AVANT-PROPOS VII
était une occasion continue d'erreurs chez les écrivains qui se hasardaient à traiter un point d'histoire dans lequel leurs personnes ou leurs actes devaient être rappelés.
Cette période de quatre siècles et plus, qui s'étend de la création du comté de Poitou en 778 à sa disparition en tant que fief indépendant par sa réunion à la couronne de France en 12049 est sans contredit la plus obscure de nos annales, comme Test du reste celle qui lui correspond dans l'histoire de France. Les textes pourtant ne manquent pas, et bien qu'ils présentent des lacunes dont la plupart ne seront jamais comblées, leur ensemble permet toutefois d'établir une suite de faits que l'on peut sans crainte qualifier d'histoire ; seulement leur mise en œuvre offre des difficultés telles que, même avec la recherche la plus minutieuse, le travail le plus patient, on n'est pas toujours assuré de les surmonter.
Le plus grand écueil auquel se heurte le travailleur qui se livre à l'étude de ces temps reculés, c'est le défaut de dates, d'où les erreurs sans nombre sur la chronologie générale, sur la succession des faits ou l'identité des personnes. Non seulement cette omission se rencontre chez les historiens les plus accrédités, comme Adémar de Chabannes, dont la chronique, qui s'étend du ix® au xie siècle ne contient presque pas de dates, ou comme Suger, qui n'en a mis aucune dans la vie de Louis VI, mais elle existe aussi dans des documents dont la date devrait être le principal élément, c'est-à-dire dans les actes authentiques. Et encore arrive-t-il parfois que l'on est très embarrassé pour mettre à leur place exacte les actes pourvus de l'indication de l'année, selon que leur rédacteur a fait partir celle-ci de Noël, du i«' janvier, du 25 mars ou de Pâques.
Si,'à défaut de l'énoncé de l'année, on veut s'appuyer sur des synchronismes, sur les années du règne d'un pape ou d'un roi, ce qui est assez fréquent, on rencontre des cas où l'on reste fort perplexe, comme par exemple celui du roi Charles le Simple, à qui on peut attribuer six époques différentes pour le commencement de son règne.
En témoignage de cette pénurie de dates, on peut présenter le cartulaire de Saint-Cyprien de Poitiers, un des plus précieux recueils de
chartes qui nous ait été conservé, lequel, sur les SgS actes qu'il contient, s'étendant de Tan 888 à ii49) n'en compte que l\^ qui portent une indication précise d'année.
En réalité, pendant les xi« et xii® siècles, mettre une date à un récit, à une charte, à une lettre surtout, était un fait exceptionnel. La vègh la plus suivie était qu'il n'y en eût pas; et de cela il n'y a pas trop lieu de s'étonner. Aujourd'hui, combien n'est-il pas de personnes qui se refusent volontairement à mettre en tôte de leurs lettres toute autre indication que celle du jour où elles les écrivent, si bien que celles de ces missives qui surnasç-eront présenteront aux historiens de l'avenir des obscurités identiques sV celles que Ton rencontre chez leurs devancières.
Ces quelques remarques ont simplement pour objet de faire sentir au lecteur une partie des difficultés de la tâche entreprise et de lui donner l'explication de lacunes ou d'erreurs (ju'il sera îi môme de relever. Je ne parle pas du déchiffrement des actes originaux ou autres, ceci est affaire de métier.
Ce qui rend particulièrement délicate l'histoire des Comtes de Poitou, c'est qu'ils ne se sont pas exclusivement cantonnés dans leur domaine primordial. De très bonne heure, ils sont devenus ducs d'Aquitaine, puis de Gascogne, et enfin pendant un moment ils ont été comtes de Toulouse. Le cadre à remplir était déjà vaste; il s'est encore élargi avec Aliénor. La comtesse de Poitou, étant devenue d'abord reine de France, puis reine d'Angleterre, il a fallu la suivre, tout en ne tenant véritablement compte que des actes émanés d'elle ou de ses maris, qui avaient rapport à ses états patrimoniaux ou qui étaient nécessaires pour établir une suite régulière dans le récit de son existence. Puis sont venus successivement son fils Richard, son* petitfils Othon, et même Jean-sans-Terre qui, bien qu'ayant abandonné le Poitou à sa mère, ne laissa pas de se mêler de son gouvernement.
Je ne saurais donc dire que cette œuvre est complète ; dans les questions d'histoire on ne peut jamais être sûr d'arriver à ce résultat ; il en est pareillement de l'exactitude au sujet des dates ou des faits rapportés, mais si je n'ai pas toujours rencontré la vérité, je puis du
AVANTPROPOS IX
moins affirmer que je l'ai passionnément cherchée. Être vrai, être utile, tel est le but vers lequel tendaient les auteurs de VArt de vérifier les dates ; je me suis proposé pour objet d'appliquer au Poitou les principes qui les avaient guidés dans leur conception de Thistoire générale, l'avenir dira si j'ai réussi.
Outre les notes que l'on rencontrera au bas des pages et que certains trouveront peut-être trop minutieuses, il a été joint au second volume de cet ouvrage quelques appendices consacrés à l'étude de diverses questions qui demandaient à être spécialement détaillées. Ce volume sera terminé par la liste, non pas des ouvrages ou fonds d'archives consultés, celle-ci aurait été infinie, mais seulement de ceux qui, cités en abrégé dans les notes, ont besoin d'être exactement connus, afin que l'on puisse en toute sûreté recourir aux références indiquées. On y trouvera aussi une table générale des noms de personnes et de lieux, s'appliquant aux deux volumes de l'Histoire.
Comme il a été dit plus haut, cette œuvre est absolument personnelle, et je ne puis mieux faire que de la placer sous le patronage de renseignement que j'ai reçu à l'Ecole des Chartes^ il y a quarante ans, enseignement dont je me suis toujours efforcé, dans mes divers travaux, de mettre en pratique la sévère méthode.
Il me reste enfin à remercier le Conseil général de la Vienne, qui a bien voulu, en m'accordant une précieuse subvention, reconnaître les services qu'il m'a été donné de rendre au département depuis 1868, année où j'ai été appelé à la direction de ses Archives.
Poitiers, 5 juin 1903.