VI. - EBLE MANZER
En laissant insérer dans Tacle de précaire de 889 que los domaines abandonnés par Tabbaye de Saint-Marlin de Tours au comle Renoul passeraient après son décès à son fils Eble et aux héritiers de celui-ci, Eudes et son frère RobtTl, qu'il venait de pourvoir de Tabbaye de Saint-Martin, reconnaissaient virtuel* lement le droit d'Eble à Théritage de son père; aussi, lors de la mort inopinée de Renoul, qu'elle eût été ou non le résultat d'un crime, son fils lui succéda-l-il sans difficullé (1). Sa naissance illégitime n'y apporta aucun obstacle et pourtant elle était tout-àfait basse, vu qu'il élait issu de la liaison du comle avec une courtisane, d'où le surnom de Manzer sous loquet il est connu dans rhistoire (2). Bien que l'Ancien Testament, rappelé dans les capituiaires des empereurs, ait voué cette naissance à l'opprobre en disant que le Manzer n'entrerait pas dans la maison de Dieu (3), que Louis le Bègue, dans un capitulaire de l'an 867, eut placé le Manzer au rang des personnes viles et infâmes qui ne pouvaient être reçues en témoignage ou même se montrer dans le palais (4),
a peut-êlre lieu de reconnattre la femme de Reooul II dans la personne d'Ermengarde, qui apposa sa signalure dans la charle de Josberl de Tan 878, immédiatement après celle des deux comtes et qui est assurément la femme de l'un d'eux (Hédet, Doc, pour Saini-Hilaireyl^ p. 12). Nous ajouterons que rien n'autorise à reconnaître en la personne 4'Adda, épouse de Renoul, conjunx Ramnaijif dont la plaque tumulaire a été retrouvée à Saint-Hilaire de Poitiers, la femme d'un comte de Poitou, que ce soit Renoul 1er ou Renoul II, plutôt que celle d'un particulier du temps portant le même nom que ces comtes. (Voy. Ledain, Musée de la Société des Antiquaires de r Ouest, catalogue de la galerie lapidaire, 1884, no 482, p. 4'.)
(i) La forme latine usuelle du nom du comte de Poitou est Ebolus, mais on rencontre aussi quelquefois Ebblo (Chartes orig. de Noaillé), Ehlns (Adémar de Chabannes), Ebahis (Dudon de Saint-Quentin) et enfin Enbalus (Hugues de Flavigny).
(2) Chron» d* Adémar , p. i43. A la même époque, on trouve le surnom de Manzer appliqué à Jourdain^ frère du seigneur de Chabannais.et il fut encore porté, au siècle suivant, par Arnaud, fils adultérin de Guillaume Taillefer, comle d'Angouléme, et son successeur.
(3) Deutéronome, XXIII, 2; Baluze, Capiiularia,!, col. gSi.
(4) Baluze, Capitularia, II, col. 302.
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cette indignité d'Eble ne lui fut pas opposée. Il entrait dans les mœurs du temps, mœurs contre lesquelles les inspirateurs des capitulaires cherchaient à réagir, de donner à l'enfant naturel la place et tous les droits de Tenfant légitime quand celui-ci faisait défaut (i), et c'est ce qui fit qu'Eble fut accueilli sans difficulté d'autant plus que sa reconnaissance publique par son père semblait faire de lui son héritier légal.
Quoiqu'il en soit, Eble se trouvait, le 10 octobre 890, à Poitiers, au milieu d'une nombreuse assistance, dans laquelle on distinguait le comte Airaud (2) et le vicomte Gamaufroy. A cette réunion, tenue peut-être peu de temps après la mort de Renoul, le jeune comte, mû, semble-t-il, par des sentiments de piété qui le faisaient se placer sous l'égide de saint Martin et lui demander son intercession pour le salut de son âme, pour celle de son père Renoul, pour celles de ses oncles Josbert et Eble et de tous ses parents, fit un nouvel arrangement avec les chanoines de Saint- Martin de Tours; aussi soucieux que son père de ménager ses intérêts particuliers, il imita son exemple en donnant à l'abbaye le domaine de Courcôme, mais en se le faisant aussitôt rétrocéder en précaire, et en se faisant confirmer dans la possession de ceux de Doussais, de Celliers et de Layré,dont son père lui avait assuré la survivance. En outre, il eut la précaution de faire insérer dans l'acte non seulement la réserve de ses droits, mais encore de ceux des enfants qu'il pourrait avoir d'Aremburge, avec qui il était alors fiancé (3).
(i) Le cas le plus remarquable de Tapplicatioa de ces principes que Ton puisse citer à l'époque qui nous occupe est celui d'ArnouI, fils naturel de Carloman, roi de Bavière, qui, après avoir succédé à son père sans rencontrer d'obstacles, fut élu roi de Germanie en 888, en sa qualité de descendant des empereurs carlovingiens ; puis, Tannée suivante^ il présenta ses deux bâtards aux grands de son royaume et obtint d'eux qu'ils les reconnaîtraient comme ses successeurs s'il ne lui naissait pas d'hé* ritier légitime (Favre, Eudes, comte de Paris, p. io3, noie 4). La société religieuse se montra plus sévère à l'égard des enfants illégitimes et c'est ainsi qu'au commencement du xi« siècle on voit les moines de Fleury-sur-Loire se refuser ù accepter pour abbé Gozlin^ fils naturel d'Hugues Capet : « Nolentes sibi prseesse filium scorli. Ërat enim nobilissimi Francorum principis fîlius manzer » {Chron. d*Adémary p. i6i).
(2) Ce personnage^ désigné dans la charte sous le nom d*Adraldus, et que nous ne pouvons autrement rattacher au Poitou, pourrait bien être le même que le comte HildraduSy qui, en 868, était le compagnon de Geilon et des comtes Renoul et Josbert.
(3) Mabille^ Pancarte noire, n? xvu, p. 68 ; Besly, Hist, des comtes, preuvesi p. aoQ.
Cependant un orage menaçant se formait contre le nouveau comte de Poitiers ; il était jeune, et l'occasion pour le dépouiller de son bel héritage était par trop tentante. Celui-ci était envié par deux compétiteurs à la fois, par Robert, le frère d'Eudes, et par Aymar, lefilsd'Emenon. Du vivant de Renoul, ce dernier n'avait pas dissimulé ses appétits, mais il avait affaire à trop forte partie et avait dû se résigner à attendre, peut-être même fut-il retenu par Eudes, qui ne voulait pas se brouiller ouvertement avec le comte de Poitiers. Mais les circonstances étaient tout autres; le gardien disparu, la cage s'était ouverte, l'oiseau avait pris sa volée^ Charles s'était enfui du Poitou et avait été se réfugier auprès de Foulques, archevêque de Reims, qui n'avait cessé d'être hostile au roi de France, considéré par lui comme un usurpateur. Ce dernier n'avait plus dès lors à garder déménagements, aussi laissa-til faire. Pour le même motif, il dut se brouiller avec son chancelier, Eble, le frère de Renoul, dont la haute situation excitait assurément bien des envies. Celui-ci, dontlafidélité, comme celle de beaucoup de grands dignitaires à l'égard d'Eudes, était toujours précaire (1), se fitle championdes droits de son neveu, et^ d'accord avec son frère Josbert, il entama la lutte contre Aymar à la fin de Tannée 89t ou au commencement de l'année 892. On en ignore les péripéties, mais son caractère changea de face par l'entrée d'Eudes en scène (2). Celui-ci, quittant la Flandre, où il venait d'échouer contre le comte Baudouin, se trouvait à Tours le 13 juin 892 (3). Il entrait dans son caractère d'employer les négociations avant d'avoir recours aux armes, et il dut faire tous ses efforts pour amener l'abbé Eble et son frère à abandonner la cause de leur neveu. Sur leur refus, incité par Robert, qui ambitionnait secrètement le comté de Poitou, il marcha de l'avant et s'empara
(i) Voici le jugement que porte sur lui Abbon dans sa relation du siège de Paris: «c*était un fameux guerrier, distingué par ses connaissances dans les lettres et propre k tout s'il n'eût été trop aWde de richesses et trop abandonné aux plaisirs de la volupté. » (Guicot, CoUect, de Mémoires, VI, p. 58; Recueil des hist. de France, VIII, p. 23.)
(2) Pertz, Mon. German., SS. I, p. 6o4, chron. de Reginon. Cet auteur, ignorant la mort de Renoul, joint son nom à celui de Josbert et d'Eble lorsqu'il dit qu'en 892 Eudes se rendit en Aquitaine pour réprimer le mauvais vouloir, insolentiam, de certains personnages qui refusaient d'obtempérer à ses ordres.
(3) Gallia christ, f XIV, instr., col. 53; Favre, Eudes ^ comte de Paris, pièces ustif., no V, p. 242.
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de Poitiers, après avoir privé Eble de sa dignité de chancelier, dont il fit don à Anskerick, évêque de Paris (1).
Le jeune comte Eble ne semble pas avoir pris une part active à toutes ces affaires du Poitou. Dès qu'Aymar eut engagé les hos* tilités, il s'était retiré auprès de Géraud, seigneur d'Aurillac, personnage qui jouissait alors d'une haute notoriété et qui, plus tard, ayant abandonné le monde, fonda un monastère dans sa résidence et fut enfin béatifié (2). Il se trouvait à la cour d'Eudes lors de la mort du comte de Poitiers, dont il était l'ami; Renoul lui recommanda vivement son fils, qui ne pouvait trouver un plus sûr protecteur. Aymar, dont les capacités militaires sont hors de doute, voulant s'assurer la possession définitive du Poitou par la capture de son compétiteur, poursuivit Eble dans sa retraite et, après diverses tentatives, fit le siège d'Aurillac ; il y échoua. Son frère AUeaume, Adalelmusj ayant réussi à pénétrer dans la ville pendant que Géraud assistait à la messe, fut à son tour surpris par les hommes du seigneur qui fermèrent derrière lui les portes de la cité ; fait prisonnier, Alleaume mourut quatorze jours après (3). Malgré son succès, Géraud, redoutant de ne pouvoir résister aux attaques combinées d'Eudes et d'Aymar, confia Eble à son puissant voisin, Guillaume le Pieux, comte d'Auvergne, qui avait avec le jeune comte de Poitiers des liens de parenté (4). Guillaume était assez fort pour ne pas craindre d'entrer en lutte avec le roi de France. Comte d'Auvergne et de Velay, marquis de Gothie, il prenait aussi le titre de duc d'Aquitaine depuis la mort de Renoul. Il rassembla une armée et, quand Eudes se présenta pour se faire livrer Eble, le roi trouva devant lui les troupes de
(i) Anskerick figure comme chancelier dans un diplôme d*Eudes du 3o septembre 89a (Recueil des hisL de France, IX, p. 4^9). Les hésitations d'Eudes ont été consignées par les annales de Saint-Vaast (p. 345), qui rapportent que le roi se demanda s*il se remettrait en bons termes avec les deux frères, s'il les chasserait du royaume ou Ies;ferait mettre à mort. C'est à cette dernière alternative qu'il semble s'être résolu.
(2) Chron, d'Adémary p. i4o. Les Bollandistes ont relaté tous les faits relatifs à Eble dans leur introduction à la vie de saint Géraud (Acia Sanct,, octobr., VI, pp. 284 à 288), mais induits en erreur par D. Vaissète, ils donnent sur ces événements des détails inexacts.
(3) Bolland., Acia Sancioram, octobr., VI, p. 3i3.
(4) D'après le tableau généalogique de la descendance de Gérard^comte d'Auvergne, établi par M. Mabille {Le royaume cT Aquitaine, p. 19), Eble aurait été parent de Guillaume d'Auvergne au ix« degré.
Guillaume. Un cours d'eau seul les séparait, mais au moment de livrer bataille, les deux adversaires, se voyant à peu près d'égale force et étant incertains du résultat, se contentèrent de s'observer (1). Ces faits devaient se passer vers le mois de septembre ou d'octobre, avant ou après le séjour d'Eudes à Cosne-sur-Loire, où il se trouvait le 30 septembre 892 (2). Le seul acte d'autorité que put accomplir Eudes fut de déclarer Guillaume dépourvu de tous ses bénéfices et de les donner à Hugues, comte de Bourges, mais, après le départ du roi, Guillaume se jeta sur ce nouvel adversaire qu'il vainquit et tua de sa main (3).
Pendant qu'Eudes était ainsi occupé en Auvergne, les hostilités avaient continué en Poitou ; l'abbé Eble, s'étant arrêté à faire le siège d'un château établi dans une position difficile, y fut tué d'un coup de pierre, le 2 octobre (4); quant à Josbert, qui attendit l'arrivée des troupes royales, il fut assiégé dans un de ses châteaux et périt dans l'attaque (5). Le roi n'avait pas dès lors quitté le Berry où, sur la demande des évêques et des grands seigneurs du nord de la France, qui chaque année avaient eu à pourvoira l'entretien de sa cour et de son armée, il avait tout d'abord résolu de prendre ses quartiers d'hiver (6). C'est au milieu de ce repos qu'il fut surpris par la nouvelle que Charles le Simple avait été couronné roi de France le 28 janvier 893 par Foulques, archevêque de Reims, dans la basilique de Saint-Remi (7). Ce prélat, l'âme de cette entréprise, s'était assuré des adhérents en Aquitaine, à
(i) Rec. des hist, de I^rance, VIII, p. 25, AbboD.
(2) Rec. des hist, de France, IX, p. 459; diplôme d'Eudes en faveur du monastère de Monlieramey.
(3) Rec, des hist, de France, VIII, p. a5, Abbon.
(4) D'après Besly {Hist. des comtes, p. 3i), le château devant lequel aurait succombé bible serait celui de Brillac en Poitou. Réginon fixe à Tannée 898 la mort de l'abbé de Saint-Denis (Pcrlz, Mon, Germ., SS., I, p. 6o5), mais la date précise du 2 octobre (le vi des nones d'octobre), inscrite dans le nécrologe de l'abbaye de Saint- Germaindes-Prés (Besly, Ilist, des comtes, preuves, p. 201), rapprochée des circonstances de la vie d'Eudes que nous avons relatées, ne permet pas de s'arrêter à cette date, et doit faire adopter celle de 892 fournie par les annales de Saint- Vaasl. Les Bollandistes, dans leur introduction à la vie de saint Géraud (Acta Sanct., octobr. VI, p. 286), supposent, sans plus de raison que Besly, que le château devant lequel périt Tabbé Eble est Loudun, Laadunense castram, (Voy. aussi Télogc d'Eble dans l'Histoire des ministres d^État, par Charles d'Auteuil, Paris, 1642.)
(5) Ann, de Saint-Vaast, p. 345 ; Pertz, Mon. Germ., SS., I, pp. 6o4 et 6o5, chron. de Kéginon.
(6) Ann, de Saint- Vaast, p. 344-
(7) Rec. des hist. de France, IX, p. 46i.
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savoir Guillaume d'Auvergne, Richard d'Autun et enfin Aymar, qui, api'ès Pâques, étaient venus avec une armée considérable rejoindre Tarchevêque de Reims et le comte de Vermandois, le tuteur de Ctiarles(i).
Aymar avait été frustré dans ses espérances. Il avait pu croire, lors de la prise de Poitiers par les troupes du roi, que cette ville lui serait remise; il n'en fut rien. Eudes, sans tenir compte des services que le fils d'Emenon lui avait précédemment rendus, oubliant que c'était à sa sollicitation qu'il était venu en Poitou, uniquement pour lui porler aide, jugea que ce qui avait été bon à prendre était bon à garder et donna le comté à son frère Robert. Mais Aymar n'était pas homme à se laisser ainsi dépouiller. Pendant que l'attention d'Eudes était attirée sur ce qui se passait au nord de ses états, il tenta une attaque de nuit contre les troupes royales préposées à la défense de Poitiers, les surprit, en massacra une partie et s'empara de la ville, oti il s'installa en maître (2). Ces événements durent surprendre Eudes et lui donner à réfléchir, et il ne faut pas chercher ailleurs les motifs de son peu d'empressement à répondre à la levée de boucliers de Charles le Simple et de ses adhérents, et comment il se fit qu'il n'entreprit une campagne contre lui que dans le milieu de l'été de 893, c'est-à-dire six mois après son couronnement. Il ne pouvait laisser derrière lui une Aquitaine hostile et, pour chasser ce péril imminent, il fit appel à tous ses talents de négociateur : ils réussirent, et, sans effusion de sang, il amena les confédérés aquitains à retourner chez eux. La paix étant faite avec Aymar, il put ensuite poursuivre sans inquiétude ses pérégrinations dans les contrées qui étaient plus ou moins soumises à l'influence de ce comte. Il se rendit d'abord en Limousin, puis dans l'Angoumois, qui était en la possession d'Audouin,filsde Wulgrin,où il mit toutes choses en ordre; enfin il gagna le Périgord, que tenait Guillaume, frère d'Audouin et père de Sanche, la femme d'Aymar, et où, s'occupant avec zèle des intérêts communs des nobles de la région, il
(i) Ann. de Saint- Vaasty p. 346. En 898, la fête de Pâques tomba le 8 avril.
(2) Rec. des hist. de Francej VIII, pp. 24 et 25. Abboo, qui rapporte ce fait, dit que la surprise de Poitiers eut lieu pendant lu somnicll d*Eudes, mais on peut prendre cette indication d*un poêle au sens fif>;urc.
So LES COMTKS DK POITOU
régla avec équité les différends qui rxisiaiont onlrooux(l). Eudes quilla ensuite los pays dWquitaine; lo iH mai K03, il so trouvait à Châlon-sur-Saone, oii il avait dû so rt^ndre pour ramener à lui le comte d'Autun et d\)ii, à la requête de son frère llobert, qualilié de comte et de marquis, il donna h ral>lm\e de ('ormery, enTouraine^laterte de Nueil-sous-Tuye qui faisait partie de son propre domaine [ij.