‹ Histoire des comtes de Poitou, 778-1204 (volume 3)Chapitre 17 sur 19 · G2 KKS COMTES DE I>0IT01I · texte numérisé non relu

G2 KKS COMTES DE I>0IT01I

tels qu'il ne put venir à bout de leur résistance et dut conclure une trêve avec eux. Outre la lassitude que devait lui occasionner une lu lie incessante, le comte do Poitou avait des motifs particuliers de désirer la paix avec ses vassaux; le premier dut être une blessure qu*il reçut h la cuisse devant Taillebourg, et le second Taltention qu*il ne pouvait s'empêcher de prêter aux événements qui se passaient dans le Midi, vers lequel il n^avait jamais cessé de porter ses regards.

Pendant qu'il gisait h Saint-Jean d'Angély, dans la demeure d'un particulier nommé Ilélie où on l'avait transporté blessé, il reçut, le 21 août 'de l'année IHl ou 11 là , la visite de plusieurs religieuses de Saintes, conduites par leur abbesse Sibilie. Celte dernière était la fille de Hobert, comte de Mortain, frère utérin de Guillaume le Conquérant, et la sœur d'Emma de Mortain, seconde femme de Guillaume de Toulouse; c'était donc la tante par alliance du duc d'Aquitaine. Klle avait amené avec elle une autre des tantes du duc, nommée Agn^s, et enfin la comtesse de Toulouse, qu'accompagnait son chapelain Bernard. Guillaume ne pouvait reconnaître celle gracieuseté autrement que par des largesses, au>si, sur la demande de Tabbesse, donna-t-il à Notre- Dame de Saintes les églises de Saint-Julien de TEscap et de Nolre-^ Dame de la Clie, avec les dîmes qui en dépendaient. Au fond, celle donation n'était qu'une reslitution,reconnue par le donateur lui-même, car en la faisant il réclama aux religieuses des prières pour r&me de son père, de sa mère, et de ses parents, qui avaient autrefois pourvu Notre-Dame de ces biens ; enfin, pour donner toute authenticité à l'acte qui contenait ces dispositions, au bas, à la suite de son nom, iltraça lui-même une croix (1). L'évêque de Saintes, Pierre de Soubise,se trouvailen cemomentprèsdu comte et s'y tenait encore lors d'une seconde visite que lui firent les religieuses. Celte fois Tabbesse venait traiter directement une affaire avec son neveu et lui acheter la dlme de tout le pays com-

(î) Cart, de Noire- Dame de Saintes, p. i38. Dans celte comtesse de Toulouse, on be peut voir qu'Emma de Mortaio, la soeur de l'abbesse Sibiile ; toutefois, ce n*est pas la graud'mère du duc, comme le dit l*acte, mais seulement sa belle-mcre ; quant à Agnès, la tante du duc, il faut sans doute Tidentifier avec la fille de Guy-Geoffroy, qui venait de perdre son second mari, le comte du Maine.

pris entre Champagne et Ponl-l'Abbé ; en retour de cet abandon, sa communauié donna 1000 sous au comte et 400 sous à la comtesse, et celle somme considérable, ainsi que d'autres destinées à désintéresser les propriétaires de certaines dîmes établies sur des terrains compris dans les limites du territoire cédé par le comte, fut versée par une religieuse du nom de Benoîte (1).

Ce n'était pas la première fois que le comte de Poitou recevait de l'argent des religieuses de Saintes ; on peut dire, au contraire, que ce fait était passé en habitude. Quelques années auparavant, le jour oîi l'abbesse Florence reçut, au nombre de ses moniales, Sibille, la tante du comte, qui devait un jour lui succéder dans sa dignité abbatiale^ Guillaume restitua au monastère une terre que Bernard Badeth possédait injustement. Pour attester que telle était sa ferme volonté, il manifesta celle-ci à haute voix pendant qu'il déposait sur l'autel de Notre-Dame la courroie à laquelle était suspendu son couteau. Les religieuses lui firent don de 300 sousel, cequi estencore pluscurieux, elles gratifièrent de 30 sous un certain Guillaume Cofin qui, par son adresse, leur avait fait obtenir cette concession (2).

La présence des parentes du comte dans l'abbaye de Saintes attira à cette communauté de nombreux dons, tant de la part de Guillaume et de sa femme, que de personnes qui cédèrent à leurs sollicitations. Ainsi Hugues de Doué, sur leur injonction, abandonna à l'abbaye, moyennant 250 sous, la dîme de Marennes, un bois et un marais que lui et ses hommes revendiquaient en justice (3). On voit aussi Hélie de Ricou donner à Notre-Dame la dîme de Saurespine, et faire serment dans la main du comte qu'il ne contesterait jamais la validité de cet acte (4).

La blessure de Guillaume avait sans doute une certaine gra^ vite, pour qu'il ait été contraint de faire un assez long séjour à

(i) Cart, de Notre-Dame de Saintes, p. 85. Ces deux actes ne sont pas datés, mais comme il nous paraît difficile de placer TafFaire de Taillebourg autre part que pendant la guerre du comte de Poitou avec les Parlhenay et les Lusignan^ les visites que l'abbesse de Saintes fit au comte ne nous semblent pas pouvoir être placées à une autre date que iiii ou 1112.

(2) Ctzrt. de Notre-Dame de Saintes, p. 69.

(3) Cart, de Notre-Dame de Saintes y p. i58.

(4) Cart. de Notre'Dame de Saintes, p. 170.

Saint-Jean d'Angély. Ce qui tendrai! à le faire croire, c'est le changement que Ton constate à cette époque dans son entourage; au lieu des petites gens de sa compagnie ordinaire, on y voitTévêque de Saintes, les religieuses de Notre-Dame, et la comtesse ellemême (1). Le regain de bons sentiments que Guillaume témoignaà sa femme à cette occasion est attesté par la mention de ces sommes d'argent qu'il lui fait attribuer dans les actes à côté de celles qu'il se faisait donner à lui-même. Cette situation persista pendant quelque temps, et c'est en ce moment, pendant Taccalmie qui suivit U cessation des hostilités entre le comte de Poitou et SCS adversaires, qu'il convient de placer une tournée qu'il fit avec Philippie dans le Talmondais.

La comtesse, qui voyageait avec sa maison et en particulier avec Girard, son chapelain, signala son passage en fondant dans labbaye deTalmond un trentain de messes pour l'âme de son père et de sa mère et pour celles du père et de la mère de son mari ; désireux de s'associer personnellement aux sentiments qui inspiraient cet acte, les moines, qui étaient tenus de fournir pendant tout le carême un mandat à trois pauvres, c'est-à-dire une nourriture journalière et déterminée, décidèrent de faire le même service à un quatrième misérable. Pour leur tenir compte des charges qu'ils s'imposaient ainsi, la comtesse leur donna un terrage et plusieurs deniers de rente qu'elle percevait sur des héritages sis dans l'étendue de la seigneurie. Cette libéralité avait été faite solennellement dans l'église de Saint-Pierre, mais les moines ne se contentèrent pas de cette publicité, ils désiraient, pour plus de sûreté, que le comte ratifiât les concessions faites par sa femme. C'est à quoi ils réussirent bientôt. Guillaume, s'étant rendu à la Garnache, n'y avait sans doute pas trouvé d'installation convenable; dans cette occurrence, il pria les moines, qui pos-

(i) L*évêque oonimé Pierre,doni il est ici que8tioD,ne peut êlre Pierre de Confolens^ qui De fut sacré qu'eu m-j {Chron» des égL dAnJou^ p. 426, Saint-Maixeut), et on ne peut y voir que Pierre de Soubise qui, selon la même chronique (p. A^^)» mourut en 1 1 1 1 . H est avéré toutefois, d'après une charte originale de l'abbaye de Monlierneuf (Arch. de la Vienne, orig., Montierneuf, n« 20), de Tan 11 12, qu'à cette date il existait un évoque de Saintes du nom de Pierre, cité dans la donation que Richard Forbandit fit à cette abbaye de l'église de Chiré en Poitou et d*une pêcherie à Saintes sur la Charente, ce qui permettrait de faire remonter à celte date rabbatiatdeSibilIc.

sédaienl une obédience en ce lieu, de lui permettre d'aller prendre ses repasdans leur denaeure; ils y consentirent, mais pendant qu'il était à table, Ciraud,le prévôt-moine, se présenta devant lui avec deux compagnons, et lui demanda de donner son consentement à la donation de la comtesse, ce à quoi il se rendit volontiers en présence de Gilbert de Veluire et d'autres témoins en grand nombre (i).

Les moines de Talmond surent, du reste, tirer plusieurs avantages de la présence du comte de Poitou, et dans une autre circonstance ils profilèrent habilement d'une occasion que Guillaume lui-même avait fait naître. Un jour il requit l'abbé Alexandre de lui céder un palefroi dont l'aspect l'avait flatté ; l'abbé se garda bien de refuser, mais il réclama en même temps le paiement de l'animal. Le comte, qui n'avait sans doute pas d'argent à sa disposition, répondit qu'il réfléchirait sur ce qu'il pourrait donner aux moines en échange de l'objet de son désir. Ceux-ci, redoutant que cette promesse ne fût pas tenue, revinrent bientôt à la charge et demandèrent à Guillaume de leur abandonner le tiers qu'il possédait dans le domaine de <( Scolis ))^ dont Pépin, seigneur de Talmond, leur avait autrefois cédé une partie ; il y consentit, attestant sa volonté par la remise symbolique d'un brin de jonc (2).

C'est sans doute pendant ce même voyage que la comtesse fit cadeau aux moines de Bois-GrolIand,pour le salut de son âme et de celle de ses parents, de tout ce qu'elle avait et pouvait posséder dans la maison de Vérins ; elle se trouvait en ce moment devant l'église de Notre-Dame de Jard, en coinpagnie du curé de cette paroisse, de son pannetier et de quelques autres personnages de minime importance (3).

Dans le même ordre d'idées se place l'autorisation que Guillaume, de concert avec sa femme et son fils, donna en 11 H à un de ses chevaliers, nommé Rathier le Jeune, de restituer à l'abbaye de Saint-Maixent le domaine de Château-Tizon,que le comte avait précédemment distrait de la forêt de la Sèvre, propriété de

(i) Cart. de Talmondy^, 273.

(2) Cart, de Talmond, p. 228.

(3) Marehcgay, Cart. du Bas-Poitou, p. 262, prieuré de Bois-GroUand .

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Fabbayc ; il en avait cnsuitofait cadeau à Ralhier pour rémunérer ses services, malgré Topposition des moines, qui déclarèrent ingénument qu*il ne leur avait pas été possible de s'opposer à la volonté de leur prince <\). Versle même temps. Hugues ('.amarleng reçut aussi la permission de donner à Monlierneuf toute la terre qu'il possédait entre TAuzance et Poitiers lorsque son fils entra comme moine dans celte abbaye. Il est à noter que Fauteur de celte concession déclare la Faire pour le salut de ses seigneurs, le comte Guillaume, la comtesse, et leur fils nommé aussi Guillaume, et qu'elle eut lieu en présence de Rainaud, sous-chantre de Saint-Pierre, et précepteur, « didascalus », du fils du comte (2).

La lassitude, avons-nous dit, ne fut seule la cause de la suspension d'armes intervenue entre le comte de Poitou et ses vassaux révoltés. La trêve qu'il conclut avec eux, peut-être tacitement, car en somme c'est lui qui était Tagresseur, se prolongea pendant plusieurs années. La situation, dans le Midi, s'étant totalement Iransforméejl était de toute nécessité que Guillaume, en cas de besoin, eût ses coudées franches.

Raymond de Saint-Gilles, son ancien adversaire, était mort le 28 février 1105 dans son château du Mont-Pélerin, près de Tripoli, sa principale résidence; jugeant son hérilier incapable de défendre ses possessions de Syrie contre les ennemis qui les assaillaient de toutes parts, Raymond en avait disposé en faveur de son compagnon d'armes, le comte de Cerdagne. Cet hérilier était un jeune enfant, Alfonse-Jourdain, né sur celte terre d'Orient en 1103; il n'avait donc que deux ans. Sa mère, Elvire de Caslille, le ramena en Europe et fut trouver Bertrand de Toulouse, le fils atné de Raymond, qui assigna le comté de Rouergue en subsistance à son jeune frère. Mais Bertrand fut à son tour pris de cette fièvre qui avait entraîné son père et son oncle vers l'Orient, et, à leur exemple, il abandonna ses étals pour aller se tailler une principauté en Syrie. Au mois de mars H 09, il partit, et son comté, dont la sécurité était garantie par les immunités dont jouissaient les croisés, fut tranquillement administré par les agents à qui il l'avait confié.

(i) A. Richard, Chartes de Saint-Maiœent, I, p. 274. (2) Arch. de la Vienoe, orig., MoDtierneuf, n» 22.

Devenu bientôt comte de Tripoli, il continua l'existence batailleuse de ses prédécesseurs et, comme eux, il ne tarda pas à succomber, le 21 avril 1112. Sa succession s'ouvrit naturellement en faveur de son demi-frère, Alfonse-Jourdain, dont les évoques et les grands seigneurs du Toulousain reconnurent l'autorité, mais le pouvoir entre les mains de cet enfant ne comptait pas ; il appartenait évidemment aux conseillers de sa mère, qui, comme il arrive d'habitude, ne tardèrent sans doute pas à mécontenter leurs égaux ou môme leurs supérieurs en dignité. Ceux-ci, subissant avec peine cette prééminence, cherchèrent le moyen d'occuper euxmêmes ce premier rang dans le pays ; ils crurent le trouver en s'adressant au comte de Poitou, duc d'Aquitaine, qui, par suite de son éloignement et de la multiple surveillance que réclamaient ses vastes possessions territoriales, devait laisser aux seigneurs du Midi une plus grande liberté d'allures. Leurs avances furent d'autant plus favorablement accueillies par Guillaume qu'en y répondant il ne violait pas les engagements qu'il avait assurément pris avec Bernard lorsqu'il lui avait rétrocédé le comté de Toulouse, et, d'autre part, ilnepouvaitêtre retenu par la crainte de la violation du privilège de croisé que ne pouvait invoquer Alfonse- Jourdain. 11 rassembla donc un corps d'armée, et, dans le courant de l'année 1 H 3, il se mit en possession du comté de Toulouse, peut-être sans combat. 11 ne revendiquait au reste que les domaines auxquels Philippie pouvait prétendre au titre héréditaire, à savoir le Toulousain , l'Albigeois, le Querci et le diocèse de Lodève,à quoi il convient d'ajouter la suzeraineté du comté de de Carcassonne, et le retour, dans la ligence directe de l'Aquitaine, du Périgord, de TAgenais et de l'Astarac, contestée entre les deux grands comtes; Alfonse-Jourdain conservait le Rouergue et continuait à jouir du comlé de Saint-Gilles, de la Provence et des contrées méditerranéennes, propriétés particulières de Raymond de Saint-Gilles, sur lesquelles Guillaume de Poitiers n'avait aucun droit à faire valoir au nom de sa femme (1).

Celte occupation du Midi ne pouvait manquer d'être coûteuse; l'élan des seigneurs du comté de Toulouse vers le duc d'Aqui-

(i) D. Vaissete, Hist, de Languedoc^ nouv. éd., HI, pp. 348, 4»^ cl 622; IV, note L, n» 4^

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laine ne fut pas toujours spontané, et il osl à croire qu*il dut y aider par de nombreuses générosités. On sait qu'il n*était pas économe, et, comme conséquence de toutes ces dépenses, des besoins d'argent ne purent tarder à se faire sentir. (^*esl assurément pour y porter remède qu'on le voit revenir en Poitou au commencement de Thiver de 1113, plutôt que pour surveiller les agissements des Lusignan et de leurs alliés, aussi épuisés que lui. Quelles furent les mesures qu'il employa pour se procurer de l'argent? On ne le sait, mais tout porte à croire qu'il chercha ces ressources en mettant la main sur quelque domaine religieux ou plutôt en frappant de contributions les biens d'église. C'est alors qu'il rencontra sur son chemin l'évéque de Poitiers. Pierre II était d'une piété extrême, d'une très grande générosité envers les pauvres et les églises, mais aussi, à l'exemple du pape Pascal II, il ne pouvait supporter que le pouvoir laïque portât atteinte aux privilèges ecclésiastiques. Sans nul doute, il avait déjà eu plusieurs fois & s'opposer aux prétentions du comte de Poitou, mais cette fois les agissements de ce der*nier devaient être beaucoup plus graves, car il le menaça de la suprême peine religieuse, de l'excommunication. Guillaume n'en tint nul compte; l'évêque persista dans sa résolution et il avait commencé, dans sa cathédrale, à prononcer les formules sacrées de l'anathème, lorsque le comte apparut. A la vue du prélat il fut pris d'une fureur violente, le saisit par les cheveux, et, dirigeant vers lui la pointe de son épée, il s'écria : « Tu vas mourir à l'instant si lu ne me donnes pas l'absolution. >» L'évêque, feignant d'être terrorisé par celte menace, demanda un peu de répit, puis, avec assurance, il acheva la phrase terrible en vertu de laquelle le comte était rejeté de la communauté des fidèles chrétiens, tellement qu'il ne pouvait prendre son repas ou s'entretenir avec qui que ce soit. Après avoir ainsi accompli ce qu'il considérait comme son devoir absolu , Pierre, ayant fait le sacrifice de sa vie, tendit son cou au comte en lui disant: « Frappe, frappe donc, » Mais Guillaume, faisant un violent retour sur lui-même et reprenant ses façons de parler ordinaires, lui répondit. «Il est certain que je te hais profondément, mais ma haine ne va pas jusqu'à ce point de te faire entrer en Paradis

pour lui donner satisfaction (1). » Toutefois il ne désarnia pas; il s'empara du prélat, le fit jeter en prison, et enfin l'exila dans son châleàu épiscopal de Chauvigny d'où il lui fut interdit de sortir. Pierre y mourut peu après, le 4 avril 1115, en odeur de sainteté, et son corps fut transporté à Saint-Cyprien de Poitiers; sur son tombeau on grava une épitaphe en vers latins, qui rappelait ses mérites et ses dernières tribulations (2).

Pendant que ces événements se passaient en Poitou, d'autres de grande importance se produisaient à Toulouse. Les grands seigneurs du pays venaient l'un après l'autre reconnaître pour leur suzeraine la comtesse Philippie et lui prêter serment de fidélité. La plus importante de ces adhésions fut assurément celle de Bernard-Aton» vicomte de Béziers. Ce puissant personnage dominait directement ou indirectement sur le tiers du comté de Toulouse et particulièrement sur les six vicomtes de Carcassonne, de Razès, de Béziers, d'Albi, d'Agde et de Nîmes. Il ne se contenta pas de venir remplir ses devoirs de vassal, il réclama de la part de la comtesse un engagement réciproque dont il fut dressé acte. Le vicomte disait : « Moi, Bernard-Aton, fils d'Ermengarde, je te déclare à toi, Philippie, fille d'Emma, qu'à partir de ce jour je te serai perpétuellement fidèle, à ta vie, aux membres qui composent ta personne, à ta seigneurie, à celle qu'hommes ou femmes tiennent de toi, et telle que l'a possédée ton père Guil-

(i) Mîgne, Pairol. lat., CLXXIX, col. i385, G. de Malmesburi, Gesta regum Anglorum. Les historiens modernes se sont préoccupés de chercher les motifs qui avaient porté Tévéque de Poitiers à lancer contre le comte une excommunication publique; nous avons fait connaître à ce sujet notre sentiment, nous n'y reviendrons pas. Mais on ne saurait passer sous silence l'opinion d'Haute-Serre {Rerum Aqiiitanic, 1. X, c. i3), et celle du P. de la Main ferme (Ciypeus Fontebrald., II, p. 197), qui déclarent que le comte fut puni pour avoir répudié sa femme, mais cette assertion tombe d'elle-même, des textes certains établissant que Tunion des deux époux n'avait pas cessé d'exister à cette date, et celles de Baillet ( Vie des Saints, 10 février, p. i43) et de Gcrvaise {Vie de Su(/eT\\. VI, p. 10), qui prétendent que le comte, ayant enlevé la femme de son frère, fut excommunié par Girard, évéque d'An|çouléme ; la présence de ce dernier à Toulouse auprès du comte, à cette époque, fait tomber cette allégation à néant, ct,d'autre part, il ne paraît pas qu'Hugues se soit jamais marié.

(2) Ces faits durent se passer à la fin de l'année 11 14. Pierre II se trouvait à Sullysur-Loire, le 20 septembre de celte année,en compagnie de Raoul, archevêque de Tours, et de Girard, évêque d'Anî^oulême, légat du pape. Ces prélats s'étaient réunis en ce lieu pour le règlement de difficultés survenues entre celte abbaye et Fontevrault > Robert d'Arbrissel y vint aussi pour défendre les intérêts de sa maison, dont il fit triompher la cause (la Vie du bierrlieureux Robert d*Arbrissel ^prenvcs^p, 6o9;Mar. chegay, Çhrqn. des égl» d'Anjou, pp. /|25 et 4^6, Saint-Maixent).

laumc, comte do Toulouse »,à quoi la comtesse répondait: a Moi, IMiilippie, fille d*Emma, je te serai iidMc à toi Bernard-Alon, de même façon que tu Tes envers moi. » Le jour où eul Heu celte imposante cérémonie ras^istance la plus brillante se pres-r sait à la cour de la comtesse; on v voyait, outre le vicomte de Béziers, CentuUe, comte de Bigorre, Pons, vicomte de Caussade en Querci, Arnoul de Monl^'ommerit Pons de Monipezat, Guillaume dllauterive et autres,et parmi les gens d*é^lise se trouvait Hoberld'Arbrissel et son inséparable compagnon Léger, Tarchevèque de Bourges, puis (siraud, évéque dWn^ouIème, Bertrand^ évëque de Bazas, assistés les uns et les autres de personnages ayant un rang élevé dans le clergé de leurs diocèses (1).

Cet acte de foi mutuelle n*esl pas daté, mais il ne saurait être éloigné du jour où le fondateur de Fonlevrault, mettant à profit la faveur dont il j ouissait auprès de la comtesse, arriva à établir une maison de son ordre dans le Toulousain. Philippie ne possédait pas dans le paysdedomainesà titre personnel dont elle pût disposer à son gré, aussi s'adressa-t-elle à Amel, évéque de Toulouse, et le contraignit à faire à Robert une cession de territoire; de concert avec les prévôts de Saint-Ktienne et de Sainl-Sernin, il lui abandonna la forêt de TEspinasse et les jarriges adjacentes, sur lesquelles s'éleva un prieuré dont le domaine comprit aussi des bois et des terres que de puissants personnages, tels que Pons Raymond, Pons Bérenger, et autres avaient ajouté à la concession épiscopale, le 12 mars 1114, jour où elle se fit dans le cloître de Saint-Etienne (2).

C'est vers ce temps, probablement en 111 i, alors que la comtesse faisait à Toulouse sa résidence ordinaire, qu'elle mit au monde un fils qui fut appelé Raymond. Ce nom avait chez les comtes de Toulouse le môme caractère traditionnel que celui de Guillaume pour les comtes de Poitou, et, dans le cas présent, il avait pour objet de désigner à tous le jeune enfant comme devant être le futur possesseur du comté (3).

(i) D. Vaissete, Flist. de Lingaedoc, nouv. éd., V, preuves, col. 8'j5»

(i) Clypeus Fontebrald.y I, p. i/jy.

(3) La chpûQiqu3 de Sjii.it-M«âixeal(p.4i9)avaitdéclapé que la naissance de Raymond était bien postérieure à celle de son frère aîné, a novissiine », mais elle ne fournissait aucun élément pour en préciser l'ér)oque; on on rencontre un dans Guillaume de

Bien que la prise de possession du Toulousain par le comte de Poitou semble s'être produite pacifiquement, néanmoins, des troubles locaux, motivés par diverses causes, ne manquèrent pas de se produire; telle fut la sédition qui éclata à Toulouse même et durant laquelle Pierre d'Andouque, évoque de Pampelune, qui était descendu dans la rue pour apaiser le tumulte, fut blessé d'un coup de pierre, dont il mourut quelques jours après, le jeudi 15 octobre 1114(1).

Nous ne serions pas éloigné de croire, si Ton recherchait les causes cette sédition, que Ton y retrouvât la main du clergé local ou du moins de ses membres les plus ardents, que l'excommunication encourue par Guillaume détournait de sa personne; aussi le comte, en habile politique, crut-il devoir donner un témoignage public de ce que sessentiments chrétiens n'avaient été nullement altérés parla sentence rendue contre lui par l'évêque de Poitiers.

Sur son invitation, l'évoque Amel indiqua, pour le premier novembre suivant, la tenue d'une procession solennelle à laquelle devaient prendre part tous les membres du clergé paroissial de son diocèse, lesquels devraient se faire accompagner des reliques possédées par les églises; Amel invita en outre à assister à celte fête les évoques qui dépendaient comme lui de la province ecclésiastique de Narbonne, ainsi que les abbés et les principaux personnages de la région, L'affluence du peuple fut telle que l'on se vit obligé d'établir des tentes hors de la ville pour en loger une partie, et Guillaume put croire que le résultat qu'il avait cherché était obtenu (2). Aussi se montra-t-il généreux à l'égard de certaines maisons religieuses qui avaient particulièrement répondu à l'appel

Tyr (Hist. rfc5 Crof>ac/w,I, p. 687), lequel rapporte que^lorsque,vers ii36,Ies barons d*Aûlioche fixèrent leur choix sur Raymond pour devenir Tépoux de la jeune héritière de la principauté, celui-ci n'était qu'un adolescent, ayant à peine quelques poils de barbe, « adolescens vix prima malas vestitus lanugine )>,et qu'il venait d^étre fait chevalier par le roi d'Angleterre; or, comme il était de règle que cette qualité ne fût conférée au noble que lorsqu'il atteignait sa majorité et que celle-ci élait ^xée en Poitou à l'âge de vingt et un ans, Tadolescent qui venait d'obtenir cette faveur ne pouvait être né qu'en iii4 ou iii5 au plus tard.

(1) D. Vaissele, Hist, de Languedoc, nouv. éd., III, p. 622. Palustre, qui donne à l'évêque de Pampelune le nom de Pierre de Rola {Hist. de Guillaume JXy p. 288), le fait mourir bien à tort lors de la prise deToulouse en 1097 ; nombreuxsont les actes du cartulaire de Conques qui attestent son existence jusqu'en 1114.

(2) D. Vaissele, Hist. de Languedoc^ nouv. éd.j 111, p. 626, et V, preuves, col. 847 et 848.

do leurs évèqueset contribué à donner un grand éclal à celte réunion exlraordinaire. Los moines du Lrzal, possesseurs des reliques de saint Antoine, les avaient apportées à Toulouse, et il s'était produit phisieursmiracles dus àTinlercession du saint : le comte, reconnaissant, leur fil de nombreuses générosités et particulièrement il leur donna en août H 1 5, de concert avec sa femme et son fils Guillaume, un terrain situé dans le faubourg de la ville, en face la porte du château Narbonnais, avec exemption de toute sujétion et la propriété du droit de justice sur toute personne qui viendrait habiter le territoire concédé (1).

Cet acte est le dernier où Ton rencontre le nom de Philippie. Il est certain que personnellement Guillaume ne paraît pas avoir été très gêné par sa situation d'excommunié, mais celle-ci fut vivement ressentie par diverses personnes de son intimité^ au premier rang desquelles on doit placer sa femme. La comtesse subissait la très grande influence de Koberl d^Arbrissel qui ne semble pas avoir rien fait pour la détourner d'obéir aux prescriptions de Téglise, c'est-à-dire de se séparer de son mari.

D'autre part, des raisons, d'ordre plus intime, durent à cette époque peser sur les décisions de Philippie. Pendant qu'elle séjournait à Toulouse, Guillaume, sous prétexte de maintenir le pays dans son obéissance, voyageait, et particulièrement faisait de longs séjours en Poitou. C'est pendant une de ces absences qu'il noua des relations avec Dangereuse, femme d'Aimeri F, vicomte de Chàlellerault (2). Celle-ci, à l'imitation de la reine Bertrade, abandonna son mari et fut vivre avec le comte qui l'installa à c6lé de son palais, dans celte tour qu'il avait récemment construite pour en augmenter les défenses, aussi le peuple, dans sa familiarité expressive, ne tarda-1-il pas à donner à la compagne du souverain

(i)D. Vaissete, Hist. de Langaedoc, nouv. édil., preuves, V, col. 8/47.

(2) Mîgne, Patrol. lat., CLXXIX, col. i38'4, Guill. de Malmesburi. Dangereuse élait en 1109 la femme du vicomte Aîmerî de Chàlellerault, et il ne semble pas que ce personnage, qui a vécu jusqu*cn ii5i, so soil marie deux fois. Elle donna à cette date de 1 109 son consentement à la concession de cerlaines franchises que Ht son mari à Pcglise de Saint-Denis en Vaux {Arch. hist. du Poitou, VU, p. 34O). Son ori""ine n*a point été établie jusqu'ici ; toutefois, il nous paraît Ipcs plausible de ridcnlitîer avec une jeune personne que nous avons rencontrée dans un chartrier de la région, à la fin du xi*^ siècle, laqu'*lle portail ce nom caractéristique de « Dangerosa » et était fille de Barthélémy, seigneur de riic-Bouchard, et de Girberge (Cart. de Not/ers, p. >72).

un sobriquet qui caractérisait sa situation auprès de lui, il l'appela Maubergeonne (i).Du reste, Guillaume ne dissimulait nullement ses sentiments k l'égard delà vicomtesse et les rapports qui existaient entre eux; il avait fait graver son portrait sur son bouclier et disait à ce propos qu'il agissait à la guerre à son égard de la même façon qu'elle se comportait avec lui pendant la paix. Mais Philippie rencontra des défenseurs dans l'entourage du comte et particulièrement dans les rangs du clergé. Le légat Girard, qui, à cause de sa situation politique, n'avait pas cessé de continuer ses rapports avec le comte, lui fit d'abord des représentations sur sa conduite, puis enfin, poussé à bout, il renouvela la sentence d'excommunication prononcée contre lui par Pierre II. Dans cet acte si grave, Guillaume, suivant son habitude, trouva seulement matière à plaisanterie : « Le peigne, dit-il au légat, frisera les cheveux de ton front avant queje ne m'éloigne delà vicomtesse(2).)) Or, Girard était chauve; la séparation intime du comte et de sa femme était donc irrémédiable, lui-même le disait.

Fontevrault était un refuge naturel pour de telles infortunes,et Philippie dut s'y retirer à la fin de Tannée HI5 ou au commencement de me. Là elle trouva Ermengarde, femme d'Alain, duc de Bretagne, qui avait été, avant elle, la femme de Guillaume; la rencontre entre les deux duchesses dut être piquante, maistandis que lavied'Ermengardeseprolongealongtemps encore avec des vicissitudes de retraites pieuses et de mondanité, celle de Philippie n'eut qu'une assez courte durée ; la duchesse d'Aquitaine ne se contenta pasde vivreen quelque sorte comme pensionnaire dans le monastère de Fontevrault, elle fit, peut-être après la mort de Pierre

(i) Il n'y a pas lieu de s'arrêter au récit d'aventures connu sous le nom de Jouffrois, qui (éd. Hoffmann, pag^e 127, vers 4î>o8) fait d' « Amauberjon » aliàs « Amauberjain ). la fille d'un comte de Toulouse du nom d'Alfonse et la donne pour femme à Jouffrois. Le romancier a confondu divers traits de la vie des deux comtes de Poitou, Guy-Geoffroy et Guillaume VII, mais il y a à retenir le nom qu'il donne à la femme de son héros. Ce nom,iladù l'empruntera Orderic Vital, qui, dans son Hisloireccclésiastiquc (éd. Le Prévost, IV, p. ^78) rapporte que la concubine du comte de Poitou s'appellailMalberîrion. On peut citer comme contraire à l'opinion que nousavonsémisesur l'origine dusurnom de Dansrereuse,celledeM..Cliabaneau(/îep«c des langues romanes, XIX. p. 88}, qui a rencontré la vierije « Amalber«ça » dans le Recueil des Historiens de France (XIV, p. 19).

(9) « Période dictitans se illam velle ferre in prœlio, sicut illa portabat cum in triclinio. » Miçoe, Pairol, lat., CLXXIX, cql. i384, Guill. de Malmesburi.

d'Arbrissel, arrivée le 25 février 1117, profession absolue de la vie monacale, et mourut le 28 novembre de Tannée 1117 ou 1118(1).

Tout le monde, heureusement pour le comte de Poitou, n'avait pas en matière religieuse les idées absolues qui dirigèrent les actions de sa femme; nombreux furent ceux-là, même dans le sein du clergé, qui pratiquèrent à son égard cette conduite facile, dont le rigoriste Geoffroy de Vendôme donna un jourlui-môme Tex-r plication ingénue au pape Pascal II (2). L'abbé de la Sauve, Geoffroy, partageait cette manière de voir, et le 2 juin 1116, il vint trouver le comte et obtint de lui, en s'engageant à prier pour le salut de son âme et de celles de ses ancêtres, l'abandon de tous ses droits seigneuriaux sur l'église de Bougueset ses dépendances (3). A cet acte assistaient l'abbé de Sainte-Sévère et les deux archidiacres de Poitiers, Hervé et Guillaume Gilbert.

La présence de ces deux personnages est significative; l'église

(i) Le séjour de la duchesse d'Aquitaine à Fonlevrault se place entre le mois d'août 1 1 15, époque elle agit encore de concert avec son mari,et le 28 novembre 1 1 18 au plus tardydatede son décès, qui est ainsi indiqué dansTobituairedu prieuré de Fontaines en Bas-Poitou: « ^kal, decembris, Philippa monacha, Piclaviensis comitissa » (Cli/peas Fontebrald . y \, p. 53). Cette mentionne précise pas l'année de la mort de la duchesse, mais comme il est certain qu'elle n*existait plus lors de la tenue du concile de Reims» au mois d'octobre 11 19, la dernière date que Ton puisse assigner à son décès est celle du 4 des calendes de décembre de Tan 11 18. Il n'est pas à présumer que cet événement puisse être reporté à l'année 11 16, car on doit tenir compte du grand sens politique dont Robert d'Arbrissel était doué, comme tous les grands réformateurs d'ordre religieux j qui l'aurait empêché d'accueillir la duchesse au nombre de ses moniales; après sa mort, arrivée le 26 février 11 17, les mêmes motifs ne pouvaient retenir son successeur; Philippie, en conséquence de ce qui vient d'être établi, ne put mourir qu'en novembre 1 1 1 7 ou 1 1 1 8 .

Un texte, dont nous n'avons trouvé trace que dans le Gallia, semble indiquer que la vie de Philippe se serait prolongée bien au delà de la date que nous lui assignons. Il rapporte (II, col. 1266) que la comtesse Phiiippie,élant venue à Montierneuf, fléchit les genoux devant l'abbé Hugues et les religieux du monastère, et ({u'afin d^obtenir la rémission de ses péchés, elle leur abandonna les marais de Jard, dont elle s*était emparée sous le prétexte que ces marais faisaient partie de son domaine. Comme, d'après le Gallia, Hugues serait un des successeurs de Tabbé Marc, qui vivait encore en 1 126, la mort de la comtesse aurait été postérieure à celle de son mari. Nous ne chercherons pas à élucider le problème de l'abbatiat de l'abbé Hugues, mais nous dirons que si le texte du Gallia est exact, il faut reconnaître dans l'abbé Hugues dont il parle, non pas un abbé de Montierneuf, mais l'abbé de Cluny, saint Hugues, qui mourut en 11 08 ou 1109, et à l'égard de qui peut se comprendre l'acte de pieuse déférence de la comtesse de Poitou.

(2) Migne, Patrol, laL, CL VII, col. 49.

(3) Arch. hist, de la Gironde, XII, p. 317. Le rédacteur de cet acte qualifie Guillaume VII de comte palatin ; bien que ce titre, attribué au duc d'Aquitaine.ne puisse avoir qu'un caractère purement honorifique, il ne nous semble pas qu'il doive appartenir à Guillaume VII qui ne s'en est paré dans aucun autre de ses actes.

de Poitiers était toujours sans pasteur (1), et Ton peut croire que les deux grands dignitaires du diocèse, bravant pour eux-mêmes les conséquences de Texcommunication dont le comte portait le poids, se tenaient auprès de lui pour qu'il consentit à apporter un remède à la situation pénible qui était faite à ses sujets, car, ses états étant dans Tinterdit, la sépulture religieuse ne pouvait même être accordée aux défunts (2). Les efforts qu'ils tentèrent ne devaient pas encore aboutir; le comte posait assurément ses conditions, qui durent se heurler contre Tinflexibilité du pape Pascal II, et il fallut toute l'habileté du légat, l'évêque d'Angoulême, pour amener une transaction. Elle se conclut ainsi : Guillaume serait relevé de son excommunication et, en retour, il consentirait à ce qu'il fût pourvu aux vacances des évêchés, particulièrement à celle de l'évêché de Poitiers (3). Cet accord date de la fin de l'année 1117, car il n'était pas encore fait lorsque se tint dans la salle du chapitre de la cathédrale d'Angoulême, sous la présidence du légat, une assemblée non conciliaire, où se trouvaient Baudri, archevêque de Dol, Audebert, évêquedu Mans, Kainaud, évêque d'Angers, ainsi que les abbés de Maillezais, deTalmond, de Noaillé, et de Saint-Cybard d'Angoulême; on y régla entre autres un différend entre un abbé de Limoges et celui de Vaux (4), mais il est aussi hors de doute que la question de la vacance des évêchés de Poitiers et d'Agen y fut agitée.

La solution, en ce qui concerne Poitiers, ne ressort d'actes authentiques qu^ l'année suivante ; on trouve, en effet, que, le 11 avril 1118, l'évêque de Poitiers approuva un accord entre l'abbaye de Noaillé et celle de Talmond à qui la première avait cédé ses droits sur Téglise d'Avrillé (5). Cet évêque était l'archidiacre Guillaume Gilbert, que l'on rencontre encore celte même année 1118 au concile d'Angoulême, importante assemblée oh se Irou-

(i) Cart. de Saint-Cyprierij p« 2o5 : ce Piclaveasi sede orbata presule ».

(2) Cart. de Noyers ^ p. 5o5. L*abbé Chevalier, éditeur de ce texte, lui a donné à tort la date de ii3i ; il ne peut être placé que vers Tannée 1 1 15 (D. Ghamard, Chro • nol. des vicomtes de Châtelierault, p. 29, n" 3).

(3) Marcheg^ay, Chron. des éjl, d Anjou, p. 426, Sainl-Maixcnt.

(4) Grasilier, Cart. inéd. de la Saintonye, p. 10, Vaux.

(5) Arch. de la Vienne, ori^., Noaillé, n'* 169; la souscription de l'évêque, ainsi conçue : a Ëgo Wi Pictav eps subscripsi », est autographe.

vèrent, sous la pr^sidonro du l^gal (lirani, les archevêques de Tours el d'Auch, los évi^quos de Bigorre el de Piî^ripuoux, cl où furent confirmées les élections de rarcliev^quc de Tours el de deux autres é^éques, au nombre desquelles élail celle d'Audeberl, évoque d'Agen (!)•

Bien que, pour des raisons politiques, Guillaume eût été relevé de son excommunication, le lé^^at n*était pas homme h supporter, sans en tirer venpeance, Tinsulle qui lui avait été faite. Il poussa Vulgrin, fils de (juillaume Taillefer,comle d*Angoulème, à porter secours à Adémar d'Archiac, que Bardon de Cognac et Audouin de Barl)e/ieux avaient, d*accord avec le duc d'Aquitaine, dépouillé de son château d'Arrhiac ; malgré Topposition du duc, V^ulgrin s'empara du château , puis, poursuivant sos succès, il remit de vive force la main sur la baronnie de Matha, que son père, au temps où il avait été fait prisonnier, avait dû abandonner pour obtenir sa liberté. Girard n*avait pas seulement aidé Vulgrin de ses conseils, il lui avait aussi apporté un concours eiïectif el il se mit campagne pour le réconcilier avec Adémar de la Kochefoucauld, contre qui il marchait à la léle d'un corps de mille hommes ; il y réussit si bien que Vulgrin, étanl devenu peu après comte d'Angoulêmc par suite de la mort de son frère advenue en Allemagne en H20, alors qu'il revenait de la Terre-Sainle, donna à Adémar^ pour l'attacher à sa fortune, le château de Chabanaisel Confolens avec leurs dépendances féodales (2),

Tout entier à sa passion pour le métier des armes, le comte de Poitou s'engageait ainsi dans une foule d'afTaires où ses intérêts directs n'étaient nullement en jeu, et, comme on le voit, les avantages n'étaient pas toujours de son côlé. Il avait un entourage, on ne saurait dire une cour, formé de compagnons d'armes, pourvus d'un esprit batailleur et aventureux comme le sien, el qui ne

(i) Arch.hist, du Poi'lon, H, p. 25, chart. poît. de Saint-Florcnl. CeUc assemblée dut se tenir au mois de février ou de mars : c*est ce qui semble résulter d\in passasse de la chronique de Saint-Maixent, où il est dit (p. 427) que, le 3 mars, Robert, évéque de Quimper, procéda à la consécration de Tcg-lise de Sainl-Symphorien de Romans, et que, le iQmars, Etienne, évêque de Clermonl, bénit Taulel de Siiinl Etienne dansTéglise de l'abbaje ; la présence simultanée de ces deux évoques à Saint-Maixent nous parait indiquer qu*ils se rendaient au concile ou qu'ils en revenaient.

(?) Hist, pont if. et com. Engolism,, p. 4^.

trouvaient nullement repréhensible son union publique avec Maubergeonnc. Mais, par contre, Guillaume se désintéressait des affaires publiques et en particulier des choses religieuses qui tenaient toujours en éveil les esprits cultivés de l'époque, ceux-là dontTactionavait généralement le plus d'influence sur les masses.

On ne le rencontre nulle part et en part iculier aux grandes assemblées conciliaires, même à celles où étaient traitées des questions qui entraient dans ses goûts. Ainsi, au mois de février 1118, il ne se rendit pas au concile de Toulouse où fut décidée une croisade contre les inQdèles d'Espagne. Les Almoravides, battus par Alfonsele Batailleur, avaient repris vigoureusement l'offensive et cherchaient à délivrer Saragosse que menaçaient les troupes du roi d'Aragon. Celui-ci fit appel à Tesprit d'aventure des chevaliers français, qui, du reste, trouvaient toujours un profil à retirer delà conquête des riches cités maures. A défaut du comte de Toulouse, plusieurs de ses vassaux prirent la croix, et en particulier Bernard-Aton, le vicomte de Béziers, qui, le 7 mai 1118, fit son testament avant de partir pour la campagne qui se termina au mois de décembre suivant par la prise de Saragosse (1).

Néanmoins, le comte dut se réveiller de son apathie pour s'occuper de ce qui le touchait de près. Soit que la trêve qu'il avait conclue avec le sire de Lusignanet ses adhérents fût expirée, soit plutôt qu'il ait été contraint de mettre fin à une hostilité latente et dangereuse, il reprit la lutte contre ses anciens adversaires ; le 9 août il les battit et fit prisonnier Simon de Parthenay avec nombre d'autres guerriers (2).

Par suite de ces dissensions, le pays était dans un état de trouble extrême. On voit par exemple Geoffroy de Vendôme déclarer à l'évêque d'Angoulême, qui avait réclamé sa visite, qu'il n'ose, à l'occasion des guerres qui désolent le Poitou, se rendre auprès de lui ou visiter les obédiences dépendant de son abbaye, tant les routes sont peu sûres. C'est ainsi qu'il s'était entendu avec l'évêque de Poitiers qui devait, lors de la fête de l'Assomption, se rencontrer avec lui à Fontevrault et lui apporter un saufconduit, mais réyêque ne vint pas au rendez-vous, et Geof-

(i) D. Vaîssele, Hist. de Langaedoc^ nouv. éd., HI, pp. C33-635. (2) Marchegay, Chron, des égl. d* Anjou, p. 4^7, SaiQt-Maixenl.

froy dut retourner dans son monastère de VendAme sans avoir pu donner suite à ses projets de voyage. Il racontait même à son correspondant qu'il avait des raisons personnelles de redouter de mauvaises rencontres ; quelque temps auparavant, Pierre de Monconlour avait surpris des religieux de ses ob/»diences du Poitou, qui revenaient de lui rendre visite dans son abbaye; il s'était emparé de leurs chevaux^ de leurs bagages et de leurs personnes. Geoffroy ayant invoqué la protection du comte Foulques le Jeune, suzerain du sire de Moncontour, avait bien pu se faire restituer une partie du butin, mais le surplus était toujours détenu par les ravisseurs. Du reste, il déclarait en terminant qu'il avait à se mettre en garde contre les embûches d'une femme^ et, bien qu'il ne nomme pas celle-ci, on ne saurait douter qu*il s'agissait de Maubergeonne, dont la faveur devait être alors à son apogée (1). Quant au comte, après les émotions et les fatigues de la guerre jl se délassait par celles de la chasse.

Au printemps de H 1 9 il se trouvait dans ses domaines du Talmondais en compagnie de son fils, le jeune Guillaume, et de son frère Hugues(2). Là il rencontra Marc, abbé de Montierneuf, qui, assisté de Durand, prieur de Saint-Nicolas de Poitiers, était venu visiter le monastère de Jard que l'abbaye avait fondé dans celte région, et dont le patrimoine avait été constitué par des donations de Guy-Geoffroy et de sa femme Audéarde. Celle-ci, bien après la mort de sonmari, vers 1103, se trouvant dans l'oratoire de Montierneuf, avait, en présence de son neveu Henri, prieur de Cluny, concédé aux moines toutes les métairies qu'elle possédait à Jard et que son mari lui avait abandonnées pour son douaire (c'était

(i) Mîgne. Patrof.lat.y CLVII, col. 65-69.

(2) La préseDcc cerf aine du fils de Guillaume le Jeune auprèsde son père en 11 19 permet de réduire à néant les assertions de Thistorien anglais, Raoul de Dicet, qui raconte (Rec. des hist. de France^ XIII, p. 729) que le jeune prince, à Fdge de dix-sept ans, outré de Tinjure que le duc faisait à sa mère par sa liaison publique avec Maubergeonne, <l Amalbergeon »,se serait révolté contre lui et qu'une lutte, qui aurait duré sept années, se serait engagée, au grand dommage de TAquitainc^ entre le père et le fils, et ne se serait terminée que par la capture de ce dernier. La révolte du jeune Guillaume aurait donc eu lieu en 11 12; or, à cette date,il ne comptait que treize ans et Philippie n'était pas encore séparée de son mari. D'autre part, si Ton compte les sept années de guerre à partir des dix-sept ans du jeune Guillaume, qui ne les atteignit qu'en 11 16, la charte de 11 19 dont il va être parlé et d'autres documents postérieurs infligent un démenti formel à Raoul de Dicet.

toujours le Talmondaîs et les domaines du Bas-Poitou qui recevaient celte affectation), et, dès l'instant, elle les avait investis des dînaes de toute nature qui se percevaient sur ces terres ; Guillaume, sur les instances de Tabbé, renouvela la donation du domaine avec son église de Saint-Nicolas, ainsi que celle d£s dîmes qui avaient été concédées à part (1).

Pendant que le comte de Poitou se livrait aux plaisirs de la chasse avec ses compagnons ordinaires, il se passait dans le Midi, que Guillaume négligeait totalement depuis le départ de Philippie, des événements qui eurent sur l'avenir une répercussion défavorable à ses intérêts. Après la mort du pape Gélase II, successeur de Pascal II, les cardinaux avaient élu pape, le 2 février 1H9, Guy de Bourgogne, archevêque de Vienne. Celui-ci, qui prit le nom de Calixte II, se trouvait alors à Cluny ; au lieu de se rendre aussitôt à Rome, il résolut de faire un voyage en France afin d'y fortifier la prépondérance du Saint-Siège et d'y trouver des soutiens contre les empereurs d' Allemagne, les ennemis perpétuels de la papauté.

De Vienne, oii il se rendit d'abord^ il passa en Auvergne et arriva à Saint-Gilles, où il est à croire qu'il eut une entrevue avec Alfonse, le comte dépossédé de Toulouse ; de là il se dirigea sur Béziers où il put voir Bernard-Aton, et enfin vers Toulouse où, le 8 juillet, il présida un concile dans lequel il annonça pour le 20 octobre suivant la tenue d'une assemblée extraordinaire à Reims. Il fit dans cette ville un assez long séjour, puis se rendit à Périgueux, à Angoulême, où il se rencontra avec l'évêque Girard, qui avait d'abord hésité à reconnaître son élection apostolique, mais à qui, après celte entrevue, il conserva ses pouvoirs de légat. De là il vint à Poitiers, qu'il avait déjà visité en 1096,dans la suite du pape Urbain II,alors qu'il était déjà archevêque de Vienne. Il y reçut les plaintes des établissements religieux de la région opprimés par leurs voisins séculiers, et en particulier cellesdu chapitre de Saint-Hilaire (2), il confirmal'abbaye de Notre- Dame de Saintes et celle de la Trinité de Poitiers dans leurs pos-

(i) Besly, Hist. des comtes^ preuves, p. 436; D. Fonteneau, XIX, pp. m et 149. (2) Rédet, Doc, pour Saint-Hilaire, I, p. laô.

48o LES COMTES DE POITOU

sessions (1) el même apposa sa croix au bas de Tacle par lequel Hervé de Fors donnail aux moines de Monlierneuf les moulins de Souslan el la lerre des Pins, en déclarant que si Pierre, fils d'Hervé, ne ratifiait pasTaclede son pore, il serait excommunié (2). Le séjour du pape u Poitiers fut très court; on y constate sa présence le 27 et le 28 août, et le 30 on le trouve à Loudun. Use dirigeait sur Fontevrault, à la demande expresse de Févèque de Poitiers qui était, on le sait, l'un des plus fervents adeptes du réformateur.Calixte déposa dans Taulel de Tabbaye, dont il fil lui-même la consécration, les reliques de cinq martyrs renfermées dans son trésor et qu*il transportait avec lui pour donner plus d'autorité, selon Tusage, aux assemblées religieuses qu'il pouvait avoir àlenir. C'était le 31 août ; le leademain, il approuva, dans l'assemblée des religieux el des religieuses qui composaient l'ensemble du monastère, les règles que leur fondateur leur avait données (3).

Le duc d'Aquitaine laissa sortir le pape de ses états sans être venu le saluer, bien qu'il y eût entre eux des liens de parenté fort proches, car ils étaient cousins germains, descendant l'un et l'autre d'Othon-Guillaume, comte de Bourgogne, el de sa femme Ermentrude. Si Guillaumene fit rien pour s'approcher de Calixte, il est à croire que celui-ci ne tenta aucune démarche pour se rencontrer avec son cousin. La liaison publique de celui-ci avec la vicomtesse de Ch&lellerault rendait la situation par trop délicate, et, d'autre part, le pape avait dû recevoir dans le Midi des confidences Qu à tout le moins apercevoir certains signes précurseurs d'événements graves, sur lesquels il pouvait désirer ne pas avoir à s'entretenir avec le duc d'Aquitaine. Il est possible que ce dernier se soit tenu pendant ce temps à Bordeaux, que le pape avail évité, en choisissant pour se rendre à Poitiers la roule de Périgueux et Angoulême.

En quittant le Poitou, le pape s'était dirigé sur Angers, Tours, Orléans et Paris, et enfin arriva le 18 octobre à Keims pour la tenue du concile, qui s'ouvrit le surlendemain. A cette réunion solennelle se trouvaient quinze archevêques, plus de deux cents

(i) Cart, de Notre-Dame de Saintes^ p. ii; D. Fonteoeau^ XXVII, p. 67.

(2) Arch. de la VienDe, orig., MoDiierneuf, n« 3o.

(3) U. Robert, Hist. de Calixte II, p. 58; Catalogue des actes, pp. 221 et 228.

évoques et un nombre immense d'abbés et de clercs. A peine Louis le Gros, qui assislait au concile avec ses barons, eut-il fini, le jour de l'ouverture, de faire connaître ses griefs contre Henri, roi d'Angleterre, que se présenta une femme, qui, accompagnée de ses suivantes, s'avança au milieu de l'assemblée. Là, d'une voix haute et claire, et avec une remarquable éloquence, elle exposa sa plainte, que tous écoutèrent avec la plus grande attention. Elle déclara qu'elle, Audéarde, « Hildegardis », comtesse de Poitou, avait été abandonnée par son mari, que celui-ci avait donné place dans sa couctic à Maubergeonne, vicomtesse de Châtellerault, el elle réclamait justice. Le pape, s adressant alors à l'assistance, demanda si le comte de Poitou, qu'il avait spécialement convoqué pour répondre à celte accusation, se trouvait présent; Guillaume, l'éloquent évèque de Poitiers, se leva aussitôt ainsi que plusieurs autres évoques et abbés de l'Aquitaine ; ils présentèrent les excuses de leur duc, affirmant qu'il s'était mis en chemin pour venir au concile, mais que, tombé malade, il avait dû s'arrêter en route. Le pape accueillit ces raisons et il assigna au duc un délai pour se rendre à la cour pontificale, en suite de quoi il devrait reprendre sa femme légitime ou serait excommunié pour l'avoir répudiée sans motif (1).

Il n'est peut-être pas hasardeux d'avancer que cette scène solennelle ne fut réellement qu'une comédie, dont personne n'était dupe : Guillaume ne se rendit jamais à Rome, il ne changea pas son genre de vie et ne fut pas de nouveau excommunié. Quels étaient donc les dessous de cette affaire ? Ils consisteraient simplement dans ce fait que la comtesse Audéarde ne pouvait à aucun titre faire des réclamations contre laliaison illicite du comte de Poitou; la mort de Philippie avait rendu celui-ci libre de ses actions et il n'était pas remarié. Or, c'est en qualité de femme de Guillaume que son accusatrice s'était présentée devant l'assemblée et qu'elle avait dénoncé sa conduite ; pour que les pères du concile l'aient écoutée avec déférence, il fallait qu'elle pût, en apparence du moins, porter légalement le titre de comtesse de Poitou, puis qu'elle fût d'un rang élevé, et non pas une personne de

(i) Orderic Vitol, Hist. eccL, IV, p. 878.

basse extraction, comme quelqueshistoriens l'onlsupposé.Il n'existait à cette époque qu'une seule femme qui pût remplir celte double condition : c'était Erme*ngarde, l'épouse d'Alain Fergent, duc de Bretagne, depuis longtemps séparé d'elle et qui , quelques jours avantl'ouverturedu concile, s'était éteint dans un couvent; ce nous semble être un nouveau chapitre à ajouter à sa vie si aventureuse. Confidente de Philippie à Fontevrault, elle dut rêver de reprendre la place de duchesse d'Aquitaine que près de trente ans auparavant elle n'avait assurément pas quittée de son plein gré, et, en se présentant en cette qualité devant l'assemblée de Reims, elle venait hardiment soutenir que les unions,contractées par elle et par le comte de Poitou depuis leur séparation, étaient illicites. On ne saurait s'étonner outre mesure de cette prétention, étant donné le relâchement des liens du mariage à cette époque, mais il appartenait aussi au pape de ne pas y donner suite^ et c'est ce qu'il fit. Du reste, l'empressement que mirent l'évêque de Poitiers et les prêtais de l'Aquitaine à faire valoir les excuses peu justifiées de leur duc témoigne plus que toute chose qu'ils étaient les uns et les autres peu jaloux de passer sous le joug de la fille altière de Foulques le Réchin et d'Audéarde de Baugency (1).

Quel que soit le dédain que Guillaume ait affiché à l'égard des revendications de sa première femme, l'alTaire fit néanmoins beaucoup de bruit; aussi, pour opérer une diversion et se mettre en garde contre les conséquences qu'elle pourrait avoir, revint-il sur la détermination qu'il avait prise de s'abstenir dans la guerre engagée par la chrétienté contre les Maures d'Espagne. Use croisa donc, et, à la fin de l'année, il s'en fut à la tète de 600 chevaliers se mettre à la disposition d'Alfonse le Batailleur, roi d'Aragon; au printemps de 1 120 l'armée des confédérés continua la série de ses précédents succès qui furent couronnés le 18 mai par la victoire deCutanda, dans laquelle les Musulmans,

(t) Oq ne saurait objecter contre rassimîlatioD d'Ermeagarde avec Âudéarde ladi£PéreDce qui existe eatre ces deux noms ; on sait qu*il était d'un usage fréquent à cette époque que les femmes fussent désignées par plusieurs noms et particulièrement par celui de leur mère ; or, Ermengarde était fille d'Audéarde, « Hildega'rdis », de Baugency, et la femme de Guillaume VU et d'Alain Fergent devait assurément porter ces deux noms, comme l'avait fait un siècle auparavant la deuxième femme de Foulques Nerra (Voy. Port, Dict. de Maine-et-Loire^ II, p. Sôg).

GUILLAUME LE JEUNE 4«â

commandés par cinq ou sept rois, firent une perte énorme (1), Notons à ce sujet les bons rapports du comte avec Guillaume Gilbert, évêque de Poitiers à cette époque. Le jour de son départ pour TEspagne il se trouvait dans le palais de Tévèque, où sans nul doute il était assailli de solliciteurs; Tun d'eux, nommé Alon Papot, moine de Montierneuf, obtint pour son monastère l'abandon de toutes les coutumes que le comte possédait à Mlgné^ à Paché et dans tout le fief d'Etienne de Migné. Cet acte était le complément de Tautorisation que Guillaume, en qualité de seigneur suzerain, avait donné, cette même année, à Ponce, religieuse de Sainte-Croix, fille d'Etienne de Migné, alors décédé, de vendre à iMarc, abbé de Montierneuf, la moitié des revenus des terres de Migné et de Paché, qu'elle avait reçue en dot lorsqu'elle était entrée en religion et qui était tenue en fief du comte (2). Mais Guillaume, étant sur son départ, n'avait pas le temps de délivrer la charte constatant cette concession ; il laissa ce soin à son fils, qui évidemment resta en Poitou, et l'acte que celui-ci fit rédiger nous apprend qu'auprès du comte se trouvaient alors Guillaume, son chapelain,le chevalier Simon de Taunay, Raoul de Crèvecœur, Marin, prévôt de Poitiers, et Foulques Martin (3).

A son retour il s'arrêta à Bayonne. Le vicomte de Labourd, Garcie-Sanche,qui l'avait accompagné dans sa campagne, possédait une moitié de la cité ; l'autre avait été abandonnée par le vicomte Fortin-Sanche à l'évêque Bernard d'Astarac. Pour donner

(i) Besly, Hitt, des com^e^, preuves, pp. 4^4 6t437; Marchegay, Chron. des égl, d^Anjoa^ p. ^2,^^ S9\uX'}Ao\7iQxx[,\ Rsc, des hist, de France^ XII, pp. 119 et 4i3. Selon la chronique de Saiat-Maixent les chrélieas auraient tué aux musulmans i5,ooo hommesy auraient fait une quantité innombrable de captifs, pris 2,000 cha-^ meauxainsi qu'un très jçrand nombre d'autres animaux, et enfin se seraient emparés de plusieurs places fortes.

(2) Arch. de la Vienne, orig., Montierneuf) n" 32 bis. D. Fonteneau donoe (XIX, p. iG3) une cote inexacte à cette pièce quand il y voit une donation faite par Etienne de Migné. L'acquisition du domaine de Migné fut pendant longtemps une des préoccupations des religieux de Montierneuf. Il leur avait été contesté par les moines de Bourgueil, et l'affaire avait été portée au concile de Reims, qui reconnut les droits de Montierneuf; la sentence rendue à cette occasion avait été successivemeot coofirmée par les légats, Pierre de Léon, cardinal-prétre,et Grégoire de Saint-Ange, cardinal- diacre (Arch. de la Vienne, orig., Montierneuf, n"" 36), par Girard, évéque d'Angouléme, aussi en sa qualité de légat (Arch. de la Vienne, orig., Montierneuf, n" 37), et enfin par l'évêque de Poitiers, qui donna aux religieux rinvesiiture.de l'église de Migné (Arch. de la Vienne, orig., Montierneuf, n» 38; D. Fonteneau, XIX, p. 167).

(3) Arch. de la Vienne, orig., Montierneuf, n» 35.

plus de valeur à la possession du vicomte, Guillaume créa sur son territoire, au conflut'ntde la Nive et de rAdour,un lieu de refuge qui fut relié par un pont à Tancienne ville ; puis, afin d*y attirer des habitants, il déclara que les gens qui viendraient résider dans ce bourg neuf y jouiraient d*UQe liberté plénière. Cette largesse transforma rapidement ce refuge de pAcheurs et y opéra cette métamorphose que Ton verra se produire quelques années plus tard dans la bourgade de la Rochelle (I).

La grande faveur accordée par le duc au vicomte de Labourd ne fut pas isolée, elle devait avoir son pendant. L'évèque de Bayonne, Raymond de Martres, réclama tout d^abord la confirmation de raccord intervenu entre son prédécesseur et celui du vicomte ; Guillaume le ratifia et renonça en même temps, aussi bien pour lui que pour ses successeurs, à toutes prétentions sur Téglise de Bayonne. 11 fit en outre abandon, aux sujets de Tévêque, du padouan ou droit de vaine pâture sur les terres cultivées ou incultes sises en dehors desmurs, les autorisa à construire desgranges en ces lieux ou h mettre les terres en culture, et pareillement à établir sans aucun empêchement des pêcheries dans la mer ou dans les eaux douces et à édifier des moulins. Cette large concession fut édictée pendant un arrêt que le duc 6t à Saint- Sever, en présence de nombreux barons du pays et de quelques Poitevins ou Saintongeais, tels que Hugues Tireuil, Geoffroy de Rochcfort, Aymar d'Archiac et Bardon de Cognac ; pour garantie de l'acte, Guillaume toucha Tévôque avec son gant (2).

Mais pendant que Guillaume guerroyait en Espagne et augmentait sa renommée de vaillant et habile guerrier, des mouvements latents agitaient ses états du Midi. Alfonse-Jourdain y avait conservé de nombreux partisans, spécialement dans les rangs du clergé, toutefois, tant que vécut Philippie,la descendante et Théritiëre légale des anciens comtes, à qui la plupart des seigneurs et des évêques avaient donné leur foi, les unset les autres se conformèrent à leurs engagements. La situation changea après sa mort ; beaucoup ne se crurent plus tenus à la même fidélité envers le duc d'Aqui-

(i) Giry, Etablissements de Rouen, I, pp. io3 et ss. ; Balasque et Dalaurens, Etudes hist. sur la ville de Bayonne, I, p. l\i'6.

(2) MoniezuD, Hist, de la Gascogne, preuves, VI, p. '6gi.

tainc ou son fils, et les plus ardents se mirent dèslors en mouvement. Le plus habile, sinon le plus énergique de leurs adversaires, fut Arnaud de Levezon, évêque de Béziers. Ce prélat comprit qu'au lieu d'attaquer directement le comte dans le centre de son autorité, c'est-à-dire à Toulouse, où ne manqueraient pas d'accourir aussitôt les seigneurs qui lui seraient restés fidèles, il Fallait créer à ceux-ci des difficultés de façon que, préoccupés de leurs propres affaires, ils se trouvassent fort gênés pour porter aide à leur suzerain. Dans ce but, il souleva contre Bernard-Aton, avec qui du reste il vivait en mauvais termes^ les habitants de Carcassonne ; ceux-ci, qui ne dépendaient du vicomte de Béziers que depuis 1083, chassèrent de leur ville, dans un mouvement populaire, le 24 août 1120, la garnison qu'il y avait mise, et à partir de ce jour se gouvernèrent eux-mêmes en communauté indépendante (1).

Toutefois ces embarras ne pouvaient être suffisants pour empêcher Bernard-Aton de secourir le comte de Poitou, aussi deux autres partisans d'Alfonse, Amel, évêque de Toulouse, et Bernard, évêque d'Albi, furent-ils plus hardis qu'Arnaud de Levezon et, employant des moyens que la situation de ce dernier à l'égard de Bernard-Aton ne pouvait lui permettre, négocièrent-ils un accord entre Alfonse et le vicomte de Béziers. Ce dernier pouvait redouter que le comte de Barcelone, à qui quarante ans auparavant il avait enlevé Carcassonne, ne cherchât à reprendre cette ville, aussi avait-il tout intérêt à s'assurer un appui contre cet adversaire possible ; c'est ce que lui offrirent les deux négociateurs. Le comte et le vicomte s'abouchèrent donc un beau jour et, sans que Bernard-Aton ait pris d'autre engagement à l'égard d'Alfonse que sa reconnaissance implicite comme comte de Toulouse, ce dernier, employant à l'égard du vicomte de Béziers les paroles de sauvegarde de la comtesse Philippie, déclara que jamais il ne lui ferait aucun tort, lui promettant de ne pas mettre la main sur Carcassonne ou sur toute autre place qu'il possédait, et s'engageant à lui venir en aide, le cas échéant, contre les comtes de Poitou et de Barcelone et leurs enfants (2),

(i) D. Vaissete, Hist. de Languedoc, nouv. éd., IV, col. aao.

(2) D. Vaîssete, Ilisi. de Languedoc^ douv« éd., V, preuves, col. 907.

48Ô LES COMTES DE POITOi;

Celle défeclion rendait 1res critique la position de Guillaume; il posst^dait bien dans Toulouse même le ch&teau Narbonnais^ la citadelle de la ville, occupée par une forte garnison sous le commandement d*un vaillant guerrier du Périgord, Guillaume de Montmorcau, mais la cité^ à Texcmple de son évèque, reconnaissait Taulorité d*Aironsc-Jourdain(l). Il est constant que dès le premier jour le clergé] toulousain tourna le dosau comte de Poitou, aussi dut-il chercher à opposer à ses adversaires des armes de même nature que les leurs. Il s*attaqua d'abord aux suflragants de l'archevêque de Narbonne, mais ceux-ci ne se laissèrent pas entamer et le comte dut se rabattre sur les prélats qui, placés sur ses frontières, pouvaient lui apporter une aide encore assez efTicace. Tel était le cas pour Tévèque d'Agen, dont le territoire 8*étendait jusqu'au confluent du Tarn et de la Garonne, à moins de vingt lieues de Toulouse. Son père et lui-même avaient donné à Tévêque Simon, en récompense de ses services, toute Fautorilé à laquelle ils avaient droit en qualité de comtes du pays. Il renouvela cet abandon en faveur d'Audebert^ le successeur de Simon, et, dans Tacte qui le monumentait, s'adressant aux peuples de la contrée, il les adjurait de se maintenir fidèles vassaux de Tévêque et de s^opposer à toute tentative qui serait faite contre son autorité ; il insistait même spécialement sur la transmission qu'il faisait à Tévêque des droits de souveraine justice, qui sont Tapanage des comtes^ et de la fabrication de la monnaie que le prélat pourrait émettre quand et comme il lui conviendrait (2).

Mais ces mesures, qui avaient aussi pour objet d'arrêter toutes les prétentions des comtes de Toulouse sur rAgenais,ne pouvaient suffire, il fallait une action virile, et on se demande comment Guillaume put laisser s'étendre comme une tache d'huile la désaffection des populations du Midi à son égard ? Bien que son expédition d'Espagne eût dû lui rapporter des sommes considérables provenant des dépouilles des vaincus, il ne s'était guère enrichi et, ce qui le prouve, c'est qu'à peine de retour, au mois de novembre, il procéda à une nouvelle altération des monnaies ; mais ce procédé, renouvelé à des intervalles si rapprochés, finis-

(i) D. Vaissele, Hist, de Languedoc y nouv. éd., IV, col. 220. (2) Gallia Christ,, II, instr., col. 4^9*

sait par perdre de son efncacité, et il amena un décri absolu de la monnaie poitevine. On en trouve la preuve dans les transactions de Tépoque où Ton voit apparaître, et devenir de jour en jour plus fréquente, la stipulation de paiements en monnaie angevine ; tout d'abord^ comme dans la vente de Migné à Montierneuf de celte année 1120, il est spécifié que les paiements se feront par égale portion en monnaie poitevine et en monnaie angevine, mais peu à peu cette dernière, qui avait conservé sa valeur réelle, finit par prévaloir, si bien que dans les contrats il n*est bientôt plus question que de sous angevins (1).

Le résultat cherché n'ayant assurément pas répondu à Tespoir deGuillaume, celui-ci dut s'inquiéter de trouver par ailleurs de nouvelles ressources. Il tenait toujours Simon de Parlhenay en prison; moyennant une grosse rançon il lui rendit la liberté (2). Il aurait peut-être alors pu tenter contre les Toulousains une expédition sérieuse lorsque, dans le courant de Tannée 1 i 21 , il fut arrêté par une affaire imprévue qui mettait enpéril l'exercice de ses droits souverains. L'évêque de Clermont,Aimeri, ancien abbé delà Chaise- Dieu, chassé de sa ville épiscopale par le comte Guillaume d'Auvergne^ au lieu de s'adresser au duc d'Aquitaine, suzerain de ce dernier, avait porté ses doléances au roi de France. Louis le Gros, heureux de pouvoir affirmer la suprématie de l'autorité royale, somma le comte d'Auvergne de cesser ses agissements; celui-ci n'ayant pas obtempéré à cet ordre, Louis réunit à Bourges une nombreuse armée,danslaquelleon comptait entre autres les comtes d'Anjou, de Bretagne et de Nevers. Pont-du-Château, une des principales forteresses du comte d'Auvergne, se rendit aux troupes royales et lui-même, laissé sans secours, dut restituer à l'évêque de Clermont sa cité épiscopale et donner des otages en garantie de l'exécution de l'accord qui intervint entre eux(3). C'était au duc d'Aquitaine qu'appartenait dans la circonstance le rôle de

(j) C'est le contraire de ce que l'on constate au commencement du siècle, après la mort de Guillaume le Grand. La monnaie poitevine était alors si considérée que, dans de nombreux actes passés en Anjou, concernant Tabbaye de la Triailé de Vendôme, les transactions sont stipulées en livres ou en sous poitevins. ( IVf étais, Cart. de la Trinité de Vendôme, I, pp. 22 et i36.)

(2) Marchegay, Chron, deségl, d'Anjou^ pp. 429 et 43o, Saint-Maixent.

(3) Suger, Vie de Lotus le Grosy p« 106.

juslicier que le roi avait usurpé et il est évident qu'il se trouva dans rimpossibililé de s'y opposer.

C'est encore durant celle année 1 121 que Guillaume fit épouser à son fils aîné la propre fille de Maubergeonne, dont l'ascendant sur lui persistait toujours ; de cette union naquit l'année suivante la célèbre Aliénor (1). Il est possible que ce mariage ne se soit pas accompli sans difficulté et que celle affaire, aussi bien que celle d'Auvergne, ail détourné le comte de Poitou de s'occuper énergiquement de la révolte des seigneurs du Midi contre son autorité. Pendant ce temps, celle-ci s'accentua et prit plus de consistance. Bien que le pape Calixte ne donnât, au 22 avril 1 122, d'autre qualité à Alfonse-Jourdain que celle de comte de Saint- Gilles (2), des grands seigneurs du pays, tels que le vicomte de Foix, le reconnaissaient publiquement comme comte de Toulouse (3). Au même moment Guillaume se dirigeait vers le pays soulevé par le Bas-Limousin et Tévêché de Cahors. Le 31 mars, il se trouvait au Puy-d'Arnac, près de Beaulieu, et y confirma l'abbé de la Chaise-Dieu dans la possession de Téglise de Sainle-Livrade sur le Lot que ce dernier avait reçue d'Audebert, évêque d'Agen. Parmi les personnages nolables qui ce jour entouraient le comte on remarque Eustorge, évêque de Limoges, Raoul, abbé de Noaillé, et Aimeri, évoque de Clermont. La présence de ce dernier est assez énigmalique et tendrait à faire supposer qu'après avoir obtenu du roi de France le secours qu'il aurait sollicité il serait venu faire sa paix avec le comte de Poitou (4).

(i) C'est seulement par la connaissance de Tâge qu'avait Aliénor à son décès que l'on a pu établir l'époque de sa naissance et incidemment celle du mariage de ses parents, dont il n'est pas question dans les chroniqueurs; comme en 1204 elle avait quatre-vingt-deux ans, elle était par suite née en 1122.

(2) D, Vaissete^ Hisi, de Languedoc ^ nouv. éd., V, preuves^ col. 901.

(3) On connaît deux chartes de Roger II, comte de Foix, en faveur de l'abbaye du Lézat^ datées Tune et Pautre du mois de mars 1121, que D. Vaissete {Hisi. de Lanffuedoc^ uoixv. éd., V, col. 896-897), nous paraît avoir justement rapportées à l'année 1 122 ; Pierre Amel de Moressac reconnaît aussi, au mois de novembre 1 122, l'autorité du comte Alfonse (Item,, col. 906), enfin dans un acte de cette année 1122, par lequel Aimeri, prieur de Bragairac au diocèse de Toulouse, déclare se soumettre à l'autorité de Pétroniile, abbesse de Fontevrault, il est dit qu'en ce temps Louis était roi de France, Guillaume, duc d'Aquitaine, et Alfonse, comte de Toulouse (Gall, Christ., I, p. 682; D. Vaissete, Hist. de Languedoc y nouv. éd., III, p. 654).

(4) Gallia Christ., Il, instr., col. 429; dans le même volume (instr., col. 176) se trouve un abrégé de cet acte qui porte la date du 22 mars 1 122 au lieu du 3 1. Il résulte de cette différence dans l'indication du jour que, sije rédacteur de l'acte faisait com-

Il est probable que Guillaume se dirigeait de façon à joindre ses forces à celles de deux alliés qu'il avait fini par recruter à Test du Toulousain. L'un était le comte de Barcelone, qui, ainsi que le redoutait Bernard-Aton, s'était mis en campagne pour reprendre Carcassonne, et l'autre était Aimeri, le vicomte de Narbonne, frère utérin du comte de Barcelone. Ce vicomte avait en particulier à lutter contre le fougueux partisan d'Alfonse, Arnaud de Levezon^qui avait su en 1 121 se faire pourvoir de l'archevêché de Narbonne et avait, comme à Béziers, engagé une lutte violente avec le seigneur laïque de sa résidence épiscopale (1). La campagne s'acheva sans amener aucun résultat notable ; les belligérants se firent naturellement le plus de mal possible, mais tout se borna au ravage du plat-pays, à la prise de quelques château x-forts. Devant cet insuccès les adversaires du comte de Poitou redoublèrent leurs efforts, qui aboutirent enfm à une opération décisive, la prise du château Narbonnais.

Ce résultat fut une des conséquences du danger imminent que courut Alfonse-Jourdain. Le prétendant n'était encore âgé que de vingt ans, et il ne semble pas que ses conseillers, ceux-là qui dirigeaient ses actions, l'aient amené à Toulouse, dont le séjour, par suite de l'occupation de sa forteresse par les Poitevins, était toujours périlleux. Il avait continué à résider à Saint-Gilles ou dans les châteaux de la région. Dans le courant de l'année 1123, le comte de Barcelone et le vicomte de Narbonne, las de guerroyer sans résultat, avaient fait une pointe hardie du côté de la Provence et tenaient Alfonse-Jourdain assiégé dans Orange.Peutëtre Guillaume de Montmoreau avait-il diminué l'effectif de la garnison qu'il commandait pour ajouter quelques forces à celles des deux adversaires d'Alfonse; mal lui en aurait pris, car^ profitant de l'occasion, les Toulousains auraientobligé le gouverneur du château Narbonnais à capituler. Après ce succès, libres de leurs mouvements, ils se dirigèrent en toute hâte vers Orange,

mencer rannée à Pâques, cette fête étant tombée le 26 mars en 1 122 et le 1 5 avril en II23, il sVn suivrait que le 3i mars peut aussi bien appartenir à Tanoée 1122 qu'à l'année iiitS, tandis que le 22 mars serait sûrement de Tannée 11 23. Il se pourrait donc que la campagne du comte de Poitou ne' se serait faite qu'en celte année 1 123. (i) D. Vaissete, Ilist, de Languedoc^ nouv. éd., III, p. 667, el V, preuves, col. 909.

contraignirent le comte de Barcelone h se retirer et ramenèrent en triomplie leur jeune comte dans sa capitale (1).

L'héritage de Philippie était perdu pour les siens et Ton ne signale plus de retour offensif de Guillaume vers ces régions où ses alliés continuèrent encore la lutte pondant quelque temps ; celle-ci se terminale lU septembre 11 25, par un accord intervenu entre Raymond de Barcelone et Douce, sa femme, d'une part, et Alfonse de Toulouse, alors marié avec Faydide d*Uzès, d'autre part, en vertu duquel ils se partagèrent la Provence, principale cause de leurs dissentiments: Ja partie située au nord de la Durance fut attribuée au comte de Toulouse, la partie sud devint la propriété du comte de Barcelone (2).

L'effort qu'avait tenté Guillaume en 1122 n'avait pas eu de suite, peut ëlre même son insuccès avait-il eu pour cause Tinsuffisance des ressources armées dont le comte avait pu disposer. Il avait dû laisser en Poitou ses meilleurs chevaliers pour lutter contre certains de ses vassaux dont le rôle normal consistait à être toujours en état de rébellion. La mort de Simon de Parthenay, arrivée subitement dans le courant de Tannée 1121, avait ouvert une nouvelle succession; tout porte à croire qu'après qu'il eût obtenu sa libération, moyennant le versement d'une forte rançon, son trésor était avide et que ses héritiers se trouvèrent difficilement en état de payer à leur tour au comte de Poitou le rachat qu'il dut exiger d'eux. Aussi Guillaume, le fils de Simon, se résolut-il à tenter le sort des armes, mais moins heureux que son père, qui, en semblable occurrence, avait contraint le comte de Poitou à signer une longue trêve, sa forteresse de Parthenay tomba. le 30 mars 1122^entre les mains des guerriers du comte; quant à lui et à sa mère Impéria ils purent s'échapper à temps et furent prendre asile, d'abord auprès de Geoffroy de Rançon à Vouvant, puis de Jean de Beaumont à Bressuîre(3).

(i) D. Vaissetc, ///s/, de Languedoc, nouv. éd., III, p. 654, et IV, p. ^^o; Gallia Christ,, I, instr., col. i32. La réduction de Toulouse et sa prise de possession par Alfonse sont formellement indiquées dans la relation d'un plaid tenu en iia3 (D. Vaisseie, Hist, de Languedoc, nouv. éd., V, col. 906).

(2) D. Vaisseie, Hist. de Languedoc, nouv. éd., V, preuves, col. gSB.

(3) Marchcgay, Chron. des égl, d^ Anjou, p. 43o, Saint-Maixent; Arcli. de Maineel-Loire, a^rand cartul.de Fonlevrault, chartes nos 779-780; Mém. de la Soc. de stU'

' iistique des Deux-Sèores, 2* série, XIV, pp. 285-286.

Peut-être est-ce le fils du comte qui se chargea de cette expédition; il est certain qu'il n'avait pas accompagné son père dans le Midi. Dans le courant de Tété 1122 il se trouvait à Fontevrault où il assista à la donation que Chotard de Mortagne fît, à cette abbaye, de certaines dîmes assises sur ses domaines. L'évèque de Poitiers, Guillaume Gilbert, Tarchidiacre de Thouars, Etienne, et plusieurs seigneurs de la région, entre autres Guillaume de Mortemer^ Gilbert de Loudun, Hugues de Doué, Boreau de Tlle, Kaoul d'Ârgenton, assistèrent à cet acte qui dut précéder de peu la mort de Tévêque de Poitiers. Celui-ci avait fait le voyage de Terre-Sainte, puis, au retour, était passé par Rome où,le5mai, il avait obtenu deux bulles du pape Calixte H; Tune plaçait Tabbaye de la Trinité de Mauléon et toutes ses possessions, longuement énumérées dansTacte, sous la protection immédiate du Saint-Siège, et l'autre confirmait les dispositions prises par Tévêque avant son départ en faveur du chapitrede sa cathédrale, à qui il avait donné Thénezay et cinq autres églises pour l'en- Iretien du luminaire (1). Un jour qu'il s'était rendu à Fontevrault, sa résidence de prédilection, il y succomba, le 4 août 1123^ la veille des nones^ et fut enterré dans l'église du monastère (2). Le comte de Poitou ne se pressa pas de lui faire donner un successeur; enfin son choix se fixa sur l'archidiacre Guillaume AUeaume^ «Adalelmus», qui fut sacré le 1" juin 1124 (3).

Le restant de la vie de Guillaume se passa dans l'obscurité et bien rar^s sont les faits que Thistoire a cru devoir recueillir. On sait cependant que Louis le Gros réclama son contingent féodal dans la guerre qu'il soutenait contre Henri V, empereur d'Allemagne, et qu'il se préparait à rejoindre le roi de France, de concert avec les comtes de Bretagne et d'Anjou, lorsque la retraite de l'empereur, qui commença le 14 août 1124, dispensâtes vassaux du roi de s'acquitter de leurs engagements (4). C'est vers ce temps, peut-être un peu plus tard, que le comte de

(1) U. Robert, Ballaire de Calixte II, II, pp. 38 et 4o; Arch, hist. du Poitou, XX p. 17, cart. de Mauléon ; Arch. delà Vienne, orig., chapilre cathédrai, i bis (vidimusdeTannée i323qui marque h tort la bulle du papeà Tannée iiaS au lieu de 1122)

(2) Besly, Euesques de Poictiers, p. M7 ; Clypeus Foniebrald,, II, p. 29. (S) Marchegay, Chron, deségL d'Anjou, p. 43x, Sainl-Maixeut.

(4) Suger, Vie de Louis le Gros, p. io4.

499 LES COMTKS DE POITOr

Poilou eut de nouvelles diflicultés avec le comte d'Angoulème* Un riche seigneur de la région, Jourdain Ksoliival, possesseur des châteaux deChabanais et de Confolons, étant venu à mourir sans hoirs mfties et ne laissantqu'uno fille, cet héritage fut ambitionné par Aymar de la Hochefoucauld qui déclarait y avoircertains droits du chef de sa femme. Les prétentions d'Aymar étaient soutenues par le duc d'Aquitaine, mais Vulgrin, st'condé par Robert le Bourguignon qui aspirait à la main de la fille de Jourdain et par Aimeri de Rançon, prit poss(^<sion des châteaux et réussit à les garder jusqu'au jour où il en fut dépossédé par le duc« grâce à la connivence des principaux personnages des deux seigneuries.

Pour ne rien omettre d'essentiel, autant que possible, de la vie de Guillaume, il y a lieu de rappeler une faveur qu'il accorda à l'abbaye de Sainte-Croix et au chapitre de Sainte-Hadegonde de Poitiers. Ces deux établissements possédaient en commun le domaine des Fosses, sur lequel les sergents du comte avaient établi, depuis la mort de Guy-GeolTroy, une redevance spéciale à leur profit, celle de trois sextiers de froment, sur lesquels le prévôt s'en attribuait deux, et les forestiers, un seul. Marc, abbé de Montierneuf, avec lequel Guillaume avait de fréquents rapports, se mellanl aux lieu cl place des possesseurs de la cour des Fosses, qui n'avaient peut-être pu jusque-là faire valoir leurs réclamationS) obtint du comte qu'il réprouvât la conduite de ses agents et qu'il leur interdit toute exaction à l'avenir. Guillaume et son fils signèrent l'acte, auquel fut au surplus apposé le sceau du comte (0-

Le peu de renseignements que l'on possède sur les dernières années de la vie de Guillaume le Jeune s'explique surtout par ce

(i) D. FoDteneau, XXIV, p. 4^. Cet acte, qui d*csI pas daté et doit appartenir aux deroières années de la vie de Guillaume VII, était, dit Besly {Hist. des Comtes, preuves, p. 4^S)>scellé de cire blanche, en lacs blancs et rouc^esde cordons de lin, à Teffigie du duc à cheval, Pépëe nue en la main droite et le bouclier en la gauche. La légende devait avoir dès le temps totalement disparu.

Bien qu'elle soit un peu tardive, nous réparons ici une omission, faite dans le cours du récit de la vie du comte et qui doit se placer après son retour de la croisade. Au temps de Tévéque de Saintes, Renoul, il établit raumônerie de Saint-Gilles de Surgères, ou plutôt la transforma en hôpital ; afin de lui permettre de satisfaire à ces charges^ il déclara affranchir ses domaines de toutes prestations ou impôts coutumiers et lui accorda un droit d'usage dans la forêt de Benon {Arch. hist. de la Saintongej VI, p. 10).

fait que la tendance générale des esprits les portait à séparer de plus en plus les choses religieuses de celles de la vie civile. Les papes, soit directement, soit par Tentremise de leurs légats dans les circonscriptions auxquelles ils les avaient spécialement affectés, les évoques dans les diocèses, s'arrogeaient le droit de régler lesquestions ecclésiastiques et tout ce qu'ils pouvaient y rattacher, sans le concours des comtes ou des puissants seigneurs féodaux ; d'autre part, ces derniers, entraînés par le mouvement violent et souvent irraisonné qui les poussait vers les choses extérieures et spécialement vers l'Orient où ils furent établir les royaumes et les principautés franques de TAsie-Mineure, trouvaient de ce côté un dérivatif à leur activité ; ils ne restaient plus confinés dans leurs domaines, où les moindres questions de la vie religieuse, qui touchait par tant de côtés àla vie civile, les avaient si longtemps intéressés et, sous rinfluence de ces préoccupations nouvelles bien étrangères à celles de leur vie passée, ils laissèrent se produire cette usurpation contre laquelle la royauté seule vint bien plus tard réagir. Guillaume était de son temps, et, de plus, son tempérament le portait à se désintéresser autant que possible de ce qui ne le touchait pas directement, aussi cette abstention voulue nous prive-t-elle de ces renseignements de toutes natures qu'ont fournis pour ses prédécesseurs les archives des établissements religieux, source d'informations la plus grande et la plus sûre dans ces temps reculés.

C'est donc dans des débats ohscurs sur lesquels nous n'avons presque aucune donnée, tels que la prise du château de Blaye sur les Angoumoisins (1), que Guillaume acheva ses jours. 11 mourut le 10 février 1126, à l'âge de 54ans,et son corps fut mis en sépulture dans le chapitre de l'abbaye de Montierneuf. En raison des largesses qu'il leur avait faites et surtout en mémoire de son père, le fondateur de leur maison, les moines décidèrent que chaque année il serait célébré en son honneur un service solennel, dont ils réglèrent minutieusement les dispositions (2).

(i) HisU pontif, et corn. Engolism., p. 47*

(2) Marchegay, Chron, des égl. d* Anjou : Saint -Florent, p. 190, Saint-Maixcnt, p. 491 ; Arch. de la Vienne, reg. no 2o5, fo i54, calendrier de Monlierneuf ; Besly, Hisl. des comtes, preuves, p. 4^2, obituaire de Saint-HIairc de la Celle ; Leroux,

De son union avec Philippie de Toulouse, Guillaume eul sept enfants, deux garçons el cinq filles : i* Guillaume, qui fut son successeur; 2* Raymond, qui devint princt^ d'Anlioche en 1135 par son mariage avec Constance, la fille de Roomond, et fut la lige des comtes de Tripoli, rois de Jérusalem, de Chypre et d'Arménie (1); 3^ Agnès, qui épousa en premii'Tes noces, avant 1117,

Molioier et Thomas, Doc. h ut. concernant la Marche et le Limoasin, I, p. 70. La chronique de Saiot-Floreni n'indique que l'année, celle de SainUMaixent donne Tannée et le jour, les trois autres textes fixent seulement te jour de la mort de GuiU laume Vil. La plupart des historiens et pour ne citer que quelques-uns d'entre eux : L*art de vérijier la dates, Pertz, Monnm^nta^ (i. VJ, p. 4« Desnojers, Ann, de la Soc. de VHitt. de France, 1855, p. 161, 1). Vaissele, iii$t. de Languedoc^ doqt. éd., III, p. 664, placent la mort du comte en 1137 et non en 11 26. Pour la retarder ainsi d'une année ils se cooformeot à l'usai^ généralement suivi, qui reporte les premiers mois d'une année (avant PAques ou le a5 mars) du moyen-Age, au compte de l'année suivante : par suite le 10 février 1126 serait réellement le 10 février 1127. Mais cette règle comporte des exceptions ; c'est ainsi qu*il est des calendriers de cette époque qui font commencer l'année à Noël ou A la (Circoncision, comme dans le cas présent. Ce qui le prouve, c'est une charte de l'abbaye de Montiemeuf, datée de Tan de l'Incarnation 1126, indiction iv, qui rapporte que, Guillaume VIII étant absent lors de la mort de son père, il vint visiter sa sépulture aussiltU son arrivée A Poitiers (Arch. de la Vienne^ orig., Montierneuf, n* /{3>. Besly, qui, avant de connaître ce texte, s'était prononcé dans un sens contraire {f/ist, dei comtes, preuves, p. 4^3), est revenu sur sa première appréciation dans le texte même de son Histoire des comtes (p. 128) et dans le tableau généalogique des comtes de Poitou qui se trouve en tète; il a été suivi par D. Fontencau, qui déclare nettement dans la reproduction qu'il donne de la charte de Montierneuf (XIX, pp. i85 et igi), que l'indication du chiffre iv pour l'indiclion ne permet pas de s'arrêter à une autre date qu'à Tannée 1126, et par Rédet, dans ses divers travaux. Nous adoptons la manière de voir de nos devanciers en ajoutant qu'A la fin du xi» siècle les moines de Saint-Florent faisaient partir le commencement de l'année de Noël ou du i^r janvier,ce qui est corroboré par une charte de cette abbaye de Tannée 1092, dont il a été parlé plus haut (page 898, note 1), que les historiens ont placée par erreur en logS.

(i) Marchegay, Chron. des égL d*Anjon^ p. 4i9> Saint-Maixent. Besly, dans son Histoire des comtes, p. 127, donne à Guillaume VII un troisième fils, qu'il appelle lienry et qui aurait été prieur de Cluny. Cette abbaye posséda bien un prieur de ce nom, mais il vivait vers Tan 1000, et dès le 5 janvier i iu5 il était remplacé par Bernard (Bruel, Chartes de Clani/, V, pp. 99, 178, i83); il devint, comme nous le croyons, abbé de Saint*Jean d'Ângély. Neveu de ta comtesse Audéarde, il était cousin et non fils de Guillaume Vil. L'erreur de Besly doit avoir pour cause un passage de Guillaume de Tyroù il est question d'un personnage du nom d'Henri, qui nous parait tout a fait imaginaire. L'historien des Croisades raconte qu'après que les barons d'Anlioche eurent jeté les yeux sur Raymond de Poitiers pour épouser la jeune Constance, nile du comte Boemood, et succéder à celui-ci dans la principauté, le patriarche eut & s'inquiéter des visées d'Alix, la veuve de Boemond, qui voulait garder la succession pour elle-même; afin d'empêcher qu'elle s'opposât A la venue de Raymond à Antioche,il lui fit accroire que celui-ci venait pour l'épouser; ayant ensuite démasqué ses batteries, il lui annonça que cet épouseur serait Henri, le frère de Raymond, et qu'on lui donnerait pour domaine deux villes situées sur les bords de la mer.Déçueune fois de plus, car le prétendu ne parut pas, Alix, après le mariage de sa fille, quitta Antioche et se joignit aux ennemis de son gendre. Nulle part ailleurs il n'est question de cet Henri, dans lequel Be^ly a cru reconnaître bien à tort le prieur de Cluny. La liste des

Aimeri V, vicomte de Thouars, et qui, devenue veuve en 1127, par Tassassinat de ce dernier, se remaria en 11 35 avec Ramire II dit le Moine, roi d'Aragon ; 4*, 5«, 6° et 7% quatre filles dont on ignore le sort (1). La descendance illégitime de Guillaume Vil n'est pas plus connue que celle de ses prédécesseurs (2).

Comme eux, il fut de son vivant pourvu d'un surnom. L'habitude qui avait été contractée de l'appeler le jeune, « junior », vu l'âge peu avancé où il avait prisle pouvoir, se cr^ntinua pendant toute sa vie; toutefois, si l'on en croit le chroniqueur Raoul de Dicet, une qualification spéciale aurait été ajoutée à son nom, celle de « facetus ». Ce mot a donné en vieux français

prieurs de cette abbaye, fournie par le Gallia Christ, ^IW, col. iiôô^ne contient pas d'autre prieur du nom d'Henri, au xiie siècle, que le neveu d'Audéarde. L'historien des comtes de Poitou commet du reste une seconde erreur dans le tableau de la descendance de Guillaume VIL Comme, dans plusieurs textes^ il avait rencontré un oncle d'Aliénor d'Aquitaine, nommé Raoul de Faye,il en avait inféré que cette parenté provenait de Tunion de ce personnaf^e avec une fille de Guillaume le Jeune, tandis qu^au contraire ce Raoul était le frère de la mèred'AUénor,vu qu'il était comme celleci issu de Maubergeonne, la vicomtesse de Châtellerault, ainsi qu*il sera établi plus loin.

(i) L'abbesse de Notre-Dame de Saintes, Agnès de Barbezîeux, qu'Aliénor reconnaît en ii4i pour sa tante, est probablement une des filles de Guillaume V^II, car il ne nous semble pas^que cette abbesse, qui fut à la tète du monastère Sh Saintes de II 34 à II 74 au moins, puisse être identifiée avec la religieuse du même nom que le duc, vers 1112, appelait aussi sa tante (CarLde Noire-Dame de Saintes, pp. 5i et 85).

(2) Richard de Poitiers (/{ec. des hist. de France, XII, p. 4 1 3) lui attribue la paternité de l'enfant phénomène dont la chronique de Saint-Maixent rapporte la naissance à Bordeaux en 11 17 et qui fut appelé Brixe (p. 4^7); niais le dire de Thistorien du XII* siècle semble n^avoir aucun fondement et ne peut en tout cas s'appuyer sur le texte du chroniqueur de Saint-Maixent, contemporain de cet événement, lequel n'en souffle mot.

Une opinion qui a pris corps au xvi« siècle, et qui est celle de D. Vaissete (Hist, de Languedoc^ nouv. éd., III, p. 800), présente comme fils naturel de Guillaume IX, duc d'Aquitaine, un personnage nommé Guillaume de Poitiers, qui aurait épousé au milieu du xii* siècle la comtesse de Die, et de qui seraient descendus les comtes de Valentinois. D. Vaissete ajoute même qu'il serait né à Toulouse vers iii5^ mais sans fournir aucune preuve à l'appui de sa parole; il semble que l'historien du Languedoc a simplement voulu,en agissant ainsi, donner un corps à des légendes forgées par les anciens historiens duDauphioé qui, fort embarassés pour fournir une explication sur le nom de Poitiers porté par les comtesde Valentinois, ont identifié leur comte Guillaume de Poitiers avec un personnage du même nom qui, de 11 43 à 1 163, est fréquemment mentionné dans les titres du Languedoc. (Voy. J. Chevalier, Mémoires pour servir à V histoire des comtés de Valentinois et de Diois, pp. 168-181.)

Il y a encore lieu de mentionner le propos d'un auteur arménien, Grégoire le Prêtre, qui prétend que Baudouin, comte de Mares ou Marasch, aurait été le frère de Raymond de Poitiers. Celui-ci se serait même assez mal comporté à l'égard de son frère naturel, si l'on en croit l'auteur de l'oraison funèbre de Baudouin, qui lui fait dire : c Mon père et ma mère m'ont abandonné, mon frère a oublié la tendresse « qu'il avait pour moi et que je lui rendais avec toute la cordialité dont j'étais capac ble ». (Hist. arméniens des Croisades, I, pp. 167 et 2i5.)

« Facct », qui a pour signification: gracieux, plaisant, courtois, él6gant, ou même simplement fact^lieux (l). Mais ce surnom n*a pas été adopté par rinstoire, et il y a lieu de s'en tenir à celui que lui donnent les textes anciens, et de le désigner sous le nom de Guillaume le Jeune, sans s'arréler aux appellations dont certains auteurs modernes ont cru devoir le gratifier, et qui n'ont d'autre rondement que leur façon de le juger (i).

La vie de Guillaume oITre de tels contrastes qu'il est naturel que les appréciations varient beaucoup sur sa personne. Les seules dont il y ait lieu de tenir compte sont celles qui émanent de ses contemporains; aussi, afin d'être en mesure de se former une opinion sur lui, est-il bon de les exposer en entier, après avoir pris toutefois connaissance de ses actes, comme nous Tavons fait.

La première en date est due à Orderic Vital, qui s'exprime en ces termes : Le comte de Poitou était brave et loyal, mais excessivement ami du plaisir, et, dans les jeux d'esprit, il surpassait tous les gens qui font métier d'amuser les autres (3). Guillaume de M nlmesburi, qui vivait peu après, dit de lui que c'était un bouITon et un homme tellement enclin au mal qu'avant son retour de Jérusalem il se vautrait dans toutes sortes de vices, ne reconnaissant pas l'action de la Providence dans tous les malheurs qui lui étaient arrivés et mettant tout sur le compte du hasard des circonstances. Ne prenant rien au sérieux, il tournait toutes choses en plaisanteries et amenait forcément le rire sur les lèvres de ses auditeurs (4). L'historien anglais ne se contente pas de cette appréciation sévère, il va plus loin et cite des faits. Il rapporte que dans un château,c'est-à-dire une localité fortifiée, appelé Niort (5), il construisit une maison ayant l'apparence d'un petit monastère

(i) Raoul de Dicet, Abbrevialiones chronicaram, T, p. 240.

(2) UArt de vérifier les dates, pp. 717 el 74a, Tappellc Guillaume le Vieux; Palustre a inliiulé son élude inachevée sur noire comte: Histoire de Gaillaame IX, dit le Troubadour y duc d'Aquitaine. (Voy. plus haut, pan^e 3S4. noie 4») Ce surnom de Troubadour appliqué au comle Guillaume VU esl assez récenl ; il ne se rencontre que dans les écrivains du xix^ siècle inspirés par les travaux de Raynouard.

(3) Orderic Vital, Hist. ecclés., IV, p. 1 18.

(4) Miçne, Patrol. lat., CLXXIX, col. i384, Guill. de Malmesburi.

(5j Niort a dû être une des résidences préférées de Guillaume Vil ; c'est ce qui parait résuller des paroles du troubadour Marcabrun, qui, écrivant entre 1 128 et 1 138, termine un de ses poèmes en demandant à Dieu le repos pour l'âme du comte et sa prolection pour lel^oitou etpour Niorl(/îo/na/im, VI,p. i23,Marcabrun par M.Meyer).

OÙ il projetait d'établir une abbaye peupléede femmes de débauche ayant à leur tête les plus expertes, lesquelles, à rimilalion de ce qui se passait dans les établissements religieux, auraient été pourvues des titres d'abbesse, de prieure et autres dignités (1).

D'autres écrivains, un peu postérieurs, ne le cèdent en rien aux premiers. Ainsi Geoffroy du Vigeois dit qu'il avait trop l'amour de la femme et que ce défaut lui fut nuisible pour la réussite de ses entreprises (2); quant àl'auteur de la vie de Bernard de Tir on, il déclare que Guillaume était Tennemi de toute chasteté et de toute vertu féminine (3). On s'accorde enfin à reconnaître dans sa personne le héros d'une légende du Moyen-Age qui rapportait qu'un comte de Poitou, ayant voulu se renseigner sur le genre de vie et la profession qui pouvaient rendre les hommes les plus heureux sur cette terre, et leur procurer le plus de délices, avait conclu, après avoir essayé diverses transformations, en faveur des marchands courant les foires, qui, entrant dans une taverne, y trouvaient immédiatement toutes les jouissances qu'ils pouvaient désirer et n'avaient qu'une seule préoccupation, celle d'avoir à payer en sortant la dépense qu'ils avaient faite (4). Cette conclusion est la pure glorification du matérialisme.

Au XIII* siècle, une idée courante s'était formée sur la personne de Guillaume Vil, provenant en partie de faits réels, en partie d'opinions issues de Tinterprétation de ses poésies et des sujets qu'il y avait traités, et oti, la plupart du temps, il s'attribue un rôle actif dans des aventures amoureuses. Voici ce que dit de lui le plus ancien historien des troubadours, qui vivait à cette époque : Le comte de Poitou fut assurément un des hommes les plus courtois qu'il y eût au monde et il fut en même temps un des plus

(i) Dans ces derniers temps, un écrivain a entrepris, dans un article intitulé : La Badia de Niort (Romania, VI, p. 249), de démontrer que le passage de Phistorien anglais avait été mal compris et que la création attribuée au comte de Poitou n'avait jamais eu lieu. Selon lui, on aurait affaire à une fantaisie de poète, faisant l'objet d^une chanson qui ne nous serait pas parvenue. Les arguments de M. Pio Rajna ne nous ont pas convaincu et il nous paraît certain qu'un établissement, tel que le décrit G. de Malmesburi,a existé ; nous n'hésitons que sur le point de savoir si le comte, en le fondant, satisfaisait à ses goûts de débauche, ou s'il n'a point agi, au contraire, dans une pensée de police qui lui aurait été suggérée par ce qu'il avait pu voir en Orient.

(2) Labbe, Noua bibl. mon,, II, p. 297.

(3) Rec. des hist. de France y XIV, p. 169.

(4) D. Vaissete, Hist. de Langaedoc^ nouv. éd., X, p. 21 5, d'après Etienne de Bourbon.

grands enjôleurs de femmes ; il ^^tail un bon chevalier d'armes, mais ilétail aussi toujours pnHù faire Tamour.ll sut bien trouver ol chanter, c'esUà-dire composer des po(^sit*s gracieuses et les réciter, et il courut longtemps par le monde pour tromper les dames (1).

Les auteurs de ces appréciations nVnvisagent gurre, on le voit, qu'un des côtés de la personnalité du comte, celle que lui-même avait surtout mise en évidence par ses poésies, et s'ils lui sont peu favorables, c'est qu'ils appartiennent presque lous à la société monastique. Or on ne peut ni<»r que Guillaume s'est tenu trrs en dehors du grand mouv(»ment n*li}:ieux qui fut la contrepartie du relâchement des mœurs, occasionné surtout par l'étal de guerre permanent qui régnait alors; ce mouvement, qui se manifesta si intense pendant le premier quart du xii* siècle, est spécialement caractérisé dans les états du duc d'Aquitaine par quatre noms: Pierre de l'Etoile, fondateur de Fonlf^ombaud, mort en H14, Robert d'Arbrissol, fondateur de Fontevrault, mort en 1117, Giraud de Salles à qui l'on doit tant de monastères en Guyenne, Périgord et Poitou, mort en 11 20, et enfin Etienne de Muret, fondateur de Grandmont, qui fmit ses jours en 1124. On pourrait même avancer que si le comte de Poitou a pris la croix et fondé une abbaye, il n'a été poussé vers ces actes que par des considérations particulières, dans lesquelles l'idée religieuse, sauf peut-être pendant un court espace de temps, n'a qu'une bien petite part à revendiquer.

Mais, comme contre-partie de ces appréciations malséantes dont la justesse, sinon la sincérité, peut être contestée, il se rencontre des témoignages qui s'accordent à présenter Guillaume sous un tout autre aspect. Il s'éleva parsi^s talents militaires, dit le chroniqueur de Sainl-Maixenty au-dessus de tous les princes de son temps (2). Un religieux de Talmond, le mettant dans un style

(i) D. Vaissete, Hlst. de LangaedoCy nouv. éd., X, p. 2i3; Raynouard, Choix des poésies des troubadours , V, p. ii5; Hist, litt. de la France^ XI, p. Sy. Le troubadour, auteur de cette courte biographie, était du reste assez mal renseigné sur les choses du comté de Poitou, car il fait épouser la duchesse de Normandie au fîls de Guillaume VII, et, selon lui, de ce mariage serait issue la femme du roi Henri d'Angleterre; c'était expliquer à sa façon comment il se faisait qu'Aliénor portAt ce titre de duchesse de Normandie, qu'il ne comprenait pas, et il trouve très naturel qu*elle le tint de sa mère.

(2) Marchegay, Chron, des égL d'Anjou, p. /|!5i, Sainl-Maixent.

hyperbolique sur le même rang qu'Alexandre, que Philippe ou que Pompée, lui décerne le nom de grand, déclarant que jamais il ne s'est mis injustement en colère contre qui que ce soit, que jamais il n'a manqué d'être compatissant aux malheureux (1). Mais ce qui a surtout contribué à dérouter l'opinion sur le compte de Guillaume VII, ce sont les louanges qu'a faites de lui un des personnages les plus violents de l'époque, Geoffroy de Vendôme, à qui l'on doit les accusations portées contre Robert d'Arbrissel et bien d'autres hommes d'église de son temps, et dont les dires ont été généralement acceptés sans contrôle, tant lui-même paraissait impeccable. Sa correspondance est à ce sujet éminemment instructive, et il est essentiel d'en avoir connaissance pour estimer la valeur que l'on doit attribuer à ses paroles ou à ses jugements, particulièrement à l'égard de Guillaume VII,

Après son retour de la croisade le comte de Poitou avait demandé à l'abbé de Vendôme de restituer à Rainaud Quarlaud l'obédience dont il l'avait privé. Le comte avait beaucoup insisté, en disant particuHèrement que ce personnage lui était d'une grande utilité, et qu'il était en môme temps très nécessaire à Vendôme, ce dont ne disconvenait pas Geoffroy, mais tout en donnant au comte le titre de très illustre, il ajoutait finement qu'il n'était pas urgent que Guillaume s'inquiétât des personnes dont la charge ne lui était pas confiée, et qu'il aimait mieux voir périr le bien temporel son abbaye plutôt que de consentir à laisser perdre l'âme de l'un de ses frères (2).

En qualifiant le comte de « clarissimus », l'abbé de Vendôme avait voulu faire passer plus facilement la fin de non-recevoir qu'il donnait à sa réclamation, mais le moyen ne lui réussit guère, car ,à son tour, il échoua auprès de Guillaume dans une affaire qu'il avait à cœur. Il lui avait demandé une entrevue afin de lui faire connaître les griefs qu'il avait contre ses prévôts, Guillaume et son frère Aimeri, qui mettaient selon lui la main sur le patrimoine de l'abbaye ; le comte la lui accorda, mais il oublia (intentionnellement) de dire à son messager où ils pourraient se rencontrer. Geoffroy lui adressa alors un moine afin d'obtenir ce rensei-

(i) Cart, de Talmond^ p. 226.

(2) Migoe, PatroL lai., CLVII, col. 200; Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 420.

5oa LBS COMTES DE POITOU

gnement, mais Tenvoyé altendil vainement uno audience pendant douze jours,elc/esl alors seulement qu'il apprit que le comte était parti pour Clermont. Gooiïroy n*eul pas Tair de se forma-liser de cette façon d^agir; il écrivit à Guillaume, lui disant en commençant qu'il est un incomparable guerrier, chéri du Seigneur, et que sa vie est digne de toute louange! puis il finit par s'excuser de ne pas être venu au rendez-vous pour ce motif qu'il lui était impossible de le faire du moment qu'il ne connaissait pas le lieu désif;né. On ne pouvait pas mioux cacher sa déconvenue, mais il n'en ressort pas moins de cette lettre que l'abbé de Vendôme tenait beaucoup plus à voir le comte que celui-ci n'avait envie de le rencontrer (1).

Revenant une autre fois sur un sujet qu'il savait devoir plaire à Guillaume, il lui dit en face qu'il mène une vie que l'on ne saurait trop donner en exemple, et il ajoute, en paraphrasant les paroles du Psalmiste, que Dieu a placé le comte de Poitou ad-dessus de tous les hommes tant par la beauté de sa personne que par l'élévation de ses sentiments. Knfm il termine sa lettre par le souhait de lui voir occuper la môme place dans le ciel. Il faut espérer, pour le bon renom de Geoffroy de VendAme, que cette lettre est antérieure à Tannée 1114^ dans le courant de laquelle Guillaume fut excommunié à Toccasion de ses violences contre l'évftque de Poitiers. Geoffroy avait alors des difficultés avec l'abbé de Saint-Jean d'Angély; le comte Tavait contraint d'accepter pour arbitre Tévèque de Saintes, mais la décision de l'évêque ne donna pas satisfaction à toutes les prétentions de l'abbé de Vendôme, qui fit appel devant le comte, et le flattait afin de le gagner à sa cause. 11 terminait môme sa missive par ces mots : « C'est votre humble ami, ou plutôt votre esclave, qui vous écrit, des douleurs de reins l'ayant empêché de se rendre auprès de votre personne (2). »

Ces flagorneries se retrouvent dans toutes les lettres de Geoffroy; même il va jusqu'à dire dans Tune d'elles qu'il demande au comte une réponsedesa grandeur à sa petitesse. Toutes lesfoisque l'abbé de Vendôme parlait de colle sorte, il avait quelque faveur

(i) Mijçne, PatroL lat , CLVII, col. 2o3 ; Besly, Hist, des comtes, preuves, p. 422. (2) Miçne, PalroL lat.^ CLVII, col. 201; Besly, Hist.des comtes^ preuves, p. 421.

GUILLAUME LE JEUNE 5oi

à réclamer du comte, mais lorsque celui-ci avait besoin de son concours il lui arrivait de le traiter presque d'égal à égal. C'est ainsi qu'ayant un jour appris que Guillaume avait l'intention de l'envoyer à Rome plaider sa cause auprès du pape, il s'empressa de venir se mettre à sa disposition pour faire ce voyage avec l'assistance d'un ou de deux des clercs du comte, mais, avant de partir, il réclama une rémunération dont il posait les conditions : celle-ci devait consister dans le retrait que ferait Guillaume de toutes les coutumes ou charges que ses prévôts avaient imposées par force sur les terres de l'abbaye de Vendôme, avec garantie que ces faits ne se renouvelleraient pas (l).Nous ne saurionsdire si sur ce point il obtint satisfaction, mais c^est chose probable.

Dans ses actions, Geoffroy ne voyait que le but à atleindre, les moyens lui importaient peu; c'est ce qu'il déclare crûment dans la lettre qu'il écrivit un jour au pape Pascal II pour défendre sa conduite. Par son caractère altier, par son habitude de se poser en gardien de la régularité ecclésiastique, il s'était attiré de nombreux ennemis. Certains le dénoncèrent au pape comme s'élant associé avec les persécuteurs de l'Église et en particulier avec le comte de Poitou, avec qui il n'aurait cessé d'avoir des rapports intimes, bien que ce dernier eût été frappé d'excommunication. Le pape le cita en 1H6 devant le concile de Latran pour répondre à ces accusations. L'abbé de Vendôme commença par se dispenser d'assister au concile, puis il écrivit au pape pour lui exposer les motifs de son abstention ; il donnait pour prétexte qu'il n'avait eu connaissance des lettres de convocation que trente-cinq jours avant l'ouverture de l'assemblée et que, par suite, il n'aurait pas eu le temps matériel pour s'y rendre. Il déclarait ensuite que jamais il ne s'était allié à quelque personne qui persécutât l'Église; que, cependant, s'il avait communiqué avec le comte de Poitou, ce qu'il ne niait pas, bien que celui-ci fût excommunié, il ne l'avait fait que dans l'intérêt de son monastère. Les meilleurs domaines que celui-ci possède, disait-il, et dont il tire presque toute sa subsistance, sont situés dans le comté de Poitou ; or, comme on ne saurait faire l'échange de ces biens, l'abbé se trouve

(i) Migne, Patrol. laL, CL VU, coL 20a; Bealy, Hisl. des comtes, preuves, p. 420.

5o2 I-ES COMTES DE POITOU

contraint, tout en faisant à ce sujet ses réserves intimes, d*avoir des rapports directs avec le possesseur du comté. Son prédécesseur, Tabbé Ikrnon, en agissant autrement que lui dans des circonstances identiques, s*élait attiré la roirre du comte, lequel lui enleva certaine obédience que lui, (ieoiïroy, n'avait pu ra* cheter qu*au prix do 12.500 sous. Il concluait en conséquence qu'il ne devait pas T^tre excommunié parce qu'il avait communiqué avec Guillaume de Poitiers et qu'il ne saurait Tétre tant que celui-ci resterait en dehors de TEglise (1).

Cette correspondance de Tabbé de Vendôme est éminemment suggestive, et nous paratt donner Texplication des colères excessives auxquelles Guillaume VII fut parfois en proie, et du manque de conduite d'une partie de son existence ; quand on voit Thomme supérieur qu'était Geoffroy donner Texemple d'un abaissement si absolu devant le comte de Poitou, on ne peut s'empêcher d'établir un rapprochement entre celui-ci et le souverain le plus remarquable des temps modernes, Louis XIV, doué comme Guillaume de qualités éminenles qui le plaçaient au premier rang, mais que la complaisance de tous et une basse flatterie firent tristement déchoir.

Le troubadour qui, un siècle après la mort de Guillaume VII, entreprit de faire la biographie des poètes qui Tavaienl précédé, commença son recueil par celle du comte de Poitiers (2), qui, dit-il, sut bien trouver et chanter, c'est-à-dire composer des poésies sur le mode adopté par les poètes du midi de la France, et les réciter. Cet éloge était mérité, mais il y avait quelque chose à y ajouter, c'est que si Guillaume est, par rang d'ancienneté, le premier des troubadours dont les poésies ont été conservées, il est aussi le premier d'entre ceux qui ait su assouplir ses inspirations à des règles précises et faire que ses œuvres servissent de modèle à ses successeurs. Évidemment, avant lui, il avait été composé des chansons en langage roman (nous employons ce mot pour désigner ce qui par ailleurs est appelé la langue provençale), mais il

(i) Migne, PatroL lat,, CL VII, col. Ifi; Besly, Hist, des comtes, preuves, p. 433.

(2) « Lo coms de Peîtieus » . Il est à remarquer que ce n^est pas par sa qualité de duc d'Aquitaine que Guillaume était communémeut désigné, mais bien par celle de comte de Poitou ; Guillaume de Malmesburî emploie aussi la même qualification: « VVillielmus, comcs Piclavorum ».

GUILLAUME LE JEUNE 5o3

est à croire qu'elles étaient l'œuvre de gens de condition infime et qu'elles ne furent jamais recueillies par écrit, cet honneur étant réservé surtout au latin, qui était la langue savante, ou à la langue vulgaire lorsque celle-ci était employée pour traiter des sujets d'un ordre élevé. Les petites gens auteurs des chansons amoureuses qui constituaient surtout leur bagage littéraire, devaient ignorer la plupart des règles de la composition poétique, ainsi qu'il en a été de tout temps dans le peuple, même de nos jours, mais Guillaume sortit ce genre de poésie de l'ornière dans laquelle il avait traîné jusque-là, il l'ennoblit, et il fil plus, lui donna des règles; à l'inspiration lyrique il joignit la science du vers (1).

Guillaume, doué d'un tempérament ardent, fut dans sa jeunesse ce que l'on appelle un coureur d'aventures, mais ce n'est pas, semble-t-îl, Poitiers ou le Poitou qui furent le théâtre de ses exploits en ce genre, c'est le Limousin, où il rencontra assurément les premiers objets de ses passions. L'efTet sur lui en fut si vif que, s'étant familiarisé avec le langage de cette portion de ses états, il employa pour célébrer ses bonnes fortunes le parler de celles qui en furent les héroïnes.

C'est dans le Bas-Limousin, vers l'Auvergne, que résidaient deux dames dont il eut particulièrement à se louer, Agnès et Ermessende, et celles-ci, dès le début de la pièce oîi il est question d'elles, nous révèlent leur nationalité en accueillant le voyageur parle salut qui était d'un usage courant dans leurs quartiers : tt Par saint Léonard (2). » Parlant ailleurs d'AgnJs etd'Arsende, qui ne sont peut-être pas les mêmes personnes que les précédentes, il dit que l'une était de la Montagne, du château de Jumel, et que l'autre résidait auprès de Confolens (3). Enfin, quand il s'exclame, c'est en disant : a Que Dieu soit loué et saint Julien (4), » ou encore

(i) Voy. Diez, Die Poésie der Troubadours, qui, à l'aide des œuvres du comte de Poitiers^ a tracé les règles de la métrique des poésies des troubadours, et Fauriel, Histoire de la poésie provençale^ qui a étudié le fond même de ces poésies.

(2) oc Saluderon me francamen Per saut Launart id (En âlvernhe paht Lbuozi). n 8*agit de saint Léonard, ermite limousin du vi* siècle, qui a donné son nom à Saint- Léonard de Noblat (Haute-Vienne).

(H) m L'un fo dels Montanhiers. . . L^autre fa norritz sa jos près Cofolen. . . De Gumêlai le castel... Et per Niol faux orgueil!...]» (Cohpanuo parai un vers coviNEN).Ces trois localités : Jumeï (Corrèze) dans la Montagne, Nieuil (Haute-Vienne), Confolens (Charente), faisaient partie du diocèse deLimoges,là où était usité le parler limousin.

(4) « Diex en laus e sanb Jolia » (Ben vuelu que sapchon lx plusor). Saint Julien,

5o4 LES COMTES DE POITOU

il fait serment par le chof de saint Grégoire (1) ou par saint Martial (2), toutes façons de parler éminemment limousines.

C'est même celle région montagneuse qui confine à TAuvergne et au Périgord que Guillaume semble vouloir reconnaître comme étant celle de sa naissance quand il dit, après avoir fait un portrait de sa personne et pour expliquer les inconséquences que Ton peut relever dans ses actes, quu s'il est tel, c'est qu^une nuit il fut ainsi doué par les fées siégeant sur un puy (3).

L'objet de ses pensées, à qui est adressée la pièce de vers dans laquelle ils'exprime'ainsi,eldontle caractère un peu mélancolique se détache de Tensomble, ne vivait pas en Limousin ; le message est envoyé vers TAnjou, peut-être à Mauborgeonne, qui était angevine de naissance, et la composition de la pièce pourrait par suite remonter aux débuts de la passion du comte pour la vicomtesse do Châtellerault (4). Klle serait en conséquence postérieure à son retour delà croisade, époque qui tranche nettement dans son existence (5). Jusque-là, li>ré à la fougue de ses passions, malgré son mariage avec Philippie, il courait le monde en quête de bonnes fortunes et, sans aucune discrétion, il relatait cellesci dans des récils qui souvent sont trop imagés. Puis, quand il se fut décidé, pour aller en Terre Sainte, à abandonner ses étals

martyr, dont le tombeau existait à Brioude en Auvergne, était très populaire dans le Bas-Limousin où plusieurs paroisses l'avaient pour patron.

(i) « Pel cap sanh Gregori » (Fahai ciiansonëtta nueva). Il ne nous a pas été possible de retrouver le saint (îréjçoire qui avait alors assez de notoriété en Limousin pour que l'on jurât nar sa tête, aussi nous sommes-nous demandé si la leçon est bien exacte et s'il ne faut pas lire c sanh Junia » au lieu de c sanh Gregori ». Saint Junien, qui a donné son nom à une ville du Limousin (Haute'Vicnne),y fut toujours en très grande vénération ; Rajnaud, évoque de Périgueux, qui mourut à la première croisade, en octobre iioi, lui éleva un magnifique tombeau qui existe encore, et, en outre, ôta le chef du saint de la châsse en bois peint où ses ossements étaient jusqu'alors renfermés et le plaça dans deux coupes de bois doré {Arbellot, JVoticc sur le tombeau de saint Janien).

(2) a Fer sanh Marsau » (Farai un vers de dret nien) , Saint Martial, le célèbre apôlre et patron du Limousin.

(3) a Qu'en aissi fui de noitz fadatz sobr'un pueg au » (Farai un vers de dret nien). L'expression latine <( podium » signiHanl éminence, hauteur isolée, a donné « pueg » en langage limousin et <ic poy » en poitevin, ce qui exclut toute participation de ce dernier parler aux poésies du comte Guillaume.

(^1) a Lai vers Anjau » (Farai un vers de dret nien).

(5) Il convient peut-être de joindre à cette pièce celle qui commence par le vers « Pus VEZEM DE NovKLii FLORiR » ct dont l'autcur fait l'envoi à Narbonne ; il dit qu'il ne va plus jamais dans ce pays, où sans nul doute il avait noué quelque intrigue, et par suite, si cette poésie est l'œuvre de Guillaume, elle doit être placée entre son abandon du Toulousain en 109g et la nouvelle occupation du comté en 11 13.

GUILLAUME LE JEUNE i>o5

et son jeune fils (il ne parle pas de sa femme) qu'il voit en butte aux attaques des félons gascons ou angevins, à dire adieu à tous les plaisirs qu'il a pris en Poitou et en Limousin (les seuls pays qu'il quitte à regret), il dit tout ceci dans des termes qui respirent un sentiment vrai et, par suite, ont dû se graver vivement dans la mémoire de ses contemporains (1).

A son retour de TOrient, il avait alors trente et un ans, il se remit à composer des poésies, et fit en vers le récit des misères qu'il avait éprouvées, mais le sentiment qui avait dicté ceux de la pièce, Pus de chantar m'es pus valens^ avait disparu, et il entremêla son récit d'aventures plaisantes qui prêtaient à rire (2). Comme ce dernier poème n'est pas venu jusqu'à nous on ne saurait rien en dire, mais tout porte à croire que l'inspiration lyrique des premières chansons ne s'y faisait pas sentir et que le décousu de cette œuvre, peut-être aussi sa longueur, empêcha qu'elle fût aussi bien retenue par ses auditeurs que les précédentes. Toutefois l'impulsion que Tart de trobar reçut du comte ne se ralentit pas; sa cour fut le centre aimé des troubadours qui venaient y prendre des leçons et y trouvaient, quand ils étaient nécessiteux, toutes les jouissances d'une vie facile.

Les liaisons qu'il forma en Limousin suscitèrent des vocations et c'est de celle contrée que sortirent les premiers troubadours, tels qu'Eblesde Ventadour, et bien d'autres (3); Béchade, Cercamont, Marcabrun, Jaufre Rudel,pour ne citer que ceux-là, furent des disciples directs de Guillaume VII ou, à tout le moins, ont reçu des leçons de son entourage. Du reste, c'est dans le duché d'Aquitaine que, pendant le treizième siècle, l'art de bien dire fut surtout cultivé; la preuve en est fournie par l'historien des troubadours qui, sur les cent onze biographies que contient son recueil, en consacre cinquante-trois, c'est-à-dire près de la moitié, à des poètes originaires de l'Aquitaine (qui comprenait aussi l'Auvergne et le Velay), et cinquante-huit au restant des pays de

(l) Pus DE CHANTAR m'eS PRES TALBNS.

(2) Orderic Vital, Hist, ecclés,, IV, p. iSa.

(3) Geoffroy du Vinreois rapporte une anecdote qui est bien dans les mœurs du temps et témoigne du faste et de l'ingéniosité du vicomte de Ventadour; elle a pour objet de prouver que, dans la circonstance^ le conite de Poitou trouva son maître (Labbe, Nova bibl, man.y 11^ p. 822^.

5o6 LES COMTES DE POITOU

langue provençale: Languedoc, Provence et Viennois, Catalogne et Roussillon, el enfin Italie (1).

Cet essor, donné à une lill^ralure qui a produit des œuvres do réelle valeur el d*un caractère si particulier, est en grande partie dû à Guillaume le Jeune et ce sera toujours son principal litre d'honneur auprès de la postérité (2).

(i) Voy. Chabancau, fiioyraphies des tronbadoars^ note 38 de la nouvelle édition de D. Vaissele, fUsL de Lanf/uednc, X, pp. aorj- V>o; celle note r.st une excellente biblioi^raphie historique de ce ftujcl.Harlsch * Grand riss sur Oeschichte der prooenralischen Lileraiar^ 1872, n^ iK3, pp. i5, 35) attribue douze poésies à Guillaume, mais M. Chabaneau, d*après une étude critique récente, en réduit le nombre à onze et supprime le n^ 9 du Grundriss .

(%) Les œuvres de Guillaume VII qui nous sont parvenues n'ont pas été jusqu'ici l'objet d'une publication spéciale; cela tient sans doute au caractère licencieux de la plupart d'entre elles, qui auraient demandé des commentaires scabreux ; on les trouve isolément dans divers recueils imprimés et dans des manuscrits, mélangées avec des poésies d'autres troubadours.

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