‹ Histoire des comtes de Poitou, 778-1204 (volume 3)Chapitre 11 sur 19 · BL£ MANZER · texte numérisé non relu

BL£ MANZER

des prélentions sur la Saintonge proprement dite, que se disputaient les comtes d'Angoulême, de Périgueux et de Bordeaux, et où les évoques de Saintes, à l'exemple de nombreux prêtais de celle époque, cherchaient à se constituer un grand domaine féodal (1) ; enOn, il laissait à ses héritiers des droits à faire valoir sur le comlé d'Auvergne et le duché d'Aquitaine, dont il avait joui pendant quelques années et qui faisaient véritablement partie de son héritage.

Tel élait le résultat auquel était arrivé ce personnage qui, parti d'une situation équivoque, réduit pendant plusieurs années à ses propres ressources, avait su, au milieu des difficultés de l'époque si troublée oh il avait vécu, créer d'abord sa position, la maintenir, puis l'accroître et lui donner le grand développement que nous constatons. Ce n*élait assurément pas un homme de mince valeur ; il possédait toutes les qualités qui font un chef de dynastie, et il avait eu plus de trente ans devant lui pour en établir solidement les bases ; grâce à sa ténacité, la race du duc Gérard d'Auvergne, le noble et fidèle compagnon de l'empereur Louis le Débonnaire, présida pendant près de trois siècles aux destinées du comté de Poitou.

Eble s'était marié deux fois: sa première femme fut Aremburge, avec qui il était fiancé h l'époque de la mort de son père (2) ; la seconde, Emillane, qui, de concert avec lui, acheta en 9 il l'alleu de Baidon (3). Il est à présumer que c'est de sa seconde femme qu'il eut les deux enfants qui héritèrent de lui : Guillaume, qui fut comte de Poitou, et Eble, qui entra dans l'Eglise (4).

(i) La suprématie du Poitou sur la Saintonge s'était établie dans le cours du ixe siècle^ après la mort du comte Landri. Mais tandis que la région située au sud de la Charente élait devenue un champ de compétition entre les comtes voisins de Bordeaux, de Périgueux et d'Angoulême, des liens très étroits avaient directement rattaché l'Aunis au Poitou, et Tautorité d'Ëble dans ce pays est incontestée ; elle est en particulier constatée par la concession quUlfit, en janvier 934 ^aux moines de Saint-Cyprien, à la demande de son vassal Roger, de portion du bénéfice que celui-ci possédait en Aunis^ pour y établir des salines (CaW«/. de Saint-Ct/prien, pp. 3 18 et 3 19).

(2) Mabille, Pancarte noire^ no xvii, p. G8 ; Besly, Ilist , des comtes, preuves, p. 209.

(3) A. Richard, Chartes de Saint -Ma ixent, I, p. 19.

(4) Adémar, qui dans sa chronique (p. i46) donne les noms des deux enfants d'Eble, leur attribue pour mère Adèle, fille de RoUon, duc de Normandie; Besly (Ilist. des comtes, p. 39) combat cette opinion, mais fait de cette princesse, par interprétation dMn texte de Guillaume de Malmesbury, la fille d'£iouard, roi d'Angleterre. Nous

I" Comte — III« Duc

Le fils atné d Eble Manzer portait le nom de Guillaume. Il fut le premier de celle brillante lignée de comtes, désignés tous par celteappellation de Guillaumc^quisesuccédèrontàlalêledu Poitou pendant deux siècles. Selon Tusage du temps, il fui pourvu d'un sobriquet qui servait à le distinguer d'autres comtes, ses homonymes, et qui fut emprunté à la nature et à la couleur de ses cheveux, celui de Tête d'Eloupe, caput stupe (1). Ce surnom fut aussi donné postérieurement à Haimond Bérenger, comte de Barcelone, au XI* siècle, « à cause de sa perruque espoisse, blonde et déliée qui ne sert pas de polit ornement à un prince », dit Besly, mais cet historien, qui admet bien celte interprétation rationnelle pour le comte de Barcelone, la rejette quand il s'agit du comte de Poitou et ne veut y voir qu'une allusion à une qualité morale : pour lui, le sobriquet de caput stupe est l'équivalent du mot insipiens^ « c'esl-à-dire hébété, et qui n'a pas plus de sentiment que de l'estouppe, imprudent et malavisé », qu'il applique aussi bien à Charles le Simple qu'au comte de Poitou (2). Cette

établissons dans une étude spéciale (appendice II), qu'il y a eu chez les historiens confusion entre la femme d*£ble et celle de son fils Guillaume Tête d'Ëtoupe. Ce qui nous porte surtout à attribuer à Kmillanc les deux fils d'Elble Manzer, c'est que l'on voit en janvier 965 ou 966 le frère de Guillaume Télé d'Ëtoupe, Eble, alors abbé de Saint-Maixent, donner à ce monastère l'alleu de Baidon, qu*il déclare lui appartenir à titre héréditaire, ce qui ne peut être exact que s'il est le fils d'Emillane, qui avait acquis ce domaine en 911 et dans la succession de qui il l'aurait trouvé (A. Richard, Chartes de Saint-Maixent y I, p. tfi). Enfin Guy Âllard^ historien du Dauphiné, attribue à Ëble un fils nommé Geilon, qui serait devenu la tige des comtes de Valentinois du nom de Poitiers ; c'est un de ces nombreux systèmes imaginés pour expliquer le nom de Poitiers porté par ces comtes (Voy. J. Chevalier, Mémoires pour servir à Vhistoire des comtés de Valent inois et de DioiSy I, p. 187, note i).

(i) Chron. d^Adémar, p. i44; A. Richard, Chartes de Saint-Maixent^ I, pp. 87 et 73. La chronique de Nantes (éd. Merlet, p. 96) l'appelle Caput de stupis.

(2) L'opinion de Besly a fait son chemin et est passée dans l'histoire avec toutes ses conséquences ; elle n'est pourtant fondée, comme nous le disons, que sur une erreur

appréciation de riiomme, fondée sur une erreur matérielle de leclure que Ton a essayé de corroborer par la mise en vedelle de deux faits mal interprétés, doit êlre rejelée sans hésitation. Guillaume Tête d'Éloupe ne fut pas inférieur au rôle qu'il était appelé à jouer; il succéda àson père dans des circonstances difficiles et, tant par son habileté que par son énergie, il arriva non seulement à réparer les revers de fortune qui avaient marqué les dernières années de la vie d'Ebie, mais encore à grandir considérablement sa situation devenue fort brillante quand il abandonna volontairement le pouvoir.

Au moment de sa prise de possession du comté de Poitou, Guillaume devait avoir une vingtaine d'années (1); aussi son premier soin fut-il de chercher à contracter une union qui lui fût profitable. Dans ce but, il se rendit à la cour du roi de France, où du reste l'appelait son devoir de vassal^ désireux de se faire maintenir dans la possession de ses bénéfices. Là, il trouva Hugues le Grand, duc de France, qui, dit un historien, avait été le grand ami de son père et reporta cette afîection sur le fils (2). Mais cette amitié, comme on le verra par la suite, a bien des rapports avec celle que professe le rapace pour l'oiselet qu'il se prépare à enserrer. Sur les conseils d'FIugues, qui comptait retirer quelques avantages de Taffaire si elle tournait à bien, Guillaume rechercha Adèle, sœur de Guillaume Longue-Epée, duc de Normandie. Cette princesse, que RoUon avait eue de son union avec Poppa, la fille du comte de Bayeux, épousée par lui

matérielle de cet écrivain. Ayant trouvé dans une chronique manuscrite^ qu'il désîg>De par le nom de son possesseur, M. Pctau, la phrase suivante : a Ludovicus ille^ filius Karoli Insipientis^ dédit VVuillelmo Gaput Stupœ civilatem Arvernis et Vaiesiœus {Histoire des comtes, preuves, p. 244)« il appliqua, sans y prendre g^arde, au comte de Poitou {Hist. des comtes, pp*4> ct44)> ce surnom à* insipiens (\m avait été donné au roi de France par l'inlerpolateur d'Adémar de Chabannes (p. i38], au lieu de celui de simpleœ, employé par Richer {Hist.y 1. I, i4)« Dans le mémoire de M. Eckel sur Charles le Simple, on rencontre un appendice, pa^e i4o, ainsi intitulé : Du surnom 'Me Simple*' attribué à Charles III ;le texte recueilli par Besly, qui est sans doute postérieur à Adémar, n'y est pas cité. Geoffroy du Vigeois (Labbe, Nova bibL man,, I, p. 3o4) dit que Raimond, vicomte de Cariât, portait le surnom .de Tète d'Ëloupe pour cause des multiples cicatrices dont son crâne était couvert.

(i) Guillaume Tête d'Ëtoupe, ayant contracté mariage en g35, ne pouvaitavoir à cette date moins de vingt ans, par suite sa naissance doit êlre reportée à Tannée 91 5 au plus tard.

(2] « Suum specialem amicum. » Mabille, Pancarte noire yXi^ cxvi, p. 128, charte du 21 mai 926; Besly, Hist, des comtes, preuves, p. 219.

à la mode danoise, du temps qu*il n*élait encore qu'un chef de bandes, avait primitivement porlé le nom de Gerloc et n'avait reçu celui d'Adèle que lors de son baptême (1). Hugues et Héribert, comte de Vermandois, qui étaient momentanément alliés, se rendirent avec Guillaume auprès du duc de Normandie sous le prétexte d'assister à de brillantes chasses au cerf qu'il préparait dans la forêt de Lions. La réception du duc fut splendide. Or, un jour, le comte de Poitou l'abord^ en lui disant : « Seigneur duc, savez-vous pourquoi mes compagnons et moi nous sommes ici ? — Jel'ignore, répondit le duc. — Eh bien, lui dit le comte, voici le motif de notre venue. J'ai le désir que vous me donniez votre sœur en mariage, et, ne trouvant pas assez digne de vous de faire faire cette demande par de simples envoyés, je me suis résolu à venir vous l'adresser moi-même ; ce sera le gage indissoluble d'une alliance que nous contracterons ensemble. » Le duc, feignant de ne pas prendre la chose au sérieux, lui répondit : a Les Poitevins ont de tout temps été timides et froids sous les armes; de plus, ils sont avares ; il ne convient pas qu'ils aient une jeune fille douée des qualités que possède ma sœur» » Le comte de Poitiers, qui ne parait pas avoir entendu facilement la plaisanterie, se montra très irrité de ces paroles, mais le duc de Normandie, continuant sa phrase, le calma en lui disant : « Ne vous emportez pas; demain je vous rendrai réponse sur l'une et l'autre de vos demandes après avoir pris conseil de mes fidèles. » En effet, le lendemain, Hugues et Héribert, continuant toujours leurs bons offices en faveur de Guillaume et les fidèles du duc s'élant prononcés dans le même sens, le mariage du comte de Poitou et de la princesse normande fut arrêté et promptement célébré, car il eut lieu avant la fin de cette année 935 (2). Guillaume Longue Epée se

(i) Guillaume de Jumièges (Rec, des hist, de France , VIII, p. 2G0) lui donne le nom de Gerloc ; quant à celui d'Ëlbore^ que l'on rencontre dans le Roman de Roa, vers 233 1 (éd. Pluquet, I, p. 117), il est évidemment le produit d'une déformation linguistique, tandis que celui de Gerbot, indiqué dans une note de Péditeurdu Roman de Rou (p. 117, note 9)^ n*est que le résultat d'une mauvaise lecture. Tous les chroniqueurs de France aussi bien que les chartes désignent la femme de Têle d'Ëtoupe sous le nom d'Adèle, Adœla, dont la forme génilive était Adœlane (Arch. de la Vienne, orig., Noaillé, n® 4o).On trouve encore la forme Alaina {Cart, deSainUCyprien^ p. 28),

(2) La date du mariage du comte de Poitou est précisée par un acte du caitulaire de Saint- Cyprien, passé au temps du roi Raoul (lequel mourut le i4 janvier g36),

GUILLAUME TETE D'ETOUPE 77

montra généreux à l'égard de sa sœur : il lui fit de très riches présents, qui consistaient principalement en cavales aux harnais ornés de phalères, en nombreux esclaves de l'un et de l'autre sexe, en bijoux d'or et d'argent finement travaillés, en une grande quantité de coffres remplis de vêlements de soie, tissés d'or et chargés d'ornements (1). Héribert de Vermandois, non content d'avoir favorisé l'union du comte de Poitou avec la sœur du duc de Normandie, donna à ce dernier sa fille Leudegarde en ma* riage(2).

Des liens du sang s'établissaient ainsi entre les premières familles féodales de France, et Guillaume, grâce à l'alliance qu'il venait de contracter, se trouvait entrer dans le concert des grands seigneurs qui réglaient alors les destinées du pays. Mais si la conduite d' Héribert ne fut inspirée dans la circonstance que par le désir de se mettre en bons termes avec le duc de Normandie et le comte de Poitou, il en fut autrement de la part d^Hugues le Grand. Ce personnage était d'une avidité extrême, et il entrait certainement dans ses calculs de tirer quelque profit de son rôle d'entremetteur. Il dut en demander le prix au comte de Poitou, qui se montra peu disposé à accueillir de semblables ouvertures; aussi Hugues, déçu de ce côté, chercha-t-il un autre moyen d'arriver à ses fins.

Le roi de France, Raoul, était mort le 14 ou le 15 janvier 936 et le trône resta quelque temps vacant. Le fils de Charles le Simple, Louis, vivait retiré auprès du roi Athelstan, frère de sa mère Edgive. A la sollicitation de ce prince, Hugues fit revenir le jeune Louis en France et le fit sacrer roi à Laon le 19 juin 936. Ce service méritait récompense, et Hugues la trouva en jetant son dévolu sur le Poitou. Il est possible que Tête d'Étoupe ait eu le pressentiment des événements qui allaient se produire, et qu'il ait cherché à y parer par une mesure qu'on lui voit prendre dans le courant de cette même année 936. Son père, Eble, avait installé deux vicomtes au sud du Poitou, à une époque où le danger

où Ton voit la femme de Guillaume assister à une donation de biens faite à ce monastère (Cart^ de Saint-Cf/prien,p, a8).

(i) Dudon de Saint-Quentin^ Ilist. Normann,) éd. Lair, pp. 192-193.

(2) Rec, des hist, de France, VIII, p. 260^ GuiUaume de Jumièges.

venait de ce côté, mais au moment où le nouveau comte avait pris le pouvoir^ la situation n'était plus la môme: c'était au Nord et à l'Est qu'il fallait regarder, vers la Touraine et le Berry, où le duc de France était tout-puissant. Pour proléger ses frontières et assurer d'une façon permanente la sécurité de sa capitale, Guillaume créa deux nouveaux vicomtes: ceux de Châtellerault et de Brosse; le donjon du premier vicomte, Airaud, commandait le passage de la Vienne, sur la voie de Tours à Poitiers (1) ; celui du second, Raoul, surveillait les voies venant de Bourges et de Clermont (2), mais ces prudentes mesures n'arrêtèrent pas les projets de Hugues, et on le trouve^ un beau jour, partageant avec Guillaume Tête d'Étoupe l'autorité sur le comté de Poitou. Quels procédés employa-t-il pour arriver à ses fins ? On l'ignore; peut-être fit-il valoir auprès du jeune roi que ce comté avait été autrefois donné par le roi Eudes à son frère Hobert, et, en cette qualité, en revendiquait-il sinon la possession absolue, tout au moins la copropriété. En effet, on le voit, à la fin de 936 ou dans les premiers mois de 937, assister en cette qualité de comte, avec son fils nommé aussi Hugues, à une importante donation faite par Sénégonde, vicomtesse d'Aunay, à l'abbaye de Saint-Cyprien de Poitiers. Son seing vient immédiatement après celui de Têle

(i) Le personnage du nom d*Airaud» qui fut élevé par Tète d^Etoupe à la digpnitc de vicomte, doit être sûrement identiQé avec celui qui assiste, au mois de janvier qSG^ en qualité de témoin, aux côtés du comte, à la consécration delà nouvelle égalise de Saint- Cyprien (Cari, de Saint'Ct/prien, p. 6)* Comme à cette date il ne portait pas encore le titre de vicomte et qu'il en était pourvu à la fin de la même année, il est par suite bien établi que la création de la vicomte de Châlellcrault se produisit dans le courant de cette année gSô.Nous avons démontré, dans notre étude sur les armoiries du comté de Poitou (Mém. de la Soc, des Anliq, de l'Ouest, a» série, t. XVII, pp. 4^3 et suiv.), que Ton ne doit attacher aucune créance à rasscrlion d'un fcudiste du xv* siècle qui taisait sortir la vicomte de Chàtellcrault d'un partage fréral du comté de Poitou.

(2) Brosse, la résidence de Raoul, aujourd'hui château en ruines, sis commune de Chaillac (Indre), était situé en Berry, sur les confins du Poitou et du Limousin (pays dans lesquels le nouveau vicomte devait posséder d'importants domaines). L'annexion du château de Brosse au Poitou, dont il ne cessa depuis cette époque de faire partie, doit être attribuée à Ëble ou peut-être seulement à Tète d'Etoupe, et elle s'explique facilement par ce fait que l'anarchie régnait en quelque sorte en Berry où le litre de comte avait été supprimé par le roi Raoul en 9.H0. Les historiens, à défaut de texte certain, ont évité de se prononcer sur la date de l'érection de cette vicomte (voy. de Lasteyrie, Elude sur les comtes de Limoges, p. 67); toutefois il est établi que Géraud, qui fut vicomte de Limoges vers 970, avait épousé Rothilde, fille et unique héritière d'un vicomte de Brosse, dont le nom est resté inconnu, et que l'un des enfants issus de cette union devint la tige d'une nouvelle maison de Brosse. Or, tout ports à croire, en faisant un simple rapprochement de dates, que Rothilde est la fille du premier vicomte de Brosse, sans doute de Raoul.

d'Étoupe qui, entouré de ses vicomtes, authentiqua par sa présence la généreuse concession de la vicomtesse (1). Puis encore Tannée suivante, au mois d'avril 938, Hugues prend le litre de comte de Poitou dans le procès-verbal de consécration de l'église de la Résurrection de Poitiers, faite par l'évêque Auboin {2), Toutefois, la situation qui est révélée par ces actes ne tarda pas à se modifier. En ramenant Louis d'Angleterre, Hugues avait compté profiter de la jeunesse et, par suite, de l'inexpérience du roi (il n'avait que seize ans), pour agir à son égard en véritable maire du palais, faisant servir sa haute situation à la satisfaction de ses intérêts personnels. Mais ses calculs furent déjoués par l'intelligence de Louis^ qui voulut gouverner lui-même. En tout cas, si, au début de son règne, le roi avait gratifié le duc de France du comté de Poitou, il sut, à un moment donné, lui reprendre ce don. Guillaume, qui devait supporter avec peine le partage d'autorité et sans doute de revenu qui lui avait été imposé, et que ses traditions de famille portaient à s'attacher à la race de

(i) Cart, de Saint-Cyprien, p. 325. Quatre vicomtes assistent à celte donation ; on reconnaît facilement trois d'entre eux, Chàlon, Aîraud, Savari, vicomtes d*Aunay, de Chàtellerault et de Thouars ; quant au quatrième, qui porte le nom de Raoul, ce ne peut être qu'un vicomte étranger au Poitou ou celui de Brosse>opinion à laquelle nous nous rangeons. Il ne saurait, en c£Pet, être question dans ce personnage d'un vicomte de Melle, cet office ayant* dû être supprimé après la mort d'Alton, dont il n'est plus question après 926 et comme, d'autre part, on a la certitude de l'existence d'un vicomte de Brosse en 970, il y a toute probabilité pour que le vicomte Raoul de 987 soit le premier seigneur pourvu de cette dignité.

(2) Cart, de Saint-Cyprien , p. 61. Les deux textes que nous venons de citeront, quelque concises que soient les indications qu'ils fournissent, une valeur de premier ordre ; en nous apprenant qu^Hugues le Grand fut pendant quelque temps en possession du Poitou, conjointement avec Guillaume, ils nous donnent la clé de la lutte qui s'est poursuivie entre le comte de Poitou et le duc de France pendant toute leur existence. Or, plusieurs historiens, s'inspirant de Bouchet, dans ses Annales d'Aquitaine (éd. de i6^4) P* n?)» s^ sont refusés à reconnaître les causes de cet antagonisme et rejettent l'immixtion d'Hugues le Grand dans les affaires du Poitou. Pour eux, les noms de Guillaume et d'Hugues, apposés au bas des chartes de 987 et de 988, 8*appliquent à un seul personnage qui se serait appelé Guillaume^Hugues. £n particulier, MM. de la Fontenelle et Dufour, dans leur Histoire des rois et des ducs d'Aquitaine, I, pp. 4^1 et 470, ont prétendu que Guillaume Tête d'Etoupe avait d'abord porté le nom d'Hugues, que celui de Guillaume avait ensuite été pris par lui en mémoire de son parent, le comte d'Auvergne, et aussi pour complaire (!) à son beau-frère Guillaume de Normandie. M. Rédet, dans une note du Gartulaire de Saint-Cyprien, a fait justice de ces allégations ; il fait ressortir à juste titre que si la signature d'Hugues, Iluffo cornes Pictavoram, se trouve seule énoncée dans l'acte de 988, par contre, le comte Guillaume, le comte Hugues et un autre Hugues qui est évidemment le fils de ce dernier,depuis Hugues Capet signent ensemble l'acte de 987, « S. Willelmi comi' tis. Ilugoni comitisJdemHugoni », ce qui tranche complètement la question {Cart, de Saint-Cyprien, pp. 61 et 325).

8o LES COMTES DE POITOI'

Charlemagne, se tourna du côlé du roi ; lorsque ce dernier eiilrepril, en 939, d'enlever la Lorraine à Olhon le Grand, le pacte conclu lors du mariage de Tële d*Étoupe était rompu ; dans Tentourage du puissant duc de France, allié d'Olhon, on voit bien le duc de Normandie, les comtes de Flandre et de Vermandois, mais celui de Poitou n'y figure pas.

Guillaume ne se contenta pas de se retirer de celte ligue; bien plus, il mit ses actes d'accord avec ses sentiments. Au mois de juin 940, Hugues le Grand, Iléribert et Guillaume Longue Epée^ toujours unis, s'étaient emparés de Reims, que défendait l'archevêque Artaud, partisan du roi, puis ils avaient marché sur Laon, dontils firent le siège. Louis d'Outremer était alors en Bourgogne: il accourut au secours de sa capitale, accompagné de Guillaume Tête d'Étoupe et de Hugues le Noir, duc de Bourgogne. Les assiégeants ne l'attendirent pas, et le roi, après avoir ravitaillé la ville, retourna dans son séjour favori (1).

Cette vigoureuse intervention de Tête d'Etoupe en faveur du roi de France estle premier acte qui révèle son antagonisme avec Hugues le Grand. Celui-ci, du reste, n'a pas dû Jouir pendant plus de deux ans des droits qu'il s'était fait attribuer sur le Poitou, car du moment oîi il fut retenu dans le Nord par les intrigues que lui et ses alliés ourdissaient contre Louis d'Outremer, c'est-àdire à partir de 939, Guillaume, assuré de l'appui de ce prince, n'eut pas de peine à se débarrasser de toute immixtion étrangère dans ses affaires (2). Toute la vie du comte sera employée à assurer à sa race la possession du Poitou, qu'Hugues et ses enfants ne cessèrent de lui disputer.

11 est à croire que c'est pendant la période de calme qui suivit l'évincement du duc de France que Tête d'Étoupe régla la question de ses frontières de TOuest avec Alain Barbe Torte, comte de Nantes. Lorsque ce personnage reconquit, en 937, sa capitale sur les Normands, qui la détenaient depuis seize années,

(i) Bec, des hist, de France^ VIII, pp. igS et 194, Flodoard.

(2) La possession effective par Hugues d'une part d'autorité dans le Poitou est forcément comprise entre le 19 juin gSô, date du couronnement de Louis d'Outremer, et Tannée 989, durant laquelle le duc de France ne put quitter la région du Nord, c'està-dire pendant les années 987 et 988, ce qui s'accorde parfaitement avec les textes poitevins que nous avons cités précédemment.

GUILLAUME TÈTE D'ÉTOUPE 8i

il occupa naturellement les territoires qui se trouvaient sous leur domination. Ceux-ci l'avaient étendue sur les pays d'IIer- I>auge, de Mauge et de Tiffauge, alors à peu près déserts à la suite des dévastations que, depuis un siècle, les pirates du Nord n'avaient cessé d'y commettre. Essayer de reprendre ces régions au comte de Nantes victorieux, c'était s'engager dans une guerre assurément longue et qui pouvait devenir désastreuse, eu égard à l'inimitié d'Hugues le Grand qui, en s'alliant avec Alain, aurait pu assaillir lé comte de Poitou de deux côtés à la fois; celui-ci crut plus expédient de traiter avec le comte breton, et, tout en lui faisant reconnaître le principe de sa souveraineté sur ces territoires, il lui en abandonna la jouissance sa vie durant. D'un commun accord, dps limites furent tracées pour délimiter les pays qui passaient ainsi sous l'autorité du comte de Nantes, dont, par cet acte d'habileté politique et véritablement peu onéreux pour lui, Guillaume achetait la neutralité et peut-être l'alliance (1). En tout cas, l'accord était conclu avant l'année 942, où l'on vit les Bretons se joindre aux Poitevins pour porter secours à Louis d'Outremer (2).

Le roi, pendant ce temps, continuait avec succès la lutte enga-

gée contre Hugues, Héribert et Olhon, et il déployait la plus grande activité pour se créer des amitiés. Celle du comte de Poitou lui avait été assurée dès le premier jour, aussi ne pouvaitil manquerde l'enrécompenserlargement. Ala findel'année 941, il entreprit une grande tournée dans ses états et particulièrement en Bourgogne, oîi il résidait commeàson ordinaire; ilse rendit d'abord au mois de novembre à Tournus,où il dôlivraun diplôme confirmant les biens et les privilèges de cette abbaye (3). De là, il fut à Vienne, où un grand nombre de seigneurs d'Aquitaine vinrent lui prêter leurs serments de fidélité ou les lui renouveler (4) ;

(i) Chron. de Nantes j p. 96. La li^e de démarcation partait de la Loire, à l^em* bouchure du Layon, suivait, en le remontant, le cours de cette rivière jusqu^à son con« fluent avec THirôme, prenait ensuite celle-ci jusqu'à sa source, passait à Pierrefite^ à Ciriacas, et enfin gagnait le Lay pour descendre avec lui jusqu'à TOcéan (Voy. la carte qui accompagne ma publication portant pour litre : Les Taifales^ la Theifalie et le pays de Tiffaages) .

(2) Rec. des hist» de France^ VHI, p. 196, Flodoard.

(3) Rec. des hist, de France, IX, p. 598, Diplomata,

(4) Rec, des hist, de France, VHI, p. 196, Flodoard.

82 LES COMTES DE POITOi:

enfin il gagna le Poilou. Le 5 janvier 042 il se trouvait à Poitiers où, à la requête de Guillaume, de son frère Eble et d'un certain comte Roger, à qui le roi venait de donner le comté de Laon et qui se trouvait déjà dans sa compagnie à Tournus, il confirma le diplôme du 30 décembre 889, par lequel le roi Eudes avait fait le partage des biens du monastère de Saint-IIilaire entre Tabbé et les chanoines (1). Cet acte était le complément d^une aulre faveur que le roi venait d'accorder au comte de Poilou. Depuis la mort de Tévôque Egfroi, advenue en Fan 900, la charge d'abbé de Saint-Hilaire était restée vacante, et rétablissement religieux était dirigé par le trésorier. Ce dernier était en ce moment Eble, le propre frère du comte, qui avait succédé en cette qualité à Auboin, devenu en 937 évêque de Poitiers (2). Le roi fit don de Tabbayc au comte de Poilou; aussi à partir de ce mois de janvier 942, voit-on Guillaume joindre à son titre de comte celui d'abbé de Saint-IIilaire, avoir la haute direction des affaires du monastère, concéder à des particuliers par des titres précaires de natures diverses des biens faisant partie du domaine de Tabbaye (3). Le surlendemain, 7 janvier, se trouvant encore à Poitiers, à la sollicitation de ce même Eble et du comte Roger, le roi mit Martin, le serviteur de Dieu, à la lêle de Tabbaye de Saint-Jeand'Angély, pour y faire revivre la vie monastique sous la règle de

(i) Rédcl, Doc, poar Satnl'Ililaire, I, p. 23.

(2) On trouve Eble en possession de ccUc charge de trésorier de Saint-Hilaire dès le mois d'avril 9^0 et dirigeant eu celle qualité les délibérations des chanoines (Rédet, Doc. pour Saint'Hilaire, p. 21).

(3) Uédel, Doc. pour Saint-IIUaire, pp. 26, 27, 29 et 3o. La possession de Fnbbayc de Saiol-IIilaire par le comic de Poilou ne fut pas limitée à Tète d*Eloupe ; après sa mort, les comtes ses successeurs conlinuèrent à jouir, tout au moins, du titre d*abbé, et celle perpétuité dans la détention par des laT^ues d'un bénéfice ecclésiastique est un des faits les plus curieux de notre histoire féodale. La dignité d'abbé de Sainl-Iiilaire fil désormais partie du patrimoine des comtes de Poitou, et elle passa par la suite aux rois de France, leurs héritiers par droit de conquête. Il était d'usage que, lorsqu'un roi venait pour la première fois à Poitiers, il se rendit à Saint-Hilaire, et là, revêtant des vêlements ecclésiastiques, il prononçait un serment dont le texte nous a été conservé. Il est ainsi conçu : « Juramcnlum quod facere et prestare tenetur Rex, abbas eccl^^îe beatissimi Hilarii maioris VicX^vensis quamprimu/n personaliter ad eamdem accesserit. Ego N. abbas ecclcsie beatissîmi Hilarii juro et promitto nilelitatem ecclesie predicle et personis eiusdem me observaturu/zz. Item observabo et defcnda/72 jura et libertales ecclesie. Item non occupabo per me necper alium bona ecclcsie predicle aucloritale propria (Arch. de la Vienne, orig., parch. du xv« siècle, G2s). Lcdernier roi qui se soit astreint à cette formalité est Louis XIII, en i6i4*

saînl Benoît (1). Louis d'Oulremer ne s^en tint pas à ces simples marques de bienveillance à Tégard de son précieux allié ; il lui conféra aussi le titre de comte palatin ou du palais, cornes palatii. D'ordinaire, ce titre était porté par un personnage de la cour du roi, à qui celui-ci déléguait ses attributions judiciaires; aussi ne sait-on au juste quelle autorité plus grande il pouvait apporter au comte de Poitou ; mais en tout cas il fut favorablement accueilli par celui-ci^ qui s'en para aussitôt (2).

Après s'être ainsi assuré l'Aquitaine, Louis rentra dans sa résidence ordinaire, puis, dans le courant de Tété, il se rendit auprès de Guillaume de Normandie, beau-frère de Tête d'Étoupe, afin de l'attacher aussi à sa cause. Le duc, selon ses habitudes, reçut le roi à Rouen avec un grand faste. Pendant son séjour arrivèrent le comte de Poitou et celui de Bretagne, dont les contingents grossirent considérablement l'armée royale. Celle-ci fut camper sur les bords de l'Oise ; Hugues le Grand et les siens avaient détruit les ponts, enlevé les bateaux et fait tellement le vide que le passage de la rivière par leurs adversaires devint impossible. Pendant que les deux armées se tenaient ainsi en face Tune de l'autre, des négociations s'engagèrent et on finit par conclure une trêve de deux mois, allant de la mi-septembre à la mi-novembre (3).

Le but que poursuivait Guillaume en venant porter aide au roi de France n'en était pas moins atteint: il contraignait Hugues à réserver toutes ses forces pour la lutte qui se soutenait dans le nord de la France, et, par là, il éloignait du Poitou le fléau de la guerre qui depuis six ans le menaçait. Dès sa prise de possession du pouvoir, il y avait ramené le calme intérieur, troublé par l'expulsion de Frotierll ; soit qu'il ait sacrifié à cette tendance qu'ont les nouveaux délenteurs de l'autorité à prendre le contrepied de leurs prédécesseurs, soit pour toute autre cause, il avait rétabli

(i) Gallia Christ,, \\, inslr., col, 4^4; Musset, Cart. de Saint- Jean d'Angély, I, p. 10.

(2) Rédet, Doc. pour Saini-Hilaire^ I, p. 25, charte de janvier 9^2 ; il est enooro à noter que, dans le diplôme royal du 5 de ce même mois, GuiUaumc est désigné sous le titre de comte et de marquis, mais celte dernière appellation ne nous paraît être qu'un titre de chancellerie que Tête d'Ëtoupc ne prit dans aucun des actes émanés de lui.

(3) Rec, des hist, de France, ViU, p. 196, Flodoard ; Rîchcr, Histoire, I. II, p. 28.

8'| LES COMTES DE POITOr

l'évoque de Poitiers dans tous les honneurs dont son père Tavail privé (1). 11 est du reste possible que Frotier ail acheté son pardon par un acte de générosité exceptionnelle, Guillaume se mon* Ira toute sa vie on ne peut mieux disposé pour Tabbaye de Saint- Cyprien, qui était alors dirigée par un homme de grande science et d'une grande piété, Tabbé Martin ; il est possible que ce personnage ou quelqu'un des religieux du monastère ail été l'éducateur du jeune comte, toujours est-il que l'on vit Tévêque de Poitiers faire don à l'abbaye de Saint-Cyprien de tous ses biens héréditaires, du consentement du roi Raoul, du comte Guillaume, de ses parents, des clercs de sonéglise, de l'archidiacre du diocèse et des principaux seigneurs du pays (2). La déclaration en fut faite publiquement^ dans le courant du mois de janvier de Tannée 936, par l'archevêque de Tours, Téotelon, qui, prenant la place de Frotier, vint procéder à la dédicace de lanouvelle église du monastère en présence du comte de Poitiers, duvicomteSavari et d'une nombreuse assistance (3). On est en droit de se demander si, vu l'absence bien constatée de l'évêque, la donation fut bien spontanée. Le nouveau sanctuaire, jusqu'alors mis sous l'invocation de Notre Dame et qui fut placé désormais sous celle de saint Cyprien, dont les reliques y avaient été déposées par Frotier, reçut h cette occasion, dans le courant de cette année 936, les libéralilésde plusieurs particuliers (4). Guillaume autorisa spécialement le vicomte de Thouars, Savari, cl le clerc Robert h abandonner au monastère quelques portions de leurs bénéfices (5), et enfin lui-même céda à Tenlraînement général en donnant aux religieux Timporlant domaine de Colombiers, avec soncaslrum et sonéglise, mais loulefois avec une certaine réserve, car il en retenait l'usufruit en payant cinq sous de cens annuel et même avec la faculté de racheter son don, s'il lui convenait (6).

Quoi qu'il en soit, il ne saurait y avoir de doute sur les senli-

(i) Cart, de Saini-Cyprien, p. 90 .

{2) Cart, de Sainl-Cyprien^ pp. 4> 87, 117.

(5) Cart, de Saint-Cyprien, p. 6, Gel acte portant la date de 986 et, d*autre'part, riodicalion que Raoul était encore régnant, II ne saurait être placé que dans les premiers jours de janvier, le roi étant mort le it\ ou le i5 janvier 986.

(4) Cart, de Saint'Cyprien, pp. 28, i5o, 190, 195, 281, 284, 277, 826, 882, 4'4«

(5) Cart, de Saint-Cyprien, p. 828.

(0; Ccu't, de Saint-Cyprien, p, 76.

ments religieux de Têle d'Eloupe,senliments qui, par la suite, furent stimulés par sa femme Adèle. La fille du duc de Normandie, vraisemblablement païenne au début de sa vie, déploya, comme tous les néophytes, un zèle ardent, et dans ces matières son influence s'exerça aussi bien sur son frère que sur son mari. En Normandie, elle ne futpas étrangère aux projets de reconstruction de Tabbaye de Jumièges par Guillaume Longue- Epée, et elle le seconda vivement en lui envoyant, pour procéder à la réforme religieuse du monastère^ un abbé poitevin qui jouissait alors d'une haute réputation. C'était iMarlin qui, dès 933, était à la tête du monastère de Saint- Cyprien de Poitiers, et, vers 936, avait été contraint de se donner un coadjuteur pour se consacrer à la réforme d'établissements religieux où par suite des maux occasionnés par les guerres et les désastres du siècle précédent, la discipline s'était fort relâchée. C'est ainsi qu'il avait été appelé à Saint-Augustin de Limoges, d'où Adèle semble l'avoir tiré pour l'envoyer en Normandie ; le désir de la comtesse était presque un ordre et, en 940, Martin se rendit h Jumièges accompagné de douze religieux enlevés de Saint-Cyprien avec lesquels il constitua le noyau du nouvel établissement (1). Mais l'activité de Louis d'Outremer ne se démentait pas. Continuant la politique, qui lui avait si bien réussi, de s'appuyer sur l'Aquitaine pour contrebalancer l'influence d'Hugues et de ses adhérents, on le voit presque chaque année se montrer aux peuples, de ce pays avec un certain apparat militaire, se faire prêter par les grands seigneurs aquitains de nouveaux serments de fidélité et régler les différends qui surgissaient entre eux; il usait même souvent à leur égard de certains droits de prérogative suprême, privilège de l'autorité royale dont il aurait été sans doute fort embarrassé de faire exécuter les décisions si elles n'avaient pas été d'accord avec les sentiments de ceux qui venaient s'y soumettre. Ainsi, en 944, se trouvant à Nevers avec la reine Gerberge, il y reçut Raimond-Pons , comte de Toulouse, qui

(i) Marlin mourut abbé de Jumicçes en 9^{3 ; les historiens normands placent son arrivée dans cette abbaye en 940 (Voy. Dudon de Saint-Quenlin, éd. Lair^ p. aoo, note), sans toutefois que ses liens avec le Poilou aient élé brisés, car on a vu qu'en 942 Louis d*Outremcr le comniii a In direclion dcTabbaYe de Saint-Jean d'Angély.

élait toujours pourvu du titre de duc d'Aquitaine qu'Eudes lui avait octroyé après l'avoir enlevé à Eble Manzer (1), La déférence de ce puissant personnage impliquait la reconnaissance par le roi de la dignité dont il était pourvu^ quelque désir que pût avoir le comte de Poitou de la voir rentrer dans sa maison, mais il ne tarda pas à se produire un événement nouveau qui devait permettre au roi de France de donner satisfaction aux aspirations de son vassal. Raimond mourut en 950 ou au commencement de 951, et Louis, qui n'avait pas de ménagements k garder avec Guillaume Taillefer, son jeune successeur, lui enleva l'Auvergne qu'il rendit à Tête d'Etoupe. En agissant ainsi, il restait dans les traditions de la royauté carlovingienne, qui manifesta toujours la prétention de ne voir dans les possessions des grands feudataires que des bénéfices dont elle pouvait disposer à la mort du titulaire (2), La preuve du relief que Louis d'Outremer sut donner à sa personne royale dans l'Aquitaine est attestée par les monnaies portant son nom qui furent frappées à Angoulême, à Périgueux et à Saintes (3).

Pour faire exécuter ses volontés, Louis rassembla une armée en Bourgogne. L'évoque de Clermont, Etienne II, vint aussitôt le trouver à Mâcon pour l'assurer de sa soumission et même se fit accompagner de riches présents en témoignage de son bon vouloir. Le roi se préparait néanmoins à entrer en Auvergne en compagnie du comte de Poitou, qui élait venu au devant de lui, quand il tomba malade ; après sa guérison il ne poussa pas plus

(i) Le titre de prioce ou de duc des Aquitains a été pris par Raimond- Pons ou lui a été donné dans plusieurs actes datés du règne de Louis d*Oulremer, tels que la fondation du monastère de Chanteuse, du 28 août qSG (D. Vaissete, Ilist, de LanguedoCy nouv. éd., ÏII, p. 117), et la confirmation de cet acte par le roi de France, du mois de novembre 9^1 {Id. , III, p. 127) ; il possédait en même temps l'Auvergne el le Velay (A/., IV, note XVI, pp. 79 et 85).

(2) Les historiens qui ont pris au sérieux les assertions d'Adcmar de Chabannes (Chron.f p. i4C) et de Tauteur de la chronique de Saint-Maixent (p. 376), disant qu'après la mort d'Eble son fils Guillaume Tète d'Ëloupe fut pourvu des comtés d'Auvergne, de Velay, de Limousin et de Poitou et prit le litre de duc d'Aquitaine, ont commis une grosse erreur. Adémar, dont la chronique de Saint-Maixent est la copie textuelle, ne fournit sur Tépoque qui nous occupe que des indications très sommaires, souvent même erronées, et il ne faut voir dans la phrase quelque peu ambiguë de sa chronique autre chose qu'une indication générale des titres portes par Tête d'Eloupe, sans précision aucune de l'époque où il a pu les prendre.

(3) Voy. Fillon, Considérations sur les monnaies de France, p. 112, et Monnaies féodales françaises^ coll. Jean Rousseau, pp. 3i, 82.

loin ses projels et retourna en France (1). Quant à Guillaume, afin de maintenir le pays, il y plaça de fortes garnisons (2). Du reste, l'évêque de Ciermont, que Ton a vu prendre les devants et se mettre à la disposition du roi, était manifestement un zélé partisan du comte de Poitou. 11 se remua beaucoup pour lui con* cilier les seigneurs auvergnats opposants^ et le succès couronna ses efforts, car Tannée suivante, au mois de juin 952, Guillaume tenant un plaid à Bniziacus avec Tévêquo, un grand nombre d'entre eux vinrent le trouver et se recommandèrent à lui. Parmi lesassistants,onremarquaitdeuxvicomtes: Robert, vicomte d* Auvergne, et Dalmace, vicomte de Brioude (3). Il ne paraît pas du reste qu^il y ait eu quelque tentative de résistance à la décision royale de la part du nouveau comte de Toulouse, mais on verra par la suite que si dans ce moment il ne se sentit pas en état de lutter contre les forces combinées du roi et du comte de Poitou, il no renonça pas à ses droits sur un pays où sa race s'était acquis de vives sympathies.

Les historiens s'accordent pour dire qu'au même temps où. Guillaume prit possession de l'Auvergne il fut pourvu du titre de duc d'Aquitaine ; le fait est possible, mais rien ne vient absolument le confirmer. Il est seulement établi que le roi étendit à toute l'Aquitaine la délégation qu'il avait déjà donnée au comte pour le Poitou en lui conférant le titre de comte palatin ; celuici suppléait au titre de duc que Guillaume ne paraît pas avoir jamais porté car, en juillet 959, il se qualifie simplement de comte de tout le duché d'Aquitaine, et, dans un autre, qui flotte entre 951 et 953, de comte palatin d'Aquitaine (4).

Jusqu'à la mort de Louis d'Outremer, la situation si favorisée du comte de Poitou ne se modifia pas ; mais quand ce prince succomba inopinément, le 10 septembre 954^ sa veuve Gerberge dut se préoccuper d'assurer le trône à son jeune fils Lothaire. A

(i) Rec, des hist. de France,\\\\^ p. 207, Flodoard ; Richcr, Histoire, 1. II, 98, 99 ; D. Vaissclei Ilisl, de Lanjaedoc, nouv. éd., III, pp. i4i à i44-

(2) Richer, Histoire, 1. III, 4.

(3) BrucI, Chartes de Cluny, I, p. 781.

(4) A. Richard, Chartes de Saint-Maixent, I, pp. 82, [\2, Cctle constatation infirme l'allégation de D. Vaisscte (Hist, de Languedoc , nouv. édition, III, p. 298), qui dit qu'il ne parait pas que les comtes de Poitieri, ducs d*Aquitaine^ se soient jamais donne eux-mêmes ce titre de comte palatin dans leurs actes.

défaut (l'appui qu^cllc ne trouvait pas dans saTamilIc, elle fut contrainte de s^adresser à Hugues le Grand, que le roi défunt avait 8U maintenir à Técart, et qui, par suite de ces circonstances spéciales, se trouvait devenir pour la troisième fois Tarbitre des destinées de la dynastie carlovingienne.il se mil à la disposition de la reine, mais cette fois encore bien résolu à se faire payer ses services. Il commença par faire sacrer à Iteims,le 12 novembre 954, le jeune roi qui n'avait que treize ans, et en retour il se fit pourvoir par lui do la suzeraineté sur les deux grands (iefsoù Louis d'Outremer avait trouvé ses plus fermes appuis, la Bourgogne et le Poitou (1). Une fois maître de ces deux pays, la royauté, devenue absolument sans force, ne pouvait plus être qu'un jouet entre ses mains. Un dos premiers acles par lesquels se manifes- Icrenl les sentiments d*IIugues à Tégard du comte de Poitou fut la délivrance faite par le roi à Laon, le 8 mars 955, d'un diplôme ayant pour objet de confirmer les privilèges de l'église du Puy en Velay. Lotbaire disait en substance dans le préambule qu'il agissait ainsi sur la demande qui lui avait été faite par l'évoque Golescalc et par Ilatuide, la femme de Hugues; or comme le Velay faisait partie des territoires soumis aucomle de Poitou, cet acte était une véritable déclaration de guerre h l'égard de Tôted'Eloupedont les droits étaient absolument méconnus (2). Mais ce n'étaient que les préliminaires de la lutte qui allait s'engager. Sans manifester ouvertement ses sentiments hostiles, Hugues rassembla une armée, et, accompagné du jeune roi et de sa mère, il partit au mois de juin pour l'Aquitaine. Tout d'abord il les promena dans ses domaines de la Neuslrie et dans ceux de ses

(i) Rec. des hisf, de France, VIII, p. 209, Plodoard. Richer [Histoire, I. III, i) prétend que les princes de Bourgogne, d^Aquitaine et de Gothie concoururent à l'élection de Lolhaire et assistèrent à son couronnement, qui eut lieu le 12 novembre q54. M. Lot (Les derniers Carolingiens, p. 9, noie) dit, à propos de la présence das grands de Lorraine à celte cérémonie, que a c'est là une de ses exagérations habituelles fde Richer), et dont il use pour rehausser le prestige des Carolingiens ». Cette observation peut être étendue, ce nous semble, aux ducs de Bourgogne et de Poitou, dont les possessions étaient le gage donné par la reine Gerbcrge à Hugues le Grand afin d'obtenir son appui pour le jeune roi, et qui ne pouvaient venir se jeter ainsi dans la gueule du loup. Du reste, Flodoardse contente de dire que le sacre de Lothaire à Reims se fit avec Tassentimcnt d'évêques et de grands personnages de France, de Bourgogne et d* Aquitaine; il n*emploie pas le inoi principes, qui avait un sens déterminé et restreint.

(2) I\ec, des hist, de France, IX, p. 618.

alliés, allant successîvemenl à Paris, à Orléans, à Chartres, à Blois et enfin à Tours. De celle ville, il fut envoyé des messagers à Guillaume pour Tinviler à venir trouver le roi, mais celui-ci refusa. Hugues, qui s'allendait à celle réponse, se dirigea aussitôt sur Poitiers, où il pensait que le comle s'était renfermé et dont il espérait venir promptement à bout. On était au mois d'aoûl ; l'armée royale essaya de s'emparer d'emblée de la ville, mais elle fut arrêtée par les hautes et solides murailles de la vieille enceinte romaine qu'elle ne put forcer. Bien que son armée fût surtout composée de cavaliers et qu'il fût dépourvu d'un matériel de siège, Hugues s'acharna contre la cité, mais la garnison se défendit vaillamment et résista à toutes les attaques. Renaud, comte de Roucy, beau-frère du roi, réussit seulement à s'emparer du bourg fortifié de Sainte-Radegonde, accolé aux murailles de la ville, et l'incendia. C'est à ce moment seulement que le duc apprit que Guillaume ne se trouvait pas dans Poitiers. L'attaque qu'il poursuivait furieusement n'ayant plus sa raison d'être, il se résolut à lever le siège. Son départ fut du reste hâté par un événement fortuit et dont il sut tirer parti. Un jour, pendant un grand orage, il s'éleva un violent tourbillon de vent qui renversa sa tente sens dessus dessous. Ce fait frappa vivement l'imagination de ses troupes, déjà fatiguées par deux mois de siège et qui étaient fortement éprouvées par le manque de vivres ; on eut soin d'y faire voir un signe manifeste de rintervenlion de saint Hilaire, le protecteur et le défenseur de la cité, et comme^ d'autre part, Hugues pouvait craindre de se voir pris entre l'armée que Guillaume rassemblait et les défenseurs de Poitiers, il n'y avait donc qu'à partir (1). Ce que le duc de France redoutait se serait en effet réalisé. Le comte de Poitou, aussitôt qu'il eut eu connaissance de la marche en avant de ses ennemis, s'était rendu en Auvergne y chercher de l'aide (2). Il ramassa les garnisons des places fortes et, ayant

(j]Rec,de8 hîst. de France f\lU,p, 210, Flodoard; /rf.,p. 828, Ann. Nivernenses /cf., VIII, p. 828, Hug^uesde Fleuri ; Periz, Monamenta, SS., I, p.io2,AaQ. Sanctœ Golumb® Senonensîs ; Richer, Histoire, 1. III, 8.

(2) Richer, Histoire^ 1. III, 4* Guillaume se trouvait en Auver^e dès le mois de juin (Voy. Baluze, Hist, généal. de la maison d* Auvergne y II, p. 2). Ayant publié en 1886 l'analyse informe d'une charte de Tabbaye de Saînt-Maixent, datée d'avril 966, nous avions cru, d'après son texte {Chartes de Saint-Maixent, I, p. 3i), qu'Hugues était venu faire le siège de Poitiers à cette date^ erreur que la découverte de la pièce

Qo LES COMTES DE POITOU

réuni une armée importante, il marcha au secours de sa capitale. L'armée royale était déjà partie, il n'y avait donc plus qu'à la laisser continuer sa retraite, mais Guillaume, au lieu de mettre en pratique le proverbe populaire, cité par Besly (1), que Ton doit faire un pont d'or à son ennemi fuyant, se confiant dans le nombre de ses soldats et désireux de tirer vengeance du mal qui lui avait été causé, se lança à la poursuite de ses ennemis. Hugues se retourna contre lui et, après une lutte acharnée dans laquelle sa cavalerie joua un grand rôle, il réussit à mettre l'armée poitevine en déroute. Elle perdit un grand nombre d'hommes ; beaucoup furent faits prisonniers, le comte même, à peine entouré de quelques fidèles, put se sauver difficilement.

Hugues, satisfait d'avoir assuré sa retraite, ne poussa pas plus loin ses avantages et, dans le courant d'octobre, il avait rejoint la France (2). Le roi retourna à Laon (3), le duc rentra à Paris. Il n'entrait sûrement pas dans ses desseins de s'arrêter sur le demisuccès qu'il venait de remporter, et il projetait de revenir en Poitou l'année suivante, mais il tomba malade et mourut au mois dejuin cette année 956 (4).

originale, disparue il y a un demi-sîccle, expliquera peut-être. Il est tout simplemeot possible que le rédacteur de Tacte ait écrit a aprilis » au lieu d' a auj^usti i>. (i) Besly, Hisl, des comtes, p. 44-

(2) La version de Richer sur les suites de la victoire de l'armée royale s*écartant notablement de celle de Flodoard, il nous parait bon de les mettre Tune et Tautre en présence. Richer prétend qu*Hug>ues, enhardi par son succès, fit marcher de nouveau son armée sur Poitiers ; que les habitants, terrifiés par la défaite de Guillaume, se sou* mirent à lui, demandant pour seule grâce que l'on épargnât leur cité, dont les soldats réclamaient le pillage pour s'indemniser des peines qu'ils avaient éprouvées. Hugues les aurait apaisés et se serait contenté d'exiger des -habitants un grand nombre d'otages [Histoire, liv. Ilï, 5). Ce récit nous paraît suspect ; si, comme ledit Richer luimême, le comte de Poitou n'avait pu s'échapper après la bataille que grâce au voisinage des montagnes, ce qui placerait le champ de la lutte sur les frontières du Limousin ou même delà Bourgogne, car il ne faut pas oublier qu'un fort contingent de Bourguignons faisait partie de l'armée royale (Voy. Lot, Les derniers Carolingiens^ p. i5, note ï, et ses références), cette armée était déjà fort loin de Poitiers et il n'est pas à présumer qu'à la saison déjà avancée où l'on se trouvait Hugues soit revenu sur ses pas. En outre, si les habitants de Poitiers s'étaient mis à sa disposition, il ne se serait certainement pas contenté, pour tout bénéfice, de se faire livrer des otages, et il aurait obtenu du roi la dépossession de Guillaume, ce qui était le but certain qu'il poursuivait. Pour ces motifs, nous nous en tenons au récit de Flodoard, moins enclin que Hicher à dissimuler ce qui pouvait nuire au relief de la maison de France.

(3) Le roi était de retour à Laon le 19 ou le 20 octobre 955 (Bruel, Chartes de Clunrj, II, p. 77).

(4) Voy. Lot, Les derniers Carolingiens, p. iG, note 4^ pour la détermination précise de la mort d'Hugues le Grand.

La disparition do son irréconciliable ennemi donna quelque répit à Guillaume, mais ce ne fut pas pour longtemps. Les fils du duc de France poursuivirent la politique de leur père et cherchèrent à entraîner Lothaire à seconder leurs visées. A la fin de Tannée 958, le roi partit pour la Bourgogne, où la situation était troublée par suite de la mort du duc Gilbert, avec sa mère Gerberge, et le H novembre, à l'instigation d'Hugues Capet, qui s'était fait accompagner par sa mère Hatuide, sœur de Gerberge, il tinta Marzy, près de Nevers, un plaid où fut décidée une nouvelle campagne contre le comte^de Poitiers. Mais cette démonstration, peut-êlre préparée par les; deux princesses, resta sans effet ; des seigneurs bourguignons qui ne ^voulaient pas reconnaître l'autorité d'Othon, lequel, comme gendre de Gilbert, prétendait à la possession absolue du duché, vinrent se placer dans la suzeraineté directe du roi de France ; Lothaire accepta, ce qui le brouilla avec ses cousins (1).

Cette nouvelle affaire détourna complètement Hugues de ses projets ; comme conséquence de l'hostilité déclarée de Lothaire, sa situation militaire avait notablement diminué, et, ne pouvant compter sur l'aide de son frère, dont toute l'allention se portait du côté de la Bourgogne, il ne se trouva pas assez fort pour entreprendre seul une nouvelle marche sur Poitiers. En 959, les parties belligérantes se contentèrent de guerroyer sur les limites de leurs possessions, et le Berry fut le théâtre principal de ces luttes ; deux épisodes nous en sont connus. Des seigneurs du Poitou avaient construit un château fort près du monastère de Saint- Cyran et menaçaient le pays. Le possesseur d'un château situé à l'est de Saint-Genou d'Estrée, redoutant l'attaque des Poitevins, fut demander secours non pas au roi, son seigneur

(i) Rec. des hist, de France^ VIIT, p. 211, Fiodoard. M. Lot {Les derniers Carolingiens, p. 25) prétend, en interprétant la date d'une charte de Cluny, que douze jours seulement après le plaid de Marzy Lothaire se serait emparé de Dijon, ce qui aurait été le véritable motif de sa mésintelligence avec ses cousins. Or, cet acte, qui est du 23 novembre (Bruel, Chartes de Clani/, II, p. 162), porte deux dates qui ne sont pas d'accord ; Tune est celle de la cinquième année du règne de Lothaire, ce qui correspond à Tannée 969, Tautre de la sixième indiclion qui tombe en 960. M. Lot démontre que la prise de Dijon ne peut avoir eu lieu en 969, mais qu'elle est possible en 960 (/e/.,p. 3i, note 1); toutefois, comme la date de 988 se rattache mieux à la suite de son récit il s'arrête à elle sans autre motif ; nous ne le suivons pas dans celte voie et tenons pour bonne Tannée 9O0, qui du reste cadre bien avec les faits.

ga LKS COMTES DE POITOU

direct, mais au duc de France. Hugues accourut avec plusieurs milliers d'hommes et vint mettre le siège devant le château ennemi qui résista. Tout d'abord, ses troupes s'abstinrent de piller le pays qu'elles traversaient, afin d'empêcher leshabitanls de s'enfuir avec leurs biens. Mais, dès le lendemain de leur arrivée devant la petite forteresse, ils les rançonnèrent sous le prétexte de s'approvisionner pour le siège qu'ils allaient entreprendre. Les religieux de Saint-Genou ainsi que le seigneur berrichon qui avaient appelé l'armée neustrienne ne purent que se repentir de leur conflance et ils se hâtèrent de recourir à Tintervention de leur saint patron, qui ne leur fit pas défaut, dit la légende (l).Un autre établissement religieux, l'abbaye de Massay, eut aussi à souffrir de ces luttes, et elle fut emportée de nuit par les Poitevins (2). Le pays était du reste hérissé de ces forteresses qui oiïraicnt un obstacle continuel à la marche en avant de petites troupes ; une armée seule pouvait en venir à bout, et encore on verra bien souvent celle-ci s'épuiser dans des luttes acharnées contre des repaires qui, défendus par une troupe d'hommes déterminés, étaient, grâce à leur situation, presque imprenables avec les moyens d'attaque de l'époque.

L'année 960 ne vint apporter aucune amélioration à cette situation; au contraire, elle s'aggrava. Brunon, l'archevêque de Cologne, oncle commun du roi et des ducs de France et qui remplissait en quelque sorte les fonctions de régent du royaume, amena ses neveux à une réconciliation, mais le Poitou et la Bourgogne en furent encore le gage. Hugues Capet et Olhon vinrent, dans le courant de novembre ou de décembre, trouver Lothaire à Dijon et lui prêtèrent serment de fidélité ; en retour, le roi confirma Hugues dans son titre de duc de France et lui concéda en outre le Poitou; Othon reçut pareillement la Bourgogne. Mais autre chose était de recevoir le don d'un comté que d'en avoir la possession, Hugues en fit l'expérience, car Tête d'Etoupe n'étant rien moins que disposé à subir cette spoliation, il fut contraint d'attendre des temps plus propices pour profiler delà géné-

(i) MabilIon,iic/a Sanctoram, IV, part. II, p. 23o, Translatio sancli Genulfi ; Rec, des hist, de France^ IX, p. i44»

(2) Pertz, Monnmenta, SS. IH^ p. 169, Annales Masciacenses.

rosilé du prince. Lolhaire avail,par son aclivîté^ par son énergie, relevé la puissance royale el rejelé au second rang celle des ducs de France, aussi de plusieurs points du royaume lui arrivaient de nombreuses adhésions. Il devint véritablement l'arbitre de ses vassaux, ainsi que le comportait sa qualité de roi. Aussi, le comte de Poitou, suivant l'impulsion commune, pril-îl le parti de s'adresser directement à lui pour régler son différend avec Hugues Capet. Au mois d'octobre 961, des évêques et de grands personnages d'Aquitaine se rendirent auprès du roi qui venait prendre ses quartiers d'hiver en Bourgogne ; parmi eux se trouvaient certainement des émissaires chargés de négocier la réconciliation de Tête d'Éloupe avec Lothaire. Ce dernier n'avait pas de motifs particuliers pour en vouloir à son puissant vassal ; tout enfant, il n'avait fait que suivre les inspirations d'Hugues le Grand et depuis, en prenant parti pour ses cousins, il s'était conformé aux volontés de son oncle Brunon, qui avait toujours considéré comme plus profitable au roi le maintien de ses bons rapports avec la maison des ducs de France plutôt qu'avec le comte de Poitou (1).

Les négociations furent sans doute assez longues, mais elles finirent néanmoins par aboutir; du reste de nouveaux désaccords avaient éclaté entre Hugues Capet et Lothaire, et celui-ci fut heureux de pouvoir opposer comme contrepoids à l'hostilité de son cousin la fidélité de Tête d'Etoupe. Le comte de Poitou vint même, en 962, trouver le roi à sa villa de Vitry en Perthois el se mettre à sa disposition. Comme témoignage de bon vouloir à son égard, le roi fit délivrer par son chancelier Adalric, à la date du 14 octobre de cette année 962, un diplôme autorisantla comtesse Adèle à disposer comme il lui conviendrait d'un vaste domaine sis aux environs de Poiliers, la Cour de Faye, que Robert, fils du comte Maingaudy lui avait donné en bien propre (2).

(i) Rec. des hist, de France, VlIF, pp. 2 ro et 212, Flodoard.

(2) Besly, Hist, des comtes^ preuves, p. 258; Gallia Christ.^ II, îostr., col. 36o. C'est dans le recueil de D. Fontencau, XXVII, p. 23, que Ton trouve la meilleure transcriptioa de ce texte faite d'après Toriglnal aujourd'hui perdu. Un autre diplôme de même date se rapportant à la fondation de l'abbaye de la Trinité, publié dans le Recueil des historiens de FrancCt IX, p. 65 1, et dans XtGallia^W^ instr.^ col. 36 1» est d'une insigne fausseté (Voy. Appendice II).

94 LKS COMTES DE POlTOr

En metlanl par son adhésion sincère lo roi de France dans ses intérêts, le comle de Poitou avait trouvé le véritable obstacle à opposer aux tentatives de ses ennemis. Il put dès lors se croire à Tabri des intrigues de la familie d4Iug[ues le Grand et de la baine que, depuis vingt-cinq ans, celle-ci lui avait vouée. Aussi le moment lui sembla-t-il propice pour mettre à exécution un projet qui semble avoir été longuement prémédité chez lui. Il était, avons-nous dit, profondément religieux et, par surcroît, il subissait en ces matières Tascendant de sa femme. L'acquisition de Faye par la comtesse de Poilou n'avait pas eu réellement pour objet d'augmenter sa fortune personnelle ; elle destinait ce domaine à devenir la principale dotation d'un établissement reli* gicux qu'elle avait le dessein de fonder. Les règles qui régissaient Tabbaye de Sainte-Croix ne satisfaisaient sans doute pas ses aspirations religieuses ; de plus, elle ressentait cette attraction du pouvoir qui porte les personnes ayant exercé quelque autorité à vouloir transporter cette ingérence dans les œuvres auxquelles elles se trouvent mêlées ; elle voulait fonder un monasière donl elle dirigerait les destinées. Cette résolution, qui devait recevoir son exécution peu après Tacquisilion de Faye, influa sur la conduite de Tête d'Eloupe ; à l'exemple de sa femme, il se décida à abandonner le monde et sans plus tarder il entra dans le monastère de Saint-Cyprien de Poitiers, pour lequel il avait toujours témoigné un attachement particulier et où il mourut, le 3 avril 963, après y avoir fait seulement un court séjour (1).

(i) Adémar de Cbabannes et la chronique de Saint-Maixeat sont en désaccord sur le lieu où serait mort Télé d'Eloupe. Adémar (p. i5o) rapporte que le comte reçut la sépulture dans Tabbaye de Saint-Cyprien, tandis que Tauleur de la chronique lui fait au contraire abandonner celte abbaye et terminer ses jours dans celle de Saint- Maixent (pp.38o-38i). Nous n'hésitons pas à rejeter celle dernière indication qui nous parait être le résultat d'une erreur de Tannaliste. Il a confondu le père et le fils, Guillaume Tête d'Ëtoupe et Guillaume Fier-à-Bras. Ce dernier s*est en effet relire, sur la fin de sa vie, à Saint-Maixent, où il mourut. {Chron, d* Adémar, p. i56). Or, la chronique de Saint-Maixent passe complètement sous silence la mort de Fier-à-Bras, et ceci se conçoit, Tauteur ayant amalgamé les deux fails qu'il a empruntés à Adémar et les ayant condensés en un seul qu'il applique à Tête d^Eloupe.On peut de plus, pour s'éclairer,tirer une indication précise d'un texte des archives de l'abbaye de Saint- Maixent, ainsi conçu : u Les dévotions que Ton doit faire le saint temps de carême... Pour le mois d'avril, le trois, la déposition du comte Guillaume, lequel ne gist pas céans » (A. Richard, Chartes de Saint-Maixent, H, p. 3i4). On connaît exactement la date de la mort des divers comtes de Poilou du nom de Guillaume, sauf de celle des deux premiers. Tête d'Ëtoupe et Fier-à-Bras, et comme ce dernier fut enterré à

GUILLAUME TÊTE D*ÉTOUPE gS

Nous ne saurions allribuer à la seule influence d'Adèle la vivacité des sentiments religieux de Tête d'Etoupe; vivacité qui vint aboutir à cette grande détermination de se retirer du monde, alors qu'il était encore dans la force de Tâge ; pour le maintenir dans cette voie, il possédait encore dans son entourage un modèle et peut-être un conseiller, son frère Eble. Ce second fils du Manzer, qui avait été destiné à l'Eglise, avait été généreusement pourvu par le comte de Poitou de riches bénéfices ecclésiastiques, mais sa conduite trancha avec celle de ces chefs de diocèses ou d'abbayes qui ne vivaient guère autrement que comme des seigneurs séculiers, et il mérita cet éloge que font de lui les chroniqueurs, qu'il fut un bon pasteur, bonus pastor ecclesie. Dès 936, il reçut Finvesliture de la puissante abbaye de Saint-Maixent à qui, à diverses reprises, il fit des dons importants, prélevés sur les domaines qu'il avait reçus pour sa part dans l'héritage paternel (I). En 937, Auboin, trésorier de Saint-Hilaire, ce qui était la principale dignité après celle d'abbé qui n'était pas alors occupée mais que Tête d'Etoupe comptait bien se faire octroyer quelque jour, passa évêque de Poitiers. Eble, déjà doyen, prit sa place comme trésorier et organisa le régime de vie des chanoines qui avaient remplacé les moines à la suite des désordres survenus dans Tabbaye par l'effet des invasions normandes ; il fit confirmer les règles de cet établissement le 5 janvier 942 par le roi Louis d'Outremer (2) ; en 944, il devint évêque de Limoges, et enfin il fut aussi pourvu de l'abbaye de Saint-Michel en Lherm (3j. Comme il ne pouvait suffire seul à

Saînt-Maîxent, la mention ci-dessus ne peut donc s'appliquer qu'à Tête d'Etoupe. Nous ferons enfin remarquer que cette date du 3 avril 963, si rapprochée de celle du i/| octobre 962^ où l'on constate la présence du comte à Vitry, est encore un argument à fournir à l'appui de notre manière de voîr^ car il serait bien étonnant que, dans le court espace de six mois de temps, compris entre ces deux datcs^ le comte de Poitou ait pu prendre la résolution de se retirer du monde, d'entrer dans un monastère, de l'abandonner^ et enfin de passer dans un autre où il serait venu mourir, (i) A. Richard, Chartes de Saint-Maixent , I, pp. Sy et /|8.

(2) Hédet, Doc, pour Saint-Hilaire, I, p. 23.

(3) La chronique d*Adémar (pp. i46 et 201) et celle de Saint-Maixent, qui, dans ce passafi^e, comme dans beaucoup d'autres, en est la copie textuelle, semblent dire qu*Eble fut pourvu des bénéfices qu'il a possédés, dès la mort de son père. Il y a lieu de faire à ce sujet la même réserve que pour Tête d'Etoupe et de reconnaître que, comme lui,il ne les a eus que successivement; ainsi, il ne put devenir évêque de Limoges qu'après la mort de Turpion,dont le décès est rapporté au 26 juillet 944 [GalLChrist,,\lyCo\,^Qc().

gÔ LES COMThS DE POITOU

remplir son rôle épiscopal el à veiller à la direclioQ des monaslères qui lui étaient soumis, il se reposa de ce soin sur des personnes éprouvées, particulièrement à Saint-Maixenlod, dès 942, on lui voit un coadjuteur portant comme lui le titre d*abbé (i ) ; à Limoges, il eut un cliorévêque(2). Il fit, disent encore les chroniqueurs, beaucoup de choses dignes de louanges ; c*est ainsi que, profitant du séjour de Louis d^Outromer à Poitiers et du désir qu'avait ce prince de s'attacher étroitement le comte de Poitou, il obtint de lui cet autre diplôme du 7 janvier 9i2, par lequel le roi, à sa requête, réforma Tabbaye de Saint-Jean d'Angély et la confia à Martin, Tabbé de Saint-Cyprien (3). Mais ce qui signale particulièrement Ëble à notre attention, c'est sa préoccupation de fortifier le siège de chacune de ses possessions, soit que par ces mesures il voulût opposer un obstacle à de nouvelles invasions normandes dont la mémoire était toujours vivace, soit qu'à l'imitation de ce qui se passait par tout le pays dont le sol se couvrait de forteresses il ait cru prudent de mettre les édifices sacrés à l'abri des tentatives de pillage de voisins peu scrupuleux; à Limoges, il termina l'enceinte commencée par son prédécesseur Turpion, qui renfermait la cathédrale de Saint-Etienne, cl il créa ainsi la ville épiscopale, la cité, en face de celle, dite le château, que commençaient à constituer les abbés de Saint-Martial (4)i à Saint-llilaire, où l'abbaye primitive ne fut pas- reconstruite, les chanoines habitant des demeures particulières, il fit entourer le bourg de murailles qui étaient terminées en 942 (5); à [Sainl-Maixenl, il agit de même sorte, mais il se contenta de faire de Tabbaye, qu'il avait relevée de ses ruines, un châleau-fort placé au milieu de l'agglomération qui s'était formée autour d'elle (6) ; à Saint-Michel, qui était un poste fortifié avancé, placé entre Tembouchure de la Sèvre et celle du Lay dans rOcéan, et qui surveillait en même temps les Bretons du

(i) A. Richard, Chartes de Saint-Maixent, introd., p. lxvii.

(2) Chron. d'Adémar.p,i^']\Dup\èS'\c;ier,Chron,de Saint-Martial, CommemoTAilo,

(3) Gallia Christ,, II, instrum., col. 464-

(4) Chron. cTAdémar, p. 201.

(5) Chron, d'Adémar, p. 201 ; le château, castram, de Saînt-Hilaîre est mentionné pour la première fois dans une charte de Guillaume Tète d'Ëioupe, de juin 9^1 ou 942 (Rédet, Doc. pour Saint-Hilaire, I, p. asi),

(6) Chron, d'Adémar, p. 202.

comté d'Herbauge, il releva Tabbaye qui avait été ruinée (i) ; enfin, en 961 , il créa un autre poste défensif, au point oîi la|Sèvre cesse d'être praticable à la navigation, en transformant l'église de Notre-Dame du Port-Dieu, que l'abbaye de Saint-Maixent avait reçue récemment en don des vicomtes deThouars, enune nouvelle abbaye à laquelle il donna le nom de Saint-Ligaire et qu'il plaça du reste dans la dépendance de Saint-Maixent (2). De Limoges à la mer,Eble avait donc établi une série de forteresses qui, outre la sécurité qu'elles apportaient à ses possessions territoriales, servaient à assurer l'autorité^du comte de Poitou et garantissaient la tranquillité du pays. Cette tranquillité relative nous parait indéniable au temps de la domination de Tête d'Étoupe; elle est surtout attestée par les concessions nombreuses, faites par le comte, par son frère ou par d'autres personnes, de terrains situés sur les côtes de l'Aunis afin d'y établir des salines (3). Le sel, ce condiment si précieux pour la santé de l'homme, devait faire souvent défaut aux*malheureuses populations de ces temps troublés ; grâce à l'intelligente impulsion du comte de Poitou, secondée par les tendances des établissements monastiques à mettre en rapport leurs nombreuses possessions, une révolution dut se produire à cette époque dans les conditions de l'existence, et c'est ainsi que l'on doit s'expliquer l'importance du mouvement que tant d'actes nous signalent en faveur de l'extension de cette industrie de la fabrication du sel ; celle-ci du reste ne tarda pas à transformer un pays jusqu'alors presque désert et à y amener la richesse.

Le nom de Tête d'Étoupe se trouve donc accolé à celui d'Eble

(i) Chron. d'Adémar,^, 147. La charte de restauraUon de Tabbaye de SainUMichel par TabbéEble, quia été publiée parle Gallia Christ, y II, io8tr.,col.4o8, est de toute fausseté ; elle sort de TofficiDe montée au xvi* siècle pour la glorification de la famille de Sanzay et à laquelle on doit entre autres les Mémoires de la Gaulle Acqaitanique de Jean de la Haye (Voy.maiVo/e sar quatre abbés poitevins du nom deBilly, 1886).

(2) A. Richard^ Chartes de Saint-Maixent ^\,^* 72; Marchegay, Chron. des églises d^ Anjou, p. 38o, Saint-Maixent.

(3) Voy.y dans la collection de D. Fonteneau, les chartes de Noaillé: t. XXI, pp. 269 et 2869 ^^ ^« XXVII ter^ p. 33, de Saint-Cyprien : t. VI, pp. 95, 109, i3i, 149» 173 et i85, et t. XXVII bisj pp. 73, 76, 77, 79, 81, 83, 85, 87, 89 et 91, de Saint- Maixent : t. XV, pp. loi et io5y et t. XXVII 6i>, pp. 691 et 693. Ces chartes, outre rintérét qu*offre leur objet spécial, permettent encore d'affirmer que TAunis était dans la possession directe des comtes de Poitou, possession déjà établie,comme nous l'avons vu, au temps du comte Eble.

§8 LES COMTES DE POitOU

dans ces actes comme dans bien d'autres qui témoignent de la persistance des rapports intimes qui existaient entre les deux frères, aussi est-ce sans surprise que Ton voit Eble, au moment où Tête d*Ëtoupe se relire du monde, abandonner lui aussi un de ses principaux bénéfices, Tabbaye de Saint-Maixent, préludant par ce renoncement à celui plus complet qui marquera la fin de sa vie (1 ). L'ère des fondations religieuses, celle qui, selon l'expression d'un chroniqueur, vit recouvrir de blanches toisons le sol de la France, n'était pas encore arrivée; on était trop près des ravages des Normands et il fallait de longues périodes de calme pour que la fortune publique s'accroissant permit de faire face aux dépenses considérables qu'entraînaient ces constructions d'églises et de monastères. Malgré la piété dont il a donné des preuves, on n'a donc aucun témoignage établissant que Guillaume Tête d'Étoupe ait, en dehors de ses actes comme abbé de Saint-IIilaire, consis-^ tant surtout en mainfermes, c'est-à-dire en concessions temporaires h cens, personnelles ou avec faculté de transmission, de terres faisant partie du domaine canonial (2), fondé quelque établissement religieux; ses générosités à l'égard de ceux qui existaient furent même très bornées et l'on ne trouve véritablement à citer que la donation qu'il fit, en 936 ou 937, à l'abbaye de Saint-Cyprien de Poitiers, récemment restaurée par l'évoque Frotier, du domaine de Colombiers (3). On le voit aussi mêlé aux affaires de l'abbaye de Saint-Maixent, que possédait son frère Eble, mais c'est surtout pour donner en mainferme des domaines qui en dépendaient; une fois même, ayant concédé en bénéfice l'église de Saint-Germier à un de ses fidèles nommé Bégon, et contraint par la suite de l'enlever à ce dernier qui abusait de la situation de cette église au milieu des bois de l'abbaye qui l'entouraient de toutes parts pour causer à ceux-ci de graves dommages, il ne la donna aux moines de Saint-Maixent qu'à la charge de payer à Bégon un cens annuel de cinq sous. Le comte prit cette décision, qu'on ne saurait qualifier de don, dans un plaid oii se trouvaient les trois vicomtes de Thouars, de Châtellerault et d'Aunay et le viguier Rainaud. La faveur accordée à Sainl-

(i) A. Richard^ Chartes de Saint-Maixent, ÎDlrod., p. lxvi.

(2) Rédol, Doc. pour Saint-Hilaire, I, pp. 22, 24, 27, 2g, 3o.

(3) Cartul, de Saint-Cyprien, p. 76; voy, plus haut p. 84,

Maixent était assez minime et ne dut être prise qu'à la sollicitation de Fabbé Eble, qui assista à la décision du comte (1). C'est à ces seuls actes que se réduit ce que nous savons sur les rapports de Guillaume Tête d'Étoupe avec les établissements religieux de son comté; c'est peu de chose (2).

De son mariage avec Adèle de Normandie, Guillaume Tête d'Étoupe laissa deux enfants : un fils nommé aussi Guillaume, qui lui succéda, et une fille, Adélaïde, qui devint la femme d'Hugues Cape t.

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