XIV. - 6UT-6EOFFROT-OUILLAUME
VI'' Comte. — VIII* Drc.
Le successeur de Guillaume Aigrel porte trois noms dans riiistoire : Guy, Geoffroy et Guillaume. Lors de son baptême il reçut celui de Guy, Wido (1). Mais de très bonne beure et concurremment avec lui apparaît celui de Geoffroy, G««//>Wm* (2). Il n'y a pas lieu d'hésiter à reconnaître dans ce fait l'œuvre d'Agnès qui, de môme qu'elle faisait prendre à Pierre, son fils aîné, le nom de Guillaume, bien avant qu'il fût monté sur le trône ducal, avait aussi pu rêver de faire passer le comté d'Anjou sur la tête de son fils cadet. Etant femme à savoir ce qu'il fallait espérer de l'issue de son mariage avec Geoffroy Martel et calculant les chances d'une union stérile, il avait dû entrer dans ses plans ambitieux de substituer son fils aux doux neveux de Geoffroy. Lors du mariage de sa mère, Guy avait environ six ans, et, comme il arrive souvent, Geoffroy, n'ayant pas d'enfants, reporta toute son affection sur le dernier-né de sa femme. Celui-ci, du reste, conserva toute sa vie un souvenir ému des soins dont le comte d'Anjou avait entouré sa jeunesse et c'est h lui-même que l'on en doit le témoignage quand on le voit, dix-sept ans après la mort de Geoffroy Martel, l'appeler publiquement son seigneur et quasi son
(1) * Guido diclus ia baptismo, Guillelmus cognomiae » (Cirot de la Ville, /fist. de la Grande-Sanve^ preuves, I, p. 495).
(2) La charte de SaÎDt-Hilaire datée de novembre io58, où Ton trouve pour la première fois le nom de Guy dans un tilre authentique, indique expressément que celui de GeofFroy est un surnom : « S. Widonis, quem Gausfridum cognominabamus, abbalis noslri » (Rédel, Z>oc./?ottr Saint-HilaireyXy p. 89). Ce nom de GeofFroy est du reste donne à noire comte bien antérieurement à sa prise de possession du comté de Poitou. Ainsi, en io4i, on lit dans une charte de l'abbaye de Sainl-Maixent (A. Richard, Chartes de Saint' Mai xenl^ I, p. 11 5) celte mention spéciale : a Willelmo comité cum suo g-ermano Gosfredo »; de nombreux exemples de cette appellation se rencontrent dès celte époque dans les titres des établissements relig^ieux de la région. Enfin la chronique de Sainl-Maixent lorsqu'elle enregistre la naissance du comte s'exprime ainsi : a Gaufredum qui et Wido vocalus est » et lors de sa mort elle dit: « Obiit Guido qui et Goffredus ». (Marchegay, Chron. des égl, d* Anjou, pp. i<88 et 4o8).
père (l).De celte habitude prise de bonne heure il est résulté que c'est sous ce nom de Geoffroy que notre comte de Poitou est le plus fréquemment désigné et que lui-même aimait à s'entendre appeler. On ne connaît qu'un seul de ses trois noms reproduit sous une forme monogrammatique et c'est celui de Geoffroy (2). C'est seulement après sa prise de possession du comté de Poitou qu'il se fit donner dans les actes le nom dynastique de Guillaume (3). Pour plus de précision certains documents ont désigné ce comte sous deux de ses noms (4) : à leur exemple nous l'appellerons Guy-Geoffroy, comme le fait la chronique de Saint-Maixent quand elle relate son décès et qui est le nom le plus particulièrement consacré par l'histoire (5) .11 avait pour habitude de s'intituler dans les actes authentiques, tout à la fois comte des Poitevins, cornes Piclavenswm.ei duc des Aquitains, dux Aquitanorum^ «par la grâce de Dieu », mais il prenait aussi ces titres isolément sui-
(i)<c Domious et tanquam pater meus GosPridus cornes », 23 mai 1078 (Métais, Cart, saint, de la Trinité de Vendôme, p. 62).
(2) Les chartes originales du chapitre de Saint-Hilaire de Poitiers nous ont conservé deux représentations de ce monogramme, Tune de Tannée 1067, l'autre du 4 fé~ vrier io83 (Arch. de la Vienne, orip., SaintrHilaire, nos 65 et 72) ; on trouvera ces monos^rammes sur une planche spéciale ainsi que les croix autographes que le comte traçait souvent au bas des actes à la suite de son nom.
(3) Nous n'avons rencontré dans le minutieux dépouillement des pièces où il est fait mention du comte de Poitou, auquel nous nous sommes livré, aucune indication précise soit sur le temps soit sur les lieux où Tun des trois noms sous lequel il était connu fut spécialement employé. Pendant assez longtemps, dans les chartes de Poitou, il est plus particulièrement appelé Guy, mais à partir de 1075 environ le nom de Geoffroy, qui se trouve surtout dans les documents de la Saintonge ou de la région Angevine, tend à prédominer; quant à celui de Guillaume, il lui est surtout donné dans le Bordelais, la Gascogne, le Limousin et dans les documents émanés de personnages étrangers au Poitou, tels que le roi, le pape, les chroniqueurs. Le premier emploi de ce nom de Guillaume que nous ayons relevé jusqu^ici se trouve dans une charte de la collégiale de Saint-Seurin de Bordeaux de Tan 1060 (Besly, Hist.des comtes, preuves, p. 345 bis; Brutails, Cart. de Saint-Seurin; p. i3).
(4) Outre les exemples tirés de la chronique de Saint-Maixent et du chartrier de Saint-Hilaire cités à la page précédente, on relève encore quelques variantes du nom du comte dans les cartulaires, tels que « Gofridus Guydo (Talmond, ior>8), Wido cogoominatus Gofredus (Saint-Jean d'Angély, 1076), Wido comes agnomento Jofridus (Saint-Maixent^ io6/|), Guido qui et atio nomiue Goffredus vucabatur (Saint- Maixent, 1078) ». Le nom de Geoffroy n*a été accole que fort rarement à celui de Guillaume; on le trouve seulement dans son inscription tumulaire: ce Guillelmus qui GauCridus », et dans une chronique de la cathédrale d'Angouléme, ce Willelmus Geofredus », ce qui ne peut infirmer les témoignages fournis par des documents authentiques appartenant aux diverses années de la vie du comte.
(5) Besly, Hist. des comtes, p. 96: Guy-Geoffroy- Guillaume VII; le P. Anselme, ffist.généal, de la maison de France, II, p. 5 18: Guy-Geoffroy dit Guillaume VIII; L*Art de vérifier les dates, 1770, p. 71G: Gui-Gkofroi, Guillaume VI.
vanl les circonstances et, lorsqu'il s*agissait d'actes intéressant seulement le Poitou, il est généralement désigné dans les souscriptions avec la simple qualité de comte des Poitevins ; cependant) à la fin de sa carrière, son litre de duc sembla prévaloir (1).
Lorsque Guy-Geo(Troy devint, par la mort de son frère, comle de Poitou etducd'Aquitaine, il était déjà depuis plusieurs années en possession du Bordelais etdeTAgenais. Eudes, son demi-frère, avait hérité, vers 1 036, du chef de sa more, Brisque,du duché de Gascogne, mais il n'en avait joui que peu d'années, ayant été tué en 1039 au siège de Mauzé. A sa mort, Agnès put mettre sans difficulté la main sur le Poitou, qui revenait du reste naturellement à ses enfants, mais on ne saurait dire au juste si elle réussit à garder Bordeaux. Il semble que Tarchevèque de celte ville, Geoffroy,profilant des circonstances, ait visé, comme le tentèrent d'autres prélats à celle époque, à s'octroyer une semi-indépendance. Bien qu'il eût été nommé par le comle Sanche en 1027, ce n'était pas un homme du Midi ; il appartenait à la race franque, et Guillaume le Grand, avons-nous dit, ne fut pas étranger à son choix. Quel rôle joua-t-il pendant les cinq années qui séparent la mort d'Eudes du jour où Agnès, dans la grande assemblée des barons poitevins, fil reconnaître son fils comme comte de Gascogne? Les textes sont muets à ce sujet. Il est seulement un fait certain c'est que les comtes de Périgord avaient pris pied dans le pays, soit pour leur propre compte, c'est-à-dire en faisant valoir certains droits à l'héritage d'Eudes, soit que l'archevêque, incapable de lutter avec ses propres forces contre les puissants compétiteurs à la possession de sa ville archiépiscopale, ail fait avec eux un partage du pouvoir. Toujours est-il qu'en 1043 une certaine comtesse Aïna,en donnant à l'abbaye de Notre-Dame de Sou-
(i) Voici le relevé de qes diverses appellations: Duc des Aquitains « dus Aquita- Dorum )», a ou Aquitanis » ; duc d'Açiuitaine <c dux Aquttaniae yy, ou encore « dnx in Aquitania », ou a dux Aquitanicus » (Cart, de JV,-D. de Saintes^ io58) ; princb des Aquitains « princeps Aquitanorum » {Chart, de Maillezais^ loCo) ; comte de Poitou a cornes Pictavensis » ou a Piclavis», comte des Poitevins a cornes Pictavorum », duc des Gascons « dux Aquitanorum seu Guasconum ^ (Chort. de Clnny, 1076); prince DE Gascogne a princeps Vasconie » {Chart.de la Réole, io84); comte des Bordelais « cornes Burdegalensium » (Cart.de VauXyVers 1074), et enSn duc des Gaulois «dux Gallorum » (Chart, de Saint-Maixent, 1060 ou 1061).
lac des domaines situés sur la Dordogne, s'intitulait à la fois com*^ tesse de Bordeaux et de Périgueux (!)• Qu'était cette comtesse Aïna? Simplement la veuve d'Audebert H, comte de Périgord, qui dut décéder à peu près à celte époque, laissant plusieurs jeunes enfants : Hélie, Audebert, et une fille dont on ignore le nom (2) •
Agnès, après la morl d'Eudes, n'avait pas renoncé à faire valoir les droits que pouvaient avoir ses enfants à une part dans Théritage de leur frère consanguin, mais elle avait dû se résigner à attendre que celui à qui elle la destinait fut en état de pouvoir soutenir en personne ses prétentions. En 1044, Guy-Geoffroy avait près de vingt ans ; c'est alors qu'Agnès, en femme avisée, entra en pourparlers avec la comtesse Aïna, qui devait avoir fort à faire pour soutenir la lutte contre les prétendants au duché de Gascogne ; elle lui demanda pour son fils la main de la fille d'Audebert, à qui furent abandonnés en dot tous les droits et toutes les prétentions des comtes de Périgord sur le Bordelais (3).
(i) «c Aaoa comilissa Burdegalensîs seu Petragoricœ patrise » (Gallia Christ,, II, instr., coL. 269). Le texte du Gallia porte « Aiïnai>, mais le nom réel de la comtesse, d'après le cartulaire de Noire-Dame de Saintes, paraît être « Aïna d.
(2) VHist. chronologique de la Maison de France, VArt de vérifier les dates, la liste chronolo|i^ique des grands feudataires de V Annuaire de la Société de l'Histoire de France^ pour ne citer que ceux-là ont accumulé erreurs sur erreurs dans la chronologie des comtes d'Angoulême, les confondant avec les comtes de la Marche et dénaturant leur filiation. M. de Mas-Latrie, dans son Trésor de Chronologie, a ajouté de nouveaux éléments de confusion à ceux de ses devanciers, et L. Palustre, brochant sur le tout, ne fait qu'un seul personnage des trois comtes du nom d'Audebert dont deux du Périgord et l'un de la Marche,qui vivaient au temps de Guy-GeoiFroy. L'étude attentive des textes publiés par le Gallia et parle cartulaire de Notre- Dame de Saintes nous a permis de redresser ces multiples contradictions. Hélie, comte de Périgord par la grâce de Guillaume le Grand (Voy. plus haut p. 167), eut pour successeur vers io3i Audebert a Cadenerarius »; celui-ci épousa Aïna, sans doute fille de Girard de Montagnac, qui possédait par droit héréditaire les domaines situés sur les bords de la Dordogne qu'elle donna à l'abbaye de Soulac. Audebert ne gouverna le comté que peu de temps (Gall, Christ. \\, col. i4^g), et mourut assurément avant io4<H, date à laquelle sa femme fit la donation précitée à Notre-Dame de Soulac. Il laissa plusieurs enfants : Hélie, qui lui succéda, Audebert et une fille, à tout le moins. Hélie et Audebert, agissant sous l'autorité de leur mère Aïna, donnèrent Aldrulel au prieuré de Saint-Silvain {Cart, de Notre-Dame de Saintes, p. 119), puis Hélie seul fit don, vers loSo, de ce même prieuré de Saint-Silvain à Tabbaye de Saintes (Cart.de Notre- Dame de Saintes, p. 28). Il eut pour successeur son frère Audebert III, qui mourut vers 1107 ou 1117) selon les historiens susnommés.
(3) Marchegay, Chron. des égl. d* Anjou, pp. SqS, t\oo, Saint-Maixent. Voici comment s'exprime la chronique au sujet de l'accession de Guy-GeofiProy au comté de
Gascogne: « Alterum in Gasconia transmissum et comitem faclum habuitque
Gaufridus iiluc uxorem suam Audeberli comitis Petragoricœ filiam i>. Dans cette
270 I.KS COMTKS DK POITOC
Il devait y avoir entre les deux époux une grande disproportion d'&ge, mais Tessenliel était, pour une femnoc ambitieuse comme Agnès, d*avoir assuré à son fils des droits à revendiquer et des ressources pour les faire valoir. Secondé par les contingents angevins et poitevins que sa mère mil à sa disposition, Guy- Geoffroy entama la lutte contre les deux grands seigneurs du midi : Centule III, vicomte de Béarn, et Bernard II Tumapaler, comte d*Armagnac, qui prétendaient Tun et Tautre à l'héritage des ducs de Gascogne.
Il ne tardapasà trouver un puissant auxiliaire dans la personne d'un nouvel archevêque de Bordeaux. Geoffroy étant mort le 10 juillet de cette année 1044 ou de Tannée 1045, Agnès ût élire à sa place une de ses créatures qui fut toute sa vie un de ses plus actifs agents, Archembaud, abbé de Saint-Maixent^ qui, sorti d'une petite famille de la Gâline du Poitou, arriva rapidement à ces hautes dignités (1).
Aussi habile négociateur que guerrier redoutable, Guy- Geoffroy arriva à conclure avec ses adversaires un accord durable : ils lui reconnurent la possession du Bordelais et TAgenais, mais il ne prit que le titre de comte de ces régions, abandonnant aux deux compétiteurs celui de duc de Gascogne qui emportait la suprématie sur toutes les seigneuries s'étendant de la Garonne aux Pyrénées (2). Ceux-ci se disputèrent longtemps ce gros mor-
phrase qui rapporte si brièvement ce qu'il nous a fallu détailler ea plusieurs lignes, l'emploi du mot a illuc » est significalit'; il veut évidemment dire que c'est en vue de la possession du comté de Gascogne qu'eut lieu le mariage de Geoffroy avec la fille d'Audebert. Nous ajouterons que la filiation que nous avons précédemment donnée permet de déterminer la valeur exacte de deux assertions qui, au premier abord, semblent contradictoires. La chronique de Saint-Maixent, p. Sqo, dit que Guy-Geoffroy épousa la fille d'Audebert, comte de Périgord, tandis que i^esly, dans son ffis^ loire des comtes, p. 97, rapporte au contraire, semble-t-il, que la femme du comte de Poitou était sœur d'Audebert. £n se reportant au tableau qui suit, on peut se convaincre que les deux écrivains ont l'un et l'autre raison^ leurs textes se rapportant à des personnages différents :
Ilélie II, fils de Boson, comte de la Marche
Audebert II, marié à Aïna
Hélie III, Audebert III, la femme de Guy-
mort sans postérité qui continue la filiation Geoffroy.
(1) A. Richard, Chartes de Saint-Maixent^ I, p. lxxiv.
(2) Marchegay, Chron, des égl. d^ Anjou, pp. SgS, 4oo, Saint-Maixent. « Qui
ceau, et ce n'est que tardivement qu'ils finirent par s'entendre à son sujet : le litre ducal fut attribué à Tumapaler, mais sa sœur Adélaïs, sans doute richement dotée, épousa Gaston, fils atné du vicomte de Béarn.
Quant à Guy-Geoffroy, bien que devenu possesseur incontesté des deux comtés qui constituaient son lot, il ne semble pas s'être contenté de cette situation. Ses ressources devaient être assez bornées ; l'aide qu'il avait reçue n'avait pas été gratuite, et pour désintéresser ses auxiliaires il dut fortement entamer le domaine privé qui avait pu lui être dévolu avec son titre de comte.
Ce domaine privé avait réellement peu d'importance^ ayant été gaspillé par les précédents possesseurs du Bordelais, toutefois le nouveau comte ne négligea pas d'affirmer ses droits souverains et fit frapper monnaie en son nom. En agissant ainsi, il se posait en héritier direct des anciens comtes nationaux du pays dont le dernier. Sanche-Guillaume, avait émis des deniers portant ces doublesdésignations de Guillaume, Guillelmus. et de Bordeaux, Buràegala. Mais il ne continua pas le type de ces monnaies qui portaient le monogramme carolin et il le remplaça par celui qui avait été adopté depuis quelques années par les comtes de Périgord, lequel dérivait du type d'Angoulême, que Geoffroy Martel avait à peu près à la même époque introduit à Saintes. Ce type était caractérisé parle nom d'un roi carlovingien, LoDOiGVS, mis au droit de la pièce et au revers par trois croisettes. Guy-Geoffroy remplaça le nom du roi par le sien et fit modifier quelque peu les détails du revers du denier (1).
Du reste, pendant les dernières années de la vie de Guillaume Aigret, il parut peu à la cour de son frère, à qui sa récente union pouvait faire espérer des héritiers, et comme il avait toute quiétude du côté de la Gascogne il put donner carrière à ses goûts guerriers ou même chercher les occasions de satisfaire à ses besoins d'argent. 11 s'attacha donc à la fortune du comte d'Anjou et à ce titre se mêla aux querelles dans lesquelles l'ambition et
(Wido) jam Gascooiam acquisierat armîs et industria ]>; Besly, HUi, des comtes, preuves, p. 342 bis, d'après Richard de Poitiers: « Hii duo fralres sibi Vasconiam subjuii^aruDt ».
(i) Voy, Appenoick x.
le caractère bouillant de ce dernier rengageaient constamment.
Le roi de France Henri I avait pris parti dans la lutte engagée entre Guillaume le Bâtard, duc de Normandie^ et le comte d'Arqués. Geoffroy Martel, qui venait de mettre la main sur le Maine, objet constant de la convoitise des comtes d'Anjou et des ducs de Normandie, envoya des contingents au roi de France et ce fut Guy-GeoiTroy qui les commanda. Le roi lui confia la garde du château de Moulins et il s'y défendit victorieusement jusqu'au jour oh la reddition d'Arqués par la famine le contraignit, en 1053, à remettre sa forteresse au duc de Normandie (1). Malgré Téchec qu'il éprouva dans cette circonstance, son attachement pour le comte d'Anjou le porta quelques années plus tard à s'armer en sa faveur pour une nouvelle lutte contre Guillaume le Bâtard. Le 1" mars 1058, le roi de France était venu à Angers, pour lancer encore une fois Geoffroy Martel contre son éternel rival. Celui-ci se laissa faire et alla assiéger le château d'Ambrières que le duc de Normandie avait édifié dans une forte position sur les frontièresduMaine.Guy-Geoffroy se trouvait dans l'armée angevine qui dut se retirer après avoir vu repousser toutes ses attaques (2).
C'est pendant cette campagne, qui éloignait les troupes du comte d'Anjou des frontières du Poitou, que Guillaume Aigret envahit le Saumurols. Sa mort rapide mit fin à la lutte et Guy- Geoffroy passa ainsi subitement du rôle secondaire d'auxiliaire du comte d'Anjou à la haute situation de duc d'Aquitaine. Il était de taille à bien remplir celle-ci et à venir à bout des difficultés qui ne pouvaient manquer de surgir. Une politique nouvelle s'imposait en effet ; le nouveau duc ne pouvait s'associer à celle qui avait depuis plusieurs années dirigé les actions de son prédécesseur et forcément le rôle d'Agnès allait finir.
Un de ses premiers actes fut de rompre le mariage que dans sa jeunesse sa mère lui avait fait conlracler. Celte union était restée stérile, aussi quand il se fui fait reconnaître comme possesseur
(i) Besly, Hist. des comtes, preuves, pp. 34o bis et 34 1 bis; Migne, Palrologie lat.y CLXXIX, p. 1216; Rec. des hisL de France, XI, p. 82, Guillaume de Poiliers.
(2) Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 876; Mabille, Chron, des comtes d'An^ joUf iutrod., p.Lxxxiii.
légal du duché d'Aquitaine et que d'autre pari ilétail évident que les motifs qui avaient amené sa mère à Tunir avec la fille du comte de Périgord n'avaient plus Tintérêt puissant qu'ils présentaient quatorze ans auparavant, il invoqua des raisons de consanguinité pour répudier sa femme. Quels étaient les degrés de parenté qui existaient entre eux? Nous l'ignorons au juste; peut-être mit-on tout simplement en avant l'alliance contractée par Guillaume le Grand, père de Guy-Geoffroy avec Aumode, veuve d'Audebert, comte de la Marche, apparenté aux comtes dePérigord(l). Cet événement dut se produire à la fin de celte même année 1058- Nous avons connaissance à celte date d'une grande réunion, tant religieuse que civile, qui se tint à Poitiers. L'acte qui la fait connaître est d'une importance minime. Il s'agissait de la concession, faite par les chanoines de Saint-Hilaire de Poitiers à un de leurs confrères, de l'usufruit d'un moulin situé sur laBoivre; les dignitaires de la collégiale, et en particulier le comte Guillaume Aigret, en sa qualité d'abbé de Saint-Hilaire, s'étaient montrés favorables à cet arrangement, mais évidemment il n'avait pu être minuté avant la mort de Guillaume, aussi le premier soin des parties dut-il être, quand ce fut chose possible, de faire rédiger un acte, qu'elles apportèrent dans la salle du chapitre où se trouvait leur comte, entouré de ses grands^ « obtimatibus ». Ceux-ci furent les témoins de la convention et apposèrent leur croix au bas de la charte ; c'étaient, outre le comte Guy, que les chanoines déclarentconnaîlre sous son surnom de Geoffroy, Agnès, samère,Isemberl,évêque de Poitiers, Guillaume, évêque d'Angoulême, Audebert, comte de la Marche, Barthélémy, archevêque de Tours, Archembaud, archevêque de Bordeaux^ Arnoul, évêque de Saintes, Hugues, vicomte de Châtellerault, Adémar l'avocat, Raymond, abbé de Bourgueil, Pétrone, abbé deNoaillé, Joscelin, trésorier de Saint-Hilaire, assisté de tous les membres du chapi-
(1) Marchegay, Chron. deségl, d* Anjou, p.400, Saint-Maixenl. Les chroniqueurs, pas plus du reste qu'aucun acte aulhenlique, ne nous ont conservé le nom de la première femme du comte de Poitou. 11 ne serait peut-être pas impossible qu'il faille l'identifier avec une certaine religieuse de Notre-Dame de Saintes, nommée Garsende, et dénommée dans un acte de 11 04 oc Garsenda de Peireguis » (Cari, de Notre' Dame de Saintes^ p. io3); sa présence parmi les religieuses de Saintes donnerait la clé des donations importantes que la comtesse de Périgord el ses fils firent à ce monastère.
tre. II n^est fait, dans les textes, aucune allusion à la cause qui avait pu motiver la réunion à Saint-IIilaire d*un si grand nombre de hauts dignitaires, ecclésiastiques. Mais la présence de Tavocat Âdémar, noté immédiatement après le vicomte de Ch&tellerault, semble indiquer qu'une affaire litigieuse importante était portée devant cet aréopage. Nous pensons qu'on y débattit celle de la rupture du mariage du comte, le clergé étant forcément appelé à se prononcer sur les questions de parenté invoquées par les parties en pareille circonstance (1).
Cet acte est du mois de novembre 1058 et le mariage de Guy- GeofTroy dut le suivre de près. Sa nouvelle épouse s'appelait Malhilde, ou autrement, selon le parler poitevin, Mathéode, Mateoda (2). L'histoire, qui n'a pas conservé le nom de la pre* mière femme de Guy-Geofrroy,nous a pareillement laissé ignorer à quelle famille appartenait la seconde (3).
A la réunion de Poitiers furent aussi sans doute articulés des griefs contre Archembaud, l'archevêque de Bordeaux. C'était, nous l'avons vu, un homme politique, le confident de la comtesse Agnès ; il ne pouvait manquer d'avoir sur la conscience, comme tant de prélats du temps, bien des actes répréhensibles, que l'on ne manquait pas de relever quand les détenteurs du pouvoir souverain les abandonnaient, pour les faire descendre de leur trône épiscopal. Tel fut le cas pour Archembaud. Le duc d'Aquitaine devait tenir à ce qu'à la tête de l'archevêché de Bordeaux, la sentinelle avancée et puissante de ses états héréditaires vis-à-vis les turbulents seigneurs du Midi, se trouvât un homme qui fut entiè-
(i) Rédet, Doc. pour Saint-Hilairej I, p. 88.
(2) Marchegay, Chron, des égl, d* Anjou, p. ^00, Saînt-Maixent. On rencontre encore ce nom sous d*aulres formes latines : « Mateldis d( Car/, de N,'D, de Saintes, p. 26) et a Mathilda » (Rédet, Doc. pour Saint-Hilaireyl, p. 91, et Besly^ HisL des comtes^ p. 341 bis, d'après le cart. de BourgueiI)«
(3) Bien qu'il soit toujours un peu périlleux de se laisser guider par de simples indices il semble que, durant le temps de l'union du comte avec Mathéode, on rencontre fréquemment dans son entourage les vicomtes de Thouars et les seigneurs de celte région qui disparaissent ensuite. Y a-t-il plus qu'une coïncidence dans cette constatation? Besly [Hist. des comtes ^ p. 99) dit que Mathéode était fille d*Audebert I ou II, comte de la Marche, sans toutefois indiquer la source où il a pris ce renseignement ; nous ne pouvons donc que mentionner son dire sans le contrôler, mais d'ores et déjà il nous parait avoir fait une confusion entre Mathéode et la première femme innommée de Guy-Geoffroy qui, selon la chronique de Saint-Maixent (p. 396}, était fille d'Audebcrt, comte de Pcrigord.
rement à lui ; il le rencontra dans la personne de Joscelin^ le trésorier de Sainl-Hilaire-le-Grand (1). Ce chef du puissant chapitre était le fils de Guillaume de Parthenay^ l'entreprenant allié du comte d'Anjou ; dès 1 047, AgnèsTavaii fait pourvoir de la trésorerie de Saint-Hilaire, et de plus, depuis quatre ans, il avait hérité de son père de la seigneurie de Parlhenay. Ace double titrcjil comptait parmi les plus importants personnages du Poitou ; de plus il était ambitieux et, pour arriver à ses fins, il jugea bon de se tourner vers le nouveau comte et de lui donner tout son appui pour amener la rupture de son union avec la fille du comte de Périgord. Guy-Geoffroy le récompensa de ses services aussitôt qu'il lui fut possible en faisant déposer Archembaud et en lui donnant sa place (2). La présence avérée de Tarchevêque de Tours à Poitiers au mois de novembre 1058 invite à placer à pou près à la même dale le premier acte d'administration de Guy-Geoffroy dont nous ayons connaissance. Dès sa prise de possession du Poitou, il avait eu à récompenser des services intéressés et, comme il arrivait généralement, ces largesses se faisaient au détriment des établissements religieux, un comte leur reprenant ce que son prédécesseur leur avait donné. Le nouveau comte avait donc gratifié un de ses chevaliers, nommé Raoul, de Tile de Vix que
(i) Nous employons à dessein la forme JoscelÎD pour rendre en français le nom de Tarchevêque de Bordeaux . Les textes latins l'appellent généralement « Goscelinus v, mais on trouve aussi a Joscelinus » (Bruel, Charles de Clunt/y IV, p. 6io; D. Fonteneau, XIX, p. 4^), d'où l'on peut induire que la lettre g* donnait devant la voyelle o une prononciation adoucie, représentée en français par la syllabe ge, comme dans le nom de Geoffroy, écrit en latin a Gosfredus ou Goffridus » et quelquefois ce Josfredus t*, La forme « Gausfredus i> doit être particulière aux scribes de certaines régions où le parler était plus dur. 11 en est pareillement du nom oc Gausbertus 9 qui, dans les textes, est fréquemment écrit « Josbertus r>,
(2) Le Gallia Christianay II, col. 802, marque que Joscelin fut élu archevêque de Bordeaux dès 1069, mais it place un archevêque du nom d'Andron entre Archembaud et Joscelin; or, ce personnage, qui est aussi mentionné dans une charte du cartulaire de Saint- Seurin (p. 19), n'a pu occuper le siège archiépiscopal que durant quelques mois seulement, car, selon le même Gallia,i\ mourut le i*'' novembre d'une année indéterminée, qui ne peut être évidemment que 1059. La constatation de ce fait n'enlève rien à nos conjectures sur le rôle de Guy-Geoflroy dans l'élection de Joscelin,qui a dû avoir lieu à la fin de Tannée 1009, Archembaud, d'après une charte du cartulaire de Saint-Maixent dont il va être parlé, ne portant déjà plus au mois d'avril 1059 que le titre d'archevêque sans spécification de siège. Joscelin, selon une charte de Saint- Seurin, citée plus loin, qui paraît appartenir à la fin de l'année 1060, était archevêque à cette date; les termes qu'elle emploie, « Joscelino arcbiepiscopo populum sibi commissum catholice docente, t» semblent bien indiquer que la prise de possession de l'archevêché par Joscelin était alors toute récente.
Guillaume de Parlhenay avait, à la sollicilalion d'Agnès et peutèlre pour faciliier ravënemcnt de son Tils à la trésorerie de Saiht- Hilaire, donné, en 1047, à Tabbaye de Notre-Dame de Saintes. Joscelin^ gardien dos volontés de son père, adressa immédiatement des réclamations au comte et obtint que Vix fût restitué aux nonnains de Saintes (1). Peut-être aussi est-ce à cette assemblée que Guy-Geo(Troy confirma le don que son frère avait fait à Tabbaye de Talmond quelques mois plustôt pour indemniser celle-ci du tort qu'Agnès lui avait précédemment causé (2).
Il n'entrait pas dans la règle de gouvernement que s'imposa le nouveau duc d'Aquitaine de mener une vie sédentaire. Nous devons la connaissance de la plupart des faits de son existence aux déplacements incessants qu'il était contraint de faire soit pour se livrer aux plaisirs de la chasse, soit pour s'occuper de l'administration de ses domaines, exercer la souveraine justice ou surveiller les agissements de ses vassaux.
Au mois d'avril 1059, Guy-Geoffroy se trouvait à Saint-Maixent où peut-être était-il venu célébrer les fêles de Pâques qui tombèrent celle année le 4 avril ; il n'était accompagné que de l'évêque de Poitiers, de Foulques, comte d'Angoulême,et de quelques-uns de ses chevaliers. Archembaudy qui résidait en ce moment dans son abbaye, profila de la présence du duc pour obtenir de lui une petite portion de la forêt de Vouvanl,afin qu'il pût y faire construire une église. Le cas élail assez curieux. Un tremblement déterre s'était fait violemment ressentir quelque temps auparavant dans la localité de Sainle-Radegonde, dépendance du monastère; leshabitanls, effrayés, s'étaient réfugiés dans la forêt de Vouvant et ne voulaient pas retourner dans leurs anciennes demeures; ils étaient absolument dénués de tous secours spirituels, et c'est afinde pouvoiry subvenir que l'abbé de Saint-Maixenl sollicitait la
(i) Cart, de Notre-Dame de Saintes, p. i45. Cet accord est postérieur à l*ayèaemenl de Guy-Geoffroy au comté de Poitou dans le cours de rétcde 1060 et, d'autre part, antérieur à Télévation de Joscelia à Tarchevéché de Bordeaux en loSg, puisque ce dernier y est simplement désigné avec sa qualité de trésorier de Saint-Hilaire. Outre le nom de Tarchevêque de Tours nous relevons dans cet acte ceux d'Hugues, vicomte de Châlellerault, de Jean de Ghinon, de Guy de Preuilly, de Guillaume Bastard et de Bouchard de Mortagne, qui avaient assisté en 10/47 ^^^ primitive donation de Vix à Notre-Dame de Saintes.
(2) Cart. de Talmond ^ pp. 77 et 127. Cet acte non daté ne peut s*écarter des années zo58 ou 1059.
générosité de Guy-Geoffroy. Celui-ci ne sembla pas s'être fait trop prier et posa lui-même sur l'autel abbatial la charte qui consacrait le don qui était réclamé de lui (i). Après la construction de l'église, un centre de population se forma autour d'elle et reçut le nom de Bourneau, Burgus novus.
Peu de temps après, considérant son pouvoir comme parfaitement assuré, il put quitter ses états pour répondre à l'appel du roi Henri qui, fidèle aux traditions des premiers Capétiens, allait de son vivant faire sacrer roi de France par l'archevêque de Reims, son fils Philippe. La cérémonie eut lieu le 29 mai 1059, jour de la Pentecôte. Le duc d'Aquitaine y tint le premier rang, marchant en tête des vassaux laïques de la couronne, immédiatement après les légats du pape et les membres du haut clergé. Son brillant entourage dépassait de beaucoup ceux des autres vassaux du roi et venait affirmer sa puisance à tous les yeux ; on y comptait trois comtes et un vicomte qui allait de pair avec eux, Guillaume, comte d'Auvergne, Audebert, comte de la Marche, Foulques, comte d'Angoulême, Adémar, vicomte de Limoges, et en outre trois évêques : Arnoul, évêque de Saintes, Guillaume, évoque d'Angoulême, et Itier, évêque de Limoges (2).
L avènement de Guy-Geoffroy au duché d'Aquitaine, inaugurant une politique nouvelle, ne s'était assurément pas accompli sans causer de froissements ; les familiers du duc précédent se trouvaient éloignés de la cour tandis que de nouveaux venus prenaient leur place. 11 n'y a donc pas lieu de s'étonner de voir éclater des mouvements parmi les seigneurs du pays que la rude main d'Agnès avait matés et qui n'étaient pas fâchés de prendre leur revanche. Ils trouvèrent un auxiliaire précieux dans un adversairené du duc d'Aquitaine, qui, dans l'enivrement du premier exercice du pouvoir souverain, accueillit leurs ouvertures avec faveur et se jeta tête baissée dans une entreprise aventureuse.
C'était Guillaume IV, comte de Toulouse, qui venait à l'âge de vingt ans, de succéder à son père Pons. Sans que rien ait pu don- Ci) A, Richard, Chartes de Saint- Maixent^ I, p. i44.
(2) Rec, des hist, de France, XI, p. 32^ a Ordo qualiter Philippus I in regpem coqsecratus est y ; Coll. Guizot, VII, pp. 90-9 1 .
net réveil sur ses intentions, ce que le chroniqueur qualifie d*acle de trahison, iisejola sur TAquitaine et surprit aux portes de Bordeaux un corps de troupes qui y était rassemblé ; une centaine environ des chevaliers qui en faisaient partie fut mas* sacrée. 11 ne semble pas que Tagresseur ait poussé plus loin ses avantages ou du moins Guy-Gooiïroy ne lui laissa pas le temps d*en profiter. Ayant fait appel à ses barons, il marcha directement sur Toulouse. Inaugurant une tactique dont nous le verrons user constamment par la suite, il commença par ravager impitoyablement les abords delà ville et,rayant par ce moyen réduiteà la dernière extrémité, il s'en empara et Tincendia (1). En même temps une autre levée de boucliers se produisait en Poitou. Hugues dit le Pieux, seigneur de Lusignan, prit aussi les armes contre son seigneur, mais le comte ayant dévasté tout le pays, le força à se renfermer dans sa forteresse. Manquant d'approvisionnements, Hugues se trouva contraint défaire des sorties pour se ravitailler ; dans Tune d'elles il fut surpris par les chevaliers du comte et tué à la porte môme de son château, le 8 octobre (8 des ides) de Tannée 1060(2).
Il est impossible de ne pas établir un rapprochement entre ces deux faits qui, malgré l'absence de date pour le premier, nous semblent s'être passés simultanément, et témoignent ainsi d'une entente contre l'autorité de Guy-GeofTroy (3). Un lien unis-
(i) Marchegay, Chron, des érjl, d'Anjou^ p. 4oi, Saint- Maîxent.
(2) Marche^ay, Chron, des égL d^ Anjou, p. t\oif Saint-Maixeot. Bien que les seigneurs de Lusignan fussent très turbulents, nous ne croyons pas qu^ii faille prendre à la lettre le texte d'un accord intervenu entre Hugues le Diable, le fils d*Hugues le Pieux, et l'abbaye de Saint-Maixent du lo mars 1069 (A. Ricbard, Chm^tes de Saint- Maixenty I, p. i5GJ et dans lequel Hugues déclare restituer à cette abbaye les églises qu'il lui avait enlevées au temps où il était en guerre avec le comte de Poitou ; il nous parait probable que le sire de Lusignan fait allusion aux événements de loCo auxquels il était en âge de prendre part sous la direction de son père.
(3) L*auteur de la chronique de Saint-Maixent, le seul qui fournisse quelques détails sur Tagression dont se rendit coupable le comte de Toulouse, ne nous dit pas au juste à quelle époque elle eut lieu, mais celle-ci est certainement antérieure à l'année 1067, date à laquelle une charte du cartulaire de Notre-Dame de Saintes, dont il sera parlé plus loin, rapporte cet événement. Cette attaque inopinée ducomte de Toulouse parait èlre Tacte de présomption vaniteuse d*un jeune homme (il n'avait que vingt ans) et le désir de se signaler au début de sa prise de possession du pouvoir. On ne connaît pas la date précise de la mort du comte Pons, mais il est certain que Guillaume lui succéda à la fin de Tannée 1060, car Pons était encore vivant lors de l'avènement de PhilippePrà la couronne de France le 2g août io6o,d'après une charte du cartulaire de l'abbaye de Lézat, publiée par D. Vaissele {/list, de Languedoc, nouv, éd., V, col.5o2).
sait le sire de Lusignan et le comte de Toulouse, c'était là célèbre Âlmodis, dont la situation bizarre d*avoir compté trois maris vivants en même temps, a vivement frappé l'imagination des chroniqueurs. Fille de Bernard I", comte de la Marche, elle fut d'abord mariée au sire de Lusignan dont il est ici question (Ij* Hugues en eut deux fils, puis il la répudia pour cause de parenté etlapassaàPonsV, comte de Toulouse, qu'elle épousa entre 1040 et 1045 (2). Elle eutdece dernier quatreenfants, entre autres Guillaume, Padversaire de Guy-Geoffroy, et Raymond de Saint-Gilles, qui furent successivement comtes de Toulouse, mais dans le courant de Tannée 1053 Pons se sépara h son tour de sa femme et elle conclutaussitôtunenouvelleunionavecRaymond-Béranger, comte de Barcelone (3). Il ne semble pas que les deux époux se soient quittés en mauvais termes, car Âlmodis continua à jouir de Tévêchéd'Albi et de Tabbayede Saint-Gilles que son mari lui avait donnés en douaire^ tandis que le comte de Barcelone la gratifiait pour même cause de Tévèché de Girone (4). Femme astucieuse et très habile, elle exerça toute sa vie une grande influence sur
On peut admettre que le soulèvement fomenté par Hugues de Lusignan ayant eu lieu en octobre 1060, la diversion opérée par Guillaume de Toulouse fut absolument inattendue, ce qui donnerait Texplication des mots « per traditionem 9, employée par le chroniqueur à l'occasion du massacre des chevaliers du duc d'Aquitaine, qui aurait eu lieu vers la même époque^ c'est-à-dire à la hn do cette année 1060.
(i) Marchegay, Chron. des égl, d* Anjou ^ p. 4oi) Saint- Maixent. Audebert n'étant devenu comte de la Marche qu'en 1047, on ne saurait admettre, comme l'a écrit D. Vaissete (III, p. 299), par une fausse interprétation de ce texte, que ce fut lui qui maria sa sœur à Hugues de Lusignan par qui elle avait été répudiée avant i o44 (Voy. aussi D. Vaissete, IV, note xxxii).
(2) La chronique de Saint-Maixent,en employant la phrase c dédit in uxorem », pour marquer le passage successif d' Almodis des bras d'Hugues de Lusignan dans ceux de Pons de Toulouse, puis de Rajmond-Béranger de Barcelone, témoigne bien qu'il y eut entre Almodis et ses maris des séparations amiables.
(3) Marchegay, Chron. des égl. d'Anjou, p. 4oi, Saint-Maixent,
(4) Comme le fit plus tard Guy-Geoffroy, Almodis se montra généreuse envers l'abbaye de Cluny. Sur ses instances, Pons transféra le 29 juin loSI^ Pabbaye de Moissac à celle de Cluny (D. Vaissete, Hist, de Languedoc, nouv. éd., V, col. 544)' Le i5 décembre 1066, se trouvant à Nîmes, elle unit, d'accord avec son fils Raymond de Saint- Gilles, pour le soulagement de l'âme du comte Pons,cpro domni Pontii comitis remedio », l'abbaye de Saint-Gilles au monastère bourguignon (D. Vaissete, V, col. 542; Bruel, Chartes de Cluny, IV, p. 617], enfin peu de temps après elle donna à Moissac l'alleu de Saint-Pierre de Cuisines (D. Vaissete, V, col. 544)* ^^^s deux abbayes de Moissac et de Saint-Gilles avaient fait partie du douaire de Majore^ première femme de Pons, et étaient ensuite passées pour la même cause dans les mains d* Almodis (D. Vaissete, III, pp. 387, 339}. Ces faits suffisent pour fournir la preuve de l'influence d' Al mo« dis et de son maintien dans la possession de son douaire après qu^elle se fut séparée du comte Pons.
98o LES COMTKS DE POITOU
son entourage. Or nous ne serions pas surpris que ce soit à ses intrigues que fut dû ce soulèvement contre Tautorité du comte, dont tous les adhéronis ne sont certainement pas connus/mais dont les deux principaux lui touchaient de si près (1). Il est en effet à remarquer qu*au mois de juin 1053, c'est-à-dire quelques mois seulement avant quVlIa se s^par&t d'avec Pons, celui-ci manifesla pour la première fois, dans un acte authentique, certaine tendance à revenir vers un passé déjà lointain. Lorsqu'il réunit le monastère de Moissac à Tahhaye de Cluny, il déclara qu'il agissait en conséquence du conseil avisé et unanime de sa femme, la comtesse Adalmodisct des grands de l'Aquitaine qui lui étaient soumis (2). Or, de tous ces grands, un seul est énoncé dans l'acte, à savoir Bernard, évoque de Cahors, dans la sujétion ecclésiastique de qui se trouvait Moissac et qui, selon les usages du temps,
(i) D. Vatssctc {fflst, de Languedoc, nouv. éd., Ilf, p. 4i8} îocUne À placer ces événements vers Tannée 1079. A celle époque, comme nous le verrons en leur Heu, GuîIUume IV, comte de Toulouse, manifesta des prélenlions au titre de duc d'Aquitaine et D. Vaissete en inféra que ce comte ne s'en était pas tenu à des protocoles, qu'il les avait appuyés par des actes. Les raisons allcgfuées par le savant bénédictin sont ingénieuses et ont pour elles toutes les apparences de la vraisemblance, mais elles ne sauraient tenir contre un texte formel qui ne permet pas de placer la cam" pa^e de Toulouse après Tannée 10O7. ^ ^^^^^ àdi\e^ Joscelin, archidiacre de Saintes, rédigea la charte par laquelle Guy-Geoffroy confirma les dons faits par Geoffroy Martel et Ac^nès à Tabbaye de Nolrc-Dame de Saintes. Or, Joscelin, admirateur enthousiaste du comte de Poitou, ne put s'empêcher de rappeler les hauts faits qui avaient illustré son nom et dont le souvenir était encore tout récent, à savoir Tincendie de Toulouse et la prise de Barbast.ro : « présente Ag'nele, matre comitis Pictavensium Willelmi, qui Tolosam iacendit et Barbastram Sarracenis abstulit )». (Cart. de Notre-Dame de Saintes, pp. 22-23). Ce texte formel, que D. Vaissete n'a pas connu, arrête toute discussion au sujet de cette date de 1079 ou 1080 qu'il préconise, et de plus il a Tavantaî^e de nous permettre de meltre en valeur un passade d'une charte de Tannée 1060 auquel on n'avait jusqu'ici prêté nulle attention. A cette date hier, seiccneur de Barbeziciix, restitua aux chanoines de Saint-Seurin de Bordeaux une ég'lise, que son pt're Audouin avait fondée sur son domaine et qu'il avait primitivement donnéeà l'église de Bordeaux, mais qu'il lui avait ensuite enlevée pour en i^ratifîer Cluny en se faisant moine dans ce monastère. Or, cette pièce est ainsi datée: <e Hec auteni carlula composita fuit ab Incarnatione Domini anno millesimo sexajgi^esimo, Philippo reg^e rei^nante, et Guillelmo, Aquitanise duce, rebelles triumphante et Goscelino archiepiscopo populum sibi commissum catholice docente » ( Bru tails, Car/, de Saint-Searin, p. i3; Bes\y,Hist.des comtes, preuves, p. 344 bis). Le mot a rebelles », employé par le rédacteur de la charte bordelaise, se rapporte évidemment à des faits qui s'étaient passés dans celle région, et sous celte dénomination générale nous inclinons à voir le comte de Toulouse qui n'aurait pas tardé à recevoir la punition de sa trailreuse agression. La charte de Saint-Seurin doit être de la fin de Tannée 1060.
(2) (L Communi et salubri consilio uxoris meœ Adalmodis comitîssas ac principum Aquitanorum mîhî subditorum ». (D. Vaissete, ffisl. de Languedoc^ nouv. éd., V, col. 470; Bruel, Chartes de Clnny, IV, p. 8i>5).
venail par sa présence donner à Fade civil du comte la confirmation spirituelle qui y semblait nécessaire. Dans cet appel aux seigneurs d'Aquitaine que rien ne vient justifier, car le Quercy n'avait cessé d'appartenir aux comtes de Toulouse depuis le jour où ils s'étaient constitués en possesseurs héréditaires de leurs bénéfices^ il semble que l'on voit poindre des prétentions à la suprématie de l'Aquitaine dont nous n'hésitons pas à faire remonter l'inspiration à Almodis ; son fils, avec la fougue irréfiéchie de la jeunesse, n'aurait fait qu'essayer de rendre effectifs les rêves dont sa jeunesse aurait été bercée.
Mais avant que ces événements se fussent déroulés, une sorte de révolution de palais s'était produite à la cour, du comte de Poitou. Sa mère Agnès s'était retirée dans l'abbaye de Notre- Dame de Saintes où elle prit assurément le voile, mais sans prononcer les vœux qui auraient fait d'elle une véritable religieuse, soumise à une discipline et à une règle que son tempérament aurait difficilement pu supporter. C'est ainsi, nous paralt-il,que l'on doit entendre l'expression de sanctimonialis employée en 1061 à l'égard de la comtesse par le rédacteur d'une charte de labbaye de Saint-Maixent (1). Cette retraite concorde du reste avec le sort fait à Archembaud, qui perdait en ce moment à la fois l'archevêché de Bordeaux et l'abbaye de Saint-Maixent (2). Le dernier acte de laprocédure suivie contre le confident d'Agnès se passa-t-il à l'assemblée deMaillezais à laquelle assistèrent, avec Guy-Geoffroy, l'évêquede Poitiers Isembert, Arnoul, évêque de Saintes, Guillaume, évêque d'Angoulême, ainsi que les abbés de Saint-Jean d'Angélyetde Luçon et où, sous la présidence d'Hugues, abbé de Cluny, Goderan, un pieux religieux de ce monastère, fut élu abbé de Maillezais (3) ? Nous ne saurions hasarder à ce sujet que des conjectures, bien que celle réunion ait dû avoir lieu au commencement de l'année 1060.
Cette élection de Goderan est particulièrement à noter. Le comte de Poitou d'un côté, les grands dignitaires ecclésiastiques
(i) a S. Ag^netis comitisse et sanctimoDiaIis,genitricisejusdcin ducts » (A.Richard, Chartes de Saint-Maixent, I, p. 149).
(2) Voy. A. Richard, Chartes de Saint-Mai jcent, \, p. lxxv.
(3) Lacurie, Hist, de Maillezais, preuves/ p. 209.
a8a LRS COMTES DE POITOi;
de l'autre, donnèrent, en y prenant part, un essor actif aux tendances qu'avaient les rérormalcurs de Cluny h amener les couvents de TAquilaine à s'ndilier à leur règle. La nomination de Tabbé Eudes à Saint-Jean d'Ang/^ly celle même année, celle d'Adémar à Saint-Martial de Limoges en 1064, celle de Benotl à Saint-Maixent en 1069, semblent donner raison à Tassertion du panégyriste de Guy-Geoffroy quand il déclare que le duc rétablit la discipline ecclésiastique dans les monastères où elle était par trop relâchée (1).
Dans le courant de celle même année 1060, Agnès reçut dans son monastère la visite de sa belle-fiIlc Mathéode. Celle-ci est citée en tête des témoins de Tacte contenant la donation d'un fîef de vigne que l'abbé de Saint-Jean d'Angély abandonna aux religieuses de Saintes sur la prière d'Agnès, en reconnaissance des bienfaits dont elle avait comblé son abbaye (2).
Mais avant de prendre sa retraite la vieille comtesse avait eu soin d'obtenir de son fils des faveurs pour une de ses œuvres de prédilection. 11 s'agit d'une redevance bizarre et par le fait assez diflicile à percevoir par ceuxqui en étaient gratifiés. Sur sa requête, le comte ordonna que la dîme du painet du vin affectés à son usage et conservés dans tous ses celliers du Poitou serait prélevée tous les ans le jour de la fête de saint Michel, qu'on lèverait aussi la dîme de la chair le jour de la saint André^ et que le produit de ces dîmes serait réparti par tiers entre les églises de Saint-Nicolas et de Sainte-Radegonde de Poitiers et les pauvres ; de plus il donnait à ces deux églises de Poitiers, quatre laies, à savoir,
(i) Arch. de la Vienne, chron. du moine Martin : a Quot monasterla regulari ordine dcslilula reforoiavit ». Le moine Martin, religieux de Monlierneuf, a écrit cette chronique eu Tan 1106 et la dédia à un autre religieux du nom de Robert. Elle débute ainsi dans le seul manuscrit que Ton connaisse: « Incipit prologus de construcione Monasterii Novi Piclavis ». Ce manuscrit ne date que du commencement du xive siècle et le texte de la chronique a été transcrit à la suite du carlulaire de Saint- Nicolas de Pui iers, autre copie de même date conservée aux archives départementales de la Vien:io, fonds de Monlierneuf, liasse 71. Cette chronique a été publiée en majeure partie par D.D. Marlcne et Durand dans le Thésaurus nouas anecdotaram, m, col. 1209-1220, et le surplus par M. de Chergé à la suite de son mémoire sur Monlierneuf (iVié/n. de la Soc. des Anliç, de C Ouest , i'* série, XI, pp. aSS-aôi). M. Tabbé Auber se trompe étrangement {Etude sur les historiens du Poitou^ p. 70) quand il fîxe la date de celle chronique à Tannée iigGet qu'il intercale à celte époque le personnage du nom de Robert, à qui elle est dédiée, parmi les abbés de Monlierneuf.
(2) Cart, de Notre-Dame de Saintes, p. 26.
GUY-GEOFFROY-GUILLAUME 38a
deux lors delà fête de leurs saints patrons, une à Noël et l'autre à Pâques (1). La comtesse, de son côté, ajoutait aux dons spéciaux qu'elle avait faits à Saint-Nicolas, celui du droit de vente du sel sur le marché de Poitiers, droit qui devait faire partie de son douaire, mais il ne semble pas que Guy-Geo{rroy,bien qu'il ait donné à ce legs son assentiment formel, en aitlaissé l'objet à la disposition des
chanoines, car quelques années plus tard nous le trouvons en possession d'un seigneur nommé Aubert de Chambon (2).
Peu après éclata une véritable guerre entre le Poitou et l'Anjou. Geoffroy Martel était mort le H novembre 1060, laissant ses états à ses deux neveux, issus de sa sœur Ermengarde et de Ferréol, comte de Gâtinais ; à l'aîné, Geoffroy le Barbu, étaient échus les comtés d'Anjou et de Touraine, et Foulques le Réchin, le plus jeune, avait eu les domaines deSaintonge avec le Gâtinais et quelques fiefs du Poitou . Guy-Geoffroy n'avait pas beaucoup de sympathie pour les héritiers de Geoffroy Martel que, croyons-nous, il avait pu croire un instant devoir supplanter. Aussi, étant donnée la jeunesse des deux jeunes comtes, crut-il l'occasion favorable pour satisfaire une ambition légitime de sa part, à savoir de remettre la main sur la Saintonge dont son père s'était imprudemment dépouillé ; la présence de sa mère dans l'abbaye de Notre-Dame de Saintes, la certitude qu'il pouvait avoir du concours zélé de l'évêque Arnoul, qui, unissant à cette qualité celle de doyen du chapitre de Saint-Pierre de Poitiers, était encore plus dans sa dépendance, tout le poussa à marcher de Pavant.
La mort de Geoffroy Martel l'avait surpris dans le cours de ses opérations contre le comte de Toulouse et il est à présumer qu'il passa l'hiver à Bordeaux pour achever la pacification du pays oh son adversaire n'avait pas été sans se ménager des intelligences. Mais au printemps, dégagé de ces préoccupations, il crut l'occasion bonne, en revenant, à la tête de ses chevaliers, à sa résidence ordinaire, de tenter un coup de main sur Saintes. Celui-ci ne réussit pas, la ville lui offrit une résistance inattendue et fit demander des secours à son seigneur. Foulques le Réchin,
(1) Arch. hist, du Poiioa, I, p. 22, cart. de Saint-Nicolas de Poitiers. (2)Arch. hisL du Poiioa, I, pp. 7 et 42, cart. de Saint-Nicolas de Poitiers.
a84 LES COMTES DE POITOU
qui n'avait encore que dix-huit ans, réclama Taide de son frère Geoffroy et tous les deux» à la lèle d'une armée rapidement rassemblée,envahirent le Poitou. Fuy-Geofrroy,arrêlédans son entreprise, se hâta de revenir à Poitiers, mais il ne put éviter la rencontre de ses adversaires. Le choc eut lieu dans une plaine, près des sources de la Boulonne, le2t mars 1061 (1). Les Poitevins, sans doute inférieursen nombre à leurs adversaires,rurent mis en pleine déroute. Le triomphe des Angevins fut dû à une habile tactique: les deux comtes et les autres porteurs de banniërts, se groupant en forme de coin, se lancèrent au milieu des Poitevins et enfoncèrent leurs rangs. (leux"Ci,se voyant ainsi tronçonnés, cédèrent, et, renonçant au combat, prirent la fuite; le nombre des tués et des blessés et surtout des prisonniers fut considérable, mais Guy- Geoffroy put s'échapper, évitant ainsi le désastre qui, vingt-cinq ans auparavant, avait si cruellement frappé le Poitou (2). Les
(i) Marchegay, Chron. des égi. d'Anjou^ p. 4oa> Saiot-Maixent. L'emplacemeot de la bataille est déterminé par le nom que porte eocore aujourd'hui un petit cheflieu de commune, La Bataille, situé à 4 kilomètres au sud- ouest de la source de la Boutonne.
(a) Les chroniques ecclésiastiques d'Anjou ne relatent pas cet événement et les chroniques laïques le confondent avec la bataille deMont-Couer à laquelle elles donnent le nom de bataille de Chef-Boulonne (Marchcgay et Sulmon, Chroniques (TAnjou^ I, pp. 1:17-1 3o, Chronica de gestis consulum Andegavorum ; Item, I, pp. 33a-333, Historia abbreviata consulum Andegavorum). La chronique de Saint -Maixent seule consacre quelques détails à cet événement; dans quatre vers elle en donne le résumé ainsi que la date. Celle-ci prête à certaines difficultés qu'il convient d'élucider. Elle dit que la bataille eut lieu en 1061, un mardijour de la fctede saint Benott,tt inque die martis fuit et sancti Benedicti 9. Deux fêles de saint Benoît étaient alors célébrées : celle de sa mort le 21 mars, celle de sa translation le 11 juillet; à laquelle des deux se rapporte le texte de la chronique ? En général les historiens ont adopté la date du 21 mars pour celle delà bataille ; néanmoins M. Port, dans son Dictionnaire historique de Maine-et'Loire, ne se prononce pas, car, à l'article de Foulques le Réchin (II, p. i92),il place la bataille le2o mars,et dans celui de Geo£Proy le Barbu (II«p. 353), il assigne à ce même fait la date du 11 juillet. Le même auteur est pareillement indécis sur le jour du combat ; la chronique dit un mardi ; or, en 1061, les deux fêtes de saint Benoit tombent un mercredi et non un mardi. On peut expliquer ce fait par une erreur de comput de la part du chroniqueur, erreur que nous retrouverons en d'autres circonstances, mais, quoi qu'il en soit, la difficulté reste entière ; est-ce le jour de la saint Benoît d'hiver ou de la saint Benoit d'été qu'eut lieu la bataiIle?Bien que l'usage se fût introduit de donner une plus grande solennité à la saint Benoit d'été, vu que la fêle du saint en hiver tombait toujours en carême^ nous inclinons néanmoins à croire que la rencontre des deux troupes eut lieu le 21 mars. Geoffroy Martel étant mort^ nous l'avons dit,le i4 novembre io6o,Guy-Geoffroy dut donner carrière le plus tôt possible à ses appétits et entreprendre une chevauchée pour mettre, en quelque sorte par surprise^ la main sur l'objet de sa convoitise. En outre, bien que les faits généraux du récit delà bataille de Mont-Couer^dite de Ghef-Boutonne dans Thistoire des comtes d'Anjou, se rapportent au premier de ces évéoements, il est certains d'entre eux qu'il convient de retenir dans le mélange qui a été fait par l'historien. Il y est dit en effet
comtes angevins ne poursuivirent pas leur succès; leur corps de troupe, rassemblé à la hâte, devait être peu considérable et ils n^avaient eu aiïaire en quelque sorte qu'à l'entourage du duc ; aussi, craignant un retour offensif auquel ils n'auraient pu opposer une résistance efficace et voulant d'autre part mettre en sûreté leurs prisonniers, le fruit le plus sérieux de leur victoire, ils rentrèrent dan» leur pays^ où le partage du butin fut sans doute entre les deux frères le point de départ de difficultés qui, par la suite, devinrent si graves (1).
11 est donc hors de doute qu'ils se retirèrent précipitamment et que Guy-Geoffroy put préparer sa revanche en toute sécurité. Il ne tarda guère. Le 13 mai suivant, c'est-à-dire deux mois après, il se trouvait à Sainl-Maixent, oh il se rencontra avec sa mère Agnès et Isembert,évêque de Poitiers; Ton peut croire que dans cette entrevue fut étudiée la possibilité de reprendre l'affaire qui venait de si mal tourner (2). Ce n'était plus par surprise que le comte pouvait agir, il fallait faire la véritable conquête du pays.
Dans ce but, au commencement de Tannée suivante, il rassembla une puissante armée avec laquelle il se dirigea sur Saintes. Arrivé devant la ville, il fit tracer autour d'elle une ligne de circonvallation formée par de petits châtelets qui, se prêtant
que les Angevins, pour se mettre à Tabrî du froid piquant qui régnait en ce moment, s'installèrent dans les tentes des vainqueurs et firent avec les corps des vaincus une barrière contre le vent du nord. Or, si ce fait se comprend pour un événement arrivé le 21 mars, il ne peut en aucune façon être admis pour le 1 1 juillet, pas plus que pour le 20 septembre, jour où se livra la bataille de Mont-Couer; ce détail tragique appartient donc à la bataille de Cbef -Boutonne et en place la date à la fin de Tbiver.
(i)A défaut du silence des chroniqueurs angevins, nous croyons avoir retrouvé un souvenir de cet événement dans le cartulaire de la Trinité de Vendôme (Besly, Hist. des comtes, preuves.p ,357 bis). Il est dit dans une charte du mois d'août 1074 que le comte Foulques s'étaat trouvé contraint d'engager une lutte avec le comte de Poitou» celui-ci Tavaitmisen position ou de combattre corps à corps ou de fuir avec bonte.Dans cet imminent péril, se souvenant des torts dont il s'était rendu coupable envers la Trinité, Foulques avait fait un vœu et en présence de plusieurs de ses chevaliers s'était écrié tout haut que si le Seigneur lui accordait cette fois la victoire sur ses ennemis il restituerait aux moines de Vendôme ce qu'il leur avait injustement ravi. Après avoir prononcé ces paroles il fut au combat et, vainqueur, fit prisonniers plusieurs nobles guerriers ; puis il retourna avec allégresse dans ses domaines. Pas plus que nous M. Port (Dictionnaire de Maine-et-Loire, II, vo Foulques le Réchin) n'a été tenté de rattacher ce récit à une guerre entre les comtes d'Anjou et de Poitou en 1074, dont il n'existerait d'autre trace que ce texte, et il nous parait juste de le rapporter à la campagne de loôi.
(2) A. Richard, Chartes de Saint- Maixent, I, p. i4^*
mutusilement assistance, empêchaient la garnison de sortir de ses murs ; en sûreté de ce côté, il put ravager impunément le pays, ce qui eut pour résultat d'affamer les habitants. Les secours n'arrivant pas, la garnison angevine fut contrainte de capituler, et les bourgeois, à son exemple, durent se livrer, corps et biens, au vainqueur (1). Ily a tout lieu de croire que Guy-Geoffiroy n'abusa pas de sa victoire; la présence d'Agnès et de l'évèque Arnoul devait protéger leur résidence et si la prise de Saintes avait été signalée par les atrocités qui signalèrent plus tard celles de Saumur et de Luçon, le chroniqueur, qui s'est étendu complaisamment sur celles-ci, n^aurait pas manqué de les relater (2).
Lorsqu'il reprit possession du domaine comtal que son père avait jadis aliéné en faveur de Foulques Nerra, Guy- Geoffroy ne rali- Ga certainement pas toutes les aliénations que les comtes d'Anjou avaient pu faire depuis un demi-siècle environ; plus d'un établissement religieux fut contraint de se dessaisir de quelques droits ou privilèges spéciaux et en particulier l'abbaye de Notre- Dame de Saintes dut renoncer à ce privilège exclusif d'émettre des monnaies en Saintonge, qui faisait partie de la magnifique dotation qui lui avait été constituée par Agnès et Geoffroy Martel en 1047(3).
Les comtes de Poitou possédaient d'ancienneté un atelier monétaire à Saintes ; il avait été aliéné, sans doute par Guillaume le Grand dans un de ses accès de générosité, et en 1034 il était tenu indivisément en fief par deux chevaliers, Francon, possesseur du capitole de Saintes, et Mascelin de Tonnay. Après la conquête de la
(i) En voyant Guy-GeofiProy, six semaines après sa défaite, venir à Saint- Maixent apposer sa signature au bas d'un simple acte de donation faite à celte abbaye, nous avions d'abord pensé que l'entrevue certaine du comte et de sa mère avait eu pour objet de préparer l'invasion de la Saintonge et que celle-ci avait eu lieu au mois de juin ou au commencement de juillet, mais, no us venons de donner plus haut les raisons qui nous ont fait pencher pour une autre solution. D*autre part, on voit par la liste des témoins que le comte était là sans l'entourage laïque de ses grands vassaux ou de ses fidèles; on y comptait seulement son prévôt. Celte entrevue entre la mère et le fils, venus l'une de Saintes et l'autre de Poitiers, a donc tout le caractère d'un conciliabule secret, tenu dans un lieu où les indiscrétions ne pouvaient être commises.
(2) Marchegay, Chron, des égl, d'Anjou, p. 4o3, Saint-Maixenl.
(3) Désormais on voit en e£Pet Guy-Geoffroy disposer de domaines en Saintonge, et en gratifier ses fidèles; ainsi il donna en fief, a fiscaliter », à Pierre de Bridier, son sénéchal,dcs métayers dans Tiled'Oléron, dont celui-ci se dépouilla plus tard en faveur du monastère de Saint-Nicolas de Poitiers (Arch, hist, du Poitou, l, p. l\Z, cart. de Saint-Nicolos).
Saintongepar Geoffroy Martel, Uatelier resta pendant dix ans sans fonctionner ; telle était la situation en i044 quand le comte d'Anjou,se trouvant à Saintes, voulut y remédier et ordonna aux chevaliers de reprendre la frappe de la monnaie, leur déclarant que s'ils ne se conformaient pas à son invitation il leur enlèverait ce fief et le rattacherait à son domaine. Il leur assigna^ pour ce faire, un délai de trois ans^ mais pour des raisons que nous ignorons, peut-être une première mise de frais dans laquelle les co-possesseurs de la monnaie ne voulaient pas s'engager, celle-ci resta dans le même abandon. Lors d'un voyage à Saintes, que le comte fit vers 1047, il s'aperçut que ses ordres n'avaient pas été exécutés ; mettant alors sa menace à exécution, il reprit le fief, ainsi qu'il l'avait dit, et envoya demander des roonnayeurs à Angoulême. Ceux-ci rouvrirent l'atelier et fabriquèrent des pièces sur le type de celles de leur lieu d'origine (1).
C'est peu après que le comte d'Anjou fit don à l'abbaye de Notre-Dame, qu'il fondait d'accord avec sa femme Agnès, de la monnaie, du monnayage et du change de tout l'évêchéde Saintes. Il avait obtenu de Francon que celui-ci renonçât bénévolement aux droits qu'il pouvait avoir sur l'objet de cette donation, et Agnès, plus scrupuleuse, acquit de Mascelin sa part dans ces droits moyennant une somme de 3000 sous et deux chevaux de prix (2). Les deux époux firent venir les monnayeurs qui travaillaient sur divers points du territoire de l'évêché et leur firent prêter serment à Constance, la première abbesse du monastère ; comme complément de leur don, ils y ajoutèrent une maison contiguë àTarcbe du pont de Saintes, à droite en sortant de la ville, où serait installé Tatelier de la frappe de la monnaie (3).
(i) Voy.Benj. Fillon, Considérations sur les monnaies de France, p, 112, el Collection Jean Rousseau, pp. 82 et 34*
(2) Gallia Christ,, II, instr., col. /|8o. Le texte donné par l'abbé Grasilier {Cart, de Notre-Dame de Saintes,^, 3) porte que le prix d'achat de la portion de Mascelin fut de 1000 sous c miliium solidorum. » . Le texte de D. Fonteneau (XXV, p. 335) étant en concordance avec celui du Gallia, nous adoptons de préférence la leçon donnée par ces deux recueils.
(3) Cart. de Notre-Dame de Saintes, pp. 3 et 70. L'expression ce episcopatus Xantonensis j> employée par QeofFroj Martel ne saurait s'appliquer à Saint-Jean d'Angély, dont la monnaie appartenait à Cluny depuis dix ans au moins et qui ne cessa d'être la propriété de ce monastère. Le sens du mot <c episcopatus » doit être restreint aux possessions du comte d'Anjou dans révéché de Saintes.
i88 LES COMTES DE POITOU
L*abbesse Constance, incapable d'user par elle-même du privilège qui lui était concédé, donna en fief à Guillaume Aubert le change, la brisure de la monnaie qui avait lieu lors du retrait des anciennes pièces et qu'en retour il en était donné de nouvelles, le sol contigu au pont, la levée de 4 deniers & percevoir sur chaque lot de 20 sous de monnaie fabriquée et enfin la faculté d'avoir une place dans la maison de la monnaie lors delà fabrication de celleci afin d*en faciliter la surveillance. Telle était la situation lorsque Guy-GeofTroy rentra en possession de Saintes. Il fit reconnaître son droit souverain dans rémission de la monnaie et les ateliers de Sainlonge rentrèrent dans le rang des autres établissements situés sur le territoire du comté de Poitou ; ils frappèrent des pièces au type immobilisé du carlys rex pb portant au revers me- TALO,qui était universellement connu sous le nom de monnaiepoitevine^si bien que nulle part, même dans les chartes locales de la Saintonge, il n*est parlé de deniers au nom de ce pays, mais seulement de deniers poitevins (1). La seule difficulté que le comte de Poitou semble avoir rencontrée dans la reprise desesdroits,dont la surveillance était spécialement confiée à son prévôt, lequel pour cet objet percevait quelques redevances spéciales, provint de Francon; celui-ci n'avait peut-être pas renoncé aussi gracieusement que le disait Geoffroy d'Anjou à ses droits de change et de monnaie, ou du moins il ne Tavait pas laissé paraître, et s'était un jour emparé des matières d'or, d'argent, de bronze et de plomb qu'un pauvre diable avait recueillies en tamisant le sable et les vases de la Charente avec l'assenlimentdu prévôt ducomle,Senioret de Saint- Jean ; Guy-Geoffroy contraignit Francon à restituer au prévôt et au passeur de sable ce dont il s'était indûment emparé (2).
Il y aurait lieu de s'étonner de l'inertie du comte d'Anjou qui ne tenta aucun effort pour essayer de disputer au comte de Poitou ce riche domaine de Sainlonge, surtout après le succès qui avait
(i) Les stipulations de paiements ou de redevances dansTévêché de Saintes, même de la part des relig'ieuses de Notre-Dame, sont toujours énoncées en monnaie poitevine {Cart. de Notre-Dame de Saintes, p. 69; D. Fonteueau, LXIII, p. 609). L'émission des deniers poitevins fut toujours très abondante, si bien que,lors de la conquête de Jérusalem, c'était la monnaie dont les Croisés étaient pourvus en la plus grande quantité {f/ist, occ, des Croisades, III, p. 278, Raimond d'Aguiiers).
(2) Car t. de Notre-Dame de Saintes, p. 62.
marqué son intervenlion Tannée précédente, si Ton ne connaissait l'antipathie qui existait entre les deux neveux de Geoffroy Martel, la lutte sourde qqi avait dès lors éclaté entre eux. La Sainlonge formait une part importante du lot attribué à Foulques le Réchin, lot qu'il tenait en vassalité de son frère : en 1061 , au début de la prise de' possession de leurs héritages, Geoffroy le Barbu, royalement pourvu des comtés d'Anjou et de Touraine, n'avait pas hésité à prendre parti pour son frère et c'étaient ses troupes qui avaient été véritablement victorieuses, mais, en 1062^ il resta neutre, et le Réchin, réduit à ses seules forces, ne tenta même pas d'opposer quelque résistance à l'armée du duc d'Aquitaine.
C'était en effet une véritable armée que Guy-Geoffroy avait rassemblée afin de s'assurer une réussite certaine; elle ne contenait pas seulement des contingents fournis par les nombreux vassauxde son duché, il avait encore soudoyé des troupes étrangères et lointaines, et surtout des gens venus du nord de la France, du Vermandois. En ce moment, la sage administration du royaume de France par Baudouin, comte de Flandre, oiicle et tuteur du roi Philippe, laissait inoccupés les chevaliers qui avaient pris part aux nombreuses luttes des années précédentes (1). Ils vinrent avec ardeur se ranger sous la bannière du comte de Poitou,mais, après la prise de Saintes, Guy-Geoffroy se trouva embarrassé de ces auxiliaires et alors il se lança dans une de ces aventureuses expéditions qui furent pendant deux siècles le propre de la chevalerie : les infidèles devinrent à un moment donné l'objectif des guei'riers chrétiens désireux de batailler et à qui les luttes de voisinage, les actes de rapine et de brigandage ne savaient plus suffire.
, Le comte de Barcelone^ Raymond-Bérenger, en quèle d'assis-
-(i) Marcheg^y, Chron, des égL d* Anjou, p. 4o3, Saint-Maixent. Plusieurs histo<* riens et en particulier l'abbé Delarc {Saint Grégoire VU, II, p. 890), adoptent la correction faite au texte de la chronique de Saint-Maixent par les éditeurs du Recueil des hisl* de France qui remplacèrent par le mot « Normannis » celui de « Vermannis» qui ne leur disait rien. M. Delarc admet môme une faute de copie de la part de MM. Marchegay et Mabilie, éditeurs de la chronique. En cela il se trompe^car nous avons pu constater sur le manuscrit original qu'il porte bien ce Vermannis », aussi conserverons -nous ce mot dont nou3 avons donné la sigaiflcalion, aussi bien que la date fixée par ce document à la prise de Barbastro,
ago LES COMTES DE POITOU
lance contre les Maures, Ht demander au duc d'Aquitaine de vouloir bien venir à son aide. Dans celle avance il faut encore reconnatlre la main d'Almodis de la Marche, qui, grâce à son inlelligence, jouait un rôle prépondérant dans les conseils de son troisième mari. Laissant de côlé ses préventions, elle ne voyait do son œil de femme politique que le succès continu qui accompagnait les entreprises de Guy-Geoffroy ; il était puissant, la forlune le favorisait, aussi n'hésita-t-elle pas à s'adresser à lui. Toutefois on doit se demander si le duc d'Aquitaine fit d'emblée cette grande chevauchée du Poitou en Espagne et s'il ne se trouvait point à proximité de ce dernier pays lorsque les seigneurs des Pyrénées lui demandèrent de venjràleur aide pour réduire l'importante forteresse de Barbastro.
Nous savons que, du duché de Gascogne qui lui avait été attribué en 1044, Guy-Geoffroy ne possédait réellement que le Bordelais et peut-être l'Agenais. Un accord tacite ou même une convention écrite avaient été passés entre lui et Bernard Tumapaler, comte d'Armagnac, qui s'était à la suite arrogé le tilre de duc de Gascogne. Mais les raisons pour rompre de telles conventions n'étaient pas difficiles à rencontrer quand l'une des parties croyait y trouver son intérêt, et tel était le cas pour Guy*Geoffroy.
Pour joindre les cols du Bigorre ou du Comminges qui lui permettaient de descendre de l'autre côté des monts et de se joindre aux confédérés chrétiens, il lui fallait traverser la Gascogne cl même les possessions directes de Bernard Tumapaler, c'est-àdire l'Armagnac. Le comte voulut-il arrêter le duc d'Aquitaine, ou des difficultés s'élevèrent-elles entre eux à l'occasion de ce passage, on ne saurait le dire, mais il est un fait certain, c'est que le 7 mai 1063 une bataille s'engagea non loin de l'abbaye de Saint-Jean de la Castelle, située entre l'Adour et le Midou (1). Les Gascons n'étaient pas en état de résister à leurs adversaires, ïiussi Bernard vaincu s'empressa-t-il de solliciter la paix; moyennant une somme de 15.000 sous, il renonça en faveur de son vainqueur à toutes ses prétentions sur le duché de Gascogne (2)»
(i) Celte localité n'est plus aujourd'hui connue que sous le nom de Saint-Jean et fait partie du canton de Grenade, département des Landes. (2) Fragment du cartulaire de Saînt-Sever, publié par de Marca, HisL de Béarn,
Aucun obstacle ne devait plus arrêter le duc d'Aquitaine. Il put traverser sans difficulté les Pyrénées et descendre dans la plaine de Barbastro (I). La garnison maure résista vaillamment et succomba tout entière, en sorte que la ville, peut-on dire, fut prise faute de défenseurs. Les chevaliers français qui étaient venus se mettre sous les ordres de Guy-Geoffroy, le plus puissant des chefs qui prirent part à cette campagne, en tirèrent un grand profit. Barbastro était une ville opulente et après sa prise ils ravagèrent par le fer et le feu la plus grande partie de la région, se chargèrent de riches dépouilles et emmenèrent de nombreux esclaves. Les chefs Sarrazins ne trouvèrent d'autre tactique pour arrêter les vainqueurs que de dévaster, le pays devant eux, si bien que Tarmée, réduite à des privations tant par
p. 279, et par le Gallia Chrisiiana^ \, col. 1181. Dans ces deux ouvrages, la date indiquée pour la bataille est Tannée 1078, mais il nous parait de toule évidence que Ton ne saurait s'arrêter à ceUe énoncialion,qui est une faute du carlulaire ou de la copie de de Marca, et qu*il faut lire io63.b!n efFet^ le dernier acte public qui fasse mention du duc Bernard Tumapaler est le procès-verbal de la dédicace de Péglise de Nogaro en 1062, et l'on sait qu*il se relira dans un monastère avant Touvcrture du concile de Jacca en io63. L'entrée en religion du duc de Gascogne suivit donc de près sa défaite. Ceci est dans Pordre naturel et nous sommes sur ce point absolument d'accord avec Palustre {f/ist, de Guillaume IXy p. 64,no(e i). En 1073, Tautorité du duc d'Aquitaine sur la Gascogne était, d'après tous les textes, depuis longtemps établie, fait qui a échappé aux auteurs de l'Art de vérijierles dates , p. 729, et de V Histoire généalogique de la maison de France, III, p. t\ii\ de plus, ils assignent à cette bataille la date de 1070^ en renvoyant pour rétablir à V Histoire de Béarn de Marca. Mais, nous venons de dire comment il parait présumable que cet historien a commis dans la circonstance une erreur de date, et nous ferons en outre remarquer que ce n'est pas Tannée 1070 qu'il indique, d*aprcs le carlulaire de Sainl-Sever, mais bien 1073.
L'abbé yioïï\tz}xxï[Hist.dela Gascogne,lly p. 87) place le fait d'armes en 1062 sans donner les motifs qui lui font rejeter celles de 1070 ou de 1073, fournies par les au* leurs qui viennent d'être cites et qui sont les seuls auxquels il se réfère. On doit croire qu'il à admis, comme nous le faisons, que la soumission de la Gascogne a été liée à la campagne de Barbastro et qu'il a simplement emprunte cette date de 1062 aux extraits de la chronique de Saint-Maixent publiés par Besly (Hist. des comtes, preuves^ p. 344 bis). On peut encore citer^tant il a été émis d'opinions différentes sur la bataille de la Gaslelle, celle de Tauleur de la Chronologie des ducs de Gascogne, parue dans V Annuaire de la Société de VHist, de France, i855, p. 89, qui dit que Bernard vendit en 1062 la Gascogne à Guy-GeoiTroy. Il ne nous a pas éié possible de retrouver le point de départ de cette nouvelle indication et nous en sommes réduit à penser qu'elle n'est qu'une faute d'impression et qu'il faut lire 1062.
(i) Nous ne suivrons pas Palustre [Hist. de Guillaume IX, p. 74) dans les évolutions qu'il fait faire au duc d'Aquitaine, lui faisant traverser avec son armée, sans aucun motif, les comtés de Toulouse, de Carcassonne, de Roussillon^ pour arriver à Gérone en Catalogne, dont il fait le rendez-vous des confédérés, tandis que, comme il est naturel et comme il a dû se passer, le duc pouvait, en sortant de la Gascogne par les cols des Pyrécées,entrer directement dans la vallée de la Ginça, à la sortie de laquelle se trouve Barbastro,
39a LES COMTES DE POITOr
ses propres excès que par rhabilelé de ses adversaires^ se vit, sans doute aux approches de Thiver qui vient sitôt dans ces régions montagneuses, contrainte de se retirer, sans que la prise de Barbastro ait amenA les résultats efficaces que pouvaient en attendre les chrétiens (t).
Mais Guy-CieoGTroy en avait assez. La conquête de celte viIle,oil ses troupes se couvrirent de gloire et dont la prise lui fut unanimement attribuée, lui suffisait • Il vil que dans cette lutte continue entre les rois espagnols et les princes maures il ne saurait y
(1) Marchegay, Chron, des igli9e$ (TAnjoa, p, 4o3, Saint-Maixeot ; Bealj, Hist, des comtes^ preuTcs, p. 373, d*après un fragment d'histoire de France allant de Robert A la mort du roi Philippe; Hec. des hist, de France , Xl\, p. 796, Haguea de Fleury. L41 date de la prise de Barbastro n'est pas uniformément rapportée par les historiens. Noutf avons admis celle de io03 pour deux motifs: d'abord parce qu*elle nous parait se lier intimement à l'afFaire de la Castelle, placée au 7 mai, c'est-à-dire an moment où l'armée du duc d'Aquitaine devait normalement se diriger vers les Pyrénées pour les traverser après la fonte des neiges; puis, d'autre part, parce que le chroniqueur de Saint- Maîxent ne met aucune interruption dans son récit entre la prise de Saintes et celle de Barbastro. Il relie ces deux événements qu'il marque tous les deux à l'année loÔa, par le mot « indè ». De là, dit-il^ c'est-à-dire de Saintes, le duc se rendit en Espagne. Or,la campagne qui se termina par la prise de Saintes fut assez longue, si l'on, en juge par les détails que fournit la chronique sur la construction de châteaux, le ravage du pays, etc., et il est peu probable que ces faits se soient passés assez tôt pour avoir pu permettre à Guy-Geoffroy de se trouver à la Castelle le 7 mai io6a. Il est du reste certain, d'après la charte de Saint- Maixent précédemment citée, que, le i3 mai io6a, il se tenait en Poitou. L'expédition de Guy-Geoffroy dans le Midi se trouve par suite forcément reportée à l'année suivante» et c'est ce que l'on doit naturellement déduire du mot « indè » employé par le chroniqueur de Saint-Maixent, qui ne menlioane aucun fait sous la date de l'année io63, ce lïiot « indè » lui ayant sans doute paru suffisamment explicite. Du reste, il serait bien difficile d'admettre que quelque assuré qu'il fût de la non-intervention des AngevÎQSy Guy Geoffroy aurait précipitamment quitté le territoire qu'il venait de conquérir et couru de nouvelles aventures sans avoir solidement assis son autorité sur les lieux dont il venait de s'emparer.
Un historien espagnol, Zurita {Anales de Aragon, l, p. ^4, éd. de j6io), cité par Palustre (Htsi. de Guiilaame IX, p. 74, note 1) donne à la prise de Barbastro la date de ioG5. Palustre se range à la manière de voir de l'historien espagnol; nous ne saurions le suivre dans la voie où il s'est engagé» nous contentant de renvoyer à l'argumentation à laquelle nous venons de nous livrer et disant avec Besly : c Qui vou- « droit s'amuser aux cottes et calcul des historiens Espagnols se jetteroit dans un «c labirinthe d*où tous les filets d'Ariadne ne le sçauroient tirer {ffist, des 'comtes, p. io5), Delarc (flist, de saint Grégoire Vil, p. 388 et ss.) qui donne d'intéressants détails sur la prise de Barbastro empruntés à V Ystoire de Li Normant et aux écrivains arabes adopte aussi la date de ioG3,mais nous paraît amoindrir par trop le rôle du duc d^Aquitaine. Un argument plus sérieux pourrait être tiré d'une indication chronologique fournie par une charte du cartulaire de Notre-Dame de Saintes du i4 août io65,où il est dit qu'elle fut passée au temps du comte Guillaume qui enleva la ville de Barbastro aux Sarrazins, ce tempore Willelmi comitis qui Barbastam civitatem Sarracenis abstulit T> (p. i5o). Mais nous ne voyons dans cette énonciation, dont on rencontre du reste d'autres exemples, que le rappel du fait le plus éclatant delà vie militaire du duc*
avoir pour lui aucun avantage, et en homme avisé qu'il était, il songea à se retirer. Il avait mis la main sur la Gascogne, ce qui était l'essentiel, il n'avait plus qu'à rentrer en Poitou (1).
La soumission de ces régions au duc d'Aquitaine fit du reste si peu de bruit que les chroniques n'y font aucune allusion ; elles furent autrement frappées de la prise de Barbastro, qu'elles célébrèrent à l'envi (2). Les historiens du midi, qui, sous Tinfluence d'un patriotisme local exagéré, ont déploré ce qu'ils ont appelé l'asservissement de leur pays, ne se sont pas rendu un compte exactde la situation. En devenant duc de Gascogne, Guy-Geoffroy entrait simplement en possession d'un titre nu; aucune dépen* dance territoriale ne l'accompagnait, et le lien féodal était si relâché dans ces régions que la vassalité de ces comtes gascons envers leur supérieur était à peu près illusoire; en somme, ils étaient parfaitement indépendants et, comme nous l'apprend l'histoire, leur sujétion se réduisit à bien peu de chose.
Un témoignage de ce fait est fourni par les annales ecclésiastiques. Afin d'assurer le maintien de leurs privilèges ou des donations qui leur étaient faites^ les établissements religieux avaient grand soin de faire reconnaître ces actes par tous les personnages qui, à un titre quelconque, pouvaient revendiquer
(i) Besly a publié (Hist. des comtes, preuves, p. 38i) un passage lire d'un registre de la calhédrale d'Angoulême, où il est dit que le frère du comte d'Augouléme, Adémar^ qui était sans doute laïque à cette époque et qui, devenu clerc, succéda en 1076 â son autre frère Guillaume dans Tévèché de cette ville, accompagna en 1080 Guy- Geoffroy dans son expédition contre les Sarrazins ; malgré ce texte, il ne nous en coûte pas d'affirmer que Guy-Geoffroy ne fîtpasd^autre campagne en Espagne que celle de io63, et nous n'hésitons pas à regarder cette date de 1080 comme une adjonction erronée, d'autant plus qu'elle ne se retrouve pas dans VHistoria pontificum et comi' tam Engolismensiam, qui (p. Sq) mentionne le fait, mais sans lui attribuer aucune date précise.
(2) Ce silence des chroniques, amèrement relevé par Tabbé Monlezun (Hist, de la Gascogne y II, p. 37), est un témoignage de plus en faveur de notre opinion que la bataille de la Gastelle ne fut qu'un épisode de la campagne de Barbastro devant laquelle il s'effaçait. Cette bataille ne fut du reste peut-être qu'un engagement de peu d'importance et qui ne devint grand que par les conséquences qui en découlèrent . Une charte du cartulaire de Saint-Cyprien est ainsi datée : c Acta sunt bec tempore quo comes Pictaviensis cepit Barbaslam » {Cart, de Saint-Cyprien,^, 333). Nous avons déjà cité plus haut celledu cartulaire de Notre-Dame de Saintes du i4 août io65 (p. i5o); enfin le même cartulaire fournit un autre témoignage de l'importance que prit cet événement aux yeux du vulgaire: Joscelin, archidiacre de Saintes, qui dicta, en 1067, les termes de la charte de donation de Saint-Julien de l'Escap à l'abbaye de Notre-Dame, dit que ce fut fait en présence d'Agnès, mère du comte de Poitou, qui brûla Toulouse et enleva Barbastro aux Sarrazins, « qui Tolosam incendit et Barbastam Sarracenis abslulil » (p. 23) .
SQi LKS COMTES DE POITOU
sur la chose en question quelque parcelle d'aulorilé ; or, on peut tirer celle conclusion de Texamen dos chartes des abbayes de la Gascogne, que c'osl un fait exceptionnel de voir Tune d'elles s'adresser à Taulorilé suprême du duc, dont le nom n'est même pas rappelé parmi les éléments de date de ces actes. Un des rares exemples que nous en ayons recueilli est contemporain de la campagne de Darbastro. Soit avant son départ pour l'Espagne, soit après son retour, (îuy-(îeo(Troy reçut la plainte de Raymond, l'ancien évoque de Lescar, sur ce que la veuve et le fils de Garsie-Guillom de Salies ne lui restituaient pas l'église de Caresse, que Centulle, vicomte de Béarn, avait jadis donnée sans droit à ce dernier. Le duc chargea Garsie-Arnaud, vicomte de Dax, de tenir en son nom le plaid où le dilTérend serait appelé. L'alTaire ne fut qu'assoupie par le jugement de l'assemblée et reprit quelques années aprt^s par le fait de Bernard de Bas, le nouvel évêque de Lescar, qui s'adressa encore au duc, mais celui-ci délégua de nouveau ses pouvoirs aux seigneurs qui devaient tenir les plaids de Gascogne (().
De retour dans ses élals patrimoniaux Guy-Gco(Troy se préoccupa surtout de consolider son autorité et de faire sentir à ses vassaux qu'ils avaient un maître contre lequel toute tentative de révolte serait un acte de félonie promplement et sévèrement réprimé. D'autre part, il se montra généreux envers ceux-là qui l'avaient bien servi dans ses cnlrepiscs et leur fit de nombreuses largesses. 11 est vrai que souvent Tobjct de celles-ci était fourni par des établissements religieux auxquels le duc venait ainsi ravir les possessions qu'ils tenaient de la générosité de ses prédécesseurs. Pour mettre sa conscience à couvert il faisait valoir qu'il n'avait pas donné son consentement aux actes de ces derniers ou qu'en prenant le pouvoir il ne les avait pas garantis. Mais ce n'élaitqu'un prétexte spécieux et au fond sa façon d'agir était bel et bien une spoliation. L'abbaye de Saint-Maixent eut particulièrement à se plaindre de lui; non seulement il lui retira des biens dont elle était redevable à son frère et à sa mère, mais encore il fit dans le monastère de nombreux séjours, imposant par là aux reli-
(i) Gallia Christ,^ I, col. 1288; Monlezun, ffist. de la Gascojne, II, pp. Sy-St) .
GUY-GEOFFROY-GUILLAUME ao5
gieux d'incessantes dépenses dontilneles désintéressait pas. Il leur enleva entre autres la moitié du péage de la ville de Saint-MaixenI, les terrains mis en culture provenant des défrichements de la forêt de la Sèvre, le gros bois de cette forêt nécessaire à leurs besoins et les coutumes de la Font-de-Lay, toutes possessions dont ils s'étaient enrichis pendant le gouvernement de Tabbé Archembaud. Aimeri, le successeur d'Archembaud, vint trouver Guy-Geoffroy vers cette époque, et obtint de lui, en lui faisant cadeau de 300 sous, une charte qui maintenait Tabbaye dans la possession des redevances de la Font-de-Lay ; quant au surplus, il vit toutes ses réclamations rejetées (1).
Bien qu'ayant pris l'habit monastique dans l'abbaye de Notre- Dame de Saintes, Agnès n'y vivait pas en recluse et elle en sortait souvent, soit dans un but politique, comme nous a paru être son entrevue avec son fils à Saint-Maixenl en 1061, soit pour obtenir de lui des concessions en faveur de ses fondations religieuses. Elle aimait aussi à s'adresser à la cour de Rome, dont elle avait apprécié la puissance et auprès de laquelle elle avait pour intermédiaire sa fille, l'ancienne impératrice d'Allemagne, qui, à son exemple, joua pendant toute sa vie un rôle ,dans les affaires publiques. C'est ainsi que pour assurer à son abbaye delà Trinité de Vendôme les riches possessions dont elle l'avait fait doter, elle recourut successivement aux papes Nicolas II et Alexandre II et obtint d'eux des bulles spéciales de confirmation en date du 27 avril 1061 et du8 mai 1063 (2) ; de plus, Nicolas 11 lui accorda la même faveur pour Notre-Dame de Saintes, par une bulle datée du même jour que celle qui privilégiait la Trinité de Vendôme (3). Il est probable que c'est aussi dans la journée oîi il délivrait la bulle en faveur de Vendôme qu'Alexandre II concéda à Agnès une faveur particulière pour sa fondation de Saint- Nicolas de Poitiers qu'elle sentait peut-être menacée. II mit cette église avec toutes ses dépendances sous la protection du Saint- Siège, en imposant aux chanoines l'obligation de vivre conventuellement dans leur collégiale. Si l'on envi sage la grande autorité
(i) A. Richard^ Chartes de Saint'Maixent, l, pp. i53 et 196.
(2) Mêlais, Cart, saint, de la Trinité de Vendôme, pp. 49 et 5o.
(3) Cart, de Notre-Dame de Saintes, p. 8.
396 LES COMTES DE POITOr
dont jouirent h celte époque certaines princesses, on ne sera pas étonné de voir dans cet acte le pape ajouter, dans les anathèmes lancés par lui contre les puissants qui violeraient sa constitution apostolique, la personne des comtesses à colle des rois, des ducs et des comtes, que Ton y rencontre habituellement. En outre, il parait évident que la cour de Rome avait accepté sans difiiculté la répudiation d*Agncs que Geoffroy Martel avait fait admettre en se réclamant des règles canoniques, car dans Tacte de Saint-Nicolas il n'est pas parlé de l'union de la comtesse avec le comte d'Anjou, le pape la désignant simplement comme la veuve du très noble duc d'Aquitaine (i).
Guy-Geoffroy se montra dans la circonstance le fidèle exécuteur des volontés de sa more. D'après sondire,ce serait lui-même qui aurait demandé au Saint-Siège de prendre le monastère de Saint-Nicolas sous sa sauvegarde ; mais même en agissant ainsi il prenait ses précautions pour que la cour romaine ne vint pas s'immiscer dans la direction intérieure de l'établissement ou en disposât à son gré, et il établit que les chanoines de Saint-Pierre de Rome ne pourraient exiger d*autre marque de sujétion de la part de ceux de Saint-Nicolas de Poitiers que le paiement d'un cens annuel de 10 sous. En confirmant aux chanoines de Saint- Nicolas la possession des biens qui leur avaient été donnés, tant par sa mère que par son frère, et en leur conférant certains privilèges, il avait aussi eu soin de se réserver le bénéfice des services religieux et en particulier il leur imposait de chanter pour lui une messe de sauvegarde, « salus populi, » le second dimanche de chaque mois; en même temps il leur enjoignait charitablement d'avoir à nourrir un pauvre chaque jour.Le pape, dans sabulle de privilège, n'attribue pas au comte de Poitou un rôle aussi im-
(i) (( Quondam Acquitanorum ducis uxori nobilissime » {Arch. hist. da Poitou, I, pp. 10 et 12). Ces deux pièces ae sont pas datées, mais l'usage de la cour de Rome étant de délivrer le même jour les actc£ intéressant une même région ou une même personne, ainsi que nous l'avons constaté plusieurs fois dans le cours de nos recherches, nous n'hésitons pas à placer la bulle d'Alexandre II au 8 mai io63,datede l'acte obtenu par Agnes en faveur de la Trinité de Vendôme. Les Analecta juris pontificii qui ont publié cette bulle en 18O8, 87*^ livraison, lui attribuent la date de io63 environ; nous necraignons pas d'être plus précis. Pareillement, cette précieuse publication,qui a reproduit la charte de Guy-Geoffroy dans la même livraison, la place en 1062 environ, mais nous pensons qu'elle n'a pas précédé aussi longtemps la bulle pontificale et que, l'une et l'autre, doivent appartenir à Tannée io63.
portant que celui qu'il se donne ; il se contente de signaler les dons qu'il fit au nouvel établissement^ et déclare expressément que la faveur qu'il vient d'accorder lui a élé demandée par la duchesse d'Aquitaine 6t surtout par l'impératrice de Rome, Agnès, fille charnelle de la duchesse, et que lui-même considère comme sa GUe spirituelle.
Dans le courant de l'année 1064, nous retrouvons le duc parcourant encore ses états. Il est d'abord à Saint-Maixent, oîi il appose sa signature au bas d'une charte avec sa mère Agnès et l'évêque Isembert (1) ;de là il passe sans nul doute en Bas-Poitou, oii il délivre certains domaines dépendants de l'abbaye de Bourgueil des charges que leur avait imposées son frère GuillaumeAigret.il les convertit en des obligations charitables ou de dévotion, particuhèrement celles de nourrir et de vêtir chaquejour sept pauvres el de faire pareillement chaque jour la commémoration de sa personne dans le sacrifice de la messe. Il était là en compagnie de sa mère, de sa femme Mathéode, de l'évêque de Poitiers, de l'archevêque de Bordeaux et de son frère Simon de Parthenay, des abbés de Maillezais et de Saint-Maixent, du vicomte de Thouars accompagné de ses trois frères et d'autres grands personnages (2). La même année, ayant dans sa compagnie Tévèque d'Angoulème,il fit don de divers biens sis daiis la villa de Bouzet au monastère de Saint-Lomer de Mainsat en Auvergne (3).
Les chroniques, les chartes, sont à peu près muettes sur Tannée 1065, mais plusieurs faits sur lesquels nous sommes incomplètement renseignés signalent l'année 1066. Un motif, que rien
(i) A. Richard, Chartes de Saint^Maixerity I, p. i5i.
(2) Besly, qui a publié cette charte {flist, des comtes, preuves, p. 34 1 bis), ne lui donne pas de date. Rédet, dans sa table manuscrite du cart. de Bourgueil, lui assigne celle de io63 environ. Pour nous, qui savons que Guy-Geoffroy faisait, en io63, son expédition de Gascogne et de Barbastro, et qu'en 1064 il se trouvait avec Agnès à Saint-Maixent, nous inclinons à placer cette charte à cette même date. En effet, Agnès est présente à Tacte avec un grand nombre de hauts personnanages, parmi lesquels on remarque Aimeri, vicomte de Thouars, que Ton sait être sorti de prison en 1066. C'est donc en 1064 ou io65 au plus tard que doit être placée la charte de Bourgueil.
(3) Le Gallia Christiana, qui nous apprend ce fait (II, col. 993), ne nous indique pas à quelle source il Ta emprunté. Peut-être, dans cedon, faut-il reconnaître Faction du comte de La Marche, Audebert, qui^ dès cette époque, fréquentait assidûment la cour du comte de Poitou.
sgS LES COSfTES DE POITOU
nenouBa révélé enlralna celte année Guy-Geoffroy à Rome. Sa 8œur Agnès, qui jouait un rôle important dans les affaires de la papauté^ Tappela-t-elle auprès d'elle pour la réalisation de quelque dessein inconnu qui flattait Tambilion du duc d'Aquitaine, le fait est possible, car nous ne voyons rien dans la vie intime de Guy-Geoffroy qui puisse motiver de sa part un semblable voyage. Il devait en ce moment se sentir bien assuré delà tranquillité de ses états et pourtant une brève mention au bas d'une charte nous apprend que cette même année le puissant vicomte de Thouars, Aimeri iV, sortit de sa prison (i). La situation des do* maines de ce vicomte le mettant en rapports aussi fréquents avec son voisin le comte d'Anjou qu'avec son suzerain le comte de Poitou, il est difficile de savoir quel est celui des deux comtes qui, dans une lutte heureuse avec le vicomte de Thouars, avait réussi à mettre la main sur lui. On peut être sûr que, suivant les habitudes de l'époque, le prisonnier dut, pour sortir de captivilé,ver8er une grosse somme de deniers et que sa situation pécuniaire s'en trouva fort embarrassée, aussi, pour se remettre à flot, Aimeri s'engagea dans une entreprise qui^ étant donnés son caractère entreprenant et ses qualités militaires, devait lui rapporter honneur et profit.
Il répondit à l'appel de Guillaume le Bâtard, duc de Normandie, et, accompagné dJun grand nombre de ses vassaux, il vint, au mois de septembre 1066, le rejoindre à Saint-Pierre-sur-Dive, pour de là marcher à la conquête de l'Angleterre. Mis ù la tête d'un des trois corps qui composaient l'armée d'invasion, il contribua puissamment au succès de la bataille d'Haslings et au couronnement de Guillaume, comme roi d'Angleterre ; parmi les seigneurs poitevins qui l'accompagnèrent, il faut citer particulièrement
(i) A. Richard, Chartes de Saint-Maixent, l, p* i^o. Ce document a échappé à Palustre qui, dans son Histoire de Guillaume IXy ne fait aucune aUusion aux faits qu'il rapporle.
(2) A. Richard, Chartes de Saint- Maixent, I, p. i5o. L'original de cette charte existe à la bibliothèque de Niort et l'authenticité des faits qu'elle signale ne saurait être suspectée. M . Imbert, dans sa notice sur les vicomtes de Thouars (Afém, de la Soc, des Antiq, de POuest, ire série, XXIX, p. 348), semble révoquer en doute la captivité d' Aimeri en 1066 ; il n'avait eu du reste connaissance de ce fait que par une note deO. Fonteneau (XVIII, p. 33),où le savant bénédictin se réfère au texte de ja charte précitée.
Simon, vidame de Parthenay, qui revint, comme lui, comblé de riches dépouilles (1).
Le duc d'Aquitaine s'était complètement désintéressé de cette entreprise, aussi bien que ses voisins les comtes d'Anjou, entre qui la lutte avait pris un caractère de plus en plus violent. La division entre Geoffroy le Barbu et Foulques le Réchin, qui avait permis à Guy-Geoffroy de prendre si rapidement sa revanche de l'échec de Chef-Boutonne, n'avait fait que s'accentuer. Geoffroy le Barbu s'était aliéné le clergé de ses états et, d'autre part, des motifs dedissentiment,dont le mobile ne nous apparaît pas, avaient éloigné de lui plusieurs de ses plus puissants feudataires ; depuis 10621a guerre n'avait pas cessé entre les deux frères. Au commencement de l'année 1067, Foulques prit Saumur et marcha sur Angers. Du même coup il s'empara de la ville et de son frère que la trahison de ses serviteurs lui livra. Geoffroy fut jeté en prison. Il en sortit peu de temps après à la sollicitation du légat, le cardinal Etienne, mais ce fut pour reprendre la lutte tant contre son frère que contrôle clergé. Le légat, mal récompensé de son entremise, excommunia Geoffroy et lui enleva par la même sentence le comté d'Anjou qu'il atiribuaà Foulques.Celui-ci accourut au secours de la place de Brissac,que Geoffroy était venu assiéger, le battit, lui tua un millier d'hommes et enfin mit à nouveau lamainsur lui.Le comte, enfermé dans un solide cachot, y resta jusqu'à sa mort, advenue seulement trente ans après (2).
On ne connaît pas la date exacte de la bataille de Brissac, mais celle-ci parait s'êlre livrée dans le courant de l'année 1068, à peu près au. moment où le comte de Poitou marchait avec toutes ses forces au secours de Geoffroy le Barbu. Pendant que celui-ci se portait sur Brissac, Guy-Geoffroy entreprenait le siège de Saumur, une des plus importantes forteresses du Réchin et qui, en
(i) La Fonlenclle de Vaudoré^ dans un article de la Revue A nglo- Française, l, pp . 36-5o, a résumé tout ce que les historiens nous ont appris sur la coopération des Poitevins à la conquête de l'Angleterre (Vojr. aussi Imbert, Histoire de Thoaars, dans les Afém. de la Soc, de Statistique des Deux -Sèvres, 2« série, X, pp. 45-/|8 ; Palustre, llist, de Gaillaume IX, pp. 80-81 ; Ledain, la Gâtine, -2^ éd., p. 44)*
(2) Port, Dictionnaire de Maine-et-Loire, tome II, dans les articles consacrés à Geoffroy le Barbu et à Foulques Réchin renvoie à tous les textes qui se rapportent à la vie des deux comtes. Voy. aussi Delarc, Saint Grégoire VU, Hf pp. 817 et ss.
3oo LES COMTES DE POITOU
cas de guerre avec les Poitevins, fut toujours robjectif de Tentrée en campagne de ces derniers.
La marche de Geoffroy dut être extrêmement rapide. Cette façon d*agir semble avoir étô un de ses principaux moyens de succès ; pour opérer ainsi, il ne pouvait évidemment mettre en mouvement que des forces médiocres, les chevaliers de son entourage immédiat, mais si la réussite couronnait sa première entreprise il démoralisait par là*mème le vaincu, et c*est seulement dans des cas bien rares que les événements se tournèrent contre lui, comme il advint de sa première campagne de Sainlonge. Il se trouvait en effet à Poitiers dans le courant de mai 1068, quand il apprit la prise d*armes de Geoffroy le Barbu ; on le voit à cette date assister à la donation du monastère de Saint-Porchaire de Poitiers, faite par Tarchevêque Joscelin, toujours en sa qualité de trésorier de Saint-Hilaire, à Tabbaye de Bourgueil. Aux côtés du comte, on ne voit que sa femme Mathéode, Eudes^ frère du comte de la Marche, Savari et Raoul, frères d*Aimeri, vicomte de Thouars, et Isembert, évêque de Poitiers (1). Aucun autre de ses grands vassaux ne dut évidemment l'accompagner dans sa campagne de Saumur ; autrement nous les retrouverions près de lui à Poitiers.
La résistance des assiégés fut énergique, mais ils ne purent résister à Timpétuosité de l'attaque des troupes de Guy. Le 5 des calendes de juin (28 mai) 1068, il s'empara de la forteresse, qui fut livrée aux flammes; il n'en subsista rien; les habitations situées dans son enceinte ainsi que celles du dehors et l'église de Saint- Florent furent incendiées (2).
Cet acte de sauvage vigueur devait se renouveler bientôt. Le succès du Réchin à Brissac, la prise de Geoffroy, qui mettait fin à la guerre à laquelle le comte de Poitou ne venait de prendre part qu'en qualité d'auxiliaire, durent arrêter celui-ci dans son entreprise. Les deux comtes étaient tous les deux de uns politiques et, n'ayant aucun motif personnel pour continuer la lutte entre eux, ils ne devaient pas tarder à s'entendre. On ne sait moyennant quelles conditions Guy-Geoffroy remit Saumur au
(i) Rédet, Doc, pour Saint-Hilairey I, p. 91 ; Besly, HisU des comtes ^ preuves, p. 35 1 bis.
(2) Marchegay, Chron. des égl, d'Anjou^ p. 4o4> Saint-Maixent.
GUY-GEOFFROY-GUILLAUME 3o i
comte d'Anjou, mais il semble n'avoir rien gardé de sa conquête ; des raisons particulières durent aussi le pousser à ne pas se montrer trop exigeant à l'égard de son adversaire.
Une prise d'armes s'était en effet produite à l'autre extrémité de ses domaines. Par qui fut-elle fomentée, on Tignore, mais étant donné le lieu qui fut le centre de cemouvemenl^ondoit croire que la famille de Thouarsn'^yfut pas étrangère.Les vicomtes de Thouàrs étendaient leur suzeraineté ou leurs domaines particuliers jusqu'à l'Océan, et les cadets, en attendant leur venue possible à la possession de la vicomlé par l'effet du droit de viage, étaient pourvus par leurs aînés de sortes d'apanages qui leur permettaient de vivre. Un des frères du vicomte Aimeri IV aurait-il écouté les avances du Réchin pour créer des embarras au comte de Poitou sur ses derrières, serait-ce Aimeri lui-même qui aurait trempé dans l'entreprise, toujours est-il que Guy-Geoffroy, s'étanl mis d'accord avec le comte d'Anjou, se porta en toute hâte sur Luçon oîi la révolte avait éclaté. Les troupes, qui avaient été implacables à Saumur, continuèrent à se montrer telles ; le château, c'està-dire la ville alors fortifiée, fut pris et livré aux flammes, le monastère de Notre-Dame fut anéanti et il périt dans le désastre un grand nombre d'habitants, tant hommes que femmes (1).
Il est possible que celle même année le comte de Poitou ait fait sentir le poids de son autorité au vicomte de Limoges, Adémar, qui était constamment en conflit avec ses voisins et avec le clergé dii diocèse. Il avait, en 1067, incendié une partie de la ville épiscopale, massacré de nombreux habitants et commis bien d'autres
(i) Marchegay, Chron, des égl. (TAnjoUy p. 4o4> Saint-Maixent. Nous ne Saurions suivre Palustre dans les conséquences qu'il donne à l'afiaire de Luçon. \\ dit (Hist. de Guillaume IX, p. 29) que Guy-Geoffroy prit ensuite possession du château de Fontenay, possédé par le vicomte de Thouars, et le réunit au domaine dUcâl. Nous n'avons trouvé. nulle part mention de ce fait qui serait aussi resté ignoré de Fillon, lequel n'aurait pas manqué de le signaler tant dans ses Recherches historiques sur Fontenai/- Vendée que dans Poitou et Vendée, Du reste, ce n'est pas Aimeri qui détenait alors Fontenay, mais bien son frère Savari , lequel en était encore possesseur en io83, ainsi qu'il résulte d'une charte de Saint-Florent de Saumur, citée par Fillon (Recherches historiques, I,p. 16, notes i et 2) et publiée par Marchegay( A rcA. hist, de la Saintonge et de VAunis, IV, p. 89). C'est aussi ce même Savari, qui, dans les listes de chevaliers poitevins qui coopérèrent à la conquête de l'Angleterre, est dési^ gné simplement sous la qualité de sire de Fontenay, que La Fontenelle de Vaudoré| convaincu que Fontenay était alors la propriété du comte de Poitou, interpréta à tort par sire de Frontenay (Revue anglo-française, I, p. 39).
3oi LES COMTES DB POITOU
méfaits. En guise de réparation le comte le contraignit à abandonner Tabbaye de Saint-André au chapitre calhédral de Saint- Etienne ; de plus, et en cela nous reconnaissons le caractère prudent et avisé de Guy-GeoiTroy, il le força a faire rédiger un acte qui conserverait la mémoire de cette donation (1).
Mais avant de parler des deux grands événements qui, cette môme année i068^ marquèrent dans la vie de Guy-Geoffroy, la mort de sa mère et son troisième mariage, il nous faut revenir un peu en arrière et jeter un coup d'œil sur les derniers temps de Texistence d'Agnès. Bien qu'elle se fût retirée au monastère de Notre-Dame de Saintes, la comtesse n'y faisait pas une résidence continue. Ainsi, en 1065, elle se trouvait à Poitiers où, le jour de saint Clément (4 décembre), elle versa à Michel le Monnayer le prix d'un moulin qu'elle lui avait jadis acheté et dont elle avait fait don à Vendôme lors de son divorce avec Geoffroy (2). En outre elle n'avait pas cessé, comme nous Tavons vu, d'avoir avec son tïls des rapports fréquents. Alors que dans le courant de 1067 le comte se trouvait à Saintes^ sa mère vint le trouver dans sa demeure et lui demanda de confirmer tous les dons qu'elle et le comte Geoffroy d'Angers avaient faits à l'abbaye de Notre-Dame et de s'en porter le défenseur; par amour filial, le comte accéda à cette prière, et non seulement il apposa sa croix sur la charte qui devait conserver le souvenir de ce fait, mais encore il la fit approuver par ses barons (3) .
A la même époque l'un de ces derniers, Oslence, seigneur de Taillebourg, fil don à l'abbaye de Notre-Dame de Saintes de l'église de Saint-Julien de FEscap, avec toutes ses dépendances. Mais cette église était en la puissance de deux chevaliersqui la tenaient en fief: Guy de Limoges, neveu du vicomte d'Aunay^et Hélie, fils d'Achard de Born. Ostence s'entendit avec le premier pour qu'il fit à Notre-Dame la concession qu'il désirait et à laquelle assistèrent le comte de Poitou, l'archevêque de Bordeaux, le comte
(i) Galiia Christ.^ II, ioslr., col. 178. Bien que Tacle qui énonce ce fait et qui est daté de 1078 ne dise pas que la donation de Saint-André, imposée par le comte au vicomte Adémar, ait eu lieu à la suite des événements de 1067, il noua paraît ressortir des dispositions qu'il renferme qu'elle en fut la conséquence naturelle.
(2) Métais, Cart, de la Trinité de Vendôme, \, p. 807.
(3) Cart, de Notre-Dame de Saintes^ p. 21,
GUY-GEOFFROY-GUILLAUME 3o3
Audebert delà Marche, Simon de Parlhenay et la comtesse Agnès. La négociation avec Héliede Born se fit ensuite et elle eut pour principaux témoins Tévèque d'Angoulème, Guillaume de Marestais et le vicomte d'Aunay; Joscelin, archidiacre de Saintes, se chargea de dicter la charte qui fut rédigée avec simplicité afin qu'elle fût comprise de tous. Enfin celle-ci reçut l'approbation de Joscelin, archevêque de Bordeaux, d'Isembert, évêque de Poitiers, de Guillaume, évêque d'AngouIême, et d'Arnoul^ évêque de Saintes (i).
Un grave motif avait amené ces grands dignitaires ecclésiastiques dans cette ville de Saintes, en même temps que le comte de Poitou. Le pape Alexandre II avait ordonné la déposition de Tévêque Arnoul, convaincu de simonie, et il fallait procéder à l'élection d'un nouveau prélat. Arnoul conserva son titre jusqu'à la nomination de son successeur qui fut Goderan, abbé de Maillezais, et ancien moine de l'abbaye de Cluny, dont la prépondérance monacale s'affirmait de plus en plus dansles états du duc d'Aquitaine (2).
Après la réunion du synode et sans doute après le départ de la plupart des assistants, Goderan fut à son tour invité à donner son approbation à l'acte qui authentiquait la donation du seigneur de Taillebourg. Ce fut le troisième jour après son ordination que le nouvel évêque y apposa sa croix. Le premier jour, c'était l'évêque d'Angoulèmequis^était acquitté de cette formalité ; lesecond jouf cefut Arnaud, frère de cet évêque, accompagné de nombreux chevaliers delà région. Quand Goderan signa à son tour il avait à côté de lui Eudes, abbé de Saint-Jean d'Angély. Agnès, la mère du comte, était aussi présente et elle avait autour d'elle les gens do sa compagnie ordinaire : maître Alon, chanoine de Saint-Nicolas de Poitiers, Geoffroy dit Léger, chanoine de Saint-Hilaire, le médecin Astopapie, le chevalier Lisois, Isembert, prévôt de la Trinité, et d'autres serviteurs moins notables. On voit par ce relevé que la comtesse ne vivait pas en recluse à Notre-Dame de Saintes
. (i) Cart, de Notre-Dame de Saintes, p. 22.
(2) Gallia Christ,^ H, col. loôo, note a, d'après les lettres d'Alexandre II, publiées dans les Concilia de Labbe, 11^ col, ii52« .
3o4 LES COMTES DE POITOU
et qu'elle avait auprès d*elie un entourage mondain, voire même une petite cour (1).
Au sortir de Saintes, Geoffroy s^élait rendu au ch&teau de Pons où on le retrouve avec Tévèque Goderan, Tévèque él le comte d*Angoulème; le vicomte d'Aunay. à qui ce château appartenait, donna en présence du comte à Tabbaye de Saint-Florent de Saumur Téglise de Saint-Martin de Pons et la chapelle de Notre-Dame hors des murs du ch&leau avec toutes leurs dépendances (2).
Soit en allant à Saintes, soit à son retour, le comte fut entraîné à nie d*Aix par Tabbé de Cluny, qui allait y recevoir pour son abbaye une importante donation. En effet, Isembert, le puissant seigneur de Chàtelaillon, se dépouillait en sa faveur et, motivant sa générosité par son désir de participer aux bénéfices spirituels de Tabbaye de Cluny, « dont Téclat brillait au-dessus de tous les autres monastères » , il lui abandonnait Tile d'Aix en toute propriété, ainsi que d'autres domaines en Tile d'Oléron et sur la terre-ferme. C'est Guy-Geoffroy lui-même qui, en donnant son approbation à l'acte, fil la remise de ces biens entre les mains de Tabbé Hugues, concéda ce qui pouvait lui compéter, et enfin confirma spécialement tout ce qui avait pu être fait à cette occasion (3).
Nous ne pensons pas que le comte ait assisté Tannée suivante au synode que le légat Etienne avait convoqué à Bordeaux et qui s'y ouvrit le 1" avril 1068. Guy-Geoffroy devait être absorbé par les affaires d'Anjou, que le légat avait déchaînées et auxquelles il s'était dérobé en se rendant à Bordeaux, où l'on constate la présence, outre Farchevêqucy de sept évêques des archidiocèses de Tours et de Bordeaux (4) •
(i) Cart. de Notre-Dame de Saintes ^ pp. 22-28.
(2) Arch. hist. de la Saintonge^ IV, p. 35, chartes saint.de Saînt-Florent de Sau* mur. La charte de Saint-Florent, datée de Tannée 1067, permet de fixer d'une façon certaine l'élection de Goderan à l'évôché de Saintes, au sujet de laquelle le Gallia reste perplexe et qu'il place dubitativement à Tannée 1068 (II, col. 1062), et de préciser en même temps la date des deux chartes du cartulaire de Notre-Dame de Saintes que nous venons de citer, qui ne portaient pas d'indications chronologiques et que Ton ne pouvait placer qu'approximativement dans Tannée 1067.
(3) Arcére, Hist^ de la Rochelle, II, p. 636. Bien que cet acte porte la date de 1077, on ne saurait douter que le scribe qui Ta écrit a commis une erreur de dix ans; le pape Alexandre, qu'il indique comme occupant le trône pontifical, étant mort le 22 avril 1073. Celle opinion est aussi celle de M. Bruel (Charles de Çluny, IV, p. 622).
(4; Mabillon, Atm, Benedict,y V, p. 12,
GUY-GEOFFROY-GUILLAUME 3o5
Le duc d'Aquitaine était à peine de retour de son expédition que, le 22 juin 1068, à la sollicitation de sa mère et sur la demande de rarchevcquc Joscelin, il consentit au don que firent les chanoines de Saint-Hilaire à ceux de Saint-Nicolas du domaine de la Vacherie, sis aux portes de Poitiers (1); c'était en quelque sorte la régularisation d'attributions plus ou moins légales que la comtesse avait faites à son œuvre préférée lors de sa fondation. Agnès, sentant venir la fin de ses jours, meltait ordre aux actes que sa conscience pouvait avoir à lui reprocher ; les apparences furent sauvées par l'engagement que prirent les chanoines de Saint-Nicolas de payer à ceux de Saint- Hilaire un cens annuel de dix sous, puis, peu après, ils tirent une convention identique avec les religieux de Maillezais, au sujet du domaine d'Agressay et qu'accepta au nom de ces derniers leur abbé, Goderan, évêque de Saintes, le 1" août 1068.
Ce fut le dernier acte public de la vie d'Agnès dont nous ayons connaissance. Comme nous savons que dans les derniers temps de sa vie elle prit l'habit religieux (2), il paraît naturel que pour peu qu'elle se soit conformée aux prescriptions de la règle de l'établissement où elle s'était retirée, elle dut y finir ses jours.
Cet événement serait donc arrivé à Notre-Dame de Saintes. On peut croire que, malade, elle appela son fils auprès d'elle pour lui faire ses dernières recommandations, car nous trouvons Guy- GeofTroy, le dimanche 26 octobre, au château de Surgères. Il avait auprès de lui le confident d'Agnès, Archembaud, l'ancien archevêque de Bordeaux, et un puissant seigneur du pays, GeofTroy de Rochefort, qu'il chargea de satisfaire à la demande que lui fit Oderic, abbé de Vendôme, et ses moines de faire disparaître les mauvaises coutumes que le prévôt du comte avait imposées sur
(i) Arch, hist, da Poitou^ I, p. 24, carlul. de Saint-Nicolas de Poitiers.
(2) <c Agnete vero comilissa adhuc vivcnte sed jam veste mutata, » 1068. Métais (Cart. saint, de la Trinité de Vendôme^ p. 53 ; Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 348 bis). L'entrée d'Agnès en religion semble aussi résulter des termes employés par le calendrier de Notre-Dame de Vendôme quand il inscrit son obit : Après avoir contracté un mariage séculier, dit-il, elle se choisit un meilleur époux en prenant le Seigneur pour mari ; elle vivait dans le monde, mais elle était morte pour lui a6n de vivre avec une plus grande félicité après sa mort, a post saecularem maritum Deo marito meliori copulata, vivensmundo, mortua postmortem felicius victura ».(Bes1j, Hist, des comtes, preuves, p. 349 bis).
3o6 LES COMTES DE POITOU
leur terre de SainUAignan (1). Quelques jours après, le 9 novembre 1068 (le cinquième jour des ides), mourut la comtesse, cette femme qui pendant trente-huit années avait joué un rôle si important dans rhistoire du Poitou et de l'Anjou et dont les actes avaient contribué à placer au premier rang les ducs d'Aquitaine issus d'elle. Son corps fut transporté dans l'église de Saint-Nico^las de Poitiers, qu'elle avait désignée elle-même pour être le lieu de sa sépulture (2).
On ne saurait dire que la mort d'Agnès était attendue par son fjls, mais à peine la comtesse était-elle disparue qu'il mit à exécution un projet auquel il avait dû s*arrêter depuis déjà quelque temps. De son premier mariage avec la fille du comte de Périgord il n'était pas issu d'enfant; de son union avec Mathéode il n'avait eu qu'une fille et l'on peut croire qu'avec le caractère froid et positif que ses actes nous dévoilent, il devait envisager avec amertume lasituation dans laquelle il se trouvait et qui n'était pas sans rapport avec celle de Thomme qui avait été son guide, de celui qu'il appelait son second père, en un mot de Geoffroy MarteL Après lui le pouvoir serait forcément passé aux mains d'une femme et cette perspective lui paraissait grosse de menaces pour l'œuvre à laquelle il consacrait ses facultés entières. Donner à son titre de duc d'Aquitaine sa valeur absolue et le perpétuer dans sa race, telle était son ambition ; mais, pour la réaliser, il lui fallait avoir une descendance masculine et après dix années d'union avec Mathéode il lui sembla qu'il ne fallait plus caresser cette espérance. Contracter un nouveau mariage lui parut le seul remède à la situation. Nul doute qu'il n'eût rencontré dans sa mère une vive opposition à ce dessein; dans sa jeunesse, à T&ge où la passion et l'ambition
(i) Métaîs^ Cari, saint, de la Trinité de Vendâme, p. 5o.
(2] a y idus novembris. Dcpositio domine Agnetis comilisse PictaveQsîs. Hec jacet apud Sanctum Nicbolaum. » (Arch. de la VienDe^ reg. n'* 2o5, fol. i86, obituaire de Montierneuf.) Les obituaires vendômoîs placent la mort de la comtesse au 10 novembre, le iv des ides, la veille de la fête de saint Martin. Cette date a été acceptée jusqu'à ce jour grâce à la publication faite par Besly de Tobituaire de Notre- Dame de Vendôme (Hist. des comtes, p. 349 ^^^)y ™*^s il nous semble plus sûr d'adopter celle qu'indique Tobiluaire de Montierneuf^ document du xv* siècle^ il est vrai, mais qui n'est que la reproduction d'un texte plus ancien et qui fournit seul le détail précis du lieu de l'inhumation de la comtesse. Les extraits des obituaires vendômois ont été publiés par M. l'abbé Métais {Çart. saint, de la Trinité de Fendômcy pp. 4 et 5, note i).
GUY-GEOFFROY-GUÎLLAUME 807
du pouvoir dirigeaient ses aclions, celle-ci avait pu ouvertement braver les foudres de l'Église, mais avec le temps elle s'était assagie,et du fond du cloître où elle s'était retirée elle aurait été le plus redoutable adversaire que le comte aurait pu rencontrer. Celuici ne s'exposa pas à cette lutte, mais quand il se sentit libre de toute entrave, il se hâta de se débarrasser de Mathéode, en invoquant pour cela nous ne savons quel prétexte facile et il demanda en mariage Audéarde, fille de Robert le Vieux, duc de Bourgogne (i).
La jeune princesse avait vingt anSjGuy-GeofTroy devait compter environ quarante-cinq années. Non seulement cette union était disproportionnée, mais de plus elle était réellement entachée d'illégalité. La plupart du temps, quand les grands personnages avaient le désir de faire rompre un mariage qui leur pesait, ils le faisaient dissoudre pour ce motif que les conjoints étaient parents à un degré prohibé. Or, comme à cette époque l'Église poussait la consanguinité à l'infini et qu'elle faisait même entrer certaines alliances dans ses calculs de parenté, il était rare qu'en cherchant bien on ne trouvât quelque raison de nullité. Mais tel n'était pas le cas. On pouvait assurer d'avance que l'union qui allait se contracter était précaire, car les deux conjoints étaient parents : Audéarde descendait, au quatrième degré, de Guillaume Tête d'Étoupe, comte de Poitou, dont Guy-Geofîroy était l'arrièrepetit-fils (2).
Ces faits se passèrent en 1069 (3), et la même année, le roi de
(i) Marchegay, Chron, des égL iTAnjoUy p. 4o4» Saiot-Maixent. Celte chronique donne à la femme de Guy-GeofFroy le nom d* « Âldeardis 9 ; dans le cartulaire sainton^eais de la Trinité de Vendôme, pp. 56 et 70, on trouve les formes a Hildiardis 9 et (L Hildegardis s>; on rencontre encore a Aldiardis d (Besly, Uist. des comtes^ preuves, p. 892) et même « Alderardis » {Arch, hist, du Poitou, XXIX, p. 84).
(2) Guillaume Télé d'Etoupe
Guillaume Fier-à-Bras Adélaïde, mariée à Hugues Capet
Guillaume le Grand Robert, roi de France
Guy-GeofFroy Robert, duc de Bourgogne
Hildegarde, aliàs Audéarde.
(3) Chron. des égl. d^ Anjou, p. 4o4, Saint-Maixent. Mathéode comparaît encore avec son titre de comtesse dans un acte de mai 1068 (Rédet, Doc. pour Saint Hdaire^X^
3o8 LES COMTES DE POÎTOr
Léon, Aiïonso le VaillanI, fil domandcr en mariage la fille que le comlodePoilou avnilcuedeMalhéodect qui élail nommée Agnes, comme son aïoule. Colle union prémalurée, car la jeune reine ne pouvail avoir que ncuT ans au plus, se lormina mal, comme la plupart de celles de ce lemps,mais^ en la conlraclant, le roi de Léon, n\ivail assurément d'autre but que de se concilier Tamitié et Taide en cas de besoin du puissant duc d'Aquilaine (1). C'est aussi à celle époque qu'un annaliste place un des fails importants de la vie de Guy-Ceoffroy, celui qui asurlout contribué, par des souvenirs palpables, à conserver sa mémoire h travers les siècles. En i(K}9, dil-il, sur Tordre du comte Guillaume, Monlierneuf fut commencé à Poitiers (2). Par Timportance de sa dotation, par les largesses que le comle ne cessa de lui prodiguer, cet établissement ne larda pas à prendre rang parmi les plus nolables du Poitou. Or, quand on étudie Guy-Geoffroy dans ses actes, on ne trouve pas que son caractère ait pu le porter naturellement à de semblables générosités. Homme habiIe,voire môme retors, prompt à faire des promesses, mais aussi à les éluder quand il lui était possible de le faire sans rien comproroetlre, il ne se démentit jamais à l'égard de Monlierneuf.
Malgré ces événements, qui marquèrent si grandement cette année lOGOdansla vie de Guy-Geoffroy,le comle n'interrompit pas
p. gi). Nous ferons remarquer, sans nulrement ÎDSÎsier, qu'elle D*a jamais pris la qualité de duchesse, tandis que son mari, particulièrement dans cet acte où leursdeuz signatures se suivent, est qualifié de duc des Aquitains.
(i) Chron. des é(fL cV Anjou, p. 4o4> Saint-Maixent. Alfonse ayant ajouté à sa couronne celle de Castille, par suite de la mort de son frère Sanche advenue le 6 octobre 1072, c'est sous ce titre de reine de Casiiile et de Léon que l'on relève la première mention d'Agnès; comme Tacle où elle comparait en celte qualité est du 16 juin 1074, on est en droit de conclure que c'est seulement dans le courant de Tannée 1073 ou en celte même année 1074 que la fille du comle de Poitou, alors âgée de quatorze ans environ, vint rejoindre son époux. Ne lui ayant pas donné d'enfants, elle fut répudiée on ne sait pour quel motif, sous celui de parcnlé selon quelques-uns, et elle était remplacée dès 1079 par Constance de Bourgogne, veuve du comte Hugues de Châlon et sœur de la dernière femme de Guy-GcDffroy ; Alfonse, après avoir été le gendre de ce dernier, devint ainsi son beau-frère. Quant à Agnès, rendue libre à Tâge de vingt ans à peine, on ignore son sort postérieur (Romey, Ilist. d* Espagne, V, p. 369; Art de vérifier les dates ^ p. 809).
(2) Chron. des égl, d^Anj'oa, p. 4o4» Saint-Maixent. Celte date de 1069 a été rejetée par M. de Chergé dans son Mémoire historique sur l'abbaye de Montierneuf de Poiliers (Mdm.de la Soc. des Antiq. de VOuest, i»"e série, XI, i845, pp. i54-i68), equel fait parlir la fondation de celle abbaye de l'année 1075 seulement. Nous combattons plus loin cette opinion qui, depuis cette publication^ avait été adoptée par tous nos historiens locaux.
lespérégrinations qu'il élait dans ses habitudes de faire au travers de ses étals. Sa présence raffermissait les dévouements el empêchait les rébellions de se produire; devant lui venaient aussi se traiter les affaires importantes que ses délégués n'avaient pu résoudre • Aussi pour bien saisir le caractère de ses actions et par suite pour bien faire son histoire est-il indispensable de le suivre chaque année dans ces voyages, qui n'avaient pas pour objet de répondre à des besoins de locomotion, mais qui étaient œuvre de politique.
Dans le courant de Tannée, étant donc h Saint-Jean d'Angély en compagnie de Tévêque d'Angoulême^du prévôt et de l'archidiacre de Saintes, et autres, il donna son consentement au don, que fit à l'abbaye Ostende de Bezenac, de la moitié de ses droits dans les offrandes et les sépultures de l'église de Pérignac, qui, du fisc du comte, étaient passés aux ancêtres de sa femme Eufémie (1).
Le 5 mai 1070, il se trouvait en Gascogne, dans le monastère de la Caslelle,qui avait été le théâtre de l'un de ses premiers exploits; ce jour-là, il confirma les donations faites à l'église de Saint- Seurin de Bordeaux par Guillaume-Sanche et Bernard-Guillaume, ses prédécesseurs (2).
L'année suivante (1071), se tenant à Saintes dans le dortoir du chapitre de Saint-Pierre où il avait sans doute pris son gîte en compagnie de Boson, comte de la Marche, Pons, le sacristain deCluny, qui se trouvait en ce lieu, obtint de lui qu'il RI abandon de tout droit de coutume sur les choses qui pouvaient être envoyées à
(i) D, Fonteneau, XHI, p. 173.
(2) La meatîoQ de ce fait est fournie par ud extrait du cartulaire de Saînt-Seurin, donné par Besly (ffist.des comtes, preuves, p. 355 bis). Ce texte, qui ne se trouve pas du reste dans l'édition du Cartulaire de Saint-Scurin donnée par M. Brulails, a ouvert la porte à certaines appréciations qui nous paraissent erronées. Il dit en effet que le comte avec une armée nombreuse, a innumerabili, » remportait dans ce lieu delà Castelle, en 1070, une triomphante victoire sur ses ennemisi ce triumphabat insigni Victoria D. Or cette indication est en désaccord avec le passage d'une autre charte de Saint-Seurîn, de cette même année 1070^ où il est rapportéque Guy-Geoffroy gouvernait alors en paix ses états, c pace ac justicia cluenle » (Brutails^ Cart, de SaintSeurin, p. i4; Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 354 l^is). Les chroniqueurs ne signalant aucun fait de guerre pendant cette année 1070, il nous paraît hors de doute que Besly a dû commettre une légère erreur de transcription en écrivant a triumphabat» au lieu de « triumphaverat », expression qui pouvait rappeler la victoire de ioô3. Nous rejetons par suite toute interprétation de ce mot qui tendrait à repousser a l'année 1070 la soumission de la Gascogne advenue sept ans auparavant.
3 10 LES COMTES DE POITOi:
Cluny, soit pour la nourriture, soit pour la vèture des religieux ; à son exemple, et on peut ajouter sous sa contrainte, le gouverneur militaire de Saintes, Francon, renonça à tous les profits qu'il aurait pu retirer de cette redevance coutumière (1).
Cette même année, le 22 octobre (xi des calendes de novembre 1071), lui naquit un fils qu'il appela Guillaume, pour se conformer à la tradition de famille qui attribuait ce nom aux fils aînés des comtes, présumés leurs héritiers directs (2). Â partir de ce jour on constate un changement significatif dans les façons d*agir de Guy-Geoffroy. Jusque-là, il n'a guère manifesté à Tégard de rÉglise que des sentiments assez tiëdes ; du moment où il lui est né un fils,il devient tout autre. Pour consacrer la légitimité de son enfant il lui fallait faire reconnaître Tunion contre laquelle la cour de Rome, à défautd*un évoque trop soumis, s'était élevée dèsqu'elle fut contractée. Il cherche dès lors les occasions de faire des générosités aux églises et elles ne manquaient pas, car bien que nous en connaissions beaucoup elles ne sont assurément pas venues toutes jusqu'à nous. U s'humilie mème^ tout en restant le puissant duc : « Gauffredus peccator quidem, sed gratia Dei dux Âquitanorum (3). »
Nous ne savons au juste rien de ses actions pendant Tannée 1072, mais en 1073 Tabbé de Cluny, qui voyageait pour lors en Poitou, obtint de lui des dons importants en faveur de Tabbaye de Saint-Jean d'Angély que dirigeait Eudes, un des plus actifs agents de la réforme de Cluny dans la région et que nous verrons plus tard spécialement attaché à la direction spirituelle de Guy- Geoffroy. Le comte, se trouvant avec euxdanscemonastèrede Saint- Jean, abandonna aux religieux Téglise et la villa de Loulai avec toutes leurs dépendances ainsi que les dîmes de la Jarrie (4). Ce
(i) Bruel, Chartes de Cluny ^ IV, p. 555.
(2) Marchegay, Chron, des églises cT Anjou, p. 4o4, Saint-Maixent. Palustre, dans son Histoire de Guillaume IX, p. 11 3, noie 2, ajoute à ce fait cet autre que le jeune comte fut baptisé le jour de Pâques de Tannée 1072; mais rien n'est moins certain, car, s'il était d'usage qu'à cette époque on ne baptisait que pour les fêtes de Pâques et de Pentecôte, les grands seigneurs féodaux, sur ce point comme sur bien d'autres> savaient s'affranchir des rcglemeais ecclésiastiques.
(3) Arch, hist. de la Gironde, III, p. 44» d'après une transcription faite sur les registres du Bureau des Finances.
(4) D. Fonieneau, XIIÎ, p. 181.
fut vers celle époque, peut-être même dans ce voyage qu'il donna au même monastère une métairie en Aunis pour le luminaire de Tautel de saint Jean. Il lui concéda aussi toutes les coutumes qui avaient été mises sur le domaine de Tabbaye depuis la mort de sonpèreetlepasquierquise trouvait dans le faubourg (1). Nous ne saurions dire si tous ces biens appartenaient régulièrement au comte» mais il est certain qu*un beau jour une réclamation s'éleva au sujet delà dtme de Loulai. Gautier Muschet ou Muscat la revendiqua comme étant son bien propre et, pour obtenir son désistement, Tabbaye dut consentir à inscrire dans son martyrologe le nom d'Oda, femme de Gautier^ et donna 100 sous à son fils (2).
Cette même année Guy-Geoffroy eut encore à s'occuper du Limousin, et ce fut assurément sous sa contrainte qu'Adémar, qui n'avait pas rempli son engagement au sujet de l'abandon de Saint-André au chapitre de Saint-Étienne pour l'indemniser des dévastations qu'il avait commises sur les domaines de l'évêcbé, s'humilia et,pieds nus, en costume de pénitent, se rendit à la cathédrale où, assisté de ses deux fils, il renouvela le don de Saint-André et renonça en outre en faveur du chapitre à son alleu de Massiac (3).
La puissance duduc était toutefois dès lors si bien reconnue de tous que l'on voit l'empereur d'Allemagne, Henri IV, qui du reste était son cousin germain, lui demander des secours en 1074 pour combattre les Saxons. Guy, pleinement édifié sur le peu de profit qu'il y avait à retirer pour lui d'expéditions lointaines, répondit à l'empereur, qu'avant d'arriver jusqu'à lui il lui faudrait vaincre la résistance de tant de Francs, de Normands et même d'Aquitains, qui les séparaient, que l'exécution de ce projet était tout & fait impraticable (4).
(i) D, Fonteneaa, LXII, p. 687; Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 386.
(2) D. FonteneaUy LXIII,p. 28, charte non datée du cartulaire de' Saint-Jean.Palustre {ffist, de Guillaume IX, pp. 115-117) place en 1078 une expëdition de Guy-Geoffroy contre Foulques, comte d'Angouléme, entreprise à la sollicitation de GuiUaume Taiilefer, évéque d'Angouléme et frère de Foulques. Ce dernier, après un premier échec, aurait lutté contre le comte de Poitou sous Cognac et aurait délivré Mortagne qui était près de capituler. C*est à ces faits que se serait borne cette prise d'armes qui n'a pour garant que VHisioria poniijîcum et comitam Engolismensium et qui peut aussi bien se rapporter à Guillaume Aigret qu'à Guy-Geoffroy.
(8) Gallia Christ,, II, instr.^ col. 178.
(4) Besly, Hist, des comtes, preuves, p. 386 bis, d*après Brunon, Hist. de bello Saxonico,
3ia LKS COMTES DE POITOU
La grande préoccupation de Guy-GeofTroy était, nous Tavons dit, d'assurer sa succession au fils d'Audéarde ; elle éclate dans un grand nombre de ses actes. Ne pouvant, comme le roi de France, faire sacrer son fils par anticipation, il prenait la pré* caution de le faire comparaître à côté de lui dans des actes publics, afin qu'il fût bien reconnu par tous comme son héritier et futur successeur. Le jeune Guillaume avait à peine deux ans quand le comte le fait intervenir, le 3 mars 1074 (v desnones), dans la restitution qu'il fil àTabbaye de Maillezais de la terre de Xanton dont sonfrère Guillaume Aigret Tavait dépouillée. Ce dernier, bien qu'il eût été témoin avec Guy-Geoffroy de la donation que, dans leur enfance,ieur père Guillaume le Grand et Agnès avaient faite de cette terre à rabbaye,la lui avait enlevée pour en gratifier Thibaut Chabot, lequel, pour ce motif* resta excommunié toute sa vie. Le comte se tenait dans une chambre de son ch&teau de Mervent quand il fit cette largesse aux moines de Maillezais, et comme un certain Gaultier Fahit pouvait revendiquer quelques droits sur l'objet de la donation, il le désintéressa en lui donnant 2000 sous en présence de témoins. Mais l'acte ne fut rédigé que quelques jours après : le 7 avril (le vu dps ides), se trouvant encore dans le pays et ayant pris gtle dans la maison d'Airaud de Forges, il chargea le moine Audebert d'écrire la charte, que souscrivirent à sa demande toutes les personnes de sa cour, « ses hommes et ses amis,» qui, outre son fils.étaientlsembert, évêque de Poitiers, Boson, comte de la Marche, Hugues de Lusignan, Ebbon de Parthenay et autres grands personnages (1).
Le 17 octobre, il se rendit à Noaillé à la requête de Geoffroy, fils d'Hugues de Saint-Maixent,qui voulaitassurertoutes garanties à l'abandon qu'il fit ce jour à cette abbaye de l'église de Fouras en Aunis et de ses dépendances qu'il tenait en fief du comte; celui-ci était accompagné des évoques de Poitiers et de Saintes qui reconnurent la validité de la donation (2).
Audéarde n'a pas paru dans cet acte d'un intérêt relativement secondaire, mais lorsque Guy-Geoffroy concéda gratuitement et
(i) Lacurie, Hist. de Maillezais^ preuves, p. 216. Le jeune comte comparaît ainsi : <( Ëgo -|- Guillelmus concedo donum palris mei. )>
(2) D. Fonleneau, XXÏ, p. 4^7 ; Faye, Noies sur quelques chartes de Fouras {BulL de la Soc. des Ant. de l'Ouest, 1" série, V, p. 328).
sans aucune récompense le lieu de Sainle-Geuime en Saintonge à Durand, abbé de la Chaise-Dieu, pour y établir trois religieux, la comtesse fut présente à cet acte ainsi que son fils et y donna son assentiment formel; deux grands seigneurs saintongeois, Arnaud de Monlausier et Guillaume Freeland, se trouvaient sur les lieux ainsi que Foulques, comte d'Anjou, qui à ce moment était évidemment totalement réconcilié avec le comte de Poitou (I).
On constate encore la présence d'Audéarde à Saintes, Tannée suivante (1075), pendant la tenue du synode général qu'y présida l'archevêque de Bordeaux assisté des évoques d'Angoulême, de Saintes et de Périgueux et de nombreux abbés. Aux côtés du comte de Poitou se trouvaient Audebert, comte de la Marche, Hugues de Lusignan, Géraud de Rançon et plusieurs chevaliers de ce pays.
Lors d'une des réunions du synode le comte et les prélats reconnurent la fondation de l'abbaye de Saint-Etienne de Vaux par Arnaud, fils de Gammon* Depuis déjà quelque temps celte œuvre était en chantier ; l'idée première en était due à Pierre, frère d'Arnaud, mais il était mort et ce dernier en avait poursuivi scrupuleusement l'accomplissement. 11 avait obtenu tout d'abord l'assentiment du duc d'Aquitaine, de Tévéque de Saintes, Goderan, et des grands seigneurs de la Saintonge ; puis il construisit les bâtiments claustraux dans lesquels vinrent s'installer des religieux que Goderan détacha de son abbaye de Maillezais, sous la direction de l'un d*eux, nommé Martin. Quoique celui-ci fût décoré du titre d'abbé, le nouveau monastère fut mis toutefois dans la dépendance de Maillezais (2).
(i) Besly, HuU des comtes, preuves, p. 879 bis,
(2) Grasilier, Cari, inédits de la Saintonge^ p. 4ï>Vûux. Goderan mourut le viii des ides d'août (6 août) 1078 (Arnauld, Hist, de Maillezais, p. 81), et eut Boson pour successeur (Marchegay, Çhron, des égl, d'Anjou, p. 4oO, Saint-Maixent ; Tauteur de la chronique a placé ce fait sous Tannée 1074» mais celle date doit être reclifiée par suite du synchronisme de Tavcnement de Grégoire VU au trône ponllfical qu'il indique dans la même année et qui eut lieu en 1073). Le Gallia et les historiens qui ont écrit d'après lui ont commis de nombreuses erreurs au sujet de Tévôque Boson; ils en font le compétiteur de Goderan et supposent qu*il aurait pu être l'élu du chapitre de Saintes. Pour étayer leurs dires, ils s'appuyent sur une charle du cartulaire de Saint-Amant de Boixe de 1066 et sur une autre du carlulaire de N.-D. de Saintes de X071, qui ont été inexactement datées. W en est pareillement de l'opinion de certains écrivains qui, ayant rencontré une charte du cartulaîre de Notre-Dame de Saintes de l'an 1080 (p. 42)> où il est question de Goderan^ le font vivre jusqu'à
3i4 LES COMTES DE POITOU
En présence du comte, Tabbesse de Notre-Dame de Saintes donna 100 sous à Ilélie de Born pour mettre fin aux réclamations incessantes de ce dernier qui prétendait n'avoir consenti à la donation de 1067 que contraint et forcé par Ostence de Taillebourg (1). Enfin, continuant son voyage avec Audéarde et se trouvant avec elle à Montierneuf, monastère que venaient d'édifier les religieux de la Trinité de Vendôme, il leur donna ce qui lui appartenait dans leBreuil de Saint-Fortunatet posa luimême la charte sur Tautel avec le livre des collectes en disant aux moines : « J'avoue que lecadeau queje vous fais présentement est de peu de valeur, mais si Dieu prolonge ma vie, sachez que vous en recevrez de plus considérables. » Il retourna en effet dans ce lieu quelque temps après et augmenta sa donation première (2).
Comme on le voit^ le comte de Poitou donnait de fréquentes preuves de son bon vouloir à Tégard des églises,maisquels que fussent ses efforts ils restaient impuissants et ne pouvaient arriver à désarmer le pape, qui, plus grand était le coupable, se montrait d'autant plus sévère dans la répression. Ce pape était alors Hildebrand, le rigide Grégoire VII, qui venait d'être élu le 22 avril 1073. Le pontife étendait sur toute la chrétienté son regard inquisiteur et s'efforçait de réprimer les abus qui menaçaient de toutes parts l'Église et la Société. Il s'attaquait aussi bien au clergé qu'aux grands seigneurs séculiers et sa main vigoureuse ne reculait devant rien. A Poitiers, la situation était depuis longtemps tendue. L^évêque Isembert II appartenait à une grande famille féodale, qui, en faisant monter successivement quatre de ses membres sur le trône épiscopal qu'ils occupaient depuis un siècle, en était venue à considérer Févêché comme un fief familial, fief puissant par l'étendue de ses domaines territoriaux.
D'autre part, la trésorerie de Saint-Hilaire, dignité qui faisait de son titulaire le chefde ce riche établissement, situé aux portes du Poitiers gallo-romain dans lequel il ne devait pas tarder à être
cetto date; Tauteur du cartulaire, qui a transcrit cet acte, a dû commettre une erreur de nom et interpréter sans nul doute la lettre initiale du nom de l'évèque de Saintes qui devait être un B par la lettre G, qui lui a fourni le nom de Goderan .
(i) Cart, de Notre-Dame de Saintes, p. 24. Cet acte n'est pas daté, mais il se place forcément à cetle époque.
(2) Métais, Cart. saint, de la Trinité de Vendôme, p. 55.
OaY-GEOFFROY-GUILLAUME 3 15
compris, était occupée par Joscelin, à la fois seigneur de Parlhenay et archevêque de Bordeaux, qui, mêlé intimement, en vertu de sa qualité, aux affaires de Tévêché de Poitiers, soutenait contre son chef une lutte qui devenait de plus en plus âpre. Isembert sympathisait ouvertement avec Béranger, l'archidiacre d'Angers, dont les doctrines hérétiques sur la présence réelle soulevaient dans le clergé d'ardentes discussions. Joscelin, qui avait été l'ami du réformateur et avait d'abord incliné vers lui, s'était retourné et était devenu le champion intraitable de la foi catholique romaine.
Cette conversion s'était produite à la suite d'un voyage à Rome que Joscelin avait dû faire pour répondre à une invitation du pape. Bien que l'archevêque de Bordeaux ne semble pas avoir adopté sur le fond les erreurs de Béranger, il n'en professait pas moins certaines opinions hétérodoxes. C'est ainsi qu'il avait voulu proscrire dans son diocèse les croix et les crucifix ; Alexandre II lui écrivit à ce sujet en 1073 et lui intima,sous peine d'excommunication,d'avoir à changer de sentiment et de venir se justifier devant lui(l).
Chacun des deux prélats avait ses partisans ; au premier rang se trouvaient les chapitres dont ils étaient les chefs et entre qui la lutte prit un caractère d'une vivacité extrême. Afin de rattacher la cour de Rome à sa cause, Joscelin poussa les chanoines de Saint-Hilaire à demander la protection du Saint-Siège et le pape leur accorda cette faveur par une bulle du 22 avril 1074(2). Mais
(i) Analecia jaris pontificii, X, p. 407 .
(2) CeUe bulle porte riadicatioa du x des calendes de mai, iadictioa xi, c'est-à-dire du 22ayril, Tau premier du pontificat de Grégoire VII.D. Fonteneau (X, p. 35i) a cru devoir interpréter ces mentions numérales en attribuant à cet acte la date de 1078 ; comme Hildebrand fut élu pape le 22 avril 1073, il considère que la bulle fut délivrée ce jour même, qui tombe bien dans la première année du pontificat du pape, et de plus qu'il répond à l'indiction xi qui est le chiffre de cette année 1078. Rédet, qui a publié cet acte dans ses Documents pour T histoire de Véglise de Saint-Hilaire de Poitiers (I,p. 98), le met à l'année i074,maîs sans indiquer les motifs qui l'ont g^uidé ; nous partageons sa manière de voir pour les raisons suivantes : Grégoire VII,élu le 22 avril 1078, ne fut sacré que le 80 juin suivant et, jusqu^au jour de sa consécration^ la suscription de ses bulles est ainsi conçue : oc Gregorius in Romanum pontificem electus, salutem in Domino J«-C. »; postérieurement,il reprend la formule ordinaire des papes : oc Episcopus servus servorum Deî. » Or comme notre bulle porte cette dernière suscription elle se place évidemment après le 80 juin 1078; d'autre part, comme Grégoire VII faisait partir le chiffre de l'indicliondu i^' septembre de chaque année, il résulte de la constatation que nous venons de faire plus haut que, pour sa chancellerie, l'indiction xi partait du i^' septembre 1078 et que, par suite, le 22 avril de l'indiction xi et de la première année du pontificat de Grégoire VII tombait le 22 avril de l'année 1074.
3i6 LES COMTES DE POITOU
cet acte n'arrêla pas les entreprises d'Isemberl et d'autre pari les chanoines des deux élablissements rivaux continuèrent à se porter de mutuels préjudices. Aussi au printemps de Tannée 1075 Joscelin se rendil-il de nouveau à Rome et exposa la situation au pape. Celui-ci envoya aux parties coup sur coup deux lettres qui nous font connaître certains épisodes de cette rivalité. Dans la première, en date du 15 mars 1075 (1), adressée aux chanoines de Saint-Hilaire, Grégoire VII leur ordonnait délaisser le chapitre de Téglise cathédrale en possession des usages qu'il pratiquait le jour de la double fête de saint Ililaire et de la Toussaint, alors qu'il se rendait en procession dan s leur église; dans la seconde, datée du 12 avril 1075 (2), le pape enjoignait à Tévôque de Poitiers de se présenter devant son métropolitain au concile des évêques de sa province et d'y répondre aux plainles portées contre lui par les chanoines de Saint-Hilaire qui l'accusaient de détenir injustementTabbaye de Noaillé, laquelle étaitdeleur dépendance,d'avoir commis des dévastations dans leur terre de Champagné-Sainl-Hilaire, et d'avoir été l'instigateur du refus qu'avaient fait les chanoines de Saint-Pierre de laisser entrer ceux de Saint- Hilaire dans la cathédrale le jour des Rogations. Enfin, pré-
(i) Labhe, Concilia^ X, col. 47; Hardouin, Coll, conciLyW^ i^e partie, col. 1288. Rédet, qui, dans ses Documents pour Saint-l/ilairef I, p. g3, ne publie pas celle pièce, mais reuvoie aux auteurs précités et lui donne la date du i5 mars 10749 a commis eo ce faisant une erreur qui a été cause de la confusion que l*on rencontre dans tous nos historiens au sujet de ces événements. Celte lettre doit être mise à Tannée 1075. En effet elle est ainsi datée: s Data Romœ in synodo, decimo octavo kalendas aprilis, indiclione duodecima. » Or, comme nous Tavons établi dans la note précédente. Tindiction XII, commençant au premier septembre 1074 et se terminant à la même date de Tannée 1075, le xviii des calendes d'avril (i5 mars) de cette indiction tombe forcément dans Tannée 1075.
(2) Cette lettre a été imprimée parle P. Labbe, Concilia, X, col. 58, par le P. Hardouin, Coll» concil., VI, ire partie, col. i25o, et par le Gallia Christ,, II, col. ii65, qui la place en 1078 ou en 1074. Rcdet (Documents pour Saint-Hilaire, I, p. g3) adopte la date de 107^, mais pour les motifs que nous avons exposés dans les notes précédentes il nous parait que Ton doit mettre à Tannée 107 5 cette lettre qui estainsi datée: a Data Romse secundo idus aprilis (12 avril) indiclione duodecima. )> Rédet nous paraît avoir aussi commis une erreur dans Tanalyse qu'il donne de cette pièce en disant qu'Isembert devait se présenter devant son métropolitain, <( au concile alors assemblé à Poiliers »; il n'est nullement question dans la lettre du pape d'une réunion synodale se tenant en ce moment à Poitiers,cclle-ci aurait du reste cessé depuis longtemps de fonctionner quand la lettre pontificale serait arrivée dans cette ville. Il y est simplement dit qu'Isembert devra se rendre au synode des évêques, sans spécification de date ni de lieu : « Prœcipimus ut te reprœsentes in concilio episcoporum provinciœ vestrae metropolitano tuo. » Ce synode devait être celui de Saint-Maixent, qui se tint au mois de juin suivant.
GUY-GEOFFROYGUILL AUME 3 1 7
voyant le cas où il négligerait de se rendre au synode provincial, il l'ajournait à venir auprès de lui dans la fêle de la Toussaint prochaine poury débattreconlradicloiremenl avecquelqucs chanoines de Saint-Hilaire les questions restées litigieuses entre eux. Isembertse garda bien de se présenter devant rassemblée présidée par son adversaire. Déjà, le 13 janvier de cette année 1075 (le jour des ides), il s'était tenu dans sa ville épiscopale un concile présidé par le légat Giraud, dans lequel on discuta si vivement les opinions de Béranger qu'une lutte s'étant engagée entre les deux partis l'hérésiarque manqua d'y être tué (1).
L'assemblée devant laquelle aurait dû comparaître Isembcrt se réunit à Saint-Maixent le 24 et le 25 juin de cette môme année (vu et VIII des calendes de juillet). Celle-ci ne devait passe contenter de se prononcer sur le cas d'Isembert et des chapitres ; elle avait une mission autrement importante^ qui était d'examiner la situation maritale du comte de Poitou et de décider s'il y avait lieu de prononcer la nullité de son mariage avec Âudéarde. Guy-Geoffroy devait s'attendre à cette extrémité et nous ne pensons pas beaucoup nous avancer en disant que ses générosités à l'égard des églises n'avaient pas d'autre but que de la retarder ; mais il avait déplus fait des promesses au pape et il les avait éludées. En effet, le 7 avril 1075 (vu des ides), Grégoire VU lui écrivit pour savoir ce qui l'avait empêché de lui envoyer les chevaliers qu'il lui avait promis pour soutenir les intérêts de Saint-Pierre en Sardaigne ; le temps propice pour agir étant passé, il ne lui réclamait plus rien à ce sujet, mais il lui demandait de rester toujours inébranlable dans sa fidélité au Saint-Siège (2) .
(i) Marchegay, Chron. des égl, cPAnjori^p. 4oC, Sainl-Maîxcnl. Z.'/4r/ de vérifier les dates, p. 206, place ce concile en 1074, disant que le P. Pas^i s*esl trompe en lui donnant la date de loyS, vu que le légat Giraud était revenu à Rome en i074< Le P. Pagi étant d*accord avec la chronique de Saint-Maixent^ nous maintenons la date que celle-ci nous fournit et que la raison donnée p&vVArt de vérifier les dates n'infirme nullement. En effet, on possède une lettre de Grégoire VII à Parcbevèque de Bordeaux, en date du i5 novembre 1076, dans laquelle il lui dit qu'Isembert a été interdit de ses fonctions ecclésiastiques par son légat Giraud, évéque d'Oslie ; or, ce fait n'a pu se produire qu'après que le pape eut pris connaissance des difficultés entre Isembert et Joscelin, c'est-à-dire dans le'courant de l'année 1075. A celte époque, le légat ne se trouvait donc pas à Rome, mais certainement en France, où il présidait quelque assemblée synodale.
(2) Labbe, Concilia, X, col. 58.
3i8 LES COMTES DE POITOU
D'autre part, devant rinanilé des engagements pris par le comte de Poitou le pape jugea opportun d'agir, et il le fit vigoureusement, selon son habitude, en ordonnant à son légatde porter devant une assemblée ecclésiastique la question de la légalité du mariage du comte. Le synode provincial se tint donc à Saint-Maixent au mois de juin 1075, sous la présidence de Tarchevèque de Bordeaux, assisté d'Ame, évèque d'Oloron, légat du pape» de Guillaume, évèque d'Angoulême, et de nombreux membres du clergé. Le métropolitain avait fait choix de Saint-Maixent pour la tenue de rassemblée afin que ses membres fussent moins exposés aux tentatives de suggestion des partisans du comte aussi bien qu'aux actes de violence qu'ils pourraientessayer de commettre. Mais leur éloignement de Poitiers ne les en préserva pas. Isembert envoya à Saint -Maixent une troupe de ses chevaliers qui rompirent les portes du monastère, insultèrent gravement le légat et l'archevêque et accablèrent les autres membres du synode de menaces, d'injures et de sévices graves. A la suite de ce coup de force l'assemblée fut dissoute, mais toutefois elle ne se sépara pas avant d'avoir prononcé contre Isembert l'interdiction de ses fonctions épiscopales(i). Au su de ces nouvelles, le pape, vivement irrité contre l'évêque de Poitiers, lui écrivit une longue lettre le 10 septembre ; après avoir relaté tous les actes répréhensibles dont il était le fauteur, il l'ajourna devant lui à la prochaine fête de saint André (30 novembre). Il lui annonçait en même temps que s'il se dérobait à celte invitation, à moins que ce ne fût pour un motif irréfra-
(i) Marchegay, Chron, des égL d^Anjoa, Saînt-Maîxent ; Gallia Christ,, II, col. II 65- II 66 ; Besly, Hist, des comtes ^ preuves, p. 565 bis. La chronique de Saint-Maixent s'clant bornée à énoncer la da(e du synode tenu dans cette abbaye et à citer les noms de quelques-uns des assistants, on était indécis sur la question de savoir quels étaient les objets qui y avaient été traités. Nous y plaçons les g^raves événements que nous venons de rapporter.Palustre et les autres historiens de notre temps donnent l'église de Saint-Hilaire de Poitiers pour théâtre des désordres qui se commirent. Cette attribution nous parait être démentie par les termes de la lettre que le pape écrivit à Isembert le lo septembre 1075 (Voy. plus bas), et dans laquelle il reprochait à Tévêque de Poitiers les troubles apportés par lui à la tenue d'un concile présidé par Joscelin et réuni dans un monastère, <i monasterium ». Cette expression doit faire rejeter absolument Taltribution à Saint-PIilaire, qui était une collégiale et qui, dans les lettres du pape aussibien que dans les textes du temps, est désigné par le mot (( ecclesia »; pour le même motif, il ne saurait être question de Téglise cathédrale de Poitiers, et comme nous savons par la chronique qu'il se tint un concile à Saint- Maixent au mois de juin, on est absolument fondé à placer dans ce monastère l'assemblée rappelée dans la lettre du pape du 10 septembre suivant.
GUY-GKOFFROY-GUILLAUME 3 19
gable, il le priverait dores et déjà du droit d'exercer tout office sacerdotal et de participation à la sainte communion. Il frappait de la même pénalité tous ceux qui s'étaient faits les exécuteurs de l'attentat que Tévêque avait perpétré contre les membres du synode, jusqu'à ce qu'ayant donné satisfaction aux injonctions du pape, celui-ci les relevât delà peine qu'ils avaient encourue (I). Le même jour Grégoire écrivit au comte de Poitou. Celui-ci, tout en acquiesçant à ce que son cas fût porté devant une assemblée religieuse, ainsi qu'il avait été fait, s'était servi de sa sœur Agnès, l'ancienne impératrice d'Allemagne, qui résidait à Rome, pour obtenir qu'il lui fût permis de garder sa femme auprès de lui jusqu'à ce que le synode qui devait spécialement en connaître se fût prononcé. Le pape, bien qu'il déclarât avoir la plus grande déférence pour l'impératrice, qu'il considérait comme sa mère, n'acceptait pas ce compromis. Il se méfiait, disait-il, des impulsions diaboliques et enjoignait au contraire au comte d'éloigner Audéarde de lui afin que la réforme de sa conduite et sa déférence envers les préceptes divins servissent d'exemple à tous (2).
On le voit, Grégoire VII ne semblait pas rendre Guy -Geoffroy responsable des actes de violence qui avaient été commis àSaint-Maixent ; il est même possible qu'il y soit resté étranger en fait, mais de ce qu'il ne les prévint pas, on peut dire qu'il leur donna une approbation tacite. Du reste, pour fléchir le pontife, il lui avait offert de se mettre au service de Saint-Pierre pour combattre les infidèles, mais le pape sentait sans doute que le moment n'était pas encore venu et il se contentait, tout en remerciant le comte de ses bonnes dispositions, de lui dire que le bruit courait que les chrétiens avaient repoussé les ennemis de la Croix et qu'il con-
(i) Labbe, Concilia, X, col. 69; Besly, Ifist. des comtes^ preuves, p. 365 bis. Cette lettre porte cette date: « Data Tiburi^ quarto îdus seplembris, indictioue incîpieote décima tertia. » D'après les calculs auxquels nous nous sommes précédemment livré la date ci-dessus correspond au 10 septembre 1076 et il ne saurait 7 avoir désormais aucun doute sur la façon dont la chancellerie papale comptait les indictions, ces mots « indictione incipiente décima tertia », témoignant bien qu'il faut faire partir cette indiction xiii du premier septembre précédent. Besly place cette lettre et les suivantes dans l'année 1076; Palustre (Hist. de Guillaame IX, p. 127) lui attribue celle de 1074; nous espérons avoir démontré que la date de 1076 est la seule qui lui convienne .
(2) Labbe, Concilia, X, col. 70. Les auteurs du Gallia Christiana^ qui reproduisent cet acte (11^ col. 1166), n'ont pas cherché à lui assigner une date exacte; nous rectifions cette omission.
3ao LES COMTIiS DE POITOU
venait d'attendre les événements avant de prendre à ce sujet une ferme décision.
Enfin, le mômejourjl adressait aussi unclettreàrarchevèque de Bordeaux lui demandant de venir lui-même à Rome ou d'envoyer une personne autorisée afin d'entendre ses dires sur les afl'aires de Saint-Ililaire contradicloirement avec ceux d'Isembert, cité pour cet objet à la Toussaint. Toutefois, comme il n'avait qu'une minime confiance dans la déférence del'évêque de Poitiers à ses injonctions, il chargeait Joscelin derexcommunier(l), pour le cas ou Iscmbert se dispenserait de s'y conformer.
Le terme indiqué se passa en effet sans que Tévêque de Poitiers se fût mis en mesure de répondre à l'invitation du pape, aussi, sans attendre le 30 novembre, date du second ajournement qu'il avait lancé contre lui, Grégoire écrivit le i6 de ce mois une lettre commune à l'archevêque de Bordeaux et au comte de Poitou ; il ordonnait à l'archevêque de mettre à exécution l'interdit prononcé contre Isembert par le légat Giraud, évêque d'Ostie; il lui confiait le soin des choses ecclésiastiques du diocèse avec mission d'avertir le peuple qu'il était délié de toute obéissance à l'égard de son évêque et il chargeait le comte de s'occuper des affaires temporelles de l'évêché ; enfin, il mettait entre leurs mains la défense des intérêts du chapitre de Saint-Hilaire (2). Le même jour, le pape notifiait sa décision à Isembert, en l'ajournant au synode pontifical qu'il devait tenir dans la première semaine du carême prochain. Illui annonçait en outre qu'il confirmait l'interdit jeté sur lui par le légat et que s'il ne se rendait pas à sa convocation à la date prescrite, il serait déposé (3).
Trois jours avant, le 13 novembre, jour des ides, le pape avait écrit spécialement à Guy-Geoffroy pour le charger d'une mission délicate. Le roi de France, Philippe I®', se laissait aller, tant dans sa vie privée que dans sa conduite publique, à tous les excès auxquels le portail sa fougue de jeunesse. Pour se procurer des ressources^ il n'avaitjpas craint de se faire en quelque sorte
(i) Labbe, Concilia, X, col. 71.
(2) Labbe, Concilia j X, col. 86. La leUre porte pour date: a Dalum Rom8e,decîmo sexto kal. decembris, indictionc décima tertia. » D'après nos iodications précédentes ces notions répondent au 16 novembre 1075.
(3) Labbe, Concilia, X, col. 80; Bcsly, Ilist, des comtes, preuves, p. 3Gi bis.
détrousseur de grands chemins et en particulier il avait dépouillé de leurs biens des marchands italiens qui étaient venus trafiquer en France. Ceux-ci avaient porté leurs plaintes au pape qui chargea le comte de Poitou de faire à ce sujet des représentations à Philippe, de Tinviter à changer de conduite à Tégard de TÉglise, à amender ses mœurs et surtout à restituer aux marcliands italiens ce qu'il leur avait enlevé, le tout sous peine d'excommunication (1). Nous croyons assez connaître Guy-GeoETroy pour pouvoir affirmer que la commission lui fut peu agréable et qu'il la laissa traîner en longueur, dans l'espoir qu'il en serait comme de sa séparation avec Audéarde au sujet de laquelle aucune décision formelle n'avait encore été réellement prise. Il avait déjà donné une demi-satisfaction aux sentiments de la cour de Rome en consentant à laisser porter l'affaire devant un synode, mais il sentait bien que la situation embarrassée dans laquelle il se trouvait ne pouvait durer et l'on peut croire que la décision énergique du pape à l'égard d'Isembert lui donna à réfléchir. Si l'évêque de Poitiers venait à être déposé, son successeur s'inféoderait immanquablement à la politique du Saint-Siège et il entrevoyait. toutes les conséquences que pourrait avoir le déchaînement des foudres de l'Église sur lui et sur les siens.
Il fallait à tout prix éviter cette dure extrémité et,poury parer, il résolut, au commencement de l'année 1076, de se rendre luimôme à Rome (2). Là, il fit, sans nul doute, valoir la raison d'état aux yeux du Pontife, pour établir un modus vivendi qui donnerait à la fois satisfaction à ses désirs secrets et à la vindicte publique : la déclaration de la nullité de son mariage avec Audéarde entraînerait forcément pour les enfants issus de leur union la
(i) Labbe> Concilia^ X, coL 83: Bcsly, Hist, des comtes, preuves, p. 3Ci bîs. Cette leUre est aiosi datée : « Data RomsR,idibus oovembrisjindictioae décima tertia, » ce qui répond au i3 novembre 1075.
(2) Ch. de Chergé, dans son Mémoire historique sur r abbaye de Montierneuf de Poitiers, p. iBg, a placé le voyage de Guy-GeofFroy à Home à la fin de Tannée 1074 ; Palustre {Hist. de Guillaume AY, p. 127, note 2) lui assigne les premiers mois de Tannée 1076; Ledain (Histoire sommaire de la ville de Poitiers, p. 56) accepte aussi cette date. Nous croyons avoir démontre» en mettant à leur véritable place les événements qui se sont succédé pendant Tannée 1076 et que nos devanciers ont placés partie en 1074, parlie en 1076, ce qui a été pour eux une cause d'erreurs continueUes, que le voyage de Guy-GeofFroy à Rome n*a pu se faire qu'au commencement de Tannée 1076.
qualité d'illégiliine ; le jeune Guillaume, devenant un bâtard, pourrait se voir disputer la possession du duché d'Aquitaine; en ce qui le regardait personnellement, il ne consentirait pas àcontrac* ter une quatrième union; il n'avait pas de frères» et ne laissant pas d'héritiers directs, entre les mains de qui donc tomberait le duché? Que de compétitions viendraient à se produire et par suite de guerres qui pourraient causer à TÉglise dans ces régions des désastres incalculables !
Grégoire VII était un trop grand politique pour ne pas saisir la gravilé de la situation et, dans celte occurrence, préférant le bien général au redressement d'une illégalité privée, il donna dans le fond satisfaction à la requête du duc, tout en y restant opposé dans la forme. Son union avec Audéarde prit le caractère de ce que nous appelons aujourd'hui un mariage morganatique; peutêtre alla-l-il jusqu'à interdire aux deux époux la cohabitation permanente sous un même toit. Toujours est-il qu'à partir de cette date et même avant, depuis le jour où l'union du duc fut ofTiciellement contestée, la duchesse disparaît. Il n'est fait nulle mention d'elle dans les nombreux textes qui nous sont parvenus jusqu'à la mort de Guy-Geoffroy, son fils Guillaume comparaît seul dans les actes auprès du duc ; on aurait par suite pu la croire morte, si, après l'avènement de ce fils, dont elle ne se sépara certainement pas pendant les années de son enfance, elle ne reparaissait dans les chartes à côté de lui. 11 n'est pas besoin d'autre preuve pour établir la nature de l'accord intervenu entre le pape et le duc d'Aquitaine, accord auquel l'impératrice Agnès dut prendre une part importante.
Nous pensons donc que le voyage du duc eut lieu au commencement de l'année 1076 et que, parmi ses compagnons, se trouvait l'évêque Isembert qui, cité par le pape au synode pontifical de la première semaine du carême (qui s'ouvrit cette année le 10 février), se décida enfin à répondre à cette sommation. Son acte d'obéissance eut les meilleurs résultats ; Grégoire VII régla une fois pour toutes les difficultés pendantes entre les deux prélats, car à partir de ce jour on n'en trouve plus aucune mention dans les actes poitevins et d'autre part Isembert dut faire toutes les soumissions que l'on exigea de lui ; le pape satisfait le releva de
GUY-GEOFFROYGUILLAUME 828
toutes les peines qu'il availencourues,et il rentra si bien en grâce que, trois ans après, le 13 avril 1079, Grégoire le chargea de prendre en main les intérêts d'Hugues de Couhé qu'Hugues de Lusignan voulait dépouiller de ses biens et l'autorisa à excommunier ce dernier dans le cas où il se refuserait à donner la salisfaction qui lui était demandée (1). Toutefois, aux yeux de certains esprits rigoristes, la soumission d'Isembert, ne parut que superficielle et l'on dut croire généralement qu'il continuait à partager la doctrine de l'hérésiarque Bérenger. C'est ce qui ressort d'un fait qui se passa lors de la consécration solennelle de Montierneuf par le pape Urbain II en 1096; l'autel des saints Apôtres, qu'Isembert avait bénit en 1082, fut mis à bas pour ce motif que le consécrateur^ en ce temps-là, n'était pas catholique, et l'on en édifia un nouveau qui fut bénit par Guillaume, archevêque de Giesi. Aux yeux du pape Urbain II et de son entourage, Isembert avait évidemment versé dans l'hérésie (2),
Le voyage de Guy-Geoffroy avait donc doublement réussi ; il avait assuré la transmission naturelle du pouvoir après sa mort en faisant reconnaître la légitimité de la naissance de son fils aîné et d'autre part il avait ramené la paix dans ses états en mettant fin à la mésintelligence entre l'évêque de Poitiers et l'archevêque de Bordeaux. Mais ces résultats n'avaient pas été obtenus sans de lourds sacrifices, ainsi que le comte se décida un jour à l'avouer (3).
Parmi les « pénitences » qui lui furent imposées par Grégoire VII, il en était une qui consistait spécialement dans la fondation d'un établissement religieux à laquelle le pape s'associerait par la délivrance d'une bulle spéciale lui concédant les privilèges ecclésiastiques et que le comte doterait richement, tant à l'aide de ses propres biens qu'avec les fiefs que ses barons tenaient de lui et qu'ils abandonneraient gracieusement pour cette œuvre.
(i) Labbe, Conciliaj X, col. a 19; Besly, Hist, des comtes, p. 35 7 bis. La lettre est ainsi datée: oc Idibus aprilis^ indict. m. »
(2] « Quia adeo non erat catbolicus. » Arch. de la Vienne, cbron. du moine Martin^ a Descriptio altariorum ; » de Cheriçé, Mém. sur Montierneuf, p. 260.
(3) Voy. dans D. Fonteneau, XIX, p. 77 , la charte de l'année 1086, dont il sera ci-après question ; elle a été publiée par x\i. de Ghergé, Mémoire sur Montierneuf, p. 249.
32/| M:s COMTKS I)K poitou
Le comlehésila quoique temps sur leli^u où il lui serait loisible de salisfuircà son engagomeal. Son choix se fixa successivemenl sur un emplacemenl sis près du châleau de Niort, sur le bourg de lîenon et sur Tlle d'OIéron, Mais aucune de ces localités ne lui convenail et il se rabattit alors sur une maison qui était déjà éta* blie, mais assurément dans des proportions autrement moindres que celles que réclamait le pape(l). En 1009, Guy-Geoffroy avait entrepris dans sa capitale la construction de Téglisede Saint-Jean rÉvangéliste, mais selon toute apparence elle ne devait être dans sa pensée que le noyau d'un établissement de second ordre, du genre du chapitre de Saint-Nicolas^ à la fondation duquel la comtesse Agnès Tavait associé dans son enfance. Comme Saint- Nicolas, Téglise nouvelle s'élevait en dehors de l'enceinte de Poitiers; la première était placée au sud delà ville sur le plateau, la seconde fut édifiée au nord dans un lieu appelé les Chasseignes, au pied de la colline que couvrait la cité, près du confluent de la Boivre et du Clain et à proximité de la voie romaine de Tours à Poitiers qui, non loin de là, traversait d'ancienneté le Clain par un gué pavé (2). Le premier soin du comte avait été de faire remplacer ce gué par un pont, qui, peut-être dès 1077, est appelé le Pont-Neuf et en même temps une population assez considérable, attirée parles travaux qui s'exécutaient sur ce point, vint se grouper autour des terrains que le comte avait délimités pour Tédificalion de rétablissement qu'il avait en vue et y construisit assez d'habitations pour qu'au commencement de l'année 1077 cette agglomération pût être considérée comme un bourg, le bourg de Monlierneuf(3).
Ce nom de Monlierneuf est caractéristique. Il ne s'agit plus
(i) Arch. dcIajVieanc, chron. du moine Martin : a Quot monastcria regularî ordlne deslitula reformavii ».
(2) Ce gué a été reconnu en 1897 et 1898 lors de la reconstruction du pont de Rocbcreuil; la base des piles de ce pont était appuyée contre les fondations du gué placées en aval, lesquelles consistaient en d'énormes blocs de rochers surmontés d'un pavage en larges dalles.
(3) Dans l'acte de confirmation des privilèges de l'abbaye de Montierneuf émané de Guillaume VII on lit ces mots: a Goncedo pedagium pontis novi totum, sicut tempore palris mei habuerunt » [Arch. hist, du Poitou, XXIX, p.78,Trésor des Ghartes). On peut croire que la construction du pont concorda à tout le moins avec l'établissement du monastère, s'il ne lui est pas antérieur et si Guy-GeofiFroy n'avait pas eu l'iniention première, en procédant à cette entreprise, de faciliter les accès de la ville de Poitiers,
GUY-GËOFFROY-GUILLÀUME 3i5
de Téglise de Saint-Jean PEvangélisle qui, selon toute vraisemblance, ne devait être qu'un chapitre, « ecclesia, » mais bien d'un monastère qui eut l'importance de ceux dont l'origine se perdait dans la nuit des temps^ tels que Sainte-Croix ou Saint-Maixent, ou richement dotés comme Saint-Cyprien, et qui rappelât la dernière création en ce genre des comtes de Poitou, celle de Maillezais, qui avait près d'un siècle d'existence. Le pape l'avait ainsi voulu et le comte s'exécuta. Aussi ne fut-il désigné que sous cette appellation générale de Moutier; « monasterium, » à laquelle fut adjoint le qualificatif de nouveau, « novum, » pour le distinguer de ceux qui existaient déjà à Poitiers; enfin, selon le parler poitevin, ce fut le Monlierneuf(l).
Pendant que les ouvriers travaillaient avec activité, et sans doute sur de nouveaux plans, à la construction du monastère dans lequel
devait être englobée l'église de Saint-Jean l'Evangéliste, le comte reprit ses pérégrinations ordinaires. Dans le courant de l'année 1076 il se trouvait à Vouvant, entouré d'une nombreuse compagnie dans laquelle on remarquait Aimeri et Savari, vicomtes de Thouars, et là, dans la maison d'Airaud Gaissedenier, l'un de ses fidèles, il confirma la fondation de labbaye de Nieuil-surl'Autise faite par ce dernier en 1069. Il crut même devoir ajouter quelque largesse à la dotation d'Airaud ; il concéda aux moines un droit d'usage dans la forêt de Mervent et autorisa ses fidèles à leur abandonner ce qu'il leur conviendrait dans les fiefs qu'ils tenaient de lui (2).
(i) Ce nom typique de Montierneuf, pris dans son sens absolu et onomastique, se rencontre pour la première fois dans les souscriptions de la charte de 1086 déjà citée (p. 323, note 3) : a Gaufredo Novi Monasterii fundatore. »
(2) Arnauld, Hist. de l'abbaye de Nieuii-sur-l'Autise (Mém. de la Soc. de statistique des DeaX'Séores, 2© série, II, p. 268) ; Besly, Hist. des comtes^ preuves, p. 873; Gallia Christ,, II, instr., col. 385. La rédaction quelque peu ambiguë de la chroni« que de Sainl-Maixent a porté certains historiens à attribuer à Guy-Geoffroy la fondation des abbayes de Nieuil et de Saint-Séverin qu'elle rapporte à Tannée 1069, à la suite de celle de Montierneuf. MM. Marchegay et Mabille, dans leur édition de la Chronique (p. 4o4)> ont donné corps à cette manière de voir en intercalant arbitrairement le mot <c quoque y> dans son texte à la suite de l'indication de la fondation de Montierneuf. Nous croyons qu'ils se seraient évité cette erreur si, sans tenir compte des opinions erronées émises avant eux, ils avaient examiné atten ivement le texte qu'ils publiaient. Ils y auraient vu que Fauteur de la chronique rappelle dans ce paragraphe la fondation de quatre monastères: la Charité, Montierneuf, Saint-Séverin et Nieuil ; que documenté seulement pour les deux premiers il nous fait connaître les noms de leurs fondateurs et que n'ayant rien à dire pour les deux derniers, il en
3aO LES COMTES DE POITOU
Avant ou après ce voyage, mais dans Télé, Guy-Geoffroy se rendit à Angoulôme pour visiter son fidèle conseiller Tévêque Guillaume, que la maladie retenait cloué au lit dans sa ville épiscopale. L'évèque avait sans doute bien des peccadilles sur la conscience, aussi, Tun des compagnons du duc, Eudes, abbé de Sainl^ean d'Angély, lui ayant rappelé que, pour avoir rémission de ses péchés, il n*était œuvre plus profitable que de faire des largesses aux églises, obtint-il de lui qu'il fit don h son monastère de la portion qu'il prélevait sur les revenus deTautel du Précurseur à Saint-Jean d'Angély, droits qui étaient d'un quart et dont les moines possédaient déjà la moitié. Comme Tévëque tenait ce revenu en bénéfice du comte de Poitou, celui-ci renonça séance tenante à tous ses droits de seigneurie et en fit l'abandon figuré à Eudes par la remise d'un livre ; toutefois, il mit une condition à sa générosité, c'est que l'abbé recevrait au nombre de ses moines un pauvre clerc, qui prierait Dieu pour Tâme du duc et celle de l'évêque ; celui-ci mourut peu après, le 20 septembre 1076 (1).
Le duc était de retour à Poitiers quand, au commencement d'octobre, le roi de France, Philippe V% arriva inopinément dans celte ville (2). H était accompagné de son frère Hugues le Grand, de Foulques, évêque non consacré d'Amiens, de Goderan de Sentis, son chambrier, de Guy, comte de Nevers, et autres. Le roi venait demander secours au comte de Poitou contre Guillaume le Bâtard, roi d'Angleterre, qui, le mois précédent, avait mis le
donne simplement le nom en sous-en(endant les mots c inchoata i» ou « incepta » qu'il a employés pour les deux premiers. Palustre^ qui savait comme nous le nom du fondateur de Nieuil, n*a pas su prendre franchement parti; il a cru devoir concis lier le texte de la chronique avec nos nouvelles connaissances historiques et rejeter ce qui concernait Nieuil tout en conservant ce qui avait rapport à Saint-Séverin dont il attribue la fondation à Guy-Geoffroy {Hisl, de Gailiaiime IX, p. loi). Rien ne l'autorisait à a^ir ainsi, bien au contraire, car l'on peut assurer que si la fondation de Saint-Séverin eût été Tœuvre d'un comte de Poitou, ce n'est pas un seul acte de celui-ci que nous aurions à enregistrer, mais un grand nombre, comme nous pouvons le prouver pour toutes leurs autres fondations. Celle de Saint-Séverin est due à un riche seigneur de la région où l'abbaye est située, peut-être à un vicomte d^Aunay.
(i) D. Fonteneau, LXII, p. 63i. Parmi les témoins de cet acte se trouvent Boson, évêque de Saintes, et le comte Foulques d'Aogoulôme,frère de 1 evéque, ce qui témoigne que les deux frères vivaient alors en bonne intelligence. (Voy. Hist. pontif. et comit,Engolism,f p. 38.)
(2) Marchegay, Chron. deségl, d'Anjou, p. 4o6, Saint-Maixent.
siège devant la ville de Dol en Bretagne (1) . La présence du roi est constalée à Poitiers le 9 et le 14 octobre. Le 9, il apposa sa croix au bas de la charte portant affranohissement d'un coUibert fait par les chanoines de Sain t-Hilaire, après celles de Guy-Geoffroy et de l'archevêque Joscelin (2), et, le 14 octobre^ il délivra un diplôme en vertu duquel il autorisait toute personne, homme ou femme, tenant quelque fief du domaine de la couronne, d'en faire don au nouveau monastère, à Montierneuf. Une réserve fut toutefois insérée dans cette concession ; elle concernait les domaines de la trésorerie de Saint-Martin de Tours et fut évidemment prise à l'instigation du trésorier de Saint-Martin, Regnaud, qui faisait partie delà suite du roi (3).
(i) Marchegay, Chron. des égl, d'Anjou: chron.de Rainaud^ archidiacre d'Angers, p. 12 et p. i3, note 1 ; chron. de Saint-Aubin d'Angers, p. 26 ; chron. de Saint-Serge d'Angers, p. i38.
(2) Rédet [Documents pour Sainte H ilairey I, p. 96) donne à cet acte la date de 1077. Nous ne saurions en aucune façon accepter cette attribution, qui est démentie aussi bien par le texte de la chronique de Saint-Maixent, qui place en 1076 la venue du roi de France à Poitiers, que par les divers témoignages de l'histoire qui établissent qu*en 1076 eut lieu la campagne de Philippe contre les Normands^ relatée dans la charte dont il est ici question . Celle-ci, dont l'original existe aux Archives de la Vienne (Saint-Hilaire, orig., no 68), est fort endommagée par l'humidité; on y peut lire la mention du mois et de son quantième (le 7 des ides d'octobre), mais celle de Tannée a disparu. L'indication de l'épacte a survécu et elle est marquée par le chiffre xxiiu or, comme cette épacte correspond à Tannée 1077, Rédet en a conclu^ sans s'occiper des synchronismes, que cette date était celle qu'il convenait d'accepter; mais il y a lieu de faire remarquer que, selon le calcul des épactes égyptiennes, employées quelquefois, le chiffre de Tépacle pour les quatre derniers mois de Tannée 1076 serait xxiii, nous préférons nous rattacher à ce comput qui se trouve d'accord avec la date véritable de la charte plutôt que de croire à une erreur du scribe.
(3) Besly, Hist, des comtes ^ preuves, p. 365 bis. La publication de cette pièce a été faite avec assez peu de soin, comme on peut s'en convaincre en comparant son texte avec celui de l'original (Arch. de la Vienne, Montierneuf, I) ; Besly a particulièrement omis dans la date le mot a pridie » avant a idarum Tf,ce qui fait que d'après lui on a généralement daté ce diplôme du i5 octobre, tandis qu'il est réellement du iq. M. de Chergé a consacré plusieurs pages de son Mémoire sur V abbaye de Montier* neuf (pp. 160 à 168) à une démonstration contre laquelle nous nous inscrivons en faux. Il a voulu établir que le diplôme de Philippe 1er D*est pas de Tannée 1076, mais bien de 1076. Par suite, il avance d'une année la venue du roi à Poitiers. Il ne tient aucun compte ni de la date bien certaine inscrite sur l'acte original, ni des indications positives fournies par les chroniques poitevines, angevines ou anglaises, dont Tune nous apprend que le siège de Dol dura quarante jours. La vérité se trouve pour lui dans deux historiens anglais qui, sans tenir compte des textes originaux, placent en 1075 le retour de Guillaume en Normandie et ses tentatives sur la Bretagne. Cette erreur, que Ton pourrait presque appeler voulue,s'est produite par suite de la nécessité où se trouvait M. de Chergé de justifier ses théories premières qui plaçaient en 1075 le second voyage de Guy-Geoffroy à Rome et, par suite, la construction de Tabbaye. Palustre a cru devoir se ranger à Topinion de M. de Chergé (p. 12g, note i), mais son témoignage perd bien de sa valeur quand on constate qu'il s'est simplement
Le duc d*Aquilaiae fut assurément surpri s par la venue de son suzerain (1) et nous no savons s'il profila de Toccasion pour lui faire les admonestations dont le pape Tavait précédemment chargé . Il est fort possible qu'il n'en ail rien été et qu'il ait cru plus opportun de se taire afin d'obtenir du roi colle charte précieuse qui donnait de suite un grand relief à sa nouvelle création, avant même qu'elle eût reçu de lui sa consécration dernière. Le séjour de Philippe fut du reste très court; après avoir reçu du duc l'aide qu'il allondait de lui, il repartit aussitôt et, secondé aussi par les Angevins, il réussit à contraindre le roi d'Angleterre de lever le siège de Dol (2). Toujours est-il que Guy-Geoffroy, par la confirmation anticipéequ'ilavailoblenue pour la dotation du monaslère qu'il construisait, donnait pour la première fois un corps certain aux engagements qu'il avait pris avec le pape. Le diplôme du roi de France fut le point de départ do toute une série d'actes qui devaient concourir à la constitution définitive du nouvel établissement.
laissé égarer par les subtilités de son devancier sans avoir pris la peine de contrôler ses dires sur les actes eux-mêmes. Ainsi il écrit (l/ist. de Guillaume /X,p, i33) que « le roi revêtit de son sceau royal l'acte de fondation do la riche abbaye projetée de- « puis quelques mois ». Or Philippe, dans Tacte précité (qui n'est nullement celui de la fondation du monaslère), déclare expressément que, ne pouvant faire apposer son sceau au bas de Tacte attendu qu'il ne Va pas apporté avec lui, il y trace sa croix de sa propre main, a cruce facta in inferiori marçine hujus carte propriis manibus firmavimus v. En effet, au bas de l'acte et précédant la date, se trouve la croix autographe du roi ainsi désignée : I/ec criix -]• signum Philipi régis. Cette curieuse indication a été omise dans la copie de Besly. Nous ajouterons que cet acte émane de la chancellerie du chapitre de Saint-Ililaire, ainsi que le témoigne l'identité de son écriture avec celle de la charte do cet établissement dont il a été parlé plus haut et qui porte elle aussi la croix autographe de Philippe.
(i) Cest à bon escient que nous avons employé plus haut le mot inopinément pour exp imer le caractère de la venue de Philippe à Poitiers ; il est la traduction littérale de Pexpression « forte » qui se trouve dans la chronique de Saint-Maixent et qui peint parfaitement la situation. Le roi de France arriva à Poitiers avec une troupe peu nom^ breuse de compagnons; venant simplement de Tours, en solliciteur, auprès du comte de Poitou, il ne pensait pas qu'il aurait, pendant le court séjour qu'il avait en vue, à délivrer un acte authentique et c'est pourquoi il ne s'était pas fait accompagner de son chancelier, porteur du sceau royal; du reste lui-même dit dans l'acte, pour justifier cette incorrection, qu'il est venu en toute hâte vers le duc et sans cérémonie: (( Cum magna festinatione et minus private. »
(2) Nous n'insisterons pas plus qu'il ne faut sur cette assertion risquée de Palustre (p. i33), que la première pierre du monastère fut peut-être posée à l'occasion de la délivrance du diplôme de Philippe. Nous nous contenterons de renvoyer au diplôme lui-même où le roi dit que le duc lui a demandé d'accorder la faveur qu'il précise au monastère qu'il faisait élever dans le faubojrg de Poitiers, « quod ipse œdificare facit )). Du moment que l'édifice était en construction, la première pierre était donc depuis longtemps posée.
GUY-GEOFFHOY-GUILLAUMK 329
D'abord le duc commença par en faire don à Cluny en lui octroyant en même temps tous les privilèges d'immunilé, c'està-dire des franchises dont il pouvait disposer, en se modelant pour ce faire sur ceux qu'accordaient autrefois les rois carlovingiens aux monastères qu'ils voulaient pourvoir de faveurs spéciales (1). Cet abandon pur et simple fait à la grande abbaye de Bourgogne était une des premières conditions imposées par le pape au duc; Cluny, depuis sa réforme, avait peu à peu établi sa prépondérance sur plusieurs monastères de l'Aquitaine et particulièrement du Poitou, qui se résignaient à vivre sous sa règle. 11 mettait à leur tête des religieux pris dans son sein et d'autre part se faisait attribuer, parles comtes ou de grands seigneurs, d'importants domaines où il établissait des obédiences. Montierneuf devait être la plus puissante de toutes et remplir en quelque sorte dans ces régions le rôle de succursale de la maisonmère. Tel est le but que poursuivait Hugues^ le célèbre abbé qui présidait avec une activité infatigable à ce grand mouvement.
11 n'attendit pas que la construction du monastère, trop lente sans doute à son gré, fût achevée pour se le faire abandonner. Il le reçut dans l'état où il se trouvait, avec les travaux en chantier, travaux que le comte ne pouvait terminer sur l'heure, mais qu'avec le temps il s'engageait à parfaire en se conformant au plan primitivement établi. Il avait voulu faire grand et avait chargé un moine, Ponce, sorti sans doute de Cluny, d'être l'interprète de ses aspirations ; mais ses ressources pécuniaires étaient assurément insuffisantes pour subvenir aux frais de l'énorme chantier qu'il avait entrepris, d'autant plus qu'il voulait y pourvoir avec ses revenus ordinaires et qu'il ne chercha pas à se procurer de l'argent par l'aliénation de q uelque portion de son domaine,
(i) Le texte de la longue formule d'immuaité consignée dans cet acte a été purement et simplement emprunté à un recueil spécial, celui de Marculfe. Elle est la même que celle employée par Louis le Débonnaire dans le diplôme qu'il accorda en 8i5 à Tabbaye de Saint-Maixent (Voy. A. Richard, Chartes de Vabbaye de Saint-Maixent^ I, p. 2), et l'on n*a pas pris soin d'enlever à celle-ci ce qui n'était plus en rapport avec l'état de la société, alors qu'elle faisait une distinction entre les hommes libres a ingenuos » et les serfs « servos ». Le mot d'immunité est du reste relaté dans Tacte quand le comte dit que l'abbé de Cluny possédera les biens du monastère en .paix sous la garantie de l'immunité qu'il lui a accordée: ce sub cmunitatis nostre deftnsione quielo ordine possidere » (Bruel, Chartes de Clany, IV, p. 611).
33o LES COMTES DE POITOU
domaine notablement diminué du reste par les générosités de ses prédécesseurs, contre lesquelles nous l'avons vu, au contraire, souvent réagir.
Lorsque les lieux seraient suffîsamment mis en état, de telle sorte qu'une communauté pût y vivre en paix et y pratiquer sa règle, Hugues devait y envoyer une troupe de moines, dirigés par un abbé, pour les occuper et prier pour le salut de l'âme du fondateur, de ses parents et de tous les fidèles chrétiens. Quand Guy- Gcoiïroy fit rédiger la charte relatant toutes ces dispositions se trouvaient à ses côtés Tarchevêque de Bordeaux, les évoques de Saintes et de Poitiers, Aimeri et Savari, vicomtes de Thouars, Isembert de Châtelaillon et de nombreux seigneurs du Poitou (1).
Pourvu de cet acte important qui assurait sa suprématie sur le nouveau monastère de Poitiers, Tabbé de Cluny le transmit aussitôt au pape qui, par une bulle du 9 décembre 1076,1e confirma sans tarder (2). Mais ce n'était pas tout. Le diplôme du roideFrance, la donation du comte à Cluny, la bulle du pape pouvaient rester presque sans effet s'il plaisait à Guy-Geoffroy de ne pas donner suite à son entreprise ou s'il venait à mourir avant qu'il eût monumenlé les intentions qu'il avait manifestées à plusieurs reprises* De fait le nouveau monastère n'existait pas. Cette façon d'agir, contraire à tout ce qui se passait d'ordinaire, nous dévoile l'état d'esprit du comte. Ilétait tiraillé entre lanécessitéoù il se trouvait de satisfaire aux engagements qu'il avait solennellement pris et le déchirement que lui causait l'abandon de tant de biens. Il lui fallut pourtant s'exécuter, et le 28 janvier 1077 fut délivrée la charte qui donnait véritablement la vie à Montierneuf en lui assurant une dotation splendide. Le comte, renouvelant sa donation à Cluny et plaçant le monastère sous la direction d'Hugues et de ses successeurs, déclara qu'il l'avait construit sur son propre alleu et qu'en conséquence il serait à toujours franc et quitte de
(i) Bruel, Chartes de Clany, IV, p. 6 lo. Cette charte, dont l'original se trouve à Ja Bibliothèque Nationale^ne porte pas d'autre indication de date que celle de Tannée 1076. Elle est postérieure au passage du roi de France à Poitiers puisque le diplôme de Philippe ne mentionne pas cette donation de MK^ntierneuf à Cluny et d*autre part qu'ellemême était arrivée à Rome avant le g décembre, date de sa confirmation par Grégoire VII. On doit donc la placer à la fin d'octobre ou au commencement de novembre 1076.
(2) Bruel, Chartes de Clnni/, IV, p. 612. L'original de cette bulle est au Musée, britannique à Londres.
toutes charges aussi bien que le fonds sur lequel il était établi ; il lui donna en plus Teaudu Clain et l'étang qui lui étaient contigus avec tous droits de pêcheries ainsi que le moulin situé sur ces eaux, puis le bourg de Saint-Saturnin de Poitiers avec ses tanneurs, les villas d'Agressay et de Meulière et plusieurs autres domaines situés tant en Poitou qu'en Saintonge et en Bordelais. Depuis que le Bas-Poitou, ce réservoir où s'alimentèrent si longtemps les comtes de Poitou pour faire leurs générosités, était épuisé, c'est la Saintonge qui leur fournissait généralement les éléments de leurs largesses. Guy-Geoffroy autorisait enfin ses chevaliers et les hommes qui étaient placés dans sa sujétion à disposer de leurs fiefs en faveur de sa nouvelle création.
L'abbé de Cluny ne se trouvait pas en ce moment auprès du comte, il était remplacé par Eudes, abbé de Saint-Jean d'Angély, l'actif représentant de son ordre en Aquitaine, qui reçut cet acte, auquel assistèrent seulement trois chevaliers, à savoir : Hugues de Lusignan, Boreau de Montreuil et Girbert de Saint- Jean. La présence de ces trois témoins n'était pas fortuite ; en effet, parmi les domaines dont le comte faisait l'abandon à Cluny, il en est qui ne lui appartenaient pas et étaient réellement la propriété de ces trois chevaliers. Ceux-ci en avaient été ingénieusement dépouillés. Voici ce qui s'était passé: dans un blanc, que le rédacteur de la charte d'octobre ou de novembre précédent avait laissé entre le corps de l'acte et les signatures, Guy- Geoffroy avait fait insérer un nouveau don de sa part^ consistant dans ces domaines, sans que leurs détenteurs y eussent donné leur assentiment; c'est seulement dans cette journée du 28 janvier qu'ils vinrent le reconnaître en comparaissant comme témoins. Comme dans l'acte précédent, un blanc fut laissé dans celui-ci à la suite de l'énuméralion des biens composant la dotation de l'abbaye pour y placer les témoignages de nouvelles générosités^ mais la place est restée vide et ne sert qu'à nous édifier sur les procédés suivis par le comte de Poitou pour amener ses sujets laïques ou religieux à faire à son œuvre des libéralités qui, la plupart du temps, n'étaient rien moins que spontanées (1).
(i) Bruel, Chartes de Cluny, IV, p. 620, d'après l'orig-înal. Cet érudit indique en note que cette pièce a été imprimée par Besly, Hisi, des comtes , p. 366 bis^ et d*a-
33a LES COMTES DE POITOU
Quand Tabbé de Cluny pul se convaincre que loules les conditions nécessaires pour assurer la vitalité de la nouvelle maison avaient été remplies, il lui donna la dernière consécration en mettant un abbé à sa UHe. Son choix se fixa sur Guy, prieur de son abbaye de Cluny, mais comme, par suite du manque de bâtiments claustraux, la communauté ne pouvait encore se consliluer, Guy resta à Cluny et ne vint s*établir à Montierneuf qu'en 1082 ; durant ce laps de temps on ne constate sa présence en Poitou qu'une seule fois, au mois de janvier 1071) (1).
Telle est véritablement l'histoire des origines de Montierneuf, mais ce n'est pas sur les pièces qui nous ont servi à l'établir que jusqu'ici elle a été écrite, L'abbaye lésa toujours dissimulées et elle ne produisait auxyeuxdeceux qui avaientdroitouintérèlàlesvoirque desaclesqui, tout en conservant le caractère général de la fondation, la modifiaient cependant dans ses détails. Celui dont elle revendiquait toutes les clauses porte lui aussi la date du 28 janvier 1077.Ladifférencequ'ilprésentcavecle texte conservé dans le trésor de Cluny, et celle-ci est majeure, c'est qu'il passe sous silence la sujétion de Montierneuf à Tabbaye de Bourgogne ; les privilèges de liberté et de franchise attribués tant au monastère qu'à ses dépendances ou à ses sujets y sont détaillés tout au long et semblent même dépasser les intentions du fondateur, tel ce paragraphe où le comte, assimilant le bourg de Montierneuf à une église, déclarait que ce bourg jouirait du droit absolu d'asile en faveur de toute personne ayant commis un méfait ou passible de sa justice, jusqu'à ce que son affaire ait été jugée ou que l'inculpé fût laissé en paix (2). Que Montierneuf ait joui ou tenté de jouir de tous les biens et privilèges énumérés dans ce dernier acte, nous n'en doutons
près lui par le Gallia Christiana, 11^ inslr., col. 352, tout en faisant remarquer que le texte qu'il publie est moins développe que le leur. Ce dernier a été emprunté au cartulaire de Montierneuf et s'il porte la même date que l'original de Cluny, il en diffère sur plusieurs points essentiels. Nous nous expliquerons plus loin à son sujet.
(i) Rédet, Documents pour Sainl-f/ilaire, I, p. 98.
(2) Besly, /list, des comtes, preuves, p. 366 bis, chiffrée 3Go; Gallia Christ., II, instr., col. 35 1 ; D. Fonteneau, XIX, p. 33 ; Arch. de la Vienne, copie notariée du 18 décembre 1439, Montierneuf, 1. 1 3, et cartulaire de Montierneuf, fo 5; Teulet, Layettes da Trésor des Chartes^ I, p. 23, d'après un rouleau de la fin du xin* siècle qui fournit le texte le plus pur de cet acte. M. Guérin, qui l'a aussi publié d'après les registres du Trésor des Chartes {Arch, hist, da Poitou, XXIX, p. 72), a commis une léîçère erreur (p. 76, note 2) en proposant de remplacer le nom du signataire « Oddo, abbas Sancti Johannis » par celui de « Guido » ; il a cru que l'abbé désigné était celui de
GUY-GEOFFROY-GUILÏAUME 333
nullement, maisnous nousrcfusons à admellre que le duc d'Aquitaine,le jour môme où il aurait fail la rcmiscà Cluny de rétablissement qu'il venait de fonder et de tous les biens qu'il y avait attaelles, ait été, par une duplicité dont le but même nous échappe, signer un autre acte qui, par son silence sur cet objet principal, aurait eu pour objet d'ôter au premier toute sa valeur. Pour nous ce second acte est plus que suspect (1).
Si, pour une cause quelconque, peut-êlre la rigueur de la température, l'abbé de Cluny ne s'était pas trouvé à Poitiers lorsque Guy-GeofTroy se décida à assurer l'existence de Montierneuf,il ne tarda assurément pas à venir jouir de son triomphe. Mais son action ne s'arrêta pas là et il profita des bonnes dispositions du comte pour les faire converger vers les maisons que son ordre possédait en Poitou* L'une d'elles, Maillezais, déjà bien riche, fut plus particulièrement favorisée. Son abbé, Droon, était un fervent disciple de l'abbé Hugues, tellement qu'en 1082 il quitta son abbaye pour rentrer à Cluny sous sa direction. Pour le moment, il était son porte-parole auprès de Guy-Geoffroy, mais celui-ci n'ayant pas à sa disposition losélémentsdel'extrômelibéralitéque l'on sollicitait de lui fut contraint de les aller chercher dans une autre partie de ses étals. S'étant donc rendu à Bordeaux il y assura au monastère de Maillezais une situation des plus enviable. Il lui donna la basilique de Saint-Martin, sise dans la partie centrale de la ville, à qui fut attribuée la dtme du blé, du vin, de la chair et de toutes autres choses dues au duc d'Aquitaine dïins la ville de Bordeaux, la chapelle de son palais, le mont Judaïque, une forêt près de la cité et d'autres biens, ainsi que le droit pour les moines de Maillezais d'envoyer chaque année un navire à Bordeaux en toute franchise. Le comte-duc authentiqua l'acte de donation en y apposant sa croix de sa propre main, en présence de l'archevêque Joscelin,qui avait dû consentir à la spoliation cachée derrière ces générosités, du prévôt Raoul, d'Hugues de Lusignan, et du vicomte de Dax, qui était son principal agent dans le Midi (2).
Saint-Jeaa de Montierneuf qui s'appelait Guy, tandis qu'il s'agissait d*Ëudes, abbé de Sainl-Jean d'Angély.
(i) Un chapilre spécial (Appendice VIHJscra consacré à l'examen des chartes primitives de l'abbaye de Monlierncur et des singularités qu*ellc3 présentent.
(2) Lacuric, Hist, de Maillerais, p. 218; Archives hist, de la Gironde^ liF,
D'autre part, soit à l'aller, soit au retour, il passa par Saint- Jean d'Angély où il se rencontra avec Tabbé de Cluny ; celui-ci lui présenta Tacle de la donation que faisait à Saint-Jean un seigneur, Bertrand de Varaise, qui se préparait à y entrer comme religieux ; elle consistait dans Téglise de Varaise et les alleux du Breuil-Morin, d'Asnières et autres. Hélie, Toncle de Bernard, se rendit auprès du duc et, dans sa main, donna son consentement au don de son neveu (1).
6uy-Gco(rroy,s'occupant avec un zèle extrême de Tadminislration de ses états et de la surveillance de ses vassaux, était tenu de voyager constamment, aussi élait-il facile à toute personne qui avait des réclamations à lui adresser de pouvoir l'approcher. Au mois de mai 1078^ il se trouva, pour celle cause, facilement en butle aux sollicitations des religieux de la Trinité de Vendôme auxquelles il tenta vainement d'échapper. En vertu de son droit de gile, il prenait son logement, quand il le pouvait, dans un établissement religieux. Étant donc venu en Sainlonge il s'installa, avec son chapelain Béranger et plusieurs des barons qui composaient sa suite, dans le monastère de Montierneuf, dépendant de la Trinité. Quand il eut pris son repas, aûn de goûter quelque repos, il ordonna de lui dresser un lit qui fut préparé dans le chaufToir. Après son sommeil, les moines se présentèrent devant lui et lui demandèrent de supprimer les mauvaises coutumes que ses agents percevaient injustement dans leurs terres de Sainlonge. Le duc leur répondit bénignement : «Ne m'imporlunez-pas en ce moment, j'ai de nombreuses occupations et je m'en vais à l'Ile d'Aix ; je reviendrai aussitôt qu'il me sera possible et j'amènerai avec moi mon prévôt ainsi que tous ceux qui ont pu commettre quelque entreprise blâmable à votre égard. Puis après que vous m'en aurez fourni les preuves, je vous restituerai tout ce qui aura pu vous être enlevé des
p. 44) d*après une copie du xvii« siècle, qui lui donne la date de 1072. Il n'y a pas lieu de s'arrêter à cette date, évidemment erronée, et on doit s'en tenir à celle de 1077, que fournit la copie de D. Fonteneau (XXV, p. 19), faite sur l'original et qui offre toutes garanties d'exactitude.
(i)D, Fonteneau, XIII, p. 189; Besly, Hist, des comtes y preuves, p. 870 (par extrait). Peut-être faut-il placer à la même date la concession faite par le comte d'un jardin à Saint-Jean d'Angély (D. Fonteneau, LXII, p. 691) et surtout son assistance au don que Jean Ammirat fît aux moines du moulin de l'Ile qu'il tenait d'eux en fief (D. Fonteneau, LXII, p. 601).
biens que possédait le comte Geoffroy d'Anjou et qu'il vous aurait donnés, m Le duc partit, mais de Tîle d'Aixil s'en futà Fîled'Oléronetde là au château de Broue. Pendant deux jours, les moines attendirent sa venue, enfin le troisième ils se décidèrent à aller à sa rencontre et dépêchèrent deux d'entre eux qui furent le rejoindre à Broue et lui rappelèrent ses paroles de Montierneuf. Guy leur répondit en les invitant à se rendre le lendemain, 23 mai, à Marennes, vu qu'il n'avait auprès de lui ni son prévôt ni les autres personnes à qui il avait donné rendez-vous pour le renseigner sur le fait des coutumes contestées. Les moines arrivèrent à Marennes avant qu'il fît jour. Ils attendirent longtemps. Enfin à six heures du matin le duc se leva de sa couche et ordonna que l'on préparât sa mule. Mais ceux qui le guettaient,etqui s'étaient tenus dissimulés jusqu'à ce moment, se présentèrent inopinément devant lui alors qu'il allait monter sur sa selle. A leur vue Guy-Geoffroy prit par la main son prévôt, qui devaitl'emmener voir le bots d'Encras, et se retira avec lui dans un lieu secret, puis dans l'église de Saint-Sornin. Là, il assista à tous les offices, de prime à noues, et enfin il sortit de l'église, toujours accompagné du prévôt, avec un petit nombre de personnes, tant clercs que laïques. A cet instant les religieux de Montierneuf se représentèrent à nouveau en sollicitant une réponse à leur demande. Alors, le comte, contraint de s'arrêter, leur avoua que c'était lui-même qui, pressé ' par la nécessité, au lieu de respecter la liberté des terres que sa mère Agnès et son second père Geoffroy leur avaient données,avait imposé sur elles de mauvaises coutumes. Revenant sur sa faute, il déchargea de toutes ces charges les domaines donnés à l'abbaye de la Trinité, puis^ se penchant, il ramassa un brin de jonc vert, caria maison avait été récemment jonchée, ainsi, dit le rédacteur de l'acte, qu'il était d'habitude de faire quand on recevait quelque personnage puissant, soit son seigneur, soit un ami. Il remit alors ce jonc aux deux moines, non comme un symbole de donation, mais comme la marque d'une restitution. Les religieux s'étant prosternés à ses pieds en témoignage de reconnaissance, il les releva avec bonté, les assurant que des faits semblables ne se renouvelleraient plus, et leur demanda de prier pour lui. Voyant dans quelles bonnes dispositions le duc se trouvait en ce moment, son
prévôt Seniorel, qui Tavail suivi dans loules ses pérégrinations, lui demanda les mômes faveurs pour les religieuses de Saintes, ce qu'il lui concéda volontiers (1).
Celte page de l'existence du duc d'Aquitaine, que nous avons tenu à reproduire en son entier, est caractéristique dans sa simplicité. On y prendrhommesur le vif et elle nous fait voir un Guy-Geoffroy tout autre que celui que ses panégyristes ont à Tenvi dépeint.
A son retour de Saintonge, il se rendit dans le Talmondais^ où des diflicullés sans cesse renaissantes attiraient sa vigilante attention. A la mort de Cli&Ion, seigneur de Tolmond, arrivée vers 1074, une lutte ardente s'était engagée entre les divers compétiteurs à la possession de ce grand fief. Cliâlon en avait été pourvu en vertu du droit de viage qui, après la mort de Guillaume le Jeune, advenue vers 1057, le lui avait fait échoir en sa qualité de mari d'Asceline, sœur de Guillaume. Bien qu'à la mort de Châlon sa femme fût encore vivante, Normand de Montrevault, époux d'Ameline, Tille de Guillaume le Jeune, revendiqua Talmond du chef de sa femme, en invoquant ce môme droit de viage (2). Ses prétentions, qui étaient fort problématiques du moment qu'Asceline vivait encore, furent repoussées par les deux fils de celle-ci, Guillaume et Pépin. Les deux partisse firent une guerre achar-
(i) Mêlais, Cart, saint, de la Trinité de Vendôme, p. 6o. Le Icxle de Besly {Ifist, des comteSy preuves, p. 877) porle, par une erreur de copie, la date de 1079.
(2) La Doutetière s*cst trompé quand, dans son édition du carlulaire de Talmond, il donne à ce personnage le nom de Normand de Mourenel. La charte xlv du carlulaire (page 125) porte bien ce Normannus de Mourenel », mais il y a là une erreur de transcription, commise sans doute par le copiste du cartulaire de 1642 dont le volume imprimé est la reproduction. Il faut lire a Normannus de Monrcvcl », ainsi qu'il résulte d'une charte du cartulaire delà Trinité de Vendôme où ce personnage est appelé ce Normandus de Monte Rebello ». Nous n^hésitons pas à reconnaître en lui un des fils de Foulques Normand, seigneur de Montrevault en Anjou, et de la veuve d'Hoël, comte de Nantes ; privé de l'héritage paternel en vertu du droit de viage qui fit passer Montrevault à Payen, l'un des frères de Foulques, il vint en Poitou et se maria avec la fille de Guillaume de Talmond. 11 semble, d'après ce que les textes nous apprennent sur lui, qu'il aurait voulu invoquer à son profit ce même droit de viage après la mort de Châlon, oncle de sa femme. Son origine angevine suffit pour expliquer les préférences de Guy-Geoffroy à son égard. Normand fut reconnu, sans nul doute avec l'appui du comte, comme héritier de Châlon et eut la jouissance du Talmondais jusqu'à sa mort; Pépin, fils de Châlon, lui succéda. (Marchegay, Cart. du Das-Poitoa^ pp. 91 et 93, prieuré de Fontaines; Cart, de Talmond, pp. 128, 182. ) L'auteur récent d'Essais historiques sur le Talmondais, M. Loquet, amplifiant sur Terreur de La Bouletière, désigne le seigneur de Talmond sous le nom de Normand de Moureneau (Ann, de la Soc, d* Emulât ion de la Vendée, 189Ô, p. i44).
née ; le pays, ravagé par l'incendie, fut totalement dévasté (1). Le comte, qui jouissait encore d'importantes possessions dans le Talmondais, semble avoir profité de ces compétitions pour garder entre ses mains le fief de Talmond après l'expiration de l'année pendant laquelle il en avait eu la jouissance en vertu du droit de rachat, et il plaça deux chevaliers, Airault des Forges et Pierre, fils de Mainard,à la tête du pays,comme gardiens, « custodes » (2).
Dans ces contrées, cette situation troublée n'était pas restreinte à la société féodale, elle régnait aussi dans le monde religieux. Les moines de Sainte-Croix de Talmond disputaient à ceux de la Trinité de Vendôme la possession des re venusdes églises d'Orbestier et d'Olonne, arguant les uns et les autres qu'ils les tenaient de la comtesse Agnès, qui les avait distraits de son douaire. Les deux gardiens, sur l'ordre du comte, réglèrent une première difficulté au sujet de l'église de Saint-Hilaire d'Orbestier. Celle-ci fut attribuée en entier à Sainte-Croix de Talmond, mais les offrandes des marins entrant dans le port d'Olonne et celles des paroissiens de Notre-Dame d'Olonne furent partagées par moitié entre l'abbé de Talmond et Robert, moine de Tabbaye de Vendôme et gardien de ses domaines dans le Talmondais. Afin de faciliter la perception de ces droits, Robert demaada ensuite à l'abbé de Talmond, Evrard, l'autorisation de se construire une demeure dans le bourg ; celui-ci refusa. Robert en appela au comte, disant que l'abbé lui avait injustement enlevé la propriété de la moitié du bourg d'Olonne. Guy-Geoffroy se rendit dans le château-fort de Curzon et là, ayant pris sa demeure dans la maison de Thebaut Rede, il invita l'abbé de Talmond à venir le trouver et à se dessaisir de cette moitié du bourg. L'abbé, mis en cause, représenta que les moines de Veijdôrpe invoquaient à tort, pour soutenir leur prétendu droit, une donation de la comtesse Agnès, celle-ci n'ayant jamais été en possession de coutumes ou autres droits dans le bourg d'Olonne. La cour du comle, composée de Pierre de Niort, de Josbert le Franc, d'Adémar Mala Capsa le Jeune et de Normand, lui donna raison.
Mais le moine de Vendôme, battu sur ce point, se rejeta
(i) Marchegay, Cart. du Bas-Poitou, p. 99, prieuré de Fontaines. (2) Cart. de Talmond, p, 128.
sur un autre et demanda au comte de reconnaître les droits de son monastère à la possession de la moitié du revenu des églises d'Olonne, qu'il avait reçu jadis en cadeau de la comtesse Agnès. Guy-Geoffroy y consentit volontiers, mais pour éviter toute difficulté dans l'avenir, il voulut que le fils de Chàlon, qui soutenait évidemment les prétentions de Tabbé de Talmond, joignit son approbation à la sienne et à celle qu'avait implicitement ou formellement donnée Normand de Montrevault, qui vivait dans rintimité du comte. Pour cet objet, il envoya donc vers lui Airaull Gaissedenier, qui avait assisté au jugement de la cour et Josbort le Franc (1). Mais l'affaire ne se termina pas si facilement. L'abbé Evrard prétendit qu*il tenait celte moitié des revenus des églises d'Olonne, de Guillaume le Chauve, fondateur de son monastère. Un nouveau jugement s'imposait donc.
Les parties furent citées à Poitiers, et, le 4 septembre 1078, il se tint une grande réunion dans la maison ronde de l'évèque. C'est le comte-duc lui-même qui dirigea les débats en précisant leur objet et en demandant à l'abbé Evrard s'il pouvait produire des témoins ou une charte pour appuyer ses dires. L'abbé n'ayant pu fournir les preuves exigées, l'objet du litige fut attribué à la Trinité, mais Guy-Geoffroy, pour éviter le retour de toute contestation sur ce sujet, ordonna de rédiger immédiatement un acte relatant la décision de l'assemblée. Dans celle-ci siégeaient à côté de lui son fils Guillaume, l'archevêque de Bordeaux, l'évèque de Poitiers, l'abbé de Noaillé, des clercs et des laïques en grand nombre (2).
Ce n'est pas seulement entre eux que les établissements religieux avaient à batailler pour s'assurer la possession de domaines dont les primitifs propriétaires disposaient souvent plusieurs fois, sans tenir compte de leurs premiers engagements et au gré
(i) Cart. de Talmond,^» 128; Métab, Cart, saint, de la Trinité de Vendôme, p. 53. Dans cette dernière publication^ la pièce que nous citons perle la date de vers 1068; elle doit être rajeunie de dix ans; il n'y a qu'à la rapprocher des autres textes que nous avons cités pour se convaincre qu'elle est de même date» c'est-à-dire de 1078. En outre l'éditeur de cette charte n'en a pas compris Ja signification et il fait d'Airault Gaissedenier le donateur de la moitié des églises d'Olonne^tandis qu'il s'agit d'une maintenue de possession par Guy-Geoffroy en faveur de la Trinité de Vendôme.
(2) Métais, Cart, saint, de la Trinité de Vendôme^ p, 58; Besly^ Hist, des corntes, preuves, p. 359 bis.
GUY-GEOFFROY-GUILLAUME SSg
de leurs fantaisies ou deleurs passions du moment.ils avaient surtout à lutter contre les empiétemenls des seigneurs leurs voisins, et surtout contre les actes d'omnipotence des comtes reprenant d'une main ce qu'ils avaient donné de l'autre ou revenant pour satisfaire leurs intérêts sur les actes de leurs prédécesseurs. Aussi, quand ils se croyaient lésés, et cela arrivait souvent, ne cessaientt-ils de faire entendre leurs réclamations ; du reste, il arrivait fréquemment que leur voix était entendue, grâce au concours de circonstances spéciales. C'est ainsi que Foulques le Normand tenait en fief du comte l'église de Saint-Philippe, et Saint-Jacques de Tallent, ancienne possession de l'abbaye de Saint-Maixent. Dans un de ses voyages, Guy-GeofTroy passa près de ce lieu où résidait encore un moine du monastère dépossédé ; il était accompagné de Simon, qui futdepuis évêque d'Agen,de Tabbé de Saint-Cyprien et de son sénéchal Pierre de Bridier,et fut prendre son repas dans la maison du religieux à qui, sur son humble requête, il restitua le domaine usurpé en remettant symboliquement entre ses mains le couteau dont il se servait (1 ).
Ceci se passait en 1078. Peut-être est-ce à la même époque qu'il rendit aux chanoines de Saiut-Hilaire l'église de Quinçay,dont les comtes ses prédécesseurs s'étaient injustement emparés et que possédaient en fief Giraud et Guillaume de la TrémoïUe ; pour donner plus d'authenticité à l'acte dans lequel il fit du reste comparaître son fils, il y traça lui-même sa croix (2).
Peu après, le 15 janvier 1079, s'ouvrit à Poitiers une des plus importantes assemblées religieuses que l'on ait vu s'y réunir (3).
(i) A, Richard, Chartes de Saint-Maixent y I, p. 169.
(2) Rédet, Documents pour Saint' Hilairey I, p. 99.
(3) Les historiens De sont pas d'accord sur la date qu'il coQvient de donaer à oe concile. La chronique de Saint-Aubin d'Angers (Marchegay, Chron. des égl, d^AnJoa^ p. 26) le place en 1077, '^ même année que la chevauchée contre la Flèche. Âlais d'autre part la petite chronique de Saint-Florent de Saumur (Marchegay, Chron. des égl. d^AnjoUy p. 189) indique cette expédition en 1078. Cette affaire delà Flèche dura quatre ans, de 1077 à 1081, et il n'y a donc pas lieu de tirer parti pour la détermination de la date du concile des indications fournies par les chroniques angevines. La chronique de Saint-Maixent place le concile en 1079 (Marchegay, Chron, des éjl. d'AnjoUy p. 4o6). Les auteurs du Gallia Christiana (il, col. 1166] supposent qu'il s*est tenu deux conciles à Poitiers, l'un en 1078, Tautre en 1079. Telle est aussi Topinion de Rédet, qui déduit d'une charte du carluiaire de Saint-Cypriea (Arc'i. hist. di Poitou, m, pp. 342 et 343, note 2) qu'une seconde réunion eut lieu à Poitiers après le concile de Bordeaux tenu au mois d'octobre 1079. De l'examen alleaiif dd ce docu->
34o LES COMTliS DR POITOU
Le légal du pape, Hugues de Die, la présida. La tenue de ce concile empruntait une importance particulière à ce fait que le roi de France avait vivement cherché à y porter entrave. Philippe avait écrit aucomie de Poitiers pour que celui-ci se prêtât à ses manœuvres et, d'autre part il avait déclaré aux évèques du domaine royal qu'il les considérerait comme félons s'ils assistaient à des assemblées dans lesquelles les légats du pape auraient cherché à ternir son pouvoir et celui des grands du royaume, qu'il voulait habilement amener à faire cause commune avec lui. Malgré les eiïorts du roi, le concile eut lieu a la date indiquée, mais tous ses membres étaient loin d'être dans les mêmes sentiments. Le légat arrivait avec des instructions précises ayant pour objet la réforme de quelques-uns des nombreux abus dont soufTrait rÉglise, mais ces réformes atteignaient certains membres du concile qui se sentirent touchés. C'étaient entre autres l'archevêque de Tours et ses suiïraganls, les évèques de Hennés, du Manuel d'Angers qui cherchèrent à s'opposer par la violence à Facceptalion des propositions que les évèques et autres membres du clergé du sud de la Loire, depuis longtemps travaillés par les légats et par les représentants autorisés de Cluny, accueillaient au contraire avec faveur.
Le concile se réunit dans la cathédrale de Saint-Pierre. A un moment donné le désordre devint efTrayant ; l'archevêque de Tours fit enfoncer à coups de haches par ses aflidés les portes de l'église et la quitta avec ses partisans. L'agent du pape, le frère Teuzo, avait été menacé de mort, aussi le légat, ne se sentant plus en sûreté, fixa une seconde réunion à Saint-Hilaire sous la protection immédiate du trésorier Joscelin, l'archevêque de Bordeaux,
tnent nous avons formé noire conviction que celle allégation ne repose que sur une erreur de ponctuation dans le texte du cartulaire. 11 s'agissait de difficultés existant entre les religieux de Marmoutier et ceux de Saint-Cyprien au sujet de la possession de Tile d*Yeu. Or, selon nous, voici ce que dit le passage mal interprété : Que Taffaire de Tile d'Yeu fut appelée devant le concile de Bordeaux, qu elle avait déjà été soumise h l'évêque de Poitiers, puis au concile tenu dans cette ville, etqu*à Bordeaux un archevêque, un évêque et trois abbés s*occupèrent d'elle et la renvoyèrent à Tévèque de Poitiers; que devant celte juridiction, qui, seule,devait en connaître, les lieux contestés étant de son obédience, il y eut encore des entraves apportées par Tune des parties et qu'enfin lafTaire fut jugée par le lé^^at Amé qui ne voulut pas laisser vaine l'œuvre de deux conciles. Bien ponctué^ le texte nous apparaît donc très clair et ne laisse pas de place pour Texistence d'un second concile de Poitiers à cette époque.
qui faisait ainsi oublier les dissentiments qui avaient précédemment existé entre eux (1).
L'archevêque de Tours se présenta fièrement dans la nouvelle assemblée elinsullaHuguesdeDiequile suspendit immédiatement de ses fonctions sacerdotales et infligea le même châtiment à ses suflragantselàunabbé qui s'étaitjoint àeux.NonobstantTabsence de cesévêquesetladéfectionde quelques autres, parmilesquels on doit compter Tévêque dePoiliers, contre lesquels le légat demanda au pape de prononcer des peines disciplinaires, la réunion put se terminer en paix et promulga dix importants canons de discipline ecclésiastique (2). Nous ne saurions dire si la situation irrégulière de Philippe fut l'objet des délibérations de l'assemblée, mais elle s'occupa à tout le moins d'une aiTaire qui le touchait de près : le mariage de Foulques le Réchin, comte d'Anjou, avec sa parente, Ermengarde de Bourbon, dont la solution définitive fut renvoyée au jugement du pape (3).
(i) Le légat Hugties de Die, se conformant servilement aux instructions précises de Grégoire VII, montra ane grande énergie dans la répression des abus qui désolaient réglise de France. Mais, trop pénétré des droits de i*aulorilé souveraine qui lui avait été départie, il lui arriva parfois de dépasser la mesure. La convocation par trop fréquente des grands dignitaires ecclésiastiques aux réunions ouvertes par le légat sur tous les points de la France dût gêner plus d'un d'entre eux; ainsi Joscelin ne s'était pas rendu au concile de Clermont tenu le 7 août loyt), et n'avait même pas fait présenter ses excuses: Hugues le suspendit de ses fonctions épiscopales; le 10 septembre 1077, s*ouvrit le concile d'Autun : Joscelin ne s*y présenta pas, et le légat cette fois le suspendit de toutes fonctions sacerdotales, mais le pape ne confirma pas la décision de son représentant, et Joscelin, sans avoir interrompu son ministère^ vint tranquillement en 1079 assister au concile de Poitiers (/?^c. des historiens de France^ XIV, p.6i4; Migne, Patrologie fat., CXLVIII, coK 744)» Le pape, au synode de février 1078, avait pareillement levé l'interdit lancé par le légat au concile d'Autun contre rarchevéque de Tours, et nous croyons que c^est cet acte de condescendance de la part du souverain pontife qui rendit ce personnage si arrogant au concile dt^ I\)iliers. Nous admeltons,comme Toot écrit certains historiens, qu'Hugues de Oie se trouva au synode de 1078 où il défendit ses actes, mais, en 1079, il se contenta de charger le clerc Teuzo de la lettre où il mettait le pape au courant des faits graves qui s'étaient passés au concile; on se figurerait difllcilemeot que, sans autres informations, le pape eût absous Tauteur de ces violences quarante jours seulement après les événements qui viennent d'être rapportés. Nous ne saurions par suite adopter It's conclusions de l'abbé Delarc {Saint Grégoire V7/„ III, p. 4o8) qui place pour ce seul motif le concile de Poitiers en 1078, c'est, il nous semble, un argument contraire.
(2) Labbe, Concilia, X, col. 867 II est question de ce concile dans une lettre du pape du 25 novembre 1079, relative aux difficultés pendantes entre les seigneurs de Suint- Paul et les clercs de Notre-Dame et de Saint-Omer qui s'étaienL récemment présentés au concile de Poitiers devant Hugues de Die, et dans une autre lettre du 28 juin 1080, par laquelle le pape confirme l'excommunication prononcée contre Boson, au concile de Poitiers, par Hugues de Die (Labbe, Concilia, X. col. 226).
(3) Lnhbc, Concilia^ X, col. 366, 368, lettre du légat Hugues de Die au pape. D'après la chronique de Verdun, c^était le cinquième concile que présidait ce légat.
34a LES COMTES DE POITOU
Sans attendre que les décisions du concile fussent promulguées par Grégoire Vn,Joscelin sollicita le comte dePoitou,ensa qualité d'abbé deSaint-IIilaire, d'appliquer son vni* canon à cet établissement. Se rendant à son désir, le comte-abbé défendit d'admettre parmi les chanoines aucun (ils de prêtre, de diacre, de sous-diacre ou de clerc, non plus qu'un b&tard, et fixa le nombre des chanoines à soixante. Il associa son fils Guillaume à cet acte qui tendait àréprimer un des grands abus de l'époque, alors que les membres du clergé régulier cherchaient à faire de leurs dignités une possession personnelle qu'ils trouvaient souvent moyen de transmettre à leurs descendants (1). L'assemblée devait à ce moment être à peine dissoute; Hugues de Die, qui l'avait présidée, ainsi que le dit expressément le comte, était sans doute parti avec la plupart des assistants, mais un certain nombre d'entre eux se trouvaient encore à Poitiers et parmi eux on constate la présence, outre l'archevêque de Bordeaux et Tévêque de Poitiers, du légat Âmé, assesseur d'Hugues de Die, du trésorier de Saint-Martin de Tours, des abbés de Montierneuf, de Saint-Martial de Limoges, de Saint-Jean d'Angély, de Saint-Savin et de Noaillé, du prieur de Saint-Nicolas et d'un grand nombre de seigneurs.
Parmi les membres du concile nous croyons aussi pouvoir compter Richard, archevêque de Bourges, qui dut contribuer à faire conclure entre les chanoines de Sainl-Ursin de sa ville archiépiscopale et ceux de Saint-Hilaire un acte de confraternité en vertu duquel ces derniers accordaient aux chanoines deSaint- Ursin,qui leur avaient fait cadeau d'une croix d'or pour le grand autel de leur église, une prébende dans leur chapitre à laquelle était attaché le revenu de deux églises du[diocèse de Bourges. Ces conventions furent passées à Poitiers le 13 janvier 1079, deux jours avant l'ouverture du concile, et sont signées de Guy-Geoffroy et de son (ils Guillaume (2).
(i) Rédet [Doc. pour Saint-Hilaire^ I, p. 98) a doDDé à cet acte, qui ne porle pas de date, celle indécise de 1078 ou 1079. Le Gailia (II, instr., col. 271) penche pour Tannée 1078; il en serait de même de Rédet qui place le concile de Poitiers au i5 janvier 1078. D. Fonteneau (X, p. 363) ne se prononce pas entre les deux dates ; quant à nous, ayant formellement adopté celle de 1079 P^"^ '^ tenue du concile, nous sommes forcément amené à placer durant la même année le diplôme de Guy-Geoffroy.
(2) Rédet, Doc. pour Saint- Hilaire^ I, p. 100. Cet acte nous paraît apporter un nouvel argument en faveur de l'attribution de la date de 1079 au concile de Poitiers.
Toutes les questions que le pape"avait à cœur de voir régler n'avaient pas reçu leurs solutions à rassemblée de Poitiers, aussi, pour les hâter, fît-il convoquer celte même année 1079 un nouveau concile à Bordeaux. Celui-ci s'ouvrit dans cette ville le 14 octobre, sous la présidence d'Ame, évoque d'Oloron, qui avait rempli à Poitiers le rôle d'assesseur auprès d'Hugues de Die, lequel cetlo fois passait au second rang ; au nombre des assistants, on trouve Aymar, le nouvel évêque d'Angoulême, frère du précédent évoque, Boson, évêque de Saintes, Raymond, évêque de Bazas, Pierre, évêque d'Aire, el Tabbé de Saint-Jean d'Angély. Le duc se présenta devant l'assemblée, sollicitant de ses membres leur assistance dans ses défaillances et les priant de lui indiquer quelque bonne œuvre à faire pour racbetersesfautes.Boson saisit cette ouverture et lui demanda de vouloir bien établir des religieux à Saint-Eutrope, église de sa ville épiscopalequi était tombée entre des mains laïques et se trouvait dans la féodalité de Châlon, vicomte d'Aunay. Ce dernier, qui avait accompagné Guy-Geoffroy, donna sans retard son assentiment à la fondation qui devait se faire aussitôt et le duc déclara que des moines, qui auraient charge de prier Dieu pour lui etlessiens,viendraient s'installera Saint-Eutrope (1).
Malgré la mission spéciale donnée aux membres du concile d'avoir à régler les difficultés pendantes entre les établissements religieux ou leurs rapports avec des particuliers, il y eut plusieurs affaires auxquelles l'assemblée ne donna pas de solution et. qui furent renvoyées à la décision du légat Amé, en particulier celle relative à la possession de l'île d'Yeu qui divisait les religieux de Marmoutiec et ceux de Saint-Cyprien de Poitiers (2), et la contestation entre Géraud de Corbie et les moines de Maillezais. Pour rintelligence de celte dernière il nous faut revenir quelque peu en arrière.
Un jour, Guy-Geoffroy rentrait dans la ville de Poitiers par
(i) Bcaly, Hist. des comtes, preuves, p. 38o. Une charte du cartulaire de Salnt- Seurin (p. i4) si|içnale deux conciles qui auraient été tenus successivement à Poitiers et à Bordeaux, ce dernier présidé par le légat Amé. Cet acte porte la date de 1070, mais il y a lieu de suppléer le chiffre 9 omis par le fait d*une erreur matérielle ; Tannée 1079 est du reste indiquée par Ténoncé du chiffre II pour l'indiction, lequel est celui de rindiction correspondant à Tannée 1079.
(2) Cart. de Saint'Cyprien, pp. 342 et 343.
une porte lorsqu'y pénétraient par une autre neuf religieux con» duits par un d'entre eux, alors âgé d*environ soixante ans. Les deux groupes se rencontrèrent; le comte, à la vue de ces étrangers, s'informa qui ils étaient. Leur chef, Géraud de Corbie, lui apprit qu'ils sortaient du monastère de Saint-Médard de Soissons dont il était abbé, et que, désireux de fuir le bruit du monde, ils cherchaient un endroit solitaire où ils pussent vivre en paix. Le comte leur demanda dese fixer dansses états. En cet instant intervint le prévôt de Bordeaux, Raoul, qui dit à Guy qu'il connaissait un lieu propice pour cet objet; heureux de voir son désir exaucé, le comte confia les voyageurs à son prévôt, déclarant qu'il leur concéderait le domaine indiqué si celui-ci était à leur convenance. Le prévôt les emmena au lieu dit le Ilaul-'Villiers,sis dans rEntre-deux-mers,et leur montra une petite église construite, non en pierre mais en terre, autour de laquelle les ronces et le fouillis de bois s'étaient tellement accrus qu'il était impossible d'en approcher sans employer le fer. Le lieu plut à l'abbé et à ses compagnons et ils résolurent de s'y fixer (1).
Ceci se passait à la fin de l'année 1077. Mais le domaine n'était pas aussi abandonné qu'il y paraissait. Un certain Auger de Rions, qui s'en disait alors possesseur, le leur abandonna volontiers, mais cet acte souleva promplemenl une énergique protestation. Auger ne jouissait que de la moitié de l'alleu de Haut-Villiers; l'autre moitié était divisée entre plusieurs personnes, parmi lesquelles se trouvait une dame de Guîlres, nommée Ilermengarde. Celle-ci avait concédé sa portion à un religieux de Maillezais, qui voulait y vivre en solitaire et y avait'construil la petite église qui existait encore sur les lieux. S'élanl déplu dans sa résidence, il l'avait momentanément abandonnée, mais quand il vil qu'Hermengarde, aussi bien que les autres possesseurs de Talleu, l'avaient donné sans réserve à Géraud, il s'en fut porter plainte à son abbé. Celui-ci, s'étanlrendu au concile de Bordeaux, revendiqua pour son monastère la concession d'Hermengarde. Le nouveau délenteur se tourna vers le légat et surtout vers le duc d'Aquitaine qui l'avait amené en ce lieu, afin que ceux-ci
(i) BoUand., Acia sanct, aprilis, l, pp. l^ig ei 426.
obtinssent de Tabbé de Maillezais l'abandon des biens contestés. Ce dernier ne voulut pas prendre sur lui de décider de l'affaire, et se retrancha derrière ses religieux donl il désirait avoir Tavis ; après le concile, le légat dut se rendre à Maillezais, où, sur ses instances, les moines firent l'abandon de leurs droits. C'est sur ce domaine que Géraud éleva son monastère de la Grande-Sauve (1).
Au retour de Bordeaux, Guy-Geoffroy passa par Saintes avec une nombreuse suite dans laquelle se trouvaient Âmé le légat et Hugues le vicaire du pape, Joscelin, archevêque de Bordeaux, Boson, évêque de Saintes, le vicomte Châlon et autres. Aléard de Mortagne, qui était pour l'instant détenteur de Saint-Eutrope^en fit l'abandon au comte en présence de ses compagnons et de plusieurs notables habitants de la ville (2).
L'abbesse de Notre-Dame de Saintes ne pouvait négliger de profiler de la présence du comle-duc et de ses bonnes dispositions ; elle se fil accorder par lui plusieurs privilèges, concernant des colons ou des coUiberts de sa dépendance et elle lui fit déclarer en particulier qu'il ne pourrait exiger de ces hommes aucun service militaire en dehors de la Saintonge, à moins qu'il ne fût en danger de perdre quelques territoires (3). Il se peul que ce soit à la même époque que Guy-Geoffroy ait concédé àla même abbaye un certain terrain confinant à l'église de Saînt-Sulpice (4) et
(i) LacuTie, Hist . de Maillezais^ preuves, p. 222; Gallia Christ,^ ioslr., col. 3i4* Les auteurs du Gallia ne sont pas fixés sur la fondation de la Sauve qu'ils placent en 1077 ou en 1080; la première date est fournie par la chronique de Saint-Maixent ^p. 407) et nous la tenons pour exacte. En effet la première pierre du monastère ayant été posée le 11 mai 1080 et l'auteur de la vie de saint Géraud, qui rapporte ce fait, ayant dit qu'il eut lieu deux ans après l'arrivée du saint et de ses compagnons à la Sauve, on ne saurait admettre l'exactitude d'un autre passage de la même vie où il est raconté que cette arrivée eut lieu le 29 octobre 1079.II y n dans cet énoncé une confusion de date très naturelle, et il nyanulle témérité à admettre que les négociations quVntama saint Géraud pour se faire abandonner le territoire de Haut-Villiers et ses contestations avec les religieux de Maillezais aient duré deux années au bout desquelles il fit construire son monastère. Nos conclusions au sujet de la fondation de Tabbaye de la Sauve sont en désaccord avec les opinions de Palustre (HisL de Gail^ laame /A", p. i5o) et de l'abbé Cirot de la Ville {flisl. de la Grande -Sauve, 1847, I, pp. 242, 269) qui placent l'entrevue de Géraud avec le comte de Poitou et son arrivée à la Sauve à la fin de Tannée 1079; les documents dont nous avons fixé les dates nous paraissent établir que ces faits se sont passés deux années plus tôt.
(2) Besly, Hisl. des comtes, preuves, p. 38 1.
(3) Cart. de Notre' Dame de Saintes, p. 54-
(4) Cart. de Notre-Dame de Saintes, p. 90 ] cet acte ne peut se placer qu'entre 1079 et 1081.
qu'il ait ordonné à Guillaume de Fors, son prévôt de Sainles,de restituer aux religieuses la dtme dont elles jouissaient jadis sur le moulin du gué de Beis (1).
Mais le comte n'était pas au bout de ses concessions. L'évèque de Saintes voulut en avoir sa part cl s'ingénia pour faire rentrer dans le domaine religieux un bien qui en avait été autrefois délaché. Des chevaliers étaient en possession d'une église de sa ville épiscopale, Sainl-Serène; il Ta leur fit enlever par Guy-Geoffroy, lequel en fit don au chapitre de Saint-Vivien de Saintes que Boson favorisait particulièrement. Le comte confirma tous les dons que Tévèque avait précédemment faits à ces chanoines, et yajouta la dtme de ses moulins établis auprès du pont, avec un terrain pour en établir un, s'il le leur convenait, ainsi que toutes les coutumes et ce qui pouvait dépendre de son droit seigneurial sur le mont de Saint-Vivien et de Saint-Serène (2).
On retrouve le comte-duc à Bordeaux le 20 juin 1080 (3) ; les travaux de construction du monaslère de la Grande-Sauve venaient de commencer, et tout annonçait que la création de GérauddeCorbie, définitivement constituée, allait pouvoir prendre place parmi les établissements similaires de l'Aquitaine ; Guy-GeofTroy ne pouvait rester inditTérent à la croissance de cette œuvre à la naissance de laquelle il avait présidé^ aussi, dans ce jour du 20 juin, en présence del'archevêque Joscelin, de Cenlulle, vicomte de Béarn, du vicomte Aimeri, de son neveu Eudes, de Baudouin de Dun et autres,affranchit-il le monaslère de la Grande-Sauve de toute domination temporelle qui pourrait être prétendue par qui que ce soil sur ses domaines, lui donna la cour de Brajac pour couvrir la dépense du luminaire de l'église, et de plus, sur sa prière, il décida GuillaumedeBlanquefort et Guillaume Hélie,viguier de Bordeaux, à lui faire des dons importants.
Il n'est pas probable que le duc ait résidé à Bordeaux jusqu'à l'ouverture d'un nouveau concile qui se tint comme Tannée précédente au mois d'octobre ; il est à croire qu'il rentra dans l'intervalle à Poitiers et que c'est alors qu'il signa, en sa qualité d'abbé
(i) Cart. de Notre-Dame de Saintes, p. 98.
(2) Bcsiy, Hist, des comtes, preuves, p. 467.
(3) Gallia Christ,, II, ÎDstr., col. 274.
de Saint-Hilaire, la concession du domaine de Longrets en Bourgogne, faite par le chapitre à des chanoines réguliers (1).
La réunion de Bordeaux fut extrêmement nombreuse et il n'est pas indifférent de relever les noms des principaux assistants: c'étaient Amé et Hugues, légats du Saint-Siège, Joscelin, archevêque de Bordeaux, Raoul, archevêque deTours, Guillaume, archevêque d'Auch, Boson, évêque de Saintes, Aymar, évêque d'Angoulême, Guillaume, évêque de Périgueux, Raymond, évêque de Bazas, Hugues, évêque de Bigorre, Donald, évêque d'Agen, Pierre, évêque d'Aire et de nombreux abbés,enlre autre ceux de Saint-Jean d'Angély, de Maillezais, de Saint-Cyprien de Poitiers, de Saint- Julien de Tours, de Nanleuil et de Charroux. Cette imposante réunion de dignitaires ecclésiastiques était motivée par l'importance d'une question que les légats avaient portée devant elle; il devait y être pour la dernière fois parlé deBérenger,au sujet de qui l'apaisement se faisait peu à peu dans le duché d'Aquitaine. L'archidiacre d'Angers, régulièrement cilé,seprésentadevant le concile, reconnut publiquement ses erreurs et se réconcilia défmitivemenl avec l'Eglise (2).
A la même assemblée fut déposé Hugues, abbé de Saint-Liguaire(3), et enfin il y fut discuté quelques questions litigieuses,en particulier la réclamation faite par les moines de Charroux contre la donation de l'église de Varaise, qu'Arnaud, seigneur de ce lieu^ avait précédemment transmise à l'abbaye de Saint-Jean d'Angély. L'abbé de Saint-Jean,confiant dans sa bonne cause, se présentaseul, n'ayant que ses moines avec lui; Fulcrand, abbé de Charroux, était accompagné de son frère l'archevêque de Tours, d'Eudes, frère d'Audebert comte de la Marche, et autres; malgré l'appui de ce brillant entourage,il perditson procès, et Varaise fut adjugé à Saint-Jean (4). Quant à Guy-Geoffroy, il confirma solennellement le 6 octobre l'acte de franchise et de liberté qu'il avait accordé à la Grande-Sauve le 20 juin précédent et après y avoir apposé sa croix il réclama la même faveur des membres du con-
(i) Rédet, Doc. pour Saint-Hilaire, I, p. 102.
(2) Marchegay, Chron. des égl. d'Anjou^ p. 407» Saint- Maîxent; Labbe, Concilia, X, col. 38 1.
(3) Marchegay, Chron. des égL d^ Anjou, p. 4o7> Saînl-Maîxcnt,
(4) D. FonteDeaUy LXII, p. 669.
cile (1). En reconnaissance de ses bienfails, l'abbé el les moines décidèrent qu'à Tavenir il y aurait toujours mémoire du duc dans leurs prières, que chaque semaine il serait chanté pour lui une messe spéciale, et qu'en souvenir de sa charité une prébende monacale serait quotidiennement délivrée aux pauvres, le tout à perpétuité. Pour donner toute garantie à leur décision les moines en firent transcrire le texte sur deux feuilles de parchemin dont Tune, destinée au duc, fut sans doute remise à son cousin Robert le Bourguignon qui assista à la délibération des religieux de la Sauve (2).
Le 5 décembre, le duc était à Saint-Maixent,soit qu'il rentrât à Poitiers, soit, au contraire, qu*après avoir fait un court séjour dans sa principale résidence il s'acheminât vers Saintes, où devait se tenir nn nouveau concile. Guy-Geoffroy, nous l'avons vu, ne se gênait pas pour disposer de domaines qui ne lui appartenaient pas, tout aussi bien qu'il mettait volontiers la main sur ceux qu'il pouvait s^approprier sous des prétextes plus ou moins plausibles. Il semble qu a une certaine époque il ait marqué de l'aigreur à l'égard de l'abbaye de Saint-Maixent. On ne saurait en effet dire s'il y a eu autre chose qu'une simple coïncidence entre son avènement en 1058 au comté de Poitou et le renoncement vers la même date par Archembaud àsasituation d'abbé ; nous inclinonsà croire qu'il avait peu de sympathie pour le confident de sa mère et c'est l'abbaye qu'il dirigeait qui dut porter la peine de sa rancune. Après la mort d'Agnès il avait, eniro autres actes, enlevé aux moines la moitié du péaf^^e de la ville de Saint-Maixont qui leur avait été concédé vers lOiS par Guillaume Aigrelet Agnès, moyennant le don d'un cheval valant 500 sous el d'une somme de 300 sous
(i) Cirol de la Ville, Hist, de la Grande-Saiwe, I, pp. 49^1» 495.
(2) Gallia Christ., II, instr., col. 274. Cet acie ne permet pas de douler de la tenue d*uD concile à Bordeaux en 1080, date indiquée du reste par la chronique de Saint-Maixent; quant à rassemblée de 1079, rejeice par divers historiens que meUait CD défiance l'indication du mois d'octobre pour l'une et laufre de ces réunions, elle est établie, non seutemeot par les textes que nous avons publiés, mais encore par ce fait qu'un acte édité dans les Arch. hist. de la Gironde^ XV, p. 28, indique expressément que l'évéque de Bazas, Raymond II, qui assista avec ses clercs à la libéralion de Saint-Eutrope du jonsr laïque,se trouvait au concile de Bordeaux de Tan 1079; de plus pour que saint Géraud ait pu poser au mois de mai 1080 la première pierre de la Grande-Sauve, il fallait à toute force que la pi)ssession du terrain où devait s'élever le monastère lui ait été reconnue, ce qui se Ht en vertu de la décision du concile de 1079.
GUY-GEOFFROYGUILLAUME S49
en argent. Pour justifier sa brutale façon d'agir, il avait argué de ce qu'il n'avait pas donné son consentement à ce don ; puis, en 1078, il fut chargé ou se chargea lui-même de rétablir Tordre dans le monastère où Tabbé de Saint-Liguaire voulait faire procéder H Télection frauduleuse d'un abbé. A cet effet, il imposa au choix des religieux un moine de Marmoutier; Anségrse, qui toutefois ne fut ordonné abbé que le 29 septembre 1080. Pour amener les moines à condescendre à ses désirs, il leur promit de revenir sur sa spoliation et de leur restituer tout ce qui avait fait partie delà donation de son frère, mais quand arriva le moment de s'exécuter il s*y refusa absolument. Sur ces entrefaites, un nommé Foulques, qui tenait le péage de la ville, étant venu à mourir, le comte manifesta l'intention de disposer de celui-ci à nouveau sans tenir compte des droits des religieux. Dans cette extrémité,ceuxci jugèrent plus expédient de s'imposer un sacriHceet, pour éviter toute avanie à ravenir,ils versèrent à Guy pour s'assurer ce péage 2200 sous et plus. Toutefois, instruits par l'exemple du passé, ils prirent cette îois toutes leurs précautions ; Guy-Geoffroy apposa sa croix au bas de l'acte de restitution et le déposa tuimème sur l'autel de saint Maixent d'où deux religieux Tenlevèrenl. Enfin le 6 février suivant (1081),les moines se rendirent à Poitiers et firent confirmer la charte par le jeune Guillaume, fik du comte, lequel, lui aussi^ y apposa sa croix (1).
De Saint-Maixent, Guy avait poursuivi son voyage vers Saintes. Dès son arrivée les religieuses de Notre-Dame le sollicitèrent de donner son assentiment à la restitution que leur faisait Francon, ancien gardien du capitole de la ville, dont à ee titre il s'était dit le seigneur et avait voulu agir comme tel, de biens qui leur avaient été jadis concédés par le comte Geoffroy d'Anjou et que Francon s'était fait remettre, sous prétexte qu'ils avaient fait partie de son propre héritage. Son désintéressement avait pour cause l'entrée de sa fille AbeUne dans la communauté, aussi le comte entra-l-il pleinement dans ses vues et, non content de lui donner son approbation, il lui permit, en outre, de disposer en faveur des religieuses d'un moulin sur la Charente qu'il tenait de lui en fief (2).
(i) A. Richard, Chartes de Saint-Maixeni, I, p. 75.
(2) Cart. de Notre-Dame de SainteSy p. ^2. Au bas Je la charte de doaatîoa, aprèi
35o LES COMTES DE POITOU
Le concile de Saintes ne semble pas avoir eu au sujet des affaires de rÉglise en général Timporlancede celui de Poitiers et ne promulgua pas de canons, mais ses membres eurent à s'occuper de graves questions de discipline ecclésiastique,intéressanl non seulement le pays aquitanique,mais encore des régions qui en étaient fort éloignées. Nous pouvons d'après des documents qui y ont trait y constater la présence des archevêques de Vienne, de Bourges, de Tours et de Bordeaux, des évêques de Langres, de Bazas et d'Angoulême, ainsi que de nombreux abbés. Il était présidé par le légat Âmé, assisté d'Hugues de Die, ainsi que cela s'était passé à Bordeaux (1).
Guy-Geoffroy vint donc dans cette solennelle assemblée et à la sollicitation des légats il compléta Tœuvre qu'il avait ébauchée en 1079. Il avait bien alors retiré des mains laïques l'église de Saint-Eutrope où reposaient les reliques de l'apôtre des Santons, toutefois il ne semble pas que, malgré sa promesse d'en faire le centre d'un établissement religieux, la situation se fût au fond beaucoup modifiée : le détenteur précédent était bien dépossédé, mais l'église était restée entre les mains du comte. Or, en même temps que Guy-Geoffroy, se trouvait à Saintes Hugues, l'abbé de Cluny, qui avait déjà obtenu tant de faveurs de lui. Il en sollicita une nouvelle et se fit donner Téglise de Saint-Eutrope en toute propriété à la seule charge d'avoir à payer à l'église mère, c'està-dire àja cathédrale, un cens annuel de cinq sous pour bien marquer la sujétion de celte église envers l'évêque et les chanoines de Saintes qui avaient donné leur assentiment à la donation. L'acte fut confirmé par les deux légats avec toute l'autorité qu'ils tenaient de leur caractère apostolique ; de son côté Châlon, le vicomte d'Aunay, vint à son tour renouveler son précédent abandon. Puis
la croix du comte Guy, se trouve celle d'un témoin du nom de Richard, qui semble élre désigné comme son frère: a Signum Ricardi ~{- fratris ejus. y> C'est ainsi que Ta compris l'abbé Grasilier (/^., p. 228), mais cette notion est absolument fausse, Guy- Geoffroy étant le dernier vivant des enfants de Guillaume le Grand, dont aucun n'a porté le nom de Richard. Dans cette mention insolite il n'y a lieu de voir que la façon défectueuse dont l'auteur du cartulaire a transcrit les noms qui se trouvaient au bas de la charte originale ; il a placé le nom de Richard après celui du comte Guy, tandis qu'il aurait dû véritablement venir après celui du donateur Francon^ qui a été malencontreusement mis le dernier.
(i) Arch. hist. de la Gironde, V, p. 10 1, d'après le cartul. de la Réole, acte du 8 janvier 1081.
le 11 janvier 1081, pendant la tenue du concile, le comte se trouvant dans une chambre dépendant de Téglise de Saint- Eutrope, remit lui-même à Tabbé de Cluny la charte qui monumentait la donation (1).
Il est probable que de Saintes le duc se dirigea vers le midi. Il ne se trouvai! assurément pas à Poitiers le 6 février, jour où le jeune Guillaume, son fils, apposa sa croix au bas de Tacte que lui présentèrent les moines de Saint-Maixent et où Ton ne voit guèresà côté du jeune prince que deux fidèles de son père, Audebert, comte de la Marche,etHugues^prévôt de Poitiers, qui étaient assurément préposés à sa garde (2). Mais on constate dans le courant de Tannée sa présence à Bordeaux, où un grand seigneur gascon, Otto de Montai, s'était rendu pour assister à une assemblée que le duc y avait convoquée et qui y mourut (3). Cet appel fait par le duc aux barons du midi n'avait pas seulement pour objet de régler les affaires qui pouvaient être portées devant eux, il voulait de plus s'assurer leur concours pour mener à bonne fin une entre^ prise destinée à accroître encore son prestige. Sanche, roi d'Aragon^ avait demandé en mariage pour son fils Pierre, Agnès, fille de Guy-Geoffroy et d'Audéarde. La jeune princesse avait alors neuf ans et le mariage ne pouvait devenir effectif que plusieurs années après sa conclusion (4) ; pour parer à toute éventualité et empêcher s'il était possible ce qui élaitadvenu de l'union delà fille de Matbéode avec Alfonse de Castille qui avait répudié sa femme en 1077^ le duc voulut entourer celle-ci delà plus grande solennité ; il fit, en conséquence, choix de douze barons pris dans l'assemblée et les envoya en ambassade auprès du roi d'Aragon, avec l'intention évidente de donner par leur présence plus d'autorité
(t) Bruel, Chartes de Cluny y IV, p. 71 5. L'acte ne porte pas de date d'année, mais seulement le chiffre de Tindiction qui est marquée iv et qui se rapporte réellement à Tannée 1081. Labbe, dans ses Concilia (X, col. 397), dit que le synode de Saintes fut célébré en 1080, mais cette assertion est démentie tant par cette indication spéciale de Pindiction qui se lit dans la charte de Cluny que par lacté publié dans les Arch. hîst. delà Gironde, cité à la page précédente note i, qui est du 8 janvier 1081.
(2) A. Richard, Chartes de Saint-Maixent, 1, p. 176.
(3) Brulails, Cart, de Saint'Searin, p. 18; Besly, llist^ des comtes^ preuves, p. 385.
(4) Guillaume, le fils aîné de Guy-Geoffroy, étant né le 22 octobre 1071, sa sœur ne put venir au monde qu'à la fin de l'année 1072; en 1081, elle devait donc avoir au plus neuf ans.
35s LES COMTES DE POITOU
au pacte qui allait être conclu ; le mariage de Pierre et d^Agnès ayant eu lieu^ nous devons en conclure que la mission des barons eut un plein succès (1).
Le séjour de Guy-Geoffroy dans le midi nous parait avoir aussi eu pour résultat d'arrêter le comte de Toulouse, Guillaume lY,dans la voie dangereuse pour lui où il semblait vouloir s'engager de nouveau. Bien que son père Pons 1*' fùl mort en 1060, c*est seulement vers Tan 1079 qu'il fit avec son frère, Raymond de Saint-Gilles, le partage définitif de leur magnifique succession. Jusqu'alors il n'avait porté,comme ses prédécesseurs, que le titre de comte de Toulouse, ou encore celui de comte palatin que Pons s'attribua en 1053 dans la charte qui confirmait l'union de l'abbaye de Moissac à celle de Cluny (2).
Dès qu'il se vit réellement à la tête de l'importante portion des domaines patrimoniaux qui lui avait été dévolue, il manifesta d'autres visées. Le 15 mai de l'année 1079 ou 1080, il délivra à l'abbaye de Saint-Pons de Thomières une charte qui avait pour objet de la maintenir dans toutes ses possessions et il rappela à ce propos que ce monastère fut fondé par ccTancien duc et comte des Aquitains nommé Pons (3) » • Dans cet acte, il s'intitulait comleet duc, par la grâce de Dieu,du Toulousain, de l'Albigeois, du Querci^du Lodéyois et du Carcasses. De plus, il confirmait les moines de Saint-Pons dans la possession de tous les domaines qu'ils avaient pu acquérir dans le Périgord, dans l'Agenais et dans l'Aslarac (4). Agir ainsi c'était faire acte de suzerain à l'égard de ces trois derniers comtés qui dépendaient noloirementde l'Aquitaine, Du reste il ne larda pas à afficher hautemenl des prélen-
(i) Marcbeg^ay, Chron, des églises d* Anjou, p. 4o5, Saiot-Maixent ; Besly, Hisi, des comtes^ i^reuves^ p. 386, d'après une charte non datée de Tévéché de Ôax. De Marca (Hist, de Béarn, p. 3i8) dit que cette charte ne peut appartenir qu^aux- années 1081 ou 1082; nous inclinouA pour la première de ces dates, qui est en parfait accord avec les événements de la vie de Guy-Geoffroy que nous connaissons. Besly, dans la note où il parle de ce mariage, avance qu'Agnès était fille de Guy-Geoffroy et de Mathéode et s'en réfère pour cela à la chronique de Saiot-Maîxent ; sur ce point il s^esl trompé, la chronique disant expressément (p. l\oo) qu'Agnès était fille d'Audéarde.
(2) D. Vuisscle, Hist, de Languedoc^ nouv. éd., V, col. 523.
(3) a Antiquo duce et comité Aquitanensium nominePontio ». Il s'agit de Raymond- Pons qui fonda Saint-Pons de Thomières en gSô (D. Vaissele, Hist^ de Langaedoc, nouv. éd., Illf p. 118).
(4) D, Vaissete, Hisi. de Languedoc, nouv. éd., V, col. 648.
tions en ce sens. Le 15 juin 1080 il renouvela la concession qu'il venait récemment de faire aux moines de Saint-Pons et ce, disaitil, en mémoire de son ancêtre Pons, « duc ou grand prince souverain d'Aquitaine (1) » ; celte fois, Ténuméralion de ses litres est complète : « Guillaume, par la grâce de Dieu, comle et duc des Toulousains, des Albigeois^ des Quercinois, des Lodévais, desPérigourdins,des Carcassinois,des Agenois etdes Aslaracois, » disait la charte. Or, aucun acle, aucun autre texte ne peuventnous faire supposer que les trois comtés de Périgord, d'Agenais et d'Astarac aient élé à quelque époque que ce soit de la vie de Guillaume IV dans la dépendance du comlé de Toulouse; il semble seulement que, n'osant prendre ouvertement le titre de duc d'Aquitaine, qui depuis plus d'un siècle n'était plus dans safamille(2}, il se soit seulement contenté de prétendre à la suzeraineté des comtés qui coniinaient à ses domaines ^3).
C'était encore Irop. Ces prétentions ne durent pas manquer de venir à la connaissance de Guy-Geoiïroy et celui-ci, peut-êlre à cette assemblée de Bordeaux de 1081 , se prononça-l-il de telle façon que la tentative du comte de Toulouse n'eut pas de suite. En ellet, on constate que dans une charte du pays toulousain, datée du 18 mai 1081, Guillaume est simplement désigné par sa qualité de comte, que dans aucun autre acte de ces régions ni lui ni ses successeurs ne se sont jamais parés de ce titre de duc, enfin qu'en 1093 le pape Urbain 11, lui écrivant, ne le qualifiait que de comte de Toulouse tout comme ses prédécesseurs (4). L'habileté politique de Guy-Geoiïroy dut amener ce résultat sans elVusion de sang et l'on peut constater à son honneur qu'il lui arriva bien rarement, du jour où il fut véritablement duc d'Aquitaine, d'avoir à
(i) « A proavo videllcet mcoPontio Aquilanorum duce vel principe » (D. Vaissete, Hist, de Languedoc, nouv. éd., V, col. 649J.
(2) Voy. plus haut, pp. 87 et 100.
(3) Nous ne savons quel caractère il convient d aKribuer à la présence du comte de Toulouse, au mois d'avril 1076, à la remise de l'abbaye de Beauiieu aux religieux de Cluny, que fit Hugues de Caslelnau, abbe laïque d^ ce monastère^ du consentement de Guy^évêquede Limoges,du vicomte Archambaud de Comborn et de ses fils,etde Frouin, abbé de Tulle (Bruel, Charles de Clany, IV, p. Goi). Guillaume de Toulouse se trouvait-il alors fortuitement à Beauiieu ou bien y vint-il pour assister à l'acte et affirmer certaines prétentions de suzeraineté provenant de ses ancêtres ? En tout cas celles-ci ne sont pas expressément indiquées.
(4) D. Vaissete, Hist. de Languedoc^ nouv. éd., V, col. 668, 708 et 780.
user de la puissance de ses armes (1 ). Au milieu de Tannée nous le retrouvons à Poitiers.
La tentative du comte de Toulouse avait du reste peu de chance d'aboutir. Guy-Geoffroy se rendant facilement compte de l'impossibilité d'exercer une action efficace par lui-même sur les turbulents seigneurs delà Gascogne, avait prisle soin de s'y créer des partisans, intéressés à sa fortune et qui y exerceraient en son lieu le rôle de surveillants. Nous avons vu qu'il avait chargé le vicomte de Dax, Raymond, qui ne cessa d'être son agent actif, do le représenter dans la présidence des plaids ordinaires de la Gascogne ; d'autre part, pour annihiler autant que possible l'autorité des comtes d'Armagnac, les descendants de son adversaire Bernard Tumapaler, il avait élevé à côté d'eux la situation du vicomte de Béarn. L'Armagnac prétendait à la vassalité du Béarn, il n'en fut plus question ; en outre, il s'assura le dévouement du vicomte CentuUe, le propre neveu de Tumapaler, en lui abandonnant la Soûle, le château de Caresse, la seigneurie de Salies, qu'à des titres divers, faisaient partie du domaine ducal et^ de plus, il lui reconnut une sorte de suprématie sur les pays pyrénéens en lui accordant la jouissance de douze gîtes dans lesquels le duc d'Aquitaine avait le droit de s'installer lorsqu'il venait dans ces contrées. Par suite de la rareté de ses visites dans ces régions cet abandon coûtait peu à Guy-Geoffroy, mais il était précieux à Centulle qui était en situation d'en user fréquemment. Aussi le vicomte de Béarn, dont la puissance s'était doublée par son mariage avec Béalrix, hérilière ducomté de Bigorre, déclara-t-ilen toute circonstance qu'il était le vassal fidèle de Guy-Geoffroy et de son fils Guillaume et particulièrement dans l'acte où il prêta serment au roi Sanche d'Aragon pour la vallée de la Tena qu'il possédait dans ses états (2).
(i)D. yahseie (f/ist. de LanjaedoCfUoav . éd., II, p. ^iS) et les historiens qui l'ont suivi ont pensé autremeat que nous. Ils rattachent à la tentative avortée de Guillaume IV pour faire revivre dans sa miisoa le titre de duc d'Aquitaine, la chevauchée qu'il avait entreprise et qui eut pour conclusion le massacre d*une centaine de chevaliers deGuy-GsofFroy auprès de B3pdeauT, expédition que nous avons rapportée à l'année 1060 (Voy. plus haut, page 278).
(2) Monlezun, Hist de la Gascogne^ II, pp. 68, 78. Besly {flisl, des comtes, prea^ ves, p. 3tJ9 bis) place avec raison, nous semble -t-il, en 1079, deux actes où CentuUe témoigne de ses sentiments à l'égard du duc d'Aquitaine et qui, dans les textes des historiens auxquels il les a empruntés^ portent la date de 1077.
Cependant, depuisle jour où le comte avait pris envers l'abbé de Cluny l'engagement de construire Monlierneuf, les travaux avaient marché et, à la fin de Tannée 1081, les lieux claustraux se trouvaient en état de recevoir leurs hôtes. Il envoya en Bourgogne une mission pourvue des chevaux nécessaires pour amener à Poiliers la nouvelle communauté. Dix-huit moines, sous la direction de leur abbé Guy, précédemment prieur de Cluny, partirent avec leurs serviteurs et tout ce qui était nécessaire à leur installation, et enfin le 22 janvier 1082 eut lieu la cérémonie solennelle dans laquelle l'abbé fut intronisé et béni (1). L'arrivée des religieux dut assurément concorder avec l'achèvement d'une portion de l'égHse suffisante pour que le service divin pût être célébré par la communauté. Évidemment c'était le chevet de l'édifice et dans celui-ci la partie de droite qui était conliguë aux bâtiments du monastère. Là fut placé un autel consacré à saint Pierre, saint Paul, saint Jacques et autres apôtres et qui fut bénit parl'évêque de Poitiers Isembert. A partir de ce jour, et à mesure de l'avancement de l'édifice, tous les autres autels furent successivement consacrés lors de leur mise en place (2).
Les années qui s'étaient écoulées avaient vu s'augmenter la dotation primitive du monastère, insuffisante sans doute au gré de ceux qui étaient appelés à en jouir. Des moines de Cluny résidaient à Poitiers, en particulier Ponce, rarchitecle qui dirigeait les constructions de l'abbaye, et ils ne négligeaient aucune occasion pour obtenir du duc, directement ou par son infiuence, de nouvelles générosités (3).
Ce sont des terres à Moulière que Guillaume Robert abandonne avec le consentement du duc (4), le domaine de Prémary que Guy- Geoffroy disait avoir acheté de larchevêque de Bordeaux, mais que revendiquait le chevalier Arraut de Spal, qui avait môme voulu intenter une action à ce sujet et qui dut y renoncer devant la pression exercée par le duc sur lui, tant directement que par
(i) Arch. de la Vienne, chron. du moine Martin: « D^ prim> abbate dicti loci ».
(2) De Ghergé, ilfém. sar Monlierneuf ,^. 239; Arch.dd la Vieoae, chron. du moine Martin : ce Descriplio altariorum ».
(3) Le moine Ponce, s'inlitulant « »dificator monasterii », assiste à la donation de Guillaume Robert dont il va être parié.
(4) Arch. de la Viennci orig., Montierneuf, n« 4-
rintermédiaire du vicomte de Chftiellprault dans la dépendance de qui se trouvait le chevalier (1), la villa de la Jarrie et le bourg de Loulai en Saintonge, domaines sur lesquels devait pouvoir compler Tabbaye deSaintJean d*Angély à qui le duc avait donné en 1073 l'église de Loulai et les dîmes de la Jarrie (2), des vignes et les maisons qu'elles entouraient sises au clos Guértn, qu'il avait acquises, moyennant 30 sous, de Pierre Alart, lequel était k cause d'elles en compétition avec Geoffroy Bernard (3). Mais l'importance de ces donations est effacée par d'aulres encore plus considérables.
Parmi les grands vassaux du comté de Poitou, Guy-Geoffroy semble s'être plus spécialement attaqué au vicomte d'Aunay qui jouissait de nombreux fiefs concédés par les comtes, soit à lui soit à ses ancêtres, en rémunération des services qu'ils leur avaient rendus. Parmi ces fiefs se trouvait l'abbaye de Saint-Paul de Poitiers. Ce bénéfice ecclésiaslique avait été primitivement dans la dépendance de Tévêché à qui les comtes l'avaient enlevé pour en gratifier les vicomtesd'Aunay. Guy-Geoffroy jetason dévolu sur cette abbaye et fit savoir à Tévêque Isembert qu'il l'avait retirée au vicomte Châlon; il lui demandait en même temps de vouloir bien, ainsi que le chapitre de sa cathédrale, renoncer aux droits qu'ils pouvaient faire valoir sur cet ancien domaine épiscopal. Sous celte contrainte l'évêque n'eut qu'à plier; il fit plus encore, ce fut lui qui, parlant en son propre nom, déclara publiquement qu'il abandonnait Saint-Paul aux religieux de Monlierneuf. Pour étouffer toute opposition de la part des chanoines le comte leur abandonna les droits de vente que ses sergents percevaient le jour delà Cène (le jeudi saint) sur les particuliers qui venaient ce jour-là débiter leur marchandise devant le portail de la cathédrale de Saint-Pierre, sous son arcade et dans le pourtour de l'église ; les chanoines ne se firent pas prier longtemps, car, en
(i) Arch. de la Vienne, orîg., Monlierneuf, no 6; D. Fonteneau, XIX, p. 45.
(2) Bruel, Charles de Cluny, IV, p. 63i. (Voy. plus haut, page 3io).
(3) Arch. de la Vienne, orig-., Monlierneuf, no 7; D. Fonteneau, XIX, p. 47» Les quatre actes qui précèdent ne sont pas datés, mais comme tous portent qu'ils ont été passés pendant le lemps que Guy-Geoffroy faisait construire Monlierneuf a coûstruere facit » et que d'autre part il n'y est pas question soit de l'abbé soit des moines qui vinrent sMnstalier dans l'abbaye au commencement de 1082, nous croyons devoir les placer entre 1077 et 1081.
échange de pareilles compensations, ils n'auraient certainement pas hésité à abandonner tous leurs droits nominaux sur les domaines, nombreux dans le diocèse, qui étaient sortis de la sujétion directe de l'évêché. En conséquence le chancelier de Tévêque rédigea, le 10 juillet 1081, une magnifique charte de donation sur laquelle le duc et son fils Guillaume apposèrent leur croix à la suite de celle de Tévêquelsembert; le.doyen, les membres du chapitre et l'abbé de Saint-Cyprien furent témoins de l'acte ainsi que les familiers du duc parmi lesquels on compte Robert le Bourguignon, Maingot de Melle et ses frères, Pierre de Bridier,le prévôt Hugues et le comte Audebert de la Marche. A cette longue énuméralion d'assistants il ne manque qu'un nom, celui du principal intéressé, le vicomte d'Aunay (1).
Parmi les faveurs dont Guy-Geoffroy ne cessait de combler Montierneuf se trouvait le droit de prendre dans la forêt de la Sèvre le gros bois qui était nécessaire à ses besoins. Agissant avec ses procédés ordinaires il avait enlevé la possession de cet usage à des chevaliers à qui il l'avait donné vingt ans auparavant; mais ce droit d'usage appartenait primitivement à l'abbaye de Saint- Maixent qui le tenait, ainsi que le péage de la ville et d'autres privilèges, de la générosité de Guillaume Aigret. Quand, en 1080^ ces religieux furent rentrés,moyennant finance, en possession du péage de la ville, ils purent croire que par ce sacrifice toute la donation de Guillaume Aigret allait leur être restituée. 11 n'en fut rien ; l'abbé Anségise,àqui évidemment despromessesavaientété faites, recourut à des voies judiciaires pour en obtenir la réalisation. Il s'adressa d'abord à la justice du comte et se présenta aune assemblée dans laquelle se trouvaient plus de deux cents assistants; il ne put rien obtenir. Il se tourna alors vers les juges religieux et soumit sa réclamation à un synode de Poitiers ; il ne fut pas plus heureux. Enfin il porta l'affaire devant un concile qui se tint à Charroux dans cette année 1082, mais ce fut sans plus de succès ; l'infiuence de Cluny paralysa tous ses efforts (2).
La tenue de l'assemblée de Charroux, qui était présidée par le légat Amé, fut accompagnée de la consécration d'un autel dans
(i) Arch. de la Vienne, oriç., Montierneuf n© g; D. Fonteneau^ XIX, p. 55. (2) A. Richard, Chartes de Saint- Maixent, I, p. 19G.
Féglise abbatiale et de Tostension des nombreuses et précieuses reliques du monastère (1). On y prononça la déposition de Boson, Tévêque de Saintes, dont le nom ne se rencontre pas parmi ceux des prélats qui assistèrent au concile tenu en 1080 dans sa ville épiscopale et dont il se tenait peut-être déjà éloigné (2).
Nous ne saurions dire si Guy-Geoffroy prit part aux fêtes de Charroux. On pourrait le croire, élant données ses habitudes, mais il se peut aussi que la réunion du concile ait coïncidé avec d'importantes opérations militaires qui eurent aussi lieu cette année. Le vicomte de Limoges ou les habitants de la ville, on ne sait au juste, étaient en guerre avec le duc d'Aquitaine. Celui-ci, suivant ses procédés ordinaires,ravagea impitoyablement les abords de la cité et même brûla les églises qui se trouvaient en dehors de l'enceinte, en particulier celle de Saint-Géraud. Cette façon d'agir énergique dut amener promptement la tin de la rébellion dont ne connaît ni le point de départ ni l'issue (3).
Bien que l'on possède peu de renseignements sur les ditTicullés que Guy-Geoffroy ne put manquer d'avoir avec ses vassaux, et que de rares faits précis, tel que celui de Limoges, soient seulement parvenus jusqu'à nous, l'habitude des guerres privées, des agressions soudaines, était tellement ancrée dans les mœurs que le duc d'Aquitaine, malgré la vigueur de ses répressions et l'habileté de sa politique, ne dut pas échapper à la loi commune à une époque où pour les régions même où il dominait l'Eglise dut, afin de met-
(i) Marchcgay, Chron. des égL d'Anjou, p. 407, Saint-Maixenl.
(2) Gai lia Christ,, II, col. 1064.
(3) Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 356 bis, d'après le cartul. de Saînt-Ëtienne de Limoges, et p. 386, d'après une chroDÎque manuscrite de Limoges, dont les textes sont identiques. La chronique de Geoffroy du Vigeois (Labbe, Nova bibL,\l, p. 289) place ces faits en 1080, et l'éditeur de ce chroniqueur lesmet, par suite d'une correction, en l'année 1087. Palustre [Hist, de Guillaume IX, p. 164 et ss.) attribue l'affaire de Limoges à un soulèvement des habitants contre leur vicomte, lequel aurait eu pour objet d'établir une commune dans la ville. Marvaud [Hist, des vicomtes et de la vicomte de Limoges, 1873, I, p. 126 et ss.) rattache ces faits à la chevauchée de Guillaume, comte de Toulouse, placée par D. Vaissete à peu près à cette époque (nous avons établi qu'elle doit appartenir à l'année 1067) et veut que le vicomte Adémar ait pris parti pour lui. Il mêle aussi à cette affaire un Guillaume Taillefer, comte d'Angouléme,qui aurait contraint Guy-Geoffroy à lever le siège de Limoges; or Guillaume Taillefer ne succéda à son père Foulques qu'en 1087, ce qui le met hors de cause, et de plus Marvaud s'appuie pour faire ces récits sur l'historien angoumoisin Corlieu lequel n'en touche pas un mol.(Voy. le Recueil en forme d'histoire de Corlieu, publié par J. H. Miclion, 184O, p. 21, à la suite de V Histoire de l'Angoumois de Vigier de la Pile).
GUY^EOFFROY-GUILLAUME 35g
tre un obstacle à ces maux, faire admettre la Trêve de Dieu. Il se peut donc qu'il ait eu aussi maille à partir avec Foulques Taillefer, comte d'Angoulême, que les chroniques représentent comme un violent batailleur. Celui-ci fut pendant une partie de sa vie en lutte avec son frère Guillaume qui, pendant près de trente ans, posséda Tévêché de cette ville. L*évêque était un des familiers du comte de Poitou et on le rencontre souvent dans les assemblées présidées par Guy-GeofTroy, tandis que la présence de son frère y est rarement constatée. Tout d'abord Foulques aurait repoussé une agression des Poitevins qui auraient envahi sa terre pour la dévaster et prenant audacieusement TofTensive il les aurait repoussés jusqu'à Cognac en Saiutonge, après leur avoir fait un grand nombre de prisonniers. En outre, dans le même pays de Saintonge, il aurait, avec une troupe considérable, marché au secours de Mortagne, qui, assiégé par le duc d'Aquitaine, était sur le point de se rendre et il aurait contraint les assaillants à se retirer (1). Quoiqu'il en soit, Tannée 1082 nous parait avoir été une des plus troublées de l'existence de Guy-Geoffroy, mais les préoccupations extérieures ne le détournaient pas de s'occuper des affaires intérieures de ses états. Dans le courant de l'année, sans doute avant le concile de Charroux, il se tint à Poitiers un important synode auquel le comte assista; on s'y occupa, entre autres, de choisir un abbé pour le monastère de Maillezais que Droon venait de quitter. Avec le consentement du comte et de l'évêque de
(i) Historia pontif. et comit, EngolÎ8mensium,p.Z6.Le chroniqueur qui rapporte ces faits dit que Févéque Guillaume était un des familiers du duc d^Aquitaioe Guillaume, lequel lui aurait donné entre autres la trésorerie de Saint-Hiiaire et les offrandes de l'autel de Saint-Jean d*Angély. Besly [Hist. des comtes ^ p. io6) et le Gatlia Christ. (II, col. 998) identifient ce Guillaume, duc d'Aquitaine, avec Guy-Geoffroy. Or il est établi par de nombreux documents que Joscelin de Parthenay fut trésorier de Saint-Hilaire depuis 1047 °" moins jusqu'à sa mort, arrivée en 1086. Dans cet intervalle, qui comprend tout le temps que Guy-Geoffroy i^ouverna le duché d'Aquitaine, il n'y a pas de place pour i'évéque d'Angouléme à la télé de la trésorerie. Il put au contraire succéder dans cette charge à Fulbert de Chartres, mort en 1029, et s'en démettre lors de son avènement à Tévéché d'Angoulême vers io43.Par suite, le duc Guillaume dont parlent les auteurs serait ou Guillaume le Gros ou Guillaume Aigret, et les faits de guerre relatés par l'historien des évéques d'Angoulême se rapporteraient à l'un de ces deux princes et non à Guy-Geoffroy. Le seul motif qui pourrait faire attribuer le siège de Mortagne à ce dernier, c^est que le chroniqueur rapporte que le comte avait dévasté les abords du château, ce qui était dans ses habitudes. On peut par contre opposer à ce dire que, selon le Gallia (II, col . 998), l'évêque d'Angoutème, après avoir été pendant les premières années de son cpiscopat en lutte avec son frère, se réconcilia avec lui et qu'ils vécurent en suite en paix.
l6o LES COMTES DE POITOU
Poitiers, Geoiïroy, moine de SainlMichel de TEcluse, fui élu, et Ton (il ensuite ratifier cet acte, pour la forme, par les religieux de Tabbaye (i ).
Poitiers était du reste toujours la principale résidence du comtc-duc« Le 4 février 1083 il ne dédaiji^na pas d'assister, cnsaqualité d'abbé de Saint-Ililairc, au contrat de mariage de deux particuliers qui résidaient dans le bourg du chapitre (i), mais sa principale préoccupation était toujours Montierneuf. Selon un écrit contemporain, lorsqu'il faisait son séjour dans sa capitale, Guy-Geoffroy ne laissait pas passer une journée sans descendre au monastère, el s'il venait du dehors il n'entrait pas dans son palais sans avoir auparavant rendu visite aux religieux qu'il appelait ses seigneurs; il se rendait lui-même à la cuisine et demandait au celierier de quoi se composerait le repas du jour et s'il apprenait qu'il devait comprendre seulement des ŒufSydu fromage ou de petits poissons, il ordonnait aussitôt à son trésorier de verser une somme convenable pour l'amélioration de cet ordinaire (3).
Dans ce tableau il y a sans doute quelque exagération, l'auteur abusant souvent du lyrisme dans ses récils, mais les lignes générales doivent être exactes. Il y avait déjà deux ans que Montierneuf aurait dû prendre possession de l'abbaye de Saint-Paul quand le comte sentit la nécessité d'en finir avec la résistance du vicomte d'Aunay. Celui-ci, subissant la contrainte de procédés sur lesquels nous n'avons pas de détails, fut amené à ratifier la donation de 1081 à laquelle il n*avait pas personnellement pris part ainsi que l'abandon général fait par l'évoque et le chapitre de Poitiers ; dans Facle auquel il souscrivit le 8 juin 1083 et qui émane comme le précédent de Tévêque Isemberl, il est non seulement question de la cession de l'abbaye de Sainl-Paul, mais encore des églises de Notre-Dame du Palais et de Saint-Germain de Poitiers el de celle de Migné, près de celle ville, qui étaient dans la dépendance de cette abbaye. Le vicomte dut môme ajouter à la principale donation, laquelle comprenait ce qu'il tenait féodale-
(r) Lacurîe. f/ist, de AfaillezaiSy p. 687 ;D. Fonteneau, XXV; p. 157. (2) Rédet, J)oc. ponr Saint-Hilaire, I, p. io5.
(3)^ Arch. de la Vienne^ chron. du moine Martin, « De devocione quam erg-a monachos habebat.
GUY-GEOFFROY-GUILLAUME 36i
ment de révèque^divers biens qui lui appartenaient en propre, tels que la maison et le verger qu'il possédait dans les dépendances de Saint-Paul, ainsi que tout ce que lui ou les clercs desservant Tabbaye pouvaient tenir d'elle en bénéfice, soit quatre petits fiefs (1).
La vive pression exercée par Guy-Geoffroy sur son vassal ne saurait être révoquée en doute. Vingt ans après ces événements, le comte et le vicomte étant morts, Guillaume^ le fils de ce dernier, protesta contre l'extorsion dont son père avait été victime etqu'il attribuait hautement au comte lui-même. Les moines de Montierneuf, peu sûrs de la justesse de leur droits, et ne se sentant plus soutenus par la main puissante à qui ils d^evaient tout, se mirent d'accord avec le vicomte d'Aunay et obtinrent de lui la confirmation de cet acte dont l'objet constituait un de leurs principaux domaines (2j .
Il est à présumer que l'on profita de la situation où se trouvait le vicomte Châlon pour l'amener à reconnaître un autre don fait à Montierneuf et môme à y participer. 11 aurait, on ne sait quand, concédé à Hugues, abbé de Cluny, plusieurs églises, entre autres Javarzay; Hugues, faisant en quelque sorte un cadeau de bienvenue à l'établissement qui devait, dans sa pensée, être le centre d'action de son ordre en Poitou, fit abandon de toutes ces églises à Montierneuf. Le vicomte donna son consentement à cet acte, en renonçant complètement à ses droits de suzeraineté ; de plus, auxbiensdont il s'était déjà dépouillé, il joignitson pâquier d'Aubigné et autorisa pour l'avenir les moines de Montierneuf à acquérir sans entraves tout domaine possédé par quelqu'un de ses feudataires. Cette fois il ne se déroba pas à la manifestation de son engagement; il fit apposer son nom au bas de la charte, dont la rédaction eut aussi pour témoins le comte et quelques-uns de ses familiers tels que Maingot de Melle et Béraud de Dun (3).
La présence de ce dernier personnage, que l'on rencontre assez
(i) Arch. de la Vienne, orifç., Monlierneuf, n© lo; Besly {Hist, des comtes^ preuves, p. 387) donne la leçon incorrecte de « julii » au lieu de « junii ».
(3) Arch. de la Vienne, orig., acte daté de i ii6, Montierneuf ,no 24; D. Fonteneau^ XIX, p. 189; Besly, Hist des comtes y preuves, p. 388.
(3) D. Fonteneau (XIX, p. 67) s'est trompé en attribuant cette donation à Tabbé de Montierneuf; à cette date, l'abbé s*appelait Guy et non Hugues, et ce dernier nom était celui de l'abbé de Cluny.
3«s LES GOMTES DE POITOU
rareaieiit à celte époque, nous porte a penser qu*à la même date fut passé un autre acte, bien important, concernant Montierneuf. Les deux chartes par lesquelles Guy-GeofTroy avait placé Tabbaye sous la domination de Cluny énonçaient bien en gros que le fonds sur lequel elle se construisait et ses dépendances jouiraient de de tous droits de franchise et de liberté, mais elles n'étaient entrées à ce sujet dans aucune spécification spéciale. Ce silence autorisait tous les empiétements oi les moines ne manquèrent pas de donner aux termes employés par le comte toute Tamplitude qu'il leur fut possible. Cependant, un jour, le prévôt Hugues trouva qu'ils en abusaient, particulièrement sur ce fait que Tabbé étendait son autorité sur des particuliers qui devaient être dans la ligence du comte et qu'il lui en enlevait la directe, c'est-à-dire tous les profits qu'il était susceptible d'en retirer.
Il porta donc plainte à Guy-GeofTroy qui assembla son conseil et, avec l'assentiment des partiesen cause, l'abbé et le prévôt, régla leurs droits respectifs. Il commença par déclarer que c'était luimême qui avait construit Montierneuf et qu'il avait disposé en faveur de ce monastère d'une portion considérable de ses revenus ainsi que pouvaient l'attester les chartes de privilèges qu'il lui avait délivrées ; il ajoutait que, les choses ainsi concédées, l'abbaye devait les posséder franches et quittes de toutes charges,sans que ses successeurs pussent jamais venir à rencontre. Celte donation s'appliquait au bourg au milieu duquel était édifié le monastère, à celuiqui existait au delà de larivièredu Clain, aubourgde Saint- Saturnin et aux terrains que les moines pouvaient acquérir jusqu'aux murs de la cité et dans lesquels il n'avait retenu aucun droit. Il avait abandonné à l'abbaye tous les hommes coutumiers qui pouvaient habiter ses bourgs jusqu'au jour où la charte de donation fut passée, mais il lui avait interdit de recevoir à l'avenir aucun homme tenu à quelque devoir envers lui. Pour satisfaire à la réclamation du prévôt, il spécifia que les marchands ambulants demeurant à Poitiers acquitteraient aux moines la coutume habituelle quand ils viendraient débiter des marchandises dans leur bourg, mais que lorsqu'ils remonteraient en ville ils paieraient au prévôt la même coutume, sans toutefois qu'il fût exercé de contrainte sur eux ; semblablemenl les moines devaient
toucher des droits coutumiers de tous marchands passants qui vendraient dans leur territoire. Sur la question de franchise du bourg proprement dit de Monlierneufilladéclarail complète, de tellesorte
que si un particulier ayant commis quelque forfait ou étant poursuivi par la justice du comte se réfugiait dans ce bourg, il lui serait loisible d'y vivre en toute quiétude jusqu'au jour du règlement de son affaire ; pareillement les habitants du bourg ou ceux-là qui y auraient apporté leurs biens pourraient en jouir en toute liberté et y vivre en repos, sans qu'ils pussent être en butte à aucuns sévices ou subir aucun dommage de la part des hommes du comte.
Telles étaient en un mot les principales clauses de la charte de franchisedontGuy-Geoffroydotaitsanouvellecréalionetqui venait placer la ville de Poitiers entre trois bourgs francs, Saint-Hilaire, Sainle-Radegonde et Montierneuf. Pour lui donner toute sa valeur il plaça l'acte entre les mains de son fils et de l'abbé Guy et le fit approuver par les assistants, parmi lesquels on est étonné de ne pas trouver le prévôt Hugues, mais seulement son frère Eudes qui, dans la circonstance, est aussi qualifié de prévôt (1).
Par analogie, nous plaçons à la même époque une autre donation faite à Montierneuf et qui ne nous parait pas plus volontaire que les précédentes. L'abbaye de Saint-Cyprien avait reçu en cadeau d*Airaud de Montoiron, quand il entra comme moine dans la communauté, l'important domaine deBellefonds avec l'église de Liniersetde nombreuses dépendances (2).Le comte avait assisté à lacté qui avait été dressé à cette occasion, semblant par sa présence devoir lui donner toute sa valeur, tandis qu'au contraire il ne se trouvait là que pour donner satisfaction à ses secrets désirs. Il invitadonc les moines de Saint-Cyprien, en faisant preuve d'une grande humilité et d'une grande dévotion envers leur maison et son patron, à disposer d'une partie de ce qu'ils venaient ainsi d'acquérir en faveur de l'abbaye de Montierneuf; leur abbé liaynaud
(i) Arch. de la Vienne, cart. de Montierneuf, rcg. no 206, foL xv®; D. Fonteneau, XIX, p. 71; Champollion-Figeac, Doc. hisi, inédits y pari. 2, p. f, d'après un texte recueilli par Besiy qui diffère notablement de celui du cartulnire. Béraud de Dun, dont la présence dans ces divers actes nous a servi pour les dater, est encore cite en qualité de membre de la cour de justice du duo dans une charte de Marnioulier relative au prieuré de Fontaines (Marchegay, Cart. du U(iS'PoitJU,[i. c^'\).
(2) Cart, de Saint-Cyprien, p. i43.
m LRS COMTES DE POITOU
dul s'exécuter, mais sachant à qui il avail afTaire il prit ses précautions et en faisant constater dans l'acte que lui et son couvent faisaient gratuitement l'abandon à Montierneuf de la moitié de Téglise de Liniers, de la dlme de la paroisse et de tout ce qui dépendait de celte église, ils firent reconnaître par Guy-Geoffroy leur droit léi^itime à la propriété de la donation d'Airaud de Montoiron cl lui firent prendre rengagement de la défendre envers et contre tous (!)•
L'autre moitié de l'église de Liniers appartenait à Boson, vicomte de Chfttelleraull . (^elui-ci n'échappa pas non plus à la pression du duc. 11 avait assisté en qualité de suzerain, avec sa femme et ses fils, à la donation d*Airaud ; il dul ainsi que sa femme renoncer à leur droit supérieur de propriété en faveur de Montierneuf. Il est à présumer que ce fait se passa lors d'une visite que le vicomte faisait aux travaux de l'abbaye, car cet abandon se fit dans la main de l'architecte, le moine Fonce, en présence de Guy-Geoffroy et de son entourage ordinaire (2).
Il nous parait aussi plausible d'admettre que, profitant de l'occasion et cherchant à se rattraper par autre part, les moines de Saint- Cyprien aient conclu en ce moment avec le comte deux accords importants. Par le premier, il leur reconnaissait le droit d'avoir, pour l'usage du monastère, quatre hommes de métier, francs et quittes de toutes charges envers lui, à la condition que ces hommes ne seraient pas pris parmi ses coutumiers, c'est-à-dire parmi ceux qui étaient chargés de redevances personnelles envers lui, mais qu'ils les feraient venir du dehors; dans l'autre, il déclarait que les eaux du Clain, devant le couvent, appartenaient aux religieux, que personne n'avait le droit d'y pêcher, même ses enfants, mais que néanmoins il se réservait la faculté, quand lui ou son fils se trouveraient à Poitiers, d'envoyer son sergent, accompagné par celui des moines, pécher en ce lieu pour leur table (3).
(i) Cart. de Sainl-Çyprien, pp. i43, i46. Dans ces documents ces actes qo portent pas de dates. Rédel a placé le premier entre 1073 et 1 100 (vers 1080) et le second entre 1078 et io83 (vers 1086); nous pensons qu'il convient de les rapprocher un peu plus l'un de l'autre et de les faire rentrer dans la série des mesures générales que prenait alors Guy-GeofiFroy en faveur de Montierneuf. L'acte portant donation de Liniers à Montierneuf se trouve aussi aux archives de la Vienne, orig., Montierneuf, n» 5.
(2) D. Fonteneau, XIX, p. 49, d'après un vidimus du 8 juillet 1472; Arch. de la Vienne, cartul. de Montierneuf, reg. no 206.
(3) Cart. de Saini-Cypneny pp. 22 et 23.
Néanmoins toutes les difficultés qui avaient pu surgir entre le comte et les religieux de Saint-Cyprien ne s'arrangèrent pas à l'amiable commedans les cas précédents . Les dépenses multiples auxquelles Guy-Geoffroy avait à pourvoir, et particulièrement la construction de Montierneuf, l'obligeaient constamment à se mettre en quête de nouvelles ressources et ses agents, assurés qu'ils étaient d'être soutenus par lui, ne ménageaient pas à ce sujet les revendications qu'ils croyaient pouvoir faire valoir,ou cherchaient à percevoir des droits plus ou moins fondés, ce que les rédacteurs dçs chartes religieuses appelaient des mauvaises coutumes, a pravas » ou « malascostumas «.C'est ainsi qu'ils prétendaient exiger des moines de Saint-Cyprien les mêmes redevances sur les terres inculles, froustes, « frosta, » de leur domaine d'Ansoulesse que sur les terres cultivées. Les moines se regimbèrent et portèrent l'affaire devant la cour du comte. Celle-ci était composée d'Audebert, comte de la Marche, de Robert le Bourguignon, de Pierre de Bridier et du prévôt Hugues. Ils soutinrent que la terre qui avait cessé d'être cultivée, et qui pour ce motif était rentrée dans leur domaine, devait y revenir libre et quitte de toute charge. Les juges leur donnèrent raison et le comte, qui était présent à l'audience, déclara accepter cette décision (!)•
Vers ce temps il dut assister, bien que nous n'en ayons pas la preuve, à un synode qui se tint à Saintes dans le courant de l'année 1083. Il ne pouvait en effet rester étranger aux nominations épiscopales qui furent arrêtées dans cette assemblée : Simon, chanoine de Saint-Hilaire le Grand, que l'on rencontre fréquemment parmi les compagnons du comte dans ses pérégrinations, fut élu évêque d'Agen,et Renoul,de la famille des seigneurs de Barbezieux, évêque de Saintes en remplacement de Boson déposé l'année précédente au concile de Charroux (2).
(i) Cart, de Saint»Cyprien, p. 201. Cet acte n^est pas plus daté que les précédeots, mais on peut induire du nom des juges qui y comparaissent qu'il ne saurait guère être placé qu'entre 1080 et 1086; nous adoptons comme moyen terme la date de io83. Nous mentionnerons encore ici pour mémoire les autorisations accordées par le comte à une date indéterminée à Gausbert le Français pour donner à l'abbaye, quand il y entra comme moine, le four du carrois de Saint-Paul à Poitiers et à André Poupeau de lui abandonner tous ses biens sis entre Poitiers et Fontaine-le-Comte (Cart. de Saint-Cyprieriy pp. 3i et 28).
(2) Marchegay, Chron, des égl. d'Anjou^ p. 4o8, Saint-Maixent.
M6 LES COMTES DE FOITOr
A ce voyage doit se rattacher le fait suivant : un vendredi du mois de juin 1083, Guy se rendait de Mailtezais à Fonlenay« château du vicomte Savari de Thouars, en compagnie de ce dernier, de Raoul, son frère, dllugucs de Surgeres et de plusieurs clercs parmi lesquels se trouvaient son chapelain B('*renger, Ansegise, abbé de Saint-Maixenl, et Guillaume, abb^ do Saint-Florent de Saumur. Ces derniers le pressaient de sollicitations et il fmit par consentir à donner à Tabbaye de Saint-Florent la chapelle de Saint-Sauveur du château de Pons, Cotte chapelle avait fait partie d*ancienneté du domaine particulier du comte de Poitou, même lorsque le comte d'Anjou, GooiTroy Martel, était possesseur de ce château. Comme il était d*usage de sanctionner Taccord passé par un signe matériel, il prit en pleine roule le peigne de Tabbé Ansegise et le remit à Tabbé de Saint-Florent, qui l'envoya par la suite à son monastère (I).
C'est peut-être au cours de ces pérégrinations que Tabbé Guillaume obtint encore d'autres faveurs des seigneurs du pays. Un chevalier de Pons, Constantin le Gros ou le Koux, lui donna le domaine de Tesson, sur lequel il avait construit une église et qui devint une des obédiences de Saint-Florent en Saintonge. L'acte fut passé en présence et du consentement du comte Guy-Geoffroy, de son (ils le comte Guillaume, jeune homme de grande espérance dit lacté, aux cftlés de qui se trouvaient Renoul, évoque de Saintes, Boson de la Marche, Kobert le Bourguignon^ Béraud de Dun, le prévôt de Poitiers et autres (2).
De Fonlenay, il est possible que le comte ail gagné le Talmondais où le soin de ses intérêts et de constantes difficultés nécessitaient sa présence, on peut le dire, chaque année. Après la mort de Normand de Montrevault, ce ne fut pas son fils, nommé aussi Normand, qui lui succéda dans le fief de Talmond, mais Pépin, le fils d'Asceline. Celui-ci eut des difficultés avec ses vassaux, et
(i) Arch. hist, de la Saintonge^ IV, pp. 89 et 4o, chartes de Saiat-Floreat.
(2) Arch, hist. de la Saintonge^ IV, p. 66. Dans celle publication, cet acte a été placé en l^année 1080 environ. Il doit être reculé d'au moins trois ans, Renoul qui y comparait comme évéque de Saintes n*ay<int été élu qu'en io83. On peut de plus tirer cette induction de la présence à cette donation du comte Guillaume, du prévôt de Poitiers et d'autres personnages que Ton trouve habituellement auprès du jeune comte, que Tacle fut rédigé à Poitiers au retour du voyage de Saintes au cours duquel Benoul fut élu.
Tun d'eux, Marin, fils de Frogier, le contraignit même à se rendre à Poitiers devant la cour du comte où il Tavait cité. La cour donna en partie raison à Pépin, mais son adversaire, peu satisfait de cette décision, demanda que TafTaire restât en instance jusqu'au jour où le comte viendrait dans le Talmondais et qu'alors elle serait portée directement devant lui. Guy, empêché sans doute de s'arrêter longtemps dans son voyage et ne pouvant se mettre ainsi à l'entii^re disposition des parties, délégua ses pouvoirs à un chevalier, Guillaume Âchard, qui prononça définitivement sur le litige (1). Telle était l'existence que le comte menait dans ses constants déplacements, ce qui n'a rien du caractère d'oisiveté et de plaisir que l'on serait trop porté à lui attribuer.
Dans une de ces tournées qu'il fit en Saintonge, accompagné simplement par ses prévôts, il eut sans doute quelque aiïaire avec un riche particulier de ce pays, Guillaume Freeland. Le comte le dépouilla d'une forêt située entre Pont l'Abbé et Romette et en fît don à Tabbaye de Montierneuf pour la défricher. Freeland dut souscrire à l'acte, en déclarant que la donation du comte comprenait tout ce qui lui était venu en ce lieu de ses ancêtres et qu'il en faisait spontanément l'abandon à son seigneur. Hugues, le prévAt de Poitiers, et son frère Eudes, Arnaud, prévôt de Surgères^ Senioret, prévôt de Saintes, et un certain Foulques Normand, que l'on trouve souvent dans la compagnie du comte sans désignation spéciale, assistèrent à la rédaction de l'acte, au bas duquel Guy-GeofTroy et Freeland tracèrent leurs croix de leurs propres mains (2).
(i) Marchegay, Cart. du Bas^Poitoa^ p. gS, prieuré de Fontaines. A défaut de date on peut placer comme nous lo faisons les faits énoncés dans cet acte en Tannée 1082, où Ton voit le comte se rendre en Bas-Poitou. Marchegay leur attribue la date de 1080 environ.
(2) Arch. de la Vienne, orig., Montierneuf, n* i3. D. Fonteneau qui a transcrit cette pièce d*après l'original (XIX, p. 81), Tattribue au duc Guillaume IX et la place vers l'année 1088. Nous ne saurions partager sa manière de voir; cet acte émane de Guy-Geoffroy et par suite est antérieur à Tannée 1087. Il est évident qu'il a été passé en Saintonge où le comte de Poitou se trouvait seul avec ses prévôts; cette façon d'agir est celle que Ton constate dans les dernières années de la vie de Guy-Geoffroy et on ne saurait Tappliquer à son fils qui, en 1088, n'avait guère que dix-sept ans et ne voyageait qu'entouré de ses conseillers ou de ses défenseurs. Déplus l'acte original ne porte pas en toutes lettres le nom du comte, mais seulement la lettre G.,qui est l'initiale du mot GiaffredaSf c*est<à-dlre Geoffroy, tandis que lorsque le comte était désigné
L'année 1083 se termina mal. Le 18 octobre, un grand Irembletnenl de terre se fit ressentir à Poitiers et détermina dans cette ville un incendie considérable. L'église de Sainte-Radegonde fut détruite par le feu et il semble résulter du texte qui nous a conservé le souvenir de cet événement que la partie de la ville qui aurait été mise en cendres serait le bourg élevé autour de celte église en dehors de la cité, dont les murs auraient dans la circonstance opposé au fléau une barrière presque infranchissable. L'habitude de construire en bois la plupart des maisons et même de plus importants établissements faisait prendre aux incendies des proportions considérables, aussi les chroniques du temps contiennent-elles fréquemment la mention de grandes conflagrations : c'est ainsi que, Tannée précédente (1082), le feu avait, dans la ville de Saint-Maixent, détruit mille maisons et tous les édifices religieux ; à Maillezais le monastère, pour la même cause, avait été pareillement détruit (1).
L'année suivante (1084) nous retrouvons le comte-duc à Dax où il avait convoqué les principaux personnages, tant religieux que laïques, de la région ; on y remarquait entre autres l'archevêque d'Auch et ses suffragants, Tévêque de Bazas et d'Aire, les vicomtes de Tarlas et de Labatut qui, devant lui, jugèrent diverses contestations qui avaient été portées à ce tribunal supérieur (2).
Guy-Geofl'roy maintenait un tel ordre dans ses étals que, dans cette époque si troublée, c'est à peine si de temps en temps on relève un fait d'ordre public et que l'histoire ait daigné noter. Elle est particulièrement complètement muette pour l'année 1 085 ; cependant, c'est peut-être au commencement de cette année ou de la suivante qu'il se passa un fait sur lequel nous ne sommes pas complètement édifié. Eble, seigneur de Châtelaillon, avait enlevé aux moines de Saint-Maixent les marais de la Font-de-Lay dont ils jouissaient de toute antiquité. Ceux-ci portèrent plainte au comte qui ordonna à Eble de les leur restituer. Ce dernier refusa. Guy-Geoffroy s'empara des biens en litige et les remitaux moines«
par son autre nom de Guillaume, Willelmas^Xdi leltre initiale de ce nom était indiquée par le W.
(i) Marchegay, Chron. des égL d^ Anjou, pp. 4o8 et 409, Saint-Maixent.
(2) Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 889; Arch,hisU de la Gironde^ V, p. lySj d'après le cartulaire de la Réole,
Mais il est possible que Guy-Geoffroy ne se borna pas à mellre la main sur les marais de la Font-de-Lay, et qu'élant obligé d'employer la force il se soit laissé allqr à ses pratiques habituelles à regard de ses vassaux récalcilranls. Du reste, ce n'était pas la première fois qu'il avait maille à partir avec les seigneurs de Châtelaillon; quelque temps auparavant il avait enlevé à Isemberl, père d'Eble, les marais de Mouillepié^ avait dévasté son château et sa terre, et enfin il avait récompensé les services d'un chevalier du nom de Pierre Airaud, en lui faisant don de ces marais (1).
Il aurait peut-être bien voulu agir de môme façon à l'égard du marais delaFont-de-Lay, car, après s'en être emparé, il fut, dit la charte qui nous a rapporté ces faits, pris d'un scrupule, et il dit aux religieux de Saint-Maixent d'avoir àjustifier de leurs droitsde propriété et de faire la délimitation du domaine, «percalcarent ». 11 semble naturel que ces actes auraient dû précéder le coup d'autorité du comte, mais pour nous, habitués à ses façons d'agir, nous ne voyons en eux que des préoccupations trahissant une arrièrepensée qui ne devait pas aboutir. En effet, les moines furent appelés par deux fois à établir leur bon droit en justice sans qu'il y fût donné suite; enfin Guy-Geoffroy se décida à convoquer les parties devant lui à Surgères. Les gens de Saint-Maixent avaient des litres qu'ils se tinrent prêts à montrer et de plus, pour les appuyer^ ils appelèrent en duel le sire de Châlelaillon. Celui-ci, peu sûr de la bonté de sa cause, ne voulut pas se soumettre à ce jugement de Dieu et les choses restèrent pour le moment en l'état, mais aussitôt après la mort du comte, Eble remit la main sur le domaine contesté; les moines, sans tarder, portèrent leur plainte à son successeur (2).
L'affaire que Gùy-Geoffroy nous semble avoir préméditée n'ayant pas réussi au gré de ses souhaits, ou restant peut-être en suspens car suite du soin qu'avait pris Eble de se dérober à toute décision définitive^ le comte se tourna d'un autre côté. Le grand mobile des actions qui marquèrent les dernières années de sa vie fut, nous le répétons, l'accroissement de la dotation de Montierneuf. En agissant ainsi cédait-il aux mouvements de sa conscience
(i) A. Richard, Charles de Saint- Afaixent, I, p. 28/4.
(2) A. Richard, Chartes de Saint-Maixent, I, p. 197, d'après un acte de 1086.
OU obéissait-il à une pression constanlo, nous ne saurions le dire, c'est un secret que nous n'avons pu pénétrer. Toujours est-il que peu après TalTaire de la Font-de-Lay il frappa un grand coup en supprimant à Poitiers Tune des fondations de sa mère et en Tincorporanl à la sienne.
Ainsi qu'il arrivait trop souvent à celte époque, le désordre n'avait pas tardé à pénétrer dans le prieuré de Saint-Nicolas, desservi par treize chanoines qui suivaient la règle de saint Augustin. Après la mort d'Agnès, ils se seraient, suivant les dires de Guy-Geoffroy, relâchés de l'observance à laquelle ils étaient tenus ; le comte les aurait invités à diverses reprises à se conformer à leur règle et leur aurait même imposé un chanoine de Limoges comme prieur, mais les chanoines de Saint-Nicolas n'auraient tenu aucun compte de ses observations. Il aurait alors recouru à l'autorité ecclésiastique et fait approuver par Tévêque, le clergé du diocèse et même des laïques ses itératives injonctions auxquelles ceux à qui elles s'adressaient ne prirent pas autrement garde. C'est alors que Guy-Geoffroy, ayant ainsi préparé habilement le terrain, convoqua à Poitiers une assemblée où se trouvèrent l'archevêque de Bordeaux, l'évoque de Limoges, les abbés de Saint-Cyprien et de
Noaillé, les deux archidiacres du diocèse, les chanoines de la cathédrale et les clercs de la cité. L'évoque de Poitiers n'assista pas à la réunion qui se tint à Saint-Pierre et cette abstention, qui paraît volontaire de la part du chef spirituel du diocèse qui avait personnellement coopéré à la fondation du prieuré et s'en était fait le prolecteur, laisse beaucoup à penser. Le comte remontra à l'assemblée que les chanoines n'avaient de révérence ni pour Dieu ni pour les hommes (il n'osait dire pour son autorité) et fit entendre que le seul remède à apporter à ces abus était d'enlever à ceux qui les commettaient l'indépendance dont ils mésusaient ; finalement il proposa de mettre le prieuré de Sainl-Nicolas sous l'autorité de Montierneuf, c'est-à-dire de Cluny. L'assemblée se rangea unanimement à celte manière de voir et Guy-Geoffroy envoya sa délibération àTévôque de Poitiers, qui, ayant grâce à elle fait taire les scrupules qu'il pouvait éprouver, lui donna sa pleine et entière approbation et se mit en mesure de la faire exécuter (1).
(i) ArcK hist, du Poitou, l, pp. i4 et 17, cart. de SalDt-NîcoIas . La présence à
GUY-GEOFFKOY-GUILLAUME 871
L'évêque Isembert n'était pas, comme on Ta vu, à Tabri des entreprises du comte et il lui fallutplusd'une fois, bon gré malgré, ratifier les décisions qu'il avait prises. C'est ainsi que celte année 1085 sa docilité fut encore mise à Tépreuve» Quand, entouré du chapitre de sa cathédrale, il avait fait en 1081 Tabandon de l'abbaye de Saint-Paul à Montierneuf, il n'avait été fait aucune mention des dépendances de cet établissement. Or, en 1083^ le dessaisissement du vicomte Châlon comprenait, outre Saint-Paul, les églises qui étaient sujettes à cette petite abbaye et particulièrement celle de Migné ; Tévêque avait cette fois encore donné son approbation àTacte. Mais Montierneuf ne s'était pas tenu pour satisfait. La donation comprenait l'église de Migné et son territoire; or, certains droits afférents à celui-ci avaient été aliénés, tels que la dîme de la paroisse que Guy-Geoflroy avait autrefois donnée en fief à Etienne de Migné et que celui-ci, dans un pressant besoin, avait engagée pour 700 sous au prévôt Hugues. Le comte trouva l'occasion bonne pour mettre à peu de frais la main sur cet important revenu ; il désintéressa Hugues, fit cadeau de la dîme à Montierneuf et obligea Étienne,sa femme et ses enfants à renoncer à sa possession. Le curé de Migné, qui devait avoir sa part dans le produit de la dîme, dut aussi intervenir à l'acte pour y donner son approbation formelle. Toutes ces choses se passèrent en 1086, en présence du comte-duc, de son fils Guillaume, des évoques d'Angoulême et de Poitiers, du vicomte de Thouars, d'Hugues de Lusignan, du moine Ponce et d'autres personnages notables (1). On pourrait croire, à la lecture de la charte qui relate ces faits que la donation d'Etienne fut volontaire. Il n'en est rien. Nous sommes cette fois encore en présence d'une spoliation et ce qui le prouve, c'est que, vingt ans après, en 1106, ce même Etienne fit à Montierneuf l'abandon formel de la dîme de Migné et reçut en retour de l'abbaye 1000 sous limousins, ce qui, avec les 700 sous que le comte de Poitou déclara avoir versés au prévôt Hugues, doit représenter le minimum de la valeur de la propriété (2).
ceUe assemblée de l'archevêque de Bordeaux^ Joscelin, qui mourut le 19 juin 1086, en place la tenue dans les premiers mois de cette année 1086.
(1) Arch. de la Vienne, orig., Montierneuf, n*» r i ; D. Fonteneau, XIX, p. 77 ; Mém. de la Soc, des Antiq. de VOaestj i'® série, XI, p. 25o.
(2) Arch. de la Vienne, cartul. de Montierneuf, reg. n* 20G, fo x.
372 Li:S COMTES DE POITOU
Celle inèmeann<''e l08H,(lanâ le couranl du mois d'uoûl, lescha* noines de Sainle-Hadogondo, qui avaient à se plaindre des agissemenls des sergents du comle, vinrent le trouver et lui demandèrent de les affranchir de toutes les coutumes qu*il percevait sur leur domaine de Vouillé. Ouy-OeofTroy y consentil, mais se fil payer; les clianoinesluiabandonnlTenluntiersdeleurrorët, et, en retour, le comte s'engagea à veiller à la sécurité de la forêt tout entière moyennant certaine redevance qui serait payée par eux à ses sergents; de plus il leur concédait sa villa de Neuillet,conligu(^à leur terre. Au bas de Tacle le comte appo^^a sa croix; son fils le fil pareillement et à la suite de nombreux personnages se firent porter comme témoins. C'étaient entre autres Henaud, abbé de Saint-Cyprien , Gervais, abbé de Saint-Savin, Simon, évêquc d'Agen, Hugues de Lusignan et Guillaume Freeland. On y voit aussi comparaître Guillaume de Parlhenay, trésorier de Sainl-IIilaire, qui venait de succéder dans celle haute dignité à son oncle Joscelin, archevêque de Bordeaux, décédé le lîi juin précédent (1).
Cet acte est le dernier delà vie de Guy-Geoffroy que nous connaissions.11 mourut le vendredi 25 septembre! 086, danslc château deChîzé,où il se trouvait sans doute en déplacement de chasse (2). Il fut assisté à son lit de mort par Eudes, abbé de Saint-Jean d'Angély, qui lui donna les derniers sacrements et le même jour son corps fut transporté à Poiliers. La nef de l'église de iMontierneuf où devait êlre élabh'e sa sépulture n'étant pas encore en état de le recevoir, il fut, après avoir été embaumé, enseveli dans la salle capilulaire de l'abbaye. L'œuvre que le comte avait entreprise était loin d'être terminée, elle ne le fut mémo jamais; le mur d'enceinte du monastère, qui devait être garni de tourelles dans tout son pour-
(i) D. Fonleneau, XXIV, p. 35. Cet acte, à qui D. Fonleneau assîg^ne l'année logS environ, est cerlainenicnt antérieur à celte date. Use compose en efFel de deux parties bien distinctes : la première, qui est l'acte lui-môme, dans laquelle on voit comparaître Guillaume, duc des Aquitains, et son fils qui y apposent leurs croix et qui n'est pas datée ; la seconde, qui n'est qu'une confirmation de ce qui précède et où on sig'nale seulement la présence de Guillaume, fils du duc précédemment nommé, et d'Audcarde, la femme de celui-ci. Cette seconde partie faisani nrention d'Urbain II peut être placée durant le mois d'octobre de l'une des années du pontificat d^ ce pape (1088- 1098), mais en aucun cas l'acte primitif ne saurait être attribué à Guillaume VU dont le fils naquit seulement durant Tannée 1099.
(2) Arch.dela Viecne, chron. du moine Martin : ce De obituejus».Le moine Martin,
lour, resta inachevé et pareillement on n'a pas construit les deux clochers, qui, sur le plan qu'il avait adopté, devaient flanquer la façade de Téglise. Une troisième tour, qui s'élève sur le chœur, élait encore on chantier, aussi est-ce seulement l'année suivante que, cette partie de Tédifice étant achevée, on fit avec une grande pompe la translation du corps du comte-duc à la place qu'il s'était sans doute réservée dans la nef, en face le crucifix. Il fut mis dans un épais sarcophage en pierre, de plus de deux mètres de longueur^ dont le couvercle, taillé en bâtière, était simplement décoré d'une croix en fort relief occupant le sommet du triangle dans toute sa longueur (1).
Au-dessus du solfut élevé un tombeau somptueux ; ony voyait lastatueduduc, un gisant, ayant les piedsappuyéssur un chien (2). La tablette était supportée par des colonnes de marbre et sur le massif du monument avaient été gravées des inscriptions ; l'une
qui^dans sa relation dithyrambique de la mort du duc, invite les filles de Jérusalem à verser des larmes sur le sort de Guy-Geoffroy, leur bienfaiteur, indique le viii des calendes d'octobre (24 septembre) comme le jour du décès. L*obituaire de Montierneuf (Arch. de la Vienne, reg. no 2o5, fo 180) le marque au vu des calendes (25 septembre); c'est le chiffre que nous adoptons, non seulement pour ce motif que Finscriplion du décès dans Tobituairc de Tabbaye avaitfpour objet de rappeler que c'était en ce jour que devaient être célébrées les cérémonies commémoratives de cet événement, mais encore parce que, dans un autre passage, le moine Martin rapporte que la mort du duc eut lieu le jour de la cinquième férié, c'est-à-dire un vendredi, or, en ro86, le vu des calendes d'octobre tombe un vendredi. Le chiffre viii est évidemment le fait d'une erreur de copiste. Besly (Hist, des comtes, preuves, p. 887) a publié le texte de l'obituaire et celui du cartulaire de Monlierneuf, qui indiquent le jour du décès du comte, et les textes des chroniques de Saint-Maixent et de Vézelay qui le placent ajuste titre dans l'année 1086.
(i) La sépulture de Guy-Geoffroy, placée à deux pieds (o,65 c.) de profondeur audessous du sol de l'église de Montierneuf et restée jusque-là inviolée, fut ouverte le 8 juillet 1822 en présence d'une commission présidée par Tévéque de Poitiers. On y constata que le duc, dont la taille était de i m. 82 c. (cinq pieds cinq pouces et demi)^ avait été enseveli dans un vêtement de laine noire descendant jusqu'aux chevilles et que par- dessus celui-ci était un autre vêlement s'arrèlant aux genoux, avec capuchon enveloppant la tête, qui parut fort grosse. Les mains étaient recouvertes de gants et les pieds chaussés de brodequins pointus, à forts talons, en cuir rouge, montant au-dessus de la cheville et lacés sur le cou-de-pied avec des lacets en soie rouge ornés de pièces de cuir découpées en forme de rosettes ; les mains étaient repliées en croix sur la poitrine ; au-dessous d'elles se trouvaient deux croix superposées, Tune en cuir, de forme ancrée, l'autre placée au-dessus était en étoffe brodée. (Rapport de l'abbé Gibault conservé aux archives de la Vienne, T 7 *, et inséré en partie dans le Recueil des actes administratifs du département de la ViennCy année 1822, no 48, p. 433; de Chergé,llist,de Montierneuf, p. 240, d'après les notes deM^^' de Beauregard.)
(2) Ce tombeau, respecté, semble«t-il, par les protestants, fut détruit le 8 janvier 1643 par la chute des voûtes de l'église (Thi bandeau, /16/'e^é de l'hist, du Poitou, ilj p. 10; Arch. hist. du Poitou, XV, p. 35i).
consistait dans les dix vers latins qui suivent, dus h la composition de l'annaliste de Tabbayc, le moine Martin (1) :
Ad Domini cultum venions memorare sepuUum,
Et memoranda capis quem togit iste lapis, Gaufredi quondam que subdomuere tirannos,
Pulvis ot ossa Dacis pondère pressa jacent. Gloria sublimis et sic tumulatur in imis,
Dum moriendo ruit, gloria nulla Tuit.
Hie Pictava tuum docus impériale sub antro
Flebilia abscondîs quo. rooriente ruis Post roodicum tempus, jam denuo vivificandus,
Habes bosctneres, pignus amicitie(2).
Non contents de rappeler le souvenir de leur bienfaiteur par réreclion d'un monument aussi luxueux qu'il leur fut possible^ les religieux de Montierneuf, pour honorer sa mémoire, fondèrent d'importants services religieux. Entre autres, il était chanté à son
(i) Nous ne reproduisons pas le texte du manuscrit de la chronique, qui nous paraît contenir certaines fautes de transcription, mais bien celui qui se rencontre dans Besljr (Hist. des comtes, preuves, p. SgS), dont rilistoire parut quatre années seulement après la destruction du monument et qui a dû relever sur place les inscriptions qu'il rapporte. Voici ces variantes : Vers 2 : memorando au lieu de memoranda, tejat au lieu de tegit; vers 3 : oi domaere au lieu de sabdomuere; vers 5 : que au lieu de et; vers 7 : hoc au lieu de hic; vers givioijicandos au lieu de viviftcandas ; vers 10 : hos habeas au lieu de habes hos,
(2) Ces vers, d'après Bcsly, étaient gravés sur trois plaques, placées aux côtés sud, est et nord du mausolée; sur la face de l'occident se trouvait une autre plaque dont il ne cite que ces lignes :
Hic jacet Guillelmus qui Gaufredus cornes Pictavorum . . . . o Domini
Enfin il ajoute qu'un léopard était couché aux pieds du duc.
Le texte de l'historien Thibaudeau est trop ambigu pour que l'on puisse se permettre d'affirmer que les plaques existaient encore de sod temps, mais il nous fournit cette indication précieuse {Abrégé, M, pp. 10 et 11), qu'après la destruction du mausolée, en 1643, on n'en relira que quelques colonnes de marbre qui, lorsqu'il écrivait (1788), ornaient l'autel du fond de Téglise. Les moines avaient fait rétablir le tombeau, mais il n'était que de pierre et on le voyait en 1667 du côté gauche de la porte du chœur, là où se trouvait le précédent.On y lisait six vers latins et une petite inscription que Besly (Hist, des comtes, p. 108) traduit ainsi : «Cy gist Monsieur GeoflFroy, « autrement Guillaume, comte de Poitiers et duc de Guyenne. » Thibaudeau ajoute: « Ce mausolée a depuis été refait et placé au milieu de la nef de l'église ; c'est une ce masse de pierre de trois pieds de hauteur surmontée d'une tombe sur laquelle est (( sculptée la représentation de Guillaume, ayant un léopard à ses pieds, avec cette ins- « cription: Hic jacet Gaillelmas VII ^ qui et Gau/redas, dux Aquitaniœ et Picta" a vorum cornes y hajus Monasterii Novi Jandator, obiit anno 1086 ». Al lard de la Resnière {Errata de V Abrégé de Vhistoire da Poitou, II, pp. i3i et 182) a fait au texte des inscriptions données par Thibaudeau quelques petites corrections dont il a été tenu compte.
Ce mausolée fut à son tour renversé pendant la Révolution et remplacé en 1822 par un monument qui avait la prétention de reproduire servilement le précédent et qui lui
GUY-GEOFFROY-GUJLLAUME 875
intention chaque jour une messe particulière et chaque semaine une messe commune; dans le courant de toutes les heures, on disait entre les psaumes un Depîvfundis pour le repos de son âme. Par une délicate attention, les moines rappelaient en outre sa présence fréquente au réfectoire en mettant à chaque repas sur leur table sa mesure de vin « justicia » et son couvert. Enfin l'anniversaire de sa mort était surtout célébré avec la pompe la plus solennelle (1).
La personnalité de Guy-Geoffroy se détache vivement de celles des comtes de Poitou qui l'ont précédé ou l'ont suivi. Moins brillant que son père et que son fils, il a consolidé l'œuvre entreprise par le premier et préparé la situation du second. Dernier-né de quatre garçons, il ne semblait pas qu'il dût être jamais appelé à gou* verner le duché d'Aquitaine. Son enfance se passa dans une situation assez secondaire à la cour du comte d'Anjou ; même lorsque sa mère eut réussi à le faire pourvoir d'une portion du duché de Gascogne, le domaine patrimonial qu'il avait ainsi acquis était si médiocre et si insuflisant pour ses besoins qu'il préféra continuer à mener sa vie semi-aventureuse et batailler au loin pour le compte des autres. Mais son existence changea du tout au tout quand la mort successive de ses frères l'amena à prendre leur place à la tête du comté de Poitou. Dès lors, il se consacra entièrement à l'administration de ses états et, trouvant dans son passé des leçons bonnes à méditer, il fut prudent, nous dirons même plus, politique, et en général il ne s'engagea dans une affaire que quand il se vit assuré de l'emporter. Sa défaite à Chef-Boutonne, audébulde sa prise du pouvoir, lui fut plus avantageuse que préjudiciable, car elle lui apprit qu'avant d'entreprendre une action militaire il fallait l'avoir soigneusement préparée : au lieu de chevauchées hâtivement lancées en avant, il mit en mouvement de véritables armées, et lorsqu'il lui fallait recourir au siège d'un lieu fortifié il usait d'une tactique qu'il avait imaginée et qui lui réussit toujours (2).
a tout au moins emprunté ses anachronismes de costume qui sentent furieusement leur XVII* siècle. (Voy. La Liborlière, Vieux souvenirs du Poitiers (f avant ijSg^ p. 76).
(i) Arch. de la Vienne, chron. du moine Martin : a Bona spiri ualia que fiunt pro eo in monasterio predicto » •
(2) Les qualités dont était pourvu Guy-Geoffroy ont été signalées par ses contemporains et nous citerons en témoignage Thistorien angevin qui, à propos de la prise
376 1-KS COMTKS DE POITOIT
I/insiitution surannée (h»s viguiors ayant éUS complètement faussée par Inapplication du ri^gimo^^ominanl aux x' et xr siècles qui avait con\erli I<»s agents du comie en seigneurs fi'^odaux, il leur opposa dos pr/^V(Ms qui restèrent placés sous sa dépendance immédiate et furent à la fois les administrateurs de ses domaines, dont ils retinrent quelque portion des revenus pour rémunérer leurs services, et les agents secondaires de sa jusiice. Au-dessus d*eux était placée la cour du comte et enfîn^ comme tribunal suprême, il y avait le comte lui-même siégeant dans les grandes assemblées où étaient convoqués ses vassaux, tant laïques qu'ecclésiastiques, et qu'il présidait en personne ou par des délégués, comme le futle vicomte de Dax dans le Midi. Guy-Geoffroy sentit quc'pour empêcher les prévôts de suivre Texemplt* des viguiers, ce à quoi leurs tendances ne pouvaient manquer de les porter, il lui fallait faire souvent sentir son autorité à ces agents, et c'est en partie dans ce but que, tous les ans, il parcourait ses étals, assisté dans chaque région du prévAt à qui la garde en était conHée. Il arrêtait ainsi leurs empiétements sur son domaine aussi bien que leurs entreprises à regard de ses sujets qui pouvaient par suite venir facilement porter auprès dosa personne leurs plaintes et leurs revendications.
Ces courses annuelles, les plaids tenus dans ces occasions, ramenaient ainsi périodiquement auprès du duc les grands seigneurs de chaque partie de ses états , qui, perdant leur individualité souveraine dans ces grandes réunions, avaient fini par sentir qu'ils avaient un maître ; reffcl le plus remarquable de celte politique fut assurément le calme que Guy-Geoffroy sut donner aux régions du Midi, ordinairement si troublées. C'était un prince redouté et redoutable; il n'était pas dans son caractère d'agir avec brutalité, mais s'il n'employait pas la force il n'en arrivait pas moins à son
de Saintes, dil que le comte de Poitou était un guerrier (iuî,à Tavanlaçede la jeunesse, joignait la bravoure, rhabilctc et Taclivité, a miles acerrimus, juvenis, aslutus et laboriosus » (Marcheî^ay, Chron. (VAujoii, p. iSq, De t^cslis consulura); la chronique de Saint-Maixent lui reconnaît les mêmes (jualilcs en disant qu'il conquit la Gascogne tant par Force que par habileté, « qui Gasconiam acquisierat armis et industria » (Marchciçay, Chron, des é<jU (V Anjou, p. 4oo), enfin à Tappui de la justesse de son jugement, nous citerons l'opinion que lui attribue sur Robert Guiscard l'auteur de la vie de l'aventurier Normand. Le comte Guy, dit-il, le prenait pour modèle, ayant pour habitude de dire que nu! homme ne lui paraissait pouvoir mieux revendiquer la qualité de preux cfue Robert Guiscard qui, sorti de gens inconnus et pauvres,
but par des moyens délournés. Il se mêla peu aux querelles incessantes de toutes ces petites puissances qui se parlageaienl le sol du duché, mais quand son autorité souveraine était mise en jeu, il devenait impitoyable, et le souvenir des répressions sanglantes de Saumur et de Luçon devait être présent à Tesprit de tous ; aussi, à la fin du siècle, le porte-parole deTévêque de Saintes pouvait- il à juste titre le qualifier de grand-duc des Poitevins (1).
La fermeté du duc à Tégard des personnalités laïques ne se serait pas démentie dans les aiïaires religieuses s'il n'avait pas eu les mains liées en nombre de cas par son ardent désir de conserver sa jeune femme, désir qui fut exploité par le pape Grégoire VII et surtout par Hugues, l'habile abbé de Cluny. Du reste, dans ces agissements la politique trouvait encore son compte, car il fut par ainsi amené à seconder activement les actes des légats du pape qui avaient pour mission de pacifier l'Aquitaine, tant au point de vue moral que social. En résumé, il était avare de ses deniers, se souvenant que dans sa jeunesse il avait été souvent dans une position difficile, etil n'hésita pas à faire rentrer dans son domaine des biens donnés par ses prédécesseurs à des abbayes ou même simplement à les leur enlever pour en gratifier des gens dont il lui fallait rémunérer les services. Ses générosités immenses à l'égard deMontierneuf, etdontles historiensluiontfait tanld'honneur, n'étaient faitesla plupart du temps qu'au détriment des détenteurs plus ou moins légitimes des biens dont il disposait ainsi.
La puissance du duc d'Aquitaine était si bien reconnue et semblait reposer sur des bases si solides qu'elle était considérée à l'égal de celle du roi, et on voit ses contemporains dater des actes par les années de son règne (2). Gomme le roi, il avait un
avait accompli des œuvres plus grandes (jue quehiuc homme que ce fut (Bcsiy, Hist, des comtes y preuves, p. 343 bis),
(i) Mêlais, Cari, saint, de la Trinité de Vendôme, p. 78.
(2) Arch. hist. du Poitou, I, p. 2Ô, cart. de Saint-Nicolas; Rédct, Doc, pour Saint'/Iilaire, I, p. 90. Ces deux actes appartiennent aux années 1067 et 1068, c'est-à-dire à celles où la fortune de Guy-Geoffroy était à son apofçée. Faut-il croire que, grisé par ses succès, le comte ait rêve de faire revivre à son profit le titre de roi d'Aquitaine. On devrait Tadmcltre si Ton s'en rapporte au rare denier d'argent sur sur lequel son nom est accompagné de cette qualité: -|- gofredvs co. Croix. — n/ AQviTANiE, et dans le champ: uex, en triangle. Mais celte pièce a une telle identité de fabrication avec celle dont il sera parlé ci-après et que frappa le roi Louis le Jeune, que nous hésitons à y reconnaître un produit du xi^^ siècle et à croire qu'il y a eu au moins soixante-dix ans de distance entre l'émission de ces deux pièces. (Voy. Poey
sceau dont, au reste, il n*usa guère (I) et pareillement à lui il employa la signature en forme de monogramme dont les lettres avaient cette signification : <« Signum (iofredi [i] ». Il eslencore à remarquer que, dans les actes auxquels il prenait part, il ne se contentait pas de faire porter son nom, il y ajoutait sa croix autographe et mfime il lui arrivait de faire signaler spécialement cette particularité (3). Cette précaution s'alliait bien avec ses habitudes de prudence, lui si habile et si méfiant.
Ayant un sceau, il fallait bien au duc un chancelier. On lui en trouve deux : Thebaut,mallre desécoles de Saint-Hilaire, qui occupait cette situation de 10G7à 1076, et Guillaume en 1081 (4). Nous ne lui connaissons pas d'autres grands officiers qu'un sénéchal, a dapifer ^ ,!bien qu'il ait pu pousser plus loin son imitation du roi de France. Le seul sénéchal dont on relève le nom est Pierre de Bridier, qui parait dans des actes de 1075 environ à 1083. Ce personnage semble être venu de la Marche ainsi que semble l'indiqueri outre son nom, un acte curieux du cartulaire de Saint-Nicolas que nous rappellerons en quelques mots car, outre son intérêt particulier, il nous initie à une des sources des revenus du comte.
Un chevalier appelé Ainon de « Velza » promit 2000 sous à Guy- Geoffroy, s'il lui donnait pour femme la fille d'Aubert de Chambon et son fief. Pierre de Bridier se porta garant du paiement des 2000 sous et Ainon lui donna comme otages Giraud de Gouzon, Francon de Lairet, Renoul de Coron et Arnoul Jornal. Ainon, après
d'avanifMonnaies féodale^jU, p. 76, pi. lix, no 8; Fillon,Co//cc/io/i Jean Roiuseaa, p. 35, pi. II, 11» 8).
(i) Ud seul des actes émanés de Guy-GcofProy porle rindicalion qu*il a été scellé; il appartient à l'année 1079. Ce sceau est perdu, mais il a laissé sur le parchemin où il a été apposé une trace très visible. Il devait être en cire blanche et avait été plaqué sur Tacte où Ton avait réservé sa place au milieu des souscriptions qui Tencadrent ; il y a fait une tache jaunâtre de neuf centimètres de diamètre et Ton voit qu*il était attache par un lac ou courroie qui passait horizontalement dans le parchemin à travers huit fentes verticales. (Arch. de la Vienne, orig*., chap. de Saint-Hilaire-le-Grand, n» 69; Rédet, Doc, pour Saînt-Hilairey I, p. 98).
(2) A.rch. de la Vienne, orig., chap. de Saint-Hilaire-le-Grand, nos 65 et 72.
(3) Rédet, Doc, pour Saint-Hilaire^ I, p. 99 : « eamque [chartam] proprie manus impressione consigno »; Arch. de la Vienne, orig., chap. de Saint-Hilaire-le-Grand, no» 65, 68, 69.
(4) Rédet, Doc, pour Sainl-Hilaire, I, pp. 91, 96; A. Richard, Chartes de Saint' Maixent^ I, p. 176; Thibaudeau, Abrégé y I, p. 3O9. Le chancelier Guillaume est peut-être le même personnage que Guillaume, sous-doyen de Saint-Hilaire en 1076, qui aurait rempli en même temps la charge de chancelier de l'abbaye.
GUY^EOFFROY-GUILLAUME 879
son mariage, paya au comte la plus grande partie de la âomme convenue, moins 8 livres d'argent que Pierre de Bridier dut acquitter et pour lesquelles le seigneur de Velza lui abandonna le droit de vente sur le sel dans le marché de Poitiers, qui faisait partie de l'avoir de sa femme (1).
Il semble que c'est Guy-Geoffroy qui a régulièrement constitué la cour judiciaire qui jugeait les affaires dont les prévôts ne connaissaient pas ou qui venaient devant elle en appel. Elle se composait ordinairement de cinq membres, parmi lesquels nous remarquerons, outre le sénéchal Pierre de Bridier et Hugues, prévôt de Poitiers, Audebert, comte de la Marche, Robert le [bourguignon et Béraud de Dun. Audebert semble avoir, on ne sait pour quelle cause, abandonné son comté de bonne heure, car, dès 1071, Boson,son fils, prend le titre de comte de la Marche (3), et s'être retiré auprès du comte de Poitou, dont il était le compagnon le plus dévoué et qui lui confiait son jeune fils pendant ses fréquentes absences (2). A côté de lui, on trouve Robert le Bourguignon ou de Bourgogne ; celui-ci était un des fils de Robert le Bourguignon, fils lui-même de Renaud de Nevers et d'Adélaïde, fille de Robert, roi de France. Il était cousin d'Andéarde, la femme de Guy-Geoffroy, et cherchait à se créer à la cour du comte de Poitou une situation analogue à celle que son père avait trouvée auprès de Geoffroy Martel, comte d'Anjou, qui l'avait marié avec Avoise de Sablé et lui avait donné Craon (4). Quant à Béraud de Dun, ce devait être un Marchois, comme Pierre de Bridier, amené en Poitou par Audebert, à qui le comte donna des bénéfices et qu'il maria avec une Poitevine nommée Aïnala Louve (5),
11 est enfin à noter que dans les dernières années de sa vie Guy- Geoffroy a dans son entourage plutôt des personnes d'une qualité secondaire, sauf quelques rares exceptions motivées par des relations intimes, que les grands seigneurs de ses étals. Il semble,
{i)Arch. hist, da Poitou, I, p. 42, cart. de Saint-Nicolas.
(2) Voy. plus haut page 35 1 .
(3) Bruel, Charles de Clany, IV, p. 555.
(4) Métais, Cirt. sainLde la TriniU de Vendôme, p. 60; Bertrand de Broussîllon, la Maison de Craon, ï, pp. 20-24.
(5) D. FoQleneau, LXHf, p. 43.
38o LES COMTES DE POITOU
en Poitou du moins, que les plaids auxquels venaient assister les vicomtes et les hauts barons aient cessi^ de se tenir ; peut-être la situation fausst^ d*Audéardo ne Tut-elle pas étrangère à cette façon d*agir qui jure avec colle des prédécesseurs de notre comte et avec la sienne au début de son gouvernement, et qui put être la cause qu'à partir de sa séparation oilicielle d'avec la comtesse les fêtes, accompagnement obligé de la tenue de grands plaids, disparurent totalement.
(juy-Geo(Troy, avait contracté trois mariag:es : 1* avec Garsende de Périgord(?),dontil se sépara pour raison de parenté; 2* avec Mathéode, qu'il renvoya et dont il eut une fille, Agnès, qui épousa en 1069 Alphonse, roi de Léon, et fut répudiée vers 1077 ; 3** avec Audéarde de Bourgogne. De cette dernière il eut trois enfants : 1'' Guillaume, qui lui succéda ; 2* Agnès, qui fut mariée en 1081 î\ Pierre I, roi dWragon, et qui, devenue veuve en HOi,se remaria en 1109 avec Hélic, comte du Maine (1); 3* Hugues. Bien que Grégoire VII eût imposé au comte de Poitou l'obligation de se séparer d'Audéarde, toutefois Tunion entre les deux époux ne fut pas brisée, mais, comme nous l'avons dit, elle cessa seulement d'être publique. A partir du jour où le pacte fut conclu entre le comte et le pape, Audéarde ne fut plus reconnue comme comtesse de Poitou ; elle ne comparait plus dans les actes à côté de son époux, on ne trouve même jamais son nom dans les nombreuses chartes de celle époque que nous possédons encore. Il semblerait à première vue que Guy-Geoffroy soit alors devenu veuf, car on ne trouve plus à ses côtés que son jeune fils Guillaume. Celui-ci élail né le 22 octobre 1071, cl, de très bonne heure, le comte fait constater sa présence auprès de lui dans toutes les circonstances notables (2) ; or, on ne saurait mettre en doute que, durant sa première enfance^ le jeune comte n'ait été entouré des soins de sa mère, ce qui implique la présence de celle-ci dans le palais comtal (3).
(i) Les deux filles de Guy-Geoffroy ayant été pourvues du môme prénom, il s'en est suivi une confusion entre elles que l'on retrouve chez tous les historiens et, particulièrement dans VArt de vérijier les dates qui (p. 809) marie le comte du Maine avec la fille de Mathéode.
(2) Le premier cas que nous ayons relevé est du 7 avril 1074; le jeune Guillaume avait alors deux ans et demi.
(3) Besly, Hist, des comtes, preuves, p. Sg/j, d'après le cart. de Monlierneuf et non
GUY-GEOFFROY-GUILLAUME 38i
En effet, après la mort de Guy-Geoffroy, comme il n'y avait plus de motifs pourgarderdesménagemcnlsavecrEgIise,Audéardereprit sa situation première. Elle reparut dans les actes publics où elle signa à la fois comme comtesse des Poitevins et mère du comte. Ce sont les qualifications qui lui sont données en 1096, quand elle assista à la restitution de l'île d'Oléron à Tabbaye de la Trinité de Vendôme (1) ; en H03, quand elle fit don 5 Monlierneuf, pour en jouir après sa mort, de toutes les métairies qu'elle possédait à Jart, en Bas-Poitou, et que son mari Geoffroy, duc des Aquitains, lui avait données,disait-elle,pour cadeau de noces; en 1104, quand elle assista à un accord que son fils, le comte Guillaume, fit avec les moines de Saiut-Jean d'Angély (2) . A partir de cette dernière date nous ne trouvons plus trace d'elle ; il est à croire qu'elle mourut vers cette époque.
Quanta Hugues, le plusjeune fils de Guy-Geoffroy, il n'est fait aucune mention de lui du vivant de son père (3), ce qui nous porte h croire que sa naissance est postérieure à la séparation officielle de ses parents. Son nom est prononcé pour la première fois en 1096, alors que, se trouvant à Bordeaux avec son frère le duc Guillaume et la duchesse sa mère, il assiste à la confirmation du don de Soulac fait à l'abbaye de Sainte -Croix de Bordeaux (4). Il est ainsi désigné parmi les témoins de l'acte : Hugues,frère du comte, « Hugo frater Guillelmi comitis » et c'est là l'unique qualité qui lui soit attribuée dans les actes du vivant de Guillaume VII (5). Il
d'après celui de Saînt-Jean d*Angcly, comme il a été imprimé à tort; D. Fonteneau, XIX, p. m; Gall. Christ., II, inslr., col. 355.
(i) Métais; Cart. saint, de la Trinité de Vendôme, p. 70; Besly, Ilist, des comtes, preuves, p. 412.
(2) Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 892.
(3) On ne connaît qu'un seul document, antérieur au décès de Guy-Geoffroy, qui puisse faire supposer dès ce temps l'existence de son fils Hugues. C'est Taccord intervenu entre le comte et les moines de Saint-Cypricn au sujet de la pêche du Clain que nous avons relaté plus haut (Voy. p. 364) ûù il est dit que, parmi les personnes auxquelles il est interdit de pécher, se trouvent les fils du comte, « filii mci », mais il est fort possible que cette énoncialion ait eu simplement un caractère de généralisation auquel on ne saurait réellement s'arrêter. Ce qui parait absolument corroborer notre manière de voir c'est le silence observé au sujet d'Hugues par la chronique de Saint - Maixent qui (p. 4û5) mentionne la naissance de Guillaume et d'Agnès et nullement la sienne; par suite, nous ne saurions admettre l'opinion de Palustre (Hist, de Guillaume IX, p. 128, note i), qui place la naissance d'Hugues avant celle d'Agnès.
(4) Besly, Hist» des comtes ^ preuves, p. 4o6.
(5) Besly, Hist, des comtes, preuves, p. 4^5 (année iio3}, p. 892 (année iio4) et p. 4^^ (année 11 19); D. Fonteneau, XXIV, p. 45 (année 1126).
382 LKS COMTES DK POITOU
survécut à celui-ci| et, au temps de (Guillaume VIII, on l'appelle simplement Tonde du duc, « avunculus » (I). Il ne parait pas qu'Ilugucsail été jamais pourvu d*une part quelconque de Tautorité ni même qu'il lui ait été constitué dans riiérîtage paternel un patrimoine dont il eût pu disposer. Il portait la peine de la position non orTicielle qai était le sort de sa mère au moment de sa naissance et il vivait à la cour comtale dans une situation, semble-t-il, assez indécise, car, dans les souscriptions de témoins apposées au bas des actes, il n'occupe point généralement la place d'honneur à laquelle sa naissance aurait dû lui donner droit, et il vient indifTéremment au milieu de personnages d*un rang plus ou moinp relevé (2).
VII^ Comte. — IX* Duc
Quand Guy-Geoffroy s'éteignit inopinément dans le château de Chizé^ le 25 septembre 1086^ il n'avait assurément pris aucune disposition en vue de sa succession future. Guillaume, son fils aîné, était encore mineur et il aurait dû être placé sous une tutelle qui légalement devait être celle de sa mère, malgré la situation irrégulière dans laquelle colle-ci se trouvait. Pendant cinq ou six^^années, le gouvernement du Poitou et du duché d'Aquitaine allait donc tomber aux mains d'une femme : une
(i) Bcsly^ Hist, des comtes^ preuves, p. 4^3 (après 1126).
(2) Dans une charte de Saint-Jeaa d*Angëly, qu*il est malheureusement à peu près impossible de dater, il est question d'Eudes,neveu du comte, qui assiste à l'acte : <( Odo nepos Goffridis Pictavensis comitis t> (D. Fonteneau, LXIII^ p. 53}. Besly,qui recon* naît dans ce neveu du comte un archevêque de Tours, a été chercher bien loin Porigine de cette parenté ; il rapporte que par une charte Guy appelle Eudes son neveu, parce qu'il avait épousé la sœur d'Audcbert II, comte de Périgord, cousin ger« main d'Eudes (^Hist, des comtes, p. 97). Or il n'y a jamais eu d'archevêque de Tours du nom d'Eudes, et le personnage désigné dans la charte de Saint-Jean d'Angély n'est autre que le fils d'ÎIenri de Bourgogne, frère d'Audéarde, c'est-à-dire le propre neveu de la comtesse du Poitou.
Agnès aurait pu tenir ce rôle, mais Audéarde n'était pas de taille, aussi les familiers du duc défunt, tant pour éviter cette extrémité que pour conserver leur situation, durent-ils violer le principe qui avait été appliqué quarante ans auparavant dans des circonstances identiques, et au lieu d'attendre pour proclamer la majorité du jeune comte qu'il eût atteint l'âge de vingt et un ans, comme cela s'était passé pour son oncle Guillaume Aigret, ils le mirent aussitôt en possession de tous ses droits^ conformément à la pratique de certaines contrées de la France, et en particulier de la Bourgogne, d'oti la comtesse était venue ; là, Tenfant de race noble était majeur à l'âge de quinze ans et Guillaume allait les atteindre dans quelques jours, étant né le 22 octobre 1071 (1). Les circonstances au milieu desquelles le nouveau comte prenait le pouvoir étaient assez critiques. Joscelin, le grand archevêque de Bordeaux, n'était plus là pour diriger ses actes et les soutenir de toute l'autorité de sa puissance épiscopale aussi bien que de celle que lui donnait dans le monde féodal sa situation de baron de Parlhenay. Il était décédé le 19 juin 1086 et Guy-Geoffroy n'avait pas encore eu le loisir de lui faire donner un successeur à son gré. De vives compétitions s'étaient produites pour occuper le siège archiépiscopal, et, si le duc d'Aquitaine avait pu charger de l'administration du diocèse un des prélats qui lui furent le plus dévoués, Simon, évêque d'Agen, celui-ci n'avait pas eu assez d'influence ou d'habileté pour se faire admettre à la place de Joscelin et par suite pour appuyer efflcacement les premiers actes du jeune Guillaume. D'autre part, Isembert, l'évoque de Poitiers si mêlé aux affaires du duc défunt, était mort à peu près en même temps que lui (2). Les deux plus importants sièges épiscopaux du duché d'Aquitaine ne possédaient donc plus de titulaires à la fin de Tannée 1086, aussi l'élément laïque se trouva-t-il sans contrepoids et aussi sans appui dans les conseils du comte. Audéarde était sans énergie et elle !se contentait de reprendre dans les actes publics son titre de comtesse (3) ; ni
(i) VioUet, Etablissements de saint Louis, I, p. i58 ; III, pp. i6i, i66 el 167.
(2) Marchegay, Chron, des égl. dAnjoa^ p. 4o8, Saint- Maixent.
(3) Le premier document à date certaine où Ton rencontre le titre de ce comitissa-» accompagnant le nom d'Aadéarde est de 1096 (A. Richard, C^aWe^ de Saint»Maixentj Ij p. 220), mais on le relève aussi dans plusieurs autres actes non datés de cette épo-
384 rjcs OKMTKS DE roiTor
elle ni ses consoillors n*avaicnl itidividuelloinonl assez d'aulorilé pour faire prévaloir li»s droits du pouvoir souverain qui ne larda pas à êlre ballu (mi bn''rlu».riiiy-(iouiTroy, dans bicMi doscas,avail été un véritable despote; tout tremblait devant lui ; les plus turbulents seigneurs avaient été contraints de s'incliner devant ses volontés, qu'elles fussent ou non guidées par Tesprit de justice. A sa mort, un soupir de soulai^cment s'échappa de la poitrine de nombre de gens, qui cherchèrent à récupérer ce qu'ils avaient perdu ou à s'approprier ce qui était à leur convenance, convaincus qu'ils étaient d'avoir à redouter peu de chose de la part d'un enfant. Le nouveau comte était en eiïet un enfant, « puer », et ce qu'il y avait de plus grave, comme le lui fait dire ingénument un scribe du temps, cela se savait (i). L'habitude était si bien prise de le considérer comme tel que, deux ans après son avènement, en 1088, bien qu'il eût atteint l'âge de dix-sept ans, il est encore appelé (i infans » (2). Plus tard, celte dénomination fit place à celle de «junior »,Ie jeune, qui persista toute sa vie et devint pour lui un véritable surnom, comme il arriva au roi de Franre, Louis Vil (3), car on la trouve accolée à son nom en H 1 i, alors qu'il était âgé de quarante-deux ans : le comte Guillaume le Jeune régnant en Aquitaine, a régnante Guillelmo juniore comilein Aquilania (4))).
que, que l'on peut faire rernooter à 1088 ou loSij. \^(Airt, de Sainl-Cyprien, p. 201; U. FoDteneau, XIX, p. iiij.
(r) Mêlais, Car/, saint, de la Trinité de Vendôme y p. 06; Besly, Ilist^ des comtes^ preuves, p. 4 1 2 : a Cum itaque pater meus ex hoc mundo migrasse!, salis puer, ut plurimi Qorunt^ e^o remansi. » Voy. aussi A. Richard, Chartes de Saint-Mai jcent,l, p. 197 ; Cart, de Xidre^IJame de Saintes, p. Oy.
(2) A. Richard, Chartes de Saint-A/ai.cent, l, p. 202,
(3) Arch. de la Vienne, orig., Montierneuf, no 12; A. Richard, Chartes de Saini'Mai.C€nt, I, p. 216.
(4) A. Wichard, Chartes de Saini-Maijcentfl, p. 288. Les auteurs de VArt de vérijier les dates, dans leur préoccupation de donner un surnom aux deux derniers Guillaume d'Aquitaine, ont clé amenés à commettre une double erreur. Ayant trouvé dans la chronique d'Angouleme (/list. pontif. et corn, EngoL^ pp. 45-4?), les qualifications de « prior » et de a senior » appliquées à Guillaume VII, ils ont cru qu'elles représentaient ce surnom et l'ont appelé Guillaume le Vieux, en même temps qu'ils ont désigné sous le nom de Jcuue, a junior », son fils Guillaume Vill, que la chronique nommait ainsi pour le distinguer de son père, tandis que l'emploi de ces deux adjectifs n'avait été fait par le chroniqueur que pour distinguer le père et le fils dont il avait à parler en même temps. Comme ses prédécesseurs, Guillaume VU porte les qualifications de duc des Aquitains et de comte des Poitevins; dans le Midi, on trouve ces variantes de duc d'Aquitaine et comte de Gascogne (Besly, Ilist, des comtes, p. l\\o] ou encore de comte des Poitevins gouvernant la Gascogne (Arch. hist. de la Gironde, V, p. 129, La Réole).
Les rares qualités dont était doué le jeune Guillaume ne pouvaient encore produire leur effet; il leur manquait l'appoint de la force (1). Un vent d'indépendance souffla donc parmi les barons et il aurait pu avoir pour le pouvoir du jeune comte les plus graves conséquences si, parmi ces révoltés, ne s'étaient point trouvés des hommes politiques qui, trouvant plus d'avantage à rester fidèles au comte qu'à s'insurger contre sa personne, se vendirent à lui, agissant à son égard comme le firent cinq cents ans plus tard les Ligueurs avec le roi de France Henri IV. Le plus habile de tous fut assurément Eble de Châtelaillon, un des plus hauts barons de la Saintonge, dont la sœur Aurengarde avait été pendant un temps (1076-1081) la femme de Foulques le Réchin, comte d'Anjou. Il était d'abord entré dans le parti des mécontents et s'était empressé de reprendre aux moines de Saint-Maixent le marais de Mouillepié que quelques années auparavant Guy-Geoffroy l'avait contraint de leur restituer (2), puis, sans aucune vergogne, il fit un jour proposer à Guillaume un marché léonin que ce dernier, dans la nécessité où il se trouvait, fut contraint d'accepter* Il lui fit donc savoir qu'à l'exemple d'autres barons il se retirerait de lui, et même prêterait aide à ses adversaires autant qu'il serait en son pouvoir, s'il ne satisfaisait pas à sa demande. Or celle-ci ne tendait à rien moins qu'à lui abandonner l'église de Saint-Georges d'Oléron et la moitié de cette île. C'était une riche proie sur laquelle, du haut de sa forteresse, le seigneur de Châtelaillon devait jeter tous les jours des regards envieux. Mais ce domaine n'était pas en la possession directe du comte ; il avait fait partie de la dotation primitive de la Trinité de Vendôme constituée par Geof-
(i) oc Puer magne indolis » {Arch. hist. de la Saintonge^ IV, p. 67, chartes de Saint -Florent, vers io85).Nous ne saurions, comme le fait Palustre [Hist.de GuiU laame IX, p. 196)^ compter au nombre des éléments de force du nouveau comte son couronnement en qualité de duc d'Aquitaine dans l'église cathédrale de Saint-Etienne à Limoges. \\ place cet événement au mois d'octobre 1086, aussitôt après la mort de Guy-Geoffroy, et donne tous les détails de la cérémonie d'après TOrt/o ad benediceri' dum ducern Aqaitanîœ, public par Besly {Hist. des comtes, preuves, p. i83). Il a été parlé plus haut de ce document qui, selon toute vraisemblance^ a été rédigé à la suite du couronnement de Richard Cœur-de-Lion à Limoges en 11 67; rien n'autorise à l'appliquer à Guillaume VII, aussi renouvelons-nous ici pleinement notre adhésion aux conclusions négatives que M. de Lasteyrie à exposées dans sa savante Etude sur les comtes et vicomtes de Limoges^ p. 36.
(2) A. Richard, Chartes de Saint-Maixent^ I, p. 197.
380 LES COMTKS DK POITOU
froy Marlel et par Agnès ; Pierre de Didonne, qui avait féodalement des droits sur ces territoires, avait dû y renoncer ainsi que sa famille qui ne réclamait rien. Kblose mit en leur lieu et place et pour pallier son extorsion il avait soin de déclarer que ces biens avaient été autrefois en la possession de ses ancêtres, mais cette assertion était, à ce qu*il semble, d*une justification diflicile, et ce qu'il y avait de sûr c'est que les moines de la Trinité jouissaient d'Oléron sans contestation depuis quarante ans. Quoi qu'il en soit (Guillaume s^empressa de déférer au désir de son redoutable vassal et il donna son assentiment à la spoliation qu*Eble s'empressa d'opérer sans s'inquiéter dos foudres ecclésiastiques qui ne tardèrent pas à le frapper (1).
L'exemple donné par le seigneur dcChâtelaillon dut porter ses fruits, et, soit en abandonnant quelque portion du domaine corntal, soit plus particulièrement en donnant leur assentiment à des revendications ou à des usurpations sur les possessions des établissements religieux,Guillaumeou du moins ses conseillers assurèrent la tranquillité dans le pays en Tachetant de ceux qui auraient pu la troubler. Il ne faut pas croire en efTet que le cas d'blble de Chàlelaillon soit resté isolé. Sur une moindre échelle on voit les mêmes faits se reproduire dans des circonstances identiques. Ainsi, après la mort du vicomte Aimeri de Thouars, son fils Herbert enleva aux moines de Saint-Florent la dtme de plusieurs localités ; il donna Saint-Michel en Lherm à son oncle Raoul, des métairies dans la paroisse de Sainte-Cécile à Aimeri du Teil et laissa Guillaume Affroy les dépouiller de la dlme la Sainte-Pexine et Foulques de Mauléon de celle l'Epaux (2).
Le premier soin des conseils du comle fut de pourvoir aux sièges épiscopaux vacants. Bordeaux était ambitionné par Aimé, Févêque d'Oloron, mais ce prélat avait froissé tant de gens dans l'exercice implacable de ses fonctions de légat du Saint-Siège que sa candidature rencontra une formidable opposition ; dans Timpossibililé où Ton se trouvait d'entrevoir une solution prochaine de cesdifficullés,révêque d'Agen continua temporairement d'ad-
(i) Mêlais, Cart, sainl.de la Trinité de Vendôme,^, 66; Besly, Hisl, des comtes^ preuves, p. 4 12.
(2) Marchegay, Cart, du Bas-Poitoa, p. 19, La Chaise-le-Vicomte.
iDÎnistrer le diocèse (1). En ce qui concerne Tévêché de Poitiers, le choix des grands seigneurs, d'accord avec celui du chapitre calhédral, se fixa sur Pierre, archidiacre de Thouars, homme que recommandait unepiélé éclairée et qui fut sacré le 8 des calendes de mars (22 février) 1087, peu après son élection.
Dans l'assistance nombreuse réunie à Poitiers à l'occasion de l'élection de l'évêque se trouvaient, parmi les dignitaires ecclésiastiques, Aimé, le légat du Saint-Siège, Guillaume, archevêque d'Auch, le doyen de la cathédrale, le prieur de Sainte-Radegonde, Tabbé de Saint-Cyprien; autour du jeune comte on voyait Boson, comte de la Marche, Aimeri, vicomie de Thouars, Boson, vicomte de Châtellerault, Gelduin et Ebbon, seigneurs de Parthenay, Robert le Bourguignon, Maingot deMelle et autres. Les chanoines de Saint-Nicolas, qui supportaient avec peine le joug que la volonté de Guy-Geoffroy leur avait imposé, jugèrent l'occasion bonne pour revendiquer leuraffranchissement. Apeinele comte de Poitou était-il décédé qu'ils avaient formulé leurs plaintes; mais l'influence de Cluny continua à être prépondérante et l'assemblée consultée déclara qu'il y avait lieu de maintenir ce qui avait été précédemment établi, c'est-à-dire l'union du chapitre de Saint- Nicolas à l'abbaye de Montierneuf (2).
Ces chanoines n'avaient pas été seuls à protester contre les actes de Guy-GeofTroy> Dans le temps le comte avait imposé aux religieux de Saint-Maixent un moine de Marmoutier, Anségise, en qualité d'abbé, s'engageanl en retour à leur restituer les biens qu'il leur avait précédemment enlevés. Mais ces promesses étaient vaines et ne furent pas suivies d'effet, aussi, après la mort de son protecteur, Anségise, sentant que la position était intenable, retourna à Marmoutier ; les moines lui donnèrent aussitôt un successeur dont l'élection eut lieu le 29 février 1087, juste cinq mois après la disparition du tout-puissant comte (3).
Vers cette époque le comte et l'évêque de Poitiers se rendirent à Lusignan. Ils cédaient aux sollicitations d'Hugues le Diable,
(i) Il était encore en fonctions le 3 décembre io88 (Cari, de Saini-Searin, p. 28).
(2) Arch, hist, du PoitoUy I, p. 18, cari, de Saint-Nicolas; Murchegay, Chron,des égl. d'Anjou^ p. 409, Saint-Maixent.
(3) A. Richard, Chartes de Saint-Maixent, I, p. lxxvii.
388 LES COMTES DE POITOr
qui, voulanl mettre en repos sa conscience chargée des trop nombreux méfaits qui lui avaient mérité son surnom, désirait donner la plus grande solennité h un acte pieux qu'il tenait à accomplir avant de partir pour la guerre à laquelle il allait prendre part. Pendant que Tévèque se tenait devant Tautel de Notre-Dame en présence du comte, d*un nombreux clergé et de chevaliers de Lusignan, il fil don aux moines qui desservaient cet autel du domaine de Faiduncin, autrement dit Saint-Amant (I).
Le sire de Lusignan voulait en elTet répondre à Tardent appel qui avait été adressé aux barons français par Alfonse Vl^ roi de Castille. Ce prince, l'ancien mari d*Agnès de Poitou, dont la puissance s'était considérablement accrue par la prise de Tolède, avait vu sa fortune ébranlée par l'arrivée des Almoravides du Maroc que les rois maures d'Kspagne, craignant d'élre l'un après l'autre subjugués par lui, avaient appelés à leur aide. Leur espoir ne fut pas déçu; le roi de ('.astille, forcé d'abandonner le siège de Sarragosse, fut complètement défait à Zahacat.
La situation changea aussitôt après l'arrivée des chevaliers français accourus de toute part en Espagne; ceux-ci s'emparèrent tout d'abord de la ville d'Iistella, mais ils usèrent leur force au siège de Tudèle. Les Almoravides s'élant alors retirés sans poursuivre leurs premiers avantages, Alfonse fit la paix avec les rois maures et vit sans peine l'insuccès à peu près complet des auxiliaires auxquels il avait demandé un si chaud concours. Parmi les Poitevins qui participèrent à celle campagne, laquelle ne dura guère que quatre mois^ nous trouvons à citer, outre Hugues le Diable, un certain Pierre Abrutit, à qui les moines de Noaillé donnèrent par charité 150 sous au moment où il se mettait en route avec d'autres chrétiens (2), et l'auteur de la chronique
(i) D. Fonteneau^ XXI, p. 621 .
(2) La charte de Noaillé (Arch. de la VicDoe, orig^., n« 128; D. Fonleoeau, XXI, p. 507), qui nous apprend le départ de Pierre Abrutit pour la guerre d'Espagne, à l'occasion de quoi il fit don à Tabbaye d'un domaine appelé les Cartes, soulève une petite difficulté de chrunolog-ie. Elle est datée de l'année 1087, le roi Philippe régnant, le duc Geoffroy gouvernant rA({uilaine, Pierre dirigeaut l'église de Poitiers, l*an où les Sarrazins envahirent l'Espague contre les chrétiens ; toutes ces notions se rapportent à Tannée 1087, sauf celle relative au duc Geoffroy, mort en 1086. Nous estimons qu'il n'y a pas lieu de s'arrêter k cette difficulté et que Je scribe de Noaillé a écrit par erreur le nom de Geoffroy au lieu de celui de Guillaume.
GUILLAUME LE JEUNE 38q
de Saint-Maixent, qui nous dit avoir vu le chef de l'expédition, nommé Guillaume le Normand (1).
Dans le Bordelais, se produisirent des faits identiques à ceux qui se passèrent en Poitou. Un particulier, Guillaume Ferran, avait jadis enlevé aux chanoines de Saint-Seurin un cens de 6 deniers que son père et sa mère leur avaient primitivement donné. Les chanoines avaient alors porté plainte devant la cour du comte et celle-ci, où se trouvaient le duc Guy-Geoffroy, Tarchevêque Jos^celin, et R., vicomte de Dax, leur avait donné gain de cause. Aussitôt après la mort de l'archevêque et du duc, Ferran, qui ne s'était soumis que par crainte de ce dernier, s'empressa de remettre la main sur l'objet en litige. Le pouvoir civil, que représentait le vicomte de Dax, se trouvant par suite du nouveau régime dans l'impossibilité d'exercer une action efflcace sur les sujets du duc, Ferran aurait pu jouir sans trouble du bien qu'il avait usurpé s'il n'avait rencontré sur ses pas Tautorité ecclésiastique. Il fut excommunié. Les conséquences de cet acte lui furent si pénibles qu'il revint à résipiscence et le 3 décembre 1088 il renonça entre les mains de l'évêque d'Agen, cette fois définitivement, à ses prétentions (2).
Peut-être avant de s'amender ainsi Ferran avait-il été auparavant l'objet d'une condamnation par l'autorité civile. Les conseillers du jeune comte des Gascons, duc d'Aquitaine (3), n'avaient assurément pas manqué de le faire voir aux populations du Midi. Dès l'année 1087 il s'était rendu à Bordeaux et l'un des premiers personnages qui se présenta devant lui fut Géraud, l'abbé de la Grande-Sauve. Le saint personnage obtint du duc la confirmation de tous les dons qui lui avaient été personnellement faits par Guy- Geoffroy lors de la fondation de son abbaye (4).
Le jeune Guillaume avait alors autour de lui Guillaume Freeland de Blaye, Hugues de Lusignan et Boson de la Marche. Ces mêmes conseillers se retrouvent dans sa compagnie quand, en
(i) Marchegay, Chron. des égl. cPAnjoiif p. 409, Saint-Maixent.
(2) Cart, de Saint-Searirif p. 28 ; Besly, f/isi, des comtes, preuves, p. 4o6.
(3) Ce sont les litres que Guillaume prenait à Bordeaux (Arch, hist de la Gironde, V, p. 127).
(4) Bibl. coram. de Bordeaux, petit cart. de la Sauve, pp. 5 et 58 ; grand cartul., pp. II et 109.
^i} Lies COMTES DE FOITOL^
1089, il fit une nouvelle visite à ses domaines de Gascogne; on y remarque en plus un Poitevin, Aiuieri de Thouars^el les grands seigneurs de la région, ConluUe, comte de Bigorre, Pierre, vicomte de Gabarret, et Guillaume Amanieu de Benauges. Leduc arrivait de la Grande-Sauve où il avait re(;u Thospitalité et avait reconnu dans le chapitre, en présence de Tabbé Géraud et de ses moines, tous les privilèges que son père avait concédés à Tabbaye et dont il avait accru l'importance ; puis, à Bordeaux, devant tous les grands personnages de son entourage, il renouvela les mêmes concessions (1). C'est peut-être en cette circonstance qu'il confirma l'abandon qu'avait Tait le vicomte de Gabarret à Tabbé Géraud, du monastère du Saint-Sépulcre que ce vicomte avait commencé à construire sur son territoire de Gabarret, et qu'il accorda à cet établissement toutes les prérogatives de Iasauveté(2).
A défaut d'indications plus précises, c'est lors de Tune de ces visites à Bordeaux qu'il convient de placer le don important que fil le duc au chapitre métropolitain. Heconnaissanlque lacathédrale de Saint-André avait été dépouillée des grands biens que lui avaient attribués les comtes Sanche et Guy-Geoffroy, il lui abandonna le tiers des impôts qu'il percevait dans la ville, ainsi que de la monnaie et du tonlieu ; il y ajouta encore d'autres privilèges pécuniaires qui constituèrent la plus importante dotation du chapitre. Dans cet acte, qui doit concorder avec Tune des premières visites du jeune duc à Bordeaux et dont l'initiative doit remonter à ses conseillers, désireux de lui concilier la bienveillance du clergé de la région, Guillaume s'intitulait duc et seigneur, par la volonté de Dieu, de toute l'Aquitaine, agissant en vertu du droit héréditaire qu'il tenait de son père et de ses ancêtres, et c'est lui-même qui posa sur l'aulel de saint André la charte énumérant ces larges concessions (3).
Au commencement de Tannée 1 088 était mort Audebert , le comte
{i)Bibl. comm. de Bordeaux, petit cart. de la Sauve> p. 7; grand cari., pp. i4 et i5.
(2) Gallia Christ., lï, instr., col. 3 19.
(3) Besly, Ilist, des comlts, preuves, p. 43(). Cet acte n*est pas daté, mais comme il énonce que le comte a reçu le baiser de paix de Pierre, le doyen du chapitre, et de l'archidiacre Ascelio, et qu'il n'est nullement fait mention de l'archevêque, il y a lieu de croire qu'il fut passé pendant la vacance du siè«'e, c'est-à-dire avant le mois de novembre 1088 ou io8j. Palustre {Hist, de Guillaume IX, p. 204 ) avance que le
GUILLAUME LE JEUNE Sgi
de la Marche, le fidèle auxiliaire de Guy-Geoffroy, qui dut diriger les premiers actes de la vie politique de son fils ; Tannée précédente s'était aussi éteint Foulques, comte d'Angoulême {i). Ainsi en peu de temps disparurent les hommes qui avaient joué un rôle prépondérant sous le précédent comte, laissant la place à de nouveaux venus dont les conseils ou Texemple exercèrent une influence plutôt mauvaise sur Tesprit du jeune Guillaume. C'étaient Boson, comte de la Marche, successeur d'Audebert, Guillaume Taillefer, comte d'Angoulême, successeur de Foulques, Hugues de Lusignan, qui devint particulièrement un de ses familiers ; tous se trouvaient à ses côtés à Saint-MicheWe-Clou, obédience de l'abbaye de Maillezais, où l'abbé Geoffroy leur donnait l'hospitalité à la fin de 1088, et où Guillaume confirma le don qu'Enjoubert de Lusignan avait fait à la même abbaye de la moitié d'un domaine sur lequel pourrait être construite une église^ pourvue d'un cimetière et autres dépendances (2).
Cependant, pour le moment, le jeune comte suivait volontiers la direction de l'évêque Pierre qui se trouvait avec lui à Saint- Michel ; il prenait aussi conseil d'un religieux éminent qui vivait alors à Poitiers, Raynaud, abbé de Saint-Cyprien. C'est à l'influence qu'avaient prise sur lui ces deux hommes de foi que l'on doit attribuer les générosités dont il fit preuve dans ces temps à regard de plusieurs établissements religieux ; Saint-Cyprien était naturellement le plus favorisé. Ainsi il affranchit deux possessions de cette abbaye, Deuil et Germond,de toute redevance coutumière, sauf de l'obligation du service militaire lorsqu'il y avait lieu d'aller en guerre ou de faire le siège de placesfortes (3). Il abandonna aussi à Tabbaye toutes les coutumes qu'il possédait dans son obédience d'Ansoulesse dans le but d'indemniser les religieux des excès que ses agents et en particulier son prévôt, Hugues-Aimeri, avaient commis dans le bourg de Saint-Cyprien, à Deuil, à Vouneuil, à
voyage du jeune comte à Bordeaux avail pour objet son investiture solenoelle dans la basilique de Saint-Seurio ; celte assertion, que rien ne vient étayer, ne nous parait pas avoir plus de fondement que le prétendu couronnement de Guillaume dans Téglise de Saint-Etienne de Limoges.
(i) Hisi, pontif. et com. Engol,, p. 87,
(2) Lacurie, Hist. de Maillezais, preuves, p. 226.
(3) Cart, de Saint-Cyprien, p. 809,
3()a LES COMTES DE POITOU
Ansoulessc cl aulros lieux ; comme lémoip^nagc de leur gratitude les moines lui donnt^rent 100 sous et un bon cheval et instituèrent raAme un service pour Fàme de son père. Ce jour, dansTen- 'lourape du comie, se trouvaient, outre les pr^îvuls de Poitiers^ Hugues et Eudes, la comtesse Aud«'arde, sa mère, le comte de la Marche, Boson, qui accompagnait son oncle le comte Eudes, et enfin Hugues de Lusignan (1).
Vers la rai^me époque, les mômes personnages prenaient part avec d'autres seigneurs poitevins, Ebbon et Gelduin de Parlhenay, Engolelme de Morlemer, Joscelin de Lczai, Hugues de la Celle, Geoffroy de Taunay, Pierre de Civray et autres, l'évêque de Poitiers, les abbés de Sainl-Cyprien et de Saint-Maixent, h un jugement qui restitua aux moines de Noaillé les moulins de Chasseigne(2).
Dans le courant de Tannée 1088 ou au commencement de 1089 le comte, se trouvant en Saintonge et ayant toujours Tévôque de Poitiers dans sa compagnie, assista à la donation que Constantin le Gros fil aux moines de SainU(A'prien de l'église de Saint-Léger près Pons, en présence de Téveque de Saintes et de plusieurs seigneurs de la région (3).
Sur ces entrefaites, le 4 novembre 1088 ou 1089, un concile s'ouvrit à Saintes sous la présidence de révôtiuc d'Oloron (i). Le légal du pape étant venu à bout de toutes les résistances et en particulier de celle de la cour du comte qui favorisait sans nul doute un autre compélileur, peut-être Tévêque d'Agcn,se fit élire archevêque de Bordeaux par rassemblée des prélals(5). A peine en possession de cette haute dignité, il formula en plein concile,
(i) Cart. de Saint'Cyprien^ p. 200.
(2) Arch. de la Vienne, Noaillc, orig., a* i3(); D. Fonleneau, LXX, p. 181.
(3) Cart. de Saint-Ci/prien, p. 287.06! acte, placé par Rédet entre 1087 et 1 107, est sûrement antérieur au concile de Saintes de 1088 ou roSg, ainsi qu'il résulte d'actes du même cartulaire de Saint-Cyprien, pp. 288 et 289.
(5) Bien que la chronique de Saint-.Maixent assijçne au concile de Saintes la date de novembre 10S9 (Marchespay, Chron. des ér/l, d' Anjou, p. 409) qui a été généralement adoptée, il y a lieu de remarquer que deuK chartes de la Trinité de Vendôme (Métais, Cart» de la Trinité de Vendôme, II, pp. 47 et 49) placent cette assemblée en 10S8; il ne wni% a pas été possible de trouver un texte quelconque qui permette de trarcher cette difficulté.
(j) Marchesçay, Chron. des égl . d' Anjou, p. 4o9» Saint-Maixent; Richard, CAar/e^ de Saint-Maixent^ I, p.] 206.
GUILLAUME LE JEUNE Sgï
concurremment avec Renoul,évèque de Saintes, une excommunication contre le seigneur de Châtelaillonelcontre sa femme Yvette, qui paraît avoir été Tâme des entreprises de son mari contre les moines de Vendôme. Il semble que jusque-là on n'ait pas cru' devoir faire remonter la responsabilité de ces agissements au comte de Poitou ; le seigneur de Châlelaillon était seul en cause, mais il se souciait assez peu des foudres épiscopales et il continua de jouir de Tîle d'Oléron en toute sécurité (1).
A cette assemblée de Saintes vint aussi une discussion entre les moines de Charroux et ceux de Vendôme, à qui les premiers reprochaient de leur avoir enlevé l'église de Saint-Saturnin-sur- Loire (2). Enfin, le légat y avait encore appelé les moines de Saint-Aubin d'Angers afin de régler le différend qu'ils avaient avec ceux de la Trinité au sujet de l'église de Saint-Clément de Craon. Mais le comte d'Anjou, prenant parti pour les moines de Vendôme, défendit, sous les plus graves menaces, à l'abbé de Saint-Aubin de se rendre à Saintes et manda à Aimé de venir, en toute confiance, tenir une réunion à Mirebeau ou à Loudun, oh il serait assisté de l'archevêque de Tours et de l'évêque d'Angers qui, à cause de l'embarras des chemins, ne pouvaient se rendre à Saintes. Mais le légat, arguant des mêmes motifs que les prélats, ne voulut pas déférer à l'invitation du Réchin et convoqua les parties à Bordeaux. L'abbé de Saint-Aubin, quoique gravement malade et ne tenant aucun compte de la défense du comte d'Anjou, se mit en route, mais, arrivé à Saint-Jean -d'Angély, il fut arrêté par Robert, prévôt du comte de Poitou, et contraint de revenir sur ses pas, après avoir été l'objet de sévices, et qu'on lui eut extorqué son argent. 11 prit gtte dans une obédience de l'abbaye du Bourg-Dieu et obtint enfin du prévôt du comte d'être autorisé à envoyer le prévôt de son abbaye, Girard, et un autre moine, vers le comte de Poitou qui se trouvait alors à Saint- Maixent. Les envoyés de l'abbaye, non contents de protester auprès du comte contre les mauvais traitements qu'ils avaient eu à subir de la part de son prévôt, lui rappelèrent qu'alors qu'il
(i) Mêlais, Cart, saint, de la Trinité de Vendôme, p. 66; Besly, ffist, des con^' tes, preuves, p. 4*2.
(a) Métais, Cart, de la Trinité de Vendôme, II, pp. 47-^
se tenait a Poiliers en compagnie d'Elie, comte du Mans, d'Herbert, vicomie do Thouars, et d*IIuf;ues de Lusignan, il avait accordé à leur abbô raulorisation de traverser ses états. Guillaume ne fil aucun cas de leurs réclamations et leur ordonna de retourner sans retard dans leur résidence ordinaire. Mais Tubbé de Saint-Aubin, tout en déférant personnellement à Tinvitation du comte de Tuilou, trouva le moyen de faire partir quatre de ses moines qui, passant par des chemins détournés et à travers les bois, fînirenl par arriver à Bordeaux (1).
Peu après l'intronisation d'Aimé, le comte de Poitou se rendit lui aussi à Bordeaux et assista peut-être à la remise de pouvoirs faite par son fidèle Simon, Tévôque d'Agen, au nouvel archevêque. Les chanoines do Saint-André jugèrent le moment opportun pour faire confirmer en présence du prélat les privilèges importants que, sans doute grâce à rinfiuence de Simon, ils avaient antérieurement obtenus. Celui-ci assista à cet acte solennel à côté de Tarche^êque, du doyen Pierre, et de l'archidiacre Achelme qui donnèrent à nouveau le baiser de paix au comte en présence de Forton, comte de Fezensac, et de Guillaume-Elie, le viguier, qui apposèrent leurs croix sur la charte à côté de celles du comte et de Tévêque. Dans la foule des clercs et des laïques on remarquait encore Hugues de Doué, Pierre Mainada, Guillaume Vendier, Gallard le prévôt, et enfin Bérenger, chapelain du comte, qui, après avoir posé la charte de concession des privilèges sur Taulel de saint André, y apposa le sceau de son seigneur (2).
On pourrait s'étonner de ne pas avoir vu le comte d'Anjou, conformément aux traditions de sa maison, profiter des embarras de son voisin le comte de Poitou pour accroître son patrimoine féodal. Heureusement pour Guillaume que Foulques le Kéchin se préoccupait autrement de ses plaisirs que de ses intérêts, et il venait d'épouser dans le courant de l'année 1088 la belle Bertrade de Montfort. Tout entier à sa passion il accueillit favorablement les
(i) Métais^ Cart. de la Trinité de Vendôme, II, p. 78.
(2) Arch. hist. de la Gironde^ XXX, p. 2. Cetacle n'est pas daté, mais il est sûrement antérieur à Tannée 1096, où Ton trouve qualifiés du titre d*arcbidiacre^ Pierre^ le doyen du chapitre, et Eble [Gallia Christ, y II, instr., col. 3i i).
GUILLAUME LE JEUNE Sgb
avances que lui firent les conseillers du jeune comte-duc, désireux par-dessus tout d'assurer la tranquillité de ses frontières, et il consentit à lui donner en mariage la fille issue de sa précédente union avec Hildegardc ou Audéarde de Beaugency.
Quoique jeune encore, étant née vers 1067, la nouvelle comtesse, qui s'appelait Ermengarde, était encore de trois ou quatre ans plus âgée que son mari; elle était belle, savante, gracieuse, mais, par contre, en vraie fille du Réchin, elle était pourvue d'un caractère difficile et surtout d'une grande inconstance d'humeur qui tantôt la poussa dans le cloître et tantôt la fit reparaître dans le monde plus séduisante que jamais.
Il n'est pas difficile de croire que les instincts despotiques dont elle donna tant de preuves dans le cours de son existence éloignèrent d'elle son jeune mari ; aussi, quand celui-ci eut atteint ses vingt ans, s'empressa-t-il d'éloigner de lui la femme que des raisons politiques seules lui avaient donnée . Il ne nous a du reste été conservé aucun acte qui signale Ermengarde agissant à côté de son époux et leur union, que l'on peut placer en 1089, fut assurément de courte durée. Quels motifs Guillaume fit-il valoir pour rompre ces liens? On ne sait. L'Eglise n'y fit aucune opposition et accueillit favorablement la demande du duc qui fut motivée, soit par le défaut de consentement de sa part, soit par des raisons de parenté (1). On ne connaît exactement ni la date du mariage, ni celle de sa dissolution, mais il est à présumer que cette dernière doit être rapportée à l'année 1091, car, en 1092, Ermengarde était remariée à Alain Fergent, duc de Bretagne (2).
Bien que le Béchin fût assez peu chatouilleux sur les questions d'honneur, il ne supporta sans doute pas sans murmurer quelque peu le renvoi injurieux de sa fille qui venait le troubler au milieu de ses amours. Ce serait alors qu'il conviendrait
(i) Palustre [Hist. de GaiUaume IX^ p. 225, note 3) suppose que, pour obtenir le divorce, on mit en avant la question de parenté, fondée sur le mariage d'Hildegarde, sœur de Guillaume le Grand, avec Foulques Nerra, bisaïeul du Réchin. Ce motif ne saurait être admis: Hildeg'arde étant selon les uns sœur de Gilduin de Doué, selon d'autres de race royale, ou enfin originaire de Lorraine, et en tout cas ne se rattachant nullement à la famille des comtes de Poitou. (Port^ Dict, de AfainC'-et'Loire,
(2) Port, Dict. de Afaine-et 'Loire, II, p. 116, d'après le cartulaîre du Ronceray; Rec, des hist. de France, XII, p. 5 18, Guillaume de Tyr,
de placer une prise d'armes,dont les détails ne nous sont pas connus, survenue entre les comtes dWnjou et do Poitou, ce dernier ayant comme auxiliaires Geoiïroy de Preuilly, Tun dos plus puis* sanls vassaux du comte d*Anjou, et plusieurs autres seigneurs de la région tourangelle. Les hostilités ne furent marquées par aucun fait saillant et la paix se ntbientiMjeKéchin ayant eu à la fois tous les malheurs, celui d*ètre excommunié à cause de son alliance incestueuse avec Bertrade et celui de se voir abandonné peu après par la belle comtesse qui, le 15 mai 1092, s'enfuit à Orléans rejoindre le roi de France Philippe l**' (1).
Celte campagne militaire, à laquelle les personnages au nom de qui elle se faisait ne semblent avoir pris aucune part, ne paraît pas en tout cas avoir détourné le comte de Poitou de ses occupations ordinaires. Un témoignage de la faiblesse caractéristique de son gouvernement et qu'on ne peut s'empôchor de relever,c'est le grand nombre de guerres privées que Ton voit se produire dans ses étals patrimoniaux qui jouissaient généralement d*unsi grand calme sousGuy-GeolTroy.Un desfailslesplusnolablesde ces luttes intestines fut la mort de Boson, le comte de la Marche. Une querelle, née on ne sait comment, le mit aux prises avec Guillaume Taillefer, comte d'Angoulême. Il prit Tinilialive et alla mettre le siège devant Confolens, une des places fortes de son adversaire. Il y périt (1091) et sa succession, vivement disputée, fut pendant de longues années une cause permanente de troubles dans toute celte région (2).
L'héritière légitime du comté de la Marche était Aumode, sœur de Boson et pour lors femme de Roger de Monlgommery, comte de Lancastre (3), dit le Poitevin. Lors de la mort imprévue de son beau frère, Roger occupait une haute situation auprès de son parent le roi d'Angleterre et il lui était assez difficile de venir
(i) Marchegay, Chron. d'Anjou^ I, p. i8/{, gesta Ambaziensium dominorum ; Port, Dict, de Maine-et'Loire, I, p, 333; II, p. 192.
(2) Marchegay, Chron, des égl, d'Anjou, p. 4 10, Saînt-Maixent. Un obituaire de Sainl-Martial de Limoges rapporte auix des calendes de mars (21 février) la mort d*un comte Boson, mais à défaut d^indication plus complète on ne saurait dire s'il s^agit du fils d'Audebert. (Leroux, Documents historiques concernant la Marche et le Limoa^ siny I, p. 68).
(3) « Boso, cornes de Marchia, occisus est... Huic succedit Aumodis, soror sua 0». (Marchegay, Chron. des égl. d*Anj0Ufp. 4'0| Saint- Maixent).
prendre possession du palrimoine naturellement dévolu à sa femme,pour peu qu'il y rencontrât quelque opposition. Celle-ci se présenta dans la personne d'Eudes, frère cadet d'Audebert le précédent comte de la Marche et par suite oncle de Boson et d'Aumode; il revendiquait pour lui-môme le comté, en vertu d'une donation in extremis que lui aurait faite Boson qu'il accompagnait sans doute devant Confolens (1). Aumode se trouvant dans l'impossibilité de faire valoir utilement ses droits et surtout de les maintenir, trouva plus expédient de traiter avec son oncle qui resta, pour l'instant, à la tête du comté, moyennant sans nul doute un partage de ses revenus (2). Eudes s'empressa de faire la paix avec le comte d'Angoulême et, bien plus^ s'associa avec lui pour s'opposer aux entreprises d'un autre concurrent qui contestait à Eudes la légalité de son droit et voulait à tout le moins avoir une part du gâteau. C'était Hugues de Lusignan, qui, fils de la sœur aînée d'Eudes, revendiquait l'héritage au nom de celle-ci ; sa mèreétaiten effet la célèbre Aumode, «Almodis», successivement femme d'Hugues le Débonnaire, sire de Lusignan, de Pons, comte de Toulouse, et de Raymond Bérenger, comte de Barcelone. 11 chercha à mettre la main sur Charroux, la sentinelle avancée de la Marche du côté du Poitou, et lutta sans trêve pour conquérir ce qu'il considérait comme son propre bien, tant contre Eudes que contre le comte d'Angoulême (3). Le comte de Poitou fut
(i) « Qui in ultimo vitœ positus omnem comilatum suum ei dedil » (Rec. des hist, de France, XIV, p. 189, noie c, d'après une charte d'Uzerche antérieure à 1096).
(2) Deux documents absolument sûrs, la chronique de Saint*Maixent et le cartulaire d^Uzerche, semblent au premier abord fournir des renseignements contradictoires au sujet de la succession de Boson; il nous parait avoir démontré que les deux textes sont parfaitement conciliables, la propriété de scig^neuries en commun étant à cette époque un cas excessivement fréquent. Du reste, on voit Aumode, dans un acte du 12 novembre 1098, confirmer les dons que son père Audebert avait faits à l'Ëslerp pour indemniser Tabbaje de l'avoir incendiée au temps du pape Benoît (entre io38 et 1048). Aumode s'intitule comtesse de la Marche et elle est entourée de barons du pays : Itier de Breuil, Hugues de la Vilate, Géraud Fouchier, ce qui témoigne qu'elle devait se trouver à ce moment dans la partie de la Marche voisine de TEslerp et peut-être même dans cette abbaye. (D. Fonteneau, XXIV, p. 879, d'après Robert du Dorât).
(3) Palustre, qui, après avoir pris connaissance delà charte du cartulaire d'Uzerche, avait cru devoir hâtivement taxer d'erreur la chronique de Saint-Maixent, a commis, dans la note où il expose sa théorie {f/ist, de Guillaume IX, p. 280, note 8), une faute grave qu'il est indispensable de rectifier. Pour appuyer ses dires il fait d'Almodis, femme de Roger de Montgommery, la sœur d'Audebert et d'Eudes, tandis qu'elle est fille d'Audebert et nièce d'Eudes, et la donne comme mère d'Hugues de Lusignan, dont elle n'est que la cousine, confondant ainsi en une seule personne la tante et la nièce.
39S Les COMTKS DE POlTOr
par la suite eniratné à prendre une pari active dans ces débals.
Au mois de janvier 1092, Guillaume se trouvait à Poitiers ; il y tenait sa cour où se trouvaient en fait de pr/»lals rarchevftque de Bordeaux et les /^vfiques Pierre de Poitiers, Itenoul de Saintes et Simon d'Apen; les laïques étaient fort nombreux, et l'on y comptait particulièrement A imeri, vicomte de Thouars, entouré de nombreux nobles de sa région, ainsi que les compagnons ordinaires du comle, Hobert le Bourguignon, Hugues de Lusignan, Hugues de Doué, Maingot de Melle, Guillaume Freeland et autres. Aimeri présenta le 15 janvier à l*assistance une charte du 13 décembre 1088 par laquelle il avail attribué aux moines de Saint-Florent de Saumur Tégliseet le petit monastère qu*il avail Tait construire dans son château de la Chaise. Toutes les personnes présentes ratifièrent l'acte dont les clauses attribuaient des biens importants à rétablissement pour subvenir à sa subsistance (1).
Parmi les signataires de cet acte se trouvait Ebbon de Par- Ihenay, qui, à la sollicitation du vicomte, avail, le 15 janvier 1090, concédé à la nouvelle communauté certaine terre qu'il possédait auprès de la Chaise, en reconnaissance de quoi les moines lui avaient Tait cadeau d'un gobelet d'argent et s'étaient engagés à l'inscrire dans leur martyrologe ainsi que ses parents et ses enfants (2). C'était un important personnage que cet Ebbon, qui, de force ou par habileté, avait su arriver a une situation à laquelle de par son simple droit de naissance il n'aurait pu prétendre. La convention qui avait reconnu à Eudes Taulorité principale dans le comté de la Marche avait été une dérogation à l'usage général du Poitou qui attribuait au fils aîné la succession principale du père de famille et il s'était fait appliquer celui qui^ sous le nom de droit de viage ou de retour,
(i) Marchegay, Cart, du Bas-Poiloii,p, i5, La Chaisc-!e-Vicomle. Cet acte étant daté du 18 des calendes de février et de la 5^ féric de l'année 1092, indications chronologiques qui correspondent exactement au jeudi i5 janvier 1092, il convient de maintenir le chiffre de cette dernière année et de ne pa«i renvoyer cet acte à Tannée 1093, l'usage de commencer Tannée à Pâques n'étant pas régulièrement pratiqué en Poitou. En adoptant la date de 1098, M. Aiarchegay, éditeur de cet acte, a induit en erreur les historiens de Thouars et en général tous ceux qui ont eu à parler de la fondation de la Chaise-lc- Vicomte.
(2) Marchegay, Cart, du Bas-Poitou, p. 12, La Chaise-le-Vicomte. Il y a lieu d'appliquer à la date de cet acte la même observation que celle qui a fait Tobjtt de la note précédente.
prédominait dans la partie du Poitou soumise surtout à Tautorilé du vicomte de Thouars et s'élendantdu Thouet et de la Dive, son affluent, à la mer. C'était le partage de frère à frère, en vertu duquel tous les enfants mâles se succédaient dans Théritage du père de famille à l'exclusion des enfants issus de chacun d'eux et en jouissaient viagèrement jusqu'au jour où,le dernier frère ayant disparu, l'héritage revenait au fils aîné du frère aîné pour suivre encore dans celte nouvelle lignée le même mode de succession. Ce système avait été évidemment imaginé pour que le domaine familial ne tombât pas entre les mains de mineurs incapables de le défendre contre les appétits de gens ne connaissant guère que le droit de la force. Mais, par contre, il arrivait souvent que des gens très pressés n'attendaient pas que leur tour naturel arrivât pour user des droits que la coutume leur conférait, ils revendiquaient aussitôt qu'ils en voyaient la possibilité non pas tant le partagedu domaine que celui du pouvoir seigneurial. C'est ce qui se passait en ce moment dans le pays de Gâtine. Gelduin, frère de l'archevêque de Bordeaux, Joscelin,lui avait succédé en 1086 en qualité de seigneur de Parthenay ;leur plusjeune frère, Ebbon, trouvant insuffisante la position de cadet dans laquelle il se trouvait confiné, contraignit Gelduin à l'admettre au même rang que lui et le rôle qu'il s'attribua fut tel qu'il ne tarda pas à éclipser presque complètement son atné. C'est ainsi qu'il paraît seul dans la donation de leurs biens patrimoniaux faite à la Chaise et, dans cet acte, énonce simplement qu'il fut passé dans le logement, <• caméra », qu'Ebbon possédait à Poitiers et qui auparavant appartenait à Tarchevêque de Bordeaux : de Gelduin il n'est nullement fait mention.
On ne s'étonnera donc pas qu'Ebbon dut être vivement atteint dans son orgueil quand il vit les suffrages qui accueillaient l'acte d'Aimeri deThouars, et qu'il voulu têlre lui aussi le fondateur d'un monastère. Mais ses ressources personnelles n'auraient pu suffire à cet objet,aussi, de gré ou de force,associa-t-il h son œuvre son frère Gelduin et un de leurs principaux feudataires, Geoffroy de Champdenier ; ils abandonnèrent en commun à Seguin, abbé de la Chaise-Dieu, l'église de Parthenay-le-Vieux à la charge d'y établir une obédience et ils ajoutèrent à ce don le territoire
4oo LES COMTES DE POITOU
nécessaire pour y conslruire un bourg qu'ils pourvurent par avance de nombreuses iinmunil(^s. Ils conlraignirenl les possesseurs de terres qui étaient à la convenance du nouvel établissement à les lui abandonner et Ebbon obtint du comte de Poitou qu'il se rendu à Parthenay pour ratifier par sa présence Tacte contenant toutes ces dispositions; c'est dans ces circonstances solennelles que se fil, le 1" août, jour de la fôte de saint Pierre-ès-liens, patron de l'église de ParIhenay-le-Vieux, la remise de la charte contenant cette riche dotation aux moines de la Chaise-Dieu (1).
Bien qu'il semble d'après l'acte de fondation que le prieuré de Parthenay -le-Vieux fût l'œuvre desdeux seigneurs de Parthenay et de celui de Champdenier, l'opinion publique ne s'y trompa pas et ne reconnut qu'un seul fondateur, Ebbon. Du reste, celui-ci, s'inspirant des procédés de Guy-Geoffroy, agit semblablement à lui à l'égard de ses vassaux. C'est ainsi que l'un d'eux, Guy de Vaucouleurs, qui, du consentement de Gelduin et avec l'assentiment de l'évèque de Poitiers, avait donné aux moines de Saint-Florent l'église de Fenioux qu'il tenait en fief des seigneurs deParthenay, reçut d'Ebbon Tordre, en vertu de son droit seigneurial éminent, de la reprendre et d'en faire cadeau ù la Chaise-Dieu; il le menaçait, dans le cas où il se refuserait à exécuter ses volontés, de le dépouiller de son patrimoine ; d'autre part, le moine, qui^ dans toutes ces négociations, représentait Tabbaye de la Chaise, assurait Guy de Vaucouleurs, afin de faire taire ses scrupules, qu'aucun concile ne mettrait opposition à la permutation que l'on exigeait de lui. Celle-ci eut donc lieu et l'acte fut approuvé par Gelduin, par son fils Raoul, par Guillaume et Simon enfants de Simon^ l'ancien vidamede Parthenay, qui, en vertu du droit de retour, n'avaient sur la seigneurie que des titres usufructuaires qu'ils ne furent du reste jamais en position de faire valoir (2).
Tous ces faits tendent à établir qu'Ebbon était tout-puissant à Parthenay et que Gelduin, par faiblesse d'esprit ou pour toute autre cause, était sous la domination absolue de son frère. A un mo-
(i) Besly, Ilist, des co/n/e^, preuves, p. 3tj6. Ledain {la (làiine historique, 2' éd., p. 4^) place par inadvertance cet événement à la date du 3o août le texte de la charte porte expressément qu'il eut lieu le jour des calendes d'août ; en la fête de saint Pierre.
(2) Arch, hisL du Poitou, II, p. 83, cLart. poilcvines de Saint-Florent.
ment donné il chercha à secouer ce joug ; évidemmeni, pour agir ainsi, il dut subir quelque influence, peul-êlre môme y aurail-il lieu d'élablir une certaine corrélation entre la brouille qui se produisit entre les deux frères et le meurtre d'Aimeri, vicomte de Thouars, commis par deux chevaliers, lequel advint en 1093 et sur les causes duquel tous les annalistes se sont lus (1).
Toujours est-il que Gelduin,dans le cours de celte année 1093, implora l'aide du comte de Poitou, et que celui-ci envahit inopinément le pays de Parthenay. Ebbon s'enfuit ou peut-être se réfugia-t-il simplement dans son château dont le comte ne tenta pas le siège. Mais, pour tenir en bride ce vassal remuant et qui pouvait à l'occasion devenir dangereux, Guillaumejugoa opportun d'établir sur son territoire un poste d'observation qui deviendrait la base des opérations nouvelles qu'il pourrait être amené à entreprendre contre lui. Il fixa son choix sur Germond, cette forteresse qui commandait à Textrémité de la Gâtine le grand chemin d'Anjou en Saintongc et dont, soixante ans auparavant, le comte Eudes n'avait pu s'emparer. Il la fit réparer et agrandir et la livra à Gelduin, qui devait en faire sa place d'armes et le centre de sa résistance contre Ebbon dont un retour olYensif était toujours à craindre (2).
11 ne semble pas que le comte ait assisté au concile qui se tint à Bordeaux en 1093 sous la présidence du légat Aimé et où furent surtout traitées des questions de discipline ecclésiastique ou réglées des compétitions entre communautés ; du reste, les évêques de Poitiers et de Saintes ne s'y rendirent pas (3). Mais on trouve Guillaume à Poitiers où, entouré de ses compagnons ordinaires, Hugues de Lusignan, Hugues de la Celhî, Hugues de Doué, Guillaume de Parthenay, Hélie de Chauvigny, Jean Meschin et son juge Pierre de Vendre il fut témoin de la donation que l'évêque Pierre fil à l'abbaye de Sainl-Cyprien du domaine de ChanvroUe (4). Bien que Ton puisse attribuer cet acte à la générosité naturelle de l'évêque de Poitiers, qui combla de dons
(i) Marchegay, Chron. des égL d* Anjou, p. 189, Saint-Floreol.
(2) Marchegay, Chron. des égl, d'Anjou^ p. l^io, Sainl-Maixeot.
(3) Gallia Christ., II. col. 807.
(4) CarL de Saint^Cyprieny p. 84.
los raonaslèros de son dioo»so, il faul pouUêlro y roronnalire aussi un mobile moins dr^sinléross*"» ol nous no sorions pas ('îlonnfi qu'il ail voulu rémunérer los services quo Tabbé doSainMlyprien, Hainaud, était en mesure de lui rendre en ce moment.
Celui-ci s'en était allé à Rome pour les affaires du diocèse et là avait mis toute sa bonne volonté et ses remarquables aptitudes^ la disposition du pape. Urbain II était presque sans ressources pour continuer la lutte qu'il soutenait contre Tanti-pape Clément III : il lui fallait s'adresser à la charité des fidèles. Hainaud s'offrit pour cette mission ; le pape accepta avec empressement et, le 2 novembre, il notifia à tous les évoques et abbés d'Aquitaine, de Gascop[neet de la Basse-Bourgogne, la mission qu'il avait confiée à l'abbé de Saint-Cyprien et à Cervais, abbé de Saint-Savin, chargé de le seconder dans sa tâche ; ils devaient faire dos collectes, pour venir en aide à la papauté, auprès des évéques, des grands seigneurs et de tous les chrétiens en général ; en outre, ils avaient aussi mission d'exiger un tribut spécial des monastères qui relevaient spécialement de Tobédience papale (1). Quelques jours avant le 1 7 novembre, sur la requôle spéciale de Rainaud, le pape avait confirmé les immunités accordées à Montierneuf et particulièrement lui avait attribué la possession de Saint-Nicolas conformément aux jugements que le légat Aimé avait rendus quelques années auparavant (2).
Dans celle bulle, le pape, en parlant du comle de Poitou, dont jusque-là il n'avait entendu dire que du bien, l'appelait son fils, mais sa bonne opinion ne tarda pas à se modifier sous l'infiuence d'un autre courant d'idées qu'allait faire naître un personnage bruyant qui entra en scène à celle époque. Le 21 août 1093, Geoffroy, un des plus jeunes religieux de la Trinité de Vendôme, fut élu abbé de ce monastère. Peu après, il se rendit à Rome pour rendre ses devoirs au pape, son supérieur immédiat, ainsi qu'il était établi par l'acle de fondation de l'abbaye. Doué d'une grande ambition, il vit le parli qu'il y avait à tirer des difficultés dans lesquelles se déballait Urbain II; il lui apporta douze ou treize mille sous, somme considérable, grâce à laquelle le pape put
(i) Cari, de Saint~Cf/pricn, p. ij.
(2) Arch. hist, du Foilou,!, p. 20, cari, de Saint-Nicolas.
GUILLAUME LE JEUNE 4o3
rétablir ?a fortune et occuper Rome. Geoffroy fnl en récompense pourvu du cardinalat au lilre de Saint-Prisque et devint rapidement tout-puissant à la cour papale. Il commença par user de son influence en faveur de son monastère; le 14 mars 1094, Urbain, en vertu de son autorité apostolique, chargea lef^ comtes d'Anjou, de Poitou et de Vendômois de se porter défenseurs et protecteurs perpétuels de Tabbaye de la Trinité (!)• Cet acte était habile, car la protection de Tabbaye impliquait celle de ses biens et, en Poitou, où la plus grande partie était située, il traînait depuis plusieurs années une affaire d'une importance capitale pour elle, celle de la main-mise par Eble de Châtelaillon sur ses domaines dertle d'Oléron.
Mais Geoffroy ne trouva sans doute pas suffisante celle intervention du pape; il voulait atteindre directement le comte de Poitou et le contraindre à se déclarer ouvertement pour Tabbayo de Vendôme. Soit pour ce motif, soit qu'il ait reçu à ce moment des nouvelles défavorables aux intérêts de sa maison, il sollicita le pape d'agir directementsurGuillaume.Enconséquence le 31 mars, quelques jours seulement après la promulgation de la bulle, Urbain II, donnant carrière à son caractère impérieux modelé sur celui de Grégoire VII, écrivit au comte de Poitou une lettre comminatoire dans laquelle il lui disait qu'il avait souvent fait appel à ses bons sentiments pour qu'il imitât la sagesse et la piété du grand prince son père, qui avait montré une si grande dévotion pour les églises, dotant les unes richement ou même en construisant d'autres en leur entier. Le pape s'étonne que Guillaume, qui fait preuve de tant de vertus guerrières, qui possède un esprit si cultivé, s'éloigne autant des qualités de son père en venant mettre le trouble dans les églises et en dépouillant de leurs biens celles qu'il a fondées; il vient d'apprendre en particulier qu'il a enlevé l'église de Saint-Georges d'Oléron aux reli-
(ï) Métaîs, Cart, de la Trinité de Vendôme^ p. 74. Bien que cette bulle porte la date de logS, elle appartient réellement à l'année 109/1, la chancellerie pontificale faisant partir du 25 mars le commencement de Tannée. Cette attribution est corroborée par les autres indications chronolog'iques que fournit Tacle, à savoir Tan vu du pontificat du pape, qui commence au 12 mars 109^, et Tindiction vir, qui est le chiffre de cette même année 109/1. ^^7* aussi Migne, PairoL lai., CLVII, col. /j7 et 53, lettres de Geoffroy de Vendôme.
4o4 LES COMTES DE POITOU
gicux de la Trinité de Vendôme cl Tadmoneste pour qu'il la leur reslilue. Mais le pape ne seconlenie pas de lui faire à ce sujel des représenlalions amicales, il passe aux menaces et déclare au coinle que, si dans le délai de Irenle jours il n*a pas donné satisfaction à sa réclamation, il encourra son courroux et sera frappé sans miséricorde des anatlièmes apostoliques (t).
On voit que grâce à Thabileté déployée par Geoffroy la situation s'était modifiée; ce n'est plus seulement le délenteur des biens de rabbaye,Eble de Châtelaillon^ qui est mis en cause, mais c'est avant tout son suzerain dont la connivence apparaît certaine derrière les subtilités de langage de la lettre papale. On ne sait où celle-ci atteignit le comte de Poitou ni en quel lieu il avait passé les fêtes de Pâques de 109i; peut-être avait-il déjà gagné le Midi où de graves événements attirèrent à cotte date son attention. Les opérations contre les Almoravides avaient repris en Espagne et étaient marquées par les succès des cbrétiens; or, le roi d'Aragon, Sanche-ltamire, succomba tout à coup au milieu de ses triomphes et fut frappé h mort au siège dlluesca, le 6 juillet 1094. Ce prince avait épousé, déjà âgé, en 1086, la fille de Guillaume IV, comte de Toulouse, et d'Ëmme de Mortain, Philippie,qui^lors de la mort de son mari, n'avait guère que vingt à vingt-deux ans (2).
(i) Métaîs, Cari, saint, delà Trinité de Vendôme, p. 65; Labbc, Conc/Z/a, X, col, 462; Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 4i5. Ce dernier auteur place celle lettre, qui n'est pas dalcc, en 1097; en cela il fait erreur,Gaillaume disant lui-même formellement dans une charte du 10 décembre 1096, dont il sera parlé plus loin,que le pape lui écrivit de Rome avant de venir en France et qu*il le menaça de l'excommunier s*il ne contraignait pas Ëble à restituer à la Trinité de Vendôme ce qu*il lui avait enlevé.
(2) La fille de Guillaume de Toulouse est généralement désignée dans les textes sous le nom de « Philippa », qui en français donne Philippe, mais celte forme n'est qu'une corruption de son véritable nom qui était «c Philippia », ainsi que Tatteste une charte originale de Saint-Sernin de Toulouse de Tan 1098, publiée par D. Vaissete {Hist. de Languedoc, nouv. éd., V, col. 754-707), d'où la forme Philippie que nous avons adoptée et qui convient plus particulièrement à un nom de femme, celui de Philippe restant exclusivement masculin. (Voy. aussi D. Vaissete, col. 767, et D. Fonteaeau, XXV, p. 4f .) Mais, conformément au bizarre usage du temps, la jeune fille portait aussi un autre nom, et dès son mariage, dans la région bordelaise, elle est constamment appelée Mahaut, « Mathildis j>. (D. Vaissete, Hist. de Languedoc, nouv , éd., 111, preuves, p. 742 ; D. Fonleneau, XIIÏ, p. 207 ; Mêlais, Cartal. saint, de la Trinité de Vendôme, p. 70; Gallia Christ. ,lî, instr.,col. 3ii; Migne, Patrol, lat., CLVII, col. 204, lettre de Geoffroy de Vendôme. En Poitou, les deux noms sont indifféremment employés; « Mathildis» est celui que portait la première femme de Guillaume de Toulouse, père de Philippie; serait-ce en mémoire d'elle, comme l'insinue D. Vaissete (in, p. 4^9)> m^^ la jeune comtesse aurait été ainsi désignée?
GUILLAUME LE JEUNE 4o5
Cette union, vu le jeune âge de la princesse, avait eu un caractère absolument politique, car Philippie devait être, éventuellement, rhérilière du comléde Toulouse. Guillaume, son père, qui avait précédemment perdu les deux fils qu'il avait eus de deux mariages successifs, s'étant dégoûté du pouvoir, avait abandonné son comté et ses autres domaines à son frère Raymond de Saint- Gilles qui, dès 1088, se qualifiait de comle de Toulouse; débarrassé de tous liens il était ensuite parti pour la Terre-Sainte.
Quel était le caractère de la cession que Guillaume avait consentie à Raymond? On ne le sait au juste, Tacte n'ayant jamais été produit. Etait-ce une vente ferme ou une mise en gage pour un temps limité, ou encore une substitution ayant pour objet de conserver au Toulousain sa dynastie nationale et d'éviter son incorporation dans les royaumes d'Aragon et de Navarre, ce qui était la conséquence du mariage de Philippie, on l'ignore, mais grâce au manque de publicité de l'acte intervenu entre les deux frères, on put, pendant la durée delà vie de Guillaume, considérer Raymond comme un simple administrateur du comté. En conséquence les droits dePhilippie demeurèrent intacts, et quand Guillaume mourut en Palestine, pense-t-on, dans le courant de l'année 1093, il ne dépendait que d'elle, ou plutôt de son époux, do les faire valoir. Mais en ce moment Sanche-Ramire était engagé avec les Maures dans la lutte où il devait perdre la vie, et il no put agir avec la vigueur que comportait la situation; des mouvements s'étaient en ePTet produits un peu partout en sa faveur et Raymond dut faire appel à des secours spirituels, voire même surnaturels, pour appuyer son usurpation. Il s'était rendu à l'abbaye de la Chaise-Dieu, et là, à l'issue d'une messe solennelle, il avait déclaré qu'il ne tiendrait le comté de Toulouse que de saint Robert, lo fondateur de l'abbaye, si Dieu lui faisait la grâce de l'obtenir par son intercession. Sanche-Ramire avait en effet, au mois de mai 1093, affirmé ses droits, présents ou éventuels, au comté de Toulouse, certain jour qu'il s'était rendu à l'abbaye de Saint-Pons de Thomières, dans laquelle il avait fait entrer comme moine son fils Ramire, et d'où, sous prétexte de rendre grâces à Dieu du succès de ses armes, il pouvait surveiller de près les menées de Raymond. La mort de Sanche-Ramire délivra pour le moment ce
4o6 LES COMTLS DE POITOU
dernier de loul compélileur sérieux, el si IMiilippie iil entendre des plaintes elles ne furent pas écoutées (1).
La jeune reine ne pouvait songer à se (ixer en Espagne, où l'étal de guerre était permanent et auprès de beaux-fils plus âgés qu'elle; d'autre part, elle ne pouvait penser à revenir dans le comté de Toulouse où son oncle n'auiail sans doute pas toléré sa présence ; il ne lui restait d'autre alternative que d'entrer dans un monastère ou de se remarier. On peut supposer que, vu les droits magnifiques qu*elle avait à faire valoir, les prétendants à sa main ne manquèrent pas, mais le duc d'Aquitaine devait les supplanter tous; jeune, beau, séduisant, il avait personnellement tout ce qu'il fallait pour conquérir le cœur de la jeune femme, et, d'autre part, il lui assurait une situationau moins aussi brillante que celle dont elle avait joui sur le trône d'Aragon. On ne sait au juste à quel moment le mariage eut lieu, mais tout porte à croire que Guillaume ne laissa pas traîner l'affaire, puisqu'avant la fin de l'année 1094 il était l'époux de Philippie (2).
C'est à la préparation et à la conclusion de son union que Guillaume consacra l'été el l'automne de 1094, car l'on peul croire que, pour écarter les compétiteurs qu'il dut rencontrer sur son chemin, il ne négligea pas de recourir aux séductions de sa personne; il n'avait encore que vingt-deux ans. 11 resta donc pendant assez longtemps éloigné du Poitou, laissant par suite le champ libre aux passions qui ne demandaient qu'à déborder. Il n'avait pas eu le soin, comme son père, el il n'usa du reste jamais de celle précaution, d'attacher à sa fortune un homme qui fut d'une grande habileté et en possession d'une réelle autorité personnelle pour le suppléer pendant ses fréquentes absences. Ebbon de Parthenay, particulièrement, en profila. Sûr de ne pas être inquiété par le comte, il rassembla rapidement une troupe redoutable el courut assiéger Gelduin dans le château de Germond. Soit que la forteresse, incomplètement édifiée, n'ait pu opposer
(i) Pour tous ces faits, voy. D. Vaissele, Hist. de Lanjaeiioc, nouv. éd., III, pp. 4i>2-453, 405-40r).
(2) Marche^ay, Chron, des cjl, d'Anjou^ p. 4»'» Sainl-Maixeot. On rcinanjucra qu'il y avait à peiae quelques mois que Philippie était veuve lorsqu'elle prit uq nouvel époux; les exetnples de celle fa';oQ d'aiçir sonl nombreux, l'usage D'imposaiit aucun délai à la femme veuve pour se remarier.
une défense efficace, soit que Gelduin, surpris, n'ait pu réunir qu'un nombre de guerriers insuffisants pour résister à la brusque irruption de son frère, le château fut emporté de vive force, et, à partir de ce jour, il n'est plus question de Gelduin. Il est à croire qu'il périt dans la lutte. La forteresse de Germond entre les mains d'un homme puissant était un danger permanent pour les seigneurs de Parthenay; afin d'ôter ce point d'appui à des adversaires possibles, le vainqueur la fit raser de fond en comble et depuis ce jour elle ne s'est pas relevée de sa ruine. La félonie d'Ebbon demeura impunie et il resta seul et unique possesseur de l'importante seigneurie de Parthenay. Les fêles et les plaisirs de toute sorte qui durent être l'accompagnement du mariage de Guillaume étaient trop dans ses goûts pour qu'il ait cru devoir les interrompre afin de châtier un vassal turbulent ; il trouva plus commode d'accepter le fait accompli qui ne pouvait du reste en rien modifier la transmission du fief, Ebbon étant, de par la coutume, l'héritier direct de Gelduin (1).
L'histoire n'a enregistré pendant l'année 1095 aucun geste du duc d'Aquitaine et il ne parait pas qu'il ait adressé à Haymond de Saint-Gilles aucune revendication fondée sur les droits de sa femme, du reste, ses états et toute la chrétienté étaient alors violemment secoués par un mouvement puissant qui révolutionnait les masses ; le libre accès du tombeau du Christ était entravé, luimême semblait en péril, sa délivrance était la seule solution qui se présentât aux esprits pour remédier à cette grave situation. La domination arabe, très tolérante, et qui ne portait aucun obstacle aux pèlerinages alors si fréquents vers les Lieux-Saints, malgré les difficultés de toutes sortes qu'ils présentaient, avait été remplacée par celle des Turcs Seljoucides, barbares et fanatiques, qui abreuvaient les pèlerins d'outrages quand ils ne les traînaient pas en esclavage. Pierre TErmite se fil Téclio ardent de ces misères et il parcourut en apôtre Tltalie, l'Allemagne et particulièrement la France. Le pape Urbain II, subissant l'entraînement de ces paroles enflammées, se mit à la tête du mouvement qui se dessinait partout et, afin de lui donner plus de corps et
(ï) Marchcga^, Chron, des égl. d* Anjou, p. 4n, Saint-Maixcnl.
4o8 LKS COMTES DE POITOU
d'amener les chefs des peuples & y parliripor, il se rt^oliit k quiller rilalieetft se l'endre en France pour y frapper un grand coup. L'n concile fui convo(]ué a (llcrmonl en Auvergne. Il s'ouvrit le i8 novembre 109a; le clergé de l'Aquilainey élail représcnlé par l'arclievôque de Bordeaux. los t^vèquos de l'oiliors, de Limoges, dfi Sainles, de P<^rigueux et d'Angoulômc, les ahbi^s de Charrouv, de Saint-Savin, do Sainl-Cyprien el sans doule bien d'autres encore donl les noms sont perdds; la guerre sainte fut diîcidée par acclamation ot, pour favoriser le mouvemonV, do grandes faveurs fjretit concédt^os aux gens de toute condition qui prendraient la croix.
L'enthousiasme qui régnait ïi Clermont fut immense, matsdans celte assemblée, où l'on était accouru de tous les points de la Francf, les grands seigneurs territoriaux faisaient défaut; le comte do Poiton s'y trouvait presque seul. Sa présence, en dehors de toute autre cause, étail motivée par ce fait que l'Auvergne était sous sa suzeraineté et, bien que les liens de vassalité entre ce dernier pays et l'Aquitaine fussent assc2 relâchés, il lui sembla qu'il ne saurait trouver une meilleure occasion pour les affirmer. Ce fut donc Guillaume qui reçut le pape el qui l'engagea k diriger ses pas vers les pays qui étaient sous sa domination directe. Si l'on suit en effet l'itinéraire d'Urbain II, on constate que c'est à peine s'il a fait une courte incursion en deliors de r.\quitaine ; il semble par suite hors do doute que le pape croyait en ce moment pouvoir compter sur l'adhésion absolue du duc, dont la répulation était encore intacte el .'i qui les lia»l('s qualités dont il donnait journellement la preuve avaient attiré un grand renom (I).
De Clormonl, Urbain se rendit à Limoges, où il arriva le 23 décembre ; il y céltSbra les fêtes de Noël, assisté, otiire les prélats italiens de sa suite, des archevêques de Lyon, d(> Bourges, de Bordeaux et de Pise, des évoques de Poitiers, de Saintes, de Périgueux et de Ilode/.et y consacra les (églises de Saint- Etienne et de Saint-Sauveur. En outre, le pape, h la requête d'Adémar ,
([) Le» moines de Mamioiilier qualifiaient à celle époque Gtiillanmn VI! île iframl homme, n mngnus vir » (Marchegay, Cnrt. du Jias-Poilofi, p. 204, SigDurnaj') .
abbé de Saint-Marlial, déposa Tévêque Umbauld, pour avoir, quelques années auparavant, falsifié des lettres pontificales (1).
Après un arrêt de quinze jours à Limoges, Urbain reprit sa roule; il passa par Charroux où il procéda, le 8 janvier 1096, à la consécration du grand autel et enfin arriva à Poitiers pour célébrer la fête de saint Hilaire, le 13 janvier (2). Guillaume, qui Tavait vraisemblablement précédé dans la capitale de ses états,lui fit une réception splendide. Quelles furent les questions agitées entre le vieux pape et le jeune duc pendant les vingt-cinq jours qu'ils passèrent ensemble, l'un emporté par la fougue de sa passion religieuse, l'autre par les violents appétits de la jeunesse, on ne saurait le dire. Il n'est pas à supposer que Guillaume se soit abstenu de laisser pressentir au pape ses intentions sur Toulouse et même qu'il n'ait pas essayé de l'amener à reconnaître la validité des droits de Philippie, mais il est aussi croyable qu'ils ne purent se mettre d'accord au sujet de l'exécution et que c'est à ce principal motif qu'est dû le recul du duc d'Aquitaine et sa nonparticipation à la première croisade.
Une cérémonie grandiose, la consécration solennelle de Montiernouf, marqua du reste le séjour du pape à Poitiers. Guillaume, tout en maintenant ses sympathies à l'œuvre de son père, ne lui avait toutefois pas accordé le concours pécuniai*re absolu dont celui-ci, dans les derniers temps de sa vie, faisait sa principale préoccupation et vers qui tendaient tous les mobiles de ses actions. Les parties del'église qui étaient en cours de construction furent achevées, mais l'exécution totale du plan primitif fut abandonnée, et elle ne fut même jamais reprise. Le 22 janvier, le pape, assisté des archevêques de Pise, de Lyon et de Bordeaux, des cardinaux-évôques de Segni et d'Albano et de l'évêque de Poitiers, se transporta à Monlicrncuf, et, après les cérémonies de la dédicace, y bénit spécialement un autel que Ton avait édifié à nouveau pour cet objet, à la place de celui affecté ci la messe du
(i) Marchescay, Chron, des égl. (TAnJou^ p. 4", Saint-Maixent; Duplès-Açicp, Chron, de Sainl'Martial de Limoges^ p. 5o, Bernard Itierj^et p. 180, varia; Besly, Hist» des comtes^ preuves, p. 409.
(2) Marchegay, Chron, des égl,d*Anjoa,p, ^12^ Saint-Maixent ; Miçne, Patrologie lat., CLI, p. 272, Notilia de consecraliooe domiaict altaris Garroreosis.
malin qu'avait autrefois consacré Simon, évoque d'Agen (1).
De Poitiers, le pape se rendit à Angers où il bL»nit le monastère de Saint-^icolas, fut à Vendôme remercier par celte visite Tabbé Geoiïroy de l'aide puissante qu'il avait rerue de lui, passa à Tours où on le voit faire don de la rose d'or à Foulques le Réchin. Là il présida un nouveau concile où il renouvela les excommunications fulminées contre Eble de Cli&lelaillon pour les usurpations par lui commises, tant sur les biens des religieux de Vendôme que sur ceux de Tabbayo de Saint-Maixent.Le 30 mars il était de retour à Poitiers où il promulgua une bulle réglant la question de sujétion de l'abbaye de Cormeri à l'égard do Saint- Martin de Tours ; dans ce jour, autour du pape, l'assistance des prélats était encore plus nombreuse que précédemment et au bas de l'acte de Cormeri on relève après sa signature celle des archevêques de Lyon, de Tours, de Vienne, de Bourges et de Bordeaux, des évoques de Chartres, d'Angers, du Mans, de Vannes, de Nantes, de Clermont, de Hennés et de Segni, et enfin de quatre cardinaux (2).
Reprenant ensuite sa marche, Urbain, au sortir de Poitiers, se rendit à Saintes, où il arriva pour célébrer la fôle de Pâques qui, celte année, tombait le 13 avril. En roule il s'arrêta à Saint Jean d'Angély où, se trouvant à portée des domaines du sire de Châtelaillon,il renouvela l'excommunication prononcée contre lui à Clermont et à Tours et enfin l'assigna à coraparallre à l'assemblée plénière ou concile qu'il devait tenir ù Saintes. Eble ne différa pas de répondre à celle sommation el il se présenta devant la réunion des prêtais ; là il eut à supporter la violente revendication de Geoffroy de Vendôme qui avait accompagné le pape dans ses pérégrinations; il se défendit vigoureusement, mais Urbain, après l'audition des parties en cause, prononça une sentence toute en faveur des prélenlions de l'abbé de Vendôme. Eble, qui avait tout d'abord promis d'accepter la décision à intervenir, refusa d'y souscrire quand il vil qu'elle lui élail défavo-
(i) Arch. de la Vieune, chron. du moine Martin : « De consccratione allaris malilunalis ». L'inscription qui relaie ce lait exisie encore aujourd'hui dans réglisc de Monlierneuf (Voy. Mérn. de la Soc. des Anti(j,de fOuest, iSl\l\, p. 87 cl pi. vi.)
(2) Carié de Cormeri, p. 8c).
rable; aussi, quand il se relira de rassemblée, ful-il de nouveau frappé d'analhème (1).
Guillaume ne se trouvait pas à la réunion de Saintes non plus qu'à toutes celles où Ton avait condamné les agissements d^Eble de Cbâtelaillon,et,par ricochet, sa conduite personnelle. Lorsque le pape quitta Poitiers pour se diriger vers l'Anjou, il avait de son côlé abandonné celle ville pour se rendre à Bordeaux où il se trouvait le 22 mars. Se tenant ce jour dans la tour « Arbalesleyre w , il avait confirmé l'abbaye de Sainle-Croix, sur la demande de Tabbé Foulques, dans la possession de Soulac que Guy-Geoffroy, son père, avail précédemment attribué à cette abbaye à la suite d'un jugement des prélats du pays. Le 2o,s'étant rendu dans l'église de Sainte-Croix et se trouvant devant l'autel de saint André, il avait renouvelé celte concession et de plus pris l'abbaye et son domaine de Saint-Macaire sous sa protection spéciale. Dans l'assistance qui l'entourait on remarquait la duchesse, sa femme, que l'on y désignait sous le nom de Mahaut « Mathildis», son frère Hugues, Arnaud de Blanquefort, le prévôt Guillaume, de nombreux chevaliers et des membres du clergé parmi lesquels se trouvait Pierre, le doyen du chapitre calhédral, archidiacre du diocèse, à qui le duc ordonna de faire rédiger immédiatement la décision qu'il venait de prendre et d'y faire apposer son sceau (2).
On peut croire qu'il attendit dans sa seconde capitale le passage du pape qui y arriva vers la fin d'avril après un assez long séjour à Saintes où il avait consacré la basilique de Saint- Eutrope, mais Urbain s'arrêta peu, car le 7 mai il était à Toulouse d'où il continua sa marche triomphale à travers le Midi. Le pape et le duc se quittèrent sans avoir pu s'entendre ; Guillaume était un esprit fin et délié, et l'annonce solennelle que Raymond de Saint-Gilles avait faite à Clermont de son acquiescement à la croisade avait dû peser sur ses déterminations en lui faisant entrevoir l'occasion attendue par lui depuis son mariage. Et pourtant le pontife n'avait pas ménagé ses efforts ; partout où il était passé a il avait recommandé aux hommes de prendre la
(i) Métaig, Cart. saint, de la Trinité de Vendôme, p. 67.
(2) Besl^^ Hist. des comtes^ preuves, p. 4*oj Qallia Chrisl.y II, inslr., col. 3ii,
4ia LES COMTES nE POITOU
« croix, de marcher sur Jt^rusalem ot de délivrer laciié saîntedes « Turcs et autres Gentils. Aussi une grande mulliludo de nobles <i et de non nobles, de riches et de pauvres de lous pays, n'ayant « qu'unméme vouloir, seuiirent h marcher dans la voie du Sainl- « Sépulcre, après avoir fait l'abandon de leurs biens (l)». Guillaume ne fut pas de ce nombre, son intérêt privé paralysait les élans vers lesquels devait le pousser sa nature généreuse .
Le séjour du duc à Bordeaux ne se prolonpeapas outre mesure. Le 22 mai suivant il se trouvait à Poitiers; ce jour, toute sa cour, et particulièrement sa femme Philippie, sa mère Audéarde, Hugues de Lusignan, Amel de Chnmbon, assistèrent avec lui ft l'érection solennelle en paroisse de l'église de Saint-Hilaire-enlre-Eglises, faite par Geoffroy, chantre du chapitre caihédral; l'évoque de Poitiers avait déjà, lui aussi, renoncé & suivre le pape et était, avec de nombreux membres du clergé, présent à cet acte auquel il donna son approbation (i).
Durant le cours de l'année une affaire grave rappela le duc dans le Midi. Dans une dessiipulalions de la charte qu'il avait concédée aux chanoines de Sainle-Croix il avait pris sous sa proleclion spéciale l'église de Sainl-Macaire,dépend:incedu chapitre. Or,on ne sait pour quelle cause, les habilaiits de celle région se soulevèrent ;est-ceconIre l'autorité lemporello des chanoines, ou contre celle du comte d'Angouléme, leur soigneur, qui avait épousé la fille d'Amanieu, seigneur de Benauge et de Saint-Macairc? peulêtrecontre lesdeux. Toujours est-il quel'insurreclion dut être violenlCjCarla répression futtorriblc. Leduc assiégea ii lafois la ville et le château de Saint-Macaire et s'en empara; il massacra les habilanlsde la ville, qu'il incendia; quant au châleau,qui élail très fortifié, il le romit peut-être simplement enire les mains de Guillaume Taillefer, le comte d'Angoulême. Pendnnt ce temps, ce dernier faisait rentrer sous son autorité le château do Denauge, ce qui indique un soulèvement de tout l'héritage d'Amanieu (3).
(i) Marchegsy, Chrùn. des égl. d'Anjou, pp. ^ii ti lui, Saiot-Msixenl. (i) D. FoDlPoeau, XUI, p. 107. L'i^\\tt de SaÎDl-Hllaire-eDire-Egliscs (■lait aituée enire la calhédrale et le Irinple Saiot-JeaD; elle a élé réédifiée il y a quelques an-
(3) D. Fonleoeau, XIII, p. 211; Hisl. ponl. tt comil. Engolism,, p. 4'- Co dernier document, qui d'csI qu'un panégyrique, allribue bu canite d'Angoulême seul
GUILLAUME LE JEUNE 4t3
Enfin celle même année 1096 vil se terminer la mémorable fin de non-recevoir opposée par Eble de Châlelaillon à toutes les sommations de Tautorité ecclésiastique. Malgré le dédain avec lequel il avait accueilli la malédiction du pape, les eiïets de ce solennel analhème, lancé à un moment où les populations étaient impressionnées par les paroles de ce vieillard qui poussait les hommes à abandonner les choses terrestres pour conquérir le royaume du ciel, se firent sentir à la longue. De guerre lasse, le pape s'était décidé à recourir au pouvoir temporel et il avait mis le comte de Poitou en cause. Après le scandale de Saintes il avait dépêché vers Guillaume qui, on la vu, s'était prudemment dispensé d'assister au concile, son légat Aimé, l'archevêque de Bordeaux, avec mission d'exiger que le comte fil mettre à exécu lion la sentence de restitution des biens usurpés sur l'abbaye de Vendôme, faute de quoi non seulement lui-même mais tous ses étals seraient frappés d'interdit.Kcdoutantles complications qui pouvaient sortir de cette fâcheuse situation, Guillaume pesa de toute son autorité sur les décisions de son vassal et, pour mener celte affaire à bonne fm, il en chargea Renoul de Saintes, l'évêque diocésain d'Ëble, homme sage et prudent, assez peu disposé à se prêter aux violences de l'abbé de Vendôme, et qui, quatre ans à peine après l'usurpation commise par le sire de Châlelaillon, s'était montré disposé à l'absoudre. La négociation réussit et elle se termina par une transaction en vertu de laquelle Eble, sa femme Yvette, qui avait été la plus obstinée dans la résistance aux réclamations de Geoffroy de Vendôme, leur fils Guillaume et leur fille Marguerite, consentirent à abandonner l'Ile d'Oléron et reçurent en retour des religieux de Vendôme cent cinquante livres de monnaie poitevine. L'évêque, pour arriver à ces fins, s'était, avec les principaux membres de son clergé, rendu à Châtelaillon, où le seigneur le reçut,entouré des membres de sa famille et de plusieurs chevaliers de sa dépendance, convoqués pour donner plus de solennité à l'accord à intervenir.
la soumission des châteaux de Benauge et de Saint-Macaire; mais cette assertion est infirmée en ce qui touche Saint-Macaire par une mention précise qui fait partie des élémenls de date d'une charte du cartulaire de Saint*Jean d'Angéiy de cette année
4i4 LES COMTES DE POITOU
Aussitôt que le lépat eut élé informé de sa conclusion, arrivée le 18 septembre, il y avait joini, selon l'usage, sa propre confirmation afin de maintenir ses droils de haute juridiction ecclé* siastique, et en avait fait part h Geoffroy.
Une manquait plusà cet acte important, pour qu'il acquit toute sa valeur, que de recevoir l'approbation du comte de Poitou, agissant en qualité de seigneur suzerain, et prenant une fois de plus les moines de Vendôme et leurs biens sous sa protection spéciale. Il se trouvait alors au château de Benon, qu'il avait fait récemment reconstruire au milieu des grandes forêts de l'Aunis, et qui était €\ la fois un rendez -vous de chasse et un poste militaire d'où il lui était facile de surveiller les seigneurs de Châtelaillon qui tenaient presque tout le pays sous leur domination. C'est seulement le 10 décembre qu'il se prononça. Sa compagnie était brillante, car on relève auprès de lui la présence de nombreuses personnes notables, telles que sa femme, sa mère, Geoffroy de Preuilly, comte de Vendôme, qui avait été amené par Tabbé de la Trinité, les abbés de Saint-Maixentet de Maillezais^ Hugues de Lusignan, Aimeri de Rançon, Guillaume de Mauzé, sénéchal du comte, Hugues de Doué et Geoffroy de Taunay (!)•
Le dernier mot sur cette affaire fut dit au concile de Saintes tenu au mois de mars 1097 ; l'assemblée, présidée par l'archevêque de Bordeaux et où se trouvaient les archevêques d'Auch et de Dol et quarante et un autres évêques et abbés, confirma solennellement la charte du duc d'Aquitaine (2).
Il se peut que Guillaume ait assisté à cette réunion, bien qu'en général il se soit tenu assez à l'écart de ces grandes manifestations religieuses et qu'il ait cherché autant que possible à ne pas se mêler des affaires contentieuses qui surgissaient chaque
(i) Mêlais, Cart. saint, de la Trinité de Vendôme, pp. 66, 71 et 72; Mijg^e, PatroL lai., CLVII, col. 34 et 182.
(2) Métais, Cart, saint, de la Trinité de Vendôme, p. 70. Le P. Labbe a commis une erreur {Concilia, X, col. 6o4) en maintenant à ce concile la date de 1096, que lui avait fournie la décision susdite, relatée dans la charte de Tabbaye de Vendôme qui la fixe au 2 mars (vi des nones), que par une charte de Saint Jean d'Angély (D. Fonteneau, XIII, p. 2o3), qui place la tenue du concile au dimanche où Ton chante Lsetare, lequel correspond en 1097 ^" '^ mars (vides ides). Les deux scribes ont suivi l'usage qui faisait partir de Pâques le commencement de Tannée, car ils sont d'accord sur le chiffre de Tindiction, qui est iv et se rapporte à Tannée 1097, et s'ils diffèrent sur la date conciliaire, ce doit être le résultat d'une erreur du scribe de Vendôme qui aurait écrit le vi des nones au lieu du vi des ides.
GUILLAUME LE JEUNE 4i5
jour entre les églises ou les monastères, mais il ne lui était pas toujours facile d'échapper à leurs sollicitations, particulièrement lorsque, dans ses voyages, il venait prendre gîte dans quelque établissement. C'est ainsi qu'en 1097, peut-être h son retour de Saintes, se trouvant à Saint-Maixent avec Eudes, son sénéchal, qui venait de succéder à Guillaume de Mauzé,et Hugues de Doué, son fidèle compagnon, il assista àun accord en vertu duquelHugues de Rochefort, pour désintéresser les religieux du tort qu'il leur avait causé en tuant deux de leurs serviteurs alors qu'ils percevaient sur le marché de la ville les droits qui leur étaient dus et des déprédations que ses gens avaient commises à cette occasion, renonça en leur faveur à la somme de 200 sous qu'ils lui donnaientlorsqu'ilfaisait hommage à l'abbé de ses biens patrimoniaux (1). Peut-être est-ce à ce voyage que le comte^ sollicité par les moines de Saint- Maixent, se rendit à leur chapitre et leur abandonna toutes les coutumes qu'il était en droit de posséder sur leur terre de Romans* Hugues de Doué y était présent ainsi qu'Hugues le veneur, agent du comte pour la forêt de la Sèvre, qui dépendait en partie de la paroisse de Romans (2). A partir de ce moment, et pendant tout le restant de Tannée 1097, la présence de Guillaume n'est plus constatée en Poitou ; des préoccupations fort graves le retenaient par ailleurs (3).
Lors de la tenue du concile de Clermont, au mois de novembre 1095, Raymond de Saint-Gilles avait fait savoir au pape qu'il avait déjà pris la croix pour la délivrance de la Terre-Sainte. La plus grande partie de l'année 1096 se passa en préparatifs, puis, tout étant prêt, il partit à la fin d'octobre à la tête du troi-
(i) A. Richard, Charles de Saint-Maixent, I, p. 226.
(2) A. Richard, Chartes de Saint-Maixent^ I, p. 216.
(3) La chronique de Saint-Maixent (Marchegay, Chron. des égl, d'Anjoa, p. 4» 3) rapporte dans un passage assez obscur que, durant cette année 1097, après Pâques, ]*flrchevèque de Bordeaux aurait été fait prisonnier par le comte de Poitou. D*après elle, Aimé aurait été d*abord en Espagne rétablir le culte chrétien dans Huesca, dont Pierre, roi d'Aragon, se serait emparé, et, le jour de Pâques, il aurait consacré pour cet objet le temple des infidèles. Mais elle assigne à ce jour la date des ides d'avril (i3 avril), qui fut celle de la fétc en 1096, tandis qu'en 1097 elle tomba le jour des nones (5 avril) . Il nous paraît à peu près certain que le chroniqueur 0!i son copiste aura écrit par erreur a idibus y> au lieu de « nonis d, car Aimé se trouvait à Saintes le jour de Pâques 1096 avec le pape Urbain II et Huesca ne fut pris que le 26 novembre suivant; enfin, d'autre part, si l'incarcération du légat du pape a eu réellement lieu, elle ne pourrait que se rattacher aux faits dont il va être parlé.
4i6 LES COMTES DE POITOU
siëme corps des Croisés. Il emmenait avec lui Elvire de Caslille, sa troisième femme, et son jeune fils, lequel devait succomber dans le voyage. Avant de quitter ses étais, il fil la déclaration solennelle qu'il n*y reviendrait plus jamais, voulant passer le restant de son existence en Orient au service de la cause qu'il avait embrassée.
La plupart des historiens ont attribué à Tardeur de la foi du comte de Toulouse une détermination aussi extraordinaire ; pour notre part, nous inclinons à y voir autre chose, et en particulier un acte de cette politique ondoyante dont il donna plus tard de nombreux témoignages. Dans son for intérieur, il ne devait se faire aucune illusion sur les droits de sa nièce ; celleci était bel et bien Théritière du comté de Toulouse et il n'était rien moins que sûr qu*il pût résister aux forces du duc d'Aquitaine, accrues par les intelligences que celui-ci n'avait pas manqué depuis doux ans de se ménager dans le pays. D'autre pari, il avait dû remettre à son fils aîné, Bertrand, le comté de Saint- Gilleset toutes les seigneuries de Provence qu'il tenait de la mère de ce dernier, sa première épouse, ce qui lui avait constitué une situation presque égale à celle que la possession du comté patrimonial de Toulouse donnait son frère Guillaume. En cas d'échec dans une lutte qui ne pouvait tardera se produire, Raymond se serait trouvé complètement dépouillé, et avec lui sa jeune femme et l'enfant de son âge mûr. 11 résolut donc, pendant qu'il jouissait encore d'une grande situation, d'essayer, comme il y réussit du reste, de leur assurer une position équivalente en Orient. 11 passa tous ses droits sur le Toulousain à son fils Bertrand qui, grâce à l'importance des domaines dont il élail déjà pourvu, élail bien plus que lui en mesure de résister aux attaques du duc d'Aquitaine. Il le fortifia aussi de toute la sympathie morale qu'il avait acquise en se déclarant pour la croisade dès les premiers jours de sa prédication, sympathies qui se manifestaient surtout dans le clergé et que son conseil et compagnon, Aymar, Tévêque du Puy, n'avait pas peu contribué à développer. Enfin, et ce fut toujours le point délicat de toutes les grandes expéditions militaires, Haymond ne pouvait manquer d'avoir de grands besoins d'argent ; il dut faire appel au trésor
de son fils, entre les mains de qui le comté de Toulouse devint le gage ou la rémunération des avances qu'il avait faites.
Bernard s'était donc mis en possession anticipée de Théritagede son père dès la fin de Tannée 1096, mais il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il lui serait promptement contesté. A la fin de l'année 1097 ou au printemps de 1098, Guillaume,ayant terminé ses préparatifs^ se jeta inopinément sur le territoire du comte de Toulouse. Une marche rapide l'amena sous les murs de la cité dont il s'empara presque sans coup férir. La résistance semble s'êlro concentrée dans le bourg de Saint-Sernin, contigu à l'enceinte de la ville, qui fut ruiné et dont la magnifique église eut à subir de grands dommages (1).
On ne saurait dire jusqu'où le duc d'Aquitaine poussa ses avantages,mais il est à présumer qu'il se maintint dans la limite de son droit et qu'il restreignit son occupation au patrimoine de Philippie, sans chercher à s'étendre à l'Est aux dépens de Bertrand; en agissant de cette sorte son entreprise ne prenait pas le caractère d'une conquête, elle était simplement la conséquence d*une juste revendication. C'est ainsi, du reste, qu'elle fut considérée par les grands seigneurs laïques, vassaux du comte de Toulouse, qui reconnurent aussitôt son autorité,mais il en fut autrement de certains dignitaires ecclésiastiques, évoques ou abbés, qui mirent au soutien de la cause de Bertrand toute leur ardeur religieuse. Tel fut Géraud,évêque de Cahors, qui, dans le courant de cette année 1098, concéda à certains chevaliers des portions du domaine épiscopal afin de les porter à résister aux prétentions du duc d'Aquitaine. Pour lui, le domaine envahi est celui de Baymond de Saint-Gilles qui, dit-il, est allé sur l'ordre du pape délivrer Jérusalem et le Saint-Sépulcre du joug des barbares infidèles (2).
(i) D. Vaissele, Hisi, de Languedoc^ nouv. éd., III, p. 607, et V, col. 764.
(2) D. Vaissete, Ilist, de Languedoc^ nouv. éd., III, p. 509, et V, coi. 753. Les historiens du Languedoc ont pris acte de cette opposition et de celles qui se produisirent par la suite (sans remarquer qu'elles étaient la conséquence de sentiments qu ne furent pas particuliers à cette époque, à savoir l'hostilité des j^ens du Midi contre ceux du Nord), pour protester contre la légalité des prétentions de Guillaume Vil agissant au nom de sa femme. Ils ont prétendu appliquer aux régions du Midi le principe dit de la loi salique,que fit valoir au xive siècle la maison royale de France, c'est-à-dire Tcxclusion des femmes à Théritagc d'un fief de dignité. Bien que D. Vaissetc, reprc->
4t8 i,!:s (:oMu:s ni: roiTor
11 rossori do cos paroi m que ri''vft(iiii» do Caliors rogardail comme ficlivc la renonciation de Havmond au coml^ de Toulouse et qu'à ses yeux (iuillaume de Poitiers notait qu*un usurpateur el un violateur des privili'*ges solennellement reconnus aux croisés. Suivant leursconvictions ou leurs intérêts les petits seigneurs des diverses parties du comté prirent parti pour ou contre le duc d'Aquitaine el sa Temme. Afin de s'attirer des adhérents dans le clergé ceux-ci se montrèrent généreux à l'égard de Saînl-Sernin de Toulouse, le plus important établissement de la région. Pour rindemniser des pertes considérables qu'il avait subies lors de la prise de la ville, ilslui reconnurent la liberté complète que le pape Urbain II avait, avec l'assentiment de Raymond de Saint-Gilles, solennellement conférée au chapitre le 2* mai 1096, jour de la consécration de la nouvelle église ; ils conPirmèrcnl aussi toutes les donations que leurs prédécesseurs avaient précédemment faites aux chanoines, leur en firent de nouvelles, el particulièrement leur accordèrent le droitde prélever une joinlée degrain sur chaque setier qui serait apporté par des étrangers pour être vendu dans la ville ou dans son faubourg. On ne saurait toutefois dire
sentant du patriotisme local, penchât vers cette manière de voir, ii ne put s'cmpècher, à diverses reprises, de constater l'existence de faits contraires à cette théorie que ses recherches dans l'histoire de la province lui faisaient journellement rencontrer. Ainsi il dit (tome 111, page 4oi): « Les tilles succédèrent non seulement aux fiefs ordinai- (( res durant le xi** siècle et le suivant, mais encore à ceux de dij^nité: la province (t en fournit divers exemples» entre autres ceux de Berthe, comtesse de Rouergue et « marquise de Gothie, de Garseinde de Béziers et d'Ermeng^arde de Carcassonne. » On pourrait ajouter à ces exemples celui de la fille du comte de Provence, mère de Bertrand, et surtoutceluid'Aliénord'Aquitaine, la petite-fille de Guillaume. F). Vaissete» jtour trouver une explication plausible à l'occupation du comté de Toulouse par Hayiiiond de Saint-Gilies, en est réduil à supposer v une substitution énoncée dans le tes- <c tament de Pons (père de Guillaume IV et de Raymond) que nous n'avons pas (IV, « p. 194)». Il trouve celle-ci toute naturellel et il conclut ainsi: « Il paraît indiscu- (( table que celte succession lui était dévolue (à Raymond de Saint-Gilles) à Texclusion (( de Philippie,sa nièce; cette dernière l'en laissa en clFet paisible possesseur après la a mort du comte son père, sans qu'il paraisse qu'elle ait fait la moindre démarche <c pour faire valoir ses prétentions jusques à ce que Ratmond étant absent et occupé « aux guerres d'Outre-.Vler, elle ou le comte de Poitiers, son mari, firent une tcnta- <( tive sur le comté de Toulouse (lll, p. 4t>7). » D. Vaissete, en écrivant ces lignes, oubliait qu'au moment de la mort de son père Philippie était la femme de Sanche d'Aragon, qui semble au contraire avoir eu 1 intention de revendiquer l'héritage de sa femme, que celle-ci restée veuve n'avait aucun moyen d'action pour arriver à cette lin, et que, si Guillaume se tint coi pendant deux ans, on peut attribuer son inaction aussi bien à des démarches personnelles de Raymond qu'à une pensée politique chez 1 e duc d'Aquitaine qui voulait ne rien brusquer et n'agir que quand il serait sûr du résultat.
GUILLAUME LE JEUNE ^ig
que ces concessions furent graluiles, car les chanoines tirèrent de leur trésor quaire livres et demie d'or et 800 sous toulousains dont ils firent cadeau*au duc. Ces conventions, si précieuses pour Sainl-Sernin, furent passées au mois de juillet 1098, en présence d'Adémar, vicomte de Toulouse, et de Bernard, vicomte de Béziers, puissants feudataires du comté et qui s'associaient ainsi aux actes de leur nouveau suzerain (1).
Il est à croire que Guillaume avait dû affecter l'un et l'autre à la défense de ses nouvelles possessions, car. assuré que sa conquête serait bien gardée, il put, dès le printemps, revenir dans ses états patrimoniaux. Le 16 mai 1098 nous le retrouvons dans le Talmondais, Par suite delà mort de Pépin, ce grand fief était tombé en rachat et le comte de Poitou y jouissait personnellement de tous les droits. En sa double qualité de seigneur direct et de suzerain, il approuva un legs que Pépin avait fait à l'abbaye de Sainte-Croix de Talmond, et en même temps confirma toutes les dispositions que les prédécesseurs de Pépin avaient pu prendre en faveur de l'abbaye. Mais en retour il ne négligea pas de s'assurer le bénéfice des prières des religieux qui lui accordèrent le privilège de la société ou de Tassocialion avec eux, en vertu de quoi ils devaient, durant tout le temps de son existence, chanter chaque semaine une messe pour la prospérité de ses entreprises et de plus célébrer un service annuel pour l'âme de son père. De sa propre main il traça une croix sur la charte qui stipulait ces obligations et les concessions qui leur avaient donné naissance (2).
La présence de Guillaume dans ce pays était toute fortuite, et ce qui le prouve c'est qu'on ne relève dans son entourage aucun nom de personnage notable, il n'y a que des barons ou des chevaliers delà région. Lors de ce voyage, une autre affaire fut aussi portée devant lui ; c'était une contestation entre religieux. Pépin avait légué aux moines de Sainte-Croix une portion de marais
(i) D. Vaisscte, ffist. de Languedoc, nouv. éd., V, col. 754. Palustre, qui ne nous paraît pas avoir judicieusement interprété les termes de la charte de juillet 1098 {flisi. de Guillaume IX^ pp. 280-282 et 288, note 2), fait succomber, dans la lutte qui eut Saiut-Sernin pour théâtre, Pierre d'Andouque, évéque de Pampelune (qu'il nomme Pierre de Rota); or ce prélat assista en 11 10 à une donation qui est insérée dans le cartulaire de Conques (éd. Desjardins, p. 35o) et fut tué seulement en iii4 dans une sédition dont il sera parle plus loin.
(2) CarL de Talmond, p. 202.
420 LKS COMTKS HK POITOl'
qu'il avait enlcvi^e à ceux de Mannoulit^r, lesquels la revendiquaient. Mais (juillaume, que cps derniers sYlaii'ut rendus favorable en lui fais.inl dos imiIlmux» se d/^j^aj^^a d'eux et délégua ses pouvoirs à Kudes de la Horhe.qui, vu h diTlieulté de décider entre les parties, ordonna qu'il serait procédé h un duel dont Tissue donnerait raison au vainqueur (I).
Le comte, qui ne pouvait faire qu'un court séjour dans le pays, n'assista pas h celle lutle el, ses affaires terminées, il repartit; en passant par Saint-Michel en Lherm, il prit à sa suite Tabbé Guérin, et arriva à Sainles, où il trouva Aimé, l'archevêque de Bordeaux, et Simon, Févéque d'Agen; ces prélats assistèrent aveclui à un accord qui se fit enireles religieuses de Notre-Dame de Saintes et son fidèle (îeoffroy deTaunay, à qui elles donnèrent 10.000 sous pour l'abandon de ses droits sur le domaine de Balenzac ^2i.
L'époque du passage du comte à Sainles est fixée par celle du séjour qu'il fit à Sainte-Gemme; c'était à la fin de juin ou au commencement de juillet, alors que la prise d'Anlioche par les croisés, advenue le 8 juin, était déjà parvenue en Occident. A cette date, il fit don au prieuré de Sainte-(iemme, où il avait assurément pris gtle, de divers biens el entre autres de relais de mer sur les bords delà Seudre, entre leGuû el le Chapus. Les seules personnesnolables que l'on voie assister à cet acte sont Robert, le prévôt de Sainles, el Guillaume de Mauzé ; évidemment le comte retournait hâtivement dans le Midi avec une suite toute militaire (3 j.
On a vu que, dans ce mois de juillet 1098, il se trouvait à Toulouse, mais il n'y fil pas un long séjour. La soif des aventures le tenait et, au mois de septembre, on le rencontre dans l'armée de
(i) Marchcgay, Cart, du Bas-Poitou, p. loi, prieuré de Fontaines. Le raème éditeur a donné une traduction française de cet acte dans la Revue des provinces de rOuest (v-e année, iSây, p. aS;), réimprimée dans ses A^otices et pièces historiques sur l'Anjou et le Poitou^ ^872, p. 178. Celle traduclion est précédée d'une relation détaillée du duel, quelque peu fantaisiste, car il y est dit que les champions, prolégés par un bouclier, lutlèrenl avec des bAtons, tandis que le texte de la charte précise qu'ils combattirent à coups de poinjaçs: « Al ubi pu^'iles contra se ad puj^jnam venerunt ».
(2) Cart, de Notre-Dame de Saintes j p. 8/|. Cet acte n'est pas daté, mais il est du temps d'Urbain II, c'est-à-dire antérieur à 1099, et la qualification de glorieux, « gloriosus », qui y est donnée à Guillaume, doit se rapporter à Tépoque où il fut à Tapotée de sa fortune, c'est-à-dire après la conquête de Toulouse.
(3) Besly, I/ist. des comtes, preuves, p. 4ii.
Guillaume le Roux, roi d'Angleterre, se môUnt à la querelle de ce prince avec le roi de France. Dans sa compagnie, il assista aux sièges infructueux de Montfort TAmaury et d'Epernon, et quand Guillaume le Roux, dépité par ces échecs, prétexta des affaires urgentes pour conclure une trêve avec ses adversaires et retourner en Angleterre, le comte de Poitou se trouva contraint d'abandonner aussi la partie. On ne sait à quoi attribuer cette fugue. Avait-il des motifs particuliers d'inimitié contre le roi Philippe, ou bien, du chef de sa femme, fille d'Edme de Morlain,luiétait*il advenu en Normandie des intérêts particuliers qui se trouvaient menacés? Les historiens du temps ne nous ont làdessus rien laissé entrevoir (1).
S'éloigner de ses états, ainsi que le faisait Guillaume, sans être couvert par l'immunité spéciale des croisés, aurait été fort périlleux, s'il ne s'était senti garanti en Toulousain par la présence de sa femme, en Aquitaine par quelque fidèle, jouant à son égard le rôle du comte de la Marche auprès de Guy-Geoffroy; peutêtre avait-il chargé de ce soin Guillaume Taillefer, comte d'Angoulême,àqui, au commencement de Tannée 1099, en témoignage des sentiments d'affection qu'il avait pour lui, il fit cadeau de la villa de Chasseneuil et de la rue qui traversait le pont Joubert de Poitiers. Le comte d'AngouIême transmit aussitôt ce don a l'abbaye de Saint-Amant de Boixe,qui obtint de l'évêqne de Poitiers et de son chapitre cathédral qu'ils complétassent cet acte par l'abandon de l'église de Saint-Clément de Chasseneuil (2).
La présence continue delà comtesse à Toulouse produisait de
(1) Orderic Vital, I/isl, ecclés,, IV, p. 25.
(2) Bcsiy, Eresques de Poictiers, pp. 7'}-7C. La charte du duc d'Aquitaine n'a pas d'indications chronoloja^iqucs, mais celle de révoque, qui lui est de peu postérieure, porte la date du 2 des calendes d'avril 1098 (3i mars 1099). ('et acie offre cet intrfrèt tout particulier qu'il démontre qu'à cette époque il était d'usasçe dans la chancellerie de révoque de Poitiers de faire commencer Tannée à Pâques. Il semblerait, si l'on s'en tient seulement aux indications chronolos^iques numérales, qu*il appartient sans conteste à l'année 1098, Pâques étant tombé cette année-là le 28 mars, mais à la suite se rouve le chiffre vu pour Tindiction, lequel correspond à l'année 1099. Or, en creusant
la question de plus prés, on s'aperçoit que Tannée 1098, vieux style, a compté deux calendes d'avril; en effet, en 1099, nouveau style, Pâques tomba le 12 avril, si bien que c'est à celte date seulement que se termina Tannée 1098, vieux style, commencée le 28 mars de Tannée précédente; le chiffre de Tindiction seul pouvait dire dans laquelle des deux années se trouvait le 2 des calendes d'avril de notre charte, et comme ce chiffre, qui est vu, correspond à Tannée 1099, il s^en suit que notre jour du 2 des calendes d*avril doit être placé dans cette année 1099.
/,22 Li:s coMThs Di: poiror
son col^ l*'s plus hiHJmix elTt»ls; ollo y i-rf^nail absolument en souveraine el, conimt' ltîlli\ rlle disjMisuil à s-jn gré du domaine de ses ancôlres. C'esl ainsi que par dévotion pour saint Saturnin et assurément aussi pour attacher encore plus étroitement à sa personne les chanoint^s de sa colléf^iale, elle accrut le don qu*elle et son mari Ii^ur avaient précédemment fait, et particulièrement elle augmenta les droits de Tranchise d(mt ils jouissaient dans le bourg de Sainl-Sernin. Si»s inspirateurs, ceux dont elle avait pris conseil, étaient Munit. n, le prévùl de Saint-Sernin, et Itobert d'Arbrissel, qui débutait dans la grande voie de propagande de ses doctrines et s'était créé dans Munion un adepte zélé (1). La comtesse disjmsa encore, pour répondre à d'autres sollicitations, de l'alleu et de l'église de Sainl-Médard de Fenouillet en faveur de l'abbé de Maillezais {i\
Dans ce même temps, c'est-à-dire durant l'année 1099, Philippie mit au monde un fils, à qui, conformément à l'usage suivi dans la famille comtale poitevine, fut donné le nom de Guillaume. Par une coïncidence heureuse ce nom se trouvait être celui de son aïeul, le précédent comte de Toulouse, et, par ce fait, les destinées des deux races semblaient venir se confondre naturellement sur la môme tête (3).
Malgré la violence des termes employés par l'évêque de
(i) D. Vaîssetp, //ist, ffe f/imjnedoc^ nouv., éd., V, Ci)l. 73C.
(2) Lacurie, ^ijp/ . de Mailiecais^ preuves, p. 24*>. Dans cet ncle Guillaume prend le titre de comlc des Poitevins et des Toulousains. Le nom de l*abbé de Maillezaig est omis dans la charte, bien que Cf*lle-ci énonce que la donation fut faite dans sa main ; or, c'est vers celle époque que Pierre, un personnaf»"e très lettré, qui faisait ses délices de la lecture de Ciccron, fut élu abbé de Maillezais,et par suite n'y aurait-il point lieu de le rattacher plus ou moins étPoiloment au particulier désii^né sous le nom de Pierre de Muret, qui vient en télé des témoins de Tacte, immédiatement avant Foucher, le prieur de Mailleznis.
(3) Marchecray, Chron.des égl. d'Anjou^ p.4i9i Saint-Maixent.Eo ne parlant que de la seule naissance de Guillaume pendant l'année 1 0^)9, nous nous heurtons àTopinion universellement admise qui veut que F*hilippie ait, dans le courant de cette année 109^, donné le jour à deux t^arçons, Guillaume el Raymond. Le tait n'est pas douteux pour Guillaume, mais il en est tout autrement par rapport à son frère ou, du moms, c'est ce (jui nous paraît résulter du texic môme de la chronique qui est ainsi conçu : a 1099. « Willelmo comiti natus est filiua, cquivore Guillelmus vocalus. Kx supradicta con-
« juîçe habuit quoquequinfpie filias Novissimeîçcnuit apud Tholosam ulerinum,
« videlicel Raimundum.... ». Selon nous Raymond a dû naître vers 1 1 14. Trente ans après, dans une chirte de Saint-Jean d'Anafély (Besly, Fïiat. des comtes^ preuves, p. 4^2), Guillaume Vlll rappelait avec insistance qu'il était issu d'une mère toulousaine, ce qui'pouvaitjpréter à beaucoup de sous-eolendua de sa part.
GUILLAUMt: LE JliUNE 423
Cahors pour caractériser la conduite du comte de Poilou à Tégard de son cousin Berirand, il ne paraît pas que Guillaume ait été frappé des censures ecclésiastiques et particulièrement de la peine de l'excommunication dont Tautoriié épiscopale,et en particulier le pape Urbain II, étaient alors si prodigues. Toutefois le clergé toulousain dissident dut faire des tentatives auprès du pape pour arriver à ce résultat, et nous ne serions pas étonné que c'est à la préoccupation d'arrêter ces menées que sont dus le voyage à Rome de Pierre, l'évêquede Poitiers, au commencement de l'année 1099, et le long séjour qu'il y fit. 11 s'y trouvait lors du concile que le pape tint dans cette ville le 29 avril et il n'était pas de retour au siège de son évêché le 29 juin, lors du synode qu'y présida Aimé, l'archevêque de Bordeaux; on ne constate sa présence en Poitou qu'à l'époque de la saint Luc (I). Chargé de traiter auprès de la cour pontificale toutes les affaires de la région, c'est lui, sans nul doute, qui obtint le 27 avril une bulle par laquelle le pape confirmait tous les privilèges accordés par les comtes de Poitou, ducs d'Aquitaine, à l'église de Sainte-Croix de Bordeaux (2).
Le retour de l'évêque de Poitiers concorda peut-être avec le grand événement qui marqua cette année d'une date ineffaçable.
Le 15 juillet 1099, Jérusalem était tombée aux mains des Croisés. La nouvelle de ce résultat, si anxieusement attendu, de tant de prodigieux ePTorls, arriva en Occident, grossie par les récits merveilleux qui accompagnent toute expédition lointaine et celleci, par son caractère spécial, agissait plus que toute autre sur l'imagination populaire. Aussi, bien des seigneurs qui avaient résisté au premier entraînement, à l'excitation des paroles d'Urbain II et de ses ardents disciples, se sentirent-ils émus et à leur tour se résolurent-ils à partir. Beaucoup marchaient poussés par l'impulsion intime de leur foi religieuse, si vivace au railieu des débordements de l'époque, mais d'autres étaient entraî-
(i) Marchegay, Cnrt. du Bas-PoitoUy p. 71, prieuré d'Aizenay. Les synodes de l'évêque de Poitiers se teuaient deux fois l'an, le jeudi, jour de la Félc de rAscensîoo et le jeudi après la fctc de saint Luc qui se célèbre le 18 octobre. (Arch. de la Vienne, G. 10).
(2) Archives hisi. de la Gironde, VI, p. 100.
4a4 IJîS COMTES DE POITOU
nés par des motifs moins noblos ; cenx-Ià cYlaient les coureurs d'avenlures, de braves guerriers qui cherchaient dans un inconnu plein de périls Toccasion de nouvelles jouissances : parmi ces derniers il convient de placer le duc d*Aquitaine. Mais pour tenir un rang digne de lui dans Texpédition qui se prépara aussitôt pour renforcer les rangs des vainqueurs, il ne convenait pas que le duc partit avec une simple escorte, il lui fallait une armée qu*il pût diriger et dont il serait le seul et véritable chef. Pour arriver à ces fins il était contraint de s'adresser à ses vassaux et par suite de profiter de toutes les circonstances où il pourrait se mettre en rapport avec le plus grand nombre d'entre eux. C'est dans ce but intéressé que, laissant encore une foisPhilippie seule à Toulouse, il se rendit en Bas-Poitou pour assister à la bénédiction solennelle de l'église delà Chaise.
Le vicomte de Thouars, Herbert, continuant l'œuvre de son père, avait comblé de dons ce petit monastère et de plus avait fait poursuivre activement les constructions de l'église qui s'édifiait sous la direction d'un moine nommé Jean. La dédicace en avait été fixée au 7 décembre 1099 et devait être faite par Tévèque de Poitiers, ce qui s'exécuta de point en point. La plus grande partie des barons et des vassaux du vicomte de Thouars et les nombreux officiers de sa maison assistèrent à la cérémonie qui dura deux jours, le 6 et le 7 décembre; l'affluence de monde fut telle que les vieux barons disaient ne pas en avoir vu de sembla-^ ble depuis la dédicace de l'abbaye de Charroux, en 1067. L'occasion qui s'offrait était trop favorable pour que le duc d'Aquitaine la manquât; il se trouva donc à celle solennité en compagnie de sa mère Audéarde qui continuailà résider en Poitou, et il y a tout lieu de croire qu'entre le duc etlevicoinlede Thouars furent arrêtées les bases de la convention qui devait les mener l'année suivante, l'un et l'autre, sur le chemin de Jérusalem (1).
Toutefois, comme nous l'avons dit, ce n'est pas en simple pèlerin que Guillaume comptait partir pour les Lieux-Saints, mais bien en prince, presque en roi, accompagné de fidèles compagnons
(i) Mapcheçay, Cari, du Bas-Poitou^ pp. G, 20 et S^^, La Ch.iise-Ie- Vicomte; Chron, des égl, d'Anjou, p. 889, La Chaise-le- Vicomte.
d'armes j afin de répondre aux exigences de cette situation et de plus pour satisfaire à ses goûts do luxe, il lui fallait de Targent» beaucoup d'argent. Pour s'en procurer, il se tourna vers le roi d'Angleterre, Guillaume le Roux. Lors de la campagne qu'ils avaient faite ensemble, l'année précédente, il avait pu se renseigner sur les ressources de ce prince; il savait pertinemment qu'il avait donné 10,000 marcs d'argent à son frère Robert Courle-Heuse lorsque, quatre ans auparavant, celui-ci était parti pour la Terre-Sainte. Cette somme, qui représentait plus de trois millions de francs de notre monnaie, Robert l'avait obtenue en engageant à son frère son duché de Normandie pour cinq ans. Guillaume, s'inspirant de ce précédent, fit des démarches auprès du roi d'Angleterre qui fut ébloui par l'horizon que lui ouvraient ces avances. Au fond du cœur il était résolu, ainsi que l'événement le prouva, à ne pas restituer la Normandie à Robert Courte-Heuse ; aussi, dut-il augurer qu'il pourrait agir de pareille sorte à l'égard du duc d'Aquitaine et qu'il lui serait possible de réunir ses magnifiques états à ceux que sa décision bien arrêtée de reconstituer à son profil tout l'héritage de Guillaume le Conquérant allait mettre entre ses mains. Par suite, il accueillit avec faveur les propositions de Guillaume, pendant que celui-ci, déclarant qu'il voulait venir en aide au roi de Jérusalem dont le trône était chaque jour menacé par les Infidèles, faisait proclamer la guerre sainte dans son duché. Dans le courant de l'été, le roi d'Angleterre réunit donc une grande flotte et, d'autre part, il rassembla une armée formidable dans le double but d'empêcher son frère, qui revenait alors de rOrient, de rentrer dans ses domaines, et de s'assurer les places principales de l'Aquitaine aussitôt qu'il aurait versé entre les mains du duc le subside convenu entre eux. Il se croyait tellement sûr de son fait et si près d'arriver au but qu'il poursuivait qu'un de ses familiers lui ayant demandé, alors qu'il faisait ces préparatifs, où il comptait célébrer celle année la fête de Noël, il répondit: A Poiliers(l).
Mais l'événement trompa toutes les prévisions: le 2 août de celle
(i) Orderic Vital, Hist. ecclés., éd. Le Prévost, IV, p. 80 et note i.
4a6 LES CO.MTKS DE POITOU
année 1100, quelques jours avant son dépari annoncé de TAngleterre, Guillaume le Houx élanl^ la chasse, un personnage desa suite, GaulierTirel,sei{;neur de Poix, le tua par accident (l).Ce coup de théâtre dérangea toutes les combinuisons du duc d^Aquitaine, mais il élait trop avancé pour reculer; du resle, pour se ménager de plus grandes ressources, il venait de commettre un acie impolitique qui fulplus tard pour luila source de grands ennuisel Toccasion de luttes ardentes. Kn môme temps qu'il négociait avec le roi d'Angleterre, il avait trailé avic Bertrand de Saint-Gilles et lui avait abandonné le comté de Toulouse. Nous ne saurions dire quelle est la nature de Taccord qui fut conclu entre les deux comtes, rien n'a transpiré à ce sujet, mais Ton doit croire que la somme versée par Bertrand fut considérable, car il ne parait pas que Guillaume ait par trop pressuré ses sujets et particulièrement les établissements religieux, comme il élait d'usage en pareilles circonstances.
Nier celte convention à défaut d'en connaître les termes serait aller, ce nous semble, contre toute vérité historique. Guillaume ne put effectuer son départ sans avoir de grosses sommes à sa disposition, or, pour s'en procurer, la seule ressource à laquelle il put recourir, celle qui fut alors universellemenl pratiquée, aussi bien par les hauts barons que par les chevaliers ou même les simples particuliers, ce fut de vendre ses biens ou de les mettre en gage (2). C'est à la première combinaison qu'il s'arrêta et il apparaît par tous les textes que le seul domaine dont le duc d'Aquitaine se soit alors dessaisi, c'est de son comté de Toulouse. On ne saurait dire que celui-ci passa aux mains de Bertrand de Saint-Gilles par l'effetd'une conquête. S'il y avait eu une guerre, celle-ci n'aurait pu avoir lieu que dans le courant de Tannée 1099 ; or, d'un coup de force advenu à celle époque, il n'y a aucune Irace, tandis qu'il est tout à fait probable qu'un accord intervint entre Guillaume de Poitiers el Bertrand à a fin de celle année.
(0 Orderic Vital, Hist. ecclês., IV, p 8G.
(2) C'est ainsi que Ton voit Richard Forbandil, voulant aller à Jérusalem, faire échange en 1112 avec Tabbé de Moulierneuf el lui donner un bon nias de terre sis à CJiiré contre une mule. (Arch. de la Vienne, orig., Moplierneuf, no 20).
GUILLAUME LE JKUiNE 427
Quand ce dernier eul été remis en possession du comté de Toulouse, il s'empressa de reconnaître la validité des actes émanés de Guillaume et de sa femme, sans examiner, dit-il, s^ils étaient légalement ou non, « juste vel injuste », les possesseurs du comté. Bertrand avait eu soin, tout d'abord, de s'assurer la bienveillance des chanoines de Saint-Sernin, comblés de faveurs par le comte et la comtesse de Poitou et dont le bourg était en quelque sorte le centre religieux de sa capitale ; c'est pourquoi, dès le mois de décembre, en présence de Jourdain, comle de Cerdagne, qui joua peut-être le rôle de médiateur enlre les deux prétendants au comté de Toulouse, confirma-t-il les dons faits par Guillaume et Philippieà Saint-Sernin ainsi que toutes les franchises dont ils avaient doté le bourg, et enfin, dès le mois de février 1100, il renouvela et augmenta ces concessions (1).
On ne saurait soutenir non plus que Guillaume ail abandonné le Toulousain pour un motif pieux et sous le coup des menaces de l'Eglise. Celle-ci, pour encourager les dévouements qui auraient pu être arrêtés parla crainle de voirie patrimoine du chef de famille devenir pendant son absence la proie de voisins avides, avait fait reconnaître au concile de Clermont et admettre par tous que les domaines des croisés étaient mis sous la protection spéciale de l'Eglise et que toutes les personnes qui, sous quelque prétexte que ce fût, se saisiraient de leurs biens, encourraient l'excom munication majeure. C'est en 1097 que Guillaume, s'autorisant des droits de Philippie, s'était emparé du Toulousain sur Bertrand de Saint-Gilles, lequel n'avait aucune raison à faire valoir
(i) Ces deux pièces ue portent pas d^iodicatioa d'année, mais on ne saurait douter qu'elles apparlieonent aux mois ^e décembre 10.39 ^^ février 1 100. C'est ce qui résulte du rapprochement de deux autres actes, l'un de juin iioo (D. Vaissele, Hist, de Lanfjtiedoc, V, col. 7G5), en vertu duquel, Isarn étant évéque de Toulouse et Bertrand possédant le comté, Amalvis de Sentas donne la dlme de ce lieu à l'abbaye du Lézat, et l'autre, qui est daté d'un jeudi de février l'an que le comte Bertrand recouvra Toulouse et qui est cité par D. Vaissete (111, p. 544)> d'après Calel [f/isi. des comtes d^. Toulouse^ p. i54). Cet évéoement, ainsi qu'il résulte de l'acte précédent, est antérieur au mois de juin 1 100, or si la prise de possession de Toulouse n'avait eu lieu qu'en celte année iioo, le mois de février, suivant l'ancien mode de comput, répondrait à février iioi, et repousserait par suite à cotte année iioi la cession de Toulouse à Bertrand, ce qui ne peut être, vu qu*il possédait celte ville dès l'an iioo; le mois de février de l'année où le comle Bertrand recouvra Toulouse ne peut donc être ideotitié qu'avec le mois de février iioo, qui, selon l'ancien conipul appartenait à l'aance 1099^ laquelle s'étendait du 10 avril 109^ au 3i mars iiou, veille de Pà(|ues.
4a« LES COMTES DK POITOU
pour exciper des privilèges allribués aux croisés ; par suile, le duc d'Aquitaine n'ayanlpu être excommunié pour ce fait Jl serait puéril de penser que deux ou trois ans après col événement une crainte rétrospective ou un remords tardif lui aurait fait abandon* ner ce qu'il avait de justes motifs pour considérer comme étant rhéritage de sa femme (1).
On peut donc dire que c'est à la suite do négociations intervenues, peut-être directement, entre Bertrand et Guillaume que ce dernier se trouva en possession de l'argent qui lui était nécessaire tant pour s'équiper que pour entreprendre son voyage. Désireux d'accroître ces ressources, il parcourut aussi ses états en demandeur et durant le cours de Tété il était à Mauzé; là, sollicilé par Thomas, son ancien chambrier, qui s*était fait moine à Saint- Jean d'Angély, il donna à celte abbaye une femme de basse condition, une vilaine, qui serait désormais tenue de payer aux moines les redevances qu'elle lui devait en qualité de métayère. Ceci se pass'adevanll'aumônerie du lieu« elle comte, voulant marquer raiïection qu'il portail à son ancien serviteur, Tembrassa publiquement. Ce petit fait, relevé avec soin par le rédacteur de la charte, est tout à l'honneur de Guillaume; il témoigne de la simplicité familière qu'il apportait dans ses relations avec ses sujets et explique les sympathies dont il était l'objet (2).
On ne sait s'il assista, le 31 octobre 1100, à la consécration de l'église abbatiale d'Airvault, mais il se trouvait sûrement à Poitiers quand, le 19 novembre, conformément aux ordres du pape Pascal II, s'ouvrit un concile dans la cathédrale de Sainl-Pierre, sous la présidence dos cardinaux Jean et Benoit (3). C'était une
(i)D. Vai8sete,qui s'est faille défenseur des prétendus droits de Berlrand de Saint- Gilles en appliquant an Lannfuedoc le principe de la Toi salique qui n'y était nullement en vigueur, comme nous )*avons démontre, a mis en avant les motifs que nous venons d*exposer pour infirmer la croyance commune que Bertrand ne devint possesseur du comté de Toulouse qu'en vertu d*un ensç-a^ement. Ces arguments ne sont vérilablement qu^une concession aux sentiments exprimés autour de lui par ses contemporains, et cela est si vrai que le docte bénédictin, après avoir plaidé la cause de la restitution volontaire ou de la conquête, ajoute, poussé par sa conscience d'historien: « Nous ne a voudrions pas cependant nier que Guillaume, au nom de Philippe, sa femme, n*ait « reçu alors quelque somme de Raimond de Saint-Gilles, ou plutôt de Bertrand, son « fils, pour ses prétentions sur le comté de Toulouse ». {llisl.de Latignedoc, nouv. éd., m, p. 54-^).
(2) Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 4iG; D. Fonleneau, LXIII, p. 40^.
(3) Le texte publié par Marchegay [Chron. des égL d'Anjou, p. l\'20. Saint-
GUILLAUME LE JEUNE 42g
imposante assemblée, comptant, selon les uns, cent quarante membres, selon d'autres, cent quatre-vingts, auxquels furent soumises de nombreuses questions de discipline ecclésiastique. Elle promulgua dix-sept canons sur ces matières; nousn'en retiendrons qu'un seul, celui qui reconnaissait aux églises la faculté de racheter les privilèges ou les fiefs qu'elles auraient perdus en y employant l'argent qu'elles possédaient. Jusque-là leurs trésors se grossissaient d'objets précieux offerts par de généreux donateurs; à la suite de cette décision ils en sortirent, car, alors comme aujourd'hui, beaucoup étaient tombés entre les mains de gens qui ne savaient pas apprécier leur valeur. Mais à côté de ces questions spéciales d'ordre religieux, le pape avait chargé ses légats d'en soulever une autre qui devait avoir un extrême retentissement. Il s'agissait du roi de France, Philippe I®*", et de ses rapports adultères avec Berlrade de Montfort; une première fois excommunié, le roi avait propais de se séparer de la comtesse d'Anjou, mais cet engagement n'avait pas été suivi d'exécution et le pape réclamait une nouvelle sentence. Quand l'afiaire fut soumise à l'assemblée, le comte de Poitou se leva et pria instamment les membres du concile ne pas donner suite à la demande qui leur était faite et surtout de ne pas renouveler l'excommunication dont le roi son seigneur avait été déjà frappé; des évêques se joignirent à lui, mais ils ne purent rien obtenir des légats. Alors le comte, remplaçant les prières par des menaces, quitta la cathédrale, suivi de quelques évêques, de beaucoup de clercs et d'une grande quantité de laïques. Malgré le trouble qu'occasionna cette violente sortie, le concile, se considérant comme étant encore suffisamment en nombre, vota la formule d'excommunication contre Philippe et Bertrade. Un homme du peuple qui se trouvait sur les galeries de l'église, embrassant avec ardeur la cause du comte de Poitou, lança une pierre dans la direction des cardinaux; un clerc qui se trouvait près d'eux fut atteint à la tête et jeté à terre; à la vue du sang répandu le tumulte devint exlrêrae, mais les Pères du concile s'étant découverts, offrant ainsi leur front aux coups dont ils pouvaient être menacés, surent garder leur
MuixeDl) porte par erreur a xii^ kalendas noveiubris y> au lieu de « tercio decimo^ qui se lit eu toutes letUres dans le maouscrit origiDal.
sang-froid et, so roodolanl sur Rornnrd do Tiron cl Boborl d*Arbrissel,qui faisaiontpaiiie do rassislanroJKs reslèrcnliranquillos à leur place; leur couragouso atlilude en imposa & celle foule sure\cil('*e; les comles el Ions ceux qui les avnienl suivis dans leur relraile vinrenl sMiumilicr devanl eux el implorer leur pardon (1).
Il est à croire que Guillaume, avanl de recourir à la violence, avail essayé de peser de loule son aulorité sur les membres de l'assemblée pris en parliculier, el la présence d'évfiques parmi la foule qui lavait suivi prouve que ses démarches n*avaienl pas élé loutes suivies d'insuccès. Il s'élail mftme adressé à Tun des léf^als; la chronique de Sainl-Maixenl rapporle en eiïel que la veille de ce jour mémorable sainl Ililaire apparul au légat Jean ellui dit en Tencourageant dans ses premières dispositions : « Jean ne crains rien, agis avec fermeté, demain je serai avec loi (2). >»
Bien que Ton ne puisse tenir grand compte des sentiments exprimés par Guillaume dans ses poésies, cependant on ne peut absolument négliger le témoignage qu'il fournil lui-même pour l'explication de sa conduite et son dévouement à la cause de Bertrade; dans la pièce de vers qu'il avait composée lors de son dé< part pour la Terre-Sainte, il déclare en effet, après avoir dit adieu au Limousin, au Poitou, aux vanités du monde, aux plaisirs et aux fêtes, vouloir confier ses états el son fils à son parent, le comte d'Anjou, et au roi, de peur que ses ennemis, voyant le jeune âge et la faiblesse de son fils, ne vinssent pendant son absence envahir son domaine (3).
Les événements qui s'étaient passés au concile, et qui témoignent de la singulière disposition d'esprit du duc d'Aquitaine pour se préparer à la croisade, avaient vivement tendu les rapports entre lui el Tévêque de Poitiers. Aussi témoigna-l-il son mauvais vouloir au prélat en ne recevant pas de ses mains la croix qui était le témoignage du vœu qu'il avait prononcé. Il se rendit pour cet effet à Limoges, dont l'évêque, Pierre Viroald, ancien doyen de Bordeaux, qui venait de succéder à Guillaume d'Uriel,
(ij Labbe, Concilia, X, col. 720-725.
(2) Marchegay, Chron. des égL d'Anjou y p. 420, Saint-Maixent.
(H) Allaserra, Rerum Aqniianic. iibri quinque^ p. 499.
s'était sans doute joint à lui pour protester contre les actes de rassemblée. C'est donc dans celte ville de Limoges qu'il donna rendez-vous aux croisés de ses états et qu'il en partit pour sa grande expédition.
Considérable fut le nombre de Poitevins qui prirent la croix. L'enthousiasme populaire avait été excité dès le commencement de Tannée H 00 par l'arrivée de pèlerins qui faisaient de leur voyage des récits merveilleux; d'autre part, beaucoup d'entre eux, échappés aux misères de la croisade, avaient rapporté de nombreuses reliques qui émerveillaient les populations : l'abbaye de Saint-Maixent, entre autres, en reçut plusieurs d'un nommé Pierre Fasin. Puis, des cérémonies religieuses d'un grand éclat avaient aussi enflammé les esprits ; presque en même temps que l'église de la Chaise-le-Vicomte,le 17 novembre 1099, avait été consacrée celle de Sainte-Radegonde de Poitiers et enfin, un an après, le 31 octobre 1100, l'évêque de Poitiers avait été bénir celle de Saint-Pierre d'Airvault. Des corps de saints personnages, dont la sépulture était tombée dans l'oubli, avaient été remis au jour et donnaient l'essor à des dévotions nouvelles ; telles furent en 1 098 la découverte des cendres de sainte Pezenne auprès de Niort, et en 1099, de celles de saint Agapit à Sainl-Maixent (1).
Les croisés du Poitou se rassemblèrent à Poitiers pendant la seconde semaine de carême, du 10 au 17 mars de l'an 1101. L'évêque, Pierre II, y distribua la croix bénite à tous ceux qui partaient; le lieu de concentration était le Pré-le-Roi, cette vaste prairie, située au-dessous des murailles de la ville, enclose de toutes parts par la rivière du Clain et à laquelle on accédait par le pont Saint-Cyprien. Ils se trouvèrent là, au nombre de trente mille, et furent ensuite se placer sous les ordres de leur comte. Parmi eux se trouvaient Herbert, vicomte de Thouars, et son frère Geoffroy, qui, pénétrés des sentiments qui agitaient beaucoup de croisés, modelèrent sur eux leur conduite, bien différents en cela de leur seigneur avec qui on peut les mettre en opposition. Au moment où il allait quitter Thouars, Herbert rassembla ses
(i) Marchegay, Cliron, des égl. d'Anjoa, pp. 4i6, 4*9 ^M^o, Saînt-Maixcnt. L'historien de la Croisade, Pierre Tudebode, était même de Civray (flisL Occid., l. III).
43a LES COMTES DE FOITOU
barons et, devant eux, conrirma tous les dons qu*il avait faits à Saint-Nicolas de la Chaise, cette création de son père; il déclara en môme temps qu'il désirait avoir sa sépulture dans ce monastère, auquel, pour cet objet, il donnait la moitié de ses biens meubles.
Arrivé à Poitiers, il requit pieusement Tévèque de vouloir bien déclarer que les bénéfices spirituels qu*il pourrait retirer de son pèlerinage profileraient aussi bien h son père, Aimeri, mort assassiné, qu*à lui-même. Enfin, au moment où il allait sortir du Préle-Roi. il eut à subir les sollicitations d*un moine de Saint-Aubin d'Angers qui venait lui demander de remettre aux religieux une chappe qu'ils lui avaient précédemment engagée pour la somme de 300 sous ; il refusa d'abord de la leur rendre, mais ensuite, se remémorant les mobiles de son départ et le but élevé qu'il s'était assigné, il fit sans retour, par TefTet d'un grand détachement des choses terrestres, dit le scribe, abandon à l'abbaye de la chappe réclamée (1 ).
Les divers groupes de croisés, venant tant de l'Aquitaine que de la Gascogne, s'étant enfin concentrés en un seul corps, Guillaume, le plus noble et le plus puissant de tous (2), en eut le commandement; il se dirigea vers le Rhin, prit en roule Hugues, comte de Vermandois, frère du roi Philippe, et se joignit en Allemagne à Guelfe, duc de Bavière, et à Ida, margrave d'Autriche* Leur troupe comptait 160.000 personnes de l'un et de l'autre sexe quand elle arriva sous les murs de Constantinople (3). Elle y avait été précédée par les Lombards sous la conduite de Tarchevêque de Milan, par les Allemands commandés par Conrad, connétable de l'empereur Henri, et enfin par une armée de Francs dirigés par les comtes de Blois et de Bourgogne. Malgré des dis-
(i)Marchcgay, Chron, des égl, (TAnjoUy pp. 34o-34i, La Chaise-le- Vicomte.
(2) Bec. des hisl. des Croisades, I, pp. ^i6, 4» 8, Guillaume deTyr.
(3) Orderic Vital {Hi'st. ecclés,^ IV, p. ii8) estime à Soo.ooo le Dombre des pèlerios, tant Aquitains que Gascons, qui partirent avec Guillaume; il y a dans ce chiffre une exagération manifeste et peut-être y a-t-il lieu de croire qu'Orderic Vital, au lieu de (c trecenta millia 3>, était dans Tinlention décrire « triginta millia ».Ce chiffre de 3o.ooo, que nous admettons, ne pourrait du reste s'appliquer qu*aux combattants, spécifiés dans le texte de l'historien par le mot « armatorum », et Ton ne saurait y comprendre les femmeg et les gens de toutes sortes qui accompagnaient les guerriers.
sentiments passagers et certains actes de violence imputables surtout aux Lombards, l'empereur Alexis Comnène accueillit fort bien les chefs croisés, mais il s'empressa de faire passer leurs bandes de Tautre côté du déiroit où elles furent camper dans les plaines de Nicomédie.
Le corps des Aquitains, arrivé le dernier, serait resté cinq semaines sous les murs de Constantinople. Il est possible que, pendant ce séjour forcé, l'empereur ait cherché à peser sur leurs chefs et à obtenir d'eux qu'ils reconnussent sa suzeraineté pour toutes les conquêtes qu'ils espéraient faire, mais si ces avances, qui avaient précédemment réussi auprès de certains personnages et en particulier auprès de Raymond de Saint-Gilles, l'ancien comte de Toulouse, qui, fixé tout à fait en Orient, était devenu un des familiers de la cour byzantine, elles furent accueillies avec une souveraine hauteur par Guillaume, qui, se considérant comme l'égal d'un roi, ne voulait accorder à Alexis que le titre d'éparche et non celui d'empereur. Raymond, outre sa situation privilégiée à la cour de Byzance, était en même temps possesseur d'un palladium renommé, la lance qui aurait percé le côté du Christ et qui, à la suite de circonstances merveilleuses, avait été, lors de la première croisade, trouvée à Antioche. Les chefs croisés tenaient à s'assurer ce gage de succès et d'autre part ils n'avaient qu'une médiocre confiance dans les protestations et les témoignages d'amitié de rËmpereur,qui semblait agir beaucoup plus sous la pression de la crainte qu'avec le désir d'appuyer leurs entreprises. Ils lui demandèrent donc de leur donner Raymond pour guide. Celui-ci refusa, mettant en avant son âge, les fatigues qu'il avait éprouvées lors de la prise de Jérusalem et les infirmités qui en étaient résultées. Cette réponse dilatoire mécontenta vivement les croisés et Guillaume les aurait alors incités à obtenir par force ce que l'on ne voulait pas leur accorder de bonne volonté. Ses Aquitains et ses Gascons, se mettant à la tête du mouvement, auraient aussitôt attaqué la triple enceinte de Constantinople et, après être venus sans peine à bout des premiers obstacles, parmi lesquels nous ne comptons pas les lions et les léopards qui, selon certains dires, auraient été lâchés pour la défense de la ville, ils se préparaient à forcer la dernière enceinte quand Alexis,
effrayé, décida Raymond à se rondre à une demande accompagnée d'un tel emploi de la force.
Mais Tarrnée des croisés, désormais réunie en une seule masse que l'on a évaluée à 300.000 personnes, ne suivit pas comme sa devancière la route plus longue, mais plus sûre, qui longeait la mer ; divisée en trois corps, elle s*engap:ea dans les terres. L'un, composé des Lombards, des Allemands et des * Francs du Nord, se diripea vers TKst, un second, sous les ordres du comte de Nevers, suivait plutôt la voie de TOuest, et entre les deux marchaient les Aquitains, mais Raymond de Saint- Gilles ne se trouvait pas avec eux. Rien qu'un historien ait cru devoir attribuer à Guillaume le fait d'avoir demandé Taide de Raymond, celte démarche paraît peu probable et l'événement semble en démontrer la fausseté. II esl hors de doute que le comte de Saint-Gilles devait être peu flatté d'avoir k favoriser les entreprises du spoliateur de son flls, et il ne devait guère se dissimuler que, si Guillaume revenait triomphant en Occident, il ne tarderait pas à remettre la main sur le comté de Toulouse. De là son refus d'accéder aux premières demandes qui lui furent faites et quand enfin, pressé par Alexis, il dut prendre la conduite de l'expédition, il ne se joignit pas au corps commandé par son neveu.
Nous n'avons pas à raconter comment la portion de l'armée que Raymond dirigea fut anéantie, comment, le soir du second jour où le camp fut attaqué par les Turcs, il s'enfuit avec Tescorte qui lui avait été donnée par l'empereur grec,plulôl pour sa défense que pour lutter contre les infidèles, et comment lui et la plupart des chefs qui l'accompagnaient rentrèrent sains et saufs àConstantinople parla Mer Noire; une accusation de trahison, dont ses panégyristes n'ont pu le laver, lui fut aussitôt jetée à la face et elle nous paraît assez justifiée ; mais là où des agissements de traîtres paraissent bien avérés c'est dans les désastres successifs qui marquèrent la marche du corps commandé par le duc d'Aquitaine.
« Après leur départ de Constanlinople,dilune relation due sans c( nul doute à un témoin oculaire, les croisés poursuivirent leur « route par des contrées arides dont leurs devanciers s'étaient « écartés et où ils étaient conduits par la perversité de l'empereur
« Alexis. Etant arrivés dans la vallée des Flambeaux, où les « payons se tenaient en embuscade, ceux-ci se précipitèrent c( sur eux au moment où ils étaient, aussi bien que leurs bêtes « de somme, excessivement affaiblis par la faim et la soif; atla- « qués de flanc, ils prirent la fuite et de plus de cent mille perte sonnes dont se composait l'armée, il en périt la plus grande « partie, tant par le fer que par la soif et par la dent des bêtes « fauves ; c'est à peine si quelques-uns, ayant perdu tout ce « qu'ils possédaient, purent s'échapper (1). »
L'armée, en effet, conduite par des Grecs ou des Turcs à la solde de l'Empereur, avait traversé le détroit de Saint-Georges au temps de la moisson et, après s'être arrêtée à Nicomédie, était passée à Slancon, à Phiniminium et était parvenue à Salamine, qu'elle détruisit. Engagée dans des montagnes arides, manquant d'eau, bu ne trouvant, selon quelques récits, que des sources contaminées avec l'aide de substances blanchâtres ressemblant à de la chaux, ellearriva au bord d'un torrent, où hommes etbêtes pouvaient étancher leur soif. C'est ce moment qu'avaient choisi les émirs Turcs pour tomber sur elle. Sa dispersion favorisait leur attaque, car il est hors de doute que les assaillants étaient bien inférieurs en nombre aux croisés. La panique s'empara de cette multitude, qui s'enfuit de toutes parts; le duc Guelfe, après avoir abandonné sa cuirasse, se sauva à travers les montagnes; l'évêque de Clermont put s'échapper aussi à grand'peine; quant à la margrave Ida elle disparut sans qu'on ait jamais pu savoir ce qu'elle était devenue • Les femmes, en effet, étaient une proie facile et recherchée par les vainqueurs qui les emmenaient en esclavage.
c Le comte de Poitiers, dit un chroniqueur, placé sur unemon- « tagne voisine dont les infidèles entouraient la base, contemplait «'la défaite des siens. A la vue des soldats massacrés, le prince « franc pleura amèrement. Les infidèles ayant redoublé d'efforts « contre lui, le comte, acculé sur tous les points, prit la fuite « avec quatre cents cavaliers. » Us n'étaient plus que six ou même deux lorsqu'il arriva à Longinade, près de Tarse en Cilicie, où Bernard l'Etranger l'accueillit avec empressement et lui fournit
(i) Marchegay, Chron, deségL cPAnjoUy p. 34i> La Chaise-Ie- Vicomte.
toul ce dont il avail besoin. Quelque temps après, Tancrède, qui commandait à Antioche pondant la captivité de Boomond, reçut magnifiquemont le malheureux comte dans cette ville et Ty garda quelque temps. Hugues de Lusignan parvint aussi à gagner Tarse sain et sauf ainsi que le comte de Vermandois qui, blessé grièvement, vint mourir en cette ville que les fuyards semblent avoir choisie comme lieu de ralliement.
La défaite des trois fraclions de Tarmée croisée s*échelonne entre le 20 juillet et la première quinzaine d*août; ce fut le corps du duc d'Aquitaine qui fut le dernier assailli. Dans le dénuement absolu où se trouvaient les gens qui avaient échappé au désastre, il leur était impossible de poursuivre leur route; il fallait faire venir d'Occident de nouveaux subsides; aussi, dans cette attente, les pèlerins séjournèrent-ils dans les lieux où ils avaient trouvé un premier asile. Quant à Raymond il passa Thiver à Constantinople et au printemps il chercha à rejoindre sa femme devant Tripoli ; mais, assailli par la tempête, il fut contraint de relâcher à Tarse où Bernard TEtranger se saisit de lui. Tancrède, qui était son ennemi personnel, se le fit livrer, s^empara de ses trésors et Tenferma dans une étroite prison sous le prétexte qu'il était cause de la défaite des Croisés.
Ceux qui avaient survécu à ces catastrophes successives se montrèrent moins sévères et surtout moins clairvoyants que le prince d'Antioche ; les comtes deBloisetde Bourgogne, les ducs d'Aquitaine et de Bavière, le connétable Conrad, Tévêque de Barcelone, qui séjournaient alors dans Antioche, intercédèrent pour Raymond et obtinrent sa délivrance. Celui-ci ne fut pas plutôt libre qu'il songea à profiler des bonnes dispositions qui lui étaient ainsi témoignéeset emmena tous ces guerriers désœuvrés faire le siège de Tortose^ dont il s'empara, mais quand ils lui demandèrent en retour de ce service de les conduire à Jérusalem, il refusa, sous ce prétexte qu'il voulait se donner tout entier au siège de Tripoli. Celle conduite cauteleuse ne contribua pas à le relever dans l'opinion de ses contemporains. Toujours esl-il que, les routes étant devenues assez sûres, les pèlerins se mirent en marche vers la ville sainte; le roi Baudouin vint au devant eux, les reçut avec honneur, et ils célébrèrent ensemble les Pâques de Tan 1102.
* Après les fêles, Guillaume et quelques-uns des princes s'embarquèrent à Joppé pour retourner en Europe, mais ils furent surpris par une violente tempête et conlraintsderentrer à Antioche. Plusieurs prirent part le 27 mai à la funeste bataille de Rama,où fut fait prisonnier Hugues de Lusignan et qui amena la mort d'Herbert de Thouars.Quant à Guillaume, il vécut dans la société de Tancrède et retourna avec lui à Jérusalem au mois de septembre suivant; Baudouin partait alors pour faire le siège d'Ascalon, ils l'accompagnèrent et le résultat infructueux de cette entreprise finit par dégoûter le duc d'Aquitaine de cette lutte journalière et sans gloire qui se résolvait dans l'attaque ou la défense de la multitude déplaces fortes qui couvraient le pays. Il se rembarqua donc, cette fois définitivement, et rentra dans ses états dans le courant de l'automne de l'année 1102, après une absence de dixhuit mois (1) ; le 29 octobre il se trouvait à Poitiers (2).
Avant de partir pour l'Orient, Guillaume avait confié le soin de ses états à sa femme Philippie; elle avait auprès d'elle Hugues, le frère du comte, déjà en âge, et samère Audéarde, mais on ne connaît pas les véritables conseillers ou défenseurs qu'il lui donna. Cependant on peut signaler dansTentouragede la comtesse la présence du sénéchal de Poitou, Eudes de Mauzé, et d'Hugues de Doué. L'un et Tautre se trouvaient avecelleà Saint-Maixent, lorsqu'une difficulté s'éleva au sujet des prestations que ce monastère pouvait devoir à ses hôtes ; le sénéchal reconnut publiquement qu'il n'avait pas le droit de requérir des sèches ou des oignons lorsqu'il descendait chez lesmoinesetqu'ilsen devaient seulement centpour la maison du comte et cinquante pour celle de la comtesse (3).
(i) Nous ne citerons aucune référence pour ce résumé de la funeste campagne du comte de Poitou en Orient; on les trouvera toutes dans la relation de ces événements due à E. Mabiile, le savant annotateur de D. Vaissete (Hist. de Languedoc ^ nouv. éd., \\\, p. 556, note 2), que nous avons généralement suivie. V Essai sur le règne d* Alexis I Comnène, que vient de publier M. Chalandon, n'apporte aucune modification essentielle à ce récit.
(2) Rédet, Doc, pour Saint- f/ilaire, I, p. 118,
(3) A. Richard, Chartes de Saint-Maixent, I, p. 218. Sur la foi de D. Fonteneau nous avions, dans la publication précitée, placé cette pièce entre 1 098 et 1 096, mais l'étude de nouveaux documents nous amène À la mettre après Tannée 1096, où Guillaume de Mauzé est encore sénéchal, et pendant une absence du comte, indiquée par la présence des deux fidèles compagnons de ce dernier auprès de la comtesse; celle-ci voyageait avec toute sa maison, ce qui ressort de la rencontre, parmi les témoins de Pacte, d* Arnaud Mimarot, le très vieux cuisinier du comte.
Ce qu'il y a de certain, c/ost que, grâce à Tadminislralion vigilante des conseillers de Philippie aussi bien qu'à la sauvegarde spéciale que les privih>ges des Croisés conféraient au duc d'Aquitaine, ses états jouirent pendant son absence d*une tranquillité absolue, telle que c'est à peine si l'historien peut relever pendant ce laps de temps quelqut^s faits d'une importance secondaire. La duchesse ne fit pas une résidence continue en quelque lieu particulier; comme son mari, elle voyageait fréquemment et on la retrouve unjour,non loin de Saintes, à Champagne»où, pour obtenir que le Seigneur daignât accorder au duc un heureux voyage, tant à Taller qu'au retour, elle fit don à Garnier, prieur de Sainte- Gemme, de la dime de la terre que le viguier, Robert, avait donnée à essarter dans la forêt de Baconais et la dlme de l'essart de Ricou; en ce moment, elle n'avait auprès d'elle que des personnages d'un rang inférieur, bien que le rédacteur de la charte les qualifie de barons, tels que Foucaud, Hugues Airaud, Aleard de Ciré et Robert le viguier (1).
Il est toutefois un point hors de doute, c'est que, pendant l'absence de son mari, la comtesse se laissa entraîner vers les questions religieuses, si passionnantes à celte époque, el,en particulier, qu'elle subit l'influence de Robert d'Arbrissel, dont les prédications commençaient à remuer les populations de l'Ouest. Elle avait admis daus son intimité un moine, nommé Robert Quartaud, qui avait quitté son monastère et se faisait auprès d'elle rinterprèle de doctrines que nous pensons être celles du fondateur de Fontevrault. Robert était précédemment à la tête d'une obédience de l'abbaye de Vendôme, située non loin de l'Océan, qui, grâce à celte situation, alimentait le monastère en poisson; par suite de son départ, les moines se trouvaient privés de ces ressources. L'abbé Geoffroy ne pouvait se résoudre à tolérer cette situation, aussi écrivit-il à la comtesse de Poitou une lettre comminatoire dans laquelle il lui disait que sa conduite, en soutenant Renaud, était dangereuse pour le salut de son âme et contraire à celui de son mari; si elle voulait que Dieu fît revenir celui-ci en bonne santé et lui donnât le triomphe sur ses ennemis,
(i) Besly, flist. des comtes ^ preuves, p. 4'^-
elle devait éloigner d'elle ce religieux qui, selon lui, n'avait conservé de sa profession que la tonsure et le vêtement et ne reconnaissait pour règle que sa volonté. Geoffroy lui déclarait en outre que si ce moine révolté continuait q. rester en dehors de Tobéissance qu'il devait à son supérieur il serait excommunié, tant par lui que par le pape, aussi bien que toutes personnes qui partageraient ses idées •
Malgré qu'elle fût personnellement visée, la comtesse ne semble pas s'être vivement préoccupée des menaces de l'abbé de Vendôme, qui était d'ailleurs en aussi mauvais termes avec ses autres prieurs du Poitou ou de la Saintonge, tels que Geoffroy de Surgères, Jean de Puyraveau, Hervé d'Olonne, qu'avec Robert Quarlaud. L'éloignement de Philippie pour Geoffroy était du reste antérieur au départ du comte pour la croisade. 11 se plaint en effet, au début de la lettre qu'il lui écrivit, de ce que, bien qu'il fût l'ami du comte, il ne put, lorsque celui-ci partit pour Jérusalem, voir la comtesse et qu'il dut, contre son gré, s'éloigner et rentrer dans son abbaye (1).
En dehors de ces menus faits il n'y avéritablement à signaler, pendant l'absence du duc d'Aquitaine, que la mort d'Aimé, l'archevêque de Bordeaux; le prélat, en sa qualité de légat du pape, exerçait depuis de longues années une action prépondérante dans les assemblées conciliaires de la région et sa disparition était un événement considérable. Il décéda le 22 mai 1101 et la duchesse ne prit pas sur elle de désigner un nouveau candidat pour le poste qu'il occupait depuis treize ans. Pendant toute l'année 1102 le siège de Bordeaux restavacant; on attendait évidemment le retour du duc. Celui-ci fît élire en 1103 à cette haute situation Arnaud Géraud de Cabanac, dont on ne connaît pas les antécédents, mais qui était pourvu des ordres sacrés et pourrait bien avoir été l'un des compagnons de Guillaume en Orient (2).
(i) Mi|B^ne^ PatroL lal,^ CLVII, col. 204» et aussi col. 178 et 176; Besly, Hisl.des comtes, preuves, p. ^19.
('a) MaiTchegay, Chron. des égL d^AnJou^ p. 42I1 Sainl-Maixenl ; Arch. de la Vienne, nécrologe de Monlierneuf, reg. n« 2o5, fol. 166 v*; Besly, Ilisi, des comtes, preuves, p. 4''*^* On ne connaît les noms que d'un très petit nombre de croisés poitevins,aussi y a-t il lieu de relever ici celui deTécrivain religieux Raoul Ardent,arcbidiacrede Poitiers, qui, en qualitéde prédicateur, aurait accompagné le comte de Poitou en Orient (JJist. liit, de la France, IX, p. 254 ; Lcdain, Hist. de Bressuire, p. 60).
4<o LES COMTES DE POITOU
La vie publique, qui semble avoir sommeillé pendant Fabsence du comte, reprit promptement de Tactivil^ après son retour. A la fîn de l'année H 02, il se rendit à plusieurs assemblées du chapitre de Saint-Hilaireel, au commencement de Tannée 1103, il provoqua une réunion spéciale des chanoines dans laquelle il leur demanda d*accorder une prébende à un nommé Arbaud ; des ecclésiastiques, tels que Tarcheveque de Bourges et l'évëque de Poitiers, et des laïques en grand nombre, parmi lesquels se trouvaient des barons qui ne sont pas nominativement désignés, se pressaient autour du comte; on n'y signale expressément comme présents qu'Arnaud le Jeune, Pierre de Torçay et Pierre Savari, parents ou amis d*Arbaud, qui se portèrent garants des engagements pris par lui à Tégard du chapitre (i).
Bien que la comtesse, lorsqu'elle fit don au prieuré de Sainte- Gemme de la dtme de lessart de la forêt de Baconais, eût agi en vertu de sa plénière autorité, néanmoins elle avait conseillé au prieur Garnier d'aller trouver le comte à son retour de la croisade et de le prier de reconnaître celte concession ; se rendant h ce sage avis, Garnier vint à Poitiers et amena dans la chambre de Guillaume les particuliers qui avaient été témoins de la donation ; après les avoir entendus, le comte, « pour Tamour de la comtesse », confirma ce qu'elle avait fait. Quelque temps après, passant par la Saîntonge, il s arrêta à Sainte-Gemme où il renouvela en faveur de Raymond, le nouveau prieur, les libéralités précédentes (2).
Le comte avait en effet, au printemps de 1103, recommencé ses pérégrinations. Il avait oublié dans quelques mois de repos les misères de son expédition et, son caractère léger reprenant le dessus, il retraça en vers les péripéties de sa campagne, en leur donnant une tournure plutôt gaie ; il se faisait particulièrement un plaisir de réciter celte poésie dans les réunions de ses vassaux
(ï) Rcdet, Doc. pour Samt^Hilaire, I, p. ii4. Bien que datée de iioa, ccKc charte, d'après les indications fournies par les épactes et rindiclion, appartient aux trois premiers mois de Tannée iio3. D'autres titres du chapitre de Saint-Hilaire et ]>rtriic;iïîftpement un acte du 29 octobre 1102 relatent la présence du comte à Poitiers durant coite .innre 1102 (Rédet, Doc, pour Saint-Hilaire^l, pp. ii5, 116, 118).
(2) Besly, Ilisl. de.i comtes, preuves, p. 4'^-
OU lorsqu'il se trouvait en compagnie de personnes notables (1).
On relaie d'abord sa présence à Sainl-Maixent, où, se tenant dans sa chambre avec son agent forestier du pays, Renaud le veneur, et, cédant aux instances de Tabbé et des moines, il donna la viguerie de Romans à un nommé Gilbert (2). De là il s'en fut à Saint-Jean d'Angély, oh il contribua à régler une grosse difficulté pendante entre les moines de Tabbaye et ceux de Cluny. Ces derr niers, se fondant sur ce qu'au temps de Tabbé Eudes Tabbaye de Saint-Jean aurait été mise sous leur sujétion, revendiquaient le droit de placer à la tête du monastère un abbé à leur convenance, tandis que les moines de Saint-Jean prétendaient au contraire en choisir un à leur gré. Afin d'arriver à un accord, Renoul, évoque de Saintes, Arnaud, archevêque élu mais non consacré de Bordeaux^ le comte Guillaume, son frère Hugues et Hugues de Lusignan, le fidèle compagnon de ses pérégrinations en Orient, qui, comme lui, avait pu revenir de la funeste expédition, se réunirent à Saint-Jean d'Angély (3). L'évoque de Saintes et le comte, qui représentaient les intérêts de Cluny, demandèrent aux moines d'élire un personnage d'un piété insigne et de haute noblesse, nommé Henri^maisen même temps ils prenaient cet engagement que, pour éviter le retour des graves abus qui s'étaient précédemment commis, il ne serait disposé des prieurés ou obédiences de Saint-Jean qu'en faveur des religieux du monastère ; en outre, qu'après la mort d'Henri chacune des parties reprendrait la liberté de faire valoir ses droits. Ainsi fut fait (4).
Le comte, continuant ensuite son voyage, arriva à Saintes où les chanoines de Saint-Bibien, mettant à profit les bonnes dispositions dans lesquelles il se trouvait, obtinrent de lui qu'il les
(i) Orderic Vital, //ist, ecclés,^ IV, p. 182.
(2) A. Richard, Chartes de Saint-Maixent, I, p. 217.
(3) De nombreux écrivains^s'appuyant sur l'autorité de la chronique intitulée : Gesta Francorum expagnanli'um Iherusalem (Rec, des hist,des Croisades, III, p. 534), font mourir Hugues de Lusignan à la bataille de Rama; mais ce fait est démenti par plusieurs chartes poitevines, desquelles il résulte qu'Hugues, qui prit à son retour de la Croisade le surnom de Hicrosolomitain, vécut jusqu'en 11 10. (Voy. Mém, de la Soc. des Antiq. de V Ouest, i""® série, XI, pp. 3 1 6-321.)
(4) Desly, ffist, des comleSy preuves, p. 4^^ > ^' Fonleneau, XIII, p. 221. I^ personnage de grande famille, dont le duc prit si chaudement les intérêts et fit pourvoir de l'abbaye de Saint-Jean d'Angély d'une façon si anormale, n'était autre que son parent Henrj, prieur de Cluny, dont il a été précédemment parlé.
confirmftt dans la possession de Téglise de Sainte-Serène que son père leur avait autrefois donnét* ; à cela il ne fit aucune objection et ajouta môme à cette primitive concession la dtme d*un moulin construit de son tt^mps sur la Charente (1). 11 se rendit enfin dans le Bordelais où sa présence, après une si longue absence, était fort utile. Raymond, prieur de la Réole, lut avait adressé une plainte contre Bernard, vicomte de Bcnauge, qui avait cru devoir établir en H0± un péage ou tonlieu dans le bourg de la Réole ; il accueillit favorablement ses doléances e^ envoya immédiatement des messagers au vicomte Bernard pour qu'il rendit satisfaction au prieur, tant pour ce fait que pour d'autres actes qu'il avait commis à son encontre; de plus, il lui donna assignation pour comparaître devant lui au fort de Tuizan où il devait tenir un plaid et où il avait convoqué les grands seigneurs de Gascogne. Parmi ceux qui répondirent à son appel et vinrent lui présenter leurs hommages, on relève les noms d'Astanove, comte de Fezensac, de Bernard, comte d'Armagnac, de Gaston, vicomte de Béarn, de Loupaner, vicomte de Lomagne, de Pierre, seigneur de Gabarret, de Giraud, évêque d'Agen, et d'Etienne, évoque de Bazas. Le vicomte de Benauge, après décision de la cour de Gascogne, s'engagea à donuer satisfaction au demandeur et à ne plus lever l'impôt qu'il avait établi ; pour plus de sûreté, il désigna, comme cautions de sa parole, le vicomte de Béarn et le seigneur de Gabarret (2).
Guillaume était trop bien doué pour n'avoir pas profité de son voyage en Orient et ne s'être pas pénétré de celte civilisation byzantine qui avait tant de dissemblance aveccelle plutôt grossière des Francs. Mais l'influence qu'elle exerça sur lui fut plutôt délétère et produisit cet effet que Ton constate journellement chez les peuplades barbares lorsqu'elles sont mises en contact avec les Européens, à qui elles n'empruntent guère que leurs vices. Son trésor ducal était vide; en d'autres temps, pour le combler, il aurait
(i)BesIy, Ilisi. des comtes, preuves, p. 4^7,
(2) Ardu hist, de la Gironde, V, p. 129. Nous ne nous chargeons pas de faire accorder ces faits absolument certains avec le passage de la chronique des comles d'Angouléme cité plus haut (page 4(^9 note 3), qui attribue au comte d'Angoulême la possession incontestée de Benauge après la dure répresfsion de 1096; il dut, selon toute évidence^ remettre à Bernard tout ou partie de la vicomte.
entreprisune guerre de rapines, frappéses sujets de contributions ou pressuré les établissements religieux^ lesquels ne se seraient pas laissé tondre sans réclamer avec ardeur. Il préféra employer un procédé moins périlleux qui, dans son esprit, devait lui pro^ curer tout autant de bénéfice; en 1103, il fit frapper de la monnaie d'argent, à laquelle il donna une valeur bien supérieure à celle qui était attribuée à la pièce similaire en billon du moyennage courant (1). Celte pièce était Fobole, pour laquelle on flt revivre un type ancien remontant à Charlemagne et h Louis le Débonnaire, portant d'un côté en deux lignes le nom royal usité sur les monnaies du Poitou et qui fut orthographié Carlâs au lieu de Carlvs, puis de l'autre côté le nom de Melle, Metvlo, entre deux grènetis entourant une croix (2).
Il est probable que c'est à Saintes que fut tentée cette opération et que la monnaie qui en issut doit être identifiée avec celle,dite de Goilart, qui fut fabriquée au temps de Foucaud Airaud, prévôt du comte en cette ville. D'autres émissions eurent lieu postérieurement au temps du prévôt Robert de Gémozac, successeur de Foucaud. On voit par ces faits que Guillaume ne négligea pas de tirer profit de son droit de monnayage à Saintes ; il le fil reconnaître parles religieuses de Notre-Dame qui furent contraintes de déclarer que la monnaie de la cité était la pro« priété du comte et que, si quelque personne se refusait à la recevoir, le comte avait le droit de la poursuivre. Lorsqu'il fit frapper de nouvelles pièces on plaça deux troncs dans la viile de Saintes, l'un au Puy-Saint-Eutrope, l'autre sur la place Saint-Pierre-des- Bancs, où la monnaie rompue était recueillie au nom du comte pour être employée aux besoins de son officine (3).
Par suite de la longue absence de Guillaume son entourage
(i) Marchegay, Chron. des égl, if Anjou, p. 4^1 y Saînt-Maixent.
(2}£a aUribuaat ces pièces à Guillaume le Jeuae^oous ne faisons que suivre Topinioa émise il y a soixaate ans par M. Lecoiotre-Djpont, notre maitre et notre ami (Essai sur les monnaies frappées en Poitou, p. 84)» toutefois nous nous éloifo^nons de lui en attribuant au retour à la monnaie d'argent la première partie de la phrase du chroniqueur qui énonce ce fait et qui est ainsi conçue : « Anno MCIII magoa fuit tribulatio et nummi argentei pro œreis mutati et facti sunt. i» Celte opération, conçue dana un but de fiscalité excessive, ne put qu'apporter un grand trouble dans les transactions et c'est à cette situation que, selon nous, s'applique le mot c tribulatio >.
(3) Cari, de Notre-Dame de Saintes, p. 53. Cette qualification de Goilart donnée à la monnaie frappée à Saintes au commencement du xii« siècle, est identique à
444 USS COMTBS DE POITOU
s'était nécessairement modifié et il esl naturel qiril se soit particulièrement attaché à ses compagnons d^infortune, à ceux qui avaient échappé avec lui aux misères de cet Orient où tant d*entre eux avaient terminé leur existence. De retour à Poitiers, il donna la charge de prévôt de cette ville k Vun d'eux, nommé Guillaume, fils de Thibault le grammairien. Celui-ci, assuré de la faveur constante du comte, se montra, comme il arrive trop souvent aux parvenus, agressif à Tégard de ceux qui étaient élevés en dignité et oppressif envers les faibles ou ses inférieurs. Il ne se gêna pas, entre autres, pour enlever aux religieux de Noaillé les moulins de Chasseigne à Poitiers. Les moines se retournèrent vers leur défenseur naturel, Hugues de Lusignan, leur avoué. Celui-ci harcela le comte et fit agir auprès de lui les personnes qui l'approchaient afin que les moines rentrassent dans leurs biens, mais Guillaume, évitant de se prononcer et de blesser par une décision quelconque Tun de ses deux fidèles, déclara s'en remettre à Tépreuve du duel. Une lie du Clain était le champ clos où se vidaient les affaires de celte sorte, sous les yeux du peuple, posté de chaque côté de la rivière. Les deux parties envoyèrent donc leurs champions au lieu désigné; celui des moines s'appelait Daniel Quatre Os. Ses poings eurent raison de ceux de sonadversaire^à la grande joie des religieux, qui célébrèrent sa victoire avec enthousiasme.
Sur le terrain avaient pris place, outre les combattants, liuit personnes, qui faisaient Toffîce de témoins; Tune d'elles était le viguier de Poitiers, et Ton y voyait aussi le jeune Guillaume, fils du comte, avec son pédagogue. De Tautre côté de l'eau se trouvaient Hugues de Lusignan el une quantité considérable de Poitevins, curieux d'assister à cette mémorable scène de pugilat (1).
Ceci se passait le lundi 13 juin 1104; Guillaume n'était pas
celles de GoUard que Ton relève en Auvergne el de Goillarde employée en Forez (Du Canjnre, Glossariam), tous mots qui sont à rapprocher de Texpression « Goliardia » qui signiBait fausseté, tromperie, friponnerie. Il est encore bon de faire remarquer, et ceci n'infirme en rien notre interprétation, bien au contraire, que l'on rencontre vers cette époque, dans les chartes de Notre-Dame de Saintes, un particulier nommé Giraud, surnommé Guallard et fils de Giraud Apurolt [Cart, de Notre-Dame de Saintes, p. 120).
(i) Arch. de la Vienne, orig., Noaillé, no i52; D.Fonlencau, XI, p. 569 ; Guérard, Potyptique d'/rminon, app. n® 33.
alors à Poitiers, des affaires d'une réelle gravité attirant alors son attention par ailleurs. Foulquesle Réchin, malgré l'abandon de Bertrade, avait conservé la plus vive affection pour sa volage épouse ; elle lui avait laissé le fils qu'elle avait eu de leur union passagère et le comte d'Anjou, reportant sur l'enfant les sentiments qu'il ressentait pour la mère, ne dissimulait pas ses intentions à son égard : il voulait en faire son principal héritier et le pourvoir de son comté au détriment de son fils aîné, Geoffroy dit Martel le Jeune, qu'il avait eu d'Ërmengarde de Bourbon. Mais celui-ci n'était pas d'humeur à se laisser dépouiller. Déjà il avait témoigné de la décision de son caractère en donnant une liberté relative à son vieil oncle, Geoffroy le Barbu, dont il avait la garde; en reconnaissance, ce dernier lui avait, disait-on, abandonné tous ses droits sur le comté d'Anjou que lui avait enlevé Foulques trente ans auparavant. Fort de cette investiture, Geoffroy, qui redoutait tout de son père, répondit par des actes aux sourdes menées de celui-ci. Il attacha à sa cause le comte Hélie du Mans et, grâce à son appui, il s'empara sans coup' férir du château de Mazon qu'il incendia. Ce fut ensuite le tour de l'importante forteresse de Briolay, dont le seigneur tenait pour le comte d'Anjou. Celui-ci, effrayé et même chassé de sa capitale, se tourna vers le comte de Poitou dont il était vassal pour ses fiefs du Loudunais et lui demanda aide. Mais pendant que Guillaume se préparait à aller à son secours, Geoffroy, poursuivant ses avantages, s'empara du château de « Carceris » et se porta enfin sur Thouars qui tomba entre ses mains le dimanche 28 août 1104, à 9 heures du matin, et qu'il incendia. Les textes, en précisant comme il est dit l'heure exacte de l'entrée du jeune comte dans la ville un jour férié, semblent bien indiquer que ce fait se produisit par surprise. Maîtres de cette place forte, les Angevins, coupant en deux^ suivant leur habitude, les possessions du comte de Poitou, descendirent vers la Saintonge et s'emparèrent successivement de Niort et de Beauvoir, oh ils mirent le feu.
Mais Guillaume avait pu rassembler des forces suffisantes pour tenir tète à sonjeune et habile adversaire, et, quand il fut prêt, il marcha à sa rencontre. Geoffroy, menacé d'être séparé de sa base d'opération, dut retourner sur ses pas; les deux armées se
trouTaient en présence auprès de Parthenay et allaient en venir aux maîns Iorsqu*éctafa une tempête de pluie effroyable qui dura deux jours et deux nuits. Des hommes d'église,qui accompagnaient les belligérants, mirent à profit leur inaction forcée pour s'interposer entre eux et réussirent si bien que, sans combattre, les deux armées se retirèrent (1). Foulques, abandonné par son allié, dut se mettre à la discrétion de son fils qui désormais partagea le pouvoir avec lui (2).
Les succès de Geoffroy Martel avaient donné à réfléchir au comte de Poitou ; son adversaire, qui avait pénétré sans grandes difficultés jusqu'au cœur de ses états, pouvait bien prendre quelque jour sa capitale même pour objectif; pour se mettre en garde contre une pareille éventualité, il fortifia l'ancien mur de l'enceinte romaine, au delà de laquelle la ville de Poitiers avait débordé, par deux tours importantes qu'il fît construire, l'une à l'entrée de la ville, l'autre auprès de son palais (3).
A la suite de ces événements une tranquillité relative régna dans les états*du duc d'Aquitaine, mais si les guerres et leurs conséquences néfastes étaient pour le moment assoupies, un grand trouble continuait à agiter les esprits, en particulier dans les clas-
(i) Marchegay, Chron,'des égl, cTAnjoa ; Sainl-Aubin, p. 3o, La Chaise, p. 344» Saint-Maixent, p. 4^2. La chroniqae de Saînt-Maixent rapporte ce fait au vi des nones de novembre de ran iio4« H y a dans cette énoncialion une erreur évidente; au mois de novembre les nones ne comptaient que quatre jours et c'est en octobre qu*îl y en avait six; mais comme il est bien plus naturel d'admettre que le scribe s'est trompé sur les chiffres en écrivant vi au lieu de iv plutôt que sur le nom du mois, nous adoptons la date du iv des nones, c'est-à-dire du 2 novembre, ce qui concorde avec la période ordinaire de grandes pluies que l'on appelle en Poitou les eaux de la Toussaint.
(2) Nous avons cru devoir rapporter tous ces faits à Tannée i io4, bien que la chronique de Saint- Aubin d'Angers place en iio3 la rencontre du comte de Poitou et de Geoffroy Martel et en iio4 !& prise de Thouars. Nous avons pour garant la chronique de Saint-Maixent dont l'auteur était contemporain de ces événements, et d'autre part il parait bien anormal que Guillaume, après avoir fait la paix avec son adversaire, ait abandonné à sa viadîcte le fidèle vassal qui avait partagé avec lui les épreuves de la croisade. Il est au contraire tout naturel que la prise de Thouars ait précédé la rencontre de Parthenay, Le texte de la chronique de Saint-Maixent nous parait du reste corroboré par celui d'une charte du chapitre de Saint-Hilaire-le-Grand, de l'année I io4, où il est dit que Guillaume, dans la fleur de sa jeunesse, commandait alors une expédition militaire (Rédet, Doc. pour Saint-Hilaire^ I, p. 119).
(3) Marchegay, Chron, d'Anjoa, I, p. 142. La tour élevée dans les dépendances du palais des comtes doit être la tour Maubergeon, qui occupa remplacement réservé aux plaids de justice, le « mallobergium » ; quant à Tautrc, qui se trouvait à l'entrée de la ville, elle devait commander la route de l'Anjou et par suite on peut croire qu'elle fut le point de départ du château que Jean de Berry construisit plus tard au confluent de la Boivre et du Ciain.
ses supérieures. Cette inquiétude se manifesta surtout par le mouvement qui entraîna les populations vers une nouvelle conception sociale, celle de l'émancipation de la femme, et comme il arrive dans toutes les réformes, le but fut tout d'abord dépassé. On ne se contenta pas de la considérer comme l'égale de Thomme, certains esprits voulurent qu'elle lui fût supérieure. L'apôtre de cette théorie risquée, Robert d'Arbrissel, ne cessait,par sa parole chaude, ses agissements hardis, de remuer la société, et de Fonlevrault, devenu depuis 1099, sa résidence ordinaire, partaient journellement des bandes de disciples; on se demande si Guillaume, avec les sentiments de curiosité raffinée qui étaient l'essence de sa nature, ne prenait point un réel intérêt à suivre les développements de cette œuvre, dans laquelle la femme, h l'égard de qui il professait des sentiments moins purs et surtout moins élevés que ne le prêchait le réformateur, jouait le principal rôle. Cet appui secret semble se dégager du développement que l'on voit prendre à l'œuvre de Robert d'Arbrissel dans le pays d'Aquitaine, et de son peu d'extension hors de cette région. Dans celle-ci, deux prélats en particulier la secondèrent de tout leur pouvoir : l'un était le chef du diocèse, l'évêque de Poitiers, Pierre II, qui couvrait de son autorité épiscopale les entreprises les plus osées du réformateur et qui se rendit spécialement à Rome pour obtenir du pape l'approbation des règles qu'il avait établies dans son institut, l'autre était Léger, l'archevêque de Bourges, à qui Robert disait dans un de ses élans de reconnaissance: « Père très chéri, tu es à la fois mon archevêque, mon primat et mon patriarche. Je t'ai aimé par dessus toutes choses et j'ai toujours été à ton égard d'une soumission absolue (1). »
On les IrouvetouslestroisréunisauprèsdeGuillaumeunjour de l'année 1 105, alors que celui-ci décida avec les gens de son conseil d'arrêter les entreprises d'Hugues deLusignan, dit le Vieux, contre les moines de Saint-Maixent; le sénéchal du comte, Gilbert, son fidèle^ Hugues de Doué, se trouvaient là avec plusieurs abbés de la région, Marc de Montierneuf,' Garnier de Notre-Dame, Henri de Saint-Jean d'Angély, Baudride Bourgueil, que l'on peut
(i) ClypeoB Fontebrald»^ l, p. i45.
regarder comme les principaux adhérents du fondateur de Fon- (evrault et que sa présence avait attirés à la cour du comte (1).
Cette même année 1105, celui-ci se rendit à Saint-Jean, où il régla une atTaire litigieuse entre lui et les religieux ; ceux*ci réclamaient pour Ipurs obédiences la liberté du pasquier de leurs porcs et de leurs brebis dans les bois du comte el^ de plus, ils déniaient à ce dernier le droit de charnage dans ces mêmes obédiences. Guillaume^ qui était accompagné de sa mûre Audéarde et de son frère Hugues, conclut facilement un accord avec Tabbé Henri ; il souscrivit aux demandes des religieux de Saint-Jean et reçut en retour un cadeau de 500 sous ; toutefois^ il fit spécifier dans Tacte que 300 de ces sous seraient en vieux poitevins et 200 en pièces de moindre taille, c'est-à-dire en oboles, de 1res bonne monnaie. Cette dernière était évidemment celle dont il venait d'ordonner récemment la frappe (2).
Dans le même temps, il confirma les accords que Thomas, le prieur d'Esnandes, avait passés avec les seigneurs des terrains qu'il avait acquis pour Taccroissement de son obédience; la comtesse elle-même, sans doute pendant Tabsence de son mari, avait, en présence d'Hugues Claret et de Giraud de Passavant^ donné son assentiment à ces transactions et renoncé à ses droits de seigneuriage ; il chargea en outre ses prévôts de l'Aunis de veillera ce que les moines de Saint-Jean, dont Esnandes dépendait, pussent désormais jouir en paix de ces domaines, et rabbé,afin de mieux fixer cet acte dans la mémoire du comte, lui fit don d'un cheval. La comtesse Audéarde était au nombre des témoins, ainsi que Raoul du Doignon, Hugues de Doué, Hugues Bastard et Fouchier le sénéchal (3).
On ne sait rien de plus sur les actes de Guillaume pendant l'année 1105, mais autrement agitée devait être Tannée 1106. Boemond^ prince d'Anlioche, autant pour satisfaire sa haine contre Alexis Comnène, l'empereur de Constanlinople,que pour venir en aide au roi de Jérusalem, avait entrepris une tournée en Occident ; il se rendit d'abord à Home, où il s'entendit avec le pape et
(i) A. Richard, Chartes de Sainte Mai xent^ 1, p. 2l\o,
(2) D. Fontcneau, XXVII bis, p. 325.
(3) D. Fonteneau, XXVII bis, p. 333.
se dirigea ensuite vers TAquitaine. Le motif public de son voyage élait d'accomplir le vœu qu'il avait formé, pendant qu'il était prisonnier de Témir de Mélilène, d'aller déposer sur le tombeau de saint Léonard de Noblat, en Limousin^ des chaînes d'argent du poids de celles qu'il avait portées pendant ses deux années de captivité. Mais à Rome il trouva l'évêque de Poitiers, Pierre II, qui, le 25 avril, avait obtenu du pape Pascal II une bulle spéciale, par laquelle le souverain pontife prenait sous sa protection rétablissement des religieuses de Fontevrault et le confirmait dans ses possessions présentes et futures (1). L'évêque mit sa ville épiscopale à la disposition du prince d'Anlioche, à qui le pape avait adjoint pour compagnon Bruno, évèque de Segni, et ce dernier, en vertu de ses pouvoirs, convoqua un concile à Poitiers pour le 26 juin 1106. A cette assemblée, où assista Suger, alors jeune, et qui venait de terminer ses études, on régla des afTaires locales, telles que des contestations survenues entre les abbés de Saint-Jean d'Angély et de Vendôme au sujet de l'Ile de Fleix, mais la question de la croisade, soulevée par Boemond, dont la présence était pour les guerriers et les prélats aquitains un grand attrait de curiosité et un objet de vive sympathie, prima tout, et un nouveau mouvement vers l'Orient fut décidé (2).
Fort de cet appui solennel, Boemond partit pour l'Anjou afin de recruter de nouveaux adhérents; peut-être aurait-il pu arriver à entraîner Geoffroy Martel, dont le caractère pouvait s'accommoder des aventures que faisait miroiter le prince d'Antioche, mais dans ce pays la situation venait de se modifier complètement par suite de la mort inopinée du jeune comte. Geoffroy, après sa réconciliation avec son père, avait pris le premier rang dans le gouvernement du comté, et, entraîné par son caractère batailleur, il ne cessait de guerroyer à droite et à gauche. On ne sait pour quel motif il fut amené à faire le siège de Candé, sans doute simple
(0 Ctypeas Fontebrald.^ II, p. 102. Pierre II, de retour à Pohiers, soumil la bulle papale au chapitre de sa calhédraie, et, du conseatement des chanoines, donna à la fondation de FonlcvrauU son approbation définitive [Clijpeas Fontebrald,, II p. lo; Gallia Christ., inslr., II, col. 335).
(2) Labbe, Concilia, X, cul. 746 ; Mêlais, Cart. saint, de la Trinité de Vendôme, p. 90 ; Suger, Vie de Louis le Gros, éd. Molinier, p. aS.
45o LES COMTES DE POITOU
question de difficultés avec un vassal turbulent ; or, le i9 mai, pendant une entrevue avec les assiégés, il fut tué en traîtrise d'un coup de flèche (1).
Berlrade, dont cette mort servait les intérêts, fut soupçonnée de n'avoir pas été étrangère à cet événement qui, par ricochet, délivrait aussi le duc d'Aquitaine d'un voisin dangereux, avec qui il avait été contraint de faire une paix, peut-être peu honorable. La reine de France profita donc aussitôt de la circonstance pour faire attribuer à l'enfant , issu de son union avec le Réchin,Ia situation dont avait joui son beau-fils. Foulques avait de seize à dix-sept ans, et il remplissait auprès du roi Toffice de bouteiller. Bertrade le renvoya en Anjou et le confia aux bons soins de Guillaume de Poitiers, qui se trouvait pour le moment à la cour du roi de France. Mais le duc, qui avait eu, dans le passé, tant à se plaindre de la maison d'Anjou, jugea bon de profiter de l'occasion pour corriger les mauvais efTets produits par la politique de ses ancêtres et même par la sienne. Il accepta donc la mission que lui donnait la reine, mais avec la pensée de se dégager à un moment voulu de la parole donnée ; lorsqu'il fut arrivé à la limite de ses états, c'est-àdire vers Fontevrault, il cessa son rôle de protecteur pour prendre celui de geôlier, se saisit de Foulques et le fit enfermer dans une de ses forteresses. Il ne consentait à lui rendre la liberté que contre la remise des châteaux que le Réchin et le jeune Martel possédaient en fief, de droit héréditaire, sur les frontières du Poitou, c'est-à-dire, ceux du Mirebalais, qui, par suite de leur voisinage de Poitiers, ne cessaient d'être inquiétants pour la sûreté de cette ville.
Le Réchin, excité par Bertrade, menaça Guillaume d'une prise d'armes, mais son apathie naturelle le retenait d'agir, aussi la reine fut-elle contrainte de tourner ses efforts d'autre part et elle pressa le roi de France d'intervenir. Philippe, toujours captivé par les charmes de son épouse illégitime, se laissa convaincre ; il partit pour l'Anjou, et c'est alors que l'on put voir publiquement ce que l'on a appelé depuis le ménage à trois, Bertrade trônant aux côtés du roi Philippe, tandis que le comte d'Anjou, son pre-
(i) Marchegay, Chron. des égl. cT Anjou, p. 3o, S«int<- Aubin d'Angers.
mier et véritable mari, se tenait à ses pieds, assis sur un escabeau, dans une humble position. De leurs pourparlers, il résulta celle conviction qu'un accord serait plus avantageux qu'une guerre que personne ne désirait ; on abandonna au comte de Poitou les places fortes qu'il ambitionnait,moyennant quoi le jeune Foulques fut délivré de sa prison (1).
Ces faits se seraient passés dans les premiers mois de l'année H07, si, comme il a été dit, le fils de Bertrade resta en captivité pendant une année environ (2). Vers ce temps, Robert d'Arbrissel se Irouvaitencore à Poitiers oii il prenait part aune importante décision ecclésiastique. L'évêque Pierre II avait fait don en 1096, aux religieux de Saint-Florent de Saumur, de l'église abbatiale de Saint-Laon de Thouars, dépendance du chapitre cathédral ; il trouvait que les chanoines de Saint-Laon ne menaient pas la vie qu'en vertu de leur profession religieuse ils s'étaient engagés à suivre, et il avait voulu, par leur union à Saint-Florent, les astreindre à plus de régularité ; mais les chanoines s'insurgèrent contre la suprématie qui leur était imposée, et portèrent leur revendication devant le tribunal de l'évêque. Celui-ci ne se crut pas en droit de maintenir seul sa primitive décision et il renvoya l'affaire devant un tribunal arbitral où siégea Robert d'Arbrissel en compagnie de ses fervents adhérents, l'archevêque de Bourges, les abbés de Monlierneuf, de Saint-Cyprien, de Saint-Maixent, de Saint-Jean d'Angély, de Notre-Dame, et enfin le trésorier de Saint-Hilaire. La cause entendue, les arbitres se prononcèrent en
(i) Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 427 ; Orderîc Vital, Hist, ecclés.^ IV, p. 2 18. Nous avons suivi le texte d'Orderic Vital plutôt que celui de Guillaume de Tyr, reproduit par Besly [Recueil des hist, des Croisades, Hist. occideolaux, I, p. 607). Ce dernier chroniqueur présente Foulques comme le bouteiller du comte de Poitou, ce qui serait bien extraordinaire, car, s'il eût 'occupé cetle position, il lui aurait été bien facile de rentrer en Anjou sans escorte, les domaines de son père commençant à quelques lieues seulement de Poitiers ; il semble bien plus admissible de se fier au récit de Thislorien normand, qui nous montre le jeune (ils de Bertrade, résidant auprès d'elle à la cour du roi de France; la reine, confiante dans les belles paroles de Guillaume de Poitiers,qui n'avait pu manquer d'être un de ses adorateurs, à tout le moins platonique, a dû naturellement lui confier Foulques sans soupçonner une déloyauté possible.
(2) Bien que le texte d'Orderic Vital soit formel, la durée qu'il assise à l'emprisonnement de Foulfiues nous semble excessive, d'autant que le voyag^e de Bertrade à Angers eut lieu au mois d'octobre 1106, et quil est peu croyable qu'elle ait laissé durer plus de six mois les négociations qui s'engagèrent au sujet de la délivrance de son fils.
faveur des chanoines, et Tévêque, fidèle exéculeur de leur décision, reconnut l'indépendance de Tabbaye de Saint-Laon et la confirma dans ses possessions le IS avril 1107 (1).
Guillaume n'assistait pas à cette réunion ; il ne prenait pas plaisir, comme son père, à se trouver au milieu de prélats et à s'immiscer dans les aiïaires religieuses; il vivait en dehors, sauf à revendiquer ses prérogatives lorsqu'il voulait faire prévaloir ses volontés. Mais, quelque léger que fût [son caractère, il n'avait pu vivre côte à côte avec Robert d'Arbrissel sans que les entreliens privés échangés entre lui et le réformateur, ou ses auditions publiques^aienteu quelque prise sur lui. Il est des moments dans la vie, surtout dans celle des hommes aux passions vives, chez qui les sensations produites par une cause latente se trouvent parfois portées à l'extrême, oh l'on se laisse aller à prendre des déterminations qui semblent être en désaccord avec la conduite ordinaire que l'on mène.
Ce fut assurément le cas pour le comte de Poitou, alors qu'au mois de juillet 1107 il se délassait dans ses domaines du Talmondais, entouré seulement de quelques fidèles, tels que Joscelin de Lezay, qui partageait avec lui la propriété de ce pays,Gilbert de Veluire, Guillaume d'Apremont et le prévôt Girard d'Abiré. Avec eux se trouvait un certain Fouchier, peut-être un ancien compagnon de chasse et de plaisir du comte, mais qui était alors un disciple fervent de Robert d'Arbrissel et qui^ afin de mettre en pratique l'enseignement du maître, cherchait un lieu désert pour s'y réfugier contre les périls et les tentations du monde. Il le trouva sur un point de la côte de l'Océan, confinant à une vaste forêt, qui portaient l'un et l'autre le nom d'Orbestier, Le comte lui fit la concession perpétuelle de ce territoire, à la charge d'y construire un lieu de prières, et ce dans le but d'obtenir,par l'intercession des hommes pieux qui résideraient en ce lieu, l'absolu tion de ses fautes, de celles de ses parents et de ses fidèles^ ainsi que la paix dans ses états, la santé et le salut à venir pour son fils ; à la terre inculte et déserte d'Orbestier, il joignit plusieurs domaines de rapport, accorda aux futurs religieux de nombreux droits d'usage dans
(i^ Imbcrt, Cart. de Saint-Laon de Thouars, pp. 4 et 6.
la forêt, et déclara que fous les hommes qui seraient dans leur dépendance jouiraient d'un droit de franchise absolu ; enfin, pour donner plus de poidsà ses libéralités et garantir autant que possible leur perpétuante, il mit la fondation sous la sauvegarde du roi de France et de Tévêque de Poitiers.
Joscelin de Lezay, bon gré, mal gré, fit en même temps que le comte abandon de tous ses droits de propriété sur les domaines qui constituaient la dotation de la nouvelle abbaye (1). Il était dans la dépendance absolue de Guillaume et ne pouvait refuser de se rendre à des désirs qui étaient pour lui des ordres. C'est ainsi que Tannée précédente il n'avait pu se dispenser de remplir l'engagement, qu'il avait pris au temps de Guy-Geoffroy, de céder à Montierneuf tout ce qu'il possédait à Benet,ce que, jusqu'à ce jour, il s'était dispensé d'exécuter (2). Cette même année 1106, Guillaume avait encore autorisé un de ses vassaux, Etienne de M igné, à donner à Montierneuf la dtme de Cillais (3).
Le comte de Poitou était assurément à cette époque dans une disposition d'esprit particulière ; on le voit en effet fonder une abbaye, fait unique dans son existence, et, d'autre part, favoriser autant qu'il était en son pouvoir l'éclosion d'un établissement, auquel il n'a peut-être manqué qu'une bonne direction au début et des statuts nettement définis pour devenir une association de premier ordre, telle que l'ordre du Temple ou celui de Saint- Jean de Jérusalem (4). Au retour de la première croisade, un chevalier poitevin, Robert, seigneur du Puy, près de Persac, eut l'idée d'ouvrir une maison d'où partiraient des guerriers pour aller lutter contre les infidèles, qui servirait en même temps d'asile aux pèlerins se rendant en Terre-Sainte et oîi Ton ferait l'aumône aux pauvres de la région. Il l'installa à Montmorillon et lui donna le nom de Maison-Dieu. Le caractère guerrier de cet établissement, dont la création répondait à la préoccupation
(i) Cari. d'Orbeslier^ I, P« * î Cart, de Talmond, p. 2/19.
(2) Arch. delà Vienne, ori|D^«, MontierneuF, n" 18. Dans le préambule de cet acle Joscelin déclare qu'il agit du consentement et par la volonté de Gaillaume, duc des Aquitains, de la comtesse, sa femme, et de leur fils Guillaume.
(3) ChampoUion-Figpeac, Doc. histor., II, p. 3.
(4) L'ordre de Saiat-Lazare, auquel on voulut plus tard rattacher la Maison-Dieu de Monl morillon, fut foodé en 11 12, celui dcSainl-Jean de Jérusalem en iii3, celui du Temple en 11 18.
4)4 LES COMTES DE POITOi:
générale des esprits à celle époque, lui allira en quelques années une dolalion considérable, el (iuillaume, qui cooiplait cerlainement des compagnons d^armes parmi les initiateurs de Tœuvre, ne put rester en dehors de Tentralnement général, il prit sous sa protection spéciale la Maison-Dieu» ses hommes elses biens, el concéda à Hobert, qui en fut le premier directeur, les droits do ventes el de péages et toutes les coutumes qui pouvaient lui appartenir sur les biens qui lui avaient été donnés. Il associa, ce qui est encore bien rare dans son existence, son fils Guillaume à cet acte généreux, auquel assistèrent en outre Aimeri, doyen du chapitre cathédral, Guillaume, maître des écoles, Henoul, abbé du Dorai, Henaud, abbé de Notre-Dame, et autres (1).
Vers le même temps, en exécution des engagements pris par son père* il accorda & Monlierneuf une faveur spéciale. Far certaine clause de la charte constitutive du monastère^Guy-GeofTroy s'était engagé à laisser prendre aux religieux dans les forêts de son domaine tout le bois de chauffage ou de construction nécessaire aux besoins de leur existence; or^ ils avaient établi, dans la forèl d'Argenson, autrement dite de Benon, Tobédience de Saint- Salurnin-du-Bois^ mais les hôtes de ce lieu n'élaientpas assurés de pouvoir jouir du privilège concédé à la maison-mère. Ils s'adressèrent au comte qui, non seulement leur accorda ce qu'ils désiraient, mais encore leur reconnut un droit d'usage dans les bois auxquels ils confinaient, ainsi que la licence de faire pacager leurs animaux dans toute retendue de la forêt et ratTranchissemenl de toutes redevances tant pour leurs terres que pour toutes autres de leurs possessions comprises dans ses limites. L'acte fut passé à Niort, dans le courant de 11 07 ; à part
(i) Arch. de la Vienne, cartul. de la Maison-Dieu, extrait du xvii' s., fol. 3; D. FoDtenrau, XXIV, p. 899. Cet acte n'est pas daté, mnis comme dan» le cartulaire il venait immédiatement après l'approbation donnée par Tévéque de Poitiers aux statuts de la Maison-Dieu, en 1107,^ la suite du concile de Troyes, il y a tout lieu de croire que la charte de sauveg'arde du comte Guillaume est de même date. Les obédiences dépendant de la Maison-Dieu portaient le nom caractéristique de commanderies ; elles étaient au nombre de 4o, réparties dans les diocèses de Poitiers, de Bourges, de Limoges et de Saintes ; la seule qu'elle possédât dans ce dernier diocèse portait le nom de Bethléem et était située à La Rochelle, le grand port du Poitou, afin que TOrdre disposât d^une issue sur la mer, comme en eurent dans la même ville les chevaliers du Temple el ceux de Saint-Jean de Jérusalem. Les frères de la Maison-Dieu étaient désignés por le vulgaire sous le nom de u Picaulz 9. (Arch. de la Vienne,G. 1690).
Hugues, frère du comle, les témoins qui y assislèrenl sont de petites gens, tels qu'AUiaume le sergent, et Frogier le cuisinier (1).
On n'y voit aucun membre du clergé; il est possible que leur absence ait été motivée par la tenue du concile qui s'ouvril à Troyes vers la fin de mai, àTépoque de l'Ascension, et auquel assistèrent entre autres les évoques de Poitiers, de Limoges et d'Angoulême, et l'archevêque de Bourges. L'assemblée fut présidée par le pape Pascal II, que l'empereur d'Allemagne, Henri V, avait contraint de quitter Rome. Le pape avait été de Cluny à la Charité-sur-Loire, de là à Sain t-Martin-de -Tours et, par Chartres, avait gagné Paris et Troyes, sans entrer dans les étals du duc d'Aquitaine qui s'était bien gardé de l'inviter à lui rendre visite.
Le pontife prêchait en tous lieux une nouvelle croisade et ce fut sur celle-cique roulèrent principalementles délibérations du concile; l'assemblée s'occupa beaucoup aussi des guerres privées, et vota de nouvelles dispositions applicables à la trêve de Dieu; celle qui frappa le plus les esprits fut la défense intimée auxbelli* gérants d'incendier les maisons ou de dérober les brebis et leurs agneaux (2). A cette même réunion, le pape confirma la fondation de la Maison-Dieu de iMontmorillon et prit enfin une décision qui ne pouvait qu'avoir une importante répercussion sur les affaires de l'Aquitaine, Depuis la mort d'Aimé, l'archevêque de Bordeaux, iln'y avait pas eu de légat en titre du Saint-Siège dans ces régions; Pascal II, lors de là tenue du concile, conféra cette qualité à l'évêque d'Angoulême, Girard, puis, quelque temps après, il détermina nettement la délégation qu'il lui conférait en déclarant, par une bulle du 14 avril 1108, que les pouvoirs du légat s'étendraient aux archevêchés de Bourges, de Bordeaux, d'Auch et de Bretagne (3).
(i) Arch. de la Vienne, orig., Montierneuf, 8ceaux,n* ia5. A cet acte est appendu, par deux lemnisques de cuir blanc, un sceau de forme ronde, dont la bordure est en partie disparue, mais qui a encore o, o65m.de diamètre; il est en cire blanche,à laquelle le temps a donné une teinte verdâtre ci porte la représentation du duc, tenant de la main droite une épée et de la gauche la bride de son cheval lancé au galop. G*est un spécimen de ce genre si connu sous le nom de type équestre; il est finement gravé, avec peu de relief, et comportait une légende dont il ne reste plus que les trois lettres onv qui faisaient partie du mot AQuiTArNoavM (Voy. appendice x).
(2) Marchegay, Chron, des égL (TAnjoa^ p. l^vtZy Saint-Maixent.
(3) Labbe, Conoilia^ X, col. ÔOo; D. Fontenaau, XXIV, p, 38;.
Non seulement Guillaume ne vivait pas comme son père dans la société des évèques, mais encore il se tenait à Técart d*eux, et, sans doute peu satisfait des sentiments qu^ils lui témoignaient, il ne se gênait pas pour agir à leur égard avec une rigueur excessive quand Toccasion lui en était Fournie. C*est ainsi qu'ayant des des diriicultés avec Eustorge, évoque de Limoges, il se saisit de lui et le retint en prison ; mais cet évoque était un grand prolecteur de Tabbaye dX'zerche, aussi Tabbé de ce monastère, Gausbert Malafeyda, désireux de venir en aide à son évèque,sedonnat-ilà tâche de le réconcilier avec le comte de Poitou ; il y réussit, et il se trouvait encore à Limoges lorsqu'il y mourut, le 28 septembre 1108, succombant sans doute aux fatigues qu'il avait éprouvées dans ces négociations (1).
On ne connaît pas les causes de l'inimitié de Guillaume envers Tévèque de Limoges^ et on est aussi peu renseigné sur la haine qu'il professait à l'égard de Pierre de Soubise, évoque de Saintes; peut-être étaient-ce les mêmes motifs, qui^ à la même époque^ l'avaient indisposé contre ces deux prélats? Toujours est-il qu'à Saintes, comme à Limoges,la réconciliation entre le comte et Tévêque se fit par l'entremise d'un abbé. GeolTroy, abbé d'Ehreuil en Auvergne, qui possédait en Saintonge plusieurs obédiences, fil rencontrer les deux adversaires dans son prieuré d'Ebreuil près de Cognac, et là, l'évèque s'élant jelé aux genoux de Guillaume, obtint son pardon et vécut à partir de ce jour en bons termes avec lui (2).
En ce moment le comte de Poitou était en négociations avec le roi de France, et cherchail à tirer un bon parti des embarras au milieu desquels ce prince se déballait. Philippe 1" était mort à Melun le 29 juillet 1108 et dès le dimanche suivant, 2 août, son fils Louis s'était fait sacrer à Orléans. Celte précipitation que mettait le nouveau roi à affirmer sa qualité avait pour but de déjouer les machinations qui se préparaient contre lui à Tinsligation de Bertrade, la veuve de son père. Il réclama en outre à ses grands vassaux l'hommage auquel ils lui étaient tenus, mais
(i) Gallia Christ,, II, col. SSg.
(2) Gallia Christ,, II, col. 869 et 1067.
plusieurs d'entre eux, et non les moindres, s'y refusèrent; Guillaume fut de ceux-là. Il ne semble pas que de réelles hostilités aient éclaté entre le duc d'Aquilaine et Louis le Gros, ainsi qu'il advint entre ce prince et le roi d'Angleterre, duc de Normandie, mais le mauvais vouloir du duc était évident, et c'est seulement en échange d'onéreuses concessions qu'il se décida à reconnaître l'autorité du nouveau roi (1).
Toujours est-il qu'un accord fut conclu entre eux pendant les jours qui précédèrent le carême de l'an H 09. Dans l'intervalle, Guillaume s'était rendu à Bordeaux avec quelques seigneurs du Poitou, Huguesde Lusignan, Guillaume de Fors, et autres;le 30 novembre 1 i 08 Pierre d' Andouque, évêque de Pampelune,et Gautier, moine de Sainte-Foy de Conques, étaient venus le trouver et lui avaient demandé de confirmer le don du lieu de Mansirot qu'un nommé Gaucelme, d'accord avec ses frères, venait de faire à cette dernière abbaye pour y construire un monastère et une sauveté qui prendraient le nom de Marestang. Le duc accueillit favorablement leur requête et donna en surplus à la sauveté tous les droits d'une terre franche (2).
Guillaume, bien qu'occupé surtout de ses plaisirs, était en même temps plein de viséesambitieuses qui n'attendaient qu'une occasion pouréclore^mais au fond il négligeait l'administration de ses états et était loin d'y apporter le soin de son père qui^toute sa vie^employa son énergie à les maintenir dans le calme. De son temps, les guerres privées furent nombreuses et,d'autrepart, il se préoccupa fort peu d'empêcher ses fidèles de s'enrichir aux dépens des établissements religieux. Un des plus âpres à cette curée fut assurément Hugues le Diable^seigneur de Lusignan. Bien qu'en souvenir de la croisade ce seigneur se fît appeler Hugues le Hiérosolomilain, il se dispensait de pratiquer les devoirs que ce titre aurait dû lui imposer. Les domaines des monastères ou des églises étaient pour 'ui un appât irrésistible, et il manifesta particulièrement ses appétits à l'égard deTabbaye de Saint-Maixent, son opulente voisine, dont il était pourtant l'avoué et par suite le défenseur légal.
{i)Rec, deshist. de France, Xll, p. 28i,chroD. de Saint-Pierre de Sens; Orderic Vitel, HisL ecclés.y IV, p. 284.
(2) Desjardins> Cart, de Conques, p. 348.
458 LES COMTES DE POITOi:
Celle-ci avait alors à sa lèle Tabbé Geoffroy, lequel, voyant qu'il ne pouvait espi^.rer aucun secours temporel pour défendre son monastère contre les entreprises auxquelles il était journellement en butte, se tourna versie pouvoir spirituel le plus élevé, vers le pape. Il se rendit à Kome et obtint de Pascal II» heureux d'affirmer ses prérogatives, toute Taide qu il désirait. Hugues de Lusignan,Isembert de Châtelaillon, Jean d*Angoumois,pourne citer que les plus notables,furent invités par le pape à restituer à l'abbaye de Saint- Maixent les domaines, voire même les églises, qu'ils avaient usurpés sur elle ; Pascal II compléta ces dispositions en prenant l'abbaye, la ville qui lui était contigue et ses autres possessions, sous sa protection spéciale. Afin que désormais il n'y eût pas matière à contestation, soit avec des seigneurs laïques^ soit avec d'autres établissements religieux pourvus par des donateurs peu scrupuleux de biens enle\és à ce monastère, il fit, dans une bulle datée du 27 avril 1110, l'énumération de toutes les églises que possédait alors l'abbaye de Saint-Maixent, plaça tout cet ensemble, tant le corps principal que ses dépendances, sous sa sauvegarde» et, pour bien affirmer que ce monastère était dans sa sujétion immédiate, il lui imposa l'obligation d'avoir à payer chaque année au Saint-Siège une redevance de 5 sous poitevins (1).
Lorsque l'abbé Geoffroy revint d'Italie pourvu de commissions spéciales adressées aux évêques de Poitiers et de Saintes, il s'empressa de les notifier à ces prélats qui, naturellement, recoururent au bras séculier pour en assurer l'exécution. Sur l'invitation de l'évêque de Poitiers, le comte se rendit en sa compagnie à Saint-Maixent et là Joscelin de Lezay, continuant la série des actes de réparation dont il avait déjà donné quelques témoignages, restitua à l'abbaye Téglise de Prahec et reconnut qu'il avait frauduleusement vendu à l'abbaye de Saint-Séverin les églises de Lezay que son père avait jadis données à Saint-Maixent (2).
Le comte avait avec lui son sénéchal Gilbert, Guillaume de Rochefort et un groupe nombreux de chevaliers, mais dans son entourage on ne rencontre pas le nom d'Hugues de Lusignan, le
(i) A. RicliorJ, Charles de Sainl-Muixenl, I, pp. 256, 260 et 2C1 (2) A. Kichard^ Chartes de Saint' Maixent^ I, p. 263
principal usurpateur des domaines de Tabbaye deSaint-Maixent; il était malade ou venait de mourir (1). Son fils, Hugues le Brun, lui succéda. Ce dernier n'était pas, comme son père, lié d'une amitié spéciale avec le comte, qui gardait un bon souvenir des épreuves communes subies en Orient. Aussi vit-on une guerre violente éclater entre eux dans le courant de cette année IHO. Les chroniqueurs n'en font^pas connaître le motif, et il ne paraît pas supposable que les réclamations de l'abbé Geoffroy, appuyées par Guillaume, en aient été la véritable cause. On doit plutôt chercher celle-ci dans la tension forcée qui dut se produire dans les rapports du comte avec son vassal à l'occasion de l'investiture de la seigneurie.
Il y avait cinquante ans qu'il ne s'était ouvert de vacance dans l'hérédité des seigneurs de Lusignan; or^ durant ce long espace de temps, la jurisprudence qui réglait les successions féodales s'était peu à peu établie, sans toutefois comporter encore des règles bien précises. Deux principaux usages étaient suivis en Poitou : l'un, le rachat à merci, dans lequel avait lieu la mainmise absolue du seigneur dominant sur les possessions de son vassal, mettant ce dernier dans son entière discrétion, et qui régnait de la Dive du Nord à l'Océan, c'est-à-dire dans toute la partie occidentale du Poitou ; l'autre, le rachat simple ou abonné, usité dans le restant du comté, et qui comportait le paiement par le nouveau feudataire d'une somme fixe et établie d'avance, laquelle équivalait généralement au produit de la seigneurie pendant une année. Le sire de Lusignan avait des possessions dans les diverses régions du Poitou, et il esta présumer que le comte, qui avait toujours de grands besoins d'argent, ne laissa pas échapper l'occasion qui se présentait sans essayer de tirer de son riche vassal tout ce qu'il était susceptible de donner. Mais Hugues le Brun, qui ne paraît pas avoir continué à occuper auprès du comte de Poitou la position subalterne de son aïeul à l'égard de Guillaume le Grand, n'entendit pas se laisser pressurer comme
(i) La chronique de Saiot-Maixent, p. 4^4) place eo i iio la mort d'Hugues de Lusignao ; elle dut arriver vers le milieu de Tété, car labbé de Saint-Maixent n*a pu revenir de Home que vers le mois de juin, et c'est peu après son retour qu'eut* lieu la réunion à laquelle Hugues n'assista pas, bien qu'il y fût grandement intéressé.
46o LES COMTES DE POITOU
les seigneurs de Talmond, voisins de certains de ses domaines. Il résista aux prétentions de Guillaume, et la guerre éclata. Elle fut atroce, étant donnée la proximité de la résidence du comte de celle de son vassal rebelle , et c'est entre Poitiers et Lusignan que ces excès se produisirent surtout ; beaucoup de lieux sans dérense,el en particulier le domaine du IMossis, situé auprès de Mon- Ireuil-Bonnin, forteresse des Lusignan, furent incendiés et détruits (I). Une des pires conséquences de cette lutte sans merci fut la famine, suivie naturellemeul d'une grande mortalité; en outre, comme nul ne se hasardait sur les chemins, le sel, bien que Ton ne fût pas éloigné des salines de TAunis, devint des plus rare et fut hors de prix (2).
C'est que la guerre, une fois engagée, s'était étendue dans tout le pays. Hugues le Brun sYlait cherché des alliés et il ne lui fui pas diiTicile d'en trouver parmi ses parents, les seigneurs de Parthenay. Dans ce dernier fief la situation se trouvait être la même qu'à Lusignan. Ebbon, qui l'administrait depuis 1086, vint lui aussi à mourir en 1110. Ce fut son frùre cadet, Guillaume, qui lui succéda, conformément à la coutume des pays d'entre Sevré et Divc, là où régnait le rachat à merci, mais Guillaume de Parthenay était d'église et avait été pourvu dès 1086 de la trésorerie de Saint-Hilaire de Poitiers. Il prit en qualité de vidame son plus jeune frère, Simon II, à qui appartint véritablement le gouvernement de la seigneurie, et qui était, de son côté, peu désireux de souscrire aux exigences du comte de Poitou (3).
A ces deux adversaires résolus, Guillaume en vit bientôt s'adjoindre un troisième. Les sires de Parthenay s'étaient toujours montrés depuis un demi-siècle les alliés fidèles des comtes d'Anjou, auxquels les attachaient sans nul doute quelque lien de vassalité, contre les comtes de Poitou. Ils se tournèrent vers Foulques le Jeune, qui avait succédé Tannée précédente au Réchin, décédé dans le courant d'avril H09. Le comte d'Anjou ne pouvait avoir oublié l'acte de félonie de Guillaume à son égard, aussi s'empressa-t-il d'apporter aux confédérés le secours de ses armes ;
(i) A. Richard, Chartes de Saint-Maiœent, I, p. 205.
(2) Marcheg^ay, Chron. des égl. d'Anjou, p. 424» Saint-Maixenl.
(3) A. Richard, Chartes de Saini-Maixent, I, pp. 242, 272 et 276.
peut-être, en ce faisant, songeait-il à la Saintonge oh ses ancêtres avaient exercé pendant de longues années une domination dont le souvenir ne pouvait être effacé. Ce qui permet de le supposer, c'est qu'on le voit venir mettre avec ses alliés le siège devant le château de Champdenier qui, situé un peu au nord deGermond, sur la même vallée et par suite sur la même voie, avait remplacé celui-ci et jouait un rôle analogue au sien pour la défense du grand chemin de la Saintonge qu'ils barraient l'un et l'autre ; on ne sait si les défenseurs de Champdenier purent résister à l'attaque des Angevins (1). Le principal théâtre de la guerre se trouva par suite transporté dans cette région accidentée du sud de la Gâtine, hérissée de postes fortifiés, que chacun des partis avait à réduire,suivant les attaches de leurs défenseurs ; c'est ainsi que Guillaume dut faire en personne le siège de Ternant, simple tour sise sur une motte, dans un fond de vallée, entre Parlhenay et Champdenier,et, mettant en pratique le déplorable usage que n'avaient pu faire abolir les décisions des conciles, il incendia les maisons qui étaient dans le voisinage immédiat de la petite forteresse (2).
Pour subvenir aux dépenses que lui occasionna cette guerre, le comte recourut une fois encore aux détestables procédés dont il avait déjà usé ; il altéra les monnaies à un degré extrême, voire même il créa une sorte de monnaie fiduciaire (3), aussi trouve-t-on fréquemment dans les actes de cette époque des stipulations spéciales, portant que le payement en argent devrait être fait en monnaie ancienne (4) .Mais quoi que fit Guillaume, la valeur de ses adversaires et les multiples moyens de défense dont ils disposaient étaient
(i]Marche^ay, Chron, dei égl. d'Anjou, p. 420, Saint-Maixcnt.
(2) A. Richard, Charles de Sainl-Maixenl, I, p. 27a.
(3) Marcheg-ay, Chron, des égl. d'Anjou, p. 4^5, Saint-MHÎxent. Telle esl la si^nificatioo que nous croyons pouvoir donner au texte de la chronique qui, dans sa brièyeté,a fait beaucoup disserter. H est ainsi conçu : a Itcrum nummi mutati sunt et cum granis alii facli sunt». Quel sens convient-il d'attribuer au mot <( granis » ? M. Lecointre-Dupont [Essai sur les monnaies frappées en Foilou, p. 83) considère qu'il s'applique à un alliage; ne s'agirait-il point plutôt de petits débris de pièces de monnaie ou de grains d'argent d'un poids déterminé, auxquels le comte aurait attribué une valeur monétaire précise.
(4) Ârch. de la Vienne, orig., Montierneuf, n^ 22. Les expressions ce ad monetam veterem 9, employées par le rédacteur de la charte, nous paraissent doublement significatives, en ce sens que non seulement elles rappellent un affaiblissement de la monnaie, mais encore qu'elles indiquent que l'apparence extérieure des pièces fut modifiée, autrement, il aurait été bien difficile, dans la pratique journalière, de pouvoir ilistinguer les jeunes et Tes vieux deniers.