II® COMTE — IV® DUC
Le successeur de Guillaume Tête d'Étoupe est connu sous le nom de Fier-à-Bras, Fera Brachïa (3), qui lui fut donné à raison
(1) A. Richard, Chartes de Saint-Maixent, I, pp. 29, 82, 42.
(2) Nous omettons à dessein, parmi les actes émanés de Guillaume Tête d'Etoupe, celui que les Bénédictins ont inséré dans le Gallia Christiana, II, instr., col. 4o8, et jçràcc aucpiel ils ont intercalé un personnage, nommé Dion, dans la série des abbés de Saint-Micliel-cn-Lherm. D. Fonteneau, qui a eu connaissance du prétendu original, une simple feuille de parchemin d'une écriture du xv« siècle (il aurait dû dire du xvie siècle) qui se trouvait dans les archives du chapitre de Saint-Hilaire-Ie-Grand de Poitiers et qui malheureusement ne nous est pas parvenue, en a fait la critique minutieuse au point de vue diplomatique et a conclu à sa fausseté; quant à nous, la présence d'un seigneur de Sanzay parmi les témoins nous édifie sur la provenance de la pièce qui rentre dans la série des nombreux documents fabriqués par cette famille de Sanzay et fourrés par elle dans les papiers des monastères ou églises de la région afin de servir de preuves aux Mémoires et recherches de France et de la Gaulle Acqiiitaniqtie du sieur Jean de la Haye (Voy. mon introduction aux Chartes de V abbaye de Saint-Maixent, I, p. lxxi).
11 y a lieu de faire la même observation au sujet d'un acte du cartulaire de Saint- Jean d'Angély, relatant de nombreux dons faits à celte abbaye par des comtes de Poitou du nom de Guillaume, dans lesquels D. Fonteneau (XIII, p. 47) voit Tcte d'Etoupe et son fils Fier-à-Bras; la personnalité de Tête d'Etoupe doit être complètement écartée (Voy. Musset, Cart. de Saint-Jean d'Angély, p. 12, note a.)
(3) Marchcgay, Chron. des églises d'Anjou, p. 38 1 , Saint-Maixent. Besly a, par inadvertance, commis une erreur gravedans son Histoire descomtes de Poiclou,ch.xv,pp» 46 et ss., au sujet du fils de Tète d'Etoupe; il ne lui donne pas de surnom et réserve celui deFicr-à-Braspour le successeur de ce dernier, qui est au contraire connu sous le nom de Guillaume le Grand. Cependant, on doit noter que cette erreur de notre
loo LES COMTES DE POITOU
de sa force peu commune et peut-être aussi parce qu'à cet avantage physique se joignait une qualité guerrière, car c'est à ce dernier titre que le normand Guillaume, frère de Robert Guiscard, fut décoré du surnom à peu près identique de Ferrebrachia (1j. Il nous apparaît comme un homme violent, mais de peu de jugement, qui peut être rangé dans la catégorie de ces gens chez qui le développement de l'intelligence n'a pas suivi celui de la vigueur corporelle. Quant à la forme française de ce sobriquet de Fier-à-Bras, elle se retrouve dans les anciens textes, et même elle était appliquée au diable (2).
En donnant à son fils aîné le nom de Guillaume, Tête d'Étoupe avait certainement eu l'arrière-pensée d'en faire une qualification dynastique. S'étant vu disputer le litre de duc d'Aquitaine porté par son père, il ne négligea rien pour affirmer les droits que sa race avait à s'en parer et le fait de la transmission d'un nom prédispose à accepter favorablement celui d'un titre. Lorsqu'Eble appela son fils Guillaume, il ne pouvait assurément avoir eu la pensée qui germa dans l'esprit de ce dernier; il agissait ainsi en mémoire de ses parents, les comtes d'Auvergne de ce nom, et en particulier de celui qui avait été le protecteur de sa jeunesse, mais il ne pouvait prévoir, lors de la naissance de cet enfant, que les trois derniers possesseurs de ce pays d'Auvergne décéderaient sans hoirs et que leur héritage, spécialement le duché d'Aquitaine, lui reviendrait; il en était autrement de Tête d'Étoupe. Le hasard des événements avait voulu qu'à un moment donné il recouvrât ce duché d'Aquitaine, dont il avait été momentanément dépouillé, et dont le titre avait été successivement porté si brillamment par deux ducs du nom de Guil-
historien se trouve corrigée dans le tableau généalogique intitulé : Comtes de Poictiers et ducs de Guyewie^ placé en tête du volume et auquel il y a toujours lieu de se tenir de préférence.
(i) Du Gange, Glossarium, au mot Ferrebrachia, d'après Guillaume de Fouille, De gestis Norman.:
Is quia forlis erat, et Ferrea dictus habere Brachia, nam validas vires animumque gerebat. (a) Du Gange, Glossarium, d'après les Miracles de Notre-Dame :
Fierabras
. Gesl anemis qui maint mal brace.
M. Lot {Les derniers Caroline/ iens, p. 210) désigne le comte de Poitou sous le surnom de Fierebrace ; nous ne saurions dire à quel ancien texte il a emprunté cette traduction du mot Ferabrachia.
GUILLAUME FIER-A-BRAS loi
laume. Il était le troisième Guillaume qui en fût pourvu et il eut alors cette inspiration géniale que ce nom et cette qualité demeurassent inséparables l'un de l'autre, c'est-à-dire que les comtes de Poitou fussent à toujours des Guillaume d'Aquitaine; cette idée fut si bien comprise par les intéressés que désormais le nom de Guillaume fut toujours attribué par les comtes de Poitou à leur premier né jusqu'il l'extinction de leur race; même si, par un cas fortuit, il arrivai! qu'un puîné passât au premier rang, celui-ci s'empressait d'abandonner le nom qu'il avait reçu au baptême et de prendre la dénomination patronymique sous laquelle avaient été désignés ses prédécesseurs; tel fut le cas pour Pierre et pour Guy-Geoffroi, les fils de Guillaume le Grand (1).
Deux faits d'ordre général attirent tout d'abord l'attention dans l'histoire de Fier-à-Bras : l'un, c'est que dans tous ses actes il s'intitule duc d'Aquitaine, puis, que, dès son avènement, les hostilités cessent entre les comtes de Poitou et la maison ducale de France, faits qui peuvent avoir entre eux une certaine corrélation.
Ce titre de duc, que son père n'a pas osé prendre, Fier-à-Bras s'en pare aussitôt et dans le préambule d'une charte datée du mois de mars 967, par laquelle il concède à un particulier, en qualité d'abbé de Saint-llilaire, la possession censuelle de cerlainesterres, il se qualifie de duc des Aquitains par la grâce divine (2). Ce protocole était de règle dans les actes importants, mais quand il agissait simplement comme abbé de Saint-Hilairc, dignité qui, avonsnous dit, ne cessa, depuis Tête d'Étoupe, d'être unie à celle de comte de Poitou, il n'était en général désigné que sous le titre
(i) Celte iiniformilé de nom, allant du père au fils et à leurs descendants, avait des inconvéuienis ; il était inévitable qu'il devait se produire des confusions, tant dans la lij^née des comtes que dans les faits attribués à chacun d'eux, surtout à une époque où la mémoire des événements n'était guère conservée que par la tradition orale. Cet embarras a été en partie évité par suite de l'habitude de distinguer les gens par un sobriquet, coutume remontant à la plus haute antiquité et qui fut très appliquée à l'époque dont nous nous occupons ; nous nous en sommes tenu à c^t usage, et si nous avons soin de donner en tèlc des chapitres consacrés à chacun de nos comtes leur numéro d'ordre dans la série des comtes de Poitou et ceux qui leur reviennent dans la suite des Guillaume, considérés tant comme comtes de Poitou que comme ducs d'A(iuilaine ; nous ne faisons pas èlat de ces numéros dans notre récit et nous les désignons uniquement par leurs surnoms.
(2) « Guillelmus, divina ordinanle clemenlia, Aquitanensium dux » (Rcdet, Doc. noiir Sainl-Ililaire, I, p. 30).
de comte et abbé (1). Dans d'autres circonstances, il se fait appeler comte et duc, mais, à l'opposé de son père, il ne joint pas à cette qualification de comte la désignation des divers comtés sur lesquels il dominait ; cette dénomination de duc d'Aquitaine, qu'il portait seule, est insufTisante pour nous permettre de savoir sur quelles portions du duché il exerçait son autorité immédiate et elle dissimule sûrement à nos yeux un amoindrissement, qui fut la perle de l'Auvergne et du Velay (2).
Guillaume, qui avait environ vingt-six ans lors de la mort de son père, n'était pas alors marié ; il ne semble pas, du reste, avoir été pressé de changer sa situation, car c'est seulement dans le courant de l'année 968 qu'il épousa Emma ou Emmeline, fille de Thibault le Tricheur, comte de Chartres, de Blois et de Tours, le plus puissant vassal du duc de France (3). Il constitua à sa femme un douaire important, désigné un jour par lui sous le nom de mainferme, principalement dans celte portiondu Bas-Poitou qui s'étend entre les marais de la Sèvre et le Lay, tandis que le comte de Blois donnait en dot à sa fille le château de Ghinon et son territoire (4). Cette alliance, préparée par l'évêque de Limoges, qui nous apparaît comme le continuateur de la politique de Tête d'Étoupe et l'administrateur du Poitou sous le nom de son neveu, avait
(i) Rédet, Doc. pour Saint-Hilaire, chartes de 967 à 991, pp. 87 à 63.
(2)D. Vaissète, daas son Histoire de Languedoc, et ses nouveaux éditeurs n'ont pu percer le voile qui cache ravcnemeot de la dynastie des comtes nationaux de l'Auverene; on constate seulement que Guy, fils de Robert, vicomte de Clermont, qui, dans le cartulaire de Sauxillanges (pp. 106, 284 et 278) est d'abord qualifié, au temps de Lothaire de vicomte, puis de comte, titre dans lequel il semble succéder h Guillaume Taillefer, comte de Toulouse, Ce dernier avait dû faire un accord au sujet de l'Auvergne avec l'héritier de Tète d'Etoupe qui lui aurait abandonné ce pays en échange de ce litre de duc d'Aquitaine, porté précédemment par Taillefer, et dont ni celui-ci ni ses successeurs ne se sont parés à partir de l'avènement de Fier-à-Bras (Voy. Hist. de Languedoc, nlie éd., III, p. 180 ; IV, p. 88, notes xvi et xvni). Le comte de Toulouse, après avoir essayé vainement d'asseoir sa domination sur ce pays d'Auver"-np, dut y renoncer de gré ou de force lorsque Lothaire vint installer son fils Louis à Brioude en qualité de roi d'Aquitaine ; il est même possible que le litre de comte fut octroyé par le roi au vicomte Guy pour l'attacher plus étroitement au jeune
prince.
(3) La date précise de ce mariage est inconnue, mais elle est à peu près fixée par l'âge qu'avait Guillaume le Grand, fils de Fier-à-Bras et d'Emma, lors de son décès advenu le 3o janvier io3o ; il avait alors 61 ans, ce qui porte sa naissance à l'année 10G9 environ. La nouvelle comtesse aurait été fort jeune, car, si l'on s'en rapporte à Pierre de Maillezais (Labbe, ^owa bibl. man.,\\, p. 228), elle aurait eu quarante et un ans en 994, ce qui lui donnerait quinze ans lors de son mariage.
(4) Besly, Hisl. des comtes, preuves, pp. 280 et 288.
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assurément un caractère politique ; grâce à elle, la frontière du nord du Poitou se trouvait désormais protégée par le château-fort de Chinon, et, d'autre part, elle devait forcément amener une détente dans les rapports entre le comte de Poitou et le duc de France, suzerain du père de la nouvelle comtesse. La situation d'Hugues Capet était loin d'être aussi brillante que celle de son père Hugues le Grand. Il n'avait pas trouvé dans Lothaire le prince facile à mener qu'avaient été ses prédécesseurs ; celui-ci s'était affranchi du rôle secondaire que leur faisaient jouer les ducs de France : il avait voulu être roi, et il l'était. La vie d'Hugues se passait à se brouiller et ù se réconcilier avec le roi son cousin, et l'avenir ne lui paraissait peut-être pas absolument sûr. Sa politique, dont l'habileté devait le faire arriver un jour au pouvoir suprême,, lui conseillait d'abandonner contre le duc d'Aquitaine une lutte dont, avec ses seules forces, il paraissait peu probable qu'il pût venir à bout, et, d'autre part, celle-ci se trouvait être d'accord avec les sentiments qui régnaient à Poitiers. De là un rapprochement qui finit par une alliance dont le gage fut le mariage d'Hugues avec Adélaïde, sœur de Fier-à-Bras (1). De ce jour une paix que rien ne paraît avoir troublé régna entre les ducs de France et d'Aquitaine.
La première manifestation qui nous soit parvenue de la personnalité de Fier-à-Bras comme comte de Poitou ne remonte qu'au mois de janvier 965 ou 966 ; il assistait alors à une importante donation que fit son oncle Eble à l'abbaye de Saint-Maixent et dans laquelle il est expressément mentionné, car l'évêque de Limoges, au moment où il faisait à ses moines ce riche abandon de son domaine privé, avait déclaré qu'en agissant ainsi il avait
(0 On n'est pas plus renseigné sur la date du mariage du duc de France avec Adélaïde que sur celle de l'union du comte de Poitou avec Emma; bien plus, on s'est demandé longtemps quelle était la maison à laquelle appartenait cette princesse. M.Lot {Les derniers Carolingiens, appendice LK, pp. 358 à 36 1) la rattache à la maison d'Aquitaine et établit très judicieusement que la parenté qui existait entre les comtes de Poitou et les rois de France de la race capétienne provenait de ce mariao-e. Telle était aussi l'opinion de Mabillon [Ann. Bened., III, pp. 655 et 656), que nous adoptons pleinement. M. Pfister, qui s'est consacré spécialement au régne du roi Robert augure {FAnics snr le rnjnc de Rohert le Pieii.v, p. 2) que la naissance de ce prince cul heu vers 970,dale qui permettrait de placer le mariage d'Hugues Capet dans l'année 969 au plus tard, c'est-à-dire très près de l'époque où Tète d'Etoupe dut contracter le sien.
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en vue le salut de son âme, le pardon de l'âme de son frère le comte Guillaume et la consolation de sou neveu, qui portait le le môme nom. Le comte de Poitou était accompagné des trois vicomtes d'Aunay, de Ctiâlellerault et de Thouars, dont la présence avait pour objet de donner toute garantie à l'exécution de l'acte, car, bien qu'Eble déclarât disposer de son bien héréditaire, il g'était rien moins que sûr que ses volontés fussent un jour exécutées, l'abbaye ne devant entrer en possession des biens qui lui étaient ainsi attribués qu'après la mort du donateur (1).
Vers la même époque, un événement, qui aux yeux de tous ses contemporains avait une importance capitale, se produisit à Poitiers. Aussitôt après que Tête d'Étoupe se fut retiré du monde, Adèle de Normandie mit à exécution son projet de se consacrer à Dieu. Elle avait acheté un vaste emplacement contigu aux murailles de la ville, touchant à la poterne de Saint-llilaire de la Celle, et situé non loin de l'abbaye de Sainte-Croix dont il semblait être la continuation, afin d'y construire un monastère en l'honneur de la Sainte Trinité. Mais l'autorisation royale était nécessaire pour amener la réalisation de ce dessein et assurer la perpétuité de l'établissement. Guillaume, sollicité par sa mère, s'adressa à Lothaire ; conformément à leur désir, le roi autorisa l'établissement qu'Adèle avait en vue et lui concéda la faculté de jouir en toute franchise des biens qui lui étaient donnés dans le présent et de ceux qu'il pourrait acquérir à l'avenir; dans son diplôme il mentionnait même ceux qui devaient constituer la première dotation de l'abbaye, à savoir, cette cour de Faye, acquise antérieurement par Adèle du comte Robert, dans laquelle se trouvaient les églises de Saint-Julien l'Ars et de Saint-GervaisdeNieuil-l'Espoir et, de plus, la cour de Secondigné, près Chizé, avec son église de Saint-Pierre et les alleux du Vert et de Sart (2).
Il ne paraît pas que Fier-à-Bras ait contribué personnellement à la fondation de sa mère, et môme ses générosités à l'égard des
(i) A. Richard, Chartes de Sainl-Maixent, I, p. 48.
(2) Besly, Hisl. des comtes, preuves, p. 269 ; D. Fonteneau, XXVII, p. 27, d'après l'original aujourd'hui perdu. Cet acte n'esl pas daté, mais comme il a été dressé par le notaire Gezon à la requête de l'archevêque de Reims, Odolric, gi-andchancelier, il doit être compris entre les années 9G3 etgOg, dates de la mort de Têted'Etoupe et de celle d'Qdolric '^Voy. Appendice II).
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élablissements religieux nous paraissent dans ces premiers temps assez restreintes. Dirigé par Eble, il ne dissipait pas son domaine personnel, et c'est évidemment uniquement pour être agréable à son oncle qu'il donna à Saint-Marlial de Limoges le domaine d'Asnais en Saintonge(l) et qu'il restitua Courcôme à Saintililaire de Poitiers. Ce dernier alleu avait été d'ancienneté légué à celle abbaye par le comte Aymar, mais, après la mort de ce dernier, le comle Eble avait jugé bon de le réunir à son domaine. Fier-à-Bras mit toutefois une restriction à son acte d'abandon ; il déclara que les chanoines de Saint-Hilaire auraient, à partir de ce jour, la jouissance de l'église de Notre-Dame de Courcôme, mais qu'ils n'entreraient en possession du domaine qu'après son décès, et enfin, pour bien marquer leur droit de propriété, il s'engageait à leur payer chaque année, le l" novembre, jour de la fêle de saint Hilaire, une redevance de 5 sous (2).
On le voit encore assister, en 966 ou 967, avec le doctiuir de la loi Amel, à la donation que le vicomte d'Aunay Chalon, sa femme Arsende et son frère Eble firent à l'abbaye de Saint-Cyprien de l'alleu et de l'église de Romazières,dans le pays de Briou (3).
C'est à ces quelques faits isolés que se réduit la connaissance que l'on a des premières années du gouvernement de Fier-à-Bras. Assurément il n'était pas marié lors de la fondation de la Trinité, car son nom figure seul dans les actes qui accompagnèrent l'exécution des désirs d'Adèle, aussi bien que dans tous ceux émanant de son autorité souveraine^ soit comme comle, soit comme abbé de Saint-llilaire qui précédèrent l'année 968; mais à partir de son mnriage la situation se modifia. Le comte, fier de sa jeune
(i) Duplès-Agicr, Chro/t. de Samt-Martiul de Limoges, p. l\ô.
(2) Kédel, Doc. pour Saint-FIilnire, I, p. 44. CeUe pièce, comme il arrive souvent à celle époque, n'est pas datée. Bcsiy {/fis{. de< coniles, "preuves, p. 26.")) l'attribue à l'année 975 ; D. Fonleneau(X, p. 171)01 Rédet la rajeunissent et la placent en 970. 11 nous paraît que celte date n'est pas encore assez reculéeet qu'elle doit être antérieure au mariai^e de Ficr-à-Bras,pour ce motif qu'après cet événement le comteassocia constamment S3 femme et son fils à ses actes; dans le cas présent, les chanoines n'auraient pas manqué de faire intervenir la femme et le fils du comte de Poitou pour se i>araiitir contre toute revendication ultérieure. D'autre part, Guillaume impose aux chanoines l'obi ii>-ation de faire dans l'avenir mémoire de lui et de le rappeler dans leurs prières, afin d'obtenir le pardon de ses fautes et ne parle nullement de sa famille. Ce sont autant de présomplions qu'il n'était pas encore marié et par suite que Iq charte doit être placée entre les années 9O3 et q68.
(3) Cart. de $aint-Cijprien, p. 28G,
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femme, la faif assister aux grandes réunions plénières où il la présente à ses vassaux ; c'est ainsi qu'en 9G9 on la voit à ses côtés dans une assemblée où se trouvaient les vicomtes d'Aunay, de Chûtellerault et de Thouars, ce dernier accompagné de sa femme Audéarde, et dans laquelle toute authenticité fut donnée à l'acte de fondation du prieuré de Château-Larcher, faite par Ebbon, par sa femme Ode et leur filsAcliard(l).Puis, cette même année, un enfant lui étant né, il agit pareillement à son égard et fait porter au nombre des témoins d'une concession de marais' faite à l'abbaye deSaint-Cyprien, non seulement sa femme Emma, mais encore son fils Guillaume (2).
La présence de la vicomtesse Audéarde à Poitiers avait eu une conséquence pratique qu'il n'est pas hors de propos de signaler. Elle avait pu s'entretenir avec la veuve de Tête d'Étoupe dans la retraite que celle-ci s'était préparée et voirie fonctionnement de son œuvre. Pénétrée de l'idée qui avait présidé à la fondation du monastère de la Trinité, elle résolut d'installer sans tarder, mais dans de moins grandes proportions que la comtesse de Poitiers, une maison qui servirait, sous la forme monastique, de refuge aux jeunes filles de ses vastes domaines. Elle l'établit dans une vallée, aux portes du château de Thouars, et la plaça sous l'invocation de la Sainte Vierge, de saint André et de saint Jean-Bapr^ liste (3). Puis, pour assurer la perpétuité de sa création, elle ^>^ s'adressa au comte d'Anjou, son voisin, et obtint de lui qu'il lui
*\ c^V abandonnât, pour toute la durée de sa vie aussi bien que de celle
de son mari, le vicomte Arbert, la jouissance des églises de Saint- Ililaire de Paye, de Saint-Pierre de Misse et de Saint-Saturnin de Chavagné avec leur territoire que ce comte avait précédemment donnés en bénéfice au vicomte Aimeri, l'oncle et le prédécesseur d'Arbert : c'était en un mot la transmission d'une mainferme. Ces domaines devaient, après la mort des bénéficiaires, passer à la nouvelle abbaye, qui, sans nul doute, dut jouir de leur revenu dès son établissement. Le duc d'Aquitaine, en sa
(i) Cari, de Saint-Cyprien^ p. 254-
(2) Cait. de Sainl-Cijprien, p. 3iG. Cet acte est compris entre le 12 novembre 968 et le 12 novembre 969.
(3) Ce monastère, qui resta dans l'absolue dépendance des vicomtes de Thouars, lut par la suite connu sous le nom de Saint-Jean de Bonneval.
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qualité de suzerain, donna son consentement à cette aliénation et même il s'entremit pour obtenir du roi son autorisation suprême ; Lothaire se rendit à Poitiers, où le comte d'Anjou vint lui présenter sa requête, le 19 janvier 973, et là le roi fit délivrer un diplôme par lequel il donnait gracieusement son assentiment à toutes les conventions conclues entre les parties (1).
Il semble que Fier-à-Bras ait été destiné à subir toute sa vie la pressante influence de son entourage. Jeune homme, c'était son oncle Eble qui gouvernait en son lieu ; plus tard, ce fut sa femme qui faisait exécuter par lui les décisions qu'elle avait prises. Les premiers actes auxquels il ait attaché son nom sont des témoignages de bon vouloir à l'égard de particuliers ou des générosités envers des établissements religieux; ils consistent en général dans des concessions en mainferme, faites à des personnes qui lui sont spécialement recommandôes, de domaines dépendants de quelqu'une des abbayes de la région à charge de leur payer, en signe de sujétion, quelques sous de cens, généralement cinq ; de 967 à 975, on en relève presque chaque année dans les cartulaires(2).
De toutesces libéralités la plus importante est celle par laquelle Guillaume, prenant dans l'acte le litre de duc de toute la monarchie des Aquitains, fit don à son fidèle Bernefroi, à la femme de celui-ci et à deux de leurs successeurs, après leur décès, de la chapelle de Saint-Denis de Jaunay avec toutes ses dépendances, à charge de lui payer une redevance annuelle de cinq sous à la Toussaint. Non seulement le duc ordonna à Boson, chef des scribes du chapitre cathédral de Saint-Pierre, de rédiger cette mainferme, mais encore il apposa lui-même sa croix au bas de l'acte
(i) Gallia Çhrisl., II, col. 3G(}, M. Lot, qui confond l'abbaye de Saint-Jean de Boiiiieval avec celle de Bonnevaux, près Poitiers, dit que l'acte de fondation de Bonneval est bien suspect (Les- derniers Carolinrjicns, p. 7G). Peutclre a-t-il été quelque peu l'ctouclic, mais on n'en doit pas nioius considérer les clauses comme exactes et il contient des indications diplomatiques qu'un faussaire postérieur n'aurait pu ima<!;incr, telles que la mention de la présence de Gibouin, cvèque de Cli;\lons-sur- Marne, qui accompagnait ordinairement Lolhaire dans ses voyages (Voy. Lot, pp. 30, 59 et 92.)
(2) Voy. Rédet, Doc. pour Siiint-IIilaire, I, pp. 30, l\o, !\2, [\ô, '|0 et 48 (actes de 9^7' 9'JD. 970. 974i vers 974 et 97.")); A. lliciiard, Charles de Sainl-Muixenl, I, p. 53 (acte decjGS); D. Fontencau, XIH. p. 92 (acte de janvier 974 pour Saint-Jean d'Angély).
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et le fit reconnaître par la nombreuse assistance qui l'entourait; à la suite du seing du comte sont en eiïet mentionnés ceux de la comtesse Emma, de leur fils Guillaume, encore tout enfant, de Gilbert, évêque de Poitiers, de Savari, trésorier de Saint-Hilaire, de Frogier, abbé de Saint-Michel en Lherm, de Boson et de Maingaud, archidiacres, de Seguin, abbé de Notre-Dame-la-Grande, de Constantin, abbé de Saint-Ligaire,d'Isembert de Qhâtelaillon et de son fils du même nom, de Manassé, son frère, d'Arnoul, abbé de Saint-Jouin-de-Marnes, d'Airaud, vicomte de Châtellerault, d'Aimeri, vicomte de Thouars, d'un autre Aimeri, peut-être son fils, dont le nom vient immédiatement après celui du jeune Guillaume et qui était vraisemblablement son compagnon de jeux, de Châlon, vicomte d'Aunay, de Renaud, le viguier, et de Gerore, le veneur. Cet acte, qui donne une idée de l'affluence de personnages importants qui se rendaient auprès du comte de Poitou lors de la tenue de ses plaids, est du mois de juin 974 ou975 (1). Eble, le pieux et sage conseiller de Fier-à-Bras, n'assistait pas ù cette assemblée, un grave événement venant à ce moment même de troubler sa vie. Possesseur des abbayes de Saint-Maixent et de Saint-Michel en Lherm en Poitou, de celle de Solignac en Limousin, de l'évêché de Limoges et de la trésorerie de Saint-Hilaire de Poitiers, il aurait pu, comme tant de hauts dignitaires ecclésiastiques de l'époque, vivre en grand seigneur terrien, plus occupé des choses mondaines que de celles du ciel, ainsi que s'ex-
(i) Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 290; Carf. de Bourgueil, p. 42. Les renvois faits au cartulaire de Bourg'ueil se rapportent au volume appelé par Salmon le cartulaire de D. Fouquet et qui en 1868 était en possession de M. l'abbé Goupil de Bouille à Bourg'ueil. Cet acte est ainsi daté dans le cartulaire: anno XL régnante rege Lothario. Il y a une erreur manifeste dans le nombre ci-dessus indiqué des années du règne de Lolhaire;ce princc,[ayant succédé à son père le 10 septembre 954 et étant mort le 2 mars 986, n'eut que trente-deux ans de règne. Bcsiy, supposant que le second chiffre de la date de la charte de Bourgueil devait être un X, transformée en L par le copiste du cartulaire, plaça cet acle en 975 ; en le faisant il commettait une lég'ère erreur, car le mois de juin de l'année 975 correspond à la xxi* année du règ-ne de Lothaire. C'est pourtant cette date que nous adoptons et nous ne nous chargeons pas d'expliquer comment le scribe du cartulaire a pu écrire XL au lieu de XX!, mais le fait ne nous en paraît pas moins certain. Tous les synchronismes que fournissent les nombreux témoins de l'acte conviennent à celte année, et particulièrement celui tiré de la présence de l'évêque Gilbert qui, selon la chronique de Saint- Maixent (p. 38i), succéda à Pierre, évêque de Poitiers, dans cette année 976; nous rejetons donc sans hésiter les années 980,985 et même 997, que l'on a successivement attribuées à cet acte, et contre chacune desquelles il y a lieu de présenter de graves pbjeclions,
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primaient ces mêmes personnages, alors qu'ils étaient touchés de la grâce ou qu'ils succombaient sous le poids des remords causés par les trop nombreux actes de violence ou de rapine qu'ils étaient sujets à commettre, mais il était pourvu de sentiments véritablement chrétiens, et il mit sa conduite en rapport avec eux; dès lors, commençait à se produire ce mouvement religieux qui se dessina plus vivement par la suite et qui tendait à la réforme des établissements où la discipline s'était relâchée par l'effet des invasions normandes et d'un état de guerre permanent. Eble sentit qu'il ne lui était pas possible de remplir avec exactitude les devoirs qui lui incombaient à l'égard des diverses charges dont il était pourvu ; il abandonna la plupart de ses dignités et ne conserva véritablement que l'administration de Saint-ïlilaire, dont l'exercice lui était facilité par suite de l'obligation 011 il se trouvait de faire de fréquents séjours à Poitiers pour assister aux conseils du comte; ailleurs, il s'était choisi des coadjuteurs; on en connaît im pour Saint-Maixent dès 942, on en trouve à Saint-Michel en 974 et enfin, à Limoges, il avait fait nommer, assurément par le duc d'Aquitaine, un chorévêque du nom de lîenoît, élevé par lui dès l'enfance, et qui, par l'effet de ce choix, devenait, ainsi qu'il le désirait, son successeur désigné (1). Au mois de juin 974, Benoît se trouvait aux côtés d'Eble à Saint- Hilaire de Poitiers en compagnie des deux abbés suffragants de celui-ci, Guiberl et Frogier. Or, il advint qu'une guerre éclata entre Géraud, vicomte de Limoges, et Boson dit le Vieux, comte de la Marche. Ce dernier se préparant à faire le siège du château de Brosse, une des principales forteresses du vicomte de Limoges, qui lui était advenue par son mariage avec Rolhilde, héritière du vicomte de Brosse, envoya son fils llélie, comte de Périgueux, auprès du duc Guillaume pour le décider à faire campagne avec lui, mais malgré les présents dont il avait accompagné sa requête, Hélie échoua dans sa négociation. On peut croire qu'Eble ne fut pas étranger à cette détermination et qu'il prit parti pour son suppléant au siège de Limoges, le chorévêque Benoît, qui favorisait
(1) A. Richard, Chartes de Sainl'MaLvent, introd., I, p. lxvi; Chron.d'Adéinar, p. lAy; Chron. de Saint- Martial de Limoges, p. 24^; Rédet, Doc. pour Saiiit- Hilaire, I, p. 4O.
iio LES COMTES DE POITOU
le vicomte. Les Iroiipes de Gôraud commandées par son fils Guy, secondées par les gens d'Argenlon, entrèrent en lutte avec les Marcliois,qui ravageaient le pays de Saint-Benoît-du-Sault, et les repoussèrent (1). llélie, furieux de son insuccès, s'en vengea sur l'évêque Benoît; celui-ci se trouvait à Poitiers au mois de mars 970 et y avait assisté à l'acte solennel de l'afTrancliissement d'un serf du domaine d'Eble, fait par ce dernier sur la requête des chanoines de Saint-llilaire (2). 11 s'en retournait sans doute à Limoges, quand il fut pris par Hélie, qui lui fit crever les yeux ; Benoît ne put résister à ce cruel supplice et succomba à ses souffrances (3). Eble, profondément affligé de ce malheur auquel il avait peut-être inconsciemment contribué en détournant son neveu de s'allier avec le comte de la Marche, tomba dans une maladie de langueur dont il mourut le 26 février 977 dans l'abbaye de Saint-Michel en Llierm où il s'était retiré (4).
Le châtiment des coupables ne s'était pas fait attendre jusquelà. Fiera-Bras, justement indigné de leur conduite atroce, unit ses forces à celles du vicomte de Limoges qu'il chargea spécialement de tirer vengeance de l'attentat commis sur l'ami et l'auxiliaire de son oncle. Dans un premier engagement Hélie fut vainqueur, mais lors d'une seconde rencontre Guy, le fils du vicomte de Limoges, triompha de lui et le fit prisonnier avec son frère Audebert. Hélie fut enfermé dans le château de Montignac et devait, en punition de son crime, avoir les yeux crevés; il réussit à s'échapper, mais, s'étant rendu en pèlerinage à Home pour
(i) De Certain, Miracles de saint Benoit, p. 119.
(2) Rédet, Doc. pour Saint-Hilaive, I, p. 5i.
(3) Chron. cVAdéniar, p. 147. Le chroniqueur ne dit pas quel fut le motif qui poussa !e comte de Périgueux à faire subir à Benoît ce cruel supplice. M. de Laslcyric [Etude sur les comtes de Limoges, p. 81) émet la supposition qu'Hélie voulait peut-être réserver le siège de Limoges, après la disparition d'Eble, à son jeune frère Martin, qui fut plus tard évêque de Périgueux; ce calcul est possible, mais aussi bien, il n'y a peut-être pas lieu d'en chercher si long et ne doit-on voir dans l'acte d'Hélie que la féroce manifestation d'un caractère barbare.
(4) Chron. d'Adémar, pp. i/jy-iSo. L'obituaire de l'abbaye de Saint-Maixent (A. Richard, Cliartes 'de Saint-Maixent, 11, p. 3i5) indique au 2G février la déposition (la mort) de l'évêque Eble; la date de l'année est inconnue, mais nous établissons plus loin (page iii, note 2) qu'elle répond à l'année 977 au plus tôt. N'ayant pas eu à notre disposition, en 188O, les éléments d'information que nous possédons aujour. d'hui, nous avions alors commis une légère erreur [Chartes de Saint-Maixent, introd., p. i.xvi) en assignant la mort d'Eble à l'année 976, d'après un document dont nous tenons aujourd'hui l'indication pour inexacte.
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solliciter son pardon auprès du pape, il mourut en route. Quant à Audebert, il fut longtemps retenu dans la tour de la cité de Limoges, dont il ne sortit que pour épouser Aumode, la sœur du vicomte Guy. Il restait encore un troisième frère, Josbert, sans doute le plus criminel, l'auteur direct de la mort de Benoît ; il s'était réfugié auprès de Renoul, frère de Guillaume Taillefer, comte d'Angoulême, qui contestait alors à son neveu Arnaud Manzer, fils naturel de Taillefer, la possession du comté. Josbert fut fait prisonnier par Arnaud, qui, le considérant comme l'ennemi personnel du comte de Poitou, le lui livra. Josbert fut donc transféré à Poitiers et Fier-à-Bras, par application de la loi du talion, lui fit crever les yeux (1). Ces actes de barbarie semblent tout naturels aux gens de l'époque; il n'y a pas dans les chroniqueurs de cris d'indignation contre de semblables procédés qui témoignent de la sauvagerie dont faisaient preuve dans leurs guerres privées tous les seigneurs que la passion du lucre ou les motifs les plus futiles jetaient à chaque instant les uns contre les autres ; nous ne pouvons dire qu'une chose pour excuser le comte de Poitou (2), c'est qu'il était de son temps.
Il ne prit pas personnellement part à la guerre avec les comtes de la Marche ; il était plus occupé de ses plaisirs, laissant à son
(i) Chi'on. d'Adéiiuir, pp. i48, i5o.
(2) Aucun des événements que nous venons de rapporter n'est daté, sauf toutefois la mort du comte Renoul, sur laquelle on va revenir. Pour placer les faits dans leur ordre véritable, il a fallu recourir à des synchronismes. L'évêque Benoît était vivant la vingt-deuxième année du règne de Lolhaire (entre le lo septembre 975 et le 10 septembre 97O), ce qui est établi par une charte du cartulaire de Saint- Cyprien, où on le voit vendre à celte abbaye, pour la somme de 200 sous, l'alleu de Monlpalais, sis dans le pays de Thouars (hédet, Cart. de Saint-Ci/prien, p. m). A cet acte assistent les vicomtes Arbert, Cbàlon et Rainaud, dont la présence implique à Poitiers une réunion qui ne peut être qu'un plaid du comte ; or, au mois de mars, sous le règne de Lolhaire, Benoît se trouve dans cette ville et est présent à rallVancbisscment fait par Eble du serf Durand, auquel assiste aussi Gilbert,évèque de Poitiers (Rédet, Doc.poiii' Sainl-IIilaire, I, p. 5i) ; comme Gilbert ne fut élevéau pontificat (|u'cn 975 {Cfiron.de Saint-Af(iixen(,p.38\), ilen résulteiiue cetlecharled'afVranchisscmenl doit ètie [)lacée au mois de mars 97G, épocjuc où l'on a la certitude de l'existence de Benoît. Le supplice et la mort de celui-ci sont donc postérieurs à ce mois de mars 976, mais ne semblent pas pouvoir dépasser le mois de juillet de cette année si l'on s'en rajiporle à la chronique d'Angoulême. Ce document apprend, en ellet, que Renoul, comte d'Angoulême, l'un des complices de l'attentat commis sur Benoît, fut tué le G des calendes d'août (27 juillet) 970 [Chron. Engnlismense, p. 9). Evidcnmient, cette date, rapprochée des faits énumérés plus haut, est inexacte, mais l'erreur (ju'elle renferme peut être facilement corrigée et doit simplement consister dans l'omission d'un chiffre à la fin de la numération, ce qui fait qu'on doit lire dcccglxxvi nu lieu de dcccclxxv.
oncle le soin d'administrer son comlé de Poitou elses possessions directes, La chasse avait pour lui autrement d'attraits, et, ne se contentant pas des vastes forêts qui environnaient Poitiers et qui lui font encore une ceinture attrayante, il avait été chercher un autre théâtre pour se livrer à son divertissement favori. Son choix, qui atteste la tranquillité dont jouissait alors le Poitou, s'était particulièrement fixé sur un point éloigné de sa résidence ordinaire, l'île de Maillezais, perdue dans les marais de la Sèvre et de l'Autise. Celle île, couverte de bois, était, de par sa situation-, aijondamment pourvue de toutes sortes de gibiers; il y avait été construit un château-fort, qui protégeait cette région isolée contre les incursions de pirates ou de bandits, mais qui fut surtout utilisé par Guillaume comme rendez-vous de chasse. Un jour, pendant une partie qu'y faisait le comte avec ses fidèles, l'un d'eux, Gaucelme, poursuivant une laie, la trouva réfugiée dans les ruines d'une église, sans doute détruite par les Normands qui avaient à diverses reprises établi leurs repaires dans ces lieux sauvages et presque inhabités. On n'y voyait alors qu'une peuplade composée de gens à moitié libres, des coUiberts, anciens colons romains établis dans celle région, et qui, par suite de leur isolement et des maux qu'ils avaient soufferts, étaient retombés dans la barbarie ; en particulier, leur dévotion envers la pluie, la bienfaitrice de leur pays, attestailta disparition de toutes croyances chrétiennes et peut-être un retour vers celles qui auraient été pratiquées par leurs ancêtres. Cette situation expliquait l'abandon de l'édifice religieux rencontré par Gaucelme ; la comtesse, qui accompagnait son mari dans ses déplacements, fut vivement frappée des circonstances qui avaient amené celle découverte et elle décida Fier-à-Bras non seulement à relever les murailles de l'église, mais encore à établir en ce lieu un monastère dont les hôtes célébreraient le service divin pendant le séjour des comtes dans ces parages. Les travaux commencèrent bientôt, mais alors qu'ils étaient en train il survint un grave événement qui en arrêta pour quelque temps l'exécution (1).
( i) Labbe, NoOa bibl.man., II, p. 224. Ces faitset ceux qui vont suivre sontrapporléa dans un intéressant historique de l'abbaye de Maillezais, que rédigea l'un des reli-
GUILLAUME FIER-A BRAS ' iiS
La mort d'Eble amena un grand changement dans les habitudes du comte; il lui fallut gouverner ses états, les parcourir en tous sens pour y maintenir la tranquillité et prendre part luimême à des expéditions guerrières dont jusque-là il avait pu laisser la direction à son oncle, comme le fut la campagne contre les comtes de la Marche. Après la mort d'Alain Barbe-Torle les rapports s'étaient tendus entre les comtes de Poitou et ceux de Nantes et Fier-à-Bras avait à veiller sur ses frontières de Bretagne ; or, j .^ ^
un jour qu'il revenait d'une expédition dans ces régions, il accepta •('■ ''^'- ^^^^""'^w y l'hospitalité du vicomte de Thouars, qui le reçut grandement; yr^^, ^'"'"'^Lv^
durant les fêtes, le comte s'éprit d'une jeune femme de la famille /i^4c,v^[ /v^><v^^ vicomtale et noua avec elle des relations adultères (1). Emma n"a- ^ \h^ f <^i/^ vait point, en ces matières, la tolérance que l'on constate maintes ^v-*^ fois à cette époque et que l'on pourrait même dire avoir été dans les mœurs courantes; elle reprocha vivement à son mari la conduite qu'il tenait; celui-ci n'en tint compte et continua sa liaison avec la vicomtesse, qu'il garda même auprès de lui- Emma jura de se venger. Un soir qu'elle voyageait dans le pays de Talmond, elle rencontra sa rivale sur la roule ; se précipitant sur elle avec rage, elle la renversa de cheval et l'abreuva d'outrages, puis elle l'abandonna aux gens de sa suite qui, pendant toute la nuit, abusèrent d'elle. Mais quand le calme fut revenu dans ses esprits, la comtesse envisagea les conséquences de son acte de folie et elle comprit qu'elle avait tout à redouter de la colère de son mari qu'elle connaissait bien. Profitant de la nuit, elle partit avec une petite escorte de gens dévoués et finit par gagner son château de Chinon, où elle savait trouver un abri sûr. Fier-à-Bras, furieux,
giciix de ce monaslère, nomme Pierre, vers 1060, et qui a été public par Labbc {Xova bibl. inan.. Il, pp. 222 à 238). Hesly, qui avait découvert le manuscrit oriçinal de cet écrit dans la l)iblioUiè(jue de Maillczais, en Kl de larijfcs extraits qu'il inséra dans les •
preuves de son Histoire des comtes de Poitou, mais il n'utilisa pas, dans le cours de son œuvre, ce qui se rapportait à Fier à-Bras, le trouvant sans doute peu honorable pour la mémoire de ce conile; nous ne partageons pas son scrupule et, comme le récit de Pierre de Maillczais se trouve généralement d'accord avec la chronologie fournie par les textes authenli(pies que nous possédons, nous lui avons emprunté, après avoir collationnc avec soin son texte sur l'original (Bibl. Nat., mss. latin, n" 4*^0-)» ^out ce qui peut éclairer l'histoire de nos comtes en nous tenant toutefois en garde contre les exagérations ou les ([uolques erreurs que l'auteur a pu commettre dans la relation de faits remontant à prés d'un siècle, (i) Voy. ArpENoicii 111.
lie pouvant se venger sur sa femme qui lui échappait par sa fuite et par l'assistance qu'elle recevait de son frère, le comte de Blois, s'en prit à l'objet do ses affections : il ordonna d'anéantir tous les travaux entrepris à Maillezais, tant sur son ordre que sur celui delà comtesse; un chevalier de grand renom, Foulques, frère d'Hugues, comte du Mans, se chargea de cette besogne et en fut richement récompensé. Il reçut entre autres la vaste terre, située à six milles de Fontenay, comprenant trois églises, celles de Saint-Pierre de Marsay, de Sainte-Radegonde-la-Vineuse et de' Saint-Martin de Fontaines avec quinze villas, qui provenait du douaire constitué à Emma(l), puis d'autres domaines, sis aux portes de Poitiers, que Fier-à-Bras enleva aux clianoines deSaint- Hilaire, et en particulier la moitié de la cour de Vouzaille.
Il est assez difficile de préciser l'époque oîi se produisit la séparation violente entre le comte de Poitou et sa femme; toutefois, elle paraît avoir suivi de près la mort d'Eble. A l'appui de cette opinion on peut tirer un indice de ce fait que, de 975 à 985, on ne trouve dans les chartes poitevines, et particulièrement dans celles de Sainl-Hilaire, où jusqu'alors le nom de Fier-à-Bras se retrouve presque tous les ans, aucune trace du comte qui devait se tenir éloigné de Poitiers. Sa présence au don de marais salants qu'un diacre du nom de Boson fit en avril 981 à l'abbaye de Saint- Jean-d'Angély, oh il apparaît entouré du comte d'Anjou, des vicomtes d'Aunay et de Châtellerault, ne peut que corroborer cette manière de voir (2).
Ce n'est pas en qualité de simple visiteur que Geoffroi Grisegonelle, comte d'Anjou, se trouvait à cette époque auprès du comte de Poitiers. Il était venu faire son service de plaid, service qui devait avoir lieu à des intervalles réguliers et auquel étaient tenus les grands vassaux du comte. Les chroniqueurs ne nous ont pas appris à quelle époque s'étaient établis ces liens étroits de dépendance ; toutefois on peut assurer qu'ils sont antérieurs àPan-
(i) Labbe, Novabibl. man., II, p. 225. Pierre de Maillezais ne donne pas le nom de l'exécuteur de la vengeance de Fier-à-Bras, mais celui-ci ressort de toute évidence de deux actes qui montrent Foulques en possession de partie du douaire d'Emma (A. Richard, Charles de Saint-Maixeut, I, p. 77 ; I3esly, Ilist. des comtes, preuves, p. 274)-
(2)D. Fouteneau, XIII, p. 92.
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née 975 (1). Les possesseurs du comté d'Anjou ne s'étaient pas contentés de jouir du mince territoire qui, d'ancienneté, faisait partie de leur domaine sur la rive gauche de la Loire, ils avaient de bonne heure cherché à étendre de ce côté leur autorité au détriment du Poitou ou de la Bretagne qui, depuis Barbe-Torte, dominait dans les Mauges. Foulques le Bon, père de Grisegonelle, y était déjà possessionné, car il avait enlevé aux moines de Saint- Aubin d'Angers le domaine ou cour de Méron, situé en Poitou, qui leur avait été donné par Pépin le Bref ; pour pouvoir agir ainsi, il fallait que la région oii se trouvait Méron fût sous son absolue domination et il en était pareillement au temps de son successeur, qui, en 966, restitua ce domaine aux moines de Saint-Aubin (2). Mais, soit que Grisegonelle ne se soit pas contenté de jouir des usurpations commises par son père, soit que Fier-à-Bras, poussé par son oncle, ait essayé de rentrer en possession des territoires qui lui avaient été enlevés, une guerre avait éclaté entre les deux comtes. Selon les chroniques angevines, Grisegonelle aurait envahi le Poitou, pris le château de Loudun, défait les troupes du comte au lieu dit les Roches, et les aurait poursuivies jusqu'à Mirebeau (3), tandis que les chroniqueurs poitevins, au contraire, rapportent que Fier-à-Bras vint promptement à bout de son adversaire (4). Les deux récits ont la même conclusion, à savoir : que le comte de Poitou donna en bénéfice à celui d'Anjou, Loudun et plusieurs autres localités dont Mirebeau fut sans doute une des principales, mais si pour les Angevins cet acte apparaît comme la conséquence de la défaite du comte de Poitou, il a pourlesPoitevinsle caractère d'un acte dépure bienveillance. Quoi qu'il en semble au premier abord, cette dernière version est la plus vraisemblable. Si le comte d'Anjou avait acquis par droit de conquête des territoires aussi rapprochés de Poitiers que l'est le Mirebalais, leur possession aurait été l'occasion de
(i) Le fait de la détention par le comte d'Anjou des églises de Paye, de Misse et de Cliavagnc en Poitou, dont il s'était dessaisi en faveur du vicomte de Thouars avant 973, ca est un témoignaive certain. (Voy. plus haut, page loG.)
(2) Mabillc, l/ilrod. ati.v, r/iron. (V Anjou, p. lxviii, note i.
(3) iMarclicgay, Cliron. d' Anjou, p. 376, liist. de Foulque Rcchin,
(4) Marchegay, Chron. des églises d'Anjou, p. 384, Saint-Maixent ; C/iron. d'Adémar, p. i52.
iiO LES COMTES DE POITOU
luîtes continuelles entre le Poitou et l'Anjou, tandis qu'à partir de ce moment, et pendant de longues années, la paix régna entre les deux pays; d'autre part, l'acte volontaire de Fier-à-Bras était tout à fait dans les pratiques de l'époque, pratiques si détestables au point de vue politique, qui semblent établir que l'importance d'un grand seigneur féodal devait se juger à la puissance de ses vassaux. Assurément, si ceux-ci avaient toujours rempli à l'égard de leur suzerain les obligations auxquelles les astreignait leur vassalité, la situation dece dernier n'aurait pu que grandir, mais quand le seigneur n'était pas personnellement assez puissant pour contraindre ses hommes liges à s'acquitter de leurs devoirs envers lui, ils les négligeaient ou s'en aiïranchissaient ; telle élait la situation du roi de France par rapport à ses grands vassaux, telle devint celle du duc d'Aquitaine vis-à-vis des siens. Mais tout d'abord ces graves inconvénients ne sautaient pas aux yeux, les conséquences néfastes de ces inféodations ne se produisaient qu'à la suite des temps, et pour le moment le comte de Poitou, en faisant enirer dans saligence directe le comte d'Anjou, n'envisageait que l'éclat qu'allait donner à ses plaids la comparution obligée de ce puissanlpersonnage et le secours qu'il pourrait en attendre pour ses expéditions militaires.
La présence de Grisegonelle est constatée à Poitiers à une époque où Pierre, qui mourut en l'année 975, était encore évêque de cette ville. Très habile à profiler des occasions qui pouvaient servir ses intérêts, le comte se rendit auprès de l'abbesse de Saintë-Croix, Hermengarde, et demanda qu'on lui confiât le soin de défendre devant les cours de justice les possessions de l'abbaye sises dans le territoire soumis à son autorité, autrement dit d'être son avoué ; mais cette mission n'était pas gratuite, et pour en désintéresser le comte d'Anjou l'abbesse lui offrit de lui abandonner les cours de Preuilly et des Arcis en Loudunais. De plus, elle lui concédait pour la garde spéciale des domaines de Sainte- Croix dans celte dernière région, un droit sur les fourrages, une redevance sur les porcs et un bian de quinze jours établis sur ces domaines, qu'il tiendrait d'elle en fief. Le comte accepta ces conditions et, se rendant à l'abbaye, il baisa, en présence de l'évêque Pierre, le bois de la Vraie Croix, puis, posant la main sur cet insi-
gnc trésor du monaslèro, il jura de remplir fidèlement sesengagemenls (Ij.Nous le retrouvons encore à Poitiers au mois d'avril 976 en nombreuse compagnie; il avait particulièrement auprès de lui son fils Geofîroi, l'évêque d'Angers llainaud, le vicomte deTliouars Aimeri, un autre vicomte du nom de Rainaud et divers personnages de marque; en leur présence il restitua à l'abbé Arnoul et aux moines de Saint-Jouin-de-Marnes, qui étaient venus lui adresser leurs instantes réclamations, l'église de a Lusedus » en Anjou, que son aïeul et que son père, profitant de ce que les [Normands avaient détruit celte église, la leur avaient autrefois enlevée (2). Ces divers actes, s'éclielonnant sur plusieurs années, établissent, à n'en pas douter, que Grisegonelle, généreusement pourvu par le comte de Poitou d'importants bénéfices, venait auprès de lui en vassal fidèle et non en conquérant; celte dernière situation aurait été pour lui trop pleine de périls.
Si la haute situation faite dans le Poitou aux comtes d'Anjou fut un danger pour l'avenir, elle eut, il faut l'avouer, quelques conséquences heureuses lorsque fut conclu l'accord qui l'avait établie ; Fier-à-Bras l'utilisa particulièrement contre les comtes de Nantes. Le traité de 942 avait, suivant ce que nous en savons, investi Alain Barbe-Torte du pays d'ilerbauge, sa vie durant, mais il est aussi possible que la concession qui lui était faite ne s'arrêtait pas là et qu'elle eût le caractère des actes si pratiqués à cette époque, celui des mainfermes, comportant un droit de jouissance pour un ou deux héritiers désignés; or, Barbe-Torte mourut en 952 et eut pour successeurs, d'abord, son fils légitime Drogon, qui décéda l'année suivante, puis successivementses deux ^ -^
y> lils naturels, Hoël, tué vers l'an 981, et Guérecli^ Il est possible, dans l'hypothèse d'une mainferme, que Fier-cà-Bras sesoitcon-
^ sidéré comme dégagé des conditions imposées à son père, par suite du caractère illégal de la possession du comté de Nantes par les deux derniers comtes, tandis que ceux-ci, n'admettant pas que leur droit fût contesté, entendaient revendiquer à leur profit toute la valeur des clauses du traité de 9i2. Toujours est-il que le
(1) Mabillon, Ann. Be/ied., 111, p. (iôO ; Arch. de la \ienue, orig., Sainle-Croix, copie du xio siècle, n° i .
(2) Cauvin, Géo(f. une. du diocèse du Afons, iuslr., p. G7.
ii8 LES COMTES DE POITOU
comlc do Poitou envahi L de très bonne heure les territoires contestés et mit la main, entre autres, sur le pays de Talmond, ce qu'atteste l'aventure d'Emma et la rencontre qu'elle fit de sa rivale dans cette région. Les comtes de Nantes restaient d'autre part les maîtres du pays d'au delà la Loire qui les avoisinait; mais entre eux et le comte de Poitou l'étal de guerre resta permanent. A la suite de luttes obscures, et auxquelles se rattachent peut-être celles que Grisegonelle soutint, comme l'on sait, contre les Bretons, un traité de paix fut conclu entre Guérech et Fier-à-Bras. Ce traité semble avoir été établi en application du principe de Witi possidetis, chacun des comtes restant en possession du territoire qu'il détenait réellement, Guillaume repoussant par suite la frontière de ses états vers le Nord et laissant sans doute indécise la question d'en fixer les points précis; c'est censément à cette époque et aux conséquences de cet accord qu'il faut faire remonter la création des marches séparantes de Bretagne et de Poitou (1).
On ne saurait dire quelle part prit Fier-à-Bras à une aventure advenue pendant son isolement et à laquelle il ne dut pas rester totalement étranger. Le royaume d'Aquitaine existait toujours nominalement et les rois de France prédécesseurs de Lothaire, aussi bien que lui-même, s'intitulaient rois des Francs et des Aquitains. Mais, en somme, l'action du pouvoir royal ne se manifestait dans ces contrées qu'à de rares intervalles et l'indépendance du pays s'accentuait dejour en jour. Lothaire, qui déployait une activité extrême pour reconstituer l'empire Carlovingien, crut pouvoir mettre un terme à cette situation en plaçant un roi
(i) Chron. de Nantes, p. 120. Si l'on s'en rapportait au texte de la chronique fourni par l'édition de M. Merlet, on pourrait croire qu'il n'y eut rien de changé dans la situation créée par le traité de 942, mais il n'en fut pas ainsi. On en trouve la preuve dans la chronique elle-même; son auteur, après avoir annoncé queGuérech fit sa paix avec Fier-;'i-Bras et traça d'accord avec lui les limites du pays nantais d'outre-Loire, déclare qu'il n'y a pas lieu de s'étendre à ce sujet, minime est silendnm. Ces mots laissent percer le mécontentement d'un arrangement dont le narrateur connaissait les termes, mais qu'il ne jugeait pas bon de révéler. Même en cet endroit s'arrêtait son texte, comme nous l'apprend une note de M. Merlet, éditeur de la chronique (p. 120). Cet érudit a cru devoir ajoutera ce récit un passage explicatif tiré d'une autre source et lefondre par suite avec lui, mais il en est réellement distinct et est évidemment l'œuvre d'un interpolateur, lequel n'était pas mieux renseigné que nous sur les clauses du traité et qui, pour éclairer le texte de son devancier, jugea bon de reproduire simplement celles du traité de 942, auxquelles celui passé entre Guérech et Fier-à-Bras avait dû apporter une profonde modification.
GUILF.AU.VIE FIER.A-BRAS iig
effeclif à la loto de TAquilaine. Dans ce but, il pourvut son fils Louis de ce litre royal elle maria avec Adélaïde, veuve du comte de (iévaudan et sœur du comte Geoffroi d'Anjou. Mais le rêve du roi de France sYwanouit bientôt devant l'incapacité de son fils; il dut, deux ans après l'avènement de celui-ci^ aller lui-même le chercher en Auvergne où il l'avait installé. A son retour, en 982 ou 983, il passa sur des territoires placés sous la suzeraineté de Fier-à-Brascl s'arrêta particulièrement à Limoges, où il permit à Guigues, abbé de Saint-Martial, de compléter l'enceinte du château vis-à-vis la cité épiscopale (1).
Mais les années se passaient; le comte vieillissait, sa conduite depuis le départ d'Emma avait été celle d'un homme abandonné à lui-même et se laissant aller au gré de ses passions, aussi celle vie de désordre avait contribué plus que toute autre cause à affaiblir sa sanlé. Il s'était mis entre les mains des médecins et il avait particulièrement accordé sa confiance à un Italien du nom de Madelme, qui s'était largement fait récompenser de ses soins (2). Guillaume lui avait donné un grand domaine, situé auprès de Fonlenay,qui avait ôlé précédemment l'objet de ses largesses et dont il avait gratifié Foulques du Mans, l'instrument de sa vengeance à l'égard d'Emma, mais Foulques était mort, puis Madelme et, sans doute aussi, bien d'autres compagnons de plaisirs du comte; quant à lui, il était malade, et, dansson isolement, ses pensées prirent un autre cours. On le pressent du reste en bulle à des sollicitations auxquelles il ne savait pas résister, et l'on ne s'étonne pas de le voir disposer, en faveur de gens attentifs à profiter de la situation, de biens distraits, soit de son domaine particulier, soit d'établissements religieux. C'est ainsi que, vers la fin de l'année 98G ou au commencement de 987, Airaud, fidèle du comte, et sa femme Emma se font donner en mainferme, sous la
(i) Lot, Les derniers Carolingiens, pp. 127-129, d'après la chronique de Saint- Maixent, la commémoration des abbés de Saint-Martial d'Adémar de Chabannes, l'Histoire de Richcr, etc.
(2) Pierre de Maiilczais s'étend lons^ucment (Labbe, Nova bibl. man., II, p. 226) sur les mérites du médecin iinlicn qui soic^nail Fier-à-Bras,et à qui on dut la fondalion de l'église de Lié dans les marais de Maiilczais; aussi parait-il naturel de l'idenliticr avec le médecin Madelme, qui lut l'objet de si i-randes libéralités de la part du comte dans celle même région. (Vov. A. Richard, Charles de Sainl-Mai.vent, I, p. 78).
modiquo redevance d'un sou, le domaine d'Ansoulesse, que le comte enleva, pour le leur donner, à l'abbaye de Sainl-Denis; auprès de lui se trouvaient le vicomte de Châlelleraull Egfroi et son frère Boson, le vicomte d'Aunay Châlon, le viguier Rainaud,mais pas un membre notable du clergé (1). Celle constalalion n'a pas lieu de nous surprendre, elle est le dernier témoignage d'une situation qui a dû se perpétuer pendant les dix années durant lesquelles on ne rencontre, dans les chartriers religieux, aucun acte de Fier-à-Bras, et dont la cause doit provenir de son existence irrégulière. Mais quand le comte fut fermement résolu à modifier son genre de vie, son entourage changea; le 6 mars 987, il assista, mais celte fois sans l'accompagnement de ses familiers ordinaires^ à l'abandon en main-ferme du moulin de Comporté que Bernard, abbé de Saint-Maixent,fit à un clerc de Saint-Ililaire, lequel avait sans nul doute secondé les efforts que lui-même et d'autres hommes dereligion faisaient pour amener Fier-à-Bras à résipiscence (2) ; il en fut pareillement lorsque le chanoine de la cathédrale Aubouin donna aux moines de Saint-Cyprien son alleu de Surin, le vicomte d'Aunay celui de Saleignes, le prêtre Constant sa villa de Vintrai, Arsende son alleu de Nachamps (3). Les nouveaux conseillers du comte sentirent que pour éviter un retour vers le passé il fallait ramener la paix dans cette union depuis si longtemps troublée et ils employèrent tous leurs efforts à préparer un rapprochement entre Guillaume et sa femme, mais tout d'abord ils rencontrèrent de lapart de cette dernière une vive résistance. Emma ne voulait pas reprendre la vie commune, et les négociations, qui finalement devaient aboutir, furent très longues (4).
Pendant ce temps, un fait d'une importance capitale s'était produit en France. La race carlovingienne avait été définitive-
(i) Cart. de Saint-Cijprien, p. 192. Parmi les sig'nataircs de l'acte on rencontre un personnage du nom de Giroire qui peut être identifié avec l'un de ceux du même nom qui furent témoins en mai 985 d'une concession en main-ferme faite par Fier-à- Bras à Radfroi, clerc de Saint-Hilaire, que l'on peut supposer avoir été l'un des familiers du comte (Rédet, Doc. pour Saint-Hilaire, I, p. 53).
(2) A.Richard, Chartes de Saint-Maixenl, I, p. 71.
(3) Cart. dp. .Saint-Cyprien, pp. 73, 286, 297 et3i2.
(4) Labbe, Nova bibl. man., II, p. 225, Pierre de Maillezais.
ment écartée du Irônc après la mort de Louis le Fainéant. Le duc de France Hugues, élu le 1" juin 987, sacré le 3 juillet suivant, le remplaçait et manifestait son intention de devenir le chef d'une nouvelle dynastie en associant à son pouvoir son lils Robert, dont le couronnement devait avoir lieu le jour de Noël de la même année. Bien que (uiillaume ne semble pas avoir pris une part directe à l'élection d'ilugues et aux événements qui l'ont suivie, on ne saurait douter toutefois qu'il les accueillît avec une grande satisfaction; l'élévation de son beau-frère au trône de France lui faisait justement prévoir que la paix avec ses voisins, qu'il ne semble pas avoir jamais cherché lui-même à troubler, serait encore plus solidement assurée parce fait que ceux-ci étaient les vassaux directs d'Hugues, dont l'autorité se trouvaitnaturellement accrue par sa nouvelle situation et, d'autre part, que ce dernier se sentait très fortifié par son alliance personnelle avec le duc d'Aquitaine, qui lui garantissait la sécurité de ses frontières du Sud et lui laissait par suite la libre disposition de ses forces pour lutter contre les derniers partisans du régime déchu. Aussi n'y a-t-il pas lieu des'étonner devoir le nouveau roi de France, après avoir assuré la tranquillité dans le nord de ses états, les abandonner pour aller rendre visite à Fier-à-Bras et s'entendre avec lui pour régler d'un commun accord leurs rapports futurs. Au mois d'août 987 il quitta I^aris ; le 25, il se trouvait à Orléans, où il délivrait un diplôme en faveur de l'abbaye de Saint-Mesmin(l), et de là il pénétrait en Aquitaine accompagné de l'archevêque de Bourges et des évoques d'Orléans et d'Angers.
Son séjour auprès de Guillaume qui, pour faire honneur à son hôte, le roi des Francs et des Aquitains, avait sans nul doute convoqué ses principaux feudataires, fut marqué par un de ces faits de la vie religieuse qui ont tant contribué au développement social des populations arriérées de l'époque. Boson, comte de la Marche, se présenta un jour devant ces éminents personnages et leur demanda de vouloir bien donner, par l'attestation de leur présence, plus d'autorité au projet qu'il leur soumit d'établir un chapitre de chanoines dans sa ville du Dorât. L'évêque dePoi-
(i)Lol, Les derniers Carolingiens, preuves, p. 4o5.
tiers, qui (''londait son atiloril('' occlésiaslique sur co lerriloire bien qu'il fût en pays Limousin, y donnait son consentement; aussi le roi, le duc el les nombreux prélats qui les entouraient s'empressèrent-ils, ainsi qu'ils en avaient été priés, de confirmer toutes les dispositions prises par le fondateur du nouvel établissement (\). Ces faits suffiraient pour fournir la preuve des bons rapports qui existaient entre le roi de France et le duc d'Aquitaine, mais ils sont do plus corroborés par un témoignage qui ne saurait être suspect, à savoir les indications chronologiques qui se lisent au bas des actes passés en Poitou à partir de 987 et qui toutes se réfèrent aux années du règne des rois Hugues et Robert (2). Du reste, Hugues ne paraît pas avoir cherché à s'ingérer dans les affaires du Poitou ; son avènement irrégulier à la couronne encourageait les grands vassaux à suivre son exemple et à s'approprier des droits régaliens, usurpation contre laquelle il aurait été mal venu à protester. Pour le moment, il se préoccupait surtout de consolider sa situation nouvelle par l'adhésion éclatante de l'Aquitaine, et, de plus, on peut le croire, il agit en particulier pour amener le rapprochement tant désiré entre Fier-à-Bras et sa femme, dont la famille comptait parmi les plus dévouées au
(i) Aubugeois delà Ville du Bost, I/isL du Bornai, preuves, p. 199; D. Fontencau,
XXIV, p. 359.
(2) Les actes datés des premières années du rci^ne des rois Hugues et Piobert sont nombreux dans les chartriers poitevins et il est superflu d'en faire l'énumération; leur accord unanime témoig-ne que la reconnaissance de ces princes avait été immédiate, aussi convient-il de rejeter sans hésitation, ainsi que l'a déjà fait M. Lot (Les dentiers Carolingiens, p. 210, n° 2), un passage de la chronique d'Adémar de Chabannes qui jusqu'ici avait été accepté sans contrôle par tous les historiens. Adémar rapporte (p. i5i) et à sa suite la translation de saint Genou {Rec. des hisl. de France, X, p. 36i) et la chronique de Saint-Maixent (p. 281), que, Guillaume ayant refusé de reconnaître Hugues Capet pour roi, ce prince serait venu assiéger Poitiers, mais en vain; que, forcé de lever le siège, il aurait été rejoint sur les bords de la Loire par le comte de Poitou; que ce dernier aurait été complètement défait dans une grande bataille et que les troupes royales seraient ensuite rentrées en France. Ce récit n'est autre que celui de la campagne d'Hugues le Grand contre Têted'Etoupe, dont Adémar ne parle pas en son lieu, et qui a été transposé dans son récit, comme la plupart des événements de la fin du x" siècle. On doit cependant admettre qu'il y avait en Aquitaine des partisans de la dynastie carlovingienne qui lui conservèrent leur foi tant qu'elle compta un représentant attitré : Baluze en cite un exemple [Hist. de Tulle, p. 384), et nous-mcme avons relevé dans les chartriers du Poitou deux cas où les rédacteurs des actes ont fait partir le règne de Robert, soit de l'emprisonnement de Charles de Lorraine, du 3o mars 991, soit de sa mort, au 22 juin 992 (Rédet, Doc. pour Saiid-hilaire, I, p. 52 ; Cart. de Sainl-Cyprien, p. 3io).
nouveau régime. Que ce soit grâce à raclion personnelle du roi ou par l'eiïet d'autres influences, Emma finit par se laisser convaincre et, pour débuter, elle envoya à son mari le jeune Guillaume qu'elle avait jusque-là gardé près d'elle ; à la fin du mois de mai de l'année 988, le jeune comte était à Poitiers et il assista aux côtés de Fier-à-Bras, au don qu'une dame, du nom d'Olholgarde, faisait à l'abbaye deSaint-Cyprien; ce jour-là, en outre des personnages laïques, assistants ordinaires des plaids, à savoir : le vicomte d'vVunay, le vicomte de Thouars.le vicomte de Châtellerault et son frère, on constate la présence de l'élément religieux représenté par l'évêque de Poitiers, le doyen et l'archidiacre de la cathédrale, et l'abbé Frogier(l).
Emma se décida enfin à suivre son fils; toutefois, en femme de tête qu'elle était, elle posa ses conditions ; elles furent toutes acceptées ctla comtesse rentra en Poitou dans le courant de cette année 988. Fier-à-Bras en témoigna une joie exubérante; il oubliait le passé, ou, du moins, il voulait se le faire pardonner; aussi, quand dans un acte il lui arrive de parler d'Emma, c'est sa femme bien R\m6e ,(lUectissima,el quand il lui fait un don, il ne manque pas d'ajouter que c'est en témoignage du grand amour qu'il a pour elle (2). Son affection pour son fils est aussi très vive (3), et l'effet de leur retour est tel qu'il voit disparaître la maladie dont il était atteint (4).
En un mot tout est à la joie à la cour du comte du Poitou et le comte de Blois^le frère d'Emma, vient lui-même à Poitiers pour sceller par saprésence la réconciliation des deux époux. Il assiste en celte qualité à la donation que Fier-à-Bras fit à l'abbaye de Saint- Cyprien,sous les réserves ordinaires en vue d'une aliénation temporaire, de l'église de Saint-Pierre de Vouneuil, avec tous les domaines qui en dépendaient; outre le comte de Blois se trou-
(i) Carf. de Saint-Ci/p/u'en, p, 283. Cet acte fut passé la première année du règne (rUugues Capel, c'est-à-dire entre le le»" juin 987 et le iC" juin 988, mais sa date doit être rapportée au mois de mai 988, Aimeri, vicomte de Thouars, sii^nataire de l'acte, n'ayant succédé à son père Arberl qu'au commencement de ce mois.
(2) Besly, /list. des comtes, preuves, pp. 278 et 274 ; Cari, de Bourgueil, pp. 33 et /n .
(3) Besly, Ilist. des comtes, preuves, p. 268; Cart. de Bourc:ueiI, p. 33.
(4) Labbe, Nova l>i/>l. mon., II, p. 227, Pierre de Maillezais.
valent présents à cet acte Fier-à-Bras et sa femme, lenr fils Guillaume,l'évêque de Poitiers, le doyen Bernon, le vicomte Egfroi, l'abbé Seguin et autres (1). Vers la môme époque, le comte, sa femme et son fils authentiquèrent ,par leur présence d'autres dons importants faits à l'abbaye de Saint-Cyprien (2).
Les sentimenls de la duchesse étant d'accord avec ceux des personnages qui avaient facilité son retour à Poitiers, il est très naturel qu'elle ait tout d'abord usé de l'influence qu'elle avaitressaisie pour amener Fier-à-Bras à réparer les actes de violence ou d'injustice qu'il avait pu commettre à l'égard des établissements religieux dont les biens excilaienl toujours la convoitise des détenteurs du pouvoir. Comme de juste, sa sollicitude se porta sur Maillezais; le comte n'avait sans doute pas attendu les exhortations de sa femme pour reprendre les travaux interrompus, sachant bien qu'il ne pouvait rien faire qui lui fût plus agréable; aussi dans le courant de l'année 989^1es bâtiments se trouvèrentils en état de recevoir des hôtes. Emma y plaça son cousin Josbert, qui vint s'y établir avec treize religieux; pour subvenir à l'existence de cette communauté, elle lui fit don du domaine de Puy-Letard qui faisait partie de son douaire et auquel elle ajouta les serfs qu'elle-même avait amenés de son pays pour. le cultiver (3).
Selon les règles juridiques alors en vigueur, la comtesse n'aurait dû pouvoir disposer que temporairement d'un domaine faisant partie de sa dotation, de sa mainferme, comme disent les textes (4), mais, dans le cas présent, en procédant à une aliénation sans réserve, elle agissait dans la plénitude de ses droits. En effet en reprenant son rang, elle était rentrée en possession des biens qui lui avaient été attribués lors de son mariage et que, à la suite de leur séparation, Fier-à-Braslui avait enlevés, faisant passer les uns dans son domaine privé et disposant des autres en faveurde particuliers. Ceux-ci durent, lorsdu retour de la comtesse,
(i) Car t. de Saint-Cyprien, p. 5i.
(•>) Cart. de Saint-' ijpricn, pp. u5, 210.
(3) Labhe, Nova bibl. man., II, p. 226, Pierre de Maillezais. Josberl venait d'être pourvu de l'abbaye de Saint-Julien de Tours après la mort d'Ebrard {Gallia Christ., XIV, col. 241).
(4) Besly, Hist, des comtes, preuves, p. 280.
GUILLAUME FIIÎR-A-RRAS 12.5
renoncer plus ou moins volontiers aux concessions qui leur avaient été faites-, néanmoins il fallut que le comte, par un acte public, notifiât à tous cette nouvelle mutation. En conséquence on le voit, dans les premiers mois de Tannée 989, faire dresser un acte par lequel il donne en une seule fois à sa femme la moitié de la cour et de l'église de Chasseignes , l'église de Vouzaille et la moitié de sa cour, Téglise de Notre-Dame de « Jazcneas », les domaines deSigon surl'Auzance, de Vayres Fur le Clain, et de Valençay sur la Vienne, tous biensqui avaient fait partie du bénéfice de Foulques du Mans, les églises de Migné etde Marsay près Poitiers, l'église de Saint-Clément dans le pays de Niort et celle de Coulon sur la Sèvre, les villas d'Oiilmes, de Nanteuil, d'Auriac et de Brenon, celles de Tourtron, de Traie sur l'Autise et de Puy-Letard, les églises de Ghassenon et de Saint-Maurice des Loges, et enfin celle de Montreuil. Celte longue lisle de domaines, et en particulier de biens ecclésiastiques, est intéressante à relever, tout d'abord parce qu'elle nous fixe sur l'importance du douaire que le comte avait primitivement constitué à sa femme et dont ces biens faisaient assurément partie, et d'autre part parce qu'elle renseigne sur la nature et la position du domaine privé des comtes de Poitou; on voit que leurs possessions directes s'étendaient plus particulièrement en Bas-Poitou, dans le pays compris entre la Sèvre et la Vendée, qu'elles ne dépassaient pas sur ce point, et comme ni dans cette importante énuméralion, ni dans les concessions diverses émanées de Fierà-Bras il n'est question de domaines situés au delà du Lay supérieur, on doit en conclure que cette région était encore au pouvoir des comtes de Nanlos.
Le comte ne se contentait pas d'assigner ces biens à sa femme , sa vie durant, il l'autorisait, en outre, à en disposer selon sa convenance, soit en faveur d'établissements religieux, soit de particuliers, en un mot, il en abandonnait complètement la propriété. Au moment où il allait remettre a Emma la charte qui monumentait ces dispositions, Fier-à-Bras ajouta à ses libéralités l'église de Cezais, dont il se réservait toutefois la jouissance
(i) Bcsly, Hisl. des co/nles, preuves, p. 273; Arcli. d'Iadre-c[-Loire, oria^., H. 24.
pendant sa vie. On voit encore la comtesse se faire donner, au mois de janvier 990, l'église de Saint-Denis de Jaunay,que quinze ans auparavant Bernefroi avait reçue du comte en mainferme (1).
Les travaux de Maillezais étaient assurément encore en train quand Emma profita d'une occasion qui se présentait pour assurer l'existence du nouvel établissement et le garantir autant que possible contre de nouvelles violences de son mari. Elle en fit faire la consécration solennelle par l'archevêque de Bordeaux et les évêques qui venaient d'assister au concile de Charroux.
Une réunion, ayant un caractère tout à fait régional, c'est-àdire aquitain, s'était en effet tenue, le 1*"" juin 989, dans l'abbaye de Charroux, sous la présidence de Gombaud, archevêque de Bordeaux, assisté des évêques de Poitiers, de Périgueux, de Saintes et d'Angoulême, ses suffragants, et de Limoges, suffragant de l'archevêque de Bourges. On ne connaît pas les décisions qui furent prises dans celte assemblée à l'égard des personnes ou des établissements, mais on a conservé les trois canons qui y furent édictés portant anathème contre les ravisseurs des églises, les dissipateurs des biens des pauvres et les persécuteurs des clercs. Fier-à-Bras ne fut certainement pas indifférent à la tenue du concile, si même il n'y assista pas ; ce qui le prouve, c'est que, pour se conformer à l'usage qui voulait que, pour donner plus d'autorité aux décisions qui y seraient prises, l'assemblée se plaçât sous le patronage d'un saint vénéré dont les précieux restes étaient apportés en grande pompe au lieu de la réunion, on y délibéra sous l'égide de saint Junien, le fondateur de l'abbaye de Noaillé, étabhssement qui, nous le savons, était alors sous la dépendance absolue du comte de Poitou dont le consentement dut être nécessaire pour faire le déplacement de ces reliques (2).
(i) Cart. de Bourguell, p. l\i. Cet acte n'est pas daté, mais il est évidemment postérieur au précédent qui se place dans le courant de l'année 989 et ne peut, comme on le verra plus loin, dépasser l'année 990.
(2) Labbe, Concilia, IX, col. 783. Les historiens ecclésiastiques ne sont pas d'accord sur la date qu'il convientd'attribuer au concile de Charroux ; les uns le placent en 989, les autres en 990. La première de ces dates est seule admissible. En effet, Audigier, évêque de Limoges, assista sûrement au concile; or, celui-ci s'étant ouvert le icjuin, le prélat ne pouvait être enterré le 10 du même mois à Saint-Denis, près Paris. Les deux événements s'éclairent l'un par l'autre et ne peuvent appartenir à la même année ; le concile eut lieu en 989 et Audigier est mort en 990 .
Or donc, les prélats s'élant rendus à Poitiers, à la cour du comte, celui-ci, sur la sollicilalion expresse de sa femme, leur demanda de vouloir bien faire la dédicace du monastère de Maillezais. Ils y consentirent volontiers et, quelques jours après, ils consacrèrent solennellement l'église de la nouvelle abbaye qui venait à peine de recevoir ses hôtes. Après la cérémonie,le comte repartit pour Poitiers ainsi que l'archevêque et les évêques qui l'avaient accompagné, à l'exception de l'évêque de Poitiers, qui demeura à Maillezais avec la comtesse pour donner par sa présence plus de poids aux dispositions qu'elle avait encore envie de prendre. C'est ainsi qu'elle fit placer dans le côté gauche de l'église des reliques de saints qu'elle avait recueillies en divers lieux et abandonna solennellement aux moines le domaine de Puy-Lelard dont il a été parlé plus haut. Quant à Guillaume, rentré à Poitiers, il fit procéder par les prélats à la dédicace de l'église de Sainl-Hilaire (1).
Les idées du comte de Poitou avaient en etîet totalement changé de direction et Emma ne s'était pas contentée d'en profiter pour la satisfaction de ses intérêts ou de ses affections personnelles ; elle avait, sous l'impulsion de ceux qui l'inspiraient ou la secondaient, attiré la sollicitude du comte sur tous les établissements religieux de la région ; Noaillé fut l'un des premiers à s'en ressentir. Cette abbaye, violemment détachée de Saint-Hilaire, administrée par les agents du comte, était menacée de devenir, comme l'abbaye de Saint-Paul de Poitiers, un simple bénéfice,destiné à récompenser les services de quelque fidèle. Emma saisit l'occasion d'un grand plaid qui se tint au mois de janvier 989 (2) pour donner une plus grande publicité au courant nouveau qui se manifestait dans les agissements de son mari ; à cette assemblée, oiise trouvaient les vicomtes de Thouars,d'Aunay
(i) Labbe, Nom bihl. man., II, p. 226. Le texlc de Pierre de Maillezais porte que l'église de Sainl-Ililairc, dont il est ici questioa, était construite devant le palais du comte, (( coram ipsius aula principis constitutani ». Il n'existe pas trace qu'une éçlise de Sainl-IIilairc fut placée en ce lieu, et il semble que ce passasse doive s'appliquera la basilitiue de Saint-IIilaire-le-Grand, dont, scion les constatations archcoloiçiques les plus sûres, le clocher à tout le moins appartient au xe siècle,
(2) L'acte est daté de l'an II du rétine du roi Robert, le point de départ étant le couronnement de ce prince clVectué le 3u décembre 987 ou le ler janvier 988.
et de Chûlellerault, Boson, le frère de ce dernier, un autre vicomte du nom deMainard et son filsGombaud, l'évêque de Poitiers et son frère Manass6, l'abbé Frogicr, le trésorier et le doyen de Saint-llilaire, le comte, sa femme et son fils firent don à l'abbaye de Noaillé de l'alleu seigneurial de Ligoure en Aunis, avec son église de Saint-Sauveur, l'église de Hioux et des moulins (1).
Soit à l'une des séances de ce plaid, soit à celui qui put se tenir dans le même mois l'année suivante (990) (2) et dont l'assistance était des plusbrillantes, car on y voyait Guillaume Taillefer, comte d'Angoulême, Guy, vicomte de Limoges, et son fils Aymar, Egfroi, vicomte de GhâLellerault, Gilbert, évoque de Poitiers, Audigier, évêque de Limoges, et enfin Savari, trésorier de Saint- Hilaire, la comtesse amena son mari à consentir à l'acte qui fait peut-être le plus d'honneur à sa mémoire, car c'est une œuvre de charité qui se détache avec une auréole particulière de la sombre nuit de cette fin du x' siècle. Devant celte assistance inaccoutumée le comte, assisté de sa femme et de son fils, déclara qu'il avait décidé de fonder, près de l'église de Saint-Hilaire de Poitiers, un hôpital ou refuge pour les pauvres ; il dotait cette maison de plusieurs terres situées à Cliilvert, à Vouncuil et autres lieux, et plaçait à sa tête, pour sa vie durant, un nommé Siebert. avec défense à ce gardien et à ceux qui lui succéderaient par la suite de faire d'autre service que celui des pauvres, auquel ils devraient absolument se consacrer (3). Bien que ce soit le comte qui parle seul dans cet acte, on sent dans les dispositions qu'il renferme la main délicate d'une femme qui, faisan tpreuve d'un
(i) Arch. de la Vienne, orig., Noaillé, n^Sg.
(2) D. Fonteneau (X, p. 223) place judicieusement ce plaid, qui ne porte pas d'indication d'année, en 989 ou en 990. En eOet, si l'on ne retrouve pas dans l'acte de Noaillé et dans celui de Saint-Hilaire les mêmes assistants, ce qui pourrait faire supposer l'existence de deux plaids tenus à un an d'intervalle, il y a lieu de tenir compte que l'un et l'autre sont du mois de janvier et que tous les deux portent la mention insolite du règne du roi Robert, ce qui tendrait à faire croire qu'ils sont l'œuvre du même scribe qui aurait omis le chiffre des années du règne dans l'acte de Saint-Hilaire. Rédet [Doc. pour Saint-Hilaire, I, p. 54) a adopté la date de 989 sans en indiquer les motifs.
(3) Cet établissement hospitalier disparut de bonne heure, à moins qu'il ne se soit fondu avec celui qui existait en 9G7 et peut-être dès le temps d'Alcuin,dans le bourg de Saint-Hilaire sous le nom de Scindas Pelriis c^r, Ilospitale (Saint-Pierre l'Housleau). Voy. Largeault, Inscriptions métriques composées par Alcuia Mém. de la Soc. (les Antiq . de l'Ouest, 2c série, t. VII, p. 2/(4).
sonliment assez rare à l'époque et mettant en action le précepte du Christ rappelé dans le préambule de la fondation : Date elemosinam et ec.ce omnia munda sunt vobls, croyait devoir associer les déshérités de la terre à l'événement heureux qui la ramenait après une si longue al)sence à la place qui lui était due.
Mais ces satisfactions d'un ordre général ne suffisaient pas à Emma ; elle voulait en obtenir de plus personnelles et ce ne fut assurément pas sans difficultés qu'elle put amener Fier-à- Bras à se montrer généreux pour une œuvre qui avait tout le caractère d'une protestation contre ses actions. Empêchée, par sa brusque séparation d'avec le comte, de poursuivre la construction de Maillezais, elle avait essayé, pendant sa retraite à Chinon, de donner suite à ses aspirations et elle avait entrepris de fonder un monastère sur ses domaines. Mais ses ressources étaient insuffisantes et l'établissement édifié sur sa cour de Bourgueil ne pouvait être que fort modeste, aussi voulut-elle profiter de sa réconciliation avec son mari pour donner à ses projets toute l'extension possible. Elle appela Josbert à Bourgueil; celui-ci dut quitter Maillezais, où il était à peine installé et où, selon toute apparence, il eut un suppléant, portant le litre de prieur, car il conserva la haute direction du monastère. Puis, sans tenir compte de la permission expresse que Fier-à-Bras lui avait donnée quand il reconstitua son douaire, elle commença, pour plus de sûreté, par lui faire abandonner directement à la nouvelle abbaye les églises de Scillé, de « Jazenas » et de Vouzaille en partie, tandis que, de son côté, elle renonçait à la propriété de ces domaines et ajoutait au don de son mari Migné, Sigon et l'alleu de Charruyau. Enfin, non contente de l'assentiment de Fier-à-Bras, de son fils, et de tous les intéressés, et voulant assurer d'une manière immuable la perpétuité de sa fondation, elle s'adressa au pape Jean V, qui y donna son approbation et altesta la légitimité des dons qui avaient été faits par la comtesse, provenant tant de son domaine particulier de Bourgueil que de tous ceux qui lui étaient advenus en Poitou (1).
(1) Cart. de Roiirgucil, p. 17; Arch. d'Indre-ol-Loiiv, orii^., II. a'i. Le GuUin Christ., l. XIV, col. {j'Ai, coiisiJcri' crt aclc comiiie le litre de l'oïKlalioii de l'abbaye de liourj'ueil, (jui dès lors ne dalerait que de Tau yijo, mais cette apprccialion ue peut
i3o LES COMTES DE POITOU
D'autre part, comme le domaine de Vouzaille avait primitivement fait partie des possessions du chapitre de Saint-Hilaire de Poitiers et que ses détenteurs temporaires, car il avait été aliéné en mainferme, étaient tenus, en signe de sujétion, de payer aux chanoines, lors de la fête de saint Hilaire du l""" novembre, un cens annuel de cinq sous, ceux-ci ne cessèrent de réclamer contre l'usurpation commise par les moines de Bourgueil; la contestalion dura plus d'un siècle, et ne fut terminée que par deuxjugements rendus au concile d'Issoudun de 1181 et à celui de- Saintes de 1 183 , qui déclarèrent que la Cour de Vouzaille serait divisée par moitié entre les deux parties (1).
Malgré qu'elle eût obtenu beaucoup de son mari pour son œuvre de prédilection, la satisfaction de la comtesse n'était pas complète ; elle voulait plus encore. Comme Fier-à-Bras était rentré en possession, on ne sait comment;, de la cour seigneuriale de Poussais et de son église de Saint-Hilaire, qu'un nommé Augier, Otgeriiis, avait tenue de lui en bénéfice, elle le porta à en faire la session directe à l'abbaye de Bourgueil, moyennant le prix de 1500 sous d'argent (2). Cette dernière clause ne fut sans doute pas exécutée, et comme la somme convenue entre les parties était sûrement destinée à désintéresser le possesseur bénéficiaire du domaise, celui-ci dut un jour réclamer l'exécution du contrat ; toujours est-il que l'on voit postérieurement le comte faire aux moines de Bourgueil la vente de six jougs de vigne, dont cinq situés dans la villa de Lorberie et le sixième dans celle de Fonlenay, contigus, dit-il, à la mainferme dont il avait doté sa femme; en retour l'abbé Josbert lui versa 1200 sous d'argent, non pas seulement comme paiement de ces vignes, dit ingénue ment le texte de l'acte, mais pour la cour de Poussais et son église de Saint-Hilaire. Cette somme de 1200 sous venait-elle en supplémentde celle de 1 500 sous à laquelle avait été primitivement
êlre prise dans un sens absolu, car le monastère existait déjà ainsi qu'il résulte des paroles mêmes d'Emma : « notum fieri cupio meum quoddam monasterium in mea curte Bur'i;olio construxisse in honore videlicet Sancte Trinitatis » et il ne faut voir dans l'acte de générosité de la comtesse de Poitou et de son mari qu'une dotation destinée à assurer la vitalité et l'indépendance du nouvel établissement.
(i) IKédel, Doc. pour Saint-Hilaire, I, p. ii3.
(2) Cart. de Bourgueil, p. 33.
GUILLAUME FIER-A-BRAS i3i
fixé le prix de vente de Poussais, ou élail-olle une réduction du prix convenu? nous ne saurions le dire (1). Le comte Audebert de la Marche et l'évêque de Poitiers assistèrent à la rédaction de l'acte, qui se fit le 9 du mois de mars 991, peu après la donation de Jaunay, à laquelle l'un et l'autre étaient aussi présents (2).
Tous ces actes sont compris entre l'année 987, où l'on voit le fils de Fier-à-Bras revenir prendre sa place aux côtés de son père, et l'année 990, oii celui-ci se montra si disposé à subir les volontés de sa femme; mais, soit que les exigences d'Emma fussent devenues déplus en plus pressantes et qu'elle ait froissé, en les faisant dépouiller de leurs bénéfices, les gens de l'entourage immédiatde son mari qui,pourceraotif, l'auraient à nouveau excité contre elle, soit pour toute autre cause, le tempérament irascible du duc reprit le dessus et sa femme eut encore à souffrir de sévices qu'il exerça contre elle. Elle s'y déroba par la fuite, mais elle ne partit pas seule ; elle entraîna son fils ou même le fit enlever par des gens dévoués (3), en tout cas, leur présence auprès du comte n'est pas constatée pendant l'année 991. Toutefois, le départ des siens n'apporta aucun changement dans la façon d'agir de Fier-à-Bras et il persévéra dans la voie qu'il suivait depuis quelques années : Maillezais seul eut àsouffrir de son ressentiment; l'édifice consacré ne fut pas détruit, mais la communauté perdit son indépendance et fut soumise à Sainl-Cyprien , qui avait toujours eu les préférences du comte.
Dans sa jeunesse, celui-ci avait été associé par son père et sa mère à la restauration, voire même à la reconstruction de l'abbaye de Saint-Jean-d'Angély et à diverses reprises il lui avait donné des marques de sa bienveillance, particulièrement au moment où la sollicitude d'Emma et des directeurs de ses actes
(i) Bcsiy, Ilisl. des comtes, preuves, p. a8o ; Cart. de Boiirgueil, p. 34. Cette pièce porte dans Besly !a date de l'an X du règne de I Iniques Capet, el dans le carlulaire de Bourgucil celle de l'an IX, ce qui correspond aux années 997 ou 996; or, ni l'une ni l'autre de ces années ne peut être admise, l'une pour ce motif qu'Hugues Capet était mort avant le mois de mars 997, date de l'acte, selon Besl\-, et l'autre, parce que, comme on le verra plus loin, Audebert de la Marche, un de sessignataires, clait^en révolte contre le comte de Poitou en 991). Kn la piaffant à lafin de l'année 990, ainsi qu'il semble résulter de son contenu, nous croyons être dans le vrai.
(2) Voy. plus haut, page i25.
(3) Labbe, Novabibl. mau., II, p. 227.
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s'étendait sur tous les établissements religieux de la région; au mois d'août, en 990, somble-t-il, il avait donné à Saint-Jean les églises de Saint-Piei're et de Saint- Hévérend de Benon, des pêcheries et plusieurs domaines, en particulier l'important alleu de Muron en Aunis et, en retour, il avait imposé aux moines l'obligation de célébrer chaque jour le saint sacrifice de la messe, non seulement afin d'obtenirdu Seigneurie pardon de sesfaules,-mais encore pour le salut de son âme et de celles de son ancêtre Eble, de son père Guillaume^ de sa mère Adèle, de sa femme Emma,' de son fils Guillaume et des autres enfants, fils et filles, issus de son mariage (1). Au mois de janvier 991 , il compléta ces libéralités en donnant à Saint-Jean la forêt d'Essoiivert en Aunis, mais celle fois il n'imposait aux religieux, en fait de charge pieuse, que des prières pour son âme et pour celles de son père et de sa mère (2). L'omission de sa femme et de son fils est significative, surtout quand on conr,idère combien cet acte et le précédent sont rapprochés. L'impression qui se dégage de ce texte est accentuée par celle que produit la lecture d'un autre document, encore plus important, et qui est daté du 20 avril, lors de la tenue du plaid où assistaient le comte d'Angoulême Guillaume Taillefer, le comte Audebert de la Marche, le vicomte Guy de Limoges, celui de Châlellerault et son frère Boson, le vicomte Géraud de Brosse et l'abbé de Sainl-Alaixent, Bernard. Dans cette assemblée, Fier-à- Bras, complétant lesdispositions généreuses dont il avait fait preuve
(i) Bcsly, Hist. des comtes, preuves, p. 264 ; Cari, de Saint- JearinV Anrjébj , p. 2G.
(2) C(irt. de Sninf-Jeand'Anjélf/,l, p. 27; Besly, I/isl. des co//i/eA', preuves, p. 279. Celle (lonaiion a élé transcrite j)ar I). Fonlencau, XIII, p. m, sur l'original dont l'aulhenlicilé était iodiscutable.aussi est-il parti de là pour arguer de faux, avec raison, un ilipiùme d'Hugues Capel, de juillet 989 [Recueil des hist. de France, X, p, 5.^0 ; Besly, Hist. rfe? comtes, preuves, p. 278, Cart. de Sainl-Jean-d\{ngélij,\, p. 22), en vertu duquel le roi accordait, sur la demande du duc d'Aquilaine, à un religieux nommé Audouin, la direction de l'abbaye de Saint-Jean-d'Angcly, où rc[)osail le chef de sainl Jean, et miintenait les moines dans la possession de la forêt d'Essouvert; or celle confirmation sérail antérieure de deux années à la donation, ce qui est inadmissible. Du reste, pour établir la fausseté de ce diplôme, on peut encore faire ressortir que le chef de samt Jean-Baptiste ne fut découvert qu'en loio par cet abbé Audouin qui, selon toute vraisemblance, ne fut nommé abbé que vers celte époque, Robert et Aimeri ayant sûrement gouverné l'abbaye au temps d'Hugues Capet. Par tous ces motifs, ce document, déjà suspecté par les Bcnédiclins au point de vue diplomatique, doit être rejeté sans hésiter et ne peut en aucune façon être invoqué, comme l'ont fait M. Luchaire [Ilist. des institutions sous les premiers (Aipéliens, H, p. 201) et M. Lot {Les derniers Carolingiens, p. 210, noie 2), pour affirmer les bons rapports d'Hugues Capel et de Fier-à-Bras.
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à l'égard do l'abbaye de Noaillé, lui restitua la libre disposition d'elle-même dont elle avait éiè privée par ses prédécesseurs et, faisant revivre les stipulations des diplômes de Louis le Déi)onnaire, de mai 808, et de Pépin l d'Aquitaine, du 24 juin 827 (1), il déclara qu'à l'avenir la sujétion des religieux; de Noaillô à l'égard du chapitre de Saint-IIilaire se réduirait au paiement d'un cens annuel de 20 sous^ et qu'ils pourraient choisir librement leurs abbés à la seule condition de faire approuver cette élection par les chanoines; enfin il exemptait l'abbaye de toutes charges et de tous services temporels s'appliquant tant à sa [)ersonne qu'à celles de ses successeurs et de leurs agents (2). Dans cet acte, d'une si réelle importance pour la société religieuse de l'époque et auquel Fier-à-Bras avait voulu donner la plus grande solennité, il n'est nullement question de la comtesse ou de son fils, enfin leur absence de Poitiers est encore constatée par un acte de décembre 991, alors que le comte, afin de bien marquer son intérêt pour Noaillé, assista seul en qualité de témoin à la donation d'une saline dans le marais de Voutron, que cet abbaye reçut d'un nommé Gonden (3).
Mais Guillaume, dans un sentiment de justice bien naturel, n'entendait pas que les faveurs qu'il accordait à Noaillé portassent préjudice à Saint-IIilaire, dont il était l'abbé et dont, par suite, il devait sauvegarder les intérêts. Alors qu'il avait encore auprès de lui sa femme et son fils, il avait donné à l'abbaye sa terre seigneuriale de Hex dans le pays d'Aunis et la villa d'« Ecolon'd » dans le pays de Mervent (4) ; mais quelle que fût l'importance de ces domaines, ils ne pouvaient entrer en ligne de compte avec ceux dont il l'avait dépouillée par le passé ou qu'il lui enlevait dans le présent. Cédant donc, ainsi qu'il le dil, aux angoisses qui l'étreignaient dans la pensée de la vie future, et surtout aux sollicitations des chanoines, il déclara un jour qu'il leur donnait en toute propriété la cour de Courcôme et son église, que, bien
([) Réclet, Doc. pour Saint- I/ilnire, I, pp. 3 el 5.
(2) Uédct, Doc. pour Saint-IIilaire, 1, p. G2.
(3) Arch. de la Vienne, ori^-., Noaillé, n» 62.
(4) Besly, Ifist. des comtes, preuves, pp. 2GO el 292; Ilédet, Doc. pour Saint- IIilaire, 1, p. 07 .
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des années auparavant, il avait annoncé devoir leur abandonner, mais dont il s'était réservé la jouissance sa vie durant, et l'église de Saint-Hilaire-sur-l'Autise, puis il leur fit la remise d'un cellier dont il s'était aussi emparé et qu'il avait approprié à son usage; connaissant par expérience les prévarications qui se commettaient dans l'exercice de ce droit de cellerage, il leur imposa l'obligation de surveiller avec soin les agissements du préposé qu'ils y placeraient, et particulièrement d'empêcher qu'il ne prélevât à son profit le produit du balayage du cellier, qu'il ne se servît de fausses mesures ou ne délivrât un blé pour un autre; enfin il rappelait dans sa charte toutes les dispositions de celle du 20 avril 991, relatives à Noaillé (1).
Vers le même temps, il usa, peut-être pour la première fois, de ce droit régalien si important, dont l'exercice par les grands seigneurs féodaux fut une des conséquences de l'usurpation d'Hugues Capet et en vertu duquel ils s'attribuèrent une part importante dans le choix des évêques et des abbés des grands monastères, au sujet de qui on violait constamment les règles canoniques. L'évêque de Limoges, Audigier, s'était rendu en France au printemps de 990, peut-être dans le but d'assister, au nom du duc d'Aquitaine, au concile de Sentis, où Hugues Capet avait assigné Arnoul, archevêque de Reims, pour régler avec lui les questions qui les divisaient et particulièrement le détacher de son alliance avec Charles de Lorraine, son compélileur. Audigier avait emporté, afin de paraître avec plus d'éclat à celle assemblée, les ornements les plus précieux de Tabbaye de Saint- Martial, mais il tomba malade et mourut le 10 juin. H demanda à recevoir sa sépulture dans l'église de Saint-Denis, à laquelle il légua pour cet objet, tout comme s'ils lui appartenaient, les ornements de Saint-Martial (2). Aussitôt que Fier-à-Bras fut avisé
(i) Rédet, Doc. pour Saint-Hilaire, I, p. Sg. Cet acte n'est pas daté, mais il a dû suivre de près celui de l'affranchissement de Noaillé, si même il n'a pas été rédige en même temps, aussi convient-il de l'attribuer, comme ce dernier, à l'année 991.
(2) La date de la mortd'Audigier est fournie par l'obituaire de Saint-Martial (Leroux, Doc. hist. concernant la Marche et le Limousin, I, p. 78) ; quant à Audouin, il était en possession de l'évêché de Limoges dès le 28 août 990 (De Lasteyrie, Etudes sur les comtes de Limoges, p. 84), d'après le cartulaire de Saint-Etienne de Limoges, Voy. aussi la chron. de Richard de Poitiers, dans D. Martène, Ampl. colleclio, V, col. 11O8, et la chron. d'Adémar, p. lôy.
GUILLAUME FIER-A-BRAS i35
de ce décès, usant de ses nouvelles prérogalives, il pourvut de l'évêchô de Limoges, Audouin, frère de l'évêque défunt et du vicomte Guy; c'était une récompense de la fidélité que les uns et les autres, enfants du vicomte Géraud, n'avaient cessé de garder au comte de Poitou. Audouin fut sacré à Angoulême par Gombaud, archevêque de Bordeaux, assisté des évoques d'Angoulême, de Périgueux et de Saintes, c'est-à-dire uniquement de prélals appartenant à sa province ecclésiastique (1). 11 semble que l'on doive rapprocher ce fait de la présence d'Audigier au concile provincial de Charroux, l'année précédente, et reconnaître, dans ces cas simultanés, une propension bien avérée vers la séparation de l'évêché de Limoges de sa métropole, qui était Bourges, pour le rallacher à celle de Bordeaux, la véritable capitale religieuse des états du duc d'Aquitaine.
Le nouvel isolement de Fier-à-Bras paraît avoir duré deux années et il dut trouver bien lourd le fardeau de l'administration de ses états dont il avait compté se décharger sur son fils (2). Aussi, à un moment donné, ses sentiments se trouvant d'accord avec les suggestions instantes auxquelles il était en butte, il fut pris par des idées de retraite. Comme, malgré toutes les preuves de bonne volonté qu'il avait données à sa femme, celle-ci ne lui avait pas pardonné le passé et que sur certains points elle n'avait pas transigé et avait continué de lui rester étrangère, il sentit qu'une reprise de la vie commune était impossible. Malade, il ne songea qu'au repos, et celui-ci il ne pouvait le trouver sûrement que dans un cloître. Il se relira donc à Saint-Cyprien, d'où avait dû partir l'inspiration à laquelle il obéissait et, y prenant l'habit monacal (3), laissa la place h son fils. Emma s'installa près du
(i) citron, (CAdémnr, p. 157.
(2) 11 ne nous paraît pas liois de propos de faire remarquer en cet endroit en quoi notre récit diffère de celui de Pierre de Maillczais. Selon lui, un rapprochement serait intervenu entre les deux époux après une séparation de deux ans, puis serait survenue une nouvelle brouille, (jui aurait duré cinq ans, à la suite de (juoi Fier-à- Bras aurait rappelé sa femme et son Hls et leur aurait abandonné le pouvoir. De notre côté, en nous appuyant sur les textes authentiques, nous croyons pouvoir dire que la première séparation entre les deux époux aurait été la plus longue et aurait duré dix ans et non cin(| aus,el, d'autre part, que la plus courte aurait été de deux ans, connue l'a écrit l'annalisle qui aurait simplement interverti l'ordre des faits au sujet des rapports d'Enmia et de sou mari.
(3) Labbe, Nova bibl. inan., II, p. 227, Pierre de Maillezais.
i36 LES COMTES DE POITOU
jeuno comlo, prêle à le seconder dans les dilïiciilh'is qui ne pouvaient manquer de surgir lors de celle niodificalion dans l'exercice du pouvoir.
Le séjour de Fier-à-Bras à Saint-Cyprien l'ut de courte durée, soil qu'il n'ait pu s'entendre avec le nouvel abbé, Girau, soit, et ceci est plus probable, qu'il ait trouvé que sa femme et lui étaient trop près l'un de l'autre ; il se chercha donc une autre résidence et c'est sur Saint-Maixent qu'il s'arrêta, l'abbé de ce mo-. nastère, Bernard, dont on constate fréquemment la présence dans les conseils du comte, n'ayant sans doute pas été étranger k ce choix. Mais, pour recevoir dans l'abbaye l'accueil qu'il désirait, il lui fallait bien disposer les moines en sa faveur et par suite leur faire des largesses. C'est ce qu'il fit dans une grande assemblée qui se tint à Saint-Hilaire au mois de décembre 992. On y remarquait, outre Guillaume, sa femme et son fils, Gilbert, évêque de Poitiers, et Audouin. évêque de Limoges, Audebert, comte de la Marche, les vicomtes Egfroi, Châlon et Aimeri et de nombreux personnages tant de l'entourage du comte que du clergé. En leur présence, Guillaume vendit d'abord aux religieux de Saint- Maixent l'important bénéfice qu'avaient successivement possédé, aux environs de Fontenay, Foulques du Mans et le, médecin Madelme, puis il ajouta à cette cession, qui n'était autre qu'une donation déguisée, mais à laquelle on donnait ce caractère afin d'éviter à l'avenir toute revendication, l'abandon des églises de Saint-Martin de Fraigneau et de Saint-Élienne de Brillouet, bénéfices qui étaient contigus au territoire qui faisait l'objet de la vente et enfin la villa d'Arty (1).
De ce jour^ c'est-à-dire du commencement de l'année 903, Guillaume le Jeune commença à régner sur le Poitou (2), taudis que Fier-à-Bras restait confiné dans le monastère de Sainl-Maixent, d'où il sortait parfois pour comparaître dans quelque acte où sa présence était requise afin de lui donner plus de garantie; c'est ainsi qu'en août 994 il réunit à l'abbaye de Saint-Florent
(i) A. Richard, Chartes de Saint-Maixent, l, p. 77.
(21 On ne saurait affirmer que Fier-à-Bras, lors de sa retraite, renonça à loules ses prérogatives ducales, l'acte de 996, dont il va être parlé, lui donnant expressément le litre de duc, tandis qu'limma porte simplement celai de comtesse.
GUII.LAUMr. FIF,R-A-BRAS iSy
de Saumur, la celle ou petit couvent de Saint-Michel en Tllerm, qu'il avail antérieurement donné en bénéfice à Aimeri, vicorntede ïhouars,el que ce dernier consentait à abandonner à Robert, abbé de Saint-Florent, à la charge d'y envoyer des religieux pour l'habiter; le ressentiment du comte à l'égard de sa femme éclate encore dans cet acte, car il ne demande de prières aux religieux que pour son père et sa mère, pour lui-môme et son fils, pour le vicomte Aimeri et sa femme Elvis, et, de plus, il ne fait confirmer l'acte que par son fils et par ses fidèles (1). Enfin, au mois de mai 995, il se trouvait à Poitiers, oîi il fut témoin en même temps que son fils Guillaume, l'évêque de Poitiers, les trois vicomtes d'Aunay, do Thouars ol de ChàtellerauU et môme Emma, à la donation qu'un nommé Achard fil de quelques salines à l'abbaye de Saint- (>yprien (2). L'acte qui a conservé trace de ce fait semble en môme temps porter un nouveau témoignage de l'aversion que la comtesse professait pour son mari, car son nom, au lieu de se trouver, comme il est d'usage, en tête des signatures, a été inscrit le dernier et comme par surcroît. Toujours malade de l'aban-
(i) GalUa christ., II, inslr., col. l\io\ Marcheg'ay, Cart. du Bas-Poitou, p. 35i.
(2) C<irt. de Saint-Cyprien, p. 3i5. Cet acle semble devoir lianciier la qiieslion, resléc toujours indécise, de l'cpocpie où l'on doit placer la mort de Fier-à-liras. Sa date (mai de la huilièmc année du règne du roi Robert) correspond, suivant la méthode de compiit ordinaire, à l'année (jyS, c'est-à-dire (ju'elle est postérieure de deux unités à celle que l'on attribue ordinairement au décès du comte de Poitou. Besly, qui a été universellement suivi, la fixe au 3 février qqS ; il se Fondait sur un texte de Raoul Glaber portant (|ue le comte décéda en ()()3 {linonl Glciber, éd. Prou, p. 4'). et qui était corroboré par le passage de la chronii|ue de Pierre de Maillezais où '1 est dit (Labbe, Nova bibl. mnn., II, p. 237) que Guillaume le Grand mourut en i()3o après trente-sept ans de règne, ce qui reporte naturellement sou avènement à l'année 993. Or la charte de Saint-C-yprien, dont l'original existe aux Archives de la Vienne (Sainl-Cyprien no 0) et (pii est tl'une authenticité indiscutable, nous apprend (juc Guillaume existait au mois de mai ggS ; de plus, d'après la chronique de Pierre de iMailIczais, Ficr-à-Bras vivait encore lors des entreprises du comte de la Marche sur Poitiers; or connue ces faits ne se sont passés (lu'après la mort d'Eudes de Blois, advcime en 9()5, il en résulte que celle du comte de Poitou est forcément postérieure à celte date. On comprend l'erreur de Raoul Glaber qui, ii^iorant que le comte de Poitou aurait vécu pcnilant (piehpics années enseveli dans un cloître, crut à sa mort lorsqu'il lui connulun successeur et on s'explique l'exactitude de l'indication du chroniqueur de Maillezais du moment qu'elle peut se rapporter à l'abdication de Fierà Bras et non à son décès. Nous ne saurions dire quel est le texte sur lequel Besly s'est appuyé {llist. des comtes, p. 49) pour fixer au 3 février le jour de la mort du comte de Poitou, mais celle indication est inexacte, et ce qui le prouve, c'est que le livre des anniversaires de l'abbaye de Saint-Maixent, consacré aux mois de février, mars et avril, ne porte aucune mention à cette date du 3 février et qu'il ne signale d'autre décès de comte de Poitou que celui de Tète d'Etoupe, adveuu le 3 avril A, Richard, Chartes de Saint-Maixe.d, II, p. 3i0).
i38 LES COMTES DE POITOU
don dans lequel le laissait sa femme (1), le cômle finit par succomber à la fin de l'année 995 ou dans le courant de l'année 996 et mourut dans l'abbaye de Saint-Maixenl, où le lendemain de son décès son corps fut mis en sépulture dans le latéral gauche de l'église (2).
Fier-à-Bras était-il lettré? Nous ne saurions l'affirmer à défaut de toute indication précise à ce sujet ; il n'est même pas sûr qu'il sût écrire, car on ne peut lui atlribuer aucune des signatures que l'on rencontre dans les nombreux actes oij il apparaît soit comme auteur principal, soit en qualité de témoin. Il y a lieu cependant de signaler certains signes caractéristiques, tous autographes, qui accompagnent sa signature sur certaines pièces et qui témoignent d'un goût pour le dessin ou à tout le moins pour l'écriture qui se rencontre rarement chez les contemporains du comte, lesquels laissaient généralement aux scribes oiFiciels le soin d'inscrire leur nom au bas des actes. Celui du comte de Poitou se présente, à diverses époques , précédé de signes qui affectent quatre formes différentes : en 970, c'est une rose à huit pétales s'étalant autour d'un point central ; en 974 et 975, c'est une croix, soit simple, soit redoublée, placée dans une rose formée de quatre demi-cercles alternant avec quatre pointes; en 985, les huit bras de la croix redoublée se terminent par des points, chacun d'eux étant surmonté d'un demi-cercle; enfin, en 991, c'est une croix simple dont les quatre extrémités sont barrées et entre chacun des quatre bras se trouve un signe en forme de flamme (3).
De tous les enfants, tant fils que filles, dont Fier-à-Bras a parlé dans une charte de l'abbaye de Sainl-Jean-d'Angély, toutefois sans désignation expresse, on n'en connaît que deux, l'aîné appelé comme lui Guillaume, qui lui succéda, et un second fils, désigné sous le nom d'Eble, qui n'apparaît qu'une fois dans un acte du temps du roi Bobert (4).
(i) « Ob facinus apiissae uxoris. »
{■z) Labbe, Nova bibl. man., II, p. 227, Pierre de Maillezais; Chron. d'Adémar, p. i56.
(3) Arch. de la Vienne, orig'., Saint-Hilaire, nos iJi, 33^ 3y, 41, Un de ces signes se remarque devant la signature du trésorier Savari dans une charte de Saint-Hilaire (Arch. de la Vienne, orig., no 44). qui se place entre 988 et 99G.
(4) Besly, ffist. des comtes, preuves, p. 264; Cari, de Saint-Jean-d'Angély, p. 232 ; Cari, de Saiitl-Cyprieii, p. 256.
GUILLAUME LE GRAND iSg
nie Comte — V« Duc
(qqS-ioSo)
Le fils de Guillaume Fier-à-Bras a reçu de la postérité le surnom de Grand (1). Ce n'est pas à des victoires signalées, à des conquêtes qu'il est redevable de cette brillante qualification, il la doit à ses mérites d'bomme privé et public, à ses qualités d'adminislraleur et d'homme politique, au rôle important que sa sagesse et sa modération lui ont fait jouer au milieu d'une société extrêmement troublée, où la satisfaction immédiate et irréfléchie des appétits de chacun tenait trop souvent lieu de règle de conduite.
Bien que nous fassions partir de l'année 993 la domination de Guillaume le Grand sur le Poitou, il est possible qu'il n'ait été considéré par son père que comme pourvu d'une délégation spéciale et qu'il ne fût en quelque sorte que son lieutenant-général, le régent du comté pendant la retraite volontaire de Fier-à-Bras à Saint-Maixenl ; le seul document à date certaine, l'acte de mai 995 (2), oii on les rencontre ensemble, tendrait à faire croire que telle pourrait avoir été la situation; en outre, la distinction absolument anormale que font les rédacteurs des chartes entre le père et le fils, en donnant à Fier-à-Bras la qualification de vieux, senior, témoignent que le Poitou avait alors à sa tête deux personnes portant ce même nom de Guillaume, le jeune et le vieux (3). En réalité, c'est Guillaume le jeune qui gouvernait et c'est à lui que doivent être attribués les actes qui correspondent
(i) Besly, dans son Histoire des comtes, p. 5i, donne à Guillaume III le surnom de Fier-à-Bras, mais celle erreur est corriiçée dans son lableau chronolo<îique des comles, où il est appelé à juste litre Guillaume le Grand. Celte qualification ressort des termes mêmes du portrait qu'Adémar a tracé de ce comte (p. i63), où il le qualifie de très g'Iorieux et très puissant, gloriosissimiis et polentissimtis.
(2) Voy. plus haut, pai^e l'i-].
(3) Gall. Christ., II, insl., col. 4ii.
i4o LES COMTES DE POITOU
à ['(.''poque de sa prise de possession du pouvoir. Il n'était du reste pas seul à l'exercer, sa mère Euima, femme de tête et d'énergie comme il s'en est beaucoup rencontré à celte époque, le secondait, et mettait à sa disposition la connaissance des affaires qu'elle avait acquise pendant son long séjour à Cliinon.
Bien qu'elle eût, tant avec ses propres ressources que grâce aux générosités de son mari, largement doté son monastère de Bourgueil, elle ne se tenait pas pour satisfaite; comme son domaine de Cliinon devait après sa mort faire retour à la Tonraine, elle pouvait craindre que les possesseurs de ce comté, arguant du défaut d'autorisation de leur part, ne voulussent reprendre les '^
biens détachés du bénéfice comtal qui consliluaient la dotation ^ j^ / principale du monastère. Elle se tourna donc vers son frère, et, ^ ' ' accompagnée de son cousin Josbert, l'abbé de Saint-Julien de v j, Tours, elle se rendit, le 12 février 995, auprès d'Eudes, qui assiégeait alors le château de Langeais, possession du comte d'Anjou. Le puissant frère de la comtesse de Poitou accueillit favorablement leur demande et déclara, par un acte solennel dans lequel comparurent les comtes et principaux personnages de son armée, reconnaître la validité de la fondation de l'abbaye de Bourgueil et des donations qui avaient été faites aux religieux qui habitaient le monastère (1). Mais Emma ne s'en tint pas Là; Eudes étant mort peu après (2), elle s'adressa à sa belle-sœur Berthe pour que celle-ci, en qualité de douairière et au nom de ses enfants mineurs, obtînt des rois de France la confirmation de l'acte du comte de Touraine. L'abbé Josbert servit encore d'intermédiaire dans la circonstance, et il obtint sans peine le diplôme sollicité qui fut délivré à Paris dans le palais des rois, par les soins du chancelier Boger, après le 4 juillet 995 (3) ; puis ce fut au tour de Berthe elle-même qui, sur la demande précise d'Emma, inquiète de donner à son œuvre toutes les garanties possibles, reconnut l'année suivante, se trouvant à Blois avec ses fils, l'a-
(i) Cart. de Bourfî^ueil, p. 21 ; Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 288. Cet historien critique à tort la date de 996 consignée dans cet acte qui est exacte.
(2) Entre le 12 février et le 4 juillet 996 (PHst^r, Eludes sur le rè<jne de Roherl, p. 48, note 2).
(3) Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 277; Cart. de Bourgueil, p. 24; Arch. d'Indre-et-Loire, orig., U. 24-
GUILLAUME LE GRAND i4i
bandon que son mari avait fait du domaine do Bourgiieil pour étai)lip un monastère (I).
La mort d'Iuides s'était produite dans des circonstances assez pénibles. Depuis plusieurs années, il était en lutle avec son voisin Foulques Nerra, qui avait succédé à Grisej^fonelle dans le comté d'Anjou; leurs domaines étaient absolument enchevêtrés, et tandis que Foulques possédait en Touraine d'importants territoires, entre autres Loches, Eudes dominait à Saumur par un de ses vassaux. Le comte d'Anjou, qui est resté le type le plus accentué de ces féroces batailleurs du haut moyen-âge, avait pour objectif de souder l'une à l'autre ses possessions et, pour ce faire, il profitait des diflicultés que l'ambition suscitait à Eudes; celui-ci, après avoir efficacement soutenu les rois Capétiens, se les était aliénés en embrassant le parti de l'empereur Otton III, tellement que, dans la dernière campagne, Hugues Capet s'était avancé en armesjusqu'à la Loire, pour favoriser les prétentions du comte d'Anjou. 11 ne s'était retiré que sur les instantes protestations de fidélité du comte de Touraine, dont la situation restait toujours très précaire (2).
Elle le fut bien plus après sa mort, advenue presque subitement à Châleaudun; profitant du désarroi dans lequel se trouvait la comtesse Berthe, restée veuve avec deux jeunes garçons. Foulques résolut de fraj)per un grand coup. Toutefois, craignant de ne pouvoir avec ses seules forces triompher des obstacles qu'il prévoyait, il s'adressa à un turbulent seigneur, Audebert, comte du Périgord et d'une partie de la Marche. Ce personnage était fils de Boson le Vieux, comte de la Marche; il avait été fait prisonnier avec son frère llélie à la suite de l'attentat de ce dernier contre l'évêque Benoît, lîemis en liberté après son mariage avec la fille de Géraud, vicomte de Limoges, son geôlier, il avait sans doute, grâce à l'influence que ce dernier possédait auprès du duc d'Aquitaine, obtenu de celui-ci le don du comté de Périgord, resté sans maître depuis la mort d'Hélie. En cette qualité, il fit plusieurs fois le service de plaid auprès de Fier-à-Bras
(i) CîMl . (le Rouriçueil. p. 28.
(2) Hiclicr, Histoire, 1. IV, § 90 à 94.
i42 LES COMTES DE POITOU
particulièrement en 991 (1). Mais il était pourvu d'une ambition extrême et celle-ci était aiguillonnée par une visée toute particulière. Après la mort de la fille du comte de Limoges, il s'était ^j-^^^'^ remarié avec Aumode, Adalmodis^ fille d'Adélaïde, comtesse de Cïurj- ■ Provence; cette jeune princesse qui, selon les dires d'un chroni- c\..i^^f queur, s'occupait d'oeuvres de magie, avait prédit qu'elle serait ^ X^ un jour comtesse de Poitiers; or, Audebert, qui ne pensait pas que sa femme pût occuper cette situation autrement que si luimême était pourvu de celle de comte, était décidé à saisir avec empressement toute occasion pouvant amener la réalisation de ses rêves qui se présenterait à lui (2). Il prêta donc facilement l'oreille aux avances du comte d'Anjou dont il était du reste le cousin-germain par alliance, Adélaïde, la mère d'Aumode, étant sœur de Geoffroi Grisegonelle, père de Foulques. Il rassembla donc une troupe considérable et, sans se préoccuper de son suzerain, le comte de Poitou, dont il devait traverser le territoire pour rejoindre le comte d'Anjou, il se dirigea vers la Touraine. Assurément, dans sa marche, il aurait pu éviter Poitiers, mais les mobiles secrets qui dirigeaient ses actes le poussèrent à tenter une entreprise qui, si elle eût réussi, aurait pu ouvrir à son ambition les horizons les plus étendus. Arrivé à deux milles de la capitale du Poitou, il s'arrêta pour attendre les contingents que lui amenait un de ses vassaux, Hugues de Gargilesse. Les habitants de Poitiers, peu rassurés sur ses intentions et dédaignant d'altendre les secours qui devaient leur être fournis, attaquèrent son camp à l'improviste, mais ils furent repoussés avec perte d'un grand nombre d'entre eux ; de son côté, Audebert fit de nuit une tentative pour s'emparer de la ville, mais il ne réussit pas (3). Il sentit que ses projets étaient éventés et il ne lui ros-
(i) Voy. plus haut, page 182. La situation du comte de la Marche par rapport au comte de Poitou est nettement caractérisée par Pierre de Maillezais, qui dit expressément que c'est grâce au don et aux secours en argent et en hommes de ce dernier prince qu'il avait été pourvu de son comté : « Cujus dono, ope et auxilio ad comitatum provectus erat » (Labbe, Nova bibl. man., II, p. 227). Toutefois, nous devons faire remarquer que, dans ce texte, il est question de Boson, qui, comme nous le disons plus loin, a été confondu par le moine de Maillezais avec son frère Audebert.
(2) Labbe, A^oua bibl. man., Il, p. 228, Pierre de Maillezais.
(3) Chron. d'Adémar, p. i56; De Certain, Miracles de saint Benoît, p. i47 5 Labbe, iVoita bibl, man., II, p. 228, Pierre de Maillezais.
GUILLAUME LE GRAND i43
lait qu'à poursuivre sa route, ce qu'il fil. Sans attendre Foulques, qui devait aussi venir le rejoindre sous les murs de Poitiers, il pi'^nétra en Touraine et s'empara de Tours par surprise. La veuve d'Eudes, la comtesse Berthe, ne se trouvait pas dans cette ville ; peut-être était-elle déjà à Paris, car ce moment concorde avec celui où elle se mit, elle et ses fils Thibaud et Eudes, sous la protection spéciale de Robert, le fils du roi de France ; toujours est-il qu'Hugues Capet, prenant fait et cause pour les jeunes comtes de Touraine, intima au comte de Périgord l'ordre d'avoir à cesser ses entreprises sur leurs domaines ; c'est à celte occasion qu'illui fitposer cette question célèbre: «Qui t'a fait comte?» à quoi Audebert répondit hardiment : « Qui l'a fait roi? » (1).
Toutefois, le roi de France, occupé par ailleurs, ne prit pas dès ce moment l'offensive contre le comte de Périgord qui, après avoir remis sa conquête entre les mains du comte d'Anjou, retourna dans ses états, mais le fruit de sa victoire ne tarda pas à être perdu, car Foulques n'ayant pas tardé, par ses actes de violence, à indisposer les habitants de Tours, ceux-ci, sous la direction de leur vicomte, surent, par une ruse habile, se débarrasser des Angevinset remirent leur ville enlreles mainsde Berthe et de son fils Eudes (2).
Sur ces entrefaites, Fier-à-Bras vint à mourir. Aussitôt après ses obsèques, son fils convoqua à Poitiers les hommes nobles et puissants du comté afin d'aviser aux moyens de tirer vengeance de l'affront que les vassaux du duc défunt lui avaient fait subir, et de ramener la concorde parmi les éléments divisés du pays ; l'assemblée se montra favorable aux idées exprimées par le nouveau comte et affirma par serment sa fidélité envers lui (3). Désormais rassuré sur la solidité de son pouvoir, Guillaume n'hésita pas à engager la lutte contre les comtes de la Marche ; Audebert n'était pas, en effet, son seul adversaire. Si celui-ci,
(i) Chron. d'Adémar, p. i56. M. Pfister {Etudes sur le règne de Robert, p. 285, note /|) révoque on doute la phrase célèbre que l'inlerpolateur d'Adémar a consignée en cet endroit. I\ien n'autorise îi faire cette supposition ; les propos prêtés au comte aussi bien qu'au r,ii étaient absolument dans l'esprit du temps et ce (pie l'on connaît du caractère d'Audebert rend cette arrogance de sa part parfaitement admissible.
(2) Chron. d'Adémar, p. iHO; Salmon, Chron. de Touraine, p. 22G.
(3) Labbe, Nova bibl. rnan., II, p. 227, Pierre de Maillezais.
i44 LliS COMTES DE POITOU
oubliant qu'il ne possédait son comté de Périgordque grâce au don et à l'assistance militaire du comte de Poitou, avait levé publiquement l'étendard do la révolte et dévoilé par là ses visées ambitieuses, Boson, son frère, qui possédait l'autre partie de la Marche, avait par de sourdes menées cherché à détacher du comte ses principaux vassaux et prêtait à Audebert un vigoureux appui. Ce dernier s'était tout d'abord emparé du château de Gençais, un des importants domaines du comte de Poitou, la citadelle avec laquelle il menaçait Charroux, la capitale de la Marche,située seulement à six lieues de distance et qu'il avait démantelé. Guillaume commença sa campagne par remettre la main sur Gençais et, après l'avoir de nouveau fortifié, il y plaça une forte garnison. Audebert, sentant toute l'importance de cette place, revint l'attaquer aussitôt que le comte de Poitou se fut éloigné et en peu de temps mit ses défenseurs aux abois. Ils étaient sur le point de se rendre quand une imprudence d'Audebert les sauva : un jour que le comte de la Marche, se considérant déjà comme maître du château, en faisait le tour sans être recouvert par son armure, une flèche, lancée par les assiégés, vint l'atteindre et le blessa mortellement. Transporté à Charroux, il y succomba quelques jours après et fut enterré dans le monastère (1).
Sa femme Aumode l'avait accompagné et se tenait dans le château de Rocliemeaux, la citadelle de Charroux (2), Le comte de Poitou, qui avait été chercher de l'aide auprès du comte d'Angoulême, s'avançait en ce moment avec lui au secours de Gençais ; profitant delà circonstance heureuse qui l'avait délivré d'Audebert, il mit aussitôt le siège devant le château de Hochemeaux, que la veuve du comte de Périgord n'avait encore pu quitter ; Boson tenta avec une troupe d'élite de faire une trouée ^^ parmiles assaillants, mais ilfutrepoussé (3). Bochemeaux fut pris ^^H
(i) Chron. cVAdémar, p. i56.
(2) Le château-fort de Rochemeaux, qui fut détruit pendant les guerres des Anglais, était situé à mille mètres seulement de l'enceinte de Charroux.
(3) L'appendice à la chronique d'Adémar (éd. Chavanon, p. 208) rapporte que Boson fut fait prisonnier dans sa tentative pour faire lever le siège de Rochemeaux, et emmené à Poitiers; ce récit nous paraît controuvé, ainsi qu'il ressort des faits de guerre qui suivent et où l'on voit Guillaume contraint de faire appel au roi de France pour venir à bout de son vassal révolté. Du reste, cet appendice, ainsi que l'a magistralement démontré 3L Léopold Delisle {Notice sur les manuscrits originaux d'Adé-
GUILLAUME LE GRAND il^:>
de vive force cl Aumodc tombaenlreles mains des vainqueurs (1). Guillaume protégea la veuve de son ennemi contre les entreprises de ses gens et se la fit livrer ; cette dernière, peu soucieuse de conserver la fidélité qu'elle devait à la mémoire de son mari, essaya de séduire le jeune comte, mais celui-ci résista à ses avances et, la confiant à des chevaliers dévoués, il la renvoya à sa mère (2). Malgré ces événements heureux pour la cause de Guillaume, la guerre n'était pas terminée. Boson était^ aussi bien que son frère, un guerrier redoutable et pour le dompter le comte de Poitou fit appel au roi de France, à Robert qui, aussitôt après la mort d'Hugues Capet, avait épousé Certhe, la veuve du comte Eudes, et par ce fait se trouvait amené ù prendre une part directe dans les affaires de l'Aquitaine (3). Robert vint rejoindre Guillaume à la tête d'une brillante troupe et de concert ils furent attaquer Bellac, forteresse que Boson le Vieux, père d'Audebert et de Boson le jeune, avait édifiée dans une position formidable et dont il avait fait la capitale de son petit état à la place de Charroux qui était par trop exposé. L'entreprise des confédérés fut vaine; Bellac, vaillamment défendu par un guerrier nommé Albert de Droux, résista ù tousles assauts (i). Robert, rappelé en France, dut se retirer ; resté seul, Guillaume, voyant l'inutilité de ses efîorts, jugea plus opportun de s'entendre avec Boson plutôt que de continuer une lutte désastreuse pour l'un et pour l'autre et mit en œuvre pour la première fois cette diplomatie, que certain de ses contemporains, plus guerrier que politique, a qualifiée de ruse, et qui lui assura par la suite de nombreux succès. Audebert avait
morde Chabannes,pp. 92 et ss.) est une première rédaction d'Adémar de Cliabanncs, qu'il a corrigée dans les rcmaniemenls postérieurs de sa chronique. C'est ainsi que, dans le même paragraphe, il attribue la fondation de Bourgueil à Adèle de Normandie, dont il fait la mère de Guillaume le Grand. (i) Cliroii. d'Adé/nar, p. iG5.
(2) Labbe, Xova bibl. man., II, p. 228, Pierre de Maiilezais.
(3) Non seulement Robert était, de par sa mère, cousin du comte de Poitiers, mais par son mariage avec la veuve de l'oncle de ce dernier, il était considéré comme ayant la même qualité (juc celui-ci, ainsi qu'il est constaté par le passage de Ricber (notes de la tin de son Histoire) où il fait allusion au siège de Rochemeaux.
('4) Chron. d'Adémar, pp. i56 et 167. Besly, frappé par le surnom que portait le délenseur de Bellac, Abbu Driilas, s'ingénia à en découvrir la signification ; il trouva (ju'en allemand, en langage Thiois, comme il dit, le mot Drut avait le sens d'ami Hdèle et loyal {//ist. des comtes, p. Go); sans chercher aussi loiu nous rattachons sinq)Iement ce nom à celui d'une localité du pays, Droux, voisine de Bellac, dont Abbou était ou devint le possesseur.
i40 LES COMTES DE POITOU
laissé, de son premier mariaj^e avec la fille du comte de Limop^es, lin fils nomme Bernard et c'est à ce jeune liomme qu'aurait dil revenir l'un des comtés de la Marche et celui de Périgord; mais Boson était ambitieux et n'était pas ^mé par les scrupules. Il mit la main sur les deux comtés, soit de sa propre initiative, soit à la suggestion de Guillaume, et ce dernier, agissant en qualité de suzerain, confirma l'usurpation. Au surplus, la paix était faite à la fin de cette année 997, car l'on voit à cette date Boson s'intituler seul comte de la Marche dans l'acte par lequel il mit l'abbaye d'Ahun dans la dépendance de celle d'Uzerche (1), et faire depuis ce jour son service régulier de plaid auprès du duc d'Aquitaine (2).
Guillaume avait du reste en ce moment des motifs particuliers pour se tenir en paix avec ses voisins ou ses vassaux ; il songeait à se marier. Les charmes de la comtesse de Périgord avaient, si peu qu'avait duré sa captivité, fait impression sur le jeune comte et, quand il eut assuré la tranquillité de ses états, il fit demander Aumode en mariage. Celle-ci s'était alors retirée auprès de sa mère, la comtesse de Provence, qui n'eut garde de refuser un si brillant parti, et c'est ainsi que l'horoscope que la femme d'Audebert avait tiré pour elle-même s'accomplit point par point, mais avec un autre mari que celui qui s'était cru un instant destiné à le réaliser. On ne saurait dire si l'exemple de Bobert, qui avait épousé l'année précédente Berthe, la veuve du comte de Touraine, la tante par alliance de Guillaume, influa sur les décisions de ce dernier, mais n'esl-il pas intéressant de signaler ce fait, que les deux princes les plus puissants de la France, jeunes encore, de mœurs austères, d'une grande piété, s'allièrent l'un et l'autre à des veuves plus âgées qu'eux. L'union qu'allait contracter Guillaume pouvait avoir des conséquences politiques importantes, aussi l'on conçoit que la comtesse Emma, qui paraît avoir conservé toute sa vie sur son fils une grande autorité, ait
(i) Gallia Christ., II, iaslr.,col. 190, Ccl acie contient aussi la preuve qu'AuJcbcrl était mort à celle date, car, parmi les oblijçations que Boson imposa aux religieux d'Uzerche en échang-e de la faveur qu'il leur accoidait, on relève celle de prier pour l'âme de son frère Audebert, Ildeberli fralris.
(2) On retrouve Boson à la cour du comle en ioo3 {Cari, de SaiiH-Cyprien, pp. 3io-3i i).
GUILLAUME LH GRAND i-);
fait elle-même les démarches pour mener cette entreprise à bonne fin. Lorsque les gens de (iuillaume ramenèrent Aumode à sa mère, celle-ci, qui passait, comme sa fille, pour nécromancienne, avait prédit qu'en reconnaissance du service que le comte de Poitou venait de lui rendre elle ferait étendre ses états jusqu'au Rhône ; Emma lui fit rappeler celte promesse en chargeant ses envoyés de nombreux présents (1). L'accord fut conclu : Aumode devint comtesse de Poitou et duchesse d'Aquitaine (2), et, quelqu'incroyable que la chose paraisse de prime abord, la comtesse de Provence tint sa parole ; quelques mots sur sa personne permettront d'éclaircir ce mystère.
Adélaïde, plus connue sous le surnom de Blanche, Candïda^ était fille de Foulques le Bon, comte d'Anjou. Elle épousa en premières noces Élienne, comte de Gcvaudan, dentelle eut plusieurs fils, entre autres Pons, qui succéda à son père, et une fille, Aumode (3). Son mari étant mort, elle fut recherchée en mariage par le jeune Louis, fils du roi Lothaire. Leur union fut célébrée au Vieux-Brioude en 980 et Adélaïde y fut couronnée reine d'Aquilaine ; mais l'accord entre les deux époux fut de peu de durée, et, moins do doux ans après, Lothaire venait chercher son fils. Adélaïde, « qui ne pouvait se résoudre à rester veuve, » se rendit aussilùt auprès de Guillaume d'Arles, comte de Provence, et, ayant fait rompre plus ou moins canoniquement son union avec le mari qui venait de la quitter, épousa son protecteur (4). Il est probable quo^ lors du mariage d'Aumode avec Audebert de la Marche, la jeune comtesse ne reçut en dot que de riches vêlements et des bijoux, selon l'usage général du temps, mais son union avec Guillaume avait un caractère politique qui comportait d'autres errements ; Emma ne se serait pas contentée de donner
(i) Lal)bc, Xooa bihl. man., II, p. 228, Pierre de Malllcznis.
(2) Cliron. (rAdé/nar, p. i5G. L'union d'Aumode et de Guillaume fut sans doute contractée à la fia de l'année 997 ou au commencement de 998. Le duc n'était pas encore marié au mois d'octobre 997, car on le trouve sinnant seul à cette date une charte de Sainl-Iiilaire de Poitiers (llédct, Doc. pour Saint-Hilaire, I, p. 70).
(3) Pierre de Maillezais est le seul historien ancien qui dise qu'Aumodc est la fille de Candida (Labbe, Nova bibl. man., II, p. 228), mais il n'y a pas lieu de douter que celle princesse ne soit la même personne qu'Adélaïde, la femme d'Hlicnne de Gcvaudan, (jui, selon l'usage du temps, était connue aussi bien par son nom que par son surnom.
(4) nicher, Ilisl., 1. III, 95.
i/,8 - LES COMTES DE POITOl^
une femme à son fils, elle voulait accroître sa situation. C'est le même motif qui avait, dans le temps poussé Lotliaire à faire contracter le mariage de son fils Louis avec Adélaïde, malgré la différence d'humeur et de goûts entre lesdeux époux. Il n'avait eu en vue que de rattacher à la couronne les importantes possessions du comte de Gévaudan qui lui ouvraient une porte sur le midi. En effet, celles-ci comprenaient, outre le comté de Gévaudan proprement dit, une partie de l'Auvergne avec Brioude comme capitale et le pays de Forez ; de plus, ce comte étendait sa dominalion sur une partie du Velay (1), dont le surplus avait accepté la suzeraineté de l'évêque du Puy. Le comte Etienne, n'ayant laissé que des enfants mineurs, le mari de sa veuve devenait jusqu'à leur majorité le véritable maître de ces vastes domaines. Tel était le calcul qu'avait fait Lothaire et que l'incapacité de son fils ne permit pas de réaliser. Le roi de France avait déjà un pied dans le pays, car lorsqu'il avait rendu à Tête d'Etoupe le litre de duc d'Aquitaine avec la suprématie qui s'attachait à cette dignité sur l'Auvergne et le Velay, il avait eu soin de maintenir son droit dans le choix des évoques de Puy, mais Adélaïde avait su faire tourner cette prérogative à l'avantage des siens en faisant pourvoir de l'évêché du Puy successivement son frère Guy d'Anjou, ancien abbé de Cormery et de Saint-Aubin d'Angers, puis Dreux d'Anjou et enfin Etienne, de la maison même des comtes de Gévaudan (2). L'influence d'Adélaïde se fit enfin sentir sur son fils Pons, et elle l'amena, lors du mariage d'Aumode, à reconnaître la suzeraineté du duc d'Aquitaine sur toutes ses possessions, en étendant à celles-ci en général ce qui n'était réellement spécial qu'au Velay; par la suite, on voit en effet le comte de Gévaudan se soumettre aux exigences que comportait sa vassalité et faire le service de plaid à la cour du duc d'Aquitaine (3). Or, bien que le Forez, possession de Pons, fût réellement dans la mouvance du duc de Bourgogne, on pouvait dire, sans exagération aucune, que le pays soumis à la domination du duc d'Aquitaine s'étendait de
(i) Voy. Pfisler, Etudes sur le règne de Robert^ pp. 280-281 . (2) Gallia Christ., II, col. 690-097.
(3j La présence de Pons aux plaids du comte de Poitou est signalée en ioo3 et vers 1012 [Cart. de Sainl-Ci/p/'iefif pp. 3io-3ii et 19^).
GUILLAUME LM GRAND i49
rOc6an au lUiône, conform6menl à la prédiclion de la comlcsse de Provence.
L'union de Guillaume avec Aumode lui gagna aussi l'amilié de Foulques Nerra, le comte d'Anjou. Celui-ci^ lors de l'avènement du comte de Poitou, lui avait témoigné de l'hostilité en s'alliant avec le comte de Périgord, mais après que sa cousine fut devenue duchesse d'Aquitaine, ses sentiments changèrent. Du reste, Guillaume ne négligea rien pour attirer à lui son redoutable voisin. Il lui confirma la possession de Loudun et de Mirebeau, que Fier-à-Bras avait précédemment donnés en bénéfice à Geoiïroy Grisegonelle el oii le comte d'Anjou fit élever d'importantes forteresses (1), puis plus tard il lui abandonna au môme titre Saintes et plusieurs châteaux en Saintonge (2).
Ses générosités ne s'arrêtèrent sans doute pas là ; d'autres faits permettent de soupçonner qu'elles furent bien plus étendues, aussi Foulques ne trahit-iljamais la foi qu'il avait donnée à son suzerain, le comte de Poitou. Il faisait régulièrement auprès de lui le service de plaid (3) et on le voit même se charger pour lui de négociations délicates, agissant^ disait-il lui-même, au nom de son maître (4). Il est vrai qu'en retour Guillaume garda la neutralité la plusabsoluedans les querelles qui surgissaientconstamment entre Foulques et Eudes de Champagne, comte de Tours et de Blois, son autre cousin, le fils de Berthe. Néanmoins il ne cessa de vivre
(i) La construction du château de Mirebeau se place entre 1002 et 1006, ainsi qu'il résulte d'un acte du roi Robert de cette date, qui confirmait la promesse faite par Foulques Nerra aux religieux de Gormery que les châteaux de Montbazon et de Mirebeau, édifiés par lui, ne porteraient aucun préjudice aux biens de l'abbaye (Cari, de Cormerij, p. O2 ; Pfister, Eludes sur le rè/j/ie de Robert, p. lxviii) .
(2) Cliroa. d'Adé/nar, p. 1G4. Le texte du chroniqueur est formel et s'accorde avec les enseignements fournis par les chartes. Foulques, pas plus que ses héritiers, ne fut pourvu du comté de Saintonge ; la ville de Saintes et (luelques places fortes, Sa/itonas eiim. (jnibnsdain easte/lis, lui furent concédées par Guillaume le Grand, ainsi que l'a très bien reconnu M. Fayc dans son élude intitulée : De la domination des comtes d'Anjou sur lu Sdintonge, où il fait justice des erreurs accumulées par les anciens historiens de l'Anjou pour rehausser l'importance de leurs comtes. Aux témoignages que cet écrivain a fournis nous en ajouterons un nouveau qu'il n'a pas connu et qui apporte la preuve que les comtes de Poitou avaient non seulement conservé leurs droits de suzeraineté sur la Saintonge, mais aussi des domaines considérables dans ce pays : c'est la concession faite en lo^o à la Trinité de Vondônïe par b comte Guillaume le Gros dont il sera parlé en son lieu.
(3) Voy. chartes de 1002, ioo3, 1019, i023(Rrucl, Cariai. deCluwj, III, pp. 789- 740; Resly, Ilisl. des comtes, preuves, pp. 807 et 354).
(4) Migne, Patrolo<jie lut., CXLl, col. 988, Roberli régis epislolœ.
lôo LES COMTES DE POITOU
en bons lerines avec ce dernier, môme son amilié pour lui ne paraît pas s'être jamais démentie ; ainsi, en 1027, lorsque le roi Robert fit associer son fils à la couronne, Guillaume écrivit à Fulbert de Chartres : « Pour le choix d'un roi, je suis de l'avis de mon frère le comte Eudes. Soyez persuadé que celui qu'il élira, moi je le choisirai aussi (1) » . Pour aider à l'intelligence de ces paroles, il ne faut pas oublier que Guillaume fut élevé en Touraine, en partie par les soins de son oncle Eudes V'^ei qu'outre les liens d'affection que cette vie commune avait fait naître il considérait comme un devoir de reporter sur le fils la reconnaissance qu'il devait au père .
Ayant ainsi assuré par d'habiles concessions et par une rectitude de conduite absolue la tranquillité de sa frontière du nord, Guillaume se préoccupa de protéger la frontière du sud de ses états patrimoniaux contre toute agression. Il ne pouvait guère compter sur les turbulents comtes de la Marche ou vicomtes de Limoges, mais plus à l'ouest il rencontra dans Guillaume Taillefer II, comte d'Angoulême, l'allié fidèle qu'il désirait. Guillaume Taillefer avait succédé à son père Arnaud Manzer, lequel s'était retiré dans l'abbaye de Saint-Amand de Boixe pour y finir ses jours et ce à peu près au temps oii le comte de Poitou remplaçait son père Fier-à-Bras. Presque aussitôt il était venu en aide à son suzerain dans sa lutte contre Audebert et Boson, et de ce moment les deux comtes se lièrent d'une étroite amitié qui persista toute leur vie. Dans tous les actes importants du gouvernement du duc d'Aquitaine, on voit apparaître un homme de bon conseil, le comte d'Angoulême, aussi Adémar de Chabannes a-t-il pu dire que ces deux « personnages avaient l'un pour l'autre une telle affection qu'ils ne possédaient pour ainsi dire qu'une seule âme » (2).
Un accroissement considérable de puissance fut pour le comte d'Angoulême le bénéfice immédiat de cette situation particulière. Guillaume ne se départit pas à son égard de celte prodigalité dont profilaient largement tous ceux qui lui rendaient service, bien au conlraire.il lui fit don successivement des vicomtes de Melle,d'Au-
(i) Mii^-ne, Palrolojie lut., CXLl, col. 83i, Guillelmi duels cplstolœ. (2) Chron. d' Adémar, p. iG5.
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naycldeUoclieclioiiarljdcs seigneuries de Cliabanais, de Confulens et de lUiiïec, de la ville de Blaye, de domaines en Aiinis el d'autres biens encore (1). En oulre, afin de rapprocher l'un de l'autre ses deux plus puissants obligés et de s'assurer un moyen d'action de plus sur le comte d'Anjou dont la fidélité ne lui était pas autant assurée que celle du comte d'Angoulcme,il amena Foulques Nerra à donner sa sœur Girberge en mariage à Guillaume Taillefer (2). Le comte de Poitou mit aussi à couvert sa frontière de Test par de semblables pratiques; là dominait Eudes de Déols, personnage très batailleur, qui avait notablement arrondi ses domaines au détriment de ses voisins, et possédaitla partie du Berry s'élendant du Gher à la Gartempe et à l'Anglin. Il avait enlevé Cliàteauneuf au vicomte de Courges et Argenton au vicomte Guy de Limoges, et ne redoutait pas non plus de s'attaquer au roi de France ; bien que celui-ci eût sous sa protection directe l'abbaye de Massai en Berry, Eudes, afin de pouvoir mettre la main sur le monastère et diriger ses destinées, avait construit, en 102G,un château-fort en ce lieu. Bobert, appelé par les moines, accourut avec une armée, mais c'est en vain qu'il fit le siège du château el il dut se retirer (3). Tel est l'homme que le comte se rattacha par ses bienfaits et par la concession de certains domaines qui le mettaient en quelque sorle dans sa vassalité. Aussi Eudes se montra-t-il désormais très dévoué à sa personne, tellement qu'Héribert, engageant Fulbert de Chartres, l'ami de Guillaume, à passer par le Berry pour venir en Poitou, put lui dire que la fidélité d'Eudes envers son seigneur serait pour lui le gage d'une sauvegarde absolue (4).
(i) Bien qu'à l'époque qui nous occupe Adcmar de Ciiabannes ail clé contemporain des évciicmcrits qu'il raconlc dans sa clironique, on ne saurait accorder à ses dires la rii^iieur absolue qu'ils devraient comporter au sujet des accroissements territoriaux qu'aurait reçus le comte d'Angoulème. La vicomte d'Aunay, par exemple, n'cnlra jamais dans son domaine particulier. Chàlon III, vicomte d'Aunay, succéda à son j)cre Ciiàlon II vers l'an looo et était encore en possession de la vicomte en io3o; dans ce long intervalle de temps, il n'y a aucune place pour Guillaume Taillefer. Pour concilier ces faits certains avec le récit d'Adémar, on peut admettre que Guillaume le Grand ail dctaciié, à un moment donné, Aunay de sa mouvance directe et l'ait placé sous la sazcrainclc du comte d'Angoulèmc, lait qui aurait aussi pu se produire pour certains autres grands fiefs compris dans l'énumération d'Adémar.
(2) Chron. d'Adémar, p. i()3.
(3) Ltdjbe, Nova bihl. mm., II, 737, Cliron. de Vicrzon ; Chron, d'Adémar, p. 137.
{h) IMigne, Palrologic lai., CXLI, col. 272, S. Fulberti episcopi cpisloUc.
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Ayant ainsi assuré la sécurité de son domaine patrimonial, le Poitou, base de sa puissance, et s'étant ménagé par ce fait toute liberté d'action, Guillaume put mettre à exécution les projets qu'il méditait. Sa grande ambition, le but qu'il a toujours poursuivi, fui d'être véritablement duc d'Aquitaine, do jouir de toutes les prérogatives que ce titre pouvait comporter, de lui donner en un mot le corps qui lui manquait alors. Les limites de l'Aquitaine étaient indécises, aussi bien que la nature du territoire qui portait ce nom ; tout d'abord c'avait élé un royaume habité par un peuple distinct des Francs qui l'avaient conquis, puis il avait été mis au rang de simple duché, c'est-à-dire réduit à n'être plus qu'une simple division de la monarchie franque ; de là un double caractère quiprenait, suivantles cas, plusoumoinsd'importance selon la valeur personnelle ou les tendances des hommes qui se trouvaient à la tête de ce pouvoir; en général, ils se considéraient plus comme les chefs d'unpeuple que comme les dominateurs d'une région déterminée, et il y avait au sud du royaume les ducs des Aquitains, tout comme au nord les ducs des Francs. Celte ambiguïté entretenait l'orgueil et l'ambition de tous ceux qui portaient ce titre, mais, malgré tous leurs efforts, ils ne parvenaient pas à effacer le stigmate du primitif caractère des ducs vis-à-vis de la royauté. Les ducs avaient élé tout d'abord des chefs militaires qui groupaient, en cas de nécessité, sous leur autorité, les contingents qui leur étaient fournis par plusieurs comtes. De temporaires, ces fonctions étaient devenues peu à peu permanentes, mais les rois carlovingiens n'avaient cessé déconsidérer leurs titulaires comme des agents à leur discrétion et l'histoire du duché d'Aquitaine pendantun siècle, passant successivement de lamaison d'Auvergne à celles de Poitou et de Toulouse, pour revenir enfin à la famille des comtes de Poitou, fournit la preuve des efforts constants des rois de France pour faire prévaloir cette doctrine. Il leur 'était en effet bien plus facile de disposer d'un duché que d'un comté ; le duché ne répondait pas d'abord à une division territoriale^ devenue, par la suite des temps, patrimoniale, il n'élait qu'une réunion de comtés mis sous l'autorité d'un chef, sans qu'il y eût un territoire spécial sur lequel ce chef, le duc, pût exercer un pouvoir direct, administratif ou judiciaire. Le duc était en même
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temps un comte, possesseur parfois de plusieurs comtés dans lesquels il était arrivé k jouir de tous les droits régaliens ; il sembla naturel à un esprit ouvert comme Guillaume le Grand, que dans son duché il no pouvait posséder une moindre autorité que dans son comté et, h défaut de territoire, ce fut sur les personnes qu'il chercha à l'exercer, c'est-à-dire sur les comtes et les grands dignitaires ecclésiastiques à l'égard desquels il subrogea complèlement sa personne à celle du roi.
Donc, à un moment, considérant l'Aquitaine comme une circonscription géographique telle qu'elle avait été dans les temps anciens^ il lui arriva de laisser de côté la formule qui se trouvait en lêlc de ses actes et de ceux de ses prédécesseurs, de « duc des Aquitains » et de la remplacer parcelle autrement expressive de « duc d'Aquitaine » (1).
Si, à rencontre de ses devanciers, il avait succédé sans difficulté aux honneurs de son père, c'est qu'une grande révolution s'était accomplie. Les ducs de France, qui avaient été les premiers champions de l'hérédité des bénéfices, ne pouvaient, en montant sur le trône, faire prévaloir une autre doctrine que celle qu'ils avaient toujours pratiquée et à laquelle ils devaient d'être arrivés au sommet de la hiérarchie sociale ; ils ne l'essayèrent même pas, ou du moins, s'ils le tentèrent, ^le mot d'Audebert, si vrai que l'on doit croire qu'il a été prononcé, les rappela brusquement à la réalité. Comme ducs de France, ils pouvaient agir suivant des règles que l'usage ancien consacrait; comme rois on ne leur reconnaissait que le droit de succéder au titre, mais non aux prérogatives autoritaires des Carlovingiens, qui semblaient enfouies dans la tombe avec eux.
Guillaume était donc duc d'Aquitaine, c'est-à-dire qu'il jouissait d'un droit de suzeraineté sur tous les territoires formant la partie centrale du royaume de France et comprenant le Poitou, la Saintonge, l'Angoumois, le Périgord, le Limousin, le Bas- Berry, la Haute et Basse Auvergne, le Velay et le Gévaudan i^2).
(i) « Cornes Pictavensium et dux Aequilaniae » (Arch. de la Vienne, orig., chap. Civthcdral, n" i, vers i025); « Piclavorum cornes et dux Aquilaniai » (A. Richard^ Chartes de Sainl-Maixent, I, p. 99, entre loii et iû23)
(2) Voy. Appendice IV.
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11 y a lieu de remarquer que, dans les actes inlôressanl le Poitou, Giiillaume se fait plus parliculièremenl intituler comte des Poitevins, cornes Piclavorum, mais dans ceux émanés de chancelleries sises en dehors du territoire soumis directement à son autorité, il est le duc et le prince des Aquitains (l); ce titre se rencontre aussi dans les chartes poitevines et même l'une d'elles, en lOiO, indique par la qualification qu'elle donne au comte de « dominateur de loute l'Aquitaine )),/o/iî/^ tune temjiorls Aquitanise monarehiis, que le but poursuivi par Guillaume était atteint sans conteste, qu'il était en quelque sorte un roi auquel il ne manquait que le titre (2). La prééminence du comte de Poilou sur l'Aquitaine était telle que l'on voit les moines de Cluny donner par analogie à l'évêquc de Poitiers, Iscmbert, le titre d'évêque des Aquitains 3).
Il est toutefois un point qui distingua plus particulièrement Guillaume des princesvéritablement souverains, c'est qu'ilne fitjamais frapper de monnaie à son nom. Il lenait de ses ancêtres le droit de monnayage, il en usait, mais il ne s'affranchit pas de celte tradition qu'ils lui avaient aussi léguée, qui consistait à employer un type uniforme, caractéristique de la monnaie poitevine, laquelle portait d'un côté le nom du roi Charles et de l'autre celui de l'atelier de Melle. Les comtes de Poitou se sont si peu préoccupés de particulariser leur monnayage qu'il est à peu près impossible de déterminer à quel personnage appartiennent ces pièces si nombreuses, que l'on rencontre avec les légendes plus ou moins déformées de carlys rex fr au droit et de Metalo au revers (4). Dans les protocoles des actes les formules de sublimité ont disparu avec l'éloigncmenl du régime carlovingien, mais, comme son père, Guillaume s'intitule comte par la clémence divine ou par la grâce de Dieu. « Il assujettit toute l'Aquitaine à son pouvoir, dit Adémar de Chabannes, de telle sorte que personne n'osait lever la main contre lui, et les grands seigneurs Aquitains,
(i) Bruel, Chartes de Cliuuj, III, pp. 782, 789, 766; IV, p. 21.
(2) A. Richard, Chartes de Saint-Maixent, I, p. 91; Cart. de Saint-Cypnen, p. 3ii.
(3) Bruel, Charles de Cluni/, IV, p. 20.
(4) Voy. Lecoinlre-Dupont, Essai sur les monnaies frappées en Poitou, pp. 78 et suiv.; Engel et Serrure, Traité de numismatique du Â/oj/en-Age, II, p. 422.
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qui essayèrent de secouer le'joug de son autorité, furent tous domptés ou renversés» (I). Les divers éléments qui entraient dans la composition du duclié manquaient de cohésion ; certaines parties s'en étaient plus ou moins délacliées, les rassembler et en former un tout, une unité qui donnerait à son possesseur, non seulement dans le royaume mais encore hors des frontières de France, la grandeur morale à laquelle l'étendue des territoires qui lui seraient soumis lui permettrait de pi'élendre, telle est la mission que se donna Guillaume (2). 11 voulut être maître chez lui, voire môme maître absolu, tantôt en faisant emploi de la force, tantôt en agissant avec une grande habileté politique laquelle, selon les dires de son vassal Hugues de Lusignan, ne fut pas toujours très loyale, mais qui était bien appropriée aux mœurs du temps et aux instincts brutaux, aux convoitises toujours en éveil, aux actes .souvent irraisonnés et de première impulsion des gens à qui elle s'adressait (3).
Maintenir lapaix dans son duché fut un de ses principaux soucis et afin de pouvoir remplir fructueusement ce rôle de policier, il avait soin, lorsqu'éclatait quelque guerre privée, de joindre ses forces à celles des belligérants dont il croyait avoir le plus à espérer pour le rétablissement de l'ordre. Toutefois, ses débuts ne furent pas très heureux. On a vu que, malgré le secours que le roi de France lui apporta contre Boson, il échoua devant Bellac; quelque temps après, bien que soutenu par ce même Boson, avec qui il avait, comme nous l'avons dit, jugé plus expédient de traiter, iléprouva un nouvel insuccès. Guy, vicomte de Limo-
(i) Chron. d'Adémar, p. iG6.
(2) Les prétentions de Guillaume le Grand à une domination absolue dans le duché d'Aquitaine ne le portèrent pas cependant jusqu'à sinijer le roi de France en se faisant couronner solennellement, ainsi que l'a avancé M. Poster {E/tides sur le règne de Robert, p. 282). Aucun historien du temps, aucun annaliste ne relate un fait aussi important et qui assurément n'aurait pu passer inaperçu. Besly (f/ist. des comtes, preuves, p. i83) a bien publié un curieux document intitule : Ordo ad benediccndum dncern Aqiiilania' , toutefois ce n'est pas à Guillaume le Grand qu'il l'applique tout d'abord, mais bien à Renoul I, qui, s'il eut quelques velléités ambitieuses de ce genrcj ne les mit assurément pas à exécution. Nous nous rangeons pleinement à l'opinion de M. de Lasleyrie qui, dans son Elude sur les comtes de Limoges, p. 3G, établit que cet écrit, dû à llélic, préchantre de Limoges en 1218, relate les cérémonies observées lors du couronnement de Richard Cœur de Lion dans celte ville en 1 1G7 .
(3) Labbe, Nova bihliolli. man., H, pp. i85 et suiv., Convenlio intcr Guillchnum ducem Aquitani;ii et Hugoucm Ghi'.iarchum.
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ges, avait de nombreux enfants. L'un d'eux, Adémar, voulant se tailler un patrimoine, mit la main sur le château de Brosse, dont sa mère, Rotliilde, possédait une moitié, tandis que l'autre appartenait à Hugues de Gargilesse» Le duc, sans doute appelé par ce dernier, vint avec Boson, qui était déjà en possession du Périgord, mettre le siège devant le château en discussion. Pendant quinze jours Adémar résista à toutes leurs attaques et les assaillants furent contraints de se retirer (1).
C'est le. moment où Guillaume, dans sa sollicitude inquiète d'asseoir et de faire adopter sans conteste son autorité, se mêla le plus activement aux affaires de ses vassaux. Ainsi le comte d'Angoulême, celui qui devait être son fidèle ami, ayant entrepris le siège de Blaye, il lui vient en aide, et, s'étant emparé de la ville de vive force, il la lui donne en bénéfice. Puis, il va prêter assistance à Audouin, évêque de Limoges, pour la construction du château de Beaujeu, sur la route de Saint-Junien à Brigueil, afin d'arrêter les attaques de Jourdain, seigneur de Chabanais, mais, ne poussant pas l'affaire à fond, il laisse ensuite les deux parties continuer entre elles une lutte sanglante (2). Enfin il s'engage dans les démêlés que Geoffroy, abbé de Saint-Martial de Limoges, a avec certains seigneurs de la ÎMarche. Ceux-ci s'étaient emparés du monastère de Saint-Vaury, dépendance del'àbbaye; pour les punir, l'abbé Geoffroy, secondé par une forte troupe armée que le comte Boson II avait mis à sa disposition procéda à l'enlèvement du corps de saint Vaury, qui fut tiré de l'église où il reposait et qui lui devait son nom, et apporté à Saint-Martial. Il y fut gardé jusqu'à ce que les seigneurs pillards qui avaient usurpé les domaines de l'abbaye les eussent restitués. Ce que voyant
(i) Chron. d' Adémar, p. i5G. Ces faits sont aussi rapportés avec force détails par Aimoin [Miracles de saint Benoît, publ. par de Certain, p. i3G), dont le récit permet de rectifier un passage de l'interpolateur d'Adémar de Chabannes {Chron., p. i56), qui confond le premier siège de Brosse fait par Boson le Vieux et son fils Hélie au temps de Fier-à-Bras, avec le second, entrepris par le duc Guillaume le Grand et Boson II. Cet écrit, reproduisant l'erreur contenue dans le texte primitif d'Adémar (p. 2o5), dit que cette forteresse fut victorieusement défendue par Guy, vicomte de Limoges, contre les cinq comtes qui l'assiégeaient, à savoir: le duc Guillaume, Arnaud (comte d'Angouléme), Hélie (comte de Périgord), Audebert et Boson (les deux comtes de la Marche] ; or, deux de ces personnages, Ilélie et Audebert, ne vivaient plus à l'époque où ce récit place le second siège de Brosse.
(2) Chron. d^ Adémar, p. iG5,
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l'abbé ramena en grande pompe les reliques du saint dans son premier séjour, où, en présence de Guillaume, il rétablit la discipline monastique (1). En 1021 , le comte de Poitou se joint à celui d'Angoulême pour punir Guillaume, vicomte de Marcillac,'et son frère Odolric qui, ayant eu un grave différend avec leur frère Audouin au sujet de la propriété du château de Ruffec,lui avaient coupé la langue et crevé les yeux. Marcillac fut pris et brûlé, les coupables eurent grâce de la vie, et Ruffec fut donné à Audouin qui avait survécu à ses blessures (2).
Ces faits isolés suffiraient presque à témoigner des difficultés que rencontra Guillaume dans le gouvernement de ses états, mais il y a mieux. Pour bien se pénétrer du rôle qu'il dut jouer pour mener à bonne fin la tâche qu'il s'était imposée, rien n'est plus instructif que de le suivre dans ses rapports avec Hugues le Brun, seigneur de Lusignan (3). Ce personnage était fils d'Hugues le Blanc, et petit-fils d'Hugues le Bien-Aimé, qui construisit le château de Lusignan et paraît avoir été le véritable fondateur de cette dynastie glorieuse (4j. Toujours prêt à se battre, le Brun ne négligeait aucune occasion pour s'approprier un domaine à sa convenance, mais, en homme politique, il savait aussi se retirer à temps quand l'entreprise devenait trop périlleuse pour lui. Arguant de sa fidélité envers le comte de Poitou, il se faisait payer chèrement ses services, demandant constamment, ne se rebutant pas des refus, et finissant toujours, après être revenu plu-
(i) Chron. iVAdéinai\ p. 166.
(2) Chron. d'Adémar, pp. 186 et 207.
(3) C'est la chronique de Sainl-Maixent qui donne à Hugues de Lusignan, le fils d'Hugues le Blanc, le surnom d'Hugues le Brun. La convention dont on va lire le résume l'appelle Hugues le Chiliarque. Le sens précis de ce mot correspond à celui de chef de 1000 hommes, toutefois nous ne pensons pas qu'il faille y voir un indice de la puissance territoriale d'Hugues de Lusignan ; il nous paraît simplement rappeler le rôle, assez peu défini dans les actes où il est question de lui, que le sire de Lusignan était appelé à jouer auprès du comte de Poitou, duc d'Aquitaine. Il suit ce dernier dans SOS expéditions, il l'accompagne à Blaye, malgré que d'importantes affaires personnelles auraient dû le retenir en Poitou, en un mot il apparaît, à l'égard du comte, dans une certaine sujétion qui nous porterait à voir en lui le commandant supérieur de ses troupes, ce qui correspondrait parfaitement à ce surnom de Chiliarque.
(4) Cette filiation des Lusignan est donnée parla chronique de Saint- Maixent (Chron. des é(/L d Anjou, p. 38()), qui dit en outre que le chef de cette famille eut neuf fils. Le tableau généalogi(]ue iiililulé Lezignem, placé à la suite de l'Histoire des comtes du Poitou, indique un degré de plus; il débute par Hugues le Veneur, qui, selon
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sieurs fois à la charge, par obtenir sinon l'objet principal de ses désirs, mais à tout le moins d'importantes compensations. E^n voyant ses agissements, on ne peut s'empêclier d'établir un rapprochement avec ce qui dut se passer dans l'entourage des rois carlovingiens ; ces princes étaient à chaque instant contraints de lâcher quelques lambeaux de leurs domaines et ils finirent par se trouver entièrement dépouillés^ n'étant plus en possession que d'un titre nu sans avoir les moyens de le faire respecter. Or, Guillaume, qui fit de ses concessions bénéficiaires, ou plutôt féodales, une sorte de règle de gouvernement, entama si largement le patrimoine des comtes de Poitou que ses successeurs immédiats ne purent trouver dans leurs propres domaines des ressources suffisantes pour résister aux tentatives de vassaux devenus réellement plus puissants qu'eux.
Or donc Savari, vicomte de Thouars, avait enlevé à Hugues de Lusignan une terre que celui-ci tenait en fief du comte Guillaume. Savari étant mort (vers 1010) (i), le comte promit à Hugues, dans une assemblée publique, de ne faire ni traité ni paix avec Raoul, frère de Savari et son successeur, tant que la terre dont il avait été dépouillé ne lui serait pas rendue,mais postérieurement il donna secrètement à Raoul la terre dont il était question. Le sire de Lusignan, outré du procédé, se rapprocha alors du vicomte de Thouars et lui dit que s'il voulait lui donner sa fille en mariage il lui laisserait cette terre et même une autre encore plus importante. Quand le comte fut informé de ces pourparlers, il en fut extrêmement irrité ; il se rendit en toute hâte
Bcsiy, aurait élé l'un Jcs quatre grands veneurs institués par Charlemagne en 708. Nous ne saurions dire où l'historien a relevé la mention de ce personnage absolument hypothétique, du moins à celte date en ce qui touche les L.usignan, mais il est de toute impossibilité qu'il ait pu être, comme il le dit, le père d'Hugues le Cher ou le Bien- Aimé, qui a dû naître vers l'an 900. Nous ne retiendrons de l'exposé de Besly que le surnom de Veneur donné par lui au premier des Lusignan; cette qualification peut avoir pour origine une tradition persistante, très vraisemblable, auquel cas ce personnage aurait élé un veneur des comtes de Poitou voire même le grand veneur, lequel aurait, ainsi que le fait s'est si souvent produit au xe siècle, transformé son office en seigneurie et son domaine bénéficiaire en propriété héréditaire.
(i) M, Imbert {IVotice sur les vicoinles de Thouars, p. i5) fixe à l'année ioo4 la mort du vicomte Savari ; cette date, ainsi qu'il résulte du texte que nous analysons, doit être reportée à l'année 1 010 au plus tôt, et suivre de près celle du décès d'Hugues le Blanc qui succomba de loio à 1012.
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auprès de Hugues et lui dit 1res familièrement : « Abstiens-loi d'épouser la fille de Raoul ; je le donnerai tout ce que lu me demanderas et je l'aurai en affection plus que toute autre personne après mou fils.» Hugues fit ce que le comte lui ordonna.
Mais il arriva, sur ces entrefaites (vers 1012), que Jousselin, seigneur de Parthenay, vint à mourir. Hugues prétend qu'il n'adressa au sujet de cet événement aucune sollicitation au comte, tant pour lui que pour quelque autre personne et que ce fui le comte lui-môme qui, spontanément, lui proposa le fief de Jousselin et sa veuve. On ne saurait assurer que les choses se passèrent bien ainsi ; quoi qu'il en soit, Hugues, après avoir mûrement réfiéchijdit au comte :« Je ferai tout ce que vous me demanderez.» Guillaume se mit alors d'accord sur celte affaire avec Foulques, comte d'Anjou, qui avait des droits de suzeraineté sur les fiefs possédés par le seigneur de Parthenay, et lui promit de lui donner sur ses propres bénéfices l'équivalent de ce que celui-ci abandonnerait à Hugues. Puis il fit appeler le vicomte Raoul et lui dit : « Hugues ne tiendra pas les engagements qu'il a pris avec loi, parce que je le lui défends, mais nous sommes convenus, Foulques et moi, de lui donner les biens et la femme de Jousselin, voulant que cela serve à la confusion elle punisse de les infidélités à mon égard.» Raoul fut très centriste de ce discours et répondit au comte : « Pour Dieu, je vous en conjure, ne faites pas cela. » Alors le comte lui répliqua : «Promels-moi de ne point donner la fille à Hugues et de ne point observer le traité que tu as fait avec lui, en revanche je ferai en sorte qu'il n'ait ni le fief ni la femme de Jousselin. » C'est ce qui eut lieu, mais Raoul, qui avait feint, uniquement par politique, de consentir à la proposition du comte, se rendit quelque temps après au château de Montreuil-Ronnin, situé non loin de Lusignan, et où résidait alors Guillaume, afin de pouvoir s'aboucher avec Hugues sans éveiller des soupçons. Dans cette entrevue, il chercha à entraîner ce dernier dans une action commune contre le comte ; pour amener Hugues à lui il s'engageait à tenir fidèlement tous les engagements précédemment conclus entre eux, et à lui prêter secours en toute circonstance. Hugues déclare que, par attachement pour Guillaume, il repoussa toutes les avances qui lui furent faites, ce dont il eut particulièrement à souffrir à
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l'occasion des déprédations que le vicomte de Thouars commit alors sur la terre du comte.
Raoul étant venu à mourir en 101 i ou 1015, Hugues revint à la charge auprès de Guillaume pour se faire rendre la terre que le vicomte lui avait enlevée. Guillaume lui fit encore de belles promesses, s'engageant à ne pas faire la paix avec les Thouarsais avant que satisfaction lui fût donnée. Mais il ne se préoccupa guère de tenir sa parole, car Geoffroy, neveu et successeur de Raoul, pour se venger du mal qu'Hugues lui avait fait alors qu'il bataillait pour le comte, incendia son château de Mouzeuil, prit ses cavaliers et, chose atroce, leur fit couper les mains. Du coup, Hugues se trouvait perdre une des terres qu'il tenait du comte, mais, la guerre continuant, il eut à son tour sa revanche et s'empara de quarante-trois des meilleurs cavaliers du vicomte de Thouars. H aurait pu, pour leur rendre la liberté, se faire donner au moins 40.000 sous (le chiffre nous paraît un peu exagéré), et obtenir la restitution de sa terre, mais à ce moment le comte intervint et demanda à Hugues de lui livrer ses prisonniers. Celui-ci voulut résister, mais Guillaume réitéra son exigence en lui disant : « Ce que j'en fais ce n'est pas pour te causer du tort, mais lu es mon vassal et, comme tel, obligé de te soumettre à mes volontés. Remets-moi ces hommes ; je te les rendrai si tu ne rentres pas en possession de ta terre et si tu n'es pas indemnisé pour les maux qui t'ont été faits ». Hugues s'exécuta celte fois encore, mais les otages ne lui furent pas remis et il ne recouvra pas sa terre. Toutefois, l'auteur du factum qui relate ces faits a soin d'omettre que peu après, Hugues épousa Audéarde, fille de son ancien adversaire Raoul, et que cette union mit fin aux hostilités entre Thouars et Lusignan (1).
L'ardeur inquiète d'Hugues, après avoir attiré le comte à sa suite au nord du Poitou, l'amena à intervenir dans de nouveaux débats au sud du pays. Un puissant seigneur, tnbunus^ nommé Aimeri (2), s'était emparé de Civray au préjudice de Bernard,
(i) M. Poule de Puybaudet, qui a soutenu en 189G à l'Ecole des Chartes une thèse sur les sires de Lusijjnan, restée jusqu'à ce jour inéd'te, met eu doute dans ses positions que la femme d'Huçues le Brun ail été la fille de Flaoul de Thouars ou du moins déclare que rien ne l'indique; nous suivons l'opinion de Besiy.
(2) M. de Puybaudet assimile ce personnage à Aimeri I de Rançon.
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comte de la Marche, son suzerain. Or, Hugues disait tenir de son père des droits sur cette localité. Mù par des ressentiments particuliers qu'il entretenait contre Aimeri, Guillaume engagea Hugues à faire hommage à Bernard pour la portion de Civray qui avail appartenu à son père afin que de cette sorte ils fussent deux à avoir débat avec Aimeri. Mais il répugnait au seigneur de Lusignan de se reconnaître vassal du comte de la Marche, et pendant une année il résista aux sollicitations de Guillaume. Enfin, celui-ci, irrité de ne pouvoir vaincre sa résistance, vint le trouver et lui dit : « Pourquoi ne traites-tu pas avec Bernard ? Tu n'es quelque chose que par moi et si je te disais de faire d'un vilain un homme noble tu devrais m'obéir. » Hugues finit par se laisser convaincre et se constitua vassal de Bernard pour le quart de Civray. En retour, celui-ci donna le comte de Poitou à Hugues pour garant et remit entre les mains de Guillaume quatre otages qui devaient être livrés à Hugues si Bernard ne remplissait pas exactement ses engagements à son égard. Dès lors Lusignan ne fut pas longtemps en paix avec Aimeri. H eut avec ce dernier, au sujet de son droit de co-propriété, des contestations dont, comme d'ordinaire, les vassaux des belligérants eurent à souffrir. Pour tenir tête à Aimeri, le comte entreprit avec Hugues la construction d'un château à Couhé, mais il ne l'acheva pas, même il finit par s'aboucher avec Aimeri, et lui abandonna le château sans qu'Hugues ait reçu de lui aucune compensation.
Mais l'adversaire du sire de Lusignan, qui paraît avoir eu un caractère aussi entreprenant que le sien, mécontenta de nouveau le comte de Poitou en s'emparant du château de Chizé. Guillaume et Hugues unirent leurs forces et furent ensemble assiéger le château deMalval, propriété d'Aimeri, qu'ils prirent et détruisirent. Avant de s'en retourner, le comte promit à Hugues, ainsi que devait le faire tout suzerain à l'égard de son vassal, de ne point conclure de traité de paixoud'association avec leur ennemi sans qu'il fût appelé à y participer. Néanmoins il fit un traité avec Aimeri et lui permit de réédifier son château sans le consentement d'Hugues. Tant qu'Aimeri vécut, les choses restèrent en cet état, mais, après sa mort, de violentes discussions éclatèrent entre son fils Aimeri H et Hugues au sujet du droit de propriété
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de ce dernier sur le quarl deCivray et de sa prétention d'y vouloir édifier un château. Sur le conseil de Bernard et malgré l'opposition du comte, il en acheva la construction, mais les hommes de Civray, pour qui il se montrait un maître fort dur, se soulevèrent et livrèrent la place à Bernard. Celui-ci la garda et, pour plus de sécurité, s'allia avec Aimeri II contre Hugues. Ce dernier, selonson habitude, s'en fut porter ses doléances à Guillaume qui, au lieu d'en tenir compte, rendit à Bernard les otages que ce dernier lui avait précédemment livrés. Voyant alors qu'il ne pouvait espérer aucun secours de son seigneur, Hugues se tourna vers l'évêque de Limoges, Géraud. Celui-ci accueillit ses avances, et d'un commun accord ils envahirent la Marche, oii ils construisirent une forteresse (I). Mais le comte, qui soutenait Bernard, son beau-fils, enleva le château de vive force et le livra aux flammes ; de plus, de concert avec son fils aîné, qui, dès lors, semble avoir part au gouvernement, il défendit à tous ses vassaux, sous peine de mort, de prêter aide à Hugues. La lutte entre les deux compétiteurs à la possession de Civray devenait chaude ; toutefois, par la médiation du comte, ils convinrent entre eux d'une trêve de quinze jours. Afin d'ôter à Hugues la tentation de recommencer aussitôt les hostilités, le comte l'emmena faire un ost contre le château d'Aspreinont qui fut promptement réduit, et de là à Blaye, oîi il devait avoir une conférence avec le comte Sanche. Mais pendant la tenue de cette conférence Bernard était entré en campagne. Il se dirigea sur Confolens, s'empara du bourg et de ses faubourgs qu'il brûla, fit de nombreux prisonniers et enfin mit le siège devant le vieux château oh. se tenait alors la femme d'Hugues. Ce dernier venait de rentrera Lusignan quand un messager lui apporta ces nouvelles; il se rendit aussitôt auprès du comte, mais ne put décider celui-ci à lui venir en aide. Néanmoins Bernard ne l'attendit pas; à son approche il leva le siège de Confolens après avoir causé au domaine de Lusignan plus de 50.000 sous de dommage.
Toutefois la lutte n'était pas terminée. Peu de temps après,
(i) Ces faits se passèrent en 1028 au plus tard, l'évêque Géraud étant mort le II novembre de cette année (Voy.Duplès-Agier, Chron. de I.iinorjes, p. 40; B. Itier, Bull . de la Soc. des Anliq. de rOiiesl, i^e série, VI, p. 1 13).
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Hugues alla meltrc le fou au cluileau de Geuçay, possession de son ennemi Aimeri 11^ fit prisonniers des hommes et des femmes et enleva tout ce qu'il trouva à sa convenance. Puis il s'en fut trouver le comte et lui demanda la permission de reconstruire le château ; Guillaume lui fit cette objection qu'étant pour ce domaine dans la vassalité de Foulques, comte d'Anjou, il ne pourrait se dispenser de le lui remettre si celui-ci le lui demandait. A quoi Hugues répondit que lorsqu'il était devenu le vassal de Foulques il lui avait dit que si ses hommes lui faisaient des dommages il se réservait la faculté de leur enlever une portion de leurs biens, et que s'il ne lui reconnaissait pas le droit d'agir ainsi il ne se soumettrait pas à sa fidélité ; ce à quoi Foulques aurait répondu : « Prends aux autres ce que tu voudras, mais ne touche pas à ce qui m'appartient. » Après avoir entendu ces paroles, le comte laissa Hugues libre d'agir, et lui dit: «Si je puis acheter la part de Foulques, nous posséderons chacun, toi et moi, une part du château}). Quand il fut construit. Foulques, comme on pouvait s'y attendre, réclama ses droits. Hugues lui répondit que, suivant leurs conventions anciennes, il gardait pour lui le château qu'il avait pris sur ses ennemis, et qu'il consentait seulement à le tenir de lui en vassalité, ajoutant qu'autrefois il avait appartenu à ses parents et qu'il y avait plus de droits de propriété que ceux qui le détenaient.
Foulques lui posa alors cette question spécieuse : « Comment pourrais-tu tenir de moi contre mon gré, ce que je ne t'aurais pas donné ? » Hugues se retourna alors vers le comte de Poitou et lui demanda conseil. « Si le comte d'Anjou, lui répondit Guillaume, veut te donner la garantie que tes ennemis ne rentreront pas en possession du château, tu ne peux le garder ; autrement, ne t'en dessaisis pas, on n'aura aucun reproche à l'adresser. » Hugues s'informa alors des otages que pourrait lui donner le comte d'Anjou ; mais celui-ci refusa absolument de s'engager de celte sorte et lui dit : « Je m'entendrai avec le comte de Poitou,, je lui fournirai des otages, il t'en donnera à son tour et c'est ainsi que se fera l'accord. » Foulques réclama alors au comte le château d'Hugues. «Je ne te lerendrai jamais, dit celui-ci, sansavoir des gages. » Et il dit à son tour à Hugues : « Je suis disposé à
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l'en donner, lesquels veux-lu ? » A quoi celui-ci répondil : « Accepte ce que lu voudras du comlc Foulques el donne-moi ce que je requiers. Je demande l'homme qui garde la tour de Melle, de sorle que si Aimeri a la forteresse sans mon gré et qu'il pût de cela m'advenir du dommage, le gardien de la tour la remettra entre mes mains.» — «Cela je ne puis le faire, dit le comte (i). » Alors Hugues voulut Chizé ; le comte refusa encore, prétextant qu'il n'était pas en son pouvoir d'en disposer ainsi. Ce que voyant, Hugues, irrité, se retira à Gençay qu'il fortifia] et munit de tout ce qui était nécessaire pour soutenir un long siège s'il fallait en arriver à une guerre ouverte.
Le comte revint à la rescousse et, pour attirer la confiance d'Hugues, lui donna rendez-vous hors de la cité, lui faisant dire par le comte d'Angoulême de venir se mettre à sa merci, car il ne pouvait se faire qu'il ne prêtât pas aide au comte d'Anjou et d'autre part il ne voulait pas se risquer à perdre l'amitié el d'Hugues et de Foulques. Le sire de Lusignan se rendit à l'invitation du comte, el lui dit : «Je mets toute maconfianceentoi,maisprends bien garde de ne pas la fausser, car alors je cesserai d'être Ion fidèle ; pour plus de garantie, si tu ne veux pas me donner d'autres cautions,je le demanderai de prendre l'engagement que mon fief soitconsidéré comme un otage que tu m'aurais donné, de sorle que si tu ne tenais pas les promesses dont il serait le garant, je ne resterais plus jamais à ton service et je serais délié de tous les serments que je l'auraisfaits.» — «Qu'il en soit ainsi, répondit le comte.)) Hugues remit alors le château de Gençay à Guillaume, malgré l'opposition de ses hommes ; toutefois, avec cette clause restrictive
(i) On remarquera que le comte de Poitou déclare ne pouvoir disposer de la tour de Melle, c'est-à-dire de la forteresse qui protégeait cet!c localité. Il esta croire qu'il en avait déjà fait don à Guillaume d'Angoulême, ctdc ce fait semble découler une conséquence qui n'avait pas échappe à la sagacité de M. Lecointre-Dupont {Essai sur les monnaies frappées en Poitou, i84o, p. 82). Ce savant avait conclu de l'abandon de Melle par le comte de Poitou que les mines de plomb argentifère de cette région étaient épuisées et que l'atelier monétaire de Melle était fermé. On ne comprendrait pas que le comte aurait, par un acte de générosité excessive, abandonné la source d'un de ses plus importants revenus ; aussi, n'ayant à utiliser, comme matière première, que du métal déjà employé qui était refondu à nouveau, il transféra ailleurs le centre de sa fabrication monétaire, sans toutefois apporter de modification au type si connu de ses monnaies : on continua donc de frapper des « mailles » dans de nouveaux ateliers qui furent Poitiers, Niort et Saint-Jean d'Angcly.
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qu'il ne sérail pas rendu à Aimeri sans son consentement et qu'il ne lui en adviendrait aucun dommage. Mais, peu après, le comte, sans se soucier d'Hugues, céda le château à Aimeri et reçut en retour une terre seigneuriale et de l'argent. Comme Hugues ne larda pas à être moleste tant dans ses biens que dans ceux de ses vassaux, par l'effet de celte opération, il réclama une compensation. Le comte lui fit réponse que, quand bien même le monde entier lui appartiendrait, il ne lui en abandonnerait pas de la grandeur d'un doigt. Furieux, Hugues se rendit à la cour du comte et renia la foi qu'il lui devait pour toutes choses, excepté pour sa personne et son domaine de Lusignan. Puis il se mit en campagne et alla assiéger Chizé, dont il s'empara et en chassa Pétrone, qui avait le commandement de la tour. Pour excuser son action, il mettait en avant que ce domaine avait appartenu à son père ou à quelque autre de ses parents. Guillaume, tenant à rentrer en possession de la tour de Chizé et voyant qu'il ne pouvait venir à bout des incessantes réclamations d'Hugues au sujet de ses droits successoraux plus ou moins réels sur une foule de domaines, se décida à lui donner satisfaction sur un point. H lui fit offrir de lui abandonner le fief de Jousselin, l'oncle d'Hugues, avec le château^ la tour et toutes ses dépendances, moyennant quoi, de son côté, celui-ci déclarerait renoncer à toutes les prétentions qu'il avait émises ou pourrait vouloir produire au nom de son père ou de ses autres parents. Des pourparlers s'engagèrent, on lutta de finesse de côté et d'autre, et, en somme, Hugues arriva à ses fins, car cet héritage de son oncle Jousselin n'était autre que la terre de Vivonne, voisine du château de Lusignan et dont la possession augmentait considérablement l'étendue de son domaine patrimonial. Guillaume le fil revenir à sa merci, lui fit jurer fidélité, à lui et à son fils, se fit rendre Chizé et lui livra enfin le fief de Jousselin. Par là furent assoupies toutes contestations entre le comte et Hugues, qui mourut un an après (1).
(i) Hugues dut mourir dans le couranl de l'année i025 ou 102G, peu après qu'il eut obtenu du pape Jean XIX, par renlrcmise de l'évèquc de Poitiers, une bulle d'exemption et le privilège unissant son prieuré de Notre-Dame à l'abbaye de Noaillé (Arcliiv. de la Vienne, orig-., Noaillé, no 83).
lOG LES COMTES DE POITOU
Il aurait 616 difficile, à d6faiit de dates pr6cises, de scinder en plusieurs parties ce r6cit imag6 des rapports qui ont exist6 entre Guillaume le Grand et Hugues de Lusignan, et dont l'inspirateur n'est autre que ce dernier ; il aurait perdu de son intérêt et nous n'aurions pu en tirer l'enseignement qui ressort de ce spectacle donn6 par un ambitieux avide qui 6tale sans voiles ses grossiers appétits, et qui nous apprend combien le lien de vassalit6, si 6troit entre l'homme et son seigneur dans le monde féodal, 6tait alors imparfaitement établi. L'attache n'6lait encore que personnelle et, par suite, pouvait se modifier suivant les circonstances; il lui faudra devenir r6elle pour rester immuable (1).
La satisfaction qu'Hugues de Lusignan obtint du comte de Poitou par l'abandon du fief de Vivonne doit remonter à l'année 1021, et précéder de peu l'écliange de terres qu'il fit avec le chapitre de Saint-Hilaire de Poitiers pour la fondation du prieuré de Notre-Dame de Lusignan, échange qui ne pouvait se faire que du consentement exprès du comie, en sa qualité d'abbé de Saint- Hilaire. L'acte qui permit à Hugues de donner suite à ses projets est du 6 mars 1025, et il fut passé en présence du comte et de toute sa cour. Parmi les assistants, on remarque Egfroi, vicomte de Châtellerault, et l'on doit conclure de ce fait qu'Hugues avait, en recevant Vivonne, renoncé à se prévaloir des promesses qu'il prétendait lui avoir été faites. Il avait en effet soutenu que le jour oïl Rohon, évoque d'Angoulême, avait baisé le bras de Guillaume, c'est-à-dire s'était reconnu son fidèle vassal, le comte s'était engagé, devant l'évêque, à lui donner, après la mort du vicomte Boson, la jouissance bénéficiaire de la vicomte de
(i) Le texte de celte relation, écrite dans un latin barbare, fait partie d'un manuscrit de la Bibliothèque Nationale (n" 6927 du fonds latin). Il a été publié par Besly, dans les preuves de son Histoire des comtes du Poitou (pp. 288 bis et suivantes) et par Labbe, dans la Nova bihliotheca manuscriptoram, II, pp. i85 et ss. Comme la plupart des documents de cette époque, il ne porte pas de date, d'où nombre d'erreurs dont il a été la cause. Il est sûrement postérieur à l'élévation de Rohon à l'évèché d'Ang'oulcme, qui eut lieu vers 1020, et antérieur à la fondation du prieuré de Notre- Dame de Lusignan, c'est-à-dire au 6 mars i025. Nous ne serions pas éloigné de croire que c'est lors des pourparlers qu'Hugues engageait avec le duc Guillaume pour obtenir la cession de territoires qu'il ambitionnait auprès de son château que, des concessions ayant été faites de part et d'autre, le sire de Lusignan présenta au duc le mémoire de ses revendications qui nous est heureusement parvenu.
Cliûtellerault. Lusignan n'en fut pas pourvu, la présence d'Egfroi, fils de Boson à l'acte de 925, suffit pour l'attester (1).
Celte saisine ou main-mise sur les biens, voire même sur la femme de son vassal décédé que nous avons vu le comte de Poitou mettre en pratique après la mort des seigneurs de Parthenay et de Vivonne, en vertu de ses droits de suzeraineté, il l'appliqua aussi sur une plus grande échelle en sa qualité de duc d'Aquitaine. Boson, le comte de la Marche et de Périgord, qui semble, depuis son accord avec le duc, avoir toujours vécu en bonne intelligence avec lui, mourut à Périgueux en 1006, empoisonné par sa femme, disent les historiens (2). Guillaume, ù cette nouvelle, se hâta de mettre la main sur ses états, et s'adjugea la tutelle de ses enfants mineurs et de son neveu^ le fils d'Audebert. Pendant plusieurs années les deux comtésfurent administrés parle duc d'Aquitaine, qui, lorsque ses pupilles furent arrivés à leur majorité, leur partagea l'héritage de leur grand-père Boson I, que le défunt avait, comme nous l'avons dit, entièrement usurpé. Il donna Périgueux à llélie, le fils de Boson II, et rendit la Marche ù Bernard, le fils d'Audebert, auprès de qui il plaça comme conseils et peut-être comme surveillants deux hommes dévoués, Pierre, abbé du Dorât, et Ilumbert de Droux, fils d'Abbon, l'ancien défenseur de Bellac. Mais après la mort de ce dernier, Pierre, resté seul au pouvoir, en abusa et le duc, forcé de défendre le comte de la Marche contre les menées [de son tuteur, dut chasser celui-ci de vive force (3).
Vers ce temps, Guillaume perdit sa mère. Depuis l'avènement de son fils, Emma n'avait cessé de prendre part au gouvernement du comté de Poitou et, par son habileté, en lui faisant épouser Aumode, elle avait beaucoup contribué à assurer sa domination
(i) Le récit de l'engaiçement pris par le conile au sujet de la vicomte de Chàtellerault se trouvant eu tête du mémoire d'Hugues de Lusignan et précédant des événements qui se sont passés vers 1012, les historiens ont cru devoir placer à celle époque la mort du vicomte Boson, mais ils ont fait erreur, car Rohon, appelé en témoignage par Hugues, ne fut nommé évêque qu'en 11 20; la mon de Boson est donc postérieure à cette dale, ce qui est d'accord avec ce que l'on sait de son successeur Egfroi qui n'est désigné pour la première fois en qualilé de vicomte que vers l'an ioi'3 ou 1024 dans une donation ([ue fit le comte de Poitou aux chanoines de sa cathédrale (Arch. de la Vienne, orig., chapitre calhédral de Poitiers, n» i).
(2) Chron. (lAdémar, p. 1O7.
(3) Chron. d'Adérnar, p. 1O8.
i6S LES COMTES DE POITOU
comme duc d'Aquitaine. Il lui avait du reste laissé une part importante d'autorité (1); elle disposait à son gré de son douaire et c'est ainsi qu'elle donna à l'évêque de Poitiers le domaine de Saint-Paul-en-Gàtine et qu'elle établit sur les habitants de la ville de Saint-Maixent, pour tenir lieu du service militaire auquel ils auraient pu être astreints, le lourd impôt connu sous le nom d'ariban (2). Elle possédait, on ne sait à quel titre, les domaines de Coudres et de Longueville, dans le diocèse d'Évreux; elle en fit don à l'abbaye de Bourgueil et, au mois de septembre 1001, elle se rendit ù Blois, oti se tenait la reine Bertlie qui, sur sa demande, confirma cette donation (3). D'autre part, elle obtint de son fils de nombreuses faveurs tant pour le monastère de Bourgueil que pour celui de Maillezais, ses deux 'œuvres de prédilection ; mais elle ne fut pas exclusive et il est facile de constater, quand on la voit assister à de nombreux contrats passés au profit d'abbayes poitevines et leur donner plus d'autorité par sa présence, qu'elle s'intéressait à toutes les œuvres pies, méritant par là la qualification de chérie de Dieu, amabïlis Deo^ qui lui est donnée par ses contemporains (4). Le dernier acte à date certaine auquel elle assiste est la donation de Bretignolle faite par son fils à l'abbaye de Bourgueil, du 27 décembre 1003, mais elle était encore de ce monde lors de la naissance de son petit-fils Guillaume, événement qui est forcément postérieur de quelques mois à cette date (5). Avant de mourir, elle disposa par testament des domai-
(i) Eq 996, elle est même qualifiée de comtesse des Poitevins (Gart.de Bourgueil,
(2) Bruel, Charles de Chiny, III, p. 789; A. Richard, Charles de Saint-Maixent, p. 104.
(3) Cart. de Bourgueil, p. 49.
(4) Cart. de Bourgueil, p. 28. On la voit faire planter en vigne, pour l'usage des religieux de Saint-Cyprien, le domaine des Bordes, qui venait de leur être donne [Cart. de Saint-Ci/prien, pa^e 127, note i).
(5) Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 353; Cart. de Bourgueil, p. 22. Pierre de Maillezais (Labbe, A'ova bibl. nian., II, p. 228) rapporte, sans toutefois s'en porter garant, « ut aiunt, » dit-il, qu'Emma serait morte à l'âge de quarante et un an, la deuxième année du règne de son fils; or l'erreur du chroniqueur est manifeste, car Emma assista avec le comte Guillaume, sa femme Aumode et leur fils Guillaume à la donation de l'égiise de Saint-Maxire à l'abbaye de Saint-Cyprien [Cart. de Saint- Cijprien, p. 33o). Gomme le jeune comte n'était oas né le 27 décembre"! oo3, ainsi qu'il résulte des termes de la charte de Bourgueil, sa naissance n'a pu avoir lieu qu'en ioo4 au plus tôt, et précéda la mort de sa grand'-mère. Celle-ci, lors de son décès, ne pouvait avoir moins de cinquante-quatre ans.
nés qui lui restaient après les nombreuses générosités qu'elle avait faites^ et, en particulier, elle partagea en trois parties sa terre de Frouzille dont elle attribua un tiers à Saint-Hilaire-le- Grand, un tiers à Sainte-Croix et l'autre tiers à son parent Eblc de Châtelaillon (1).
Après Emma, Aumode succomba à son tour. Elle était restée plusieurs années sans donner d'enfants à son mari ; c'est ce que le comte nous apprend lui-même dans l'acte précité où, après l'énoncé de ses générosités aux moines de Bourgueil, il leur demande des prières, pour lui, pour sa mère, pour sa femme, et pour ses fils, s'il plaît à Dieu de lui en donner. Ces paroles d'espoir furent exaucées, car il lui vint un fils, sans doute l'année suivante, et peu après Aumodedisparut de ce monde ou du moins il n'est plus fait nulle part mention de sa personne (2).
Guillaume, devenu veuf, songea à se remarier et toujours politique il chercha à contracter une alliance qui lui fût encore profitable. Il fixa son choix sur Brisque, sœur de Sanche-Guillaume, duc de Gascogne, son puissant voisin (3). Cette union, outre ses conséquences immédiates, en produisit dans l'avenir que le comte de Poitou lui-même ne pouvait prévoir: il arriva en effet que, la descendance masculine de Sanche-Guillaume étant venue à disparaître, le fils do Brisque devint de droit duc de Gascogne et réunit ce titre à celui de duc d'Aquitaine (4).
Quelque temps après, en l'année 1014, il se produisit dans les
(i) ArchJiist. du Poitou, I, p. 3o. Cart. de Saiat-Nicolas de Poitiers.
(2) La date précise de la mort d'Aumode n'est pas connue ; son nom se retrouve dans les chartes poitevines de l'an looo à ioo^{Voy. Cart. de Saint-Ctjprien, pp. 33o, 3io-3ii ; Besly, Ilisl. des comtes, preuves, p. 354); Chron. d'Adémar, p. 1G7; Marchegay, Chron. des égl. d'Anjou, p. 388, Saint-MaixenI .
(3) La chronique de Saint-Maixent, après avoir annoncé (p. 387) le mariage de Guillaume le Grand avec Brisque de Gascogne, Drisca, mentionne bien plus loin la mort de celte comtesse (p, 388), mais alors elle lui donne le [nom de Sancie, Sancia.
(4) L'union de Brisque avec Guillaume le Grand se fit au commencement de l'année ion, son frère Sanche, qui la maria, n'étant devenu duc de Gascog-ne que par la mort de son père, Bernard Guillaume, advenue le jour de Noël loio. Kn outre, ce mariaiçe est antérieur au 10 mars de l'année ion, car, dans une charte de l'abbaye de Saint-Maixcnt portant cette date, il est question de la femme et du fils du comte {A. Richard, Chartes de Saint-Maixent,!, p. 91). Ce fils était Guillaume, l'enfant d'Aumode, Eudes, le fils aîné de Brisque n'étant pas encore né, autrement son père n'aurait pas manqué de le faire nommer dans l'acte. Il est question de Brisque dans (juclques chartes poitevines comprises entre cette date de ion et 1018 (Voy. Cari, de Saint-Cijpricn, pp. 5o, 194 et 228).
étals de Guillaume un événement qui eut un grand retenlissement(l). Audouin, abbé de Saint-Jean d'Angély, fit tout à coup répandre le bruit que, dans les ruines de l'ancienne église du monastère, onavailretrouvéla tête de saintJean-Baptiste, enchâssée dans une boîte de pierre ayant la forme d'une pyramide. Cette précieuse relique était disparue depuis les invasions normandes et c'est avec des transports d'enthousiasme que le monde chrétien devait apprendre sa réapparition. Guillaume, qui était allé en pèlerinage à Rome oii il avait passé les fêtes de Pâques, ordonna aussitôt son retour de montrer aux populations cet insigne trésor religieux qu'il fit placer dans un reliquaire en argent massif sur lequel on grava ces mots : Hk requiescït caput precursoris Domini. Là repose la tête du précurseur. Cette ostension fut le signal de grandes fêtes religieuses auxquelles prit part une multitude de peuple venue d'Aquitaine, de France, d'Espagne et d'Italie, et parliculièrement de grands personnages, tels que le roi de France Robert et sa femme Constance, le roi de Navarre Sanche, le duc de Gascogne Sanche-Guillaume, Eudes comte de Champagne, Isembert de Châtelaillon ; des comtes, des évêques, des abbés, une foule immense, affluèrent dans le monastère. Parmi ces visiteurs, nous citerons Géraud,évêque de Limoges, qui, au mois d'octobre, se mit en route avec l'abbé de Saint-Martial et son clergé en emportant les reliques de saint Martial et celles de sa cathédrale dans un coffret recouvert d'or et de pierres précieuses. Les Limousins passèrent parCharroux et arrivèrent à Saint-Jean 011 Géraud, après avoir célébré sa messe d'arrivée, bénit les pèlerins qui l'accompagnaient avec la tête du Précurseur. Ils en repartirent cinq jours avant la fête de la Toussaint (2).
Malgré la foi profonde dans le merveilleux qui caractérise particulièrement cette époque, les circonstances de la découverte du chef de saintJean-Baptiste furent si extraordinaires qu'elles soulevèrent quelques doutes (3). Aussi le comte de Poitou, soucieux
(i) Voy. Appendice V.
(2) Chron. d'Adéinar, p. 179.
(3) Adémar se fait quelque peu l'écho de ces bruits quand il dit : on rapporte que le crâne découvert à Saint-Jean d'Ang-ély était le propre chef du Précurseur : « quod sanctum caput dicunt esse proprium Baplistae Johannis » {Chron., p. 179), mais ils sont clairement exprimés dans une vie de saint Léonard, que Besly rencontra dans
de s'éclairer, ordonna-l-il aux évoques de la province de Bordeaux et à ceux qui y étaient étrangers, mais qui se trouvaient sous sa domination, de se rassemJDler à Saint-Jean d'Angély, afin d'examiner si le chef que l'on présentait au peuple était bien celui du Précurseur. L'opinion des prélats fut favorable et les ostensions se renouvelèrent sans cesse (1).
Dans le nombre des personnages qui y prirent part se trouvait Théodclin, abbé de Maillezais, qui, par une pieuse tromperie, chercha à dérober une des dents du chef sacré ; selon l'auteur du récit il en fut miraculeusement puni, ce qui ne put que contribuer à accroître la confiance populaire dans la vénérable relique (2).
Aussi les offrandes de toutes sortes afïluaient-elles au monastère de Saint-Jean. Le roi Robert, entre autres, lui donna une conque en or pur, pesant 30 livres, ainsi que de précieuses étoffes pour faire des ornements d'église. Cette abondance de biens et le désordre que produisait forcément dans l'abbaye l'introduction constante d'éléments étrangers y amena un profond relâchement et Guillaume, imitant à moins d'un siècle de distance ce qu'avait fait son aïeul Tête d'Étoupe, fut contraint d'intervenir afin de rétablir la discipline régulière. Il chargea de ce soin Odilon, le célèbre abbé de Gluny, qui plaça successivement à la tête de l'abbaye deux de ses disciples, Raymond et Aimeri.
Mais cette réforme ne fut pas du goût de tout le monde, et particulièrement de ceux qui profilaient de l'existence luxueuse que leur procurait la générosité des fidèles. Un jour, les hommes des religieux se soulevèrent contre les agents que le comte entretenait à Saint-Jean, blessèrent mortellement son prévôt et mirent à bas sa résidence, celle dans laquelle il avait si fastueusement reçu les pèlerins de haute marque. On était dans le temps de carême.
les archives du chapitre de Saint-IIilaire-le-Grand de Poitiers, où il est dit qu'il parut douteux à un grand nombre de personnes que la tète du Précurseur se trouvai à Saint-Jean d'Anc^ély : « ut plurimis vidcrctur dubiuni utrumS. Johannis capul haberelwr apud Angcliacum » (iîesly, Ilist. des comtes, preuves, p.Sao). Du Canine établit, dans son Traité Insloriqne du chej de S. Jean-Baptiste (Paris, i665, in-40, chap. V et VI), que si celte relique avait été conservée elle devait se trouver à Amiens et que le crâne possédé par le monastère de Saint-Jean ne pouvait être que celui de saint Jean d'Edesse.
(i) Besly, Ilist. des comtes, preuves, p. 325; Boll., Acta Sancioriim, t. IVjunii, p. 755.
(2) Labbe, lYova bibl. man., II, p. 284, Pierre de Maillezais.
L'entourage de Guillaume, et particulièrement Foulques Nerra, qui faisait alors à Poitiers son service de plaid et qui était toujours partisan des résolutions extrêmes, lui conseilla de détruire le bourg de Saint-Jean, de chasser les moines de l'abbaye et de les remplacer par des chanoines. Bien que le comte fût profondément outré de l'injure qui lui avait été faite, il ne se laissa pas entraîner par des conseils intéressés, et, avec la sagesse et la prudence qu'il mettait en toutes choses, il préféra calmer la sédition plutôt que de recourir à l'emploi de la force (1). Puis, voyant avec justesse quelle était la cause initiale de tous ces désordres, il ordonna de cesser les ostensions du chef du Précurseur, le fit replacer dans la pyramide qui le contenait primitivement et au devant de laquelle un encensoir d'argent fut suspendu par de petites chaînes (2).
Vers cette époque, on put craindre un retour offensif des ennemis du nom chrétien. Malgré l'établissement de Rollon en Neustrie et la conversion au christianisme des populations du nord, il y avait toujours chez elles des hommes d'aventures que tourmentait le souvenir des fructueuses expéditions du passé. De temps en temps une bande quittait les fiords du Danemark et de la Norwège et se lançait sur l'Océan à la recherche de l'imprévu.Le littoral duPoitou, d'un accès si facile, avait pour eux une attirance particulière. Un jour, une troupe de Normands aborda non loin de l'abbaye de Saint-Michel-en-Lherm, cherchant l'occasion de faire un bon coup. Or Emma, femme de Guy, vicomte de Limoges, se rendait en ce moment à l'abbaye en pèlerinage. Elle voyageait de nuit en toute sécurité, lorsque, le 30 juin, jour de la fête de saint Martial, elle fut prise par les forbans qui l'emmenèrent en captivité et la retinrent pendant trois ans au delà de la mer. Des propositions de rachat leur furent faites, mais ils mirent longtemps à les accepter ; enfin, on sortit du trésor de Saint-Martial une grande quantité de matières précieuses et en particulier une statue de saint Michel, en or, ainsi que de nombreux ornements qui leur furent remis. Mais les Normands n'étaient plus des guerriers, comme par le passé; c'étaient des
(i) Chron. d'Àdémar, p. i8i.
(2) Chron. d'Adémar', p. i84.
pirates pour qui la foi jurée ne complaît pas; ils reçurent la rançon, mais ne rendirent pas la vicomtesse, qui ne dut sa délivrance qu'aux bons offices de Richard, duc de Normandie, lequel, grâce aux attaches que les siens avaient toujours conservées avec leur pays d'origine, finit par obtenir qu'Emma fût rendue à la liberté (1).
Le succès de ce coup de main devait forcément amener de nouvelles tentatives de déprédations. Aussi, un jour, une véritable armée d'invasion se dirigea vers l'Aquitaine et, au mois d'août, aborda sur les frontières du Poitou. A cette nouvelle, Guillaume, se conformant à la pratique qu'il suivait toujours dans les circonstances solennelles^ ordonna aux évoques de recommander aux peuples de lui attirer le secours divin en observant le jeûne et en chantant les litanies, puis, à la tête d'une troupe d'élite, il marcha contre les envahisseurs. Le comte, arrivé le soir auprès d'eux, attendit jusqu'au lendemain pour commencer l'attaque, mais les Normands, qui étaient inférieurs en nombre, appelèrent cette fois encore à leur aide les ressources de leur génie rusé. Pendant la nuit ils creusèrent autour de leur camp de nombreuses petites fosses qu'ils recouvrirent de gazon. Ce qu'ils espéraient ne manqua pas d'arriver. Dès le matin, les Aquitains, avec l'imprévoyance dont ils donnèrent si souvent des preuves, ayant Guillaume àleur tête, se lancèrent àtoute bride contrôleurs ennemis, mais leur course fut arrêtée par l'obstacle caché : les chevaux, tombant dans les trous, se renversaient, et les Normands se précipitant sur les cavaliers pesamment armés et qui avaient peine à se relever, les faisaient prisonniers. A la vue de ce désastre, ceux qui suivaient s'écartèrent prudemment des obstacles dont ils pouvaient redouter en tout lieu l'existence, et renoncèrent à poursuivre leur attaque; le comte lui-même faillit être pris, mais, ne perdant pas son sang-froid, il réussit, grâce à son habileté de cavalier et à un effort violent de son cheval, à franchir la fosse contre laquelle celui-ci avait butté et il put, sain et sauf rejoindre les siens. Toutefois, de crainte de voir les Nor-
(i) C/iroii. d'Adéimw, p. lOG. A défaut de notes chronologiques fournies par le chroni(iueur, on peut supposer, d'après la place que ce fait occupe dans la suite de son récit, qu'il se passa vers l'année loio.
mands mettre leurs prisonniers à mori, il ne recommença pas le combat ; les deux partis passèrent la journée à s'observer, et enfin la nuit suivante, au moment de la pleine mer, les pirates remontèrent sur leurs navires avec leurs prisonniers et gagnèrent le large. Tous les captifs étant dos personnages de marque et de l'entourage du comte^ celui-ci ne pouvait les abandonner ; pour les racheter il fut contraint de faire de grands sacrifices et ne put arrivera ses fins qu'au poids de l'or. Toutefois les envahisseurs s'étaient vus si près de leur perle qu'ils sentirent que l'époque des victoires faciles était passée et ils ne reparurent plus sur les côtes de l'Aquitaine (1).
Les deux incursions successives des Normands, les actes de piraterie qu'ils avaient pu commettre impunément, et qui avaient élé sur le point d'avoir une terminaison si néfaste, donnèrent à réfléchir à Guillaume. Le sens gouvernemental du duc était trop ouvert pour qu'il ne se soit pas dès lors aperçu du danger permanent qui résultait pour ses états de la facilité d'une descente sur les côtes désertes du Bas-Poitou. Depuis un siècle, rien n'avait été tenté pour remédier à l'état désolé de cette région, absolument dépeuplée par les invasions. Les forêts s'étaient développées, le pays s'était recouvert de bruyères et il était devenu pour les comtes, ses possesseurs directs, un de leurs plus beaux domaines de chasse. Un viguier, dominant les mottes de Brem et de Talmont, des agents forestiers étaient les représentants de leur autorité; au nord, au sud, les vicomtes de Thouars et sous eux les seigneurs de Parthenay possédaient bien de vastes territoires, mais ces puissants seigneurs se contentaient d'en tirer les maigres revenus qu'ils pouvaient donner (2). Ce n'est pas à eux que le comte s'adressa. Il conçut l'idée de
(i) Chron. d'Adémar, p. 176. Comme dans le paragraphe précédent le chroniqueur a parlé du pape Benoît VIII, qui régna de 1012 à 1024, et de Geoffroy, qui fut abbé de Saint-Martial de Limoges de 1008 à 1020, il ne semble pas que l'événement dont il est ici question puisse être mis après l'année 1020; nous inclinerions plutôt à placer l'épisode de la vicomtesse de Limoges et celui du comte de Poitiers sous le règne de Suénon I, roi de Danemark, qui, de ioo3 à ioi3,ne cessa de faire des expéditions maritimes contre l'Angleterre, auxquelles celles dirigées contre l'Aquitaine peuvent bien se rattacher.
(2) Cari, de Saint-Cyprien, pp. SSS-SSg. Les possessions des seigneurs de Parthenay et de Thouars le long des côtes de l'Océan, et qui remontaient au. moins jusqu'à la rivière de Vie, provenaient sans nul doute de concessions qui leur avaient été faites par Guillaume Fier-à-Bras après son accord avec le comte de Nan(es.
redonner la vie au pays en y appelant une population nombreuse qui, groupée autour de ses chefs naturels, suffirait pour arrêter toute entreprise hostile venant de la mer. Mais il ne pouvait entrer dans ses vues de donner à ces contrées renouvelées une organisation autre que celle qui régissait alors la société, c'est-àdire une organisation féodale ; il ne pensa peut-être même pas à faire administrer ce territoire par ses agents, il était trop certain que, vu la tendance à inféoder toute^charge personnelle, à créer ces liens rattachant l'homme l'un à l'autre à tous les degrés de l'échelle sociale, et qui seuls semblaient consliluer une force dans une société si troublée, il chercha dans son entourage un personnage doué des qualités qui lui permettraient de réaliser le projet qu'il avait en vue. Son choix se fixa sur un guerrier du nom de Guillaume, que le surnom de Chauve distingue de ses successeurs. Il devait être de haute race, afin de n'avoir pas à rencontrer dans les compagnons qu'il était appelé à dominer des émules ou des rivaux, et nous ne serions pas surpris que ce fût un des enfants que Guillaume Fier-à-Bras laissa de ses nombreuses liaisons. Le comtelui donnale pays de Talmond, comprenant toute la région sise entre la Jaunay, l'Yon, le Lay et l'Océan, avec l'île d'Yeu, et lui fit épouser Ameline,sœur de Guillaume de Par- Ihenay, qui lui abandonna une partie de ce qu'il possédait dans cette région (l),le tout formant une grande seigneurie. Guillaume le Chauve s'intitula dès lors prince et seigneur du château de Talmond (2), amena aveclui du Haut-Poitou des guerriers nobles ou non nobles qui devinrent ses barons, à qui il donna des territoires en fief, avec l'obligation d'y construire des églises, et il fut suivi d'une masse de population qu'entraînait l'appât de ce bien qui a toujours été le plus envié, la liberté. En vertu de contrats
(i) Marchcf^ay, Cart. da Bas-Poitou, pp. 82, 92, 98, prieuré de Fontaines.
(2) Cari, de Talinond, p. C5. La qualiticalion insolite de prince, pr inceps, ^v\s& par Guillaume le Chauve est une attestation certaine de la haute situation que le comte de Poitou lui avait faite; il n'est, pour son château de Talmond, dans la dépendance d'aucun autre seigneur que le comte, et se considère comme l'égal des vicomtes, jouissant des mêmes droits qu'eux et désignant comme eux ses vassaux par le titre de barons, baroncs. On pourrait peut-être aussi voir dans ce litre de prince 1 indice , d'un rôle militaire et tout spécial qui aurait été confié au seigneur de Talmond, la qualification de prince s'accolant à celle de seigneur et étant absolument indépendante d'elle «'Talcmontis castri princeps et dominus »..
i7() LES COMTES DE POITOU
librement consentis, les vilains, possesseurs de terres où ils édifièrent leurs demeures, furent absolument libres de leurs personnes, et n'étaient obligés envers leurs seigneurs qu'aux charges et redevances imposées sur leurs tenues, suivant l'usage féodal (1). Serfs ou coUiberls ne se rencontrent pas dans le ïalmondais et l'effet de cette [situation privilégiée, dont nous faisons honneur à Guillaume le Grand, se fit sentir dans les régions avoisinantes; elle y amena la disparition de l'élatde servage qui, pour des motifs à peu près semblables, ne s'implanta pas dans ce centre important qui s'éleva bientôt de l'autre côté du golfe de la Sèvre, à la Rochelle.
En ce temps, à une époque indécise qui se place entre 1010 et 1020, un grand désastre vint affliger la capitale du Poitou. Un immense incendie la ravagea et réduisit en cendres la cathédrale, plusieurs églises elle palais du comte. Guillaume sut pourvoir à la lâche considérable qui lui incombait : il reconstruisit son palais et vint en aide aux établissements religieux dont les ressources s'épuisaient à relever les édifices ruinés; ceux-ci furent rétablis avec plus de splendeur qu'ils n'en avaient auparavant, et l'on doit croire que les églises, entre autres améliorations, virent remplacer par des voûtes en pierres, dont l'usage se généralisait, les plafonds de bois qui prêtaient à l'incendie des aliments si dangereux (2). La cathédrale de Saint-Pierre fut l'objet des soins particuliers du comte, et les travaux marchèrent assez rapidement pour qu'en 1024 on fût en état d'en faire la dédicace. Guillaume fit de nombreuses invitations pour cette cérémonie qui devait avoir lieu le 17 octobre ; parmi les prélats dont il comptait
(i) La Bouletière, Cari, de Talmond, introd,, p. /)3; Marchegay, Cart. du Bas- Poitou, p. 97, prieuré de Fontaines.
(2) Chron. d'Adémar, p. 182. Le chroniqueur place cet événement à la suite des faits se rapportant à la découverte du chef de saint Jean-Baptiste. Il y a peut-être lieu de le rapprocher d'un autre fait que le retentissement donné à cet événement mémorable a fait laisser dans l'ombre, mais dont le souvenir nous a été conservé par une inscription. Dans les derniers jours du mois de février de l'année 1012, v. s., c'est-à-dire en ioi3, l'abbesse de Sainte-Croix de Poitiers, Béliarde, en faisant faire des travaux dans l'église de Sainte-Radegonde, découvrit le tombeau de la sainte qui était, depuis les invasions normandes, resté caché à tous les regards. Il est possible, voire même probable, que cette recherche se rattachait à la restauration de l'église, consumée à une époque dont l'inscription relatant cette découverte nous aurait à peu près conservé la date (Voy.deux notices de M. l'abbé Auber et le fac-similé des inscriptions dans les Bulletins de la Soc. des Antiq. de l'Ouest, 1847-1849, pp. 36i et 537).
faire ses hôtes, se trouvaient son ami Fulbert J'évêque de Chartres, et l'archevêque de Bordeaux, qui, pour des motifs divers, ne se rendirent pas à Poitiers (1).
Afin d'éviter « un plus grand mal», selon les termes qu'emploie Richer à propos du mariage du roi Robert avec Berthe, il ne put se résoudre à rester veuf après la mort de Brisque et il épousa, en 1019, Agnès, fille d'Otto-Guillaume, le puissant comte de Bourgogne (2). Cette union était disproportionnée, Guillaume ayant atteint la cinquantaine, et sa femme étant toute jeune ; mais celle fois encore il sut mettre la politique d'accord avec ses
(i) Les historiens ne sont pas d'accord au sujet de la date qu'il convient de donnera la dédicace de la cathédrale de Poitiers que l'abbé Auber [Hist. de la cathédrale de Poitiers, I, p. 36) et Ledain [ffist. sommaire de Poitiers, p. 52) placent, sans motifs plausibles, au i5 octobre 102 1. Cette date nous semble devoir être rapprochée de quelques unités, et il nous paraît qu'il y a seulement lieu d'hésiter entre les années 1024 et 1025. La première de ces dates a pour elle les inductions que l'on peut tirer d'une lettre de Fulbert à Guillaume le Grand dans laquelle l'évèque de Chartres lui marque toute sa bonne volonté pour amener un rapprochement entre le roi et rarchevê(]ue de Bourges d'un côté et le comte de l'autre (Migne, P«</'o/o^jc lat., CXLI.col. 230); or cet accord s'opéra dans le courant de l'année 1024, après le concile de Paris,qui se tint lorsdes fêtes de la Pentecôte decette année,et comme Fulbert déclara dans la même lettre que, pressé de terminer avant l'hiver les grands travaux de sa propre cathédrale et d'en couvrir les cryptes, il ne pourra se rendre à l'invitation que le comte lui a envoyée pour assister à la dédicace de la cathédrale de Poitiers, il s'en suivrait que cette dernière cérémonie eut lieu postérieurement au 22 mai 1024, jour de la Pentecôte et antérieurement à l'hiver de cette même année. Comme corollaire de la lettre de Fulbert on rencontre une lettre d'Isembert, évêque de Poitiers, à l'archevêque de Bordeaux, lequel ayant réclamé une escorte pour se rendre à Poitiers, l'évèque lui répondit (Migne, Patrolrxjie /a^,CXLI, col. 27i)qu'ilétait empêché de le faire par suite de l'absence du duc, parti en expédition et qui ne devait rentrer que le 17 des calendes de novembre (16 octobre), veille de la fête de la dédicace ^^ cum sequenti die simus dedicaluri ccclesiain nostram ». Celle-ci aurait donc eu lieu le 17 octobre 1024. Mais ici surgit une difKculté : les canons des conciles ordonnaient que les consécrations des églises ne se fissent qu'un dimanche ; or, en 1024, le 17 octobre tombant un samedi, il y aurait lieu par suite d'admettre que l'évèque de Poitiers ait déféré à une invitation pressante de Guillaume, fixant la fête au lendemain de son retour ou mieux encore que les cérémonies de la consécration d'une église comportaient un vigile et duraient deux jours. Toutefois, nous devons faire remarquer (jue les anciens bréviaires de Poitiers indiquent au 17 octobre la fête de la dédicace de la cathédrale, et qu'en io25 ce jour tomba un dimanche.
(2) La chronique de Saint-Maixent (p. 388) rapporte le mariage de Guillaume et d'Agnès à l'année i023, mais cette date est contredite par une charte du cartulaire de Cluny (III, p. 739, éd. Bruel), qui est datée du mois de mars 1018, v. s., et dans laquelle on voit Agnès assister à la donation que son mari fait à l'abbaye de Cluny de l'église de Saint-Paul-en-Gàtine. Cet acte étant le seul de ceux, assez nombreux, du chartrier de Cluny où paraît .Vgnès, qui porte une date, nous ne pouvons faire autrement que d'adopter l'indication chronologique qu'il fournit en mettant l'erreur de la chronique de Sainl-Maixont sur le compte d'une faute de lecture assez compréhensible, le chiffre V de la date MXN'lll avant pu être pris pour un X et donner par suite MXXllI.
sontimenis : Agnes était de race illustre, son père étant fils d'Adalbert, qui, pendant quelque temps, avait porté le titre de roi d'Italie, et sa mère, Ermentrude, étant petite-fille du roi Louis d'Outremer (1).
Pendant les. années qui suivirent, Guillaume semble s'être exclusivement consacré à sa nouvelle épouse et à la reconstruction des édifices publics de sa capitale, mais en 1022 il se lança dans une affaire qui ne fut pas sans lui causer d'assez vifs ennuis.
Il avait toujours pris une part prépondérante dans la nomination des évêques des cités qui étaient dans sa sujétion directe en tant que comte, à savoir : Poitiers, Limoges et Saintes, et avait fait élire à ces sièges des prélats à sa dévotion. A Limoges, les vicomtes avaient bien cherché à usurper ce précieux privilège de choisir l'évêque, mais Guillaume se montra toujours très ferme dans le maintien de ses droits. C'est ainsi que, l'évêque Audouin étant venu à mourir le 23 juin 1014, son neveu Géraud, fils de Guy, vicomte de Limoges, fut aussitôt choisi pour lui succéder (2). Comme l'évêché de Limoges dépendait de la province ecclésiastique de Bourges et que Gauzlin, qui avait été nommé archevêque par le roi Robert, n'avait pas encore pu prendre possession de son siège par suite de l'opposition du vicomte et des habitants de Bourges qui ne voulaient pas d'un bâtard pour archevêque,fût-il de sang royal (Gauzlin était fils naturel d'Hugues Capet), Guillaume décida que le sacre de Géraud serait fait à Poitiers par l'archevêque de Bordeaux, Seguin. Ce prélat et ses suffragants, Arnaud, évêque de Périgueux, Islon, évêque de Saintes, Grimoard, évêque d'Angoulême, et Gislebert, évêque de Poitiers, se réunirent donc pour accomplir la formalité de l'élection de l'évêque par ses pairs, mais plutôl en somme pour ratifier le choix du comte. Ils ne se montrèrent réfractaires qu'à l'occasion de la cérémonie religieuse. Quand Guillaume porta son choix sur lui, Géraud était encore laïque ; les évêques déclarèrent unanimement que, d'après l'autorité des Pères de l'Église et les règles canoniques, on ne pouvait conférer simultanémenttous les ordres
(i) Voy. Pfister, Etudes sur le règne de Robert, pp. 262 et 260. (2) Arbellot^ Chron. de Maleu, p. 3i,
ecclésiastiques depuis le grade do portier jusqu'à la prêtrise, que pendant les qualre-tenips de Tannée et certains jours du temps de carême (1) jusqu'aux Rameaux; durant quinze jours ils refusèrent de faire la cérémonie du sacre, mais Guillaume ne tint aucun compte de leurs scrupules et, sur son ordre, Gislebert conféra le même jour à Géraud tous les grades ecclésiastiques, après quoi Seguin consacra le nouvel évêque dans l'église de Saint-Iiilaire (2).
Bien que Gauzlin se fût fait représenter au sacre de Géraud par deux moines de son abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire, le duc d'Aquitaine et les évêques de la province de Bordeaux, s'autorisant de ce précédent, voulurent, lors de la nomination d'un nouvel évêque de Limoges, le soustraire encore à la juridiction de son ordinaire. Géraud, que le duc Guillaume paraît avoir affectionné particulièrement età qui il avait donné, outre sonévôché, la charge importante de trésorier de Saint-Hilaire de Poitiers, mourut prématurément à Charroux,le 11 novembre 1022, après quinze jours de maladie, en se rendant à Poitiers pour assister aux fêtes de la Toussaint (3).
C'était le troisième personnage de la famille des vicomtes de Limoges qui occupait le siège épiscopal de cette ville; aussi les compétitions parmi ses parents furent-elles nombreuses, et c'est à prix d'argent que ceux qui aspiraientà cette dignité cherchèrent à l'obtenir. Le comte était vivement sollicité dans ce sens, mais des intluences religieuses, auxquelles se joignit celle particulièrement puissante de Guillaume, comte d'Angoulême, agirent sur lui et à la tin de janvier 1023, pour se dégager, il tint un plaid à Saint-Junien, oi^ il convoqua le vicomte Guy et les principaux personnages du Limousin. Dans cette assemblée, on procéda à une
(i) Il ne nous a pas été possible de spécifier quels étaient les jours du temps de carême où il était permis de faire des ordinations; le sens de l'expression « Jies albalorum », employée par Adémar, n'a été déterminé par aucun glossaire de dates.
(2) C/tron. d'Adéinar, p. 172, et add., p. 178. La prise de possession de l'évèché de Limoges ou intronisation de l'évèque eut lieu le mardi 9 novembre ioi4,jourdc la fête de saint Théodore.
(:^) Chron. d'Adénuir, p. 17/). Voy. le récit, par M. Faye, de la découverte de la sépulture de Géraud dans les ruines de l'église abbatiale de'Charroux en i85o {Bail. de la Soc. des Antiq. de l'Ouest, \^' série,VI,pp.io9 et ss.,et Didron,.4/(/;a/,Mrt7ieo/.. X, p. 177).
i8o LES COMTES DE POITOU
élection d'où sortit le nom de Jourdain de Laron, prévôt de l'abbaye de Sainl-Junien, homme d'une grande noblesse d'âme et d'une grande simplicité d'allures, mais qui toutefois était laïque et comptaitsans nul doute parmi les fidèles du comte, car outre l'évêché dont Guillaume disposa en sa faveur, il lui donnaà tenir en alleu le fief deCourtfages (1); le lendemain malin, le comte, accompagné des évêques Islon et Isembertet d'un grand nombre des assistants au plaid^se rendit à Limoges où il fut reçu en grande pompe par les moines de Saint-Martial. Le jour suivant, il fît tondre la barbe du nouvel évêque, l'emmena dans la cathédrale de Saint-Etienne ouille fît asseoir sur le trône épiscopal et l'investit de sa dignité par la remise du bâton pastoral. Puis, s'en allant à Rome poury passer, suivant son habitude, le tempsdu carême, ilordonnaà son fils Guillaume de faire procéder avant son retour à l'ordinalion de l'évêque. Le jeune comte convoqua l'assemblée des prélats à Saint-Jean d'Angély ; le samedi de la mi-carême, 24 mars 1023, Jourdain reçut le diaconat et la prêtrise et le lendemain dimanche, il fut consacré devant le chef du Précurseur par l'évêque de Saintes, Islon, qui remplissait alors la charge d'archevêque de Bordeaux, et qu'assistèrent Rohon, évêque d'Angoulême, Arnaud, évêque de Périgueux, et ïsembert, évêque de Poitiers, qui venait récemment de remplacer son oncle Gislebert ; le comte d'Angoulême et l'évêque de Périgueux accompagnèrent Jourdain à Limoges et concoururent à son installation. Mais l'archevêque de Bourges ne voulut pas reconnaître la consécration du prélat faite en dehors de sa participation et au mépris de ses droits tant spirituels que temporels, car l'archevêque recevait une importante rétribution pour la cérémonie de l'imposition des mains. 11 frappa toutle.diocèsede Limogesd'excommunication àrexceptiondel'abbaye de Saint-Martial, qui était dans la dépendance directe du Saint- Siège, et interdit à l'évêque d'exercer toute fonction épiscopale. Guillaume, qui avait tant contribué à l'élection de Jourdain, dont la consécration n'avait eu lieu que par ses ordres, prit naturelle-
(i) Besly, Hist. des comtes, preuves, p.3o4 iis, d'après une charte de Saint-Etienne de Limoges; cet acte ne porte pas de date ni de désignation expresse de comte de Poitou, mais nous n'hésitons pas à reconnaître dans cette donation la main de Guillaume le Grand.
GUILLAUMK LE GRAND i8i
ment failet cause pourlui, tandis que le roi de France soutintGauzlin ; delà grande querelle entre les deux princes, aussi Robert, poury mettre fin, convoqua-t-il à Paris, pour la Pentecôte de 1024, un grand concile auquel assistèrent une foule de personnages de marque. La sentence d'excommunication fut confirmée ; Jourdain,soutenu par Guillaume, essaya bien de résister ; il eut même la velléité de porter l'affaire à Rome, mais, en fin de compte^ sur le conseil d'hommes sages, et particulièrement de Fulbert de Chartres, qui s'entremit pour lui, il se décida à se soumettre. En conséquence il se rendit en procession à Bourges, nu-pieds, accompagné de cent clercs ou moines, également nu-pieds, et vint en cet état implorer le pardon de son supérieur ; celui-ci, satisfait de cet acte d'humilité, fut au-devant de son suffragant et le reçut avec tous les honneurs ordinaires en le relevant par ce fait de la peine portée contre lui, peine qui frappait en même temps son diocèse (1).
Des motifs particuliers empêchèrent peut-être Guillaume de poursuivre sa résistance contre l'omnipotence que le roi s'attribuait en la circonstance, car, en somme, c'était lui qui se trouvait derrière Gauzlin, qu'il avait imposé à l'archevêché de Bourges, de même que Jourdain ne s'était soustrait à la juridiction de son ordinaire que sur l'ordre de Guillaume. Il pouvait avoir à souffrir de la brouille qui, depuis deux ans, existait entre le roi et lui, et il préféra sacrifier une satisfaction d'amour-propre (car en somme il était dans son tort) à des intérêts autrement graves.
Henri II, l'empereur d'Allemagne, venait de mourir en Saxe, le 13 juillet 1024. Il ne laissait pas d'enfants. Les grands seigneurs d'Italie crurent l'occasion favorable pour secouer le joug de l'Empire germanique et ils se cherchèrent un roi. Ils offrirent d'abord la couronne au roi de France ou, à son défaut, à son fils aîné lhigu(>s; Robert déclina leurs avances. Les envoyés italiens se tournèrent alors vers le duc d'Aquitaine, qu'ils connaissaient de longue date, ses fréquents voyages à Rome l'ayant mis en rapport non seulem(>nt avec les papes, mais encore avec toute la haute noblesse italienne. L'habileté et la sagesse dont il avait fait
(i) Chroit. (TAdémar, pp. 182 el ss.
i82 LES COMTES DE POITOU
preuve dans le gouvernement de son duclié en même temps que la puissance dont il jouissait le mettaient au premier rang des princes de son temps. Sa générosité était bien connue et, de plus, sa femme Agnès était la petite-fiUe d'Adalbert, le dernier roi de race nationale qu'eût possédé l'Italie. C'eut été à tous les points de vue un concurrent redoutable pour le nouvel empereur d'Allemagne.
Guillaume refusa la couronne pour lui-même, mais ceux qui la lui offraient ne s'étant pas rebutés et lui ayant demandé son fils, il sollicita quelque délai avant de faire connaître sa décision. Il se méfiait des Italiens dont il connaissait la duplicité; aussi, avant de pousser l'affaire à bout, réclama-t~il aux envoyés un engagement qui serait pris partons les marquis, les évêques et les grands du royaume constatant qu'ils étaient d'accord pour conférer n son fils le royaume d'Ilalie et l'empire Romain. Les envoyés firent serment qu'il aurait toute satisfaction, autant, dirent-ils, qu'il serait en leur pouvoir (1).
Guillaume sentit toute l'importance de cette restriction; aussi, sans se hâter, avec sa prudence habituelle, chercha-t-il, avant d'agir, à s'assurer tous les éléments du succès. D'abord il se préoccupa de se ménager l'appui du roi de France et lui fît demander par Foulques Nerra d'empêcher les seigneurs de la Lorraine de se joindre au nouvel empereur d'Allemagne, Conrad II; il promettait au roi, pour ce bon office, une somme de 1000 livres et cent vêlements précieux; la reine Constance devait en outre recevoir un don particulier de 500 livres. De plus, il s'entendit avec son cousin Eudes de Blois, qui aspirait à la possession du royaume de Bourgogne sur lequel les empereurs d'Allemagne cherchaient aussi à mettre la main (2). Les promessesetlesdons effectifs ne furent assurément pas ménagés aux personnages les plus marquants qui pouvaient contribuer au succès de l'affaire et l'évêque de Turin reçutentre autres, poursa cathédrale, la mâchoire de saint Jean, détachée du chef conservé à Saint-Jean d'Angély (3).
(i) Chron. d'Adémar, p. i88; jMigae, Patroloçjie lai., CXLl, col. 272, letlre d'Héribcrl, à Fulbert, évcque de Chartres.
(2) Mignc, Palrolor/ie lat., CXLI, col. 988, lettre de Fouhjues au roi Robert.
(3) Du Cang-e, Traité Iiisl. da chef de saint Jean-Bupliste, p. i52.
GUILLAUME LE GRAND i8:^
D'un autre côlé, afin de s'assurer les ressources nécessaires pour pousser l'afTaire à bout, Guillaume tint à Poitiers, le 6 mars 1025, un plaid solennel où assistèrent sa femme Agnès, ses fils Guillaume et Eudes, Guillaume, comte d'Angoulême, et son fils Audouin,révêque de Saintes, coadjuteur de l'archevêque de Bordeaux, les évêques de Poitiers, d'Angoulême, de Périgueux et de Limoges, les abbés des monastères du diocèse de Poitiers, les chanoines de Saint-IIilaire, et de grands personnages du Poitou (1).Tsembert,évêque de Poitiers, Islon, évêque de Saintes, et Hohon,évêque d'Angoulême, furent chargés par le comte de s'occuper des préparatifs de toutes sortes que comportait une pareille entreprise, et sans doute aussi de veiller à l'administration du duchr pendant une absence qui pouvait beaucoup se prolonger (2). Puis Guillaume se rendit à Tours, où Eudes lui avait ménagé une entrevue avec le roi de France, et où furent réglées les conditions d'une action commune ainsi que la part qui devait revenir à chacun d'eux en prévision d'un succès futur (3).
L'hiver ayant été ainsi employé à toutes ces négociations, le comte attendit la réponse que les Italiens devaient faire aux conditions qu'il avait posées pour son acceptation. Celle-ci ne venant pas, il jugea prudent de s'assurer par lui-même de la situation et accompagné de son fidèle conseiller, le comte d'Angoulême, il se rendit en Lombardie afin de se mettre en rapport avec les grands seigneurs du pays. Il ne tarda pas à s'apercevoir du sort qui était ménagéau futur roi d'Italie. La plupart des évêques devaient leurs sièges au dernier empereur d'Allemagne, l'archevêque de Ravenne,Arnoul, était même son frère; ils étaient
(i) A celle assemblée, IIii£jues de Lusignan fit approuver l'acte d'échange intervenu entre lui et le chapitre de Saint-Hilaire-le-Grand (jui lui cédait une pièce de terre sise en face de son château où il projetait de construire une église en l'honneur de Notre Dame (Arcli. de la Vienne, orig., Noaillé, n» 79; Mé/ii . de la Soc. des Antiq. de l'Ouest, ire série, XI, p. 3()7).
(a) Aligne, Patrolor/ie l'tl,, (IXLI, col. 270; lettre d'Isembert, évêque de Poitiers, à l'évèque d'Angers, par laquelle il s'excuse de ne pouvoir aller assister à la dédicace de sa caihédrale.
(3) Hugues de Lusignan avait accompagné Guillaume à Tours où, sur son instance, le roi délivra un diplôme confirmant la fondation du prieuré de Notre-Dame et assurant aux religieux qui le desserviraient la propriété perpétuelle des biens qui leur auraient été donnés ou de ceux qu'ils pourraient acquérir dans l'avenir (Arch. de la Vienne, orig., Noaillé, no 82 ; Mérn. de la Soc. des Anliq. de VOnest, i""-? série, XI, p. 3()8; Migue, Palrologie lai., lettre de Fulbert au roi Robert).
donc partisans de la domination de l'Empire. Les grands seigneurs, désireux de s'assurer la possession de ces riches 6vêch6s, voulaient que le nouveau roi en chassât les titulaires et les remplaçât par des hommes à leur dévotion. C'était mettre entre leurs mains tout le pouvoir spirituel et temporel du pays, dans lequel le roi, ne possédant aucun bien et sans autorité personnelle, se serait trouvé absolument isolé, et aurait été en quelque sorte le prisonnier des barons, qui, sous l'ombre de son nom, auraient fait toutes leurs volontés.
Cette situation était trop en opposition avec les sentiments de Guillaume pour qu'elle pût lui agréer. Il avait toujours été le maître dans ses états, et il n'entendait pas que son fils abdiquât ainsi son autorité. De plus, il lui répugnait profondément d'user de violence à l'égard de ces évoques, de ces membres de l'épiscopat pour qui il avait toujours témoigné le plus grand respect et de rompre ainsi avec son passé et ses traditions de famille (i). Enfin il sentait qu'il n'existait pas chez les Italiens cette unanimité de sentiments qui devait faire la plus grande force du roi qu'ils auraient élu, et qui aurait été un grand facteur dans la lutte qu'il ne pouvait tarder à entreprendre contre l'empereur d'Allemagne.
Il chercha bien à constituer et à rattacher plus spécialement à son fils un parti dans lequel seraient entrés lesévêques qu'il aurait détachés de l'attache impériale et les barons qui n'auraient pas été les adversaires de l'épiscopat.Il s'ouvrit dans ce sens à l'un de ses chauds partisans, Mainfroi, marquis de Su/e : a II ne me paraît pas, lui disait-il, que l'entreprise commencée au sujet de mon fils puisse aboutir utilement et honnêtement. Comme votre nation ne garde pas les serments qu'elle a donnés, de grandes embûches seront dressées contre nous. Si nous ne pouvons ni y échapper ni les surmonter, le sceptre qui nous est offert ne sera qu'un vain hochet, et nous aurons perdu toute la bonne renommée que nous pouvons avoir. » Il le priait ensuite de s'entendre secrètement avec l'archevêque de M ilan et l'évêque de Verceil,pour
(i) Migne, Patrologie lai., CXLI, col. 829, leUre du duc Guillaume à Léon, évêque de Verceil.
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voir si celle façon d'agir avait quelque chance de réussite (1). Mais il ne tarda pas à s'apercevoir que ses efforts seraient vains, et il prit le parti de s'en aller sans bruit, abandonnant les Italiens à eux-mêmes; moins de deux ans après ils étaient retombés sous le joug de l'Allemagne.
Un de ses confidents, Léon, évoque de Verceil, lui écrivit, alors qu'il était déjà en route pour revenir en Poitou, une lettre énigmatique oti semble dominer, avec des sentiments d'amitié qui paraissent réels si l'on en juge d'après les lettres de Guillaume, un ton de persiflage qui devait être alors, et qui a été longtemps depuis, la caractéristique des Italiens à l'égard des gens d'au delà les monts. «Ne t'atlristepas,mon cher ami, lui écrivait-il, si tu as été trompé par les Lombards. Si tu veux m'en croire,je te donnerai à ce propos un bon conseil. Ne te laisse pas abattre; n'aie cure du passé, et prends garde à l'avenir. Si tu veux me mander par un homme très sûr ce que tu comptes faire, je le donnerai un très bon conseil. En altendant, envoie-moi la mule merveilleuse, le frein précieux et le magnifique tapis que je t'ai demandés depuis six ans. Je t'en remercie d'avance; ton bienfait ne sera pas perdu et je l'accorderai tout ce que tu désireras (2). » Dans ces derniers mots Léon faisait allusion à des promesses que Guillaume lui avait faites au début des négociations en cas de réussite ; le comte se tira avec habileté de l'impasse oh on l'acculait et répondit sur le même ton qu'il n'avait pu trouver en Poitou de mule merveilleuse ayant des cornes, trois queues et cinq pattes, mais qu'il lui en choisirait une très banne parmi les meilleures, avec un frein comme il le demandait. Que, pour ce qui était du tapis, il avait oublié quelle largeur et quelle longueur il devait avoir, et le priait de le lui remémorer, l'assurant qu'au cas où il ne pourrait en trouver de tout fait il lui en ferait tisser un suivant la façon du pays. Enfin il dit à l'évêque qu'il le tient quille de son offre généreuse, car il sait qu'il ne peut lui procurer ce qu'il désire, et pour toute récompense il lui réclame
(i) Migne, Patrologie lat., CXLI, col. 827, lettre du duc Guillaume au marquis Mainfroi et à sa femme B.
(2) Mis^ne, Patrologie lat,, CXLI, col. 829, lettre de Léon, évèque de Verceil, au duc Guillaume.
i86 LES COMTES DE POITOU
seulement un souvenir dans ses prières. Mais Guillaume, après avoir ainsi répondu à son correspondant sur le ton que celui-ci avait employé, profita de l'occasion pour lui exposer ses sentiments à l'égard de ses compatriotes :« J'aurais été roi d'Italie, lui dit-il, si j'avais voulu souscrire à des exigences honteuses et criminelles; mon fils et moi nous avons préféré nous retirer (1). » L'échec que venait de subir le duc d'Aquitaine n'avait en somme rien que d'honorable, aussi sa situation n'en fut-elle pas amoindrie. Dès son retour d'Italie, lequel s'effectua au milieu de l'année 1025 (2), il ne manqua pas une occasion qui se présentait pour affirmer ses droits de suzeraineté. Guy, vicomte de Limoges, était mort, fort âgé, pendant son absence ; Guillaume avait eu souvent à se plaindre de ce vassal turbulent, qui, père d'une nombreuse famille, avait réussi à donner à tous ses enfants des situations importantes. Adémar, l'aîné, s'était surtout signalé par des actes de violence qui avaient assurémentindisposéle comte contre lui, car il ne semble pas avoir succédé à son père sans difficulté; le comte d'Angoulême, ce sage conseiller de Guillaume, intervint encore dans la [circonstance, et, à sa prière, Adémar fut pourvu de la vicomte de Limoges (3) . On voit encore le comte, continuant son rôle de grand-prévôt, venir se joindre à Guillaume d'Angoulême pour punir Guillaume, vicomte de Marcillac,et son frère Odolric qui, pour s'assurer de la possession de Ruffec,que leur disputait leur frère Audouin, s'étaient emparés de celui-ci par trahison et lui avaient fait couper^la langue et crever les yeux. Le duc, après la prise du château de Marcillac, n'appliqua pas aux coupables la peine du talion, mais les priva de tous leurs biens, qui furent
(i) Migne, Patrologie lat., CXLI, col. 829 el 83o, lettres du duc Guillaume à l'cvêque de Verccil.
(2) Dans la seconde leUre de l'évêque de Verceil, Guillaume lui dit qu'il espère recevoir de ses nouvelles pour la fête de Noire-Dame prochaine; or, étant donné que le duc se rendit en Italie au printemps, cette fêle de Notre-Dame ne peut être autre que celle de l'Assomption (i5 août) ou de la Nativité (8 septembre), ce qui permet de placer le retour du duc aux mois de juin ou de juillet.
(3) Chron. d' Adémar, p. 188. Ce t'ail, qui est d'une importance majeure pour établir les rapports des vicomtes de Limoges avec les comtes de Poilou, a été travesti par M. Marvaud dans son Histoire des vicomtes de Limoges, ainsi que tous ceux qui établissent la sujétion de ces vicomtes à l'égard des comtes de Poitou; aussi ne tiendrons-nous aucun compte des dires de^cet écrivain, qu'il faudrait relever à chaque instant.
attribués h Aiidoiiin, lequel avait survécu à sa mutilation (1). Malgré l'habitude qu'avait (iuillaume de s'ingérer dans les aaires de ses vassaux, il ne semble pas qu'il ait gêné Foulques, comte d'Anjou, dans l'accomplissement d'un de ces coups de perfidie qui lui étaient assez familiers (2). Ce dernier, rêvant toujours d'augmenter ses états, tenta vers ces temps de mettre la main sur le Maine. Profitant, on peut le dire, de la simplicité du comte Hubert Eveille-Chien, il l'attira à Saintes, sous le prétexte fallacieux de lui sous-inféoder celle ville et les domaines de Saintonge qu'il tenait de la générosité du comte de Poitou. Le comte Herbert, qui ne vit dans celle offre que le bénéfice qu'il pouvait en retirer, et qui d'ailleurs avait rendu à Foulques assez de services pour ne pas avoir à s'inquiôler do sa duplicité bien connue, se rendit à son invitation. L'entrevue avait été fixée au deuxième jour de la première semaine de carême (3), dansle capitole, autrement dit le château de la ville. A peine Herbert y eut-il pénétré qu'il fut immédiatement fait prisonnier. Afin de s'emparer plus facilement de ses possessions, Foulques avait résolu de le faire mettre à mort, mais le plan qu'il avail conçu ne réussit qu'en partie. Sa femme Audéarde, sa digne compagne, qui, dans la circonstance, justifiait[sarépulation de peu aimable, ma/« blanda^ devait, le jour où s'accomplirait le guet-apens de Saintes, mettre la main sur la comtesse du Maine, mais le trop d'empressement qu'elle y mit fit échouer sa tentative. La comtesse et les grands seigneurs manceaux, mis sur leur garde, résistèrent à toutes les attaques de Foulques qui, craignant de terribles représailles, n'osa mettre son prisonnier à morl. 11 le garda deux ans
(1) Chron. d'Adc/nnr, p. 18G.
(2) Les tachons d'agir de FouUjues étaient si notoires que nul, ami ou ennemi, ne voulait s'exposer à se trouver en sa puissance. Ainsi Hildegaire, l'écoiàtre de Poitiers, ayant demandé à son maître et ami, Fulbert de Chartres, de venir le trouver pendant le séjour de (luillaumc eu Italie, il commença par le rassurer au sujet du comte d'Anjou : « Notre comte Guillaume, lui écrit-il, a fait venir Foul'jues et a obtenu de lui l'eng'ag'ement formel tpi'il ne nous tendrait aucuue embûche peudant votre voyage et non seulement celui-ci lui en a fait le serment, mais encore il a mauif.'sté le désir d'être informé de voire passage dans ses états afin de vous couvrir lui-même de sa protection » (Migne, Palrolof/ie lat ., CXLI, col. 272).
(3) Cet attentat dut avoir lieu le 7 mars i025; Foulques paraît avoir choisi iotenlionnellement ce moment pour le perpétrer, car l'évèiiue de Saintes, qui aurait pu le gêner, devait se trouver ce jour-là à Poitiers, à la grande assemblée à laquelle il se dispensa lui-même d'assister. (Voy. plus haut page i83.)
i88 LES COMTES DE POITOU
el ne le relâcha que sous de bonnes cautions (1). Mais celle affaire devait tourner mal pour Foulques, car Alain, duc de Bretagne, allié d'Herbert, s'étant emparé du Lude dans le courant de Tannée 1027, le comte d'Anjou fut contraint de relâcher toutes les cautions qu'Herbert lui avait données (2).
Comme on l'avu, Guillaume ne manquait aucune occasion pour chercher à faire prévaloir sa personnalité ducale. Cette tendance se manifesta particulièrement vers cette année 1027, lors de l'élection d'un archevêque de Bordeaux. Les évêques du duché d'Aquitaine dépendaient, avons-nous dit, de deux métropolitains: les archevêques de Bourges et de Bordeaux; mais, par un fait anor" mal, les deux métropoles n'étaient pas sous l'autorité du duc d'Aquitaine : Bourges dépendait du roi, Bordeaux appartenait au duc de Gascogne. Guillaume n'avaitpas cherché à s'immiscer dans l'élection des archevêques de Bourges, et même on a vu que ses efforts pour enlever l'évêché de Limoges à leur suprématie avaient eu un assezpiteux résultat, maisil n'en était pas ainsi de Bordeaux- L'histoire de cet archevêché est pour cette période assez obscure ; après Seguin, dont on n'a plus trace au delà de 1016, on trouve un Arnaud ou Acius, qui aurait siégé vers 1022, puis, en 1025, on rencontre le nom d'lslon,évêque de Saintes,qui administrait l'archevêché du vivant d'Arnaud, atteint de paralysie, et qui par suite se qualifiait d'archevêque de Bordeaux (3). Après la mort
(i) Chron, (PAdémar, p. 189.
(2) Marchegay, Chron. des égl. d'Anjou, p. 166, l'Evière.
(3) Chron. d'Adéniar, p. 19^; Gallia Christ., II, col. 800. Islon prend le titre d'archevêque de Bordeaux dans l'acte que l'on considère habituellemenl comme celui de la fondation du prieuré de Notre-Dame de Lusiçnan, lequel est du 9 mars 102B, bien qu'il porte la date de 1024, à laquelle la plupart des historiens se sont tenus dans Tig-norance où ils étaient que, dès lors, l'année en Poitou commençait au 26 mars. Certains même de ces écrivains, non seulement commettent cette erreur de date, mais ils se trompent aussi sur la localité qui fait l'objet de l'acte, et le considèrent ainsi que l'a fait Du Temps [Le clergé de France, II, p. 194)5 comme se rapportant à l'abbaye de Notre-Dame de Celles. Il y a là une double erreur que nous avons jugé à propos de relever. Adcmar de Chabannes, dans la succession des archevêques de Bordeaux, ne mentionne pas Islon, à juste titre, celui-ci n'ayant jamais été que le coadjuteur d'Acius, ainsi qu'il est expressément marqué dans une variante de sa chronique où il est dit qu'Islon, après avoir administré l'archevêché de Bordeaux du vivant d'Acius et sur la demande expresse de ce prélat, renonça spontanément, après sa mort, conformément aux règles canoniques, à la mission qu'il tenait de lm{Chron. d'Adémar, p. 194).
d'Arnaud, Ision se retira el il fut procédé à l'élection d'un nouveau prélat. Or, Guillaume prit une part importante à ce choix qui se fit d'un commun accord entre lui et Sanche, duc de Gascoj^ne, son beau-frère. Ils se réunirent à Blaye, ville en quelque sorte neutre, car, quoique faisant partie de la Gascogne, elle était possédée depuis de longues années par le comte d'Angoulême, fidèle vassal du duc d'Aquitaine. Celui-ci fut l'hôte des deux ducs qui fixèrent leur choix sur un ecclésiastique de mœurs irréprochables, nommé Geoffroy, lequel fut aussitôt consacré,à savoir le 8 septembre 1028, dans l'église de Saint-Romain de Blaye, par les évêques, ses suffragants, convoqués à cet effet : Isembert de Poitiers, Arnaud de Périgueux et Islon de Saintes (1). Ce Geoffroy était de nation française, ce qui semble indiquer que, dans la circonstance, Guillaume avait réussi à imposer son candidat. Du reste, son influence paraîtavoir prédominé dans les élections précédentes, et si on n'ose l'affirmer pour l'archevêque Arnaud, le fait est absolument certain pour Islon, qu'il chargea, lors de son départ pour l'Italie, de veiller conjointement avec deux autres évêques au maintien du bon ordre dans le duché (2).
Durant toute sa vie, Guillaume s'était toujours, par caractère, beaucoup préoccupé des questions religieuses, et en ce moment il en était deux qui attiraient particulièrement son attention, l'une, l'extension de l'hérésie des Manichéens dans ses états, l'autre, la reconnaissance de l'apostolat de saint Martial, question qui partageait en deux camps le clergé du Limousin et môme celui d'une partie de la France et était arrivée à un état aigu.
Comme il arrive généralement aux époques de foi vive, certains esprits, surexcités par l'étude des questions ardues que comportent les mystères de la religion chrétienne, ne se contentaient pas des solutions approuvées par l'Église, et allaient chercher au delà ce qu'ils pensaient être la vérité. C'est ainsi qu'au commencement du xi« siècle naquit l'hérésie des Manichéens. Elle apparut d'abord dans les écoles, puis, malgré la répression vio-
(i) L. Delisle, Notice sur les manuscrits orig. d'Adérnar, p. 77.
(2) On peut rapprocher de ce récit ce fait que,ver3 1022, Guillaume eut encore une importante entrevue à Blaye avec le duc de Gascog'ne et ijuc celle-ci pouvait bien ne pas être étrangère à la situation faite à l'arclievèchié de Bordeaux par la maladie d'Arnaud (Voy. plus haut, page 160, et Labbe, Nooabibl. man., II, p. 174).
igo LES COMTES DE POITOU
lente dont elle fut l'objet, elle se propagea rapidement. D'Orléans, son centre, elle ga^na l'Aquitaine et trouva dans le Limousin, dont les peuples ont toujours témoigné des tendances dévotieuses, voire même superstitieuses, un terrain propice pour faire fructifier sa semence. Les xManichéens n'attaquaient pas seulement les dogmes de l'Église catholique par la croyance à deux principes opposés, Dieu, principe du bien, le diable, principe du mal, ils rejetaient le baptême, la présence réelle, le culte de la Vierge Marie et des Saints, et ne condamnaient pas seulement la hiérarchie ecclésiastique, les temples religieux et les cérémonies de l'Église, mais encore ils sapaient la société elle-même dans sa base, en se prononçant contre l'union de l'homme et de la femme qu'ils toléraient seulement.
A l'abri de ces doctrines professées par des hommes instruits et d'un caractère plus particulièrement spéculalif,des abus s'introduisirent dansla pratique populaire, et Adémar de Chabannes, qui vit de près les Manichéens à Limoges, déclare qu'ils adoraient le diable d'abord sous la figure d'un nègre, puis sous celle de l'ange de la lumière qui devait leur apporter chaque jour beaucoup d'argent, enfin que si, en public, ils pratiquaient l'abstinence comme les moines et prêchaient la chasteté, dans des réunions mystérieuses ils commettaient toutes les abominations de la luxure. Ils attirèrent beaucoup de peuple à leurs croyances subversives, aussi Guillaume fut-il amené à sévir contre eux. A Limoges, ils apparurent du temps de l'évêque Géraud,mais il ne semble pas que l'on ait recouru contre eux au supplice du feu, inauguré par le roi Robert à Orléans; seulement, vers 1027, le duc fit tenir à Charroux un concile, oii se trouvèrent presque tous les grands seigneurs de l'Aquitaine et où furent arrêtées des mesures pour obvier à la propagation de l'hérésie (1).
Bien qu'Adémar ait écrit que les Manichéens étaient les véritables messagers de rAnte-Christ,il ne semble pas qu'il ait donné à ces mots leur sens littéral et qu'il ait cru que leur apparition présageait la fin du monde. Les prédictions de l'Apocalypse ont de tout temps frappé des intelligences maladives qui ont vu dans
(i) Chron. d'Adémar, pp. 178, 184, igA-
les grandes catastrophes qui se reproduisent périodiquement les avertissements d'un prochain cataclysme. Celte préoccupation a pu se faire jour dans certains milieux aux approches de celte date de l'an mil à laquelle on pouvait attribuer un caractère fatidique, mais elle ne se fait nullement sentir dans les actes de nos ducs d'Aquitaine. Guillaume Fier-à-Bras a agi sans plus de façon que ses prédécesseurs et, quant àson fils, sous qui a sonné l'heure prétendue fatale, sa conduite est celle d'un homme qui songe à préparer l'avenir en vue de sa propre satisfaction. S'il assure son pouvoir, c'est pour en jouir; s'il se montre généreux à l'égard des établissements religieux, c'est parce qu'il est un homme pieux, et même il n'est pas aussi large à leur égard que certains de ses devanciers ou de ses successeurs, car son esprit sage et pondéré l'éloigné de ces entraînements qui ont poussé les uns et les autres, tour à tour, dans des voies extrêmes. Il est certain que dans le siècle qui a précédé l'an mil et même d'assez bonne heure on trouve fréquemment, dans les préambules de chartes du Poitou contenant des donations de biens aux églises^ cette formule à peu près invariable : « La fin du monde étant proche, sa ruine s'accroît de jour en jour, ainsi qu'en témoignent des présages certains (1).» Elle était consignée dans le célèbre recueil de formules rédigé par Marculfe dans la seconde moitié du vu' siècle, et quijusqu'à l'apparition des légistes,a été usité dans les chancelleries et fut le guide des notaires (2). Ceux-ci possédaient des extraits de ce recueil, de petites compilations dans lesquelles les parties choisissaient les textes qui étaient le plus en rapport avec les sentiments qui les guidaient dans leurs actes et c'est ainsi que s'explique la dissemblance que l'on constate dans la pratique quand on veut étudier la chose de près. Ainsi, il semble qu'il a existé en Poitou deux écoles ou plutôt deux formulaires, employés chacun dans une portion du pays. A Poitiers, ob. siégeait la chancellerie du comte de Poitou, oil l'enseignement le plus élevé se donnait dans les écoles de Saint-llilaire et de la
(i) « Muudi tennino appropinquanle ruinlsijue ejus crebrescenlibus jam cerla signa manifestantur. »
(2) De Kozière, Recueil général des formules usitées dans l'empire des Francs du ve au xe siècle, I, p. 224; Baluze, Capilularia, II, col. 4o3.
Cathédrale, les formulaires n'ont jamais donné place à la croyance de la fin du monde prochaine, qui pouvait sembler une hérésie; dans les chartes de Saint-Hilaire-le-Grand et de Saint-Cyprien, on n'en rencontre aucune trace tandis qu'elle apparaît dans la plupart des autres chartriers du Poitou : à Sainl-Maixent, de 973 à la fin du siècle; à Noaillé, de 971 à 1020 (1) ; à Saint- .louin-de-i\larnes, où, de 964 à 1038, on emploie cette formule précise : « à mesure que ce siècle s'écoule la fin du monde approche (2) ; » enfin à Saint-Jean d'Angély.où l'on trouve non seulement l'emploi de la formule ordinaire vers 971, mais encore celui d'une autre fort alambiquée oii il est fait allusion aux iniquités des nations (3).
11 ne semble pas que Guillaume ait pris des mesures spéciales contre les Juifs qui étaient à cette époque répandus un peu partout, mais des manifestations particulières d'un zèle excessif se produisaient de temps en temps. Ainsi, en 1010, l'évêque de Limoges, Audouin, ayant résolu de faire disparaître tous les Juifs (le son diocèse, leur donna un mois pour se faire baptiser ou quitter le pays. Il ne voulut pas employer la force, mais agir par la persuasion et des docteurs chrétiens furent chargés de les évangéliser et de discourir avec eux, mais ce fut en pure perte, car trois ou quatre seulement consentirent à se faire baptiser, les autres^ avec femmes et enfants, préférèrent s'exiler et se répandirent dans les villes voisines (4). Il ne faut pas oublier que, vers le même temps, un acte qui causa un grand bruit fut encore le fait d'un Limousin. A Toulouse, pour les fêtes de Pâques, il était d'usage que, dans la cathédrale, un Juif vînt recevoir un soufflet en représailles de celui donné au Christ dans sa passion.
(i) A. Richard, Chartes de Saint-Maixent, I, pp. 63, 67, 74, 86, 88, 92, 94, 98; Arch.de la Vienne, orig., Noaillé, nos 8, 21, 4o, 69, 61, 62, 67, 68, 70, 76, 87.
(2) Cart. de Saint- Jouin-de- Marnes, pp. i, 11, 17 : « L)um seculum transit finis mundi appropinquat. »
(3) Cart. de Saint-Jean d'Anffélf/, de <j']i à 1026, I, pp. 74? 7^, 217, 23o, 23i : « Jam mundi termino appropinquante et ecclesie Dei que in diversitalem genfium a Domino disposite longe lateque a fideiibus ejus constructe fuerant fesse jacebant quod ut Dominus dicit iniquitascotlidiana nialitie incremeDtasumit,preserlim cum sit posita inter scorpiones et serpentes more hominum viventes. »
(4) Chron. d'Adémar, p. 169. Il y a lieu de rapprocher de ce fait le traité composé par Fulbert de Chartres contre les Juifs (Migne, Patrologie lat., CXLI, col . 3o5) .
GUILLAUME LFi: GRAND igS
Or le vicomlo Aimcri de Rochechoiiart se trouvait au temps des fêtes à Toulouse, et, par déférence pour lui, on chargea son chapelain d'infliger au Juif la flétrissure habituelle. Mais celui-ci, subissant encore la vive impression des scènes de la Passion qu'il venait d'entendre rappeler, frappa si violemment le malheureux que, faisant jaillir de sa tète la cervelle et les yeux, il le tua du coup, ce qui, croyons-nous, dut fortement surprendre les assistants habitués à des pratiques plus douces (1).
Ce fait de brutalité était sûrement dû à une vive surexcitation du sentiment religieux, surexcitation qui était dans les tendances de l'époque et qui se manifestait à tout propos, ne fût-ce que par des actes de pénitence excessive, succédant à des actes de violence inouïs et souvent en précédant de nouveaux. Guillaume paraît à ce sujet presque une exception dans la société du temps, mais si son caractère répugnait aux excès, il le perlait à se mêler aux discussions religieuses, dans lesquelles il soutint avec âprelé sa manière de voir. Tel fut-il enlre autres dans la question de l'apostolat de saint Martial, qui, pendant quelques années,, agita profondément ses états.
Il ne s'agissait pas, comme de nos jours l'ont cherché les historiens, de savoir si saint Martial vint dès le premier siècle évangéliser l'Aquitaine, ce fait n'était pas alors révoqué en doute. On admettait que saint Marlialétait l'un des soixante-douze apôtres du Christ et qu'il avait été envoyé de Uome dans les Gaules par saint Pierre lui-même; mais les moines de Saint-Martial de Limoges avaient été plus loin : ils revendiquaient pour leur patron la qualité d'apôtre. Jourdain, l'évèque de Limoges, dont la cathédrale était placée sous l'invocation de saint Etienne, proto-martyr, vit dans cette prétention des moines une menace pour la suprématie de son église et même pour l'autorité épiscopale dont ils tendaient à s'affranchir en se faisant raltacher directement au Saint-Siège. L'alfaire fut portée à un concile qui se tint à Poitiers le 13 janvier 1024. Il n'y fut pris aucune décision (2).
(i) citron. iVAdémar, p. 173.
(2) L'Art de vérifier les dates, p. 202, inji(iiic, d'après P;igi, la tenue de ce concile en 1023. Mais, étant donnée sa date du i3 janvier, il se pourrait, selon le mode de comput (juia pu cire employé, que celte assemblée n'ait eu lieu qu'en 1024 ; en tout cas, elle est auléricureà celle de l'arisdc celle luèmc année 102/1, coulraircmeut à l'opinion
iq'i l^ES COMTES DE POITOU
Elle vint ensuilc au concile de Paris du 2i mai de la môme année, où se jugeail le dilTércnd enlre Jourdain et son môtropolililain^ Gauzlin, cl où révoque fui excommunié malgré les efforts du duc d'Aquitaine; Robert et Gauzlin se montrèrent favorables aux prétentions des religieux de Saint-Mai'tial et firent reconnaître leur patron comme apôtre. Jourdain s'inclina devant la décision du concile en ce qui le louchait personnellement, mais il avait à sauvegarder des intérêts et il dut pousser l'affaire de l'apostolat de saint Martial dans ses dernières limites. S'élant réconcilié avec l'archevêque de Bourges, il tomba d'accord avec lui et ses autres contradicteurs pour soumettre la question au pape Benoît VIII. Sur ces entrefaites, celui-ci mourut (le 11 juin 1024), et ce fut son successeur Jean XiX qui répondit à l'évêquc de Limoges. Le pape tourna habilement la difficulté en donnant une grande extension au mot d'apôtre, dont le sens fut identifié avec celui d'envoyé de Dieu. Jourdain se contenta de cette demi-satisfaction, et dans les premiers jours du mois d'août 1029 se tint à Limoges un concile où assistèrent l'archevêque de Bourges avec ses suffragants d'Albi, de Cahors et de Limoges et les évêques d'Angoulême, de Périgueux et de Poitiers qui dépendaient de l'archevêché de Bordeaux. A celte assemblée solennelle il fut arrêté qu'à l'avenir l'office de saint Martial serait célébré comme celui d'un apôtre et on déclara que ceux qui enfreindraient celle décision seraient excommuniés. Guillaume prit une part importante à celte résolulion et entraîna les assistants en leur présentant unlivre fort ancien, écrit en lettres d'or, dont Canut, roi d'Angleterre, lui avait fait présent avec bien d'autres objets précieux, et dans lequel on lisait que saint Martial était un apôtre au même titre que Paul et Barnabe, qui ne furent pas au nombre des douze disciples du Christ (1). Mais les controverses avaient été si vives qu'elles se continuèrent encore quelque temps et elles ne furent closes qu'après que les deux conciles de Bourges et de Limoges, tenus coup surcoupen novembre 10.31, eurentmaintenu, contre tous ceux qui
émise par M. Pfister [Eludes sur le règne de Robert, p. 34.^), qui attribue aussi à tort à celle dernière réunion un fait qui se passa à Limof^cs.
(i) Miçne, Pulrologie ^a/.,CXLI, col. 87-1 12, Ademari epistola de apostolatu sancti î\Iarlialis; Ilein, col. 111-112, Fragmentum sermonis Ademari ; Hem., col. ii5-i24, Scrmoncs Ires Ademari; Item, col. iij8, Epistola Jordani.
(UJILLAUME LE GRAND i<j5
s'obstineraient à regarder saint Martial comme un simple confesseur, la peine de l'excommunication (1).
La participation du comte de Poitou à cette grande querelle religieuse est le dernier acte de sa vie publique que nous connaissions. Peu après, à l'imitation de son père et de son aïeul, il prit la détermination de se retirer dans un monastère. Il ne nous paraît pas qu'en agissant ainsi il ait simplement obéi à l'impulsion de ses sentiments religieux; nous inclinons plutôt à croire que des raisons politiques le poussèrent à prendre celle grave décision. Guillaume était beaucoup plus Agé que sa femme y\gnès et celle-ci se trouvait maldecetle union disproportionnée; d'autre part, elle était ambitieuse. Elle voyait avec inquiétude arriver le moment où, par suite de la mort de son époux, elle perdrait le haut rang dont elle jouissait et serait contrainte de s'incliner devant une nouvelle duchesse. F^asuccession ducale devait en effet revenir à (Uullaume, le fils d'Aumode, qui, déjà âgé, no manquerait pas de se marier aussitôt qu'il serait arrivé au pouvoir. Aussi, se modelant sur Constance, la reine de France, qui avait fait tousses efforts pour enlever le trône aux enfants du premier mariage du roi, elle entreprit une lutte sourde contrôle fils de la première femme de son mari et chercha à attirer ses préférences sur l'aîné de ceux qui étaient issus de leur union et à qui elle faisait porlerdèscc moment le nom dynastique de Guillaume (2). Mais le comte, avec celte fermeté dont il donna tant de preuves, ne se prêta pas à ces manœuvres; son fils aîné, dont il n'avait pu faire un roi, devait lui succéder dans son duché. Toutefois, craignant à juste titre qu'Agnès, dont il connaissait le caractère violent, ne vînt à profiter du moment de trouble qui suivrait sa mort pour usurper le pouvoir, il ne trouva d'autre moyen pour empêcher ses machinations d'aboutir que de mettre, lui vivant, son fils
(i) Labbo, Concilia, IX, p. 805 ; Art de ocnjîer les dates, p. 202.
(:!) La clironuiuc de Sainl-Maixent rapporte ([)p. 388 et Sif}) que le fils aîné d'Agnès portait le nom de Pierre ; par la siiile, il l'ut appelé Guillaume, ainsi (jue ses prédécesseurs, mais il est avéré que sa mère lui faisait prendre (oui enfant ce nom de Guillaume, réservé aux aînés des comles do Poilou ; il était bien l'aîné des enfants d'Agnès, mais, dans la série des enfants de Guillaume, il n'avait que le troisième rang. Ce fait est constaté par une charte de Noaillé (Arch. de la Vieune,orig., no8o), postérieure au mois d'août 1029 et danslatiuollc se trouvent les souscriptions du duc et de sa famille dans l'onlre suivant : S. Willelini comitis. S. Agnetis siiœ iijcoris. S. Willelini Jilii sai. S. Odoni Jilii sui. S. Iteriim Willelnii Jilii sui.
aîné en possession de raulorilé. Il ne put ou ne voulut, comme Tavail fait le roi, associer son fils à son litre ainsi qu'à son pouvoir, el, pour arriver à ses fins, il renonça à l'un et à l'autre. Il se relira dans la splendide abbaye de Maillezais, où il mourut peu de temps après, le 31 janvier 1030, âgé de soixante et un ans, et fut inhumé dans le cloîlre de l'abbaye (1).
La vie de Guillaume le Grand serait imparfaitement connue si l'on s'en tenait aux faits principaux de son histoire que nous venons de rappeler; On peut heureusement, grâce à son contemporain, voire même son panégyriste, Adémar de Chabannes, avoir une idée plus complète du rôle qu'il joua dans la société de son époque.
Le très glorieux ettrès puissant comte de Poitou, duc des Aquitains, se montra, dit-il, au-dessus des princes de son temps par son affabilité extrême ; ses conceptions étaient aussi élevées que sa sagesse était grande, sa libéralité élait excessive, et s'il était véritablement le défenseur des pauvres, on pouvait encore l'appeler le père des moines, le constructeur et le défenseur des églises, enfin toute sa vie il fit preuve du plus grand dévouement envers le Saint-Siège; dès sa jeunesse, il prit l'habitude d'aller tous les ans à Rome, généralement à l'époque du carême, et si, pour un motif quelconque, il ne faisait pas ce voyage, il le remplaçait par un pieux pèlerinage à Sainl-Jacques-de-Compostelle (2).
Les dates de ces visites au célèbre sanctuaire galicien ne nous sont pas connues, mais on peut croire que l'une d'elles se fit pendant la reconstruction de la cathédrale de Poitiers, et que le comte dut à la générosité d'Alphonse V, roi de Léon, son ami, quelque portion des reliques de saint Aciscle et de saint Némèse qui furent
(i) CeUedale de io3o est fournie par la chronique de Saint-Maixenl (p.Sgo) et par Pierre de Maillezais (Labbe, Nova bibl. mon., II, p. 267), mais ces deux textes ne sont pas d'accord sur l'âge qu'avait Guillaume le Grand au moment de sa mort; tandis que la chronique de Sainl-Maixent indique soixante et onze ans, Pierre de Maillezais ne parle que de soixante el un ans. Besly, dont nous avons du reste adopté la manière de voir, l'ait remarquer à juste titre {Hisl. des comtes, prenves, p. 278 bis) que si l'on concédait au comte l'àg-e de soixante et onze ans lors de son décès, il faudrait faire remonter sa naissance à l'année 959, ce qui ne peut se concilier avec l'âge que devait alors pvoir sa mère: le mariage de cette dernière, ainsi que nous l'avons dit plus haut (page 102, note 3), n"a pu avoir lieu qu'en 9O8.
(2) Chron. d'Adcmar,[>. i03.Le comte se trouvait à Rome en ioi2,avec Audouin, évèque de Limoges (C'/i/"0«.c?'^(^é//2ar, p. 171), et en 101 3, lors de la découverte du chef de saint Jean-Bapliste {Ilem, p. 179); le 2 mai 1017, il était à Pavie, revenant de Kome avec ses deux fils (Bruel, Charles de Cluny, 111, p. 732).
GUILI-AUMK LK GRAND 197
enfermées avec des parcelles de celles de saint Rasyplie dans une ampoule ou reliquaire en plomb, que l'on plaça dans le massif de l'autel de la chapelle de Saint-Xiste à la cathédrale (1).
Toutefois, malgré sa piété, Guillaume ne se rendit jamais aux Lieux Saints. Le voyage était trop long, on pourrait même dire trop périlleux, pour un chef d'état, et il dut se contenter d'encourager de ses conseils, et sans doute aussi de ses deniers, les gens de son entourage qu'un zèle ardent ou parfois un sentiment de vaine gloriole poussaient à cette entreprise. L'Aquitaine fournit à cette époque un fort contingent de pèlerins appartenant à toutes les classes de la société, tant pauvres que riches, au nombre desquels on remarque les deux plus fidèles vassaux du duc d'Aquitaine, Guillaume Taillefer, comte d'Angoulôme, et Foulques Nerra. Ce dernier, qui avait tant de méfaits sur la conscience, fit même trois fois le voyage de Jérusalem (il succomba dans le cours du dernier, en lOiO) ; quant à Guillaume Taillefer, il fit partie d'une troupe de près de sept cents personnes, venues de tous les points de la France, qui gagna la Palestine, par terre, au prix des plus grandes fatigues. Le comte d'Angoulême paraît avoir été le personnage le plus signalé de ce pèlerinage, dans lequel il fut accompagné par l'abbé de Saint-Cybard, qui mourut en route, et où l'on remarquait aussi Eudes, comte de Châteauroux, qui avait pour principal compagnon Richard, abbé de Déols (2). Parmi les autres pèlerins notables de l'Aquitaine à cette époque, on trouveGuy, vicomte de Limoges, et son frère Audouin, évêque de cette ville (3), Jourdain de Laron, successeur de ce
(i) Cette ampoule a été découverte en 1891, lors des réparations faites à la chapelle de Saint-Xiste et remise en place le 25 novembre iSg'j. Elle portait sur son couvercle une inscription curieuse en quatre lignes ainsi con<;uc : « Scpulcrum Rlicsepi, Nomenslii, Aciscli (ou Acisclii). «
+ SEPVLG II RUESEPIV || NOMENSTII || ACISCLI.
Acisclc et Nénièse sont des martyrs de Cordoue dont les reliques furent transférées à Saim-Jacqucs de Compostclle au xie siècle et Rasyphc fut martyrisé à Rome, d'où Guillaume le Grand put rapporter quelques parcelles de ses os. Voy. notre article : L'Iitscrijtlioii du reli'/iiairc de Suinl-Xiste à la cathédrale de Poitiers {Courrier de la Vienne, no du 5 décembre 189/»; La Semaine religieuse du diocèse de Poitiers, nos des 2 et 9 décembre 1894) ; Rolland., Acta sanct. j'unii, VII, pp. 226 et 228 b; Item, juin, V, p. 387.
(2) C/iron. dWdcmar, pp. iG8, 171, 189; Pfister, Eludes sur le règne de Robert pp. J4j->>Jf>'
(3) Chron. d'Adèmnr,p. 1G8.
dernier (1), Raymond, soigneur du Limousin, oncle du chroniqueurAdémar de Cliahannes (2), l»aoul, évoque dePôrigueux (3), Isembcrl, évoque de Poitiers (4), Josbert, seigneur de Malemorl, qui, fait prisonnier par le vicomte de Comborn, fui délivré par les habitants de ses domaines et mourut en odeur de sainteté en allant à Jérusalem (5).
Un voyage pénible et forcément accompagné de privations ne pouvait aussi entrer dans les goûts de Guillaume, qui mettait du faste en toutes choses. Dans les localités qu'il traversait, dans les assemblées publiques auxquelles il assistait, il était, dit encore Adémar, considéré plutôt comme un roi que comme un duc, tant sa personne abondait en noblesse et en grandeur. Aussi il s'attacha tellement Alfonse, roi de Léon, Sanche, roi de Navarre, Canut, roi de Danemark et d'Angleterre, que, chaque année, ces princes lui faisaient porter de riches présents par des envoyés spéciaux, qui, à leur retour, en emportaient de plus précieux encore. 11 se lia aussi d'une grande amitié avec l'empereur Henri et l'un et l'autre se faisaient un honneur d'échanger réciproquement des cadeaux; parmi ceux si nombreux que fit Guillaume à l'empereur, on remarqua surtout une magnifique épée, toute en or, sur laquelle étaient gravés ces mots : Haiiiricus Imperator Ce^«y A/^// i^y/i^s-. Enfin les pontifes romains l'accueillaient à chacun de ses voyages avec autant de déférence que s'il eut été le chef du Saint-Empire et le Sénat de Rome racclamait du nom de père (6).
Adémar dit aussi qu'il possédait toute l'affection du roi de France. Sur ce point il y a une certaine réserve à faire, et on pourrait peut-être appliquer aux sentiments de Robert à l'égard de Guillaume ce qu'Adémar dit de ceux que témoignait Eudes à
(i) Chron. cfAd.'niar, p. if)/(.
(2) Chron. d' Adémar, p, i68.
(3) Chron. d' Adémar, p. 171. Il n'y a pas lieu d'accorder la moindre créance au réci! de Geoffroy du ^'ig•eois (Labbc,.Voc'« bibl , man.,\\,}^.2.^-]),({\û fait mourir Raoul en Palestine, au cours d'une expédition militaire avec le comte de Poitou ; il a pareillement confondu Guillaume le Grand avec Guillaume le Jeune; quant à Raoul, il est mort à Périgueux,d'après Adémar.
(4) Chron. d'Adémar, p . 171.
(5) Chron. d'Adémar, p. 194-
(6) Chron. d'Adémar, p. t63.
Kenoiil II : « Il i'aiiriail parce qu'il le redoulait. » Toiil d'al)or(l les rapports des deux princes durent être intimes. Par suite du mariage d'Hugues Capet avec Adélaïde, sœur de Fier-à-Bras, ils étaient cousins germains (1 ) ; puis HoJjert ayant épousé, malgré tous les obstacles, Bertlie de Blois, la tante de Guillaume^ il reporta sur la famille de celle-ci tous les sentiments d'affection qu'il pouvait avoir pour elle, môme ilenfitlamanifestation éclatante quand il porta aide au duc d'Aquitaine pour venir à bout des comtes de la Marche et de Périgord. Mais ledivorce de Bortliedutjeter un froid sur ces relations ; de plus, bien que Guillaume fût devenu pour un temps le beau-frère du roi de France par le mariage de ce dernier avec Constance, sœur d'Aumode, les luttes continuelles de Robert avec Eudes de Blois, le cousin de Guillaume et que celui-ci regardait comme un frère, obligèrent ce dernier à une grande réserve afin de n'être pas obligé de prendre parti pour l'un ou l'autre des belligérants : on peut même se demander si le comte de Poitou, à l'imitation de son ancêtre Renoul, ne se ménagea pas un otage contre les entreprises que le roi de France aurait pu méditer contre lui. Il eut en effet pendant quelque temps parmi ses familiers le jeune Louis, l'un des fds de Charles de Lorraine, le compétiteur malheureux des Capétiens, petit-fils par suite de Louis d'Outremer et dont il reconnaissait publiquement laqualiléprincicre(2). On voit bien Robert etsafemme Constance se rendre à Saint-Jean d'Angély pour prendre part aux fêtes do la découverte du chef du Précurseur, puis Guillaume assister, le 9 juin 1017, à Compiègne,au sacre de Hugues, le fils aîné du roi,
(i) Une cluirle de Bourgiiell (Hesly, Hisl. des com/es, preuves, p. 305) de l'an 1028 ou 1029 se Icrmine ainsi : « rcjjnanle rege Rolberto iu Francia et ejus consobrino Guillelmo in Aquilauia ».
(2) Ce fait, (jui n'a pas encore été relevé, ressort en toute évidence d'une charte du carlulaire de Bourgueil (p. 80), par laiiuclle le comte de Poitou, à la prière de l'abbé IJernou, donnait à ce mouaslcre des salines dans les marais de Charron. Elle ne porte pas de date, néanmoins elle doit être circonscrite entre les années 1000 et 1012, termes extrêmes de l'abbatiat de liernon, et placée à une époque où Emma, mère du comte Guillaume, devait encore exister, car ce dernier signe eu effet l'acte, avec celte désignation expresse de fils d'Emma; on y relève aussi la signature de son fils Guillaume et enfin celle de 1-ouis, fils du roi Charles, « S. Lodoïci filii Karoli régis, » qui suit inuiiédialemcnt en place honorable celle du comte. Celte mention est à rapprocher de celle fournie par Mabillon {Ann. Benadict.JV, p. 43), qui cite une charte de l'abbaye d'Uzerche en Limousin, ainsi datée : « Anno ab Incarnalioue MIX régnante Rolberto et Ludvico et Karlonio ». Il est avéré, par ce dernier acte, qu'en 1009 la légitimité du pouvoir de Robert n'était pas admise par tous dans les états de Guillaume" le Grand.
200 LKS COMTES DE l'OITOU
en lôle des seigneurs laïques (j), mais ces rapports assez peu fréquents n'avaient pas le même caractère que ceux qui avaient marqué les débuts du règne des deux princes. Guillaume voulait, comme tout l'établit, cire maître chez lui et était peu disposé à souffrir l'ingérence du roi ; il le montra bien lors du vif dissentiment qui éclata entre eux lors de l'élection de Jourdain au siège épiscopal de Limoges et qui dura deux ans au moins, Robert étant dissimulé derrière Farclievêque de Bourges, Guillaume derrière l'évoque de Limoges. Finalement le conflit s'étaitlerminé par la défaite du duc d'Aquitaine à la suite de la décision du concile solennel que le roi de France avait convoqué à Paris en 1024. Si, peu après, Guillaume réclama l'appui du roi pour la réalisation de ses projets sur l'Italie, il n'agit pas directement et dut recourir à l'entremise de Foulques Nerra, l'allié naturel du roi de France contre Eudes de Blois, et ce fut le comte d'Anjou qui régla les conditions de l'accord.
11 s'abstint aussi en 1026 d'assister à la réunion provoquée par Robert pour le jour de la Pentecôte afin de désigner le futur héritier de la couronne, et chercha même à détourner Fulbert de Chartres de s'y trouver.» Quanta moi, lui écrivait-il, je ne me rendrai pas àla cour du roi, sachant bien que l'on m'en voudra moins de mon absence que si, présent, je me prononçais pour le roi ou pourlareine ; dureste,je ne feraisrienpour le choix d'un roi sans m'êtremisd'accordavecmon frère Eudes, et soyez assuré que celui qu'il choisira, je le prendrai aussi (2). » Guillaume partageait sans doute la jalousie et la méfiance des grands seigneurs contre les agissements de Robert, et particulièrement contre les précautions que prenait le roi de France pour assurer la couronne dans sa famille; aussi quand Hildegaire écrit (de Poitiers) à Fulbert de Chartres que, tant que le père est vivant, il ne doit pas être créé d'autre roi à côté de lui, l'écolàtre de Saint-Hilaire n'est à n'en pas douter que le porte-parole du duc d'Aquitaine (.3). Fulbert n'imita pas la réserve de Guillaume ; il n'osa résister à l'invitation de Robert, et même il contribuabeaucoup à faire désignerle jeune
(i) Rec. des Itist. de France, X, p. 599.
(2) Migne, Patrolojie lai., CXLI, col. 83o, S. Guillelmi dacis epistolœ.
(3) Migae, Patrologie laL, CXLI, col. 253, S. Fulberli epislolœ.
Henri pour lui succédoîr. Une fois raiïairc décidée, Guillaume ne bouda plus et, en 1027, il se trouvait à Reims, le jour de la Pentecôte, parmi les témoins du sacre du nouveau roi (1). Du reste, le duc d'Aquitaine, qui, dans ses états, tenait fermement la main à ce que ses vassaux s'acquittassent envers lui des obligations auxquelles ils étaient tenus, ne pouvait s'affranchir de celles qui lui incombaient envers le roi de France, du moment qu'il n'était pas en lutte ouverte avec lui; aussi, au début de l'année 1028,1e voit-on encore se rendre à Paris et assister au mariage d'Adèle, fille de Robert, avec Baudouin, fils du comte de Flandre (2).
Ces actes de déférence publique de la part de Guillaume maintenaient son bon accord avec le roi et lui permettaient en même temps d'exiger des comtes et autres grands seigneurs dépendant du duché d'Aquitaine la même soumission à son égard. C'est ce que l'on peut induire du texte d'Adémar, qui fait remarquer qu'il avait assujetti tout le pays à son pouvoir, de telle sorte que personne n'osait se mesurer avec lui (3). Comme le fut plus tard Louis XIV, il avait été élevé à une rude école, et les misères de la fin du règne de son père et du commencement du sien l'avaient instruit ; avec la ferme volonté d'être le maître le jour oiî la chose lui serait possible, il se traça le plan de conduite dont on peut suivre facilement l'exécution. Une fois que l'ordre, troublé par l'ambition des comtes de la Marche et des vicomtes de Limoges, fut rétabli, il se préoccupa de prévenir les soulèvements qui pourraient se produire contre son autorité et en conséquence il s'appliqua à mettre en pratique le plan quQ nous avons dévoilé, plan qui consistait à s'attacher ces turbulents personnagespar un lien plus étroit de vassalité et par des bienfaits dont il était libre de leur retirer les témoignages, plutôt que d'employer la force des armes, qui n'avait souvent d'autre conséquence que de laisser derrière soi, même en cas de succès, un ennemi ulcéré, toujours soucieux de prendre sa revanche. Il ne redouta pas d'augmenter la puissance de certains de ses vassaux, assuré qu'il était de leur fidélité par la concession d'imporlantsbonéfices, et aussi, il faut
(i) Rec. des /list. de France, X, p. Gi/|.
(2) fier, des hist. de France, X, p. G17.
(3) C/irun. d'Adémar, p. i03.
bien rajouter, par ses qualilés personnelles qui lui allirèrenl de nombreuses umiliés. Grâce à ses générosités à l'égard de Guillaume d'Angoulême, de Foulques Nerra, même de Boson, son ancien adversaire, qu'il laissa sans difficulté s'emparer du Périgord ou qu'il en pourvut directement, il les tenait dans sa main et se servait d'eux pour maintenir dans l'obéissance ses vassaux de moindre importance.
Par son habile politique, par la menace de sa toute-puissance, il arrêta donc tout soulèvement contre son autorité, mais ce' résultat ne lui parut pas suffisant; il était dans son caractère de vouloir que l'ordre régnât partout, et rien n'y était plus contraire que ces guerres privées, de seigneur à seigneur, qui souvent dégénéraient en atrocités (1)^ et qui parfois étaient les débuts d'un incendie souvent difficile à éteindre. En opposition avec les usages barbares de l'époque où les barons, toujours en campagne les uns contrôles autres, n'avaient trouvé de meilleur moyenpour affaiblir leurs adversaires que de mettre à mort ou de mutiler grièvement les prisonniers qu'ils faisaient, Guillaume inaugura des façons d'agir plus douces ; il fit toujours grâce de la vie aux captifs, et quand il y avait lieu de leur rendre la liberté^ il les relâchait sains et saufs (2). Mais ces procédés, malgré la contagion de l'exemple qui pouvait en sortir, n'avaient qu'une action assez limitée, et la magnanimité du duc d'Aquitaine avait surtout pour effet d'augmenter son prestige et d'accroître le dévouement dont il était l'objet. Aussi seconda-t-il de tous ses efforts les tentatives que fit le clergé pour arrêter ces luttes barbares et en restreindre les effets. C'est au concile de Charroux, en 088 ou 989, que se dessina pour la première fois ce mouvement contre les actes de violence des seigneurs, qui ne respectaient ni les prêtres ni les faibles (3). Peu après, vers 990, il se tint au Puy une réunion d'évêques du Midi, qui proclama la paix de Dieu et dont les décisions nous font connaître le mal profond dont souffrait alors la société.
(i) Il suffît de rappeler les méfaits des vicomtes de Thouars ctdes sires de Lusignan que nous avons racontes plus liaut; ces crimes abondent du reste dans les chroniques du temps.
(2) C/iron, d'Adémar, p. 208.
(3) Labbe, Concilia, IX, col. ySS.
GUILLAUME LE GRAND 2o3
Oiielques années i)lus lard, en 097 ou 998 (I), comme le mal des ardents causait à Limoges de grands ravages, le duc conseilla à l'abhô de Saint-Marlial et à Févêque Audouin d'inviter le peuple à la mortification, et les prélats, se conformant à cette invitation, ordonnèrent untriduumde jeûne. Puis, tous les évoques de l'Aquilaiue se réunirent dans cette ville de Limoges où de toutes parts on apporta des reliques de saints, particulièrement celles de saint nenoît, qui furent extraites du monastère de Saint-Benoît-du- Saull(2), et le corps de saint Martial qui fut tiré de son tombeau et exposé à la vénération des fidèles au Mont-Jovy. A cette assemblée à laquelle assistaient les archevêques de Bourges et de Bordeaux, les évoques de Clermont, du Puy, de Limoges, de Saintes, de Périgueux et d'Angoulèmo, fut proclamée la paix de Dieu à laquelle adhérèrent le duc d'Aquitaine et successivement tous les grands personnages du duché.
Les décrets du concile qui frappaient de peines ecclésiastiques ceux qui les violeraient furent approuvés par le pape (3). Mais, malgré cette pression de l'esprit public, le but poursuivi était loin d'«itre atteint ; aussi, afin d'arriver à ce résultat tant souhaité, de nouvelles assemblées se tinrent en Aquitaine. Vers l'an 1000, le 13 janvier, jour de la fête de saint llilaire, l'archevêque de Bordeaux présida, à Poitiers, une réunion oi^i se trouvèrent, outre ses sutfragants de Poitiers, d'Angoulême et de Saintes, l'évêque de Limoges et douze abbés; il y fut décidé entre autres que toute querelle survenue au sujet de biens usurpés ne devrait pas se régler par les armes, mais être portée devant la justice (4).
Un autre concile se tint dans la même ville, le 10 mars 1011, mais on n'en connaît ni l'objet ni les assistants ; toutefois on doit présumer qu'il y fut encore question de celte paix de Dieu qui rencontrait toujours des esprits récalcitrants; on sait seulement que l'évêque de Poitiers, Gilbert, avait ordonné aux moines de Saiut-Maixent d'y apporter le corps do leur saint patron qui
(i) D. Valsscte, Hist.de Languedoc, nouv. éd., V, p. i5.
(2) De Certain, .]firacles de sc/i/it Hennit, p. iiG.
(3) C/iron. d'Adémar, p. ij8 ; yV\'j;i\c,/\ilrol(ir/ie /«/..CXIJ, col. 117-120, Sermones très Ademari.
Cl) /ÎL-c.des hist. de France, X, p. 530; Lubbe, Concilia, IX, col. 7S0.
2oA LES COMTES DE POITOU
reçut la visite du duc, d'abord ù Saint-llilairc, puis à Saint- Gri'goire (1).
Le nord de la France, le véritable royaume, ne suivit que tardivement le mouvement du sud, car c'est vers l'année lOlO-lOll seulement que le roi Robert fit tenir pour la première fois une assemblée dans le dessein d'y proclamer la paix de Dieu ; l'on pourrait croire que Guillaume n'y fut pas étranger, car Fulbert de (Chartres, son ami, joua un rôle marqué dans celte réunion dont il célébra les résultats par un chant lyrique enthousiaste (2).
Guillaume avait, autant que possible, fait observer dans ses étals les prescriptions des conciles, mais il ne négligea pas à l'occasion de les faire renouveler. Dans les derniers temps de sa vie, à l'assemblée de Charroux, qu'il avait fait tenir en 1028 ou 1029 dans le but déterminé de faire condamner l'hérésie des Manichéens, il fut ordonné, à son instigation , à tous les grands de l'Aquitaine qu'il y avait convoqués, de garder la paix de Dieu et de vénérer l'Église catholique (3).
Le rôle joué par Guillaume le Grand dans cette magnifique institution de la paix de Dieu est des plus important, sinon même prépondérant, car les nombreux conciles tenus en Aquitaine, où cette paix fut proclamée, furent convoqués par ses ordres ; les textes sont formels sur ce point. Il voulait dominer dans les choses religieuses comme il chercha à le faire dans la société civile ; heureusement qu'il avait un esprit sage et politique et qu'il tourna vers le bien les qualités de volonté et d'esprit de suite dans les affaires dont il était doué. Ce fut un grand prince ; il aurait pu être un tyran.
(i) Marche^ny, Chron. des égl . d'Anjou, p. 887, Sainl-Maixenl. La date de loio, indiquée par ce document, doit êlre reportée à rannée loii, ainsi qu'il résulte d'une charte du carUilaire de Saint-Maixent (A. Richard, Charles de Saint-Maixent, I, p. 91), où il est dit que le concile s'ouvrit le 10 mars; or, la présence à cet acte de la comtesse Brisque,qui épousa Guillaume dans les deux premiers mois de l'année loii, place forcément à cette époque la tenue de cette assemblée, ce qui n'est nullement en contradiction avec le texte de la chronique, dont l'auteur, suivant l'usage commun en Poitou, commençait l'année au 25 mars.
(2) Rec. des hisl.de France, X, p. l\b!\; Migne, Palrologie lat,, CXLI, col. 849, S. Fulberti hymni.
(3) Chron. d'Adémar, p. 194.
GUILLAUME LK GRAND 2o5
Les évoques, membres do ces conciles, élaient pour la plupart les obligés du duc d'Aquitaine; on a vu la part importante qu'il prit à réleclion de rarclievèquc de Bordeaux, Gooffroi H, des évoques de Limoges Géraud et Jourdain ; les évoques de Poitiers, Isembert,etdc Saintes, Islon, lui devaient aussi leurs sièges (I), et le fait qu'Arnaud de Villebois, successeur de Haoul, évoque de Périgueux, fut sacré en 1010 à Nanteuil-en-Vallée, abbaye poitevine, par Seguin, archevêque de Bordeaux, semble bien témoigner de l'ingérence du duc d'Aquitaine dans celte nomination (2) ; pour ce qui est des évoques d'Angoulême, étant donnés ses rapports intimes avec le comte Guillaume Taillefer,on peut croire que les prélats furent choisis d'un commun accord entre le duc et son vassal. En tout cas, Bohon,run d'eux, qui devint évoque vers 1020, était un Poi te vin, originaire de Mon laigu, et sans doute membre de la famille qui possédait ce fief; de plus, on le voit faire acte de vassalité à l'égard de Guillaunie, assurément pour des domaines qu'il tenait de sa générosité (3). Quant à lui, dit Adémar, il était rare qu'on le rencontrât sans qu'il fût dans la compagnie de quelque évêque,et d'autre part il tenait en grand honneur les moines et les abbés canoniquement élus, dont il prenait volontiers les conseils. Aussi veillait-il avec soin à la régularité de la-vie monastique, et quand il s'apercevait que le bon ordre était troublé dans un couvent, il employait toute son autorité pour le rétablir; sa vigilance s'appliqua à presque toutes les abbayes du Poitou.
Saint-Cyprien de Poitiers, qui avait été pendant si longtemps un modèle de vie religieuse, avait dégénéré et les moines s'étaient affranchis de presque toutes leurs obligations monastiques. Pour remédier à cet état le comte s'adressa à Abbon, abbé de Fleury, qui maintenait dans son monastère une ferme discipline et, tant par ses
(i) Quand Guillaume le Grand arriva au pouvoir, Gislebert, le confulentde sa mère, occupait i'évèché de Poitiers depuis viugt ans environ; il mourut à la Ho de l'année 1022 et fut enterré A Maillezais, où il s'était sans doute retiré depuis déjà quelque temps; le diocèse était administré, en qualité d'archidiacre, par son neveu Iscmberl, qui lui succéda sans difticullé. Islou était frère de («rinioard, évèqiie d'Ang^oulèine et parvint à I'évèché de Saintes à la fin du x" siècle ; il fut un des plus tidèles compagnons du duc Guillaume, qui le fit charger d'administrer pendant un certain temps l'archevèclié de IJordeaux.
(2) Chroii. (rAdémar,i>. 170.
(3) I/isloria pontifie, cl comiliirn EngoUsm., p. 27; Besly, Ilisl . des comtes, preuves, p. 288 6/s.
2oG LES COMTES T)E POITOU
conseils que par ses romonlrances, exerçait une grande iniluence sur les contres religieux où le désordre, quand ils tombaient sous l'autorité de chefs laïques, ne lardait guère à pénétrer. En lOOi, le savant abbé fit coup sur coup deux voyages en Gascogne pour établirla paix dans le prieuré de la Réole, queGuillaume Sanche, duc de Gascogne, avait jadis donné à l'abbaye de Fleury. Au dernier de ces voyages, il se rendit auprès du comte de Poitou, à qui il avait fait demander audience, et implora son appui au sujet d'une possession de son monastère nommée Salx. Au même temps, se termina "heureusement une affaire concernant son cousin Gilbert, abbé de Sainl-Cyprien, contre qui avait été portée une fausse accusation criminclle.il écrivit de Poitiers à ce sujctà Odilon,abbé de Cluny, sous l'autorité de qui le comte avait placé Saint-Cyprien, en lui disant qu'il s'était mis en son lieu en vertu de cet adage qui porte que nous devons considérer les biens de nos amis comme nos propres biens et par suite les favoriser de notre mieux, puis, après avoir célébré les fêles de la Toussaint, il traversa Charroux, Nanteuil, Angoulême et arriva à la Réole, où il trouva la mort dans une rixe, le 13 novembre (1).
A Saint-Maixent, postérieurement à 1010, Guillaume envoya comme abbé, après la m^rt de Bernard, un moine nommé Rainaud que sa science avait fait surnommer le Platon de son époque (2).
11 chassa ensuite de l'abbaye de Charroux, vers 1014, un personnage puissant nommé Pierre, qui s'était fait nommer par des manœuvres simoniaqucs et administrait l'abbaye comme un bien séculier. Cette dernière et son église de Saint-Sauveur venaient d'être détruites par un incendie que les conlemporains rapprochèrent de l'apparition d'une comète qui se montra sous la forme d'une épée au septentrion pendant plusieurs nuits d'été. Le comte recourut à Aribert, abbé de Saint-Savin, qui avait maintenu le bon ordre dans cette abbaye, et lui demanda de lui procurer dix religieux qui fussent de fervents observateurs de la règle de saint Benoît. Sous la direction de Gombaud, l'un d'entre eux,
(i) Mig-ne, Palrologie lat., CXXXTX, col. 887; Rec. des hist. de France, X, p. l\^2; Mabillon, Acla sancl. ord. S. Benedicli, vi^ s., I, pp. 5y. et 53; Pilliou, Codex canoniim, p. 4i5.
(2) Chron. d'Adéinar, p. iG'i; A. Richard, Chartes de Saint-Maixenl, \, p. Lxxni.
GlTU.r.Ai;ME LE GRAND 207
que Guillaume leur donna pour chef,ils vinrent s'installer à Ciiarroux qui recommença bientôt à justifier la qualification do saint qui (''tait communément donnée à ce monastèreetqu'il devait primitivement à la possession, alors bien jalous6o, d'un important morceau du bois de la Vraie Croix (I).
Le comte do Poitou fit aussi appel au zèle du grand abbé do Ciuny, Odilon,pour ramener dansle devoir les hôtesde plusieurs monastères chez qui le relâchement, à peine introduit, prenait rapidement les plusgrandes proportions. Le 2 mai 101 7, se trouvant à Pavie avec ses deux fils aînés, Guillaume et Eudes, lors du retour d'un de ses voyages à Rome, il donna à l'abbaye de Cluny la moitié du cens des poissons dû par les pêcheurs de File de Ré. Les rapports du comte avec Odilon dataient de loin et l'abbé de Cluny vint à diverses reprises en Poitou, pour visiter les monastfircs qui furent placés sous sa haute direction, comme ce fut le cas pour Saint-Cyprien de Poitiers; c'est lors d'un de ces voyages qu'il établit à Saint-Jean d'Angély une réforme qui ne fut pas agréée par tous ceux qui devaient y être soumis (2).
Les choix faits par Guillauiiie témoignaient non seulement de ses sentiments de piété et de son désir de voir fleurir dans les établissements religieux les principes élevés qui forment l'essence des règles monastiques, mais ils étaient encore inspirés par une juste appréciation faite par lui-même de la valeur intellectuelle des hommes qu'il appelait à occuper ceshautes positions d'abbés.
Emma avait profité de sa retraite à Chinon pour faire donner à son fils une instruction aussi développée qu'il était possible à l'époque, et c'est sans doute parmi les chanoines de Saint- Martin de Tours ou les moines de Marmoutier qu'il faut chercher les éducateurs du jeune comte. Leur enseignement tomba sur un terrain propice; aussi, pendant toute sa vie, Guillaume montra-t-il une grande déférence pour les hommes de science. « S'il apprenait, dit Adémar, qu'un clerc était pourvu de savoir,
(i) Chron. (VAdcmnr, pp. lOa et i.S'i; Miqric, Palrolojie lat., CXLI, col. 83i, Giiilleliui ducis cpistola-; (rtillid Christ., II, col. 1280 et 1287. Adémar désigne toujours Charroux sous le nom de Sanctns Carrofas.
(2) Chron. d' Adémar, p. iG4; Bruel, Chartes de Clnnij, p. 732 (Voy. plus haut, p. 171).
2o8 LES COMTES DE POITOU
il riionorait grandement (1). » 11 avait particulièrement la plus grande eslime pour Fulbert, le savant évêque de Chartres^ qu'il chercha vainement à attirer en Poilou, et à qui il conféra, en 1022, ne pouvant faire plus^ l'imporlanle dignité de trésorier du chapitre de Saint-iïilaire-le-Grand, après la mort de Géraud, évêque de Limoges (2).
Toutefois Fulbert, absorbé par l'administration de son important diocèse et se trouvant par suite dans l'impossibilité de remplir les devoirs de sa charge de trésorier, ne tarda pas à vouloir renoncer à celle-ci. Le comte se donna beaucoup de peine pour triompher de ces scrupules et entre autres il fit valoir cette considération, qui lui vint beaucoup en aide, que l'évêque de Chartres trouverait dans les importants revenus de sa charge des ressources précieuses pour la réédificalion de sa cathédrale^ ressources accrues notablement par les dons fréquents qu'il tenait de lagénérosité de Guillaume lui-même. Fulbert se laissa convaincre, et jusqu'à sa mort, arrivée le 10avrill028 (3),ilresla trésorier de Sainl-Hilaire. Ses séjours à Poitiers furent cependant très rares, comme il le prévoyait, mais, ne voulant pas priver la ville du bien que le comte espérait de sa présence, il y laissa son disciple le plus cher, Hildegaireou Hildier, qui géraen son nom la trésorerie de Saint-Hilaire etdirigea en outre l'école du chapitre tant au spirituel qu'au temporel(4). Sous la directiond'un tel maître, et avecl'appuiducomte, l'école de Saint-Hilaire acquit un grand renom ; c'était un des très rares établissements de ce genre qui eussent été créés au sud delà Loire, tandis que les écoles monastiques et épiscopales abondaient alors dans le nord de la France. Mais aussi à chaque difficulté la main ferme et prudente de Fulbert apparaissait; Hildegaire le
(i) Chron. d'Adémar,p. 164.
(2) Chron. d'Adémar, p. 164. Les mérites de Fulbert sont rappelés dans une inscription qui accompagne son portrait en pied peint à fresque au xiii' siècle dans l'une des arcades inférieures du clocher de Saint-Hilaire [Bull, de la Soc. des Anliq. de V Ouest, i''e série, XIII, p. 877, note de M. de Longuemar).
(3) Ptisler, Etudes sur le règne de Robert, p. xxix.
(4) Hildegaire est généralement désigné avec la qualité d'écolâtre de la cathédrale de Poitiers; il nous paraît plutôt, d'après sa correspondance avec Fulbert, qu'il était écolàtre du chapitre de Saint-Hilaire. Douze lettres de ce personnage se sont rencontrées dans la correspondance de Fulbert (Migne.Paîro/o^/e lai., CXLI, col. 266-277, lettres 116-119, 125-128, 182, i34, i35, i3()). Voy. Hist. lill. de la Fj'ance,yil, pp. 261 et ss.
consultait sur toutes choses, et les sages conseils du maître ne se faisaient pas attendre ; un jour même il dit à son disciple : « Veille à ce que les élèves ne souffrent ni de la faim ni du manque de vêtements, » paroles qui nous éclairent sur la qualité sociale de la plupart des jeunes gens qui suivaient l'enseignement élevé de l'écolàtre de Chartres; enfin, arrivaient souvent des livres qui grossissaient la bibliothèque de l'abbaye (I).
Guillaume, considérant Fulbert comme son maître et un guide sûr, recourait à ses lumières dans toutes les circonstances délicates de son existence, et lui posait aussi des questions qui devaient éclairer son jugement. Ainsi un jour il lui demanda en quoi consistait le devoir de fidélité qu'un vassal devait à son seigneur, et Fulbert, avec une concision toute latine, lui indiqua, en y ajoutant un léger commentaire, les six caractères que devait comporter cet engagement (2).
Le comte de Poitou entretenait une nombreuse correspondance tant avec ses amis qu'avec des hommes de science, mais de toutes ces lettres il n'en a survécu que sept qui furent comprises dans les recueils que l'on fit de bonne heure des lettres de Fulbert; elles sont adressées h Mainfroi, marquis de Suze,et à sa femme Bertlie, à Léon, évêque de Verceil, à Fulbert, à Aribert, abbé de Saint-Savin, et à Ilildegaire (3). On a aussi connaissance d'une leltre oii il faisait au roi Robert la description d'une pluie de sang tombée en Aquitaine et d'une autre adressée à Azelin, archevêque de Paris, au sujet de la politique royale (i).Ces lettres, très remarquables de pensées, sont écrites dans un style élégant, qui confirme pleinement les éloges qui ont été décernés à Guillaume de son vivant sur l'étendue de son savoir. Le désir de s'instruire s'alliait chez lui au goût pour les livres. U eut une bibliothèque dans son palais, et, pour l'acroître, il se livra lui-même à la transcription des manuscrits. U avait l'habitude de se mettre à la
(i) Mignc, Palrologie lat., CXLI, coL 282, lellrc 28; Pfistep, £'/H(/es sur le règne de Robert^ p. i/|,note i.
(2} Migiic, Palrologie lat., CXLI, col. 231-260, leUres de Fulbert à Hildegaire, nos 60, 63-GG, 1 1 1 cl i i3; llcm, col. 229 287, leUres de Fulbert au duc Guillaume, nos 58, 5o, 71-73.
(3) Mii,nic, Palrologie lat., CXLI, col. 827-832, Guillclnii ducis cpistohc ; Ilist. litlérairc de la France, VII, pp. 284 cl ss.
(4) L. Delisle, Vie de Ganzlin, p. 60, leUrc de Robert à Gauziiii, abbé de Fleury.
lecture aussitôt qu'il se trouvait seul, ou bien encore il passait une longue partie de ses nuits à lire jusqu'à ce qu'il lut vaincu par le sommeil (1), aussi est-ce avec une grande joie qu'il reçut du roi Canut le livre sacré, si richement décoré, qu'il présentaau concile de Limoges (2) ; de son côté, il envoyait aussi en don à ses correspondants des ouvrages qu'il avait fait transcrire (3).
Au xi** siècle, la grande instruction s'alliait généralement avec une grande piété, et celle-ci se manifestait plus particulièrement par des actes de générosité en faveur des couvents. Guillaume était de son temps, et la liste de ses bienfaits que l'on connaît est longue, mais s'il enrichit plusieurs abbayes, il n'en établit aucune et en cela il se dislinguanon seulement de ses ancêlres ou de ses successeurs, mais encore des grands personnages de son époque. En général, presque toujours même, ces fondations furent la conséquence d'une exaltation religieuse souvent momentanée qui avait pour point de départ un sentiment de crainte dans l'avenir causé par les excès de la vie présente : Foulques Nerra, le terrible comte d'Anjou, fonda les abbayes de Beaulieu et de Saint-iNicolas d'Angers et fut trois fois en pèlerinage à Jérusalem. Guillaume n'a à son acquit ni voyages sensationnels ni brillantes fondations religieuses; ayant toujours évité de faire le mal, il n'avait pas à rechercher de grands pardons.
On a pu constater par ses actes la profonde affection qu'il avait pour sa mère, sa véritable éducatrice; aussi, dans cette voie de la bienfaisance à l'égard dos établissements religieux, suivit-il tout d'abord celle que sa mère lui avait tracée, et les principales œuvres qu'il ait accomplies en ce sens furent le complément de cellesqu'Emmaavail ébauchées, à savoir: Bourgueil et Maillezais.
A Bourgueil, cette œuvre de l'exil, à laquelle il avait pris une part tellement signalée que souvent elle fut considérée comme lui étant personnelle, il fil en l'an 1000, àla sollicitation de sa mère, deux dons importants : le 28 avril, ce fut l'alleu de Colombiers avec son église de Notre-Dame, et, le 7 octobre, Auzay et Longèves, avec leurs églises, sept autres villas situées non loin de Fon-
(i) Chron, d'Adémar, p. 17G.
(2) Labbe, Concilia, IX, col. 882 (Voy. plus haut, p, 194").
(3) Migne, Pcdrolorjie lat., CXLI, col. 271, S. Fulberli epistolae.
lenay, et, en oiilre, les églises de Sainl-Nazaire et d'Angoulins en Aunis (1). Puis enfin, le 27 décembre 1003, subissant toujours la même pression, il abandonnait aux religieux de Bourgueil les localités de OrelignoUe et de Faymoreau avec leurs églises (2). Les abbés du monastère ne se montrèrent pas moins soucieux d'obtenir directement des faveurs du comte; c'est ainsi queBernon se fit donner des salines dans le marais de Cbarron (3), puis reçut le consentement du môme pour un échange qu'il fit avec Robert, abbé de Jumièges, du domaine de Longueville en Normandie, cadeau de la comtesse Emma, contre celui de Tourtenay, près Thouars, que la comtesse Adèle, femme de Tête-d'Etoupe, avait autrefois donné à l'abbaye normande (i); d'autre part, il semble que la donation de l'église de Saint-Nazaire d'Angoulins, malgré les termes précis de la charte qui la contient, n'avait pas été complète, car un chevalier du nom de Joscelin, vraisemblablement le seigneur de Parlhenay, demanda un jour au comte, qui y consentit, de concéder celte église aux moines de Bourgueil, et, pour plus de sûreté, l'abbé Teudon, qui continuait les traditions de ses prédécesseurs, donna à Joscelin vingt-cinq livres d'argent, somme considérable qui témoigne que l'on est plutôt en présence d'une vente que d'une donation (5).
Emma avait d'abord usé de son influence sur son fils pour attirer ses grâces sur le monastère qui était son oeuvre favorite, celui qu'elle avait établi dans son domaine particulier et à qui elle n'avait cessé d'apporter des embellissements. Mais quand il fut pourvu, elle se retourna vers cette création des premiers jours forcément abandonnée par elle et qui demandait d'autre secours que Bourgueil déjà parvenu à son plein épanouissement. C'étaient ces lieux où son fils avait passé sa première jeunesse, cette île de Maillezais, placée au centre de ces contrées du Bas-Poitou et de l'Aunis, dans lesquelles les comtes pratiquaient incessamment de
(i) Bcsly, Flisl. des comtes, preuves, pp. 355, 35G; Cart. de Bourgueil, pp. 35, 45 et 46.
(2) Besly, Flist. des comtes, preuves, p. 353; Cart. de Bourgueil, p. 55.
(3) Cart. de Bourgueil, p. 80. Bernon fut abbé entre ioo5 et 1012, (/)) Cart. de Bourgueil, p. 73.
(5) Cart. de Bourgueil, p. 85. La présence, à cet acte, de Boson, vicomte de CliAtcllerault, qui mourut en 1012, indique qu'il doit être placé cette même année (jui fut celle du début de l'abbaliat de Teudon.
larges Irouées pour satisfaire les appôlils personnels de leur entourage et les besoins constamment renaissants des établissements religieux.
Le château de Maillezais était toujours le rendez-vous de chasse aimé du comte, et à côté subsistait paisiblement le monastère déchu, devenu un simple prieuré, avec son église de Saint- Pierre réunie à l'abbaye de Saint-Cyprien. Dans le courant de l'année 1003, sur la sollicitation de sa mère et en présence de personnages éminenls tels que sa femme, les comtes de la Marche et du Gévaudan, les vicomtes d'Aunay et de Thouars, l'évêque de Poitiers, le trésorier de Sainl-Hilaire, l'abbé de Saint-Cyprien et autres, il détacha Maillezais de Saint-Cyprien et le remit dans sa primitive autonomie (1). Mais il ne suffisait pas de décréter que le titre et le rang d'abbaye étaient rendus au monastère, il était urgent de le doter suffisamment pour qu'il pût porter le fardeau que ces qualités lui imposaient ; or donc, au mois de juillet de la même année, le duc lui fit abandon de biens considérables, parmi lesquels nous citerons toute l'île de Maillezais, l'église de l'Hermenault et de nombreuses villas en Poitou, des péages et une île avec son église en Aunis (2) ; la charte monumentant cette royale concession fut passée à Poitiers en présence de la comtesse Aumode, de l'archevêque de Bordeaux, des évêques de Poitiers, de Limoges et de Saintes, des comtes d'Angoulême et de la Marche, des vicomtes de Limoges, d'Aunay et de Thouars, qui en garantissaient l'exécution. Le duc ne tarda pas à vouloir se rendre compte par lui-même de la situation nouvelle faite aux moines de Maillezais, et au mois de décembre de la même année il vint prendre gîte dans l'abbaye avec une brillante suite qui comprenait encore sa femme et sa mère, avec les comtes d'Anjou et de la Marche, les vicomtes de Thouars, de Châtelleraultet d'Aunay, l'évêque de Saintes et bien d'autres grands personnages; c'est de cette résidenceque, le 27, il fit à Bourgueil la donation de Faymoreau.
(i) Cart. de Saint-Cyprien, p. 3io.
(2) Arcère, Ilist. delà Bochelle, II, p.C63. Le Gallia, II, instr.,col. 879, public un diplôme du comle G uillaume coatenanl les principales dispositions de celui édité par Arcère et qu'il place, à tort semble-t-il, vers l'an r 000; il doit être reporté à l'année ioo3, après la monde la comtesse Emma qui n'est mentionnée ni dans l'une ni dans l'autre pièce.
En 1004, la charte de dotation do l'abljaye fui confirmée par le pape, et lors d'un voyage à Rome, au temps du pape Serge IV, rabbôTliéodelin, qui, selon ses contemporains, était d'une habileté consommée, réussit, avec l'appui du comté, à faire distraire son abbaye du pouvoir épiscopal et à la placer dans la dépendance immédiate de la Cour pontificale. Théodelin abandonna l'ancienne résidence monachale, qui prit dès lors le nom de Saint-Pierre-le- Vieux, et sur l'emplacement du château des comtes de Poitou, que Guillaume lui abandonna, il fit édifier un superbe monastère dont la construction dura quatre ans; il fut inauguré en 1010 (1). Mais les plaisirs de la chasse attiraient toujours le comte dans ces parages, aussi, désormais privé de sa résidence ordinaire, en fit-il construire une autre, le château deVouvent,sur les bords de la forêt, dans une forte position. Ce fut pour lui l'occasion de faire de nouvelles générosités à Maillezais, qui s'était du reste beaucoup enrichi depuis sa reconstruction et, vers 1023, à la sollicitation de l'abbé Théodelin, qui semble avoir toujours joui d'une grande influence auprès de Guillaume, celui-ci, dans une assemblée oii l'on remarque son entourage ordinaire de comtes et de vicomtes, donna à Fabbaye l'important bénéfice de Bernard Tallupesà Fontenay ; ce personnage, n'ayant pas d'enfants^ faisait volontairement l'abandon de son bien, et le comte ajoutait à cette libéralité plusieurs églises sises aux environs et en particulier celle de Mervent, l'ancienne métropole du pays, ainsi qu'un terrain distrait de la forêt de Vouvent sur lequel les moines devaient construire une église à côté du nouveau château (2).
Guillaume ne pouvait oublier Saint-Cyprien oîi, du vivant de son père,ilavait assisté à tant d'actes importants; quand il fut arrivé au pouvoir ilmaintint cette tradition et il se rendait fréquemment au monastère sur l'invitation des religieux pour y assister comme témoin aux nombreuses donations que recevait l'abbaye; toutefois, dans tous ces actes, lors même qu'ils semblent émanés de lui, on ne voit guère de concessions qu'il ail faites direc-
(i) Labbe, Novabibl. mari., II, pp. 23i et 233, Pierre de Maillezais; Marchegay, Chron. des cgi. d'Anjon, p. 887, Sainl-Maixenl.
(2") Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 807 ; Arcère, Ilist. de la Rochelle, II, p. 005.
2i4 LES COMTES f>E POITOU
lemcnt. C'est ainsi qiio, lorsqu'il dôlaclia solennellement M aillezais de Saint- Cyprien, il sentit bien qu'il devait une connpensalion à cette dernière abbaye, mais, en somme, l'acte qu'il accomplit à celle occasion a plutôt le caractère d'une restitution ou d'une confirmation de libéralités antérieures ; il lui donna les coutumes imposées sur la terre de Deuil en Saintonge, avec le territoire allant de cet alleu à la forêt, lui concéda la terre de Germond pour y construire une babilalion de moines, la franchise du transport du sel tant pour les besoins des religieux de l'abbaye que ceux des prieurs de Deuil, et enfin l'alleu de Nachamps. Or, ce dernier alleu avait été donné antérieurement aux moines par Arsende et son fils Guillaume avec d'autres domaines, en présence du comte, de l'évêque de Poitiers et de deux vicomtes ; quant à l'alleu de Deuil, les moines l'avaient reçu d'Acliard, fils d'Ebbon, au temps de Fier-à-Bras.
Parmi les actes intéressant Saint-Cyprien, auxquels Guillaume prit plus ou moins part, on peut citer celui par lequel, à la requête de Gislebert, évêque de Poitiers, il confirma les privilèges de franchise dont jouissait le bourg formé autour du monastère de Saint-Cyprien ;il abolit aussi en sa faveur les péages imposés sur les ânes tant à Poitiers qu'à Ponl-Reau et àMasseuil ; il assista, avec sa mère, sa femme Aumode et son fils Guillaume, au don, fait aux moines par Raoul et sa femme Bélucie, de l'église de Saint-Maxire et, plus tard, avec sa seconde femme Brisque, ses fils Guillaume et Eudes et de nombreux personnages, parmi lesquels on remarque le comte Pons de Gévaudan, la vicomtesse Audéarde accompagnée du « vir clarissimus » Hubert, peutêlre son petit-fils, l'évoque de Poitiers, Béliarde, abbesse de Sainte-Croix, à la donation d'Ansoulesse par Thebault et sa femme Gisla, enfin il approuva les concessions faites à la même abbaye d'un domaine en Aunis par Egfroi, vicomte de Chàtellerault, de terres à Périgné par le chevalier Aymar, d'une forêt à Mezeaux par Hugues de Lusignan (1).
(i) Carliil, de Saint-Cyprien, pp. 3io, 3ii, 22, 28, 829, 19/1, 3i3, 283 et /(Q- Aucun de ces actes n'est daté dans le cartulaire ot, de plus, leur analyse y est souvent défectueuse, aussi, à défaut de synchronismes précis, -y a-t-il lieu d'être très réservé quant à l'époque où ils ont été passés.
GUILLAUME LE GRAND 2i5
Une aulre abbaye du Poitou, Saint-.Maixcnl, cul aussi grandemenl à se louer de Guillaume ; il lui donna l'église de Damvix, dans le Bas-Poitou, avec la forêt qui l'entourait, et ce, semblc-til, en reconnaissance de ce que les religieux avaient laissé transporter à Poitiers le corps de leur saint patron, le 10 mars 1011, à l'occasion de la tenue d'un concile dans l'église de Saint-IIilaire. Quand il eut placé Rainaud à la tête de la communauté, afin de bien disposer les moines en faveur de cet étranger, il leur abandonna le droit de vinage qu'il percevaiisur les vignes du lieu de Saint-Maixenl; puis, à la requête du même abbé, il déchargea la ville à tout jamais du paiement de l'impôt de l'ariban, c'està-dire de la corvée spéciale qui y avait été établie par sa mère Emma et dont celle-ci avait fait don à un chevalier, nommé Hugues, à qui fui en retour assurée une rente annuelle de cinquante sous ; enfin, en mai 1029, il ratifia, do concert avec Geoffroy, vicomte de Thouars, des dons de colliberls faits à la même abbaye par Rainaud, chevalier du vicomte (1).
Avant même que la découverte de la tête du Précurseur eût attiré sa générosité sur Saint-Jean d'Angély, il avait fait cadeau à cette abbaye du bois d'Argenson, près de Saint-Félix en Aunis, et par la suite il assista avec ses fils à de nombreuses donations faites à cet établissement (2).
Lorsque l'évêque de Poitiers et les chanoines de la cathédrale eurent à faire de grands sacrifices pour la reconstruction de cet édifice, il leur abandonna, pour les indemniser, un domaine contenant cent cinquante arpents de superficie, sis à Biard, auprès de Poitiers, contigu 'aux terres [des "chanoines de Saint-llilairc, et dont l'évoque Isembert devait jouir sa vie durant (3). Ildonna aussi au chapitre, comme on l'a vu, des reliques insignes et lit faire un cofl'rel d'or, recouvert de pierres précieuses et orné au sommet d'un saphir de la grosseur d'une noix, dans lequel il fit
(i) A. Richard, Chartes de Saint- Maixent, I, pp. 91, 99, io4, 106.
(2) D. Fonleneau, XIII, p. 121 ; Item, pp. 619, 525, SSy, 54 1.
(3) Arch. de la Vienne, orii^-., cliapilrede la cathédrale, n'i; D.Fonteneau,II, p. 1 1. Cet acte doit avoir suivi de près l'clcvation d'Isemberl à l'cpiscopat.car Guillaume n'y apparaît qu'avec ses deux fils Guillaume et Eudes, sa femme Agnès et les vicomtes Geoffroy, Et<froi et ChAIon. Si Agnès avait, avant ce niomeut, donné un nouveau fils à sou mari, cet enfant eût été sûrement mculionnc dans cet acte important.
motlre des poils de la barbe de sainl Pierre, relique qui, selon la tradition, avait 616 donnée à saint Ililaire lorsqu'il passa à Rome, en retournant de son exil, et sur laquelle devaient jurer l'évêque et les chanoines lors de leur prise de possession (1).
Nous ne rappellerons que pour mémoire la générosité de Guillaume envers Fulbert et les sommes considérables qu'il lui adressa pour la reconstruction de Notre-Dame de Chartres, mais sa bonne volonté était infinie àl'égard des personnes éminentes qu'il avait pu approcher. Ayant recouru au zèle d'Odilon, le célèbre abbé de Cluny,pour amener les religieux de plusieurs monastères de ses états à mener une existence plus régulière, il lui en témoigna sa reconnaissance par des actes de munificence que nous ne connaissons assurément pas tous. Dès 1017, il lui concéda la moitié du cens des pêcheries de l'île de Ré, puis, au mois de mars 1018, v. s., il lui donna l'église de Saint-Paul en Gâtine, dans la viguerie de Mervent, que la comtesse Emma avait autrefois possédée en douaire, dont elle avait gratifié Gislebert, évêque de Poitiers, et auquel celui-ci renonçait en faveur de l'abbaye (2). Quelque temps après, vers 1023, le comte ratifia gracieusement le don de l'église de Mougon avec ses dépendances, que fit à Odilon Guillaume, vicomte d'Aunay, et sa mère Amélie ; l'abbé de Cluny fit le voyage de Poitou pour assurer définitivement à son monastère cette importante possession, aussi bien que le domaine de ïriou, que Gliâlon, père du vicomte Guillaume, et sa femme avaient antérieurement donné à Mougon ; il obtint en outre de l'évêque Isembert que désormais cette église serait pour toujours àl'avenir affranchie de toute domination laïque et dépendrait uniquement de l'évêque de Poitiers et des moines de Cluny, qui vinrent y établir un florissant prieuré (3). Il y a encore lieu d'ajouter aux revenus considérables que les moines tiraient de ces fondations, celui de la monnaie de Niort, dont le comte leur fit un jour cadeau (4).
(i) D. Fontencau, LIV, p. G2. Ce reliquaire disparut lors du pillage de i562.
(2) Brucl, Charles de Clany, III, pp. 782 et 789.
(3) Bruel, Charles de Cliinij, III, p. 7G7; Ilein, IV, p. 19. La présence de l'évèqne Isembert à l'acte d'union de Mougon à Cluny ne permet pas de placer celui-ci avant 1023, contrairement à l'opinion de son savant éditeur, qui le date de 1020 environ.
(4) Bruel, Chartes de Clany, III, p. 761; Mém.de la Soc. des Antir/. de l'Ouest,
GUILLAUME LE GRAND a 17
L'abbaye de Saint-llilaire était assez riche pour n'avoir pas à réclamer sa pari dans les largesses du comte, mais elle ne se ressentit pas moins de sa sollicitude. En sa qualité d'abbé, il se mêla des affaires intérieures de l'établissement, et on le voit déterminer, d'accord avec le doyen du chapitre, l'emploi d'une somme de 35 livres qu'Hildegaire avait remises à ce dernier avant son départ pour Chartres (1). Il concéda à des particuliers en mainferme, suivant les usages du temps, des domaines qui, après la mort du bénéficiaire ou même après celle d'un ou deux de ses héritiers désignés par lui, devaient faire retour à la mense commune (2). Toutefois, il ne se dissimula pas le vice de ces actes qui ne tendait à rien moins qu'à diminuer peu à peu le domaine territorial de l'abbaye; d'un autre côté, les chanoines, se considérant comme possesseurs privés du patrimoine commun, ne se faisaient pas faute soit de l'aliéner, soit d'en détourner certaines portions dont ils altribuaient la propriété tant à eux-mêmes qu'à leurs familles. Le comte-abbé prit des mesures pour obvier à cette dilapidation, mais ce fut sans grand succès, l'usage contre lequel il voulait réagir étant trop ancré dans les mœurs et ne devant céder que plus lard à d'autres influences. Lui-même avait du reste sacrifié à la coutume, car il se fit abandonner par les chanoines de Saint-IIilaire des terres à la Vacherie, près de Poitiers, afin d'y faire planter des vignes (3).
Contentons-nous enfin de signaler la curieuse tentative qu'il fit pour arrêter l'absorption des terres rurales par des personnes qui, par leur condition sociale, y étaient étrangères; nous imposons, dit-il un jour, aux mans des paysans et des suburbains cette obligation étroite que, lorsque leur détenteur viendra à succomber, seul le paysan puisse succéder à une terre de paysan et le bourgeois à une terre de bourgeois. Il y a là une de ces conce ption qui ont vu lejour dans tousles temps, aussi bien anciens que modernes, et dontla réalisation s'est toujours montrée impossible, tant
iro série, XII, p. 67. Cet acte est totalement dépourvu d'indications chronologiques; toutefois, à cause de la présence d'Agnès, il ne peut être placé avant l'année 1019, et ne doit être guère postérieurà cettedatc.caronu'yraéiitionucpasd'eufantsdc la comtesse, (i) Mignc, Palroloffie lat., CXLI, col. 274, S. Fuiberti cpistolai.
(2) Arch. hist. du Poitou, I, p. 25, Cart. de Saint-Nicolas,
(3) Rédet, Duc. pour Saint-Hihurs, I, pp. G8, 70-72,70.
2r8 LES COMTES DE POITOU
elle est on opposition avec les agissements delà nature humaine(l).
Il renouvela à Saint-Martial de Limoges le don de l'église d'Anais en Saintonge que son père avait fait précédemment à cette abbaye (2), enfin il fit cadeau à plusieurs autres monastères, tant de Bourgogne que d'Aquitaine, dont les noms ne nous sont pas parvenus^ de domaines situés plus particulièrement en Aunis, sur les bords de la mer, dont les revenus spéciaux devaient être afîectés à l'alimentation des religieux (3). Sa main large ne s'ouvrait pas seulement pour les élablissements de ses états ou du royaume de France, il se montra tout aussi généreux à l'égard des étrangers. C'est ainsi que, dans le cours de ses voyages en Italie, il eut occasion de passer par le monastère de Saint-Michel de l'Ecluse, en Piémont, et peut-être d'y recevoir l'hospitalité ; celle-c fut payée par l'abandon d'une terre en Bas-Poitou où les religieux de l'Ecluse élevèrent l'important prieuré de Mouliers-les-Mauxfaits (4).
Du reste rien de ce qui touchait aux choses religieuses ne lui était indifférent; ainsi un pèlerin du Limousin, fait prisonnier en allant à Sainte-Foi, avait été, disait-on, délivré par l'intercession de la sainte. Guillaume, averti de ce fait, manda ce pèlerin à sa cour et celui-ci y porta témoignage de sa libération miraculeuse en présence de Béatrice^ sœur de Bichard, duc de Normandie, et femme d'Eble, vicomte de Turenne, qui était sans doute venu faire son service de plaid auprès du comte (5).
Très bienveillant, mais en même temps très autoritaire, il n'admettait pas que l'on manquât, à son égard, aux procédés dont il usait dans ses relations habituelles; l'abbaye de Saint-Florent de Saumur en fit l'expérience à son détriment. Depuis une quin-
(i) Rédet, Doc. pour Saint- Hilaire, I, pp. 78-80.
(2) Cliron. cVAdémar, p. 1G4.
(3) La réputation de générosité de Guillaume le Grand était si bien établie que les chanoines de Sainte-Croix de Bordeaux fabriquèrent une charte, qu'ils datèrent de l'année 1027, et par laquelle le duc leur concédait la villa de Saint-Macaire avec plusieurs autres domaines. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'Henri III, roi d'Angleterre, bien qu'ayant reconnu la fausseté de ce document, crut devoir le confirmer et maintenir les dispositions qu'il contenait par acte du 28 août 1242 {Gallia Christ., II, instr., col. 268; Migne, Patrolncjic lut., CXLI, col. 8*5 1 -834).
(4) Chron, d'Adémar, p. 164. L'abbaye de Saint-Michel de l'Ecluse fit abandon de ce prieuré à l'évêché de Luçon en i45i (D. Fonteneau, XIV, p. 839).
(5) Bouillcl, Liber miraciil. sanctœ Fidis, p. m.
zaine d'années elle d6lenail,par la grâce du vicomte de Tliouars et de Guillaume Fier-à-Bras^ l'ancienne abbaye de Saint-Michel en Lherm, qu'elle avait réduite au rang d'une simple prévôté; un jour, le comte, passant à proximité de ce lieu, envoya demander au prévôt-moine une assiettée de mulets, sorte de poisson qui abondait dans ces parages. Le prévôt,craignantsans doute de nuire aux intérêts de son monastère et de créer un précédent qui pourrait devenir un droit par la suite, refusa; Guillaume, outré de cette fanon d'agir, fit supporter le poids de sa colère aux religieux de Saint-Florent, (it leur enleva Saint-Michel, à qui il rendit son autonomie et qui reprit son rang d'abbaye (1).
Tels sont les principaux faits que présente l'histoire de Guillaume le Grand dans ses rapports avec la société religieuse, et leur connaissance donne une éclatante confirmation aux paroles du chroniqueur disant qu'il fut un grand ami de l'Église. Il est toutefois un acte qui paraît être en contradiction avec les habitudes de toute sa vie : il se rapporte à Noaillé. Il semble que cette abbaye, malgré les actes solennels qui avaient reconnu son indépendance absolue, sauf une sujétion, plutôt honorifique, envers l'abbaye de Saint-IIilaire, n'ait cessé d'être considérée par les comtes comme une dépendance de leur fief seigneurial. Guillaume l'attribua à son fils aîné, qui la posséda on ne sait en quelle qualité, mais qui, à tout le moins, en percevait les revenus pour sa subsistance. Le jeune comte, touché par les sollicitations des moines, qui ne cessaient de lui représenter l'état de pauvreté auquel ils étaient réduits, leur rendit la jouissance absolue de l'abbaye dont ils devraient être considérés à l'avenir comme les seuls propriétaires; puis, le 30 septembre i028,leur délivra une charte, dans laquelle il s'adressait son père, à son frère Eudes et aux autres grands personnages du comté, pour qu'ils eussent à ratifier les dispositions qu'il avait prises, et que, de concert avec lui, ils fissent disparaître toutes les mauvaises coutumes, « semblables, disait-il, à une plante mortifère (2) » .
(i) Marclicgay, Chron. des é(fl. d Anjou, p. z'^i), Saint-Florent de Saumur. Ces faits arrivèrent dans les derniers temps de la vie de l'abbé Robert, qui mourut en
lOI I.
(2) Arch. de la Vienne, orig., Noaillé, no 86.
Mais ce fait cl celui d'avoir dôlacliô Sainl-Michel en rilerm de l'abbaye de Sainl-Florenlne sauraient en rien modifier le caraclère général de la conduite du comte de Poitou^ si dévoué aux œuvres pies, et le témoignage le plus éclatant de ses sentiments fut peut-être sa retraite volontaire dans un monastère, alors qu'il était à l'apogée de sa puissance. Duresle on peut croire que l'inaction dans laquelle il se confina, si opposée à l'existence active qu'il avait menée jusqu'à ce jour, amena sa fin prématurée (1).
Destrois femmes qu'il avaitsuccessivement épousées, Guillaume eut au moins six enfants: d'Aumode, Guillaume; de Brisque, Eudes et Thibault, ce dernier morl jeune; d'Agnès, Pierre, Guy et Ala. Les quatre garçons qu'il laissa à son décès se sont, le fait mérite d'être signalé, succédé l'un après l'autre à la tête du comté de Poitou (2).
IVe Comte — VJe Duc ( io3o-io38)
La sagesse, l'habileté politique de Guillaume le Grand avaient fait du duc d'Aquitaine le plus puissant feudataire du royaume
(i) Bien que la chronique de Saint-Maixent l'affirme, il n'est pas probable que Guillaume se soit fait moine : cet acte serait en contradiction avec cette façon d'agir qui fut la règle de sa vie : il était le puissant duc, el il le resta dans sa retraite. S'il avait revelu l'habit religieux, Pierre de Maillezais n'aurait pas manqué de relever un fait qui aurait tant honoré sa communauté; or, il n'y fait aucune allusion et se contente de dire que le duc, en se retirant dans J'abbaye de Maillezais, laissa le pouvoir à ses fils. Il ne faut donc voir dans le récit de la chronique qu'une de ces amplifications du texte de Pierre de Maillezais dont nous avons relevé par ailleurs d'autres témoignages; on rencontre du reste dans le manuscrit original de cet auteur une interpolation faite au xve siècle, qui reproduit les énonciations erronées de la chronique tant au sujet de l'âge de Guillaume que de son entrée parmi les religieux de l'abbaye, et qui enfin place sa sépulture dans le chœur de l'église et non dans le cloître, ainsi que le porte le texte original.
(2) Marchegay, Citron, des égl. ctAnjoa, pp. 887 et 388, Saint-Maixent. En dehors delà chronique, le seul texte qui mentionne Thibault est une charte de l'abbaye de Saint-Maixent, qui doit être placée après la mort ce Brisque et avant le nouveau mariage de Guillaume avec Agnès, le comte seul, avec ses trois fils, étant désigné à deux reprises dans l'acte (A. Richard, Chartes de Saint-Maixent, I, p. 99).
GUILLAUME LE (JUOS 221
de France. Celle silualion, si péniblement acquise, fut compromise presque aussilôt après la mort de Guillaume par les intrigues de sa veuve Agnès qui, pendanl de nombreuses années, devait jouer un rôle néfaste dans les affaires du Poitou.
Guillaume le Gros (1), le nouveau duc, était fils de Guillaume le Grand et de sa première femme, Aumode de Gévaudan ; il avait environ vingt-six ans lorsqu'il succéda à son père (2). Celui-ci ne s'était pas contenté de le faire assister, ainsi que son frère Eudes, à de nombreux plaids oij ils se trouvaient avec les principaux vassaux du comte pour traiter d'affaires aussi bien publiques que privées, il l'avait, en plus, réellement associé à divers actes de son adminislralion. Lorsque Guillaume eut renoncé pour lui-même à l'offre que les Lombards lui faisaient de la couronne d'Italie, ceux-ci s'étaient rejetéssurson fils ; les chefs du parti qui appelait les princes Aquitains au delà des monts espéraient bien régner sous le nom du jeune Guillaume, mais le duc, dont la clairvoyance, cette fois encore, ne se trouva pas en défaut, déjoua, on l'a vu, toutes ces combinaisons en refusant, en 1025, pour son fils, un trône où, suivant ses propres paroles, celui-ci ne pouvait trouver que le déshonneur et la honte (3) .
Il ne nous paraît pas que Guillaume le Gros ait cherché à contrecarrer les idées de son père; sa situation était assez belle pour qu'il n'en ambitionnât pas une^ autre. Il jouissait, au pointde vue pécuniaire, d'une indépendance réelle, carie comte lui avait constitué des revenus personnels, représentant peutêtre les droits réservés d'Aumode et, en particulier, il lui avait donné l'abbaye ^de Noaillé. Nous avons vu que, le 30 septembre 1028, le jeune Guillaume se dessaisit de cet établissement
(i) Bcsiy donne indllTéreninicnt à Guillaume IV les surnoms de Guillaume le Gros ou Guillaume le Gras. Ces termes sont la traduction de l'expression pinyais par laquelle la chronique de Saint- Ma ixent [Chron. des éij'.. d'J y'oii, p. 3i)i) caractérise le lils de Guillaume le Grand.
(2) La naissance cie Guillaume IV a dû avoir lieu en l'année ioo4.0n a vu que dans la donation de BretignoUe que fit Guillaume le Grand à l'abbaye de Bouigueil, le 27 décembre ioo3, il exprimait ses regrets de n'avoir pas encore de fils ; on peut croire que ses souhaits furent exaucés dès l'année suivante, bien que nous ne possédions pas d'actes à date certaine où il soit question du jeune Guillau ne du vivant de sa mère.
(3) ce Ouod cœptuni est de filio meo non vidclur milii ratum fore, nec utile, nec « honeslum. Si cas (insidias) cavcre vel superare non possumus, . . .fama nostra per!- « clitabilur 0 (Migne, Patrolojic lal.^ CXLT,coI. 827^
en faveur de l'abbé el des religieux qui en reprenaient la propriété absolue; il est possible qu'il ait cédé aune certaine pression exercée par son père, mais celui-ci ne manqua assurément pas de lui donner des compensations et, en particulier, de l'associer plus intimement à son gouvernement, association qui finit par se résoudre dans l'abdication de Guillaume le Grand. Celte qualité d'héritier désigné apparaît du reste d'assez bonne heure, car nous savons que le jeune comte prit une part effective aux pourparlers qui eurent lieu entre son père et Hugues de Lusignan et qui se terminèrent, vers 1025, par l'abandon du fief de Jousselin de Vivonne à ce dernier. Guillaume aurait, en effet, dit à Hugues: « Jure-moi fidélité à moi et à mon fils et je te donnerai le fief de ton oncle ou son équivalent, » ce à quoi le sire de Lusignan avait répondu, la main sur le crucifix, qu'il le ferait si le comte et son fils ne devaient pas garder de mauvaises pensées à son égard, el ceux-ci ayant protesté de leurs bonnes intentions, tant pour le présent que pour l'avenir, il se rendit à eux, leur fit hommage et leur jura fidélité (1).
L'acte d'affranchissement de Noaillé a cela de remarquable qu'il n'y est fait aucune mention de la comtesse Agnès et de ses enfants qui> par l'effet de la renonciation expresse de Guillaume à la possession de l'abbaye, pouvaient^ selon la jurisprudence du temps, se considérer comme lésés, leur frère faisant le total abandon d'un bénéfice qui aurait dû être compris dans l'héritage paternel. La comtesse vivait peut-être déjà éloignée de son mari ou à tout le moins ne dissimulait pas son hostilité à l'égard de ses beaux-fils qui, du reste, devaient le lui rendre.
La mort de Guillaume le Grand ne fil qu'aggraver une situation déjà si tendue . A peine le nouveau comte fut-il libre de ses actions qu'il songea au mariage. Son union avec Eustachie est sûrement antérieure à la mort du roi Robert el doit appartenir à l'année 1030 ou aux premiers mois de 1031, car on voit le comte el sa femme assister, Robert étant encore roi, à un plaid important où se trouvaient Bernard, comte de la Marche, Adalbert, comte de Périgord, et son frère, l'évêque de Poitiers et son frère et autres
(i) Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 29/i.
grands personnages (1). On ne sait an jasle dans quelle maison Guillaume le Gros prit sa femuîie; il ne serait pas impossible qu'elle fût d'un rang secondaire par rapport à lui, ce qui ne pouvait que contribuer à blesser la comtesse douairière qui, non seulement perdait, par cette union, tout espoir de réussir dans ses desseins, dont le moindre était assurément le partage du duché entre les enfants issus des trois unions que Guillaume le Grand avait successivement contractées, mais encore était contrainte d'abandonner à la cour ducale ce premier rang, cette immixtion dans le gouvernement, que son caractère allier et ambitieux ne cessa de rechercher (2) .
Pendant tout son règne, Guillaume le Gros fît de fréquents séjours à Saint-Jean d'Angély, qu'il semblait affectionner tout particulièrement; il y résidait au mois de juin 1031 et il y tint un plaid dont nous ne connaissons malheureusement pas l'objet, mais oii il dut se traiter des affaires d'une haute gravité si l'on en juge par les noms des personnages éminents que l'on y voit rassemblés : Eudes, le frère du comte, les évêques de Saintes, de Poitiers et de Périgueux, le comte d'Angoulème et le vicomte d'Aunay (3).
Dans la même année il se produisit dans les esprits un grand apaisement auquel Guillaume ne fut sans doute pas étranger. Les questions religieuses passionnaient, nous l'avons vu, aussi bien les laïques que le clergé et le comte n'avait pu rester indifférent ti cette grande polémique de l'apostolat de saint Martial à laquelle
(i) L'acte n'est pas daté, mais comme on indique qu'il fut passé sous le rèçne du roi Robert, il se place entre le 3i janvier io3o, datedc la mort de Guillaume le Grand, et le 20 juillet io3i, date de la mort de Robert [Cart. de Saint-Cyprien, p. 174).
{2) Besly {Hist. des comtes, p. 81) avance, sous toutes réserves, car il ne cite pas de textes à l'appui de son dire, que quelques auteurs, dont il tait aussi les noms, ont fait d'Euslacbie la fille de Berlai, seigneur de Montreuil, et de sa femme Grécie, mais cette assertion, admise comme assurée par certains bistoriens, tombe d'elle-même par ce fait que Grécie, devenue veuve, se remaria, jeune encore, avec Geoffroy Martel, vers io54; elle ne saurait donc être la mère d'Eustacbie, mariée vers 1000.
(3) La plupart des renseignements certains que l'on possède sur Guillaume le Gros sont fournis par le cartulaire de Saint-Jean d'Angély, qui nous a conservé le souvenir de trois plaids tenus par le comte dans cette localité aux dates suivantes : io3i, juin (D. Fonteneau, XIII, p. 137); io37, mars, après le a5 [IL, XIII, pp. i4i et 149); io38, 6 septembre (//., XIII, p, i53 . Les carlulaires du Haut-Poitou sont par contre fort peu documentés pour la période qui s'étend entre io3o et io5o, et nous citerons particulièrement le ricbe cliartrier de Saint-Hilaire, qui ne contient aucun acte où Ton voie iulcrvcuir le comte Guillaume et sou frère Eudes,
son père avait 6(6 mêlé ; si nous n'avons pas Irace de sa présence au concile de Bourges, il assistait toutefois à celui de Limoges, tenu, comme le précédent, au mois de novembre 1031, et où la question reçut enfin une solution qui, les arguments étant épuisés de part et d'autre, devint enfin définitive (1).
Parmi les autres afTaires qui furent traitées à cette assemblée de Limoges, il en est uneà laquelle on voit Guillaume le Gros prendre part personnellement.
Les comtes de Toulouse s'étaient, au siècle précédent, mis en possession du monastère de Beaulieu, et, sans doute, ne pouvant le garder en leur pouvoir, l'avaient concédé en bénéfice au comte de Périgord. Celui-ci l'avait donné en arrière-fief au vicomte de Comborn, qui s'était attribué la qualité d'abbé sous le prétexte que son oncle Bernard, qui fut ensuite évoque de Caliors, avait possédé cette dignité. Les religieux avaient eu grandement à se plaindre de se trouver sous une pareille domination et ils avaientporté leurs doléances au concile de Limoges. A la séance du 18 novembre 1031, le ducd'Aquitaineet les membres du concile donnèrent mission à Jourdain, évêque de Limoges, de placer avant Noël un abbé régulier à la tète du monastère de Beaulieu souspeine d'excommunication à l'égard des opposants ou des contradicteurs. Ce même Jourdain prononça devant l'assemblée un éloquent discours en faveur de la paix de Dieu, à la suite duquel une solennelle malédiction fut prononcée contre les grands seigneurs et autres assistants qui refuseraient d'accéder aux décisions pacifiques du concile (2).
On trouve ensuite le comte à Saint-Maixent, le 5 décembre suivant, en compagnie de sa femme Eustacbie, de sa sœur Ala, de l'évêque de Poitiers, Isembert, et du vicomte de Çhâtellerault, de qui les moines obtinrent l'affranchissement de deux serfs qui passèrent au service de l'abbaye (3).
Peu après, au milieu de la tranquillité qui semblait devoir
(i) Pfiâtcr, Etudes sur le rèane de Robert, p. 344; Arbellof, Dissertation sur l'apostolat de saint Martial, p. 55; Labbe, Concilia, IX, col. 805.
(2) Labbe, Concilia, IX, col. 898; Mig-ne, Patrologie lat,, CXLII, col. 1878.
(3) A. Richard, Chartes de Saint-Afaixent, I, p. 112. Les faits connus de la vie de Guillaume le Gros permeUent de préciser la date de cet acte, que nous avions placé du reste, dans l'ouvrai^e précité, entre io3i et io33.
marquer le gouvernement du fils do (juillaume le Grand 6clala comme un coup de foudre l'annonce du mariage d'Agnès, la veuve du vieux duc, avec Geoffroy Marlel, fils de Foulques Nerra, comle d'Anjou. Bien que la duchesse fût encore jeune par rapport au mari qu'elle venait de perdre, elle était plus âgée que Geoffroy, qui n'avait que vingt-six ans. Violent, ambitieux, d'une bravoure extrême, peu gêné par les scrupules, le comte angevin avait déjcà fait ses preuves; aussi est-ce sur lui qu'Agnès jeta les yeux pour reconquérir sa situation perdue. L'opinion publique se prononça contre elle ; on voyait avec peine la veuve du puissant duc d'Aquitaine oublier l'union qui lui avait fait tant d'honneur, ne tenir aucun compte des trois enfants qu'elle avait eus de lui cl qui semblaient être un reproche vivant de l'acle qu'elle commettait, et enfin prendre pour mari un jeune homme, qui était assurément destiné à devenir comte d'Anjou, mais qui pour le moment n'avait d'autre bien que le Saumurois, que son père lui avait donné pour sa subsistance et auquel, l'année précédente, il avait frauduleusement joint le Vendômois. D'autre part Agnès violait ouvertement les lois religieuses; des liens de parenté la rattachaient à Geoffroy et son mariage fut par l'église qualifié d'incestueux (1). Mais chez cette femme
(i) Le canon XVII des actes du concile de Bourg-cs, qui venait de se tenir en novembre io3i, avait formellement interdit le mariage entre parents jusqu'au sixième degré. A notre point de vue actuel, la parenté n'existait pas entre GeoH'roy et Agnès, mais l'Eglise reconnaissait alors la parenté par alliance et Guillaume le Grand, suivant la méthode de compter alors en usage, était cousin de Geoffroy au quatrième degré. Besly [llist. des comCes,p. 82) expose plusieurs systèmes pour établir cette parenté ; nous nous rattachons au dernier, au sujet duquel il dit : « Si nous ne louchons à la vérité, nous n'en sommes pas trop esloignez. » En voici l'économie :
Herbert, comle de Vcrmandois.
Leigardc, mariée à Thibault le Tricheur, Albert I, comte de Vermandois, marié à comle de l'Iois, en 9/12. Gcrbergc.
Emma, femme de Guillaume Fier-à-Bras, Adèle, mariée à Geoffroy Grisegonelle, comte de Poitou. comle d'Anjou, vers 970.
Guillaume le Grand, comte de Poitou, Foulques Nerra, comte d'Anjou, marié à marié à Agnès de Bourgogne. llildegarde.
Geoffroy Martel.
Voy, Art de vériftcr les dalcs, p. 63 1 ; Mabille, Inlroduclion anx chroniques
prévalait un iaipérieux besoin de domination. Si, fort jeune, elle avait accepté une alliance avec Guillaume, déjà âgé, c'était afin de devenir duchesse d'Aquitaine; devenue mère, elle espéra amener son vieil époux à lui assurer le pouvoir en dépouillant les enfants des premiers lits au profit des siens ; mais, comme on l'a vu, elle échoua et son ambition déçue la jeta dans la résolution extrême d'arriver par d'autres voies au but qu'elle poursuivait désespérément.
Son mariage fut célébré le premier janvier 1032, pendant l'absence de Foulques Nerra, dont on pouvait redouter l'opposition certaine, mais le comte d'Anjou prenait alors part, aux environs de Paris, à la lutte engagée entre la reine Constance et le roi Henri; du moment qu'Eudes de Champagne, son irréconciliable ennemi, s'était rangé sous la bannière delà reine, il ne pouvait faire autrement que de venir apporter son appui au roi. Devant le fait accompli il ne put que s'incliner, mais ses sentiments intimes furent vivement froissés et ce ne fut assurément pas l'un des moindres griefs qu'il amassa contre son fils et qui amenèrent les luttes des années qui suivirent, luttes que le caractère violent des deux adversaires rendait sans merci . Il ne pouvait oubher tous les bienfaits dont Guillaume le Grand l'avait comblé, l'amitié que ce prince lui avait constamment témoignée et il lui semblait que l'action commise par Geolfroy était une sorte de manquement à la foi jurée par le vassal à son seigneur; puis, quoique par ses actes de violence il s'attirât souvent les foudres de l'Eglise, il ne se mettait pas de gaieté de cœur en opposition avec elle. C'était pour lui un cas de conscience que de voir son fils commettre un acte qu'elle qualifiait de crime (1).
Quoi qu'il en soit, l'année 1032 s'écoula sans qu'il se fût produit de graves événements. Le duc d'Aquitaine n'avait alors d'autre préoccupation que l'administration de ses états et même, à la fin
des comtes d'Anjou, p. lxx.Nous ne pouvons admettre, comme cet auteur, que Letgarde et Adèle auraient élé sœurs; le rapprochement des dates indique sûrement (]u'il saute un degré et Adèle ne peut être autre qu'une de ces tilles d'Albert I, dont \'Art de vérifier les dates ne donne pas les noms. L'abbé Métais, Cartal . saint, de la Trinité de Vendôme, introd., p. G, suit sans la discuter l'opinion de jM. Mabille.
(I, ^ oy. Marcheg-ay, Chron.des égl. d'Anjou, p. 28, Saint-Aubiu d'Angers; Item, p. i35, Saint-Serge d'Angers.
de celte année, il assislaà un imporlanl concile, tenu à Poitiers, auquel se trouvèrent trois évèques, Isembert de Poitiers, Jourdain de Limoges et Arnaud do Périgueux, ainsi qu'un grand nombre d'abbés, de moines et de laïques. Entre autres décisions qui furent prises dans cette assemblée, il y fut dit que si quelque particulier possédait des biens de l'Eglise par fraude ou par violence, ou avait mis la main sur eux sans y avoir droit, il était tenu de les restituer immédiatement (1).
Quelque temps après, le comte, se rendant sans doute à Saint- Jean d'Angély, passa par Melle , les religieux de Saint-.Maixent vinrent l'y trouver et lui exposèrent les nombreux griefs qu'ils avaient contre ses agents. Guillaume, entouré de ses juges, de ses prévôts et d'un grand nombre de nobles, présida le plaid ; il interrogea lui-même les témoins et, s'étant rendu compte de la justesse des réclamations des moines de Saint-Maixenl, il rendit le 10 décembre 1032 une sentence fort intéressante, réglant le partage des droits de justice dans leurs possessions respectives (2).
Une autre fois, se trouvant sans doute dans le pays de Châtellerault, il assista à la donation qu'une dame nommé Gerberge fît à l'abbaye de Noaillé de l'église de Saint-Maurice de Puymilleroux; l'évêque de Poitiers^ l'abbé de Noaillé et le vicomte de Chàtellerault sont seuls cités comme se trouvant auprès de lui (3).
Mais c'est de Saint-Jean d'Angély qu'il s'occupait surtout et, vers la môme époque, il donna un éclatant témoignage de l'intérêt qu'il portait à cette abbaye. Il s'adressa au pape Jean XIX, qu'il avait connu personnellement lorsqu'il accompagnait son père en Italie, et obtint de lui qu'il mît l'abbaye sous la protection spéciale du Saint-Siège; le pape souscrivit de grand cœur à la demande du comte ; le 1" mai 1033 il notifia sa décision aux grands seigneurs de l'Aquitaine qui avaient des rapports avec l'ab-
(i) A. Richard, C/ia/'tes de Sainl-Maixenl, I, p. 109; Marclicjui'ay, C/iron.des éjj. (IWnJoii, p. 39i,Saint-.Maixcnt ; M. PKster, Etiules sur le rèjne de Robert, place à lorl ce concile dans l'année 102O, la charle de Sainl-Maixcut établissant d'une fa(;ou irréfutable que le comte Guillaume qui y prit part était Guillaume le Gros.
(2) A. Ricliard, Charles de Saitil-Maixcnl, I, p. iio.
(3) Arcli. lie la Vienne, orii^., Noaillé, no 88. C(>t acte, ipii est siinplomeul daté du règne du roi Henri, ne peut se placer (ju'enlre le 21 juillet io3i, avènement d'ilouri, el le 20 septembre io33, date de la captivité du comte de Poitou.
baye de SaiiU-Jean cl les chargea de veiller à ce qu'il n'y fût apport(^. aucun trouble; c'étaient le très reli^'^ieux Guillaume duc des Aquitains, Geoffroy, comie d'AngouIème, llélie, comte de Périgord, les fils d'Iïugues de Lusignan, Guillaume de Parthenay, Guillaume de Talmond, Guillaume fils de Châlon, vicomte d'Aunay, Aimeri de ïaillebourg, Guillaume de Surgères et Aubouin (1).
Mais cette tranquillité ne faisait pas le compte d'Agnès. Lorsque, du vivant de son mari, elle poursuivait le but vers lequel elle tendait encore, elle avait eu soin de s'assurer des partisans, chose facile à une époque oii pour les raisons les plus futiles des jalousies violentes ou môme des haines éclataient journellement, et il n'est pas impossible qu'elle en ait en outre recruté quelques-uns parmi certains grands vassaux qui, par suite du mariage de Guillaume avec Eustachie et de la faveur qui en découla sur la famille ou les amis de la jeune comtesse, avaient cessé de tenir la première place dans les conseils du comte; on remarquera en effet que, parmi les personnages assistant aux plaids tenus par Guillaume le Gros, on trouve bien les vicomtes d'Aunay et de Châtellerault, mais on ne rencontre jamais les vicomtes de ïhouars non plus que les seigneurs du Bas-Poitou qui gravitaient dans leur orbite. Enfin le jour arriva où Geoffroy Martel, entrant hardiment dans les vues de sa femme, entama la lutte contre le comte de Poitou .
On ne sait quel motif il mit en avant pour déclarer la guerre à son suzerain; son peu d'importance ne l'a pas fait relever par les historiens; peut-être n"en donna-t-il pas, peut-être encore Agnès réclama-l-elle sa fille Ala à son beau-fils qui aurait refusé de la lui rendre. La jeune comtesse Ala se trouvait en effet entre les mains de Guillaume le Gros; on la voit suivre la comtesse
(i) Le Gallia christ., II, col. /(GG, place la leUre du pape Jean XIX vers io3o; Besly, Hist. des comlcs, preuves, p. 299 bis, la met en io3o ou io3i; Migne, Palrologie lat., CXLI, col. ii54, ne lui assigne aucune date précise entre io?.4 et io33. D'après nos calculs elle ne peut appartenir qu'aux années io32 ou io33 et plus vraisemblablement à cette dernière. En effet, on trouve, parmi les grands seigneurs aquitains nommés par le pape, Geoffroy, comte d'Angouléme, qui succéda à son frère Audouin dans le courant de l'année ioZ-j.{fIist.pontif. et coin. Engolisin., p. 35). Comme il est avéré qu'Audouin gouverna l'Angoumnis pendant quatre ans après la mort de son père Guillaume advenue le 6 ou le 8 avril 1028, et, d'autre part, que Geoffroy dut mettre quelque temps pour s'emparer du pouvoir et en dépouiller son neveu Guillaume Chaussard, fils d'Audouin, tout concorde pour faire reporter au lor mai io33 la lettre jk|| de Jean XIX, qui décéda lui-même vers la fin de ce mois. ^ J
GUILLAUME LE GlîOS 229
Kuslacbic dans ses déplacements et au bas des actes où leur présence est mentionnée, leurs deux noms sont toujours placés l'un àc6t«'3 de l'autre (i). Quoi qu'il en soit, tout le monde est d'accord pour dire que Geoffroy fut rinsligalour de la guerre. Quand il fut prêt, il partit en luite du Saumuroiset se dirigea sur Poitiers; Guillaume, bien que surpris, marcba rapidement à sa rencontre et put même francliu- avant lui les marais de la Dive, ce passage danj^^oreux qui a tant marqué dans l'bistoire de la province.
La Iroiipe du comte do Poitou avait h peine débouché sur le plateau de Saint-Jouin-de-Marnes qu'elle se heurta contre les Angevins; la rencontre eut lieu, le 20 septembre 1033, au pied d'une éminence, isolée dans la plaine, comme la configuration du sol en présente assez souvent dans cette région, et connue sous le nom de Mont-Couer. La lulte fut acharnée, mais la trahison préparée par Agnès fit son œuvre et le duc fut fait prisonnier (2).
11 ne semble pas que, satisfait de cet immense succès, Geoffroy eût poussé sa marche jusqu'à Poitiers. Il dut se hâter de mettre
(i) A.Richard, Charles île S(nnl-M(nxent,\, ^\^. i\Z-i\[\. Nous avions dans cet ouvrafjo assigné les dates extrêmes de io3i cl de décembre io33 à la ciiarle dans laquelle on voit Guillaume le Gros, Eusiachie et Ala assister à la donation faite par Enijelbert à l'abhaye de Saiiil-Mai\ent, mais i! nous paraît résulter d'une élude plus attentive de cet acte (pie sa date véritable doit (Mre portécau f) décembre io3i. Il doit, en effet, être antérieur au mariage d'Agnès, (]ui cul lieu au mois de janvier io32, et surtout à la bataille de I\b)nt-(]ouer, du 20 septembre io33.
(a) Les cbroni(jues de Saint-Aubin d'Angers et de Saint-Florent de Saumur désignent expressément l'année io33 comme étant celle de la bataille; la chroni(iue de Saint-Serge d'Angers la place en 1028, mais celte indication provient assurément d'une faute de lecture, MXXVIII au lieu de INIWXIII, la lettre X ayant été prise pour la lettre V; quant à la cliroiii(]ue de Saint-Maixent, elle fournit deux dates : l'une, de iMXXXV, (]ui se trouve dans un passage du manuscrit original omis par MM. Marcliegay et Mabille dans leur édition, et celle de la quatrième année après la mort de Guillaume le Grand, « quarto anno post mortem patris ».Gecomteélant décédé le 3i janvier io3o, les quatre ans révolus après sa mort répondent au 3o janvier io3/|, mais on rencontre tant d'erreurs de dates dans cet endroit de la chronique que novis n'hésilons pas à accepter celle qui est fournie parles chroni{jues d'.Vnjou, beaucoup plus sûres. L. Palustre, dans son Ilisloire de Guillanine IX, p. 42, n. 3, a cru devoir adopter celle année io3/|, mais il commet une erreur certaine en fixant le jour de la balaille au y septembre, (pii ne répond en auciuie façon au xii des calendes d'octobre, fourni par tous les textes (Marchegay, Chronir/nes des cyl. d'Aiiwii, p|>. 23, 135, 188, 391). La chronique de Saint-Maixent seule désigne expressément le lieu de la rcnconlre : « juxta monasterium sancti Jovini ad numlem Coerium (p. 392). » La célébrité acquise depuis par cette localité de Monconlour et sa proxiiuité do l'abbaye de Sainl-.Iouiu l'ont |iendanl loni^temps fait regarder comme élaiil le lieu de la rencontre de io33, mais iNL 11. Imbcrl, dans son Histoire de ThoïKirs,]-!. /i2, a justement reconnu le Afons Coeriiis dans le Mont-Couer, lieu-dit de la coMununo de Taizé (Deux-Sèvres), sis à 8 kilomètres de Sainl-Jouin.
23o LES COMTES DE POITOU
sa riclio proie en siirolé. Esl-ce Saumiir, osl- ce Vondômo, qui devint le lieu de captivité de Guillaume le Gros? On ne le sait et il ne serait pas étonnant que Geoffroy, pour éviter toule tentative de délivrance de son prisonnier, "ait laissé ignorer la forteresse dans laquelle il l'avait renfermé. Tout d'abord il avait à se prémunir contre les Poitevins, qui^ en réunissant toutes les forces du duché d'Aquitaine, auraient pu lui arracher sa prise et d'autre part il fallait qu'il se tînt en garde contre son père qui, possédant encore les bénéfices dont Guillaume le Grand l'avait gratifié, était vassal du duc, et ne pouvait^, sans commettre un acte de félonie, s'associer à la conduite de son fils. Foulques Nerra ne savait guère résistera ses passions, à ses emportements, mais il entendait l'honneur à sa façon et son premier mouvement fut de tenter quelque entreprise contre Geoffroy; mais il s'arrêta bientôt et même au commencement de l'année 1035 il partit une troisième fois pour la Terre Sainte; il est à présumer que sa conscience était troublée par ce fait d'avoir toléré depuis plus d'un an que son fils restât le geôlier de son seigneur. Mais si à ce sujet il put avoir certains accommodements de conscience il agit tout autrement quand ses intérêts directs se trouvèrent en jeu ; lorsqu'il revint d'Orient, dans le courant de cette même année 1035, il constata que Geoffroy s'était emparé de quelque portion de ses domaines et alors éclata entre eux cette guerre que les historiens du temps ont qualifiée d'exécrable et qui couvrit l'Anjou de misères et de ruines.
Cette lutte acharnée se prolongea avec des fortunes diverses, mais elle eut toutefois pour conséquence d'amener la délivrance de Guillaumele Gros. Soit, comme l'ont écrit certains historiens, que Foulques ait réussi à dompter son fils, soit que ce dernier ait fini par manquer d'argent pour continuer la lutte contre son père, il accepta un jour la rançon que lui offrait la duchesse d'Aquitaine.
Après la capture de Guillaume à la bataille de Mont-Couer, l'évêque de Poitiers, Isembert, qui, comme archidiacre au temps de son oncle Gislebert et depuis comme évêque en titre, avait pris sous Guillaume le Grand une part importante à l'administration du comté de Poitou, en devint en quelque sorte le régent. On
doit croire qu'il pourvut d'abord à la défense des états du malheureux prince et comme les ressources qu'offrait le duché n'avaient pu être épuisées par une lutte de si peu de durée, il dut se trouver promplement en étal d'opposer une barrière sérieuse aux nouvelles entreprises de Geoffroy Martel. Au fond, celui-ci devait être assez embarrassé de sa capture dont la f^arde exigeait une surveillance minutieuse, et sur ce point ses intérêts, qui prirent toujours le premiei- rang dans ses décisions, ne s'alliaient que difticilement avec les calculs de sa femme. Du moment que pour conquérir le Poitou il fallait s'engager dans une guerre longue et dispendieuse, sans avantage certain pour lui-même, il n'hésita pas et jugea qu'il valait mieux tirer le plus grand profit possible de l'otage qu'une chance inespérée avait mis entre sesmains.Du reste, l'évêque Isembert était partisan de la paix, et dans une grande assemblée qu'il fil teniràPoitiers et 011 assistèrent les feudataires du duc il fil décider qu'au lieu de poursuivre par les armes une vengeance contre le mari d'Agnès on traiterait avec lui. Celui-ci, forcé de se contenter d'une rançon, finit par autoriser son prisonnier à s'entendre avec ceux qui s'occupaient de sa délivrance. Par les ordres du duc, la duchesse Eustachio et l'évoque Isembert, qui gouvernaient simultanément le duché, se mirent en mesure de ramasser la grosse somme exigée par Geoffroy, et s'adressèrent aux monastères, qui, de gré ou de force, leur livrèrent une partie de leurs richesses en or et en argent (1). Tout en cédant, quelqu(;s-uns eurent l'habileté de se faire donner une compensation et tel fut le cas pour l'abbaye de Saint-Maixenl, qui se fit abandonner par Eustachie une partie de la forêt d'Argenson (2). Enfin, après trois années de captivité, le jour de la délivrance
(r) Marche^ay, Citron, dcxrgl. d'Anjnii, p. ;^f)2, Saint-Maixenf.
(2) A. Richard, Charles de Saint-Mai.vprU, p. 11 3. La sœur An comte, Ala, dcsie^née elle-mômc avec la qualiKcalion de comtesse, assista à la donation et y donna son consentement en tant cpie cela |)ouvait lui toucher. Gc fait est particulièrement à signaler, car il donne la preuve, en le rapprochant de l'indication fournie par la charte du 5 décemhre io,'?i mentionnée plus haut (\'oy. pas,e 229, note i), (jue la fille d'Ac^nès ne cessa de vivre aux côtés de la comtesse Hustachie, et d'autre part que, juscju'à ce que Guillaume fût sorti de prison, les succès de GeofFroy se bornèrent à la capture de ce comte. Il est possible (pie la remise de la jeune comtesse Ala à sa mère ait été une des clauses de la convention intervenue entre le comte de Poitou cl son geôlier lors de la conclusion de la paix.
arriva (1) ; à la fin de l'année 103G, (iuillaiime le Gros, moyennant une rançon énorme, peut-être bien d'un million (2), fut mis en liberté sans avoir eu toutefois à faire à son geôlier aucune cession de territoire (3).
Dans le courant du mois de mars 1037, il tint à Saint-Jean d'Angély, qui était décidément sa demeure favorite, un grand plaid où assistèrent son frère Eudes, alors en possession du comté de Gascogne, l'archevêque de Bordeaux Geoffroy, les évêques Isembert de Poitiers, Girard d'Angoulême, Arnaud de Villebois de Périgueux, Jourdain de Limoges, les comtes Bernard de la Marche et Geoffroy d'Angoulême et le vicomte Guillaume d'Aunay (4). Sauf ce fait on ne sait rien de la vie
(i) Raoul Glaber [Histoires, éd. Prou, p. ii3). Piichard de Cluny {Rec. des hisl. de France, Xï, p. 285) avance que Guillaume resta cinq années en captivité; sur ce point il fait erreur, car il est prouvé par les textes authentiques que nous citons que celle-ci ne dura que trois ans et quelques mois. Le même chroniqueur, assez inexactement renseigné sur les affaires du Poitou, dit aussi que Guillaume mourut le quatrième jour après sa mise en liberté; nos textes prouvent encore que celle assertion est inexacte.
(2) Tous les historiens sont d'accord pour dire que le montant de la rançon de Guillaume fut très élevé ; Richard de Cluny seul a fixé un chiffre; il rapporte que Geoffroy Martel ne relâcha le duc d'Aquitaine (jue moyennant une rançon de 200.000 sous [Rec. des hist. de France, XI, p. 280). Rien ne prouve rcxactitude de celte indication, mais elle n'a pas lieu de nous surprendre. Bien qu'il soit assez difficile d'évaluer la valeur de l'argent à cette époque, il nous paraît cependant que, par comparaison,on peut arrivera un résultat approximatif. En effet, dans une charte de l'abbaye de Saint-Jean d'Angély de la fin du xie siècle, il est parlé d'une mule à laquelle est donnée une estimation de 100 sous; or, en portant à 000 francs le prix moyen de la mule, nous arrivons à attribuer au sou la valeur de 5 francs, ce qui, pour 200.000 sous, correspond au chiffre d'un million (Voy. Lecointre-Dupont, Essai sur les monnaies frappées en Poitou, pp. 78 et i52).
(3) Nous nous trouvons sur ce point en désaccord avec les vieux historiens angevins qui prétendent que, pour obtenir sa liberté, Guillaume dut céder la Saintonge à son heureux rival. Ils avancent même que le motif de la guerre déclarée par Geoffroy .au comte de Poitou fut la revendication de ce même pays de Saintonge qui aurait appartenu dans le passé à un ancèlre des comtes d'Anjou. Tout ce qu'ils disent n'est que fables et particulièrement leur création d'un Aimeri, comte de Saintes, qui n'a jamais existé et dont ils font l'aïeul de Geoffroy Martel. Ce dernier n'avait à adresser au comte de Poitou aucune réclamation sur Saintes, que possédait son père, Foulques Nerra, en vertu de la concession bénéficiaire qui lui en avait été faite par Guillaume le Grand et dont il avait toute chance d'hériter après la mort de celui-ci. M. Faye a fait justice de ces imaginations dans son intéressante étude intitulée : De la domination des comtes d'Anjou sur la Saintonge , sur laquelle nous aurons à revenir parla suite.
(4) Lors de la tenue de ce plaid, l'abbaye de Saint-Jean d'Angély reçut deux dons importants. Foucaud de Valans lui abandonna l'église de Saint-Révérend de Croix- Comtesse et le chevalier P>ainaud l'église de Remeneuil (D. Fonteneau, XIII, pp. \[\i et 149)- Ces deux actes sont fort importants pour l'histoire de Guillaume; ils fixent d'abord sur la date de sa sortie de prison et d'autre part, ils donnent les noms des personnages qui lui étaient restés fidèles. Besly [Hist. des comtes, preuves, p.iJoa bis) n'a fait que citer la donation de Remeneuil et lui attribue sans raison la date
GUILLAUMI'] LE GROS 233
piibliquo (lu comte do Poitou après sa sortie de prison; il ne semble pas avoir pris parla la lutte qui se poursuivait entre Foulques Nerraelson fils, dans laquelle au reste il n'avait rien à gagner et ses efforts durent plutôt se porter vers le sud du duché afin de consolider la situation de son frère en Gascogne (1). Il mourut sans laisser d'enfants, le 15 décembre 1038, et fut enterré auprès de son père dans l'abbaye de iMaillezais (2). Quant à sa femme
de ioBq; mais D. Foaleneau, qui a reproduit inlégralcmenl les deux texles,les met avec justesse en 1037. Nous ajouterons que bien ([u'un seul, celui de Remeneuil, porte la mcnlion du mois de mars, ils furent l'un et l'autre passés pendant la tenue du même plaid, ^u que l'on y rencontre les mêmes assistants^ cités comme témoins des actes. De plus, ils portent l'un et l'autre la mcnlion qu'ils furent faits la dixième année du rêi^ne du roi Henri. Or, comme on est d'accord pour reconnaître que ce prince commencja à réijner le i/j mai 1027, le mois de mars de la dixième année de son réi^ne représente le mois de mars 1037. Ce qui témoif^ne que l'on ne saurait reporter ces actes à une date postérieure, c'est que, parmi leurs signataires, on rencontre le nom d'Arnaud, évéque de Férig-ucux, lequel décéda le i4 juillet (2 des laes) de l'année 1007 {(lallia chrisliana, II, col. i/jSg). Nous tirerons encore un autre enseignement de ces textes, c'est que le mode de comput usité à celte époque a Saint-Jean d'Angély ne faisait pas commencer l'année au 25 mars, suivant 1 usage poitevin, ni à Pà(pics, suivant les habitudes du nord de la France.
(i) D'après les historiens du midi et l'Art de vérifier les dates (p. 729), Sanche- Guillaume, duc de Gascogne, mourut le 4 octobre io32, sanspostéritémàle. Le duché aurait alors été occupé par Héicngcr, que l'on croit (ils d'Audouiii, comte d'Angouléme, et d'AIausie, fille de Sanche-Guillaume. Ce dernier serait à son tour décédé sans enfants vers l'an io3G et il aurait eu pour successeur Ludes, le cousin germain de sa mère. Les événements qui se passèrent en Gascogne après la mort d'Eudes laissent supposer que celui-ci ne recueillit pas sans difficultés l'héritage de Bérenger. D'après une charte de Saint-Seurin de Bordeaux, on peut aussi croirequc l'autorité de Bérenger n'avait pas été partout reconnue, et que, s'il avait occupé la Gascogne, Eudes, de son côté, aurait pris directement possession de Bordeau.x dès la mort de son oncle Sanche {Cart. de Sniiil-Seiirin, p. 10).
{2) La chronique de Saint-iMaixent semble assigner les années io36 ou io37 à la mort de Guillaume le Gros (p. 392), mais cette indécision atteste combien son auteur était peu renseigné sur ce point de chronologie ; pareillement les éditeurs de VArt de vcri fier les </a/e,s-, cherchant à concilier ces vagues indications, ont placé, à touthasard, cet événement au commencement de l'année 1037 (p. 7i5). Quant à Raoul lilaber, {//istnires, éd. Prou, p. u3), il fixe le décès du comi* en io39, car il rapporte que l'année où mourut Conrad, roi des Romains (événement qui eut lieu le i\ juin 1039), le comte (les Poitevins, Guillaume, fut délivré, grâce à beaucoup d'argent, de la prison où Geotlroy Martel l'avait détenu trois ans, et qu'il mourut la même année; en disant ceci l'historien a fait assurément une confusion entre la mort de Guillaume et celle de son trère l'Eudes, advenue en celle année 1039. Comme [)reuve (]uc le comte n'est pas mort aussitôt sa sortie de prison ou peu de jours après, comme tous les historiens le répètent à la suite de la chronique de Sainl-.Maixent, on peut produire : 1° les deux chartes de mars 1037 (pie nous avons citées ]>lus haut (Voy. page 232); 2" l'acte de vente consentie le G septembre io38 par le [)iètrc Raimond et son fils à l'abbaye de Saint-Jean d'Angély de terrains sis dans la chanoinie de Saint-Pierre le-PucIlicr à Poitiers et à la(piellc assistèrent Guillaume, sa femme Euslachie, lévèquc de Poitiers Isembert, et Ermengarde, abbesse de la Trinité, qui reçut 100 sous pour l'amortissemenl des droits que son abbaye avait sur ces terrains (D. Eonteneau, XIII, p. ij3; l>esly, //isl. des atintcs, preuves, p. 3oi bis). Nous nous trouvons du reste d'accord
■^i'i LES COMTES DE POITOU
Eiisfachie, qui lui avait donnô tant flo témoignagos de son afToclion, elle ne lui survôcul que peu do temps el elle reçut la sépulture dans l'église de Notre-Dame de Poitiers (1).