IX, p. l\2, n. 3, a cru devoir adopter cette année io34, mais il commet une erreur certaine en fixant le jour de la bataille au 9 septembre, qui ne répond en aucune façon au xii des calendes d'octobre, fourni par tous les textes (Marchegay, Chroniques des égl, d^Ari" iou, pp. 23, i35, 188, 391). La chronique de Saint-Sfaixent seule désigne expressément le lieu de la rencontre : « juxta monasterium sancti Jovini ad mrmtem Goerium (p. 392). y» La célébrité acquise depuis par cette localité de Moncontour et sa proximité de l'abbaye de Saint-Jouin l'ont pendant longtemps fait regarder comme étant le lieu de la rencontre de io33, mais M. H. Imbert, dans son Histoire de ThoitarSfp, /i2, a justement reconnu le jlfons Coerius dans le Mont-Couer, lieu-dit de la commune de Taizé (Deux-Sèvres], sis à 8 kilomètres de Saint-Jouin.
aSo LES COMTES DE POITOU
sa riche proie on sûreté. Esl-ce Saumur, est-ce Vendôme, qui devint le lieu de captivité de Guillaume le Gros? On ne le sait et il ne serait pas étonnant que Geoffroy, pour éviter toute tentative de délivrance de son prisonnier,*ait laissé ignorer la forteresse dans laquelle il Tavail renfermé. Tout d'abord il avait à se prémunir contre les Poitevins, qui^ en réunissant toutes les forces du duché d'Aquitaine, auraient pu lui arracher sa prise et d'autre part il fallait qu'il se tînt en garde contre son père qui, possédant encore les bénéfices dont Guillaume le Grand l'avait gratifié, était vassal du duc, et ne pouvait^ sans commettre un acte de félonie, s'associer à la conduite de son fils. Foulques Nerra ne savait guère résistera ses passions, à ses emportements, mais il entendait Thonneur à sa façon et son premier mouvement fut de tenter quelque entreprise contre Geoffroy ; mais il s'arrêta bientôt et môme au commencement de Tannée 1035 il partit une troisième fois pour la Terre Sainte; il est à présumer que sa conscience était troublée par ce fait d'avoir toléré depuis plus d'un an que son fils restât le geôlier de son seigneur. Mais si à ce sujet il put avoir certains accommodements de conscience il agit tout autrement quand ses intérêts directs se trouvèrent en jeu ; lorsqu'il revint d'Orient, dans le courant de cette même année 1035, il constata que Geoffroy s'était emparé de quelque portion de ses domaines et alors éclata entre eux celte guerre que les historiens du temps ont qualifiée d'exécrable et qui couvrit l'Anjou de misères et de ruines.
Celte lutte acharnée se prolongea avec des fortunes diverses, mais elle eut toutefois pour conséquence d'amener la délivrance de Guillaumele Gros. Soit, comme l'ont écrit certains historiens, que Foulques ait réussi à dompter son fils, soit que ce dernier ait fini par manquer d'argent pour continuer la lutte contre son père, il accepta un jour la rançon que lui offrait la duchesse d'Aquitaine.
Après la capture de Guillaume à la bataille de Mont-Couer, l'évêque de Poitiers^ Isemberl, qui, comme archidiacre au temps de son oncle Gislebert et depuis comme évêque en titre, avait pris sous Guillaume le Grand une part importante à l'administration du comté de Poitou, en devint en quelque sorte le régent. On
doit croire qu'il pourvut d'abord à la défense des étals du malheureux prince et comme les ressources qu'offrait le duché n'avaient pu être épuisées par une lutte de si peu de durée, il dut se trouver promptement en état d'opposer une barrière sérieuse aux nouvelles entreprises de Geoffroy Martel. Au fond, celui-ci devait être assez embarrassé de sa capture dont la garde exigeait une surveillance minutieuse, et sur ce point ses intérêts, qui prirent toujours le premier rang dans ses décisions,ne s'alliaient que difficilement avec les calculs de sa femme. Du moment que pour conquérir le Poitou il fallait s'engager dans une guerre longue et dispendieuse, sans avantage certain pour lui-même» il n'hésita pas et jugea qu'il valait mieux tirer le plus grand profit possible de l'otage qu'une chance inespérée avait mis entre sesmains.Du reste, l'évèque Isembert était partisan de la paix, et dans une grande assemblée qu'il fit teniràPoiliers et où assistèrent les feudataires du duc il fit décider qu'au lieu de poursuivre par les armes une vengeance contre le mari d'Agnès on traiterait avec lui. Celui-ci, forcé de se contenter d'une rançon, finit par autoriser son prisonnier à s'entendre avec ceux qui s'occupaient de sa délivrance. Par les ordres du duc, la duchesse Eustachie et l'évèque Isembert, qui gouvernaient simultanément le duché, se mirent en mesure de ramasser la grosse somme exigée par Geoffroy, et s'adressèrent aux monastères, qui, de gré ou deforce,leur livrèrent une partie de leurs richesses en or el en argent (1). Tout en cédant, quelques-uns eurent rhabilelé de se faire donner une compensalion et tel fut le cas pour l'abbaye de Saint-Maixent, qui se fit abandonner par Eustachie une partie de la forêt d'Argenson (2). Enfin, après trois années de captivité, le jour de la délivrance
(i) Marchegay, Chron, des égl. d'Anjou, p. 392, Saint-Maixent.
(2) A. Richard, Chartes de Saint-Maixent, p. 11 3. La sœur du comte, Ala, désignée elle-même avec la qualification de comtesse, assista à la donation et y donna son coDsentement en tant que cela pouvait lui toucher.Ge fait est particulièrement à signaler, car il donne la preuve, en le rapprochant de Tindication fournie par la charte du 5 décembre loSi mentionnée plus haut (Voy. page 229, note i), que la fille d'Agnès ne cessa de vivre aux côtés de la comtesse Eustachie, et d^autre part que, jusqu'à ce que Guillaume fût sorti de prison, les succès de Geoffroy se bornèrent à la capture de ce comte. \\ est possible que la remise de la jeune comtesse Ala à sa mère ait été une des clauses de la convention intervenue entre le comte de Poitou et son geôlier lors de la conclusion de la paix.
a32 LKS COMTES DE POITOU
arriva (1) ; à la fin de Tannée 1036, (îuillaumc le Gros, moyennant une ran(;on énorme, peut-être bien d'un million (2), fut mis en liberté sans avoir eu toutefois à faire à son geôlier aucune cession de territoire (3).
Dans le courant du mois de mars i037, il tint à Saint-Jean d'Angély, qui était décidément sa demeure favorite, un grand plaid où assistèrent son frère Eudes, alors en possession du comté de Gascogne, Tarchevêque de Bordeaux Geoffroy, les évoques Isembert de Poitiers, Girard d'Angoulême, Arnaud de Villebois de Périgueux, Jourdain de Limoges, les comtes Bernard de la Marche et Geoffroy d'Angoulôme et le vicomte Guillaume d'Aunay (4). Sauf ce fait on ne sait rien de la vie
(i) Raoul Glaber (Histoires, éd. Prou, p. ii3). Richard de Cluny {Rec, des hisi, de France, XI, p. 280) avaoce que Guillaume resta cinq années en captivilé; sur ce point il fait erreur, car il est prouvé par les textes authentiques que nous citons que celle-ci ne dura que trois ans et quelques mois. Le même chroniqueur, asseï inexactement renseigne sur les affaires du Poitou, dit aussi que Guillaume mourut le quatrième jour après sa mise en liberté; nos textes prouvent encore que celte assertion est inexacte.
(2) Tous les historiens sont d'accord pour dire que le montant de la rançon de Guillaume fut très élevé ; Richard de Cluny seul a fixé un chiffre; il rapporte que Geoffroy Martel ne relâcha le duc d'Aquitaine que moyennant une rançon de 200.000 sous (Ilec. des hist. de France, XI, p. 285). Rien ne prouve rcxactitude de celte indication, mais elle n*a pas lieu de nous surprendre. Bien qu'il soit assez difficile d'évaluer la valeur de l'argent à cette époque, il nous parait cependant que, par coniparaisoo,on peut arrivera un résultat approximatif. En eiïet,dans une charte de Tabbayc de Saint-Jean d'Angély de la fin du xi^ siècle, il est parlé d'une mule à laquelle est donnée une estimation de roo sous; or, en portant à 500 francs le prix moyen de la mule, nous arrivons à attribuer au sou la valeur de 5 francs, ce qui, pour 200.000 sous, correspond au chiffre d'un million (Voy. Lecointrc-Dupont, Essai sur les mon^ naies frappées en Poitou^ pp. 78 et 162).
(3) Nous nous trouvons sur ce point en désaccord avec les vieux historiens angevins qui prétendent que, pour obtenir sa liberté. Guillaume dut céder la Saintonge à son heureux rival. Ils avancent même que le motif de la guerre déclarée par Geoffroy au comte de Poitou fut la revendication de ce même pays de Saintonge qui aurait appartenu dans le passé à un ancêtre des comtes d'Anjou. Tout ce qu'ils disent n'est que fables et particulièrement leur création d'un Aimeri, comte de Saintes, qui n'a jamais existé et dont ils font l'aïeul de Geoffroy Martel. Ce dernier n'avait à adresser au comte de Poitou aucune réclamation sur Saintes, que possédait son père, Foulques Nerra, en vertu de la concession bénéficiaire qui lui en avait été faite par Guillaume le Grand et dont il avait toute chance d'hériter après la mort de celui-ci. M. Faye a fait justice de ces imaginations dans son intéressante étude intitulée : De la domination des comtes d'Anjou sur la Saintonge^ sur laquelle nous aurons à revenir parla suite.
(4) Lors de la tenue de ce plaid, l'abbaye de Saint- Jean d'Angély reçut deux dons importants. Foucaud de Valans lui abandonna l'église de Saint-Révérend de Croix- Comtesse et le chevalier Rainaud l'église de Remeneuil (D. Fonteneau, XIII, pp. il\\ et 149)* ^es deux actes sont fort importants pour l'histoire de Guillaume; ils fixent d'abord sur la date de sa sortie de prison et d'autre part, ils donnent les noms des personnages qui lui étaient restés fidèles. Besly (IJist, des comtes, preuves, p. ^02 bis) n'a fait que citer la donation de Remeneuil et lui attribue sans raison la date
publique du comte de Poitou après sa sortie de prison; il ne semble pas avoir pris pari à la lutte qui se poursuivait entre Foulques Nerra et son fils, dans laquelle au reste il n'avaitrien à gagner et ses efforts durent plutôt se porter vers le sud du duché afin de consolider la situation de son frère en Gascogne (1). Il mourut sans laisser d'enfants, le 15 décembre 1038, et fut enterré auprès de son père dans l'abbaye de Maillezais (2). Quant à sa femme
de 1089; mais D. Fonteneau^qui a reproduit intégralement les deux textes, les met avec justesse en 1087. Nous ajouterons que bien qu*un seul, celui de Remeneuil, porte la mention du mois de mars, ils furent Tun et l'autre passes pendant la tenue du même plaid, \u que l'on y rencontre les mêmes assistants^ cités comme temoms des actes. De plus, ils portent Tun et l'autre la mention qu'ils furent faits la dixième année du rèjiçne du roi Henri. Or, comme on est d'accord pour reconnaître que ce prince commença à régner le i4 niai 1027, le mois de mars de la dixième année de son règne représente le mois de mars 1037. Ce qui témoigne que l'on ne saurait reporter ces actes à une date postérieure, c'est que, parmi leurs signataires, on rencontre le nom d'Arnaud, évêque de Pcrigueux, lequel décéda le i4 juillet (2 des ides) de l'année 1087 (Gallia chrisiiana, II, col. 1459). Nous tirerons encore un autre enseignement de ces textes, c'est que le mode de comput usité à celte époque a Saint-Jean d'Angély ne faisait pas commencer l'année au 25 mars, suivant 1 usage poitevin, ni à Pâques, suivant les habitudes du nord de la France.
(i) D'après les historiens du midi et PArt de vérifier les dates (p. 729), Sanchc- Guillauioe, duc de Gascogne, mourut le 4 octobre 1082, sans postérité mâle. Le duché aurait alors été occupé par Bérenger, que l'on croit fils d'Audouin, comte d'Angouléme, et d'Alausie, fille de Sanchc-Guillaume. Ce dernier serait à [son tour décédé sans enfants vers l'an io?6 et il aurait eu pour successeur Eudes, le cousin germain de sa mère. Les événements qui se passèrent en Gascogne après la mort d'Eudes laissent supposer que celui-ci ne recueillit pas sans difficultés l'héritage de Bérenger. D'après une charte de Saint-Seurin de Bordeaux, on peut aussi croireque l'autorité de Bérenger n'avait pas été partout reconnue, et que, s'il avait occupé la Gascogne, Eudes, de son cùté, aurait pris directement possession de Bordeaux dès la mort de son oncle Sanche (Cart. de Saini-Searin, p. 10).
(2) La chronique de Saint-Maixent semble assigner les années io36 ou 1087 à la mort de Guillaume le Gros (p. 892), mais cette indécision atteste combien son auteur était peu renseigné sur ce point de chronologie ; pareillement les éditeurs de F Art de vérifier les dates, cherchant à concilier ces vagues indications, ont placé, à tout hasard, cet événement au commencement de l'année 1087 (p. 715). Quant à Raoul Glaber, {Histoires, éd. Prou, p. ii3), il fixe le décès du comte en 1089, car il rapporte que l'année où mourut Conrad, roi des Romains (événement qui eut lieu le 4 juin 1089), le comte des Poitevins, Guillaume, fut délivré, grâce à beaucoup d'argent, de la prison où Geoflroy Martel l'avait détenu trois ans, et qu'il mourut la même année; en disant ceci l'historien a fait assurément une confusion entre la morlde Guillaume et celle de son frère Eudes, advenue en cette année 1089. Comme preuve que le comte n'est pas mort aussitôt sa sortie de prison ou peu de jours après, comme tous les historiens le répètent à la suite de la chronique de Saint-Maixent, on peut produire : 1° les deux chartes de mars 1087 que nous avons citées plus haut (Voy. page 282); 2» l'acte de vente consentie le 6 septembre 1088 par le prêtre Raimond et son fils à l'abbaye de Saint-Jean d'Angély de terrains sis dans la chanoinie de Saint-Pierre-le-Puellier à Poitiers et à laquelle assistèrent Guillaume, sa femme Eustachie, Tévéque de Poitiers Isembert, etErmengarde, abbesse de la Trinité, qui reçut 100 sous pour l'amortissement des droits que son abbaye avait sur ces terrains (D. Fonteneau, XIII, p. i53; l»esly, //ist. des comtes, preuves, p. 3oi bis). Nous nous trouvons du reste d'accord
Eustachic, qui lui avail donn^* tant de ti^raoij^nagos de son affec lion, elle ne lui survécut que peu de temps et elle reçut la sépulture dans Téglise de Noirc-Dame de Poitiers (1).