GUILLAUME A FORET
Cetaccordnofut pas ratifié par Guy-Geoffroy, pourlors absent, et, malgré la précaution prise par Arcliem])aucl, ce dernier comte ne se gêna pas plus tard pour donner à l'acte le caractère d'une concession gracieuse et pour enlever aux moines de Saint-Maixent les domaines et les prérogatives qui en faisaient l'objet (i).
La plupart des documents de cette époque ne portant pas de signes clironologiques, il est bien difficile d'assigner une date précise à des faits relativement importants s'ils n'ont pas été relevés par les chroniqueurs. Ceux-ci nous apprennent bien qu'en 10i2 régna une grande famine ; qu'il en surgit une nouvelle en 1044, qui fut encore plus terrible, et nous savons par un acte authentique que la pénurie du blé dut être bien grande puisque l'on voit des meuniers, poussés par la faim, se trouver dans la nécessité de se défaire de leurs moulins. Nous apprenons de plus par ce dernier documentque le roi de France, Henri I,se trouvait alors en Poitou et que la cession d'un de ces moulins se fit en sa présence, à Saint-Maixent, où il se trouvait avec le comte de Poitou, sa mère et son frère (2). C'est tout ce que l'on sait du voyage d'îïenri; nous ignorons pareillement à quel moment Agnès, pour défondre Poitiers, qui du côté du plati>au avait depuis longtemps débordé en dehors de l'enceinte romaine, fit établir un étang au-dessous de celui de Saint-llilaire, transformant ainsi en une vaste nappe d'eau le vallon de la Boivre (.1).
C'est encore vers cette époque que, pour libérer le comte de Poitou de l'obligation de fournir des sèches aux moines de Cluny, la comtesse fit abandonner par ses enfants à celte abbaye leur droit de monnayage à Saint-Jean d'Angély et les coutumes qu'ils percevaient à Mougon (4).
(i) A. Riclianl, Charles de Saint-Mai.Tonl, T, p. 153.
{•>.) A. Hichanl, Chartes de Sainl-Mnia-enl, F, p. i38. D'après les indicntions confcniios (l;ins la cliartp, on voit que celle-ci doil tMre placée après la prise de possession de rarchovèclic de Bordeaux par l'alihé Archenibaud, « qui mine est archiepiscopns ell'eclus y>, laquelle eut lieu en io/|5 ou lo/iO.
['>,) Cet élanir l'ut donne plus tard par Guy-Geoffroy à MontierneuF, lors de la fondation de cette abbaye, dont il prit le nom. La ffare de Poitiers et ses dépendances en occupent aujourd'hui l'emplacement. (\oy. Arch. hisi . du Poilnu, XXIX, p. «3.)
(/H BrucI, Charles de Clmuj, IV, p. 5/,; Lecointre-Dupont, Notice sur deux deniers de Snrari/ tle .]fan/énn et sur fate/ier monétaire de Xinrl aii.r \/'et .\'//fxiè. ries. L'acte par lequel Atones et ses deux fils (iuillaume et GeoIVrov donnèrent à Clunv la monnaie de Saint-Jean d'Ang:ély et au bas duquel se trouve la précieuse annoiaïiïïïi
A peine Agnès avait-elle remis le pouvoir à son fils que celuici fut appelé à se prononcer dans une question où son autorité souveraine était en jeu. La part que prenaient les comtes dans le choix des évêques de l'Aquitaine était grande ; elle n'était même pas contestée, étant donné le double caractère de ces prélats, qui n'étaient pas seulement des pasteurs religieux, mais aussi et surtout de grands seigneurs terriens qui, en vertu des principes du droit féodal, devaient tenir du comte, le chef suprême du pouvoir dans le diocèse, l'investiture de leurs domaines. En cela les comtes avaient succédé aux droits régaliens des empereurs francs, et, comme eux, ils opéraient une confusion entre l'autorité religieuse et la puissance féodale dont les évêques étaient pourvus. De plus, la simonie régnait en maîtresse dans ces questions et on la comprend chez des hommes qui, souvent, étaient des clercs de fraîche date, quand l'ambition leur était venue d'aspirer à l'épiscopat. A Limoges, l'évêque n'avait pas affaire à un comte dont le pouvoir se serait plus ou moins étendu sur tout le territoire du diocèse ; il n'avait en face de lui qu'un vicomte, puissant parce qu'il possédait une partie de la ville siège de l'évêché, mais qui devait reconnaître plusieurs égaux en dignité dans l'ancien comté de Limoges. Au-dessus d'eux se trouvait le comte de Poitou, duc d'x^quitaine ; c'est lui qui, ayant depuis un siècle pris la place des comtes de Limoges, choisissait les évêques en se mettant d'accord avec le clergé et le peuple du diocèse, et qui, comme suzerain, donnait l'investiture aux vicomtes (1).
Jourdain de Laron avait été élu évêque en 1023 à Saint-Ju-
relatant la prise de Vouvant par Ajoncs, « ut fecit sua consueludo », a été mise par D. Bouquet [Rerum Gnllicarum .<!criptores,X,p. 29O) en ioo5, parM.dela Fontenelle de Vaudoré (Renae Anfflo-P'rnnçaise, I, p. 2i5, note i) en io25, par M. liruel en io3i, et par M. Lecointre-Dupont entre les années io3o et loSg; or, la présence d'AjSfuès et de ses deux fils, ag'issant comme possesseurs simultanés du comté de Poitou, doit forcément faire reporter leur donation à une année postérieure à loSç), date de la mort de Guillaume le Gros, de plus le rapprochement de cet acte avec celui du cartulaire de Saint-Maixent, cité plus haut (pag-e 246, note i), lui assigne la date apj)roximative de io44 ou io45.
(i) Parmi les obligations auxquelles le vicomte de Limoges était tenu à l'égard du comte de Poitou se trouvait le droit de gîte; quand le vicomte Adémar livra en 1062 Saint-Martial aux Clunistes, il leur imposa la charge de recevoir une fois seulement ea son lieu, et quand il les en requerrait, le comte de Poitou lorsqu'il viendrait à Limoges et de le défrayer de pain et de vin. [Gallia Christ., II, instr.,col. 180).
GUILLAUME AIGRET 2^9
nien par rinfluence du duc Guillaume le Grand, mais après un long exercice du pouvoir épiscopal, voyant autour de lui les scandales qui se commettaient dans l'élection des évêques, scandales que seule la main autoritaire de Grégoire VIÏ et de ses légats devait parvenir à refréner, il se montra hostile aux aUus dont il avait profité ; il chercha à y mettre un terme, à tout le moins en ce qui concernait Limoges, et dans ce but il essaya de lier les mains du comte de Poitou.
En 1045,1e 3 des nones d'août (3 août), il amena Guillaume Aigret h Limoges et là, en présence des nobles, du clergé et du peuple de la ville, il lui fit conclure un accord avec le chapitre cathédral; il fut convenu que, lorsque le siège épiscopal deviendrait vacant, le comte de Poitou ne ferait pas de nomination sans qu'il fût procédé aune élection et sans l'assentiment des chanoines de la cathédrale et des possesseurs des tours de Nieuil et de Noblat. De plus, pour empêcher que, pendant la vacance du siège, les comtes ne vinssent à disposer à leur gré des biens de l'évêché, il fut décidé que ni Guillaume ni ses successeurs n'useraient de cette prérogative, et qu'enfin, en tout état de cause, ils prendraient les membres du chapitre sous leur protection spéciale. Pour assurer l'exécution de ces clauses, les chanoines prirent des précautions minutieuses; par exemple, pour garantir leur sécurité^ le comte leur donna doux cautions : Aimeri de Hancon et Aubert de Chambon, et il s'engageait à en nommer deux autres aussitôt après la mort de ceux-ci, quand le cas se présenterait; de plus, le comte désigna six chevaliers qui seraient garants des conventions établies pour l'élection de l'évêque, à savoir : Guillaume de la Hoche, Guillaume des Cartes, Hugues de la Celle, Géraud de Vouvant, le fils de Haimond de Bridiers et Pierre de Niort, à chacun desquels, en cas de mort, il devrait donner un remplaçant dans les quinzejours ; de leur côté, les chanoines désignèrent cinq d'entre eux qui se portèrent cautions de l'exécution des engagements que la communauté avait pris envers le comte (1).
C'est sans doute à cette occasion que le comte de Poitou fit don
(i) Gallia Christ., II, instr., col. 172.
25o LES COMTES DE POITOU
à Jourtiain de Laron, mais en spécifiant que c'était le parliculier et non l'évêque qu'il en c^ralifiait, des cours de Cursates^ que Jourdain tiendrait en fief de lui. Jourdain donna plus tardée domaine aux chanoines de sa cathédrale qui de ce fait se trouvèrent sous la suzeraineté directe du comte (i).
L'ambilion d'Agnès ne s'était pas restreinte à ses fils ; tout en gouvernant l'Aquitaine sous leur nom et en se faisant la réputation d'une femme supérieure, « inclita », elle cherchait pour sa fille Ala une brillante alliance. Quand celle-ci fut en âge d'être mariée, elle fixa son choix sur le prince le plus en vue de la chrétienté, et cette fois encore elle réussit dans son entreprise. Henri le Noir, empereur d'Allemagne, était, depuis le 18 juillet 1038, veuf de Marguerite, fille de Canut, roi d'Angleterre, dont il n'avait pas d'enfants mâles. Selon les habitudes de l'époque une nouvelle union s'imposait presque; aussi Agnès mit-elle tout en œuvre pour amener l'empereur à la réaliser. Ala, dont l'éducation avait été très soignée, était belle et intelligente et faite pour plaire ; comme on ne la voit pas intervenir dans les actes passés par sa mère et ses frères de 1 040 à 1 043, on peut croire qu'Agnès l'envoya en Bourgogne, auprès de son oncle, le comte Renaud, que là, l'empereur la vit et s'en éprit. Le mariage fut célébré à Besançon le 21 octobre 10i3 (2).
C'est à sonretour qu'Agnès régla la situation de ses deux fils, et qu'elle acheva de pacifier le Poitou. De son côté, son mari Geoffroy Martel avait en Anjou triomphé de tous ses adversaires et même, le 21 août 1044, il avait fait prisonnier le principal d'entre eux, Thibault III, comte de Tours et de Blois. Bien ne pouvait faire obstacle aux projets que mûrissait alors Agnès. L'Allemagne l'attirait ; elle y voyait un vaste champ où elle pourrait déve-
(0 Gnllin Chrisf.,U, instr., col. 171.
(2) Marcheq-ay, Chron. des ér/l. (V Anjou : Sainf-Aubin d'Ancj'ers, p. 2^1 ; Sainl- Serg-e d'Angers, p. i3G. La chronique de Saint-Maixcnt (p. 898] semble assii»-ner au mariafife d'Ala la date de 10^9, mais si l'on y reg-arde de près on voit qu'elle indique à l'année suivante la date exacte de la naissance de son fils Henri ; or, comme le chroniqueur n'avait pas marqué à Fa date le mariaçe d'Ala et de l'empereur d'Allemn^-ne, il se tira d'à flaire en employant pour le rappeler l'expression vasque, « per hec tempora ». que l'on a eu tort d'appliquer à l'année 10/19. I^'if>'il Glaber [Histoires, 'p. 127) note le mariage en lo/i:"), mais la concordance des dates fournies par les chroniqueurs angevins avec celles des historiens allemands (Voy. Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 33(i bis), ne permet pas d'élever un doute sur l'exaciilude de la date de io43.
Ti
GUILLAUME AIGRKT aSi
lopper les talents dont elle était douée et elle song^ea à jouer près de l'empereur le rôle de la belle-mère qui, parles mains de sa fille, dirige les affaires de son gendre.
Elle se désintéressa tout d'abord du gouvernement du Poitou, ainsi que le spécifie le chroniqueur (1), et se retira en Anjou, mais pour peu de lemps, car entraînant avec elle Geoffroy Martel, à qui l'inaction devait peser, elle partit pour l'Allemagne avec une nombreuse suite de Poitevins et d'Angevins. Elle était à Gozlar le 25 décembre 10i5, et l'on peut croire qu'elle ne fut pas étrangère à la décision que prit l'empereur, l'année suivante, d'aller rétablir l'ordre en Italie. Le 20 décembre 1 046, elle assistait au concile de Sutri qui condamna les prétentions de Grégoire VI et donna la tiare à Clément II. Le jour de Noël, le nouveau pape déposa la couronne impériale sur la tôle de l'empereur et de sa femme. Agnès dut amplement jouir du triomphe de sa fille qui était aussi le sien, car, dans les fêtes qui furent célébrées à cette occasion, la mère de l'impératrice se trouvait mise au premier rang. Mais ne pouvant rester dans une oisiveté contraire à son caractère, elle se fit, h défaut d'Ala, la compagne des entreprises de l'empereur. Elle se rendit avec lui au mont Gargan où, sans doute sur se conseils, iltrnitaavecles chefs Normands qui détenaientlaPouille, mais son ingérence dans les affaires du pays ne fut pas goûtée par tous, aussi quand elle revint à Bénévent, la population l'insulta et, en fin de compte, se souleva. L'empereur, pressé derevenir en Allemagne, ne jugea pas h propos de réduire la ville et rentra à Rome où il avait laissé sa femme; dans le cours du voyage, l'impératrice mit une fille au monde sur le territoire de Ravenne, et enfin l'on s'arrêta «à Mantoue pour célébrer les fêtes de Pâques (2).
Nous ne saurions dire si Agnès suivit plus longtemps le couple impérialet si de ce point d'arrêt elle revint directement en Anjou; en tout cas son séjour en Allemagne fut très limité, car cette même année elle accomplissait un des actes les plus notables de son existence. Les sentiments religieux qui souventsommeillaient en elle, mais qui parfois se réveillaient avec éclat, s'étaient développés durant ses promenades en Ilalif, ot elle en donna la manifestai ion
(0 Marr.honray^ Cinin. ffp<! èrfl . <V AnjnUy p. Zcfy, Sainl->f,ii\rnt. (a) lipsly, //'>/. (les cnmips, preuves, pp 33/j cl 33").
2r.2 LES COMTES DE POITOU
presque aussitôt son retour. Le comte d'Anjou possédait une grande partie de la Saintonge et en particulier Saintes, qui, en dehors de son évêché, n'avait réellement pas d'établissements religieux. Elle résolut de combler celte lacune et elle amena son niari à fonder dans cette ville, conjointement avec elle, un couvent de religieuses. La préoccupation d'Agnès d'assurer une retraite aux jeunes filles nobles, laissées sans soutien dans une société aussi troublée, se manifesteouvertemenldans cetactequi mérite une sérieusp attention, car, accompli sous la môme inspiration que celle à qui l'on devait Sainte-Croix et la Trinité de Poitiers et Snint-Jean de Bonneval, il est en désaccord avec les façons de penser et de faire de l'époque où l'on ne voyait généralement que l'homme se consacrer à la vie religieuse, tandis que la femme, maintenue dans une situation subalterne et à demi servante, ne semblait avoir guère d'autre rôle que celui que la nature lui a départi, de fournir des citoyens à l'Etat. La dédicace de l'abbaye de Notre-Dame de Saintes se fit avec la plus grande pompe, le 2 novembre 404T. Agnès tint à y paraître entourée d'un cortège de hauts dignitaires de l'Eglise ; on y comptait trois archevêques, ceux de Bordeaux, de Besançon et de Bourges, six évêques, ceux de Saintes, de Nevers, d'Angoulême,de Périgueux, de Nantes et de Limoges, huit abbés, l'évêque désigné de Poitiers et un nombreux clergé. D'autre part on voyait dans l'assistance le comte d'Anjou, le duc d'Aquitaine, le comte Geoffroy, son frère, le comteGeoffroy d'Angoulême et une foule de chevaliers rangés autour de leurs suzerains. Pour faire vivre son institut, Agnès le dota richement et lui fit abandonner par le comte d'Anjou une partie de ses possessions directes de la Saintonge, déjà ébréchées par la dotation de la Trinité de Vendôme; en outre, ellelefit pourvoir de privilèges spéciaux par l'imposante assemblée du clergé qui se trouvait réunie à Saintes, et enfin, en 1049, elle obtint du pape Léon IX un privilège apostolique qui mit l'abbaye sous la protection directe du Saint-Siège (1).
Comme il était dans ses traditions de s'emparer sans scrupule des domaines à sa convenance qu'elle attribuait à ses nouvelles
(i) Cart. de Notre-Dame de Saintes, pp. i, 6, 8.
GUILLAUME AIGRET 2 53
œuvres ou aièiiie de dépouiller pour cet objet d'autres établissements religieux, elle tint à faire constater que la fondation de Notre-Dame de Saintes avait été exempte de toutes manœuvres dolosives; elle déclara formellement et à diverses reprises que l'abbaye avait été construite à ses frais et à ceux de son mari et qu'elle avait payé de son argent les domaines dont elle lui avail fait don. C'est ainsi qu'elle acheta de Guillaume de Parlhenay l'île de Yix, dans les marais de la Sèvre, moyennant une somme de 1500 sous, et comme celle-ci pouvait paraître peu élevée, elle précisa que ce prix d'achat était un complément des services qu'elle avait autrefois rendus à son vendeur (1). On la voit même, redoutant qu'un domaine donné par son mari ne fût venu à celui-ci par l'elîet d'une spoliation, s'adresser à l'ancien possesseur de ce domaine pour que celui-ci en fil un abandon personnel à l'abbaye (2).
Les soucis que pouvait causer à Agnès sa nouvelle création ne lui faisaientpas négliger les anciennes. Au mois de mars 1048, peu après la mort d'Hubert de Vendôme, évoque d'Angers, on la retrouve dans celte ville où elle assiste avec son mari à un acte passé en faveur de l'abbaye du Ronceray (3), puis cette mêmeannéeelle fait beaucoup d'achats de biens destinés à l'abbaye de la Trinité ; elle mit le comble à ces actes de générosité en donnant à ce monastère, de concert avec son mari, l'église de la Toussaint d'Angers. L'acte fut passé le G janvier 1049; Agnès avait encore auprès d'elle en ce moment ses deux fils, Guillaume et Geoffroy, et sa suite habituelle, Airaeri de llochechouart, Aimeri de Uancon, Gautier Tizon, Guillaume de Parlhenay et son fils du môme nom (4). Du reste, vers cette époque et peut-être un peu antérieurement, elle fit de véritables sacrifices pour accroître ses fondations précédentes ; ainsi elle acheta de Pierre de Didonne,
(i) Cart. de Notre-Dame de Saintes, p. i43. On pourrait encore se demander si la donaliou de l'abbaye de Sainl-Palais, laite au même clablisseinenl lors de sa fondation par Guillaume, vicomte d'Aunay, qui pour ce faire l'enleva à son vassal Constantin de Molle, fut bien un acte spontané, et si une certaine pression ne fut pas eu ce sens exercée sur le vicomte par la comtesse et par son mari (Item, p. 55).
(2) Cart. de Notre-Dame de Saintes, p. yi.
(3) Métais, Cart. de la Trinité de Vendôme, I, p. i3i, note i.
(4) Métais, Cart. de la Trinité de Vendôme .1, p. 167.
inoyeniianl GOOO sous et quelques autres cadeaux, la moilié de la forêt de Marennes pour en gratifier la Trinité de Vendôme à qui elle avait précédemment fait don de l'autre moitié; elle acheta aussi de Dodon de Brou, pour le même objet, l'église de Saint- Just dans la même forêt, et enfin elle se lit céder par Geoffroy Martel, pour 150 livres, les églises de Cheviré et de Menetil en Anjou afin que Notre-Dame de Saintes pût échanger ces domaines avec la Trinité, contre celui de Marennes, ce qui était à la convenance des deux abbayes (1).
Le mouvement religieux, qui est une des caractéristiques du xi^ siècle, était alors dans toute son intensité; une architecture nouvelle^ plus riche, plus solide que la précédente, venait de naître et on démolissait des édifices à peine élevés pour en édifier deneufs suivant lesnouvelles méthodes de construction et les nouveaux styles de décoration ; aussi à chaque page les chroniques remémorent-elles des dédicaces d'églises auxquelles les })rincipaux personnages du pays ne manquaient pas d'assister. On a vu Guillaume Aigret se rendre, en 1047, à Saintes pour participer à l'inauguration du monastère de Notre-Dame; la même année, le 16 juin 1047^ il n'avait pas dû manquer de se trouver à Charroux où se fit la dédicace de l'abbaye ; l'allluence de monde à cette dernière cérémonie fut telle que, quarante ans après, les vieux barons la citaient encore comme étant celle où ils avaient vu l'assistance la plus considérable (2). Enfin, toujours à la même époque, eut lieu la consécration du monastère de Saint-Michel-en- Lherm, mais on ne sait si nos comtes y assistèrent (3).
En 1049, c'est à Poitiers qu'on relève une semblable solennité. Le l*^' novembre se fit la dédicace de la nouvelle église de Saint- Hilaire. Depuis plusieurs années celte construction était en chantier. Elle avait été entreprise par Emma, reine d'Angleterre, femme de Canut le Grand. Cette princesse avait avec Agnès plusieurs points de ressemblance : comme elle, dévote sans scrupules, douée aussi d'une intelligence supérieure, elle avait,
(i) Mêlais, Cari, saint, de la Trinité de Vendôme, p. 89.
(2) Marcliegay, Chron. des égl. d'Anjou: SainUAubia, p. 24 ; Sainl-Serge, p. i36; La Chaise-le- Vicomte, p. 34o; Saiût-Maixenl, p. 3()G.
(3] Marchegay, Chron. des éjl. d'Anjou, pp. 39G ct^jyy, Saim-Maixcnt.
GUILLAUME AIGRET uLb
SOUS le nom de ses deux fils, gouverné véritablement leurs étais ; les deux princesses étaient du reste proches parentes, Emma étant fille de Hichard b'' de Normandie, oncle de Guillaume le Grand. Il est à croire que la reine d'Angleterre fit à un moment donné un voyage en Poitou et qu'elle en rapporta une dévotion spéciale pour saint Ililaire ; toujours est-il qu'elle chargea un architecte de sa nation, Gautier Coorland, de dresser les plans d'une nouvelle église de Saint-Ililaire et qu'elle pourvut à toutes les dépenses de la construction. Mais en 1044 elle fut privée du pouvoir, et, dépouillée de ses richesses, elle ne put continuer l'entreprise. Celle-ci allait être suspendue et peut-être abandonnée quand elle fut reprise par Agnès, qui poussa le comte de Poitou, à qui incombait véritablement ce soin en sa quahlé d'abbé de Saint-Hilaire, à terminer l'édifice (1). Le jour même de la cérémonie, Guillaume restitua aux chanoines l'église de Saint-Sauveur et de Notre-Dame (sans doute l'église de Notre- Dame de la Chandelière), qui leuravait été enlevée parles comtes, ses prédécesseurs. Sa mère Agnès paraît seule à côté de lui dans l'acte dressé à cet effet, où il est en outre relaté que c'est lui et sa mère qui ont élevé la basilique avec une grande magnificence. Mais l'opinion publique ne s'y trompa pas et le chroniqueur de Saint-Maixent a pu dire en toute justice que cette reconstruction fut l'œuvre d'Agnès, qui aurait elle-même ordonné que l'on procédât à la dédicace de l'église (2).
Vers la même époque elle donna un nouveau témoignage de sa
(i) Ces faits, du moins tels que nous venons de les raconter, sont reslcs inconnus des hisloriens qui nous ont précèdes, lesquels, interprélant dans un sens erroné le texte de la chronique de Saiul-IMaixeat, f'aisaicul vivre Gautier Coorland au commencement du x" siècle, et reconnaissaient en lui l'arcliileclc d'une Adèle d'Ang'lelerre, dont il a été démontré plus haut la non-existence. i*our plus de détails, on peut se reporter à la lettre adressée par nous à M. de la lJouralicre,le 22 juin 1891, et qu'il a insérée sous cette rubrique: « A quelle époque vivait Gautier Coorland? », à la suite de la seconde édition de sa Notice /listnrif/iie el archéolo'jif/iie sur l'étjlise de Saint- Ililaire-le-Orand de Poi7i't'/\y, pp. 3i-38. 11 n'y a pas aussi lieu de s'étonner des jjénérosilés d'Emma à l'égard d'un édifice rclig'ieux situé en dehors de ses états, la reine d'Antiçleterre ne faisait que suivre en cela les traditions de son mari qui envoya à Fulbert de Chartres une somme d'argent considérable pour aider à la reconstruction de sa cathédrale incendiée en 1020 (Migne, Pntrologie lat., CXLI, col. 235).
(2) IMarchcgay. Cfiron. des é(fl d'Anjou,^. Zc^-], Saint-Maixent; Rédet, Documents pour Saint-lIÙuire,\, \>. 80; Marlcnc, Thésaurus, 111, col. 1212, Chron. de Monticrucuf.
a56 LES COMTES DE POITOU
ferveur religieuse en établissanl à Foiliers une collégiale, composée de treize chanoines vivant sous la règle de saint Augustin, à qui incombait le devoir de prier pour leurs fondateurs et en particulier pour le comte Guillaume, son premier mari. L'église delà collégiale, placée sous Tinvocalion de saint Nicolas, fut construite en dehors des murs de la ville, près du Grand Marché, sans doute par la main des mêmes ouvriers qui venaient de réédifier Sainl-Hilaire. Une large dotation fut assurée aux chanoines pour leur subsistance, et comme certains des domaines qui leur furent attribués étaient situés dans la féodalité du comte d'Anjou, celui-ci, à la sollicitation de sa femme, les prit sous sa protection (1). Dans l'acte de fondation Agnès, comme à son ordinaire, fait intervenir ses deux fils ; elle les associa aussi à une œuvre charitable, qu'il serait injuste de ne pas mettre en relief, celle de l'établissement d'une aumônerie, qui fut placée sur le Grand Marché, non loin de Saint-Nicolas ; la piété d'Agnès ne doit pas être seule mise en cause en cette occurrence, elle s'inspira aussi de la vertu de charité^ qui ne trouvait sans doute plus suffisamment son compte dans les obligations imposées aux églises ou aux monastères, lesquels ne voulaient ou ne pouvaient sans doute y satisfaire.
Ce n'est pas seulement en sa qualité de comte de Poitou que Guillaume Aigret intervint dans la dotation de Saint-Nicolas ; il y coopéra personnellement en attribuant aux chanoines, après sa mort, deux péages que sa femme possédait en Aunis, l'un à Angoulins, l'autre à Voutron (2).
L'année suivante, en 1050, les évêques de Saintes, d'Angoulême et d'Angers procédèrent à la bénédiction de l'église de Saint-Jean d'Angély dont le chevet venait d'être achevé. Agnès y tint la première place avec ses deux lils ; placés devant l'autel
(i) Arch. hist. du Poitou^ \, pp. i, i5, 28, 82, Cart. de Saint-Nicolas; Marchegay, Chron. des égl. d'Anjou, p. 3ç)8, Saint-Maixent. L'abside de Saint-Nicolas et sa crypte subsistaient encore à peu près intacts en 1891. A celte date, ce qui en restait fut dénaturé et englobe dans des maisons qui en cachaient désormais la vue. Depuis ce jour, l'édifice a été peu à peu démoli et il a été définitivement rasé en 1902; quelques chapiteaux et autres morceaux de sculpture ont été transportés au Musée de la Société des Antiquaires de l'Ouest (Voy. B. Ledaiu, Véglise de Saint-Nicolas de Poitiers).
(2) Arch. hist. du Poitou, I, pp. 7 et 11, Cart. de Saint-Nicolas. Les péages en question faisaient sans nul doute partie du douaire d'flermensende.
GUILLAUME AIGRET 2Ï^■^
de saint Jean sur lequol ils firent brûler chacun un grain d'encens, en guise d'offrande au Seigneur, la comtesse et ses fils firent abandon au monastère de tout le bourg avec les églises qu'il renfermait et les dépendances territoriales que les rois de France elles ducs d'Aquitaine avaient autrefois données aux religieux, mais qui leur avaientété ravies, particulièrement par Agnèsellemême ; en guise d'indemnité elle ajouta de nombreux privilèges à ceux qu'elle venait de reconnaître et y joignit des franchises pour les habitants du bourg (1). Le comte d'Anjou ne prit aucune part effective à cet acte, mais son nom se rencontre parmi ceux des assistants avec le comte d'Angoulême et le vicomtede Tbouars (2).
Cette même année, Agnès, en compagnie des jeunes comtes se rendit dans ses domaines du Talmondais, et là, sans doute sous sa pression, Guillaume le Jeune, seigneur de Talmond^ fit don à l'abbaye de Marmoutier des domaines de Fontaines et d'Angles, dont il avait hérité de sa mère et oii l'abbé Aubert et ses religieux établirent aussitôt un prieuré. Cette fondation était faite en violation des intentions formelles de Guillaume le Vieux, fondateur de la dynastie des seigneurs de Talmond, qui, voulant assurer une véritable dotation spirituelle à l'abbaye de Sainte- Croix, qu'il venait d'établir sur son domaine, avait défendu à ses successeurs de disposer de terres du Talmondais en faveur d'autres établissements religieux. Pour donner à l'acte toute sa valeur, la comtesse et ses fils y apposèrent leur signature, c'est-à-dire tracèrent leur croix sur le parchemin (3).
La sauvegarde accordée par le comte d'Anjou aux domaines de Saint-Nicolas et son assistance à la bénédiction de Saint-Jean
(i) Açnès devait jouir à Saint-Jean de droits étendus, car elle y possédait un prévôt qui y exerçait ses attributions tant pour son compte que pour celui du comte de Poitou (D. Fonteneau, XIII, p. 1G9).
{2) Besly ou ses éditeurs (Hixt. des comtes, preuves, pp. 328-33 1 bis) donnent à celle charte la date de io48; la chronique de Saint-Maixent (p. SgS) place la dédicace de Saint-Jean en io5o et y tait assister Isembert, évèquc de Poitiers, bien qu'il ne soit pas désisçné dans l'acie. Celui-ci étant dépDurvu d'indications clironolo"-iques, on peut rester dans le doute, toutefois il semble plus expédient d'adopter la dale fournie par la chronique de Saint-Maixent.
(3) Marcliesfay, Cart. dn Bas-Poiton, p. 87, prieuré de Fontaines. Cet acte ne peut être placé qu'entre les années 1049-1007, pendant lesquelles Guillaume le Jeune posséda la yeiirneuric de Talmond, aussi la dale de io5o environ que lui a attribué M. Marchegay paraît devoir être conservée.
furent sans don le une des dernières faveurs qu'Agnès ol)tint de son mari. Geoffroy Marlel avait semblé pendant longtemps vivre en bonne intelligence avec la femme qui s'était en quelque sorte donnée à lui, mais, parvenu au comble de son ambition, jouissant d'une autorité et d'un prestige incontestés, il sentit qu'il lui manquait quelque chose. Son union avec la veuve de Guillaume le Grand était restée stérile; il n'avait pas d'enfants, de descendants issus de sa chair, à qui il pût laisser ses magnifiques domaines. Des regrets qu'il en ressentit h l'idée d'un • divorce il n'y avait qu'un pas ; il le franchit, et un beau jour il répudia sa femme. A celle époque les prétextes ne manquaient pas pour rompre une union ; on invoquait la raison de parenté et dans les grandes familles qui contractaient ensemble de fréquentes alliances, les cas de dissolution d'un mariage n'étaient pas difficiles à trouver. Du reste, l'imion d'Agnès avait, comme on l'a vu, été qualifiée d'illégitime dès qu'elle s'était produite et Geoffroy ne l'ignorait pas. 11 prit pour femme Grécie, veuve de Berlais, son vassal, seigneur de Montreuil, puissant baron cité dans de nombreux actes de l'époque ; ce mariage eut lieu entre les années 1050 et 1052 (1).
Agnès ainsi délaissée ne manquait pas de lieux de refuge; elle avait d'abord lesdomaines qu'elle avait reçus en douaire, puis son abbaye de Notre-Dame de ^''aintes, mais Poitiers l'attirait principalement ; là elle était sûre de pouvoir continuer à jouer un rôle
(i) C. Port dans son Dictionnaire historique de Maine-et-Loire^ t. II, p. 298, àl'arlicle de Grécic, place le nouveau mariage de Geoffroy Marlel vers io55 ou 1067; mais il est établi par le charlrier de la Trinité de Vendôme que le G janvier io4o Agnès était encore femme de Geoffroy Martel qui déclare, dans le préambule de l'acte de donation de la Toussaint d'Angers à l'abbaye de la Trinité, qu'Agnès est son épouse bien-aimée, l'objet de son unique amour (Mêlais, Car/, de la Trinité de Ven. dame, I, p. i05), et qu'à cet acte, qui se passa à Angers, la comtesse était présente, ayant dans sa compagnie ses deux fils, et ses chevaliers poitevins Aimcri de Rocliecbouart, Aimeri de Rançon, Gautier Tison, Adémar Maie Capse, Guillaume de Parthenay et son fils. La participation de Geoffroy Martel aux faveurs accordées par sa femme à Saint-Nicolas de Poitiers et à Saint-Joan d'Angély pendant l'année 1049, "^ permet pas de placer la séparation des deux époux avant l'année io5o, mais elle était effectuée dans le cours de cette année, ce que semble prouver le don du comté de Vendôme fait par le comte d'Anjou, sans la participation de sa femme, à son neveu Foulques ; à cet acte important on ne voit paraître aucun chevalier poitevin [Cart. de la Trinité de Vendôme, I, p. 171). Du reste Grécie est désignée avec son titre de comtesse dans une charte du 2G mars io53 [Item, p. 176), et paraît encore comuie femme du comte d'Anjou dans une charte non datée du cartuloire de Saint-Maur-sur- Loire (Marchegay, Archives d'Anjou, p. 38i).
GUILLAUME AIGKKT 269
imporlanl, Guillaume restant toujours soumis aux volontés de sa mère (1). Du reste, malgré le partage de l'héritage d'Eudes intervenu en 1 Oi i entre les deux fils d'Agnès, il ne semble pas qu'aux yeux de leurs contemporains la distinction entre les domaines qui leur avaient été dévolus ait été nettement établie, et quand Agnès fut revenue dominer à la cour du comte, on put croire que rien n'était changé dans la situation constatée dix ans auparavant; tel était le sentiment du rédacteur d'une charte de l'abbaye de Saint-Maixent qui dit en lOol que le duc Guillaume, son frère Geoll'roy et leur mère la comtesse Agnès continuaient à gouverner le Poilou (2).
Nous ne savons rien des actes de Guillaume Aigret pendant cette année 1051, maisdans le courant del'année I052révêque de Limoges, Jourdain de Laron, étant venu à mourir le chapitre cathédral de Saint-Etienne lui écrivitaussitôt pour lui demander qu en vertu de l'accord de 1045 il ne donnât pasTévôchô à prix d'argent. Après lui avoir dépeint le triste état dans lequel se trouvait le diocèse et le clergé, les chanoines ajoutaient : « Qu'est-ce qui te manque ? L'Aquitaine tout entière t'appartient... nous réclamons de toi un évèqueet non un louprapace, un homme qui soit le directeur des âmes et non un professeur de déprédation, qui viendrait prêcher que le bien est la chose mauvaise et que c est le mal qui est le bien. . . qu'il devienne le maître de tout ce qu'a possédé son prédécesseur. . . tout ce que nous avons est à loi ; tu es le gardien de noire bien, envoie-nous un berger pour prendre soin du troupeau, et non un homme qui en fasse sa proie. . . Adieu, sois le défenseur de saint Etienne (3). «
Guillaume semble avoir déféré ù l'appel instant des chanoines. Il se tint à Limoges une grande assemblée d'évêques dont le choix se porta sur Hier Ghabot, un homme de race noble, qui veuf ne s'était pas remarié et que ses mérites signalèrent à leur allcnlion. Dans l'acte dressé pour constater la décision de l'assemblée il fut
(0 On peut, grâce à 1 énoncé des donaliona faites par Agnès, se rendre compte do l'importance des biens qui lui avaient été donnés en douaire et de leur situation; ils ne tormaicnt pas un ensemble compact, mais ils étaient disséminés sur plusieurs pomts du Po.lou, à Poitiers et aux environs, à Sai.it-ALaixent, à MaiUezais, à Talmoud et aussi en Sainlonge.
(2) A. Kicliard, Charles de Sainl-.Uai.rent, I, p. 1.41,
(3) Gallia C/irist., II, instr., col. ij[\.
2Go LRS COMTiîS DE POITOU
expressément porlô que l'élection s'était faite de la volonté et du consentement du comte de Poitou, du vicomte Adémar, des barons, des nobles, du clergé et du chapitre cathédral (1).
Versle mêmelempslecomte, de concerlavec samèreetson frère, confirma les dons qui avaient été failsà l'église Notre-Dame duPuy en Velay alors qu'il était en bas-âge, par son père Guillaume, sa mère Agnès et ses frères Guillaume et Eudes, lesquels consistaient en la moitié de l'île de Hé, des étangs, des écluses, deux villages elle bois de Sainl-Ouen, vulgairement appelé le Breuil (2).
Par suite de la répudiation d'Agrès, la situation était extrêmement tendue entre Geoffroy Martel et ses beaux-fils, à tout le moins avec Guillaume, qui subissait toujours l'ascendant de sa mère. Excités par elle, ils se préparèrent à tirer vengeance de l'affront qui lui avait été fait, mais le comte d'Anjou, avec la rapidité de décision qui était un des traits saillants de son caractère, les devança : il leva en 1053 une armée considérable et marcha sur Poitiers. Le comte de Poitou n'était pas prêt; son frère ne l'avait sans doute pas encore rejoint avec les forces qu'il pouvait lui amener de son comté de Gascogne, et devant l'impossibilité où il se trouvait de lutter contre son beau-père, il s'empressa de faire sa paix avec lui (8). Peut-être est-ce à cette époque qu'il convient déplacer un voyage que fil Agnès, accompagnée de son conseiller l'archevêque Archembaud, abbé de Saint-Maixent, auprès de
(i) Labbe, Co/!Ci7m,IX,col. 1060. Bien qu'il n'y ail à retenir, au sujet de ce! évêque, que le nom qu'il portait, il semble toutefois qu'il peut être rattaché à la famille de Guillaume Chabot, l'un des familiers du comte de Poitou.
(2) En attribuant cet acte à Guillaume Aigret, nous nous rang'cons à l'opinion de Besiy qui a démonlré {H ist. des co/n<es, preuves, pp. 261-263) que bien que Vllistoire de Noire-Dame du Puij, c. 19, 1. 2, p. 285, lui donne la date de l'an 1000, il ne peut être placé qu'entre les années 10/47 ^^ io58. (Voy. aussi D. Vaissete, Hist. de Languedoc, n. éd., IV, p. 89).
(3) Dom Housseau, Livre noir de Saint-Florent de Saumur, t. II, no 54o. Besly (Hist. des comtes, preuves, p. 327 bis) a publié les formules finales de cet acte qui, dans son texte, porie la date de io43. Il y a là une erreur manifeste, résultat d'une faute d'impression, que n"a pas reproduite Marchcgay, lequel dans ses Arch. d'Anjou, p. 271, donne à la pièce sa date véritable de io53. Mais l'indication inexacte de l'I/ist. des comtes de Poitou n'en a pas moins été adoptée par certains historiens, qui n'ont pas réfléchi qu'en io43 Geoffroy Martel était, de par sa femme Agnès, le véritable possesseur du comté de Poitou et ne pouvait en toute justice partir en guerre contre lui-même. Nous ne croyons pas non plus qu'il faille prendre à la lettre le texte de la charte de Saint-Florent, que Marchegay place par erreur avant io54 et qui dit que GeolTroy déclara la guerre au comte de Poitou; le contraire nous paraît bien plus vraisemblable.
GUILLAUME AIGRET ?6i
Thibaull, comle de Champagne. Enlrail-il dans ses inlenlions d'amener ce comte à. reprendre ses luttes anciennes contre Geoffroy Martel qui lui avait enlevé la Touraine, nous ne saurions le dire, le motif de ce voyage ne nous ayant pas été révélé (1).
Le 12 mai 1054, jour de l'Ascension, Guillaume se trouvait à Poitiers. Les religieux de Saint-Florent do Saumur n'avaient pu jouir paisiblementdu domaine des Fossesqu'Agnèsleur avait donné en 1043, Les agents du comte exigeaient d'eux certains droits coulumiers qui les lésaient grandement; sur leur requête Guillaume les exempta de tous ces devoirs, défendit de les molester à l'avenir et pour le surplus confirma les dispositions de la charte primitive de donation. Bien qu'il déclare agir en la circonstance du consentement de son frère Geoffroy et de sa mère Agnès, ni l'un ni l'autre ne comparaissent parmi les témoins de l'acte oii l'on rencontre l'archevêque de Bordeaux, les évoques d'Angoulême et de Limoges, le comte de la Marche Audebert, le vicomte Savari de Thouars, Guillaume de Parthenay et autres compagnons ordinaires du comte (2).
Agnès n'assista donc pas à la libération de la terre des Fosses, et même après cette date on ne la rencontre plus opérant en personne aux côtés de son fils. 11 est possible que Geoffroy Martel ail imposé au comte de Poitou l'éloignoment de sa mère et que celle-ci ait été chercher un refuge auprès de son fils Guy dont l'autorité s'affirmait alors en Gascogne ; elle a encore pu, dès cette époque, aller demander au monastère de Notre-Dame de Saintesl'asile où nous la retrouverons plus tard. Nous ne serions pas étonné qu'il faille placer à cette date un fait que nous apprend une charte
(i) A. I\icliaril, (Viiirlcs de Sainl-Mm.venl, I, p. (4o. Pendant ce voyaçe, l'abbé (le Saiiii-.Maixcnl couscnlll à ce i|ue la comtesse disposât du domaine de Sivrec, autrement dit le Puy SaintMaixenl dans la paroisse de Monlamisé, qui appartenait ù son abbaye.
(2) Arcli. hîsl . du Poitou, II, p. 98, Ciiarles poit. de Saint-Florent. Le chartrier de Sainl-Fiorcnt contenait un autre acte de confirmation de la possession des Fosses par cette abbaye (//e//J, p. yo. Mais cet acte, identiqucau précédentet dêpourvudedate, n'est qu'un projet retrouvé dans le chartrier de l'abbaye et auquel le rédacteur du cartulaire en lincorporant dans son recueil, a maladroitement ajouté des noms de témoins empruntés à lacle de 10Ô4, sauf (]u'on y trouve eu plus (Juillaunie, évéque de Périgueux, et Geoffroy Martel. Or, c'est en 1060 seulement qu'un évéque du nom de Guillaume monta sur le siège de Périgcux et nous savons qu'en io54 le comte d'Anjou était lotalenient séparé de sa femme et ne pouvait venir à coté d'elle comiiaraitre dans uu acte à Poitiers.
de Boiirgueil. Celte abbaye possédait depuis la fin du siècle précédent des domaines en Bas-Poitou; le comte, croyant sans doute avoir des droits sur ces territoires et n'étant plus retenu par les scrupules de sa mère, ne se gêna pas pour imposer aux religieux de Bourgueil la charge de recevoir chaque année dans leurs pacages du Busseau,de Poussais et d'Auzais et sur chacun de ces trois domaines deux hommes et trois chevaux qui y séjourneraient le temps qu'il lui plairait. Ce procédé était ingénieux et en le généralisant le comte aurait pu faire élever et entretenir à peu de frais les chevaux nécessaires au service de sa maison.
Cette façon d'agir, allant à l'enconlre de l'œuvre privilégiée d'Agnès, vient déjà témoigner que la comtesse ne jouissait plus auprès de son fils de cette influence sans limites dont on a tant de preuves. Son amoindrissement est encore attesté par ce qui se passa dans le Talmondais.
Pour récompenser Guillaume le Chauve, le fondateur de la dynastie des sires de Talmond, de l'aide qu'il lui avait prêtée contre les fils aînés de son mari, la comtesse lui avait concédé certains droils et en particulier la moitié du produit des églises d'Olonne. Après la mort de Guillaume, advenue vers 1049, Agnès reprit ce qu'elle avait donné, mais comme le sire de Talmond avait disposé de ces biens en faveur de l'abbaye de Sainte-Croix qu'il avait fondée, ce furent en fin de compte les moines qui se trouvèrent lésés. Tant qu'Agnès dominaen Poitou, ceux-ci ne purent faire que de timides réclamations, mais quand la situation de la comtesse se trouva diminuée, en ce moment leur voix s'éleva. Guillaume le Jeune, fils et successeur de Guillaume le Chauve, s'était résolu en 1056 à partir en pèlerinage pour Uome, mais avant d'entreprendrece voyage, sachant, disait-il, qu'ily a danger pour ceux qui le font et qu'il ignore les accidents du chemin, il régla ses affaires et en particulier reconnut le droit des moines de Sainte-Croix sur les églises d'Olonne. Il ne revint pas et eut pour successeur son frère Pépin qui, à son tour, ne larda pas à succomber^ ne laissant pour héritières que sa sœur Asceline et sa mère Ameline. Mais le comte de Poilou, soit en vertu du droit de rachat à merci, droit féodal qui était peut-être déjà en vigueur et qui le rendait usufruitier de la seigneurie jusqu'à ce que son possesseur eût
GUILLAUiVlE AIGKKT 263
acquiltô des droits considérables pour rentrer enjouissancede son bien, soit que l'acte de la concession faite par Guillaume le Grand au premier sire de Talmond eût spécifié que cette importante seigneurie reviendrait au domaine comtal dans le cas où la descendance mâle de ses possesseurs serait interrompue^ toujours est-il que Guillaume Aigrelmit la main sur le domaine de ïalmond et qu'il vint s'y inslaller avec une nombreuse suite, au commencement de l'année 1058, pour se livrer aux plaisirs de la chasse.
Dans sa compagnie se trouvaient sa femme Hermensende, Guillaume^ évèqued'Angoulême, Savari, vicomte deTliouars et autres grands personnages. L'abbé de Sainte-Croix, Vital, profita de l'occasion et vint directementse plaindre à lui du tort que lui avait causé Agnès en s'emparantde la moitié de la dîme et des offertes d'Olonnc. Le comte fit porter Taflaire à un plaid qu'il tint à Talmond et où assistèrent les gens de sa suite et les principaux personnages du pays. Dans cette assemblée, où les droits d'Agnès furent sans doute défendus par Renoul de Saint-Michel, le prévôt qui administrait ses domaines du Talmondais, il fut déclaré que la comtesse avait injustement mis la main sur les possessions de Sainte-Croix, et Guillaume, ratifiant cette décision, ordonna que l'abbaye rentrerait pour toujours en possession de ce qui lui avait été enlevé ; de plus, soit pour raison de dévotion, soit pour indemniser les moines du tort qui leur avait été causé depuis plusieurs années, il leur fit don du droit de pànage pour les porcs de l'abbaye dans la forêt deJard qui faisait partie du domaine comtal (1).
A la fin de celte même année, les comtes de Poitou et d'Anjou étaient en guerre. Geoffroy Martel, aprèsja répudiation d'Agnès,
(i) Cdi't. de Talmond, pp. 76-77. La seigneurie de Talmond était encore entre les mains du comte de Poitou (|iiand arriva la mort de Guillaume Aiijrel; c'est ce que l'on doit inférer de deux actes du cartulaire de Saiute-Croix, non datés il est vrai, mais dans l'un desciuels il est dit qu'aussitôt après le décès du comte Guillaume soq frère Geolfroy-Guy, confirma aux moines do Talmoud la concession que son prédécesseur venait de leur faire [Cnrt. de Tdliitond, pp. 77 et IÏ7). La constatation de ce fait doit faire renvoyer à l'année io58 la prise de possession de la seigneurie de Talmond par Cliàlon, mari d'Asceline, (jue les historiens plaçaient en l'anaée 1037 environ (/<., p. Cl). Une autre preuve (jue Geoffroy détint -pendant (juehjue temps la seigneurie de Talmond est fournie par le cartulaire de Sainte-Croix «jui nous apprend (//., p. 119) (jue Bosou <( de Davio > exempta les navires de l'abbaye du droit (|ue lui payaient ceux qui faisaient le transit avec la Bielagne, et ceci du consentement d'abord de Geoffroy et ensuite de Chûlon, ses seigneurs.
n'avait pas rencontré lasalisfaction qu'il clierchail ; il remplaça bienlôl Gr6cie par Adèle, la fille du comte Eudes, puis il revint à Grécie et enfin, après un nouveau renvoi, il s'altachaà Adélaïde la Teutonne (1), Celte dernière mil promptement à profit l'ascendant qu'elle prit sur le vieux comte, et se fit attribuer par lui un magnifique douaire qui comprenait le Saumurois et d'autres domaines que les héritiers de GeolïVoy durent plustard racheter. En agissant ainsi, le comte d'Anjou brisait les derniers liens qui |)Ouvaientle rattacher encore à Agnès; il disposait du douaire qu'il lui avait constitué bien des années auparavant et l'on peut croire que la comtesse n'était pas d'humeur à se laisser impunément dépouiller de ses revenus. Elle sortit de sa retraite et eut encore assez d'autorité sur son fils pour le décider à faire valoir ses droits les armes à la main. Cette fois le comte de Poitou prit ses précautions et ce fut son adversaire qui, hors de doute, fut surpris. Geoffroy essaya bien de résister à colle attaque inopinée, mais les premières rencontres ne lui furent pas favorables et il se laissa enfermer dans le château de Saumur dont Guillaume vint faire le siège en règle. La situation du comte d'Anjou était des plus critiques, quand il fut sauvé par un de ces coups de chance dont son histoire abonde. Le comte de Poitou tomba malade de la dysenterie et fut contraint de se retirer; peu après il succomba à la maladie, âgé seulement de trente-cinq ans (2). Ses entrailles furent portées dans l'église de Saint-Nicolas de Poitiers (3).
(i) Cette énumération des femmes de Geoffroy Martel se rencontre, dans une charte de l'abbaye du Ronceray qui les qualifie toutes, sans dislinclion, du titre de concubines (Marchegay, Chron. des égl. d'Anjou, p. 298, note i). M. l'abbc Métais, s'appuyant sur la charte no CV de la Trinité de Vendôme et la charte de la fondation du prieuré du Plessis, dépendant de l'abbaye de Bourgueil, avance qu'Agnès fut reprise par son mari en 1006 pour être répudiée à nouveau bientôt après {Cart. saint, de la Trinité, p. 4» "O'e i). Mais cette assertion ne repose que sur un acte daté de io56 {Cari, de la Trinité de Vendôme, I, p. 78) où on rappelle les fondations de la Trinité et de l'Evière, faites la première avant la mort de Foulques Nerra advenue le 21 juin lo/jo, l'autre peuaprès son décès; cet acte n'est qu'une notice rappelant des faits antérieurs à sa rédaction et ne peut en aucune façon être appliqué à Agnès. Le prieuré de l'Evière, selon C. Port [Dict. de Maine-et-Loire, I, p. 56) a été fondé à deux fois, en io4o et en 1047.
(2) Marchegay, Chron. des égl. d'Anjou, p. 4oo. Saint-Maixent ; Besly, flist. des comtes, preuves, p. 827 bis; Métais, Cart. de la Trinité de Vendôme, I, pp. 120 et 121.
(3) Arch. hisl. du Poitou,]!, p. i3. Cart. de Saint-Nicolas.
GUILLAUME AIGIIET 266
Il ne laissait pas d'enfants et son frère Guy-Geoffroy fut appelé à lui succéder tant comme duc d'Aciuitaine que comme comte de Poitou. Sa femme, Ilermensende, dont il était tendrement aimé, se retira du monde et, dit le chroniqueur, se voua à un veuvage sévère. Elle fit même plus, elle embrassa la vie religieuse et finalement se retira à Rome auprès de sa belle-sœur Ala, qui, après avoir gouverné l'empire d'Allemagne en qualité de régente de 1056 à 1061, et renversée du pouvoir, s'en fut chercher au loin le repos du cloître (1).
Les chroniques fournissent relativement peu de détails sur la vie de Guillaume V, mais son surnom d'Aigret, Acerrimus, et le passage de la chronique de Saint-Maixent, oiiil est dit que pareillement à son frère Geoffroy il réalisa de grandes entreprises « utrique magna et forli agesserunt », nous laissent à penser qu'il gouverna vigoureusement le duché d'Aquitaine et qu'il sut réparer les maux causés par la captivité de Guillaume le Gros et par son arrivée au pouvoir à la suite d'une guerre civile.
11 est le premier de nos comtes dont on connaisse un sceau. Il en usait rarement et il ne paraît pas qu'il ait eu un chancelier ; il est possible qu'il ait recouru à celui du chapitre de Saint-llilaire dont il pouvait requérir les services en sa qualité d'abbé de cet établissement. Une empreinte de ce sceau, aujourd'hui perdue, était apposée à la charte de confirmation des dons faits par Agnès à la Trinité de Vendôme de l'année 1040 environ; elle était sur cire blanche et était suspendue au parchemin par un double lacs de cuir; on y voyait un guerrier à cheval, armé, tenant une épée d'une main et un bouclier de l'autre. Une légende entourait cette figure et devait porter l'indication de Guillaume, comte des Poitevins et duc des Aquitains (2).
(i) Hesly, /lis/, (les comtes, preuves, p. 333 bis, d'après deux lettres du cardinal d'Oslie, Pierre Daniien, à l'impéralrice Ajoncs; voy. aussi aux payes 327, 337 et 338 bis.
(2) Mêlais. Cart. saint, de la Trinité de Vendôme, p.45. La description de ce sceau, qui appartient au type (]ue l'on est convenu d'appeler le type éijueslre, se trouve dans un Didimiis, daté de 1327, de la cliarle de Guillaume Aiyret : la léijende avait presque tolaleinent disparu et l'on n'y lisait plus alors (jue la fiu du dernier niot : anokvm [A(/iiilu/iu/-iun).
Vie Comte. — Ville Duc.
(io58-io86)
Le successeur de Guillaume Aigrel porle trois noms dans l'hisloire.: Guy, Geoffroy et Guillaume. Loj-s de son baptême il reçut celui de Guy, Wido (1). Mais de très bonne heure et concurremment avec lui apparaît celui de Geoïïroy, Gaufredus (2). Il n'y a pas lieu d'hésiter à reconnaître dans ce fait l'œuvre d'Agnès qui, de même qu'elle faisait prendre à Pierre, son fils aîné, le nom de Guillaume, bien avant qu'il fût monté sur le trône ducal, avait aussi pu rêver de faire passer le comté d'Anjou sur la tête de son fils cadet. Etant femme à savoir ce qu'il fallait espérer de l'issue de son mariage avec Geoffroy Martel et calculant les chances d'une union stérile, il avait dû entrer dans ses plans ambitieux de substituer son fils aux deux neveux de Geoffroy. Lors du mariage de sa mère, Guy avait environ six ans, et, comme il arrive souvent, Geoffroy, n'ayant pas d'enfants, reporta toute son affection sur le dernier-né de sa femme. Celui-ci, du reste, conserva toute sa vie un souvenir ému des soins dont le comte d'Anjou avait entouré sa jeunesse et c'est à lui-même que l'on en doit le témoignage quand on le voit, dix-sept ans après la mort de Geoffroy Martel, l'appeler publiquement son seigneur et quasi son
(i) a Guido diclus in baptismo, Guillelinus cognomiDC » (Cirol de la Ville, Ilist. de la Grande-Sauve, preuves, I, p. 495).
(2) La charte de Saini-Hilaire datée de novembre io58, où l'on trouve pour la première fois le nom de Guy dans un titre authentique, indique expressément que celui de Geoffroy est un surnom : « S. Widnnis, quem Gausfridum cognominabamus, abbalis nostri » (RéAi'A, Doc . pour Saint-/iilaire,l,p. 89). Ce nom de Geoffroy est du reste donné à notre comte bien antérieurement à sa prise de possession du comté de Poitou. Ainsi, en lo^i, on lit dans une charte de l'abbaye de Saint-Maixent (A. Richard, Chartes de Saint- Mai jcenl, I, p. ii5) celte mention spéciale : « Willelmo comité cum suo germano Gosfredo » ; de nombreux exemples de cette appellation se rencontrent dès cette épo(]ue dans les litres des établissements religieux de la région. Enfin la chronique deSainl-Maixentlorsqu'elle enregistre la naissance du comte s'exprime ainsi: « Gaufredum qui et Wido vocatus est » et lors de sa mort elle dit: « Otiiil Guido (jui et Goffredus ». (Marchegay, C/iron. des égl. d'Anjou, pp. 388 et 4u8).
père (l).De celle habilude prise de bonne heure il est résulté que c'est sous ce nom de Geoffroy que notre comte de Poitou est le plus fréquemment désigné et que lui-même aimait à s'entendre appeler. On ne connaît qu'un seul de ses trois noms reproduit sous une forme monogrammatique et c'est celui de Geoffroy (2). C'est seulement après sa prise de possession du comté de Poitou qu'il se fit donner dans les actes le nom dynastique de Guillaume (3). Pour plus de précision certains documents ont désigné ce comte sous deux de ses noms (4) : à leur exemple nous l'appellerons Guy-Geoffroy, comme le fait la chronique de Saint-Maixenl quand elle relate son décès et qui est le nom le plus particulièrement consacré par l'histoire (5).I1 avait pour habitude de s'intituler dans les actes authentiques, tout à la fois comte des Poitevins, cornes Piclavensium, ti duc des Aquitains, dax- Aquitanorum, «par la grâce de Dieu », mais il prenait aussi ces titres isolément sui-
(i)« Dominus et taDr]uarn pater meus Gost'ridus coines », 28 mai 1078 (Mêlais, Cart. saint, de la Trinité de Vendôme, p. 62).
(2) Les chartes orii^inales du chapitre de Saint-Hilaire de Poitiers nous ont conservé deux représentations de ce monogramme, l'une de l'année 1067, l'autre du 4 février io83 (Arch. de la Vienne, orii?., Saiut-Hilaire, do" 65 et 72) ; on trouvera ces monoçframmes sur une planche spéciale ainsi que les croix autographes que le comte traçait souvent au bas des actes à la suite de son nom,
(3) Nous n'avons rencontré dans le minutieux dépouillement des pièces où i! est fait mention du comte de Poitou, auquel nous nous sommes livre, aucune indication précise soit sur le temps soit sur les lieux où Tun des trois noms sous lecpiel il était connu fut spécialement employé. Pendant assez lono^temps, dans les chartes de Poitou, il est plus particulièrement appelé Guy, mais h partir de 1076 environ le nom de Geoffroy, qui se trouve surtout dans les documents de la Sainlonjçe ou de la réi^ion Anj^evine, tend à prédominer; quant à celui de Guillaume, il lui est surtout donné dans le Bordelais, la Gascojçne, le Limousin et dans les documents émanés de personnages clransfers au Poitou, tels que le roi, le pape, les chroniqueurs. Le premier emploi de ce nom de Guillaume que nous ayons relevé jusqu'ici se trouve dans une charte de la collégiale de Saint-Seurin de Bordeaux de l'an 1060 (Besly, tlist.des comtes, preuves, p 3/15 bis; Brutails, Cart. de Saint-Snirin, p. i3).
(/|) Outre les exemples tirés de la chronique de Saint-Maixeiit et du charlrier de Saint-Hilaire cités à la paa^e précédente, on relève encore quelques variantes du nom du comte dans les carlulaires, tels (pie « Gofridus Guydo (Talmond. lo^S), Wido coijnominalus Gofredus (Sainl-Jein d'Ançély, 1076) V/ido comes aiicnomento .lofridus (Saint-Maixenl, io64), Guido qui et aiio nomiue GolTredus vocabatur (Saint- Maixenl. 1078) ». Le nom de Geoflroy n'a été accolé (|ue fort rarement à celui de Guillaume; on le trouve seulement dans son inscription tumulaire: « Guille.lmus qui Gaulridus », et dans une chronique de la cathédrale d'.Vuçoulème, « Willelmus Geofredns », ce qui ne peut infirmer les lémoiirnai^es fournis par des documents authentiques appartenant aux diverses années de la vie du comte.
(5) Besly, Hist. des comtes, p. 96: Guy-Geoffroy-Guillaume VII ; le P. Anselme, //ist (jénéiil. de la maison de France, II, p. 5i8: Guy-Geoffroy dit Guillaume VIII; L'Art de vérijier les dates, 1770, p. 711): Gui-Geofuoi, Guillaume \l.
vant les circonstances et, lorsqu'il s'agissait d'actes intéressant seulement le Poitou, il est généralement désigné dans les souscriptions avec la simple qualité de comte des Poitevins ; cependant, à la fin de sa carrière, son titre de duc sembla prévaloir (1).
Lorsque Guy-Geoffroy devint, par la mort de son frère, comte de Poitou et ducd'Aquitaine, ilétait déjà depuis plusieurs années en possession du Bordelais et de l'Agenais. Eudes, son demi-frère, avait hérité, vers 1036, du chef de sa mère, Brisque,du duché de Gascogne, mais il n'en avait joui que peu d'années, ayant été tué en 1039 au siège de Mauzé. A sa mort, Agnès put mettre sans difïicullô la main sur le Poitou, qui revenaitdu reste naturellement à ses enfants, mais on ne saurait dire au juste si elle réussit à garder Bordeaux. Il semble que Farchevêque de cette ville, Geoffroy, profitant des circonstances, ait visé, comme le tentèrent d'autres prélats à cette époque, à s'octroyer une semi-indépendance. Bien qu'il eût été nommé par le comte Sanche en 1027, ce n'était pas un homme du Midi ; il appartenait à la race franque, et Guillaume le Grand, avons-nous dit, ne fut pas étranger à son choix. Quel rôle joua-t-il pendant les cinq années qui séparent la mort d'Eudes du jour où Agnès, dans la grande assemblée des barons poitevins, fit reconnaître son fils comme comte de Gascogne? Les textes sont muets à ce sujet. Il est seulement un fait certain c'est que les comtes de Périgord avaient pris pied dans le pays, soit pour leur propre compte, c'est-à-dire en faisant valoir certains droits à l'héritaged'Eudes, soitque l'archevêque, incapable de lutter avec ses propres forces contre les puissants compétiteurs à la possession de sa ville archiépiscopale, ait fait avec eux un partage du pouvoir. Toujours est-il qu'en 1043 une certaine comtesse Aïna,en donnant à l'abbaye de ?sotre-Dame deSou-
(i) Voici le relevé de ces diverses appelialions : Duc des AyiiiTAiNs « dux Aquita- Dorum », « ou Aquitanis »; duc d'Aç^uitaine « dux Aquitania; », ou encore « dux in Aquitania », ou « dux Aquitanicus » (Cart. de A\-D. de Sciintes, io58) ; phince des AQUITAINS « priuce[)s A(juitanorum » [Chart. de Maillezais, loGo) ; comte de Poitou « cornes Pictavensis » ou « Piclavis», comte des Poitevins» conies Piclavorum », duc des Gascons « dux Aquilanorum seu Guasconum »> (Char/, de Cluny, 107O); prince DE Gascogne « princeps Vasconie » [Churt.de la Réole, io84); comte dks Bohuklais « cornes iiurdegalensium » (Cart.de Vaux,\ers 1074), el enfin duc des Gaulois «dux Galloruni » (Cliarl. de Saint-Maixent, loGo ou loOi).
lac des domaines situés sur la Dordogne, s'intitulait à la fois comlesse de Bordeaux et de Périgueux (1). Qu'était cette comtesse Aïna? Simplement la veuve d'Audebert II, comte de Périgord, qui dut décéder à peu près h celle époque, laissant plusieurs jeunes enfants : Hélie, Audebert, et une fille dont on ignore le nom (2).
Agnès, après la mort d'Eudes, n'avait pas renoncé à faire valoir les droits que pouvaient avoir ses enfanls à une pari dans Théritage de leur frère consanguin, mais elle avait dû se résigner à attendre que celui à qui elle la destinait fut en élal de pouvoir soutenir en personne ses prétentions. En 1044,Guy-Geon'roy avait près de vingt ans ; c'est alors qu'Agnès, en femme avisée, entra en pourparlers avec la comtesse Aïna, qui devait avoir fort à faire pour soutenir la lutte contre les prétendants au duché de Gascogne ; elle lui demanda pour son fils la main de la fille d'Audebert, à qui furent abandonnés en dot tous les droits et toutes les prét(,'nlions des comtes de Périgord sur le Bordelais (3).
(i) « Anna comilissa I5urde2,alensis seu Pctragorica; patrîœ » [Gcillia Christ., H, insir., col. 2O9). Le texte du Gallid porte « Auna », mais le nom réel de la comtesse, d'après le cartulaire de Noire-Dame de Saintes, paraît être « Aïna ».
(2) W/fisl. c/ironologif/iie de la Maison de France, VAri de véri fier les dafes, la liste chronoloiçique des grands feudataires de ['Annuaire de la Société de l'Histoire de France, pour ne citer que ceux-là ont accumulé erreurs sur erreurs dans la chronoioi^ic des comtes d'An2;-oulème, les confondant avec les comtes de la Marche et dénaturant leur filiation. M. de Mas-Latrie, dans son Trésor de Chr-onnlogie, a •d]Q\\\é de nouveaux cléments de confusion à ceux de ses devanciers, et L. Palustre, brochant sur le tout, ne fait qu'un seul personnaj^e des trois comtes du nom d'Audebert dont deux du i*ériij;ord et l'un de la Marche, qui vivaient au temps de Guy-GeollVoy. L'étude attentive des textes publiés par le Gallia et parle cartulaire de Notre-Dame de Saintes nous a permis de redresser ces multiples contradictions. Hélie, comte de Périi^ord par la j^ràce de Guillaume le Grand(Voy. plus haut p. 167), eut pour successeur vers io3i Audebert « Cadeuerarius »; celui-ci épousa Aïna, sans doute fille de Girard de Montagnac, qui possédait par droit héréditaire les domaines situés sur les bords de la Dordogne qu'elle donna à l'abbaye de Soulac. Audebert ne gouverna le comté que peu de temps (Gall. Christ. 11, col. i4i>9). et mourut assurément avant lo^.^, date à laquelle sa femme fit la donation précitée à Notre-Dame de Soulac. Il laissa plusieurs enfanls : Hélie, qui lui succéda, Audebert et une fille, à tout le moins. Hélie et Audebert, agissant sous l'autorité de leur mère Aïna, donnèrent Aidrulet au prieuré de Saint-Silvain [Cari, de Noire-Dame de Saintes, p. 119), puis Hélie seul fit don, vers loSo, de ce même prieuré de Saint-Silvain à l'abbaye de Saintes [Cart.de Xotre- Dame de Saintes, p. 28). Il eut pour successeur son frère Audebert III, qui mourut vers 1 107 ou 1 1 1 7, selon les historiens susnommés.
(3) Marchegay, Chron. des égl. d'Anjon, pp. 'ir\ô, 4oo, Saint-Maixent. Voici comment s'exprime la chronique au sujet de l'accession de Guy-Geoffroy au comté de
Gascogne: « Alterum in Gasconia trausmissum et comitem factum habuitque
Gaufridus illuc uxorem suam Auleberli comitis Petragoricœ filiam ». Dans cette
Il devait y avoir onire les deux époux une grande disproportion d'âge, mais ressenliel était, pour une femme ambitieuse comme Agnès, d'avoir assuré à son fils des droits à revendiquer et des ressources pour les faire valoir. Secondé par les contingents angevins et poitevins que sa mère mit à sa disposition, Guy- Geoffroy entama la lutte contre les deux grands seigneurs du midi : Centule 111, vicomte de Béarn, el Bernard II Tumapaler, comte d'Armagnac, qui prétendaient l'un et l'autre à l'héritage des ducs de Gascogne.
Il ne tarda pas à trouver un puissant auxiliaire dans la personne d'un nouvel archevêque de Bordeaux. Geoffroy étant mort le 10 juillet de cette année 1044 ou de l'année 1045, Agnès fit élire à sa place une de ses créatures qui fut toute sa vie un de ses plus actifs agents, Archembaud, abbé de Saint-Maixent, qui, sorti d'une petite famille de la Gâline du Poitou, arriva rapidement à ces hautes dignités (1).
Aussi habile négociateur que guerrier redoutable, Guy- Geoffroy arriva à conclure avec ses adversaires un accord durable : ils lui reconnurent la possession du Bordelais et FAgenais, mais il ne prit que le titre de comte de ces régions, abandonnant aux deux compétiteurs celui de duc de Gascogne qui emportait la suprématie sur toutes les seigneuries s'étendant de la Garonne aux Pyrénées (2). Ceux-ci se disputèrent longtemps ce gros mor-
phrase qui rapporte si brièvement ce qu'il nous a fallu détailler en plusieurs lignes, l'emploi du mot « illuc » est sig-nificalit ; il veut évidemment dire que c'est en vue de la possession du comté de Gascojçne qu'eut lieu le mariage de Geoffroy avec la fille d'Audebcrl. ÏNous ajouterons que la filiation que nous avons précédemment donnée permet de déterminer la valeur exacte de deux assertions qui, au premier abord, semblent contradictoires. La chronique de Saint-Maixent, p. SgS, dit que Guy-Geoffroy épousa la fille d'Audebert, comte de Périgord, tandis que liesly, dans son His' toire des comtes, p. 97, rapporte au contraire, semble-t-il, que la femme du comte de Poitou était sœur d'Audebert. En se reportant au tableau qui suit, on peut se convaincre que les deux écrivains ont l'un et l'autre raison, leurs textes se rapportant à des personnages différents :
Hélie II, fils de Boson, comte de la Marche
Audeberl II, marié à Aïna
Hélie III, Audebert ÎIl, la femme de Guy-
mort sans postérité qui continue la filiation Geoffroy.
(i) A. Piichard, Chartes de Saint-Maixent^ I, p. lxxiv.
(2) Marchegay, Chron, des égl. d'Anjou, pp. SgS, 4oo, Saint-Maixent. « Qui
ceau, et ce n'est que tardivement qu'ils finirent par s'entendre à son sujet : le litre ducal fut allribué à Tumapaler, mais sa sœur Ad6laïs, sans doute richement dolée, épousa Gaston, fils aîné du vicomte de Béarn.
Quant à Guy-Geoffroy, bien que devenu possesseur incontesté des deux comtés qui conslituaient son lot, il ne semble pas s'être contenté de cette situation. Ses ressources devaient être assez bornées ; l'aide qu'il avait reçue n'avait pas été. gratuite, et pour désintéresser ses auxiliaires il dut fortement entamer le domaine privé qui avait pu lui être dévolu avec son titre de comte.
Ce domaine privé avait réellement peu d'importance^ ayant été gaspillé par les précédents possesseurs du Bordelais, toutefois le nouveau comte ne négligea pas d'affirmer ses droits souverains et fit frapper monnaie en son nom. En agissant ainsi, il se posait en héritier direct des anciens comtes nationaux du pays dont le dernier, Sanche-Guillaume, avait émis des deniers portant ces doublesdésignations de Guillaume, Guil/eimus, et deBordeaux, Diirderjolo,. Mais il ne continua pas le type de ces monnaies qui portaient le monogramme carolin et il le remplaça par celui qui avait été adopté depuis quelques années par les comtes de Périgord, lequel dérivait du type d'Angoulême, que Geoffroy Martel avait à peu près à la môme époque introduit à Saintes. Ce type était caractérisé par le nom d'un roi carlovingien, LoDoicvs, mis au droit de la pièce et au revers par trois croisettes. Guy-Geoffroy remplaça le nom du roi par le sien et fit modifier quelque peu les détails du revers du denier (1).
Du reste, pendant les dernières années de la vie de Guillaume Aigret, il parut peu à la cour de son frère, à qui sa récente union pouvait faire espérer des héritiers, et comme il avait toute quiétude du côté de la Gascogne il put donner carrière à ses goûts guerriers ou même chercher les occasions do satisfaire à ses besoins d'argent. Il s'attacha donc à la fortune du comte d'Anjou et à ce titre se mêla aux querelles dans lesquelles l'ambition et
(Wido) jam Gasconiam acquisieral armis et indiistria »; Besly, Flist. des comtes, preuves, p. 3/)2 his, d'aprôs Richard de Poitiers: « Ilii duo fralres sibi Vasconiani subjug'arunt ».
(1) Voy. Appendice x.
le caractère bouillant de ce dernier l'engageaient constamment.
Le roi de France Henri 1 avait pris parti dans la lutte engagée entre Guillaume le Bâtard, duc de Normandie^ elle comte d'Arqués. Geolfroy Martel, qui venait de mettre la main sur le Maine, objet conslant.de la convoitise des comtes d'Anjou et des ducs de Normandie, envoya des contingents au roi de France et ce fut Guy-Geoffroy qui les commanda. Le roi lui confia la garde du château de Moulins et il s'y défendit victorieusement jusqu'au jour où la reddition d'Arqués par la famine le contraignit, en 1053, à remettre sa forteresse au duc de Normandie (1). Malgré l'échec qu'il éprouva dans cette circonstance, son attachement pour le comte d'Anjou le porta quelques années plus lard à s'armer en sa faveur pour une nouvelle lutte contre Guillaume le Bâtard. Le 1" mars 1058, le roi de France était venu à Angers, pour lancer encore une fois Geoffroy Martel contre son éternel rival. Celui-ci se laissa faire et alla assiéger le château d'Ambrières que le duc de Normandie avait édifié dans une forte position sur les frontières du Maine. Guy-Geoffroy se trouvait dans l'armée angevine qui dut se retirer après avoir vu repousser toutes ses attaques (2).
C'est pendant cette campagne, qui éloignait les troupes du comte d'Anjou des frontières du Poitou, que Guillaume Aigret envahit le Saumurois. Sa mort rapide mit fin à la lutte et Guy- GeoIVroy passa ainsi subitement du rôle secondaire d'auxiliaire du comte d'Anjou à la haute situation de duc d'Aquitaine. Il était de taille à bien remplir celle-ci et à venir à bout des diflTicullés qui ne pouvaient manquer de surgir. Une politique nouvelle s'imposait en elfet ; le nouveau duc ne pouvait s'associer à celle qui avait depuis plusieurs années dirigé les actions de son prédécesseur et forcément le rôle d'Agnès allait finir.
Un de ses premiers actes fut de rompre le mariage que danssa jeunesse sa mère lui avait fait contracter. Cette union était restée stérile, aussi quand il se fut fait reconnaître comme possesseur
(i) Besly, lïisl. des comtes, preuves, pp. 34o bis et 34i bis; Miçne, Patrologie lai., CLXXIX, p, i2iG; Rec. des hisl. de France, XI, p. 82, Guillaume de Poitiers.
(2) liesly, Hist. des comtes, preuves, p. 876; Mabille, Chron. des comtes d'Anjou, introd., p.Lxxxiii.
GUY-GEOFFROY-CUILLAUMI-: 278
légal du duché d'Aquitaine et que d'autre part ilétait évident que les motifs qui avaient amené sa mère à l'unir avec la fille du comte de Périgord n'avaient plus l'inlérôt puissant qu'ils présentaient quatorze ans auparavant, il invoqua des raisons de consanguinité pour répudier sa femme. Quels étaient les degrés de parenté qui existaient entre eux? Nous l'ignorons au juste; peut-être mit-on tout simplement en avant l'alliance contractée par Guillaume le Grand, père de Guy-Geoffroy avec Aumode, veuve d'Audeberl, comte de la Marche, apparentéaux comtes dePérigord(l). Cet événement dut se produire à la (in de cette même année 1058. Nous avons connaissance à celte date d'une grande réunion, tant religieuse que civile, qui se tint à Poitiers. L'acte qui la fait connaître est d'une importance minime. Il s'agissait de la concession, faite par les chanoines de Saint-IIilaire de Poitiers à un de leurs confrères, de l'usufruit d'un moulin situé sur laBoivre; les dignitaires de la collégiale, et en particulier le comte Guillaume Aigret, en sa qualité d'abbé de Saint-IIilaire, s'étaient montrés favorables à cet arrangement, mais évidemment il n'avait pu être minuté avant la mort de Guillaume, aussi le premier soin des parties dut-il être, quand ce fut chose possible, de faire rédiger un acte, qu'elles apportèrent dans la salle du chapitre où se trouvait leur comte, entouré de ses grands,, « obtimatibus ». Ceux-ci furent les témoins de la convention et apposèrent leur croix au bas de la charte ; c'étaient, outre le comte Guy, que les chanoines déclarent connaître sous son surnom de Geoffroy, Agnès, samère, Isembert,évêque de Poitiers, Guillaume, évêque d'Angoulême, Audebert, comte de la Marche, Barthélémy, archevêque de Tours, Archembaud, archevêque de Bordeaux^ Arnoul, évêque de Saintes, Hugues, vicomte de Chàtellerault, Adémar l'avocat, Baymond, abbé de Bourgueil, Pétrone, abbé deNoaillé, Joscelin, trésorier de Saint-IIilaire, assisté de tous les membres du chapi-
(i) Marchcgay, Cliron. deségl. d'Anjou, p.4oo, Saint-Maixent. Les chroniqueurs, pas plus du resle qu'aucun acte aulhculicpie, ne nous ont conservé le nom do la première femme du comlc de Poitou, 11 ne serait peut-être pas impossible qu'il faille l'idenlitier avec une certaine religieuse de Notre-Dame de Saintes, nommée Garsende, et dénommée dans un acte de iio4 « Garsenda de l'eircguis » [Cari, de Notre- Dame de Saillies, p. io3); sa présence parmi les religieuses de Saintes donnerait la clé des donations importantes que la comtesse de Périgord et ses fils firent à ce monastère.
Ire. Il n'est fait, dans les textes, aucune allusion à la cause qui avait pu motiver la réunion à Saint-Hilaire d'un si grand nombre de hauts dignitaires ecclésiastiques. Mais la présence de l'avocat Adémar, noté immédiatement après le vicomte de Châtellerault, semble indiquer qu'une atTaire litigieuse importante était portée devant cet aréopage. Nous pensons qu'on y débattit celle de la rupture du mariage du comte, le clergé étant forcément appelé à se prononcer sur les questions de parenté invoquées par les parties en pareille circonstance (1).
Cet acte est du mois de novembre 1058 et le mariage de Guy- Geoffroy dut le suivre de près. Sa nouvelle épouse s'appelait Mathilde, ou autrement, selon le parler poitevin, Mathéode, Maieoda (2). L'histoire, qui n'a pas conservé le nom de la première femme de Guy-Geoffroy, nous a pareillement laissé ignorer à quelle famille appartenait la seconde (3).
A la réunion de Poitiers furent aussi sans doute articulés des griefs contre Archembaud, l'archevêque de Bordeaux. C'était, nous l'avons vu, un homme politique, le confident de la comtesse Agnès ; il ne pouvait manquer d'avoir sur la conscience, comme tant de prélats du temps, bien des actes répréhensibles, que l'on ne manquait pas de relever quand les détenteurs du pouvoir souverain les abandonnaient, pour les faire descendre de leur trône épiscopal. Tel fut le cas pour Archembaud. Le duc d'Aquitaine devait tenir à ce qu'à la tête de l'archevêché de Bordeaux, la sentinelle avancée et puissante de ses états héréditaires vis-à-vis les turbulents seigneurs du Midi, se trouvât un homme qui fut entiè-
(i) Rédet, Doc. pour Saint-Hilaire, I, p. 88.
(2) Marchegay, Chron. des égl. d'Anjou, p. l\oo, Saint-Maixent. On rencontre encore ce nom sous d'autres formes latines : « Mateldis y>{Cart. de N.-D. de Saintes, p. 26) et « Mathilda » (Rédet, Z)oc. pour Saint-Hilaire, l, p. 91, et Besly, Hist. des comtes, p. 341 bis, d'après le cart. de Bourgueil).
(3) Bien qu'il soit toujours un peu périlleux de se laisser guider par de simples indices il semble que, durant le temps de l'union du comte avec Mathéode, on rencontre fréquemment dans son entourage les vicomtes de Thouars et les seigneurs de celte région qui disparaissent ensuite. Y a-t-il plus qu'une coïncidence dans cette constatation? Besly {Hist. des comtes, p. 99) dit que Mathéode était fille d'Audeberl I ou II, comte de la Marche, sans toutefois indiquer la source où il a pris ce renseignement; nous ne pouvons donc que mentionner son dire sans le contrôler, mais d'ores et déjà il nous paraît avoir fait une confusion entre Mathéode et la première femme innommée de Guy-Geoffroy qui, selon la chronique de Saint-Maixent (p. 895), était fille d'Audebert, comte de Pcrigord.
rement à lui ; il le rencontra dans la personne de Joscelin, le trésorier de Saint-Hilaire-le-Grand (1). Ce chef du puissant chapitre était le fils de Guillaume de Parlhenay, l'entreprenant allié du comte d'Anjou ; dès 1047,Agnèsravait fait pourvoir de la trésorerie de Saint-Hilaire, et de plus, depuis quatre ans, il avait hérité de son père de la seigneurie de Parlhenay. Ace double titre, il comptait parmi les plus importants personnages du Poitou ; de plus il était ambitieux et, pour arriveràses fins, il jugea bon de se tourner vers le nouveau comte et de lui donner tout son appui pour amener la rupture de son union avec la fille du comte de Périgord. Guy-Geoffroy le récompensa de ses services aussitôt qu'il lui fut possible en faisant déposer Archembaud et en lui donnant sa place (2). La présence avérée de l'archevêque de Tours à Poitiers au mois de novembre 1058 invite à placer à peu près à la même date le premier acte d'administration de Guy-Geoffroy dont nous ayons connaissance. Dès sa prise de possession du Poitou, il avait eu à récompenser des services intéressés et, comme il arrivait généralement, ces largesses se faisaient au détriment des établissements religieux, un comte leur reprenant ce que son prédécesseur leur avait donné. Le nouveau comte avait donc gratifié un de ses chevaliers, nommé Uaoul, de l'île de Vix que
(i) Nous employons à dessein la forme Joscelln pour rendre en français le nom de l'arclievèque de Bordeaux. Les textes latins l'appelleut g-énéralenient « Goscclinus », mais on trouve aussi « Joscelinus » (Bruel, Charles de Cliinij, IV, p. 6io; D. Fonteneau, XiX, p. /}5), d'où l'on peut induire que la lettre g donnait devant la voyelle o une prononciation adoucie, représentée en français par la syllabe ge, conmie dans le nom de Geoffroy, écrit en lalin «Gosfredus ouGoffridus» et quelquefois « Josfredus». La forme « Gausfredus » doit être parliculière aux scribes de certaines régions où le parler était plus dur. Il en est pareillement du nom « Gausberlus « qui, dans les textes, est fré(iueniment écrit « Josbertus ».
(2) Le Gallia Chrisliiiiui, W, col. 802, marque que Joscelin fut élu archevêque de Bordeaux dès loSg, mais il place un archevêque du nom d'Andron entre Archembaud et Joscelin; or, ce personnage, qui est aussi mentionné dans une charte du cartulaire de Saint-Seuriu (p. 19), n'a pu occuper le siège archiépiscopal que durant quelques mois seuicmeni, car, selon le même G(illia,\\ mourut le i" novembre d'une année indéterminée, qui ne peut être évidemment que loâQ.La constatation de ce fait n'enlève rien i\ nos conjectures sur le rôle de Guy-GeulTroy dans l'élection de Joscelin, tjui a dû avoir lieu à la Hn de l'année lojy, Archembaud, d'après une charte du carluiaire de Saint-ALiixent dont il va être parlé, ne portant déjà plus au mois d'avril loSg que le titre d'archcvèijue sans spécification de siège. Joscelin, selon une charte de Saint- Seurin, citée plus loin, qui parait appartenir à la tin de l'année lotjo, était archevêque à cette date; les termes qu'elle emploie,» Joscelino archiepiscopo popuium sibi commissum calholice docenlc, » semblent bien indiquer que la prise de possession de l'archevêché par Josccliu était alors toute récente.
Guillaume de Parllienay avait, à la sollicitation d'Agnès et peutêtre pour faciliter l'avènement de son fils à la trésorerie de Saint- Hilaire, donné, en 1047, à l'abbaye de Notre-Dame de Saintes. Joscelin, gardien des volontés de son père, adressa immédiatement des réclamations au comte et obtint que Vix fût restitué aux nonnains de Saintes (1). Peut-être aussi est-ce à cette assemblée que Guy-Geoffroy confirma le don que son frère avait fait à l'abbaye de Talmond quelques mois plustôt pour indemniser celle-ci du tort qu'Agnès lui avait précédemment causé (2).
Il n'entrait pas dans la règle de gouvernement que s'imposa le nouveau duc d'Aquitaine de mener une vie sédentaire. Nous devons la connaissance de la plupart des faits de son existence aux déplacements incessants qu'il était contraint de faire soit pour se livrer aux plaisirs de la chasse, soit pour s'occuper de l'administration de ses domaines, exercer la souveraine justice ou surveiller les agissements de ses vassaux.
Au mois d'avril 1059, Guy-Geoffroy se trouvait à Saint-Maixent où peut-être était-il venu célébrer les fêtes de Pâques qui tombèrent cette année le 4 avril ; il n'était accompagné que de l'évêque de Poitiers, de Foulques, comte d'Angoulême,et de quelques-uns de ses chevaliers. Archembaudy qui résidait en ce moment dans son abbaye, profita de la présence du duc pour obtenir de lui une petite portion de la forêt de Vouvant,afin qu'il pût y faire construire une église. Le cas était assez curieux. Un tremblement déterre s'était failviolemmentressenlirquelque temps auparavant dans la localité de Sainte-Uadegonde, dépendance du monastère; leshabitants^ effrayés, s'étaient réfugiés dans la forêt de Vouvant et ne voulaient pas retourner dans leurs anciennes demeures; ils étaient absolument dénués de tous secours spirituels, et c'est afin de pouvoir y subvenir que l'abbé de Saint-Maixent sollicitait la
(i) Cart. de Notre-Dame de Saintes, p. i/i5. Cet accord est postérieur à l'avèaemenl de Guy-GeofFroy au comte de Poitou dans le cours de l'ctc de loGo et, d'autre part, antérieur à l'élévation de Joscelia à l'archevêché de Bordeaux en loSg, puisque ce dernier y est simplement désig-né avec sa qualité de trésorier de Saint-Hilaire. Outre le nom de l'archevêque de Tours nous relevons dans cet acte ceux d'Hugues, vicomte de Châtellerault, de Jean de Chinon, de Guy de Preuilly, de Guillaume liastard et de Bouchard de Mortag'ne, qui avaient assisté en lo'ty à la primitive donation de Vix à Notre-Dame de Saintes.
(^.) Cart. de Talmond, pp. 77 et 127. Cet acte non daté ne peut s'écarter des années io58 ou loSg.
■Il
générosité de Guy-Geoffroy. Celui-ci ne sembla pas s'être fait trop prier et posa lui-même sur l'autel abbatial la charte qui consacrait le don qui était réclamé de lui (1). Après la construction de l'église, un centre dépopulation se forma autour d'elle et reçut le nom de Bourneau, Burgus noviis.
Peu de temps après, considérant son pouvoir comme parfaitement assuré, il put quitter ses étals pour répondre à l'appel du roi Henri qui, fidèle aux traditions des premiers Capétiens, allait de son vivant faire sacrer roi de France par l'archevêque de Reims, son fils Philippe. La cérémonie eut lieu le 29 mai 1059, jour de la Pentecôte. Le duc d'Aquitaine y tint le premier rang, marchant en tête des vassaux laïques de la couronne, immédiatement après les légats du pape et les membres du haut clergé. Son brillant entourage dépassait de beaucoup ceux des autres vassaux du roi et venait affirmer sa puisance à tous les yeux ; on y comptait trois comtes et un vicomte qui allait de pair avec eux, Guillaume, comte d'Auvergne, Audebert, comte de la Marche, Foulques, comte d'Angoulême, Adémar, vicomte de Limoges, et en outre trois évêques : Arnoul,évêque de Saintes, Guillaume, évêque d'Angoulême, et Itier, évêque de Limoges (2).
L'avènement de Guy-Geoffroy au duché d'Aquitaine, inaugurant une politique nouvelle, ne s'était assurément pas accompli sans causerde froissements ; les familiers du duc précédent se trouvaient éloignés de la cour tandis que de nouveaux venus prenaient leur place. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner de voir éclater des mouvements parmi les seigneurs du pays que la rude main d'Agnès avait matés et qui n'étaient pas fâchés de prendre leur revanche. Ils trouvèrent un auxiliaire précieux dans un adversairené du duc d'Aquitaine, qui, dans l'enivrement du premier exercice du pouvoir souverain, accueillit leurs ouvertures avec faveur et se jeta tête baissée dans une entreprise aventureuse.
C'était Guillaume IV, comte de Toulouse, qui venait à l'âge de vingt ans, de succéder à son père Pons. Sans que rien ait pu don-
(i) A. Richard, Chartes de Saint-}faixent, I, p. i/i/|.
(2) Rec. des hist. de France, XI, p. 82, « Ordo qualiler Philippus I in regem consecratus est » ; Coll. Guizot, VII, pp. 9091 .
ner l'éveil sur ses inlonlions, ce que le chroniqueur qualifie d'acte de trahison, il se jeta sur l'Aquitaine et surprit aux portes de Bordeaux un corps de troupes qui y était rassemblé ; une centaine environ des chevaliers qui en faisaient partie fut massacrée. 11 ne semble pas que l'agresseur ait poussé plus loin ses avantages ou du moins Guy-Geoiïroy ne lui laissa pas le temps d'en profiter. Ayant fait appel à ses barons, il marcha directement sur Toulouse. Inaugurant une tactique dont nous le verrons user constamment parla suite, il commença par ravager impi-' toyablement les abords delà ville et,rayantpar ce moyen réduile<à la dernière extrémité, il s'en empara et l'incendia (1). En même temps une autre levée de boucliers se produisait en Poitou. Hugues dit le Pieux, seigneur de Lusignan, prit aussi les armes contre son seigneur, mais le comte ayant dévasté tout le pays, le força à se renfermer dans sa forteresse. Manquant d'approvisionnements, Hugues se trouva contraint de faire des sorties pour se ravitailler ; dans l'une d'elles il fut surpris par les chevaliers du comte et tué à la porte même de son château, le 8 octobre (8 des ides) de l'année 1060 (2).
Il est impossible de ne pas établir un rapprochement entre ces deux faits qui, malgré l'absence de date pour le premier, nous semblent s'être passés simultanément, et témoignent ainsi d'une entente contre l'autorité de Guy-Geoffroy (3). Un lien unis-
(i) Marchegay, Chron . des égl . d'Anjou, p. 4oi, Saint-Maixent, (2) Marche^ay, Chron, des égl. d'' Anjou, p. l\o\, Saint-Maixent. Bien que les seigneurs de Lusignan fussent très turbulents, nous ne croyons pas qu'il faille prendre à la lettre le texte d'un accord intervenu entre Hugues le Diable, le fils d'Hugues le Pieux, et l'abbaye de Saint-Maixent du lo mars 1069 (A. Richard, Chai-tes de Saint- Maixent, I, p. i56) et dans lequel Hugues déclare restituer à cette abbaye les églises qu'il lui avait enlevées au temps où il élait en guerre avec le comte de Poitou ; i| nous paraît probable que le sire de Lusignan fait allusion aux événements de 1060 auxquels il était en âge de prendre part sous la direction de son père.
(3j L'auteur de la chronique de Sainl-Maixenl, le seul qui fournisse quelques détails sur l'agression dont se rendit coupable le comte de Toulouse, ne nous dit pas au juste à quelle époque elle eut lieu, mais celle-ci est certainement antérieure à l'année 1067, date à laquelle une charte du cartulaire de Notre-Dame de Saintes, dont il sera parlé plus loin, rapporte cet événement. Cette attaque inopinée ducomte de Toulouse paraît être l'acte de présomption vaniteuse d'un jeune homme (il n'avait que vingt ans) et le désl'- de se signaler au début de sa prise de possession du pouvoir. On ne connaît pas la date précise de la mort du comie Pons, mais il est certain que Guillaume lui succéda à la fin de l'année loOo, car Pons étaitencore vivant lors de l'avènement de Philippel^rà la couronne de France le agaoùl 1060, d'après une charte du cartulaire de l'abbaye de Lézat, publiée par D. Vaissete [Hist. de Languedoc, nouv. éd., V, col.Soa).
sait le sire de Lusignan et le comte de Toulouse, c'était la célèbre Almodis, dont la situation bizarre d'avoir compté trois maris vivants en même temps, a vivement frappé l'imagination des chroniqueurs. Fille de Bernard I", comte de la Marche, elle fut d'abord mariée au sire de Lusignan dont il est ici question (Ij. Hugues en eut deux fils, puis il la répudia pour cause de parenté et lapassaàPons V, comte de Toulouse, qu'elle épousa entre lOiO et 10io(2).Elle eutdece dernier quatreenfants, enlrcautres Guillaume, l'adversaire de Guy-Geoffroy, et l^aymond de Saint-Gilles, qui furent successivement comtes de Toulouse, mais dans le courant de l'année 1053 Pousse sépara à son tour de sa femme et elle conclutaussilôtunenouvelleunionavecRaymond-Béranger, comte de Barcelone (3). Il ne semble pas que les deux époux se soient quittés en mauvais termes, car Almodis continua à jouir de l'ôvêchéd'Albi et de l'abbaye de Saint-Gilles que son mari lui avait donnés en douaire^ tandis que le comte de Barcelone la gratifiait pour même cause de l'évêché de Girone (4). Femme astucieuse et très habile, elle exerça toute sa vie une grande influence sur
On peut admettre que le soulèvement fomenté par Hugues de Lusignan ayant eu lieu en octobre loOo, la diversion opérée par Guillaume de Toulouse fut absolument inattendue, ce qui donnerait l'explication des mots « per traditionem », employée par le chroniqueur à l'occasion du massacre des chevaliers du duc d'Aquitaine, qui aurait eu lieu vers la même époque, c'est-à-dire à la fin de cette année looo.
(i) Marchegay, Chron. des égl. d'Anjou, p. 4t»i> Saint-Maixent. Audebert n'étant devenu comte de la Marche qu'en io47, °" "'^ saurait admettre, comme l'a écrit D. Vaissete (III, p. 299), par une fausse interprétation de ce texte, que ce fut lui qui maria sa sœur à Hugues de Lusignan par qui elle avait été répudiée avant io44 (Voy. aussi D. Vaissete, IV, note xxxn).
(2) La chronique de Saint-Maixent,en employant la phrase « dédit in uxorem », pour marquer le passage successif d'Almodis des bras d'Hugues de Lusignan dans ceux de Pons de Toulouse, puis de Raymond-Béranger de Barcelone, témoigne bien qu'il y eut entre Almodis et ses maris des séparations amiables.
(3) Marchegay, Chron. des égl. d'Anjou, p. 4oi, Saiot-Maixent.
(4) Comme le Ht plus tard Guy-Geoffroy, Almodis se montra généreuse envers l'abbaye de Cluny. Sur ses instances, Pons transféra le 29 juin loSii l'abbaye de Moissac à celle de Cluny (D. Vaissete, Ilist. de Languedoc, nouv. éd., V, col. 544)- Le i5 décembre lotiô, se trouvant à Nîmes, elle unit, d'accord avec son fils Raymond de Saint- Gilles, pour le soulagement de l'àme du comte Pons,«pro domni Pontii comitisremedio», l'abbaye de Saint-Gilles au monastère bourguignon (D. Vaissete, V, col. 54^^; Bruel, Chartes de Cluny, IV, p. 517), enfin peu de temps après elle donna à Moissac l'alleu de Saint-Pierre de Cuisines (D. Vaissete, V, col. 544). Ces deux abbayes de .Moissac et de Saint-Gilles avaient fait partie du douaire de Majore, première femme de Pons, et étaient ensuite passées pour la même cause dans les mains d'Almodis (D. Vaissete, III, pp. 287, 339). Ces faits suffisent pour fournir la preuve de l'influence d'Almodis et de son maintien dans la possession de son douaire après qu'elle se fut séparée du comte Pons.
28o LES COMTES DE POITOU
son enloiirage. Or nous ne serions pas surpris que ce soit à ses inirigucs que fui dû ce soulèvement contre l'autorité du comte, dont tous les adhérents ne sont certaiuement pas connus/mais dont les deux principaux lui touchaient de si près (1). Il est en effet à remarquer qu'au mois de juin 1053, c'est-à-dire quelques mois seulement avant qu'elle se séparai d'avec Pons, celui-ci manifesta pour la première fois, dans un acte authentique, certaine tendance à revenir vers un passé déjà lointain. Lorsqu'il réunit le monastère de Moissac à l'abbaye de Cluny,il déclara qu'il agissait en conséquence du conseil avisé et unanime de sa femme, la comtesse Adalmodis et des grands de l'Aquitaine qui lui étaient soumis (2). Or, de tous ces grands, un seul est énoncé dans l'acte, à savoir Bernard, évêque de Cahors, dans la sujétion ecclésiastique de qui se trouvait Moissac et qui, selon les usages du temps,
(i) D. Vaissele {/list. de Languedoc, nouv. éd., III, p. 4i8) incline à placer ces événements vers l'année 1079. A ceUe époque, comme nous le verrons en leur lieu, Guillaume IV, comie de Toulouse, manifesta des prétentions au titre de duc d'Aquitaine et D. Vaissele en inféra que ce comte ne s'en était pas tenu à des protocoles, qu'il les avait appuyés par des actes. Les raisons alléguées par le savant bénédictin sont int^énieuses et ont pour elles toutes les apparences de la vraisemblance, mais elles ne sauraient tenir contre un texte formel qui ne permet pas de placer la campagne de Toulouse après l'année 1067. A celte date, Josceiin, archidiacre de Saintes, rédigea la charte par laquelle Guy-GeofFroy confirma les dons faits par Geoffroy Martel et Agnès à l'abbaye de Notre-Dame de Saintes. Or, Josceiin, admirateur enthousiaste du comle de Poitou, ne put s'empêcher de rappeler les haute faits qui avaient illustré son nom et dont le souvenir était encore tout récent, à savoir l'incendie de Toulouse et la prise de Barbaslro : « présente Agnele, matre comitis Pictavensium Willelmi, qui Tolosam inceadit et Barbaslram Sarracenis abstulit ». [Cart. de Notre-Dame de Saintes, pp. 22-23). Ce texte formel, que D. Vaissele n'a pas connu, arrête toute discussion au sujet de cette date de 1079 ou 1080 qu'il préconise, et de plus il a l'avantage de nous permettre de mettre en valeur un passage d'une charte de l'année 1060 auquel on n'avait jusqu'ici prêté nulle attention. A cette date llier, seigneur de Barbezieux, restitua aux chanoines de Saint-Seurin de Bordeaux une église, que son père Audouin avait fondée sur son domaine et qu'il avait primitivement donnée à l'église de Bordeaux, mais qu'il lui avait ensuite enlevée pour en gratifier Cluny en se faisant moine dans ce monastère. Or, celte pièce est ainsi datée: « Hec aulem cartula composita fuit ab Incarnalione Domini anno millesimo sexagesimo, Philippo rege régnante, et Guillelmo, Aquilania» duce, rebelles triumphante et Goscelino archiepiscopo populum sibi commissum catholice docente » (Brutails, Car^. de Saint-Seurin, p. i3; Bes\y,f/isl.des comtes, preuves, p. 344 bis). Le mol « rebelles », employé par le rédacteur de la charte bordelaise, se rapporte évidemment à des faits qui s'étaient passés dans celte région, et sous cette dénomination générale nous inclinons à voir le comle de Toulouse qui n'aurait pas tardé à recevoir la punition de sa Iraîtreuse agression. La charte de Saint-Seurin doit être de la fin de l'année io6o.
(2) « Communi et salubri consilio uxoris mère Adalmodis comitissae ac principum Aquitanorum mihi subdilorum ». (D. Vaissele, /fist. de Lanr/uedoc, nouv. éd., V , col. 470; Bruel, Charles de Cluny, IV, p. 825).
venait par sa présence donner à l'acte civil du comte la confirmation spirituelle qui y semblait nécessaire. Dans cet appel aux seigneurs d'Aquitaine que rien ne vient justifier, car le Quercy n'avait cessé d'appartenir aux comtes de Toulouse depuis le jour où ils s'étaient constitués en possesseurs héréditaires de leurs bénéfices^ il semble que l'on voit poindre des prétentions à la suprématie de l'Aquitaine dontnous n'hésitons pas à faire remonter l'inspiration à Almodis ; son fils, avec la fougue irréfléchie de la jeunesse, n'aurait fait qu'essayer de rendre effectifs les rêves dont sa jeunesse aurait été bercée.
Mais avant que ces événements se fussent déroulés, une sorte de révolution de palais s'était produite à la cour du comte de Poitou. Sa mère Agnès s'était retirée dans l'abbaye de Notre- Dame de Saintes oii elle prit assurément le voile, mais sans prononcer les vœux qui auraient fait d'elle une véritable religieuse, soumise à une discipline et à une règle que son tempérament aurait difficilement pu supporter. C'est ainsi, nous paraît-il, que l'on doit entendre l'expression de sanclunonïalis employée en lOGl à l'égard de la comtesse par le rédacteur d'une charte de l'abbaye de Saint-Mai xent (1). Cette retraite concorde du reste avec le sort fait à Archembaud, qui perdait en ce moment à la fois l'archevêché de Bordeaux et l'abbaye de Saint-Maixent (2). Le dernier acte de la procédure suivie contre le confident d'Agnès se passa-t-il à l'assemblée deMaillezaisàlaquelle assistèrent, avec Guy-Geoffroy, l'évoque de Poitiers Isembert, Arnoul, évêque de Saintes, Guillaume, évoque d'Angoulême, ainsi que les abbés de Saint-Jean d'Angôlyetde Luçon et où, sous la présidence d'Hugues, abbé de Cluny, Goderan, un pieux religieux de ce monastère, fut élu abbé de Maillezais (3) ? Nous ne saurions hasarder à ce sujet que des conjectures, bien que cette réunion ait du avoir lieu au commencement de l'année 1060.
Cette élection de Goderan est particulièrement à noter. Le comte de Poitou d'un côté, les grands dignitaires ecclésiastiques
(i) « s. Ajjnelis comitisse et sanctinionialis,genitricis ejusdcm ducis » (A.Richard, Chartes de Saint-Mai.venl, I, p. i^o)-
(2) Voy. A. Richard, Chartes de Sain/-.]fai.renf, T, p. lxxv.
(3) Lacurie, Hist. de Maillezais, preuves, p. 209.
de l'autre, donnèrent, en y prenant part, un essor actif aux tendances qu'avaient les réformateurs de Cluny à amener les couvents de l'Aquitaine à s'affilier à leur règle. La nomination de l'abbé Eudes à Saint-Jean d'Angély cette même année, celle d'Adémar à Saint-Martial de Limoges en 1064, celle de Benoît à Saint-Maixent en 1069, semblent donner raison à l'assertion du panégyriste de Guy-Geoffroy quand il déclare que le duc rétablit la discipline ecclésiastique dans les monastères où elle était par trop relâabée (1).
Dans le courant de cette même année 1060, Agnès reçut dans son monastère la visite de sa belle-fille Mathéode. Celle-ci est citée en tête des témoins de l'acte contenant la donation d'un fief de vigne que l'abbé de Saint-Jean d'Angély abandonna aux religieuses de Saintes sur la prière d'Agnès, en reconnaissance des bienfaits dont elle avait comblé son abbaye (2).
Mais avant de prendre sa retraite la vieille comtesse avait eu soin d'obtenir de son fils des faveurs pour une de ses œuvres de prédilection. Il s'agit d'une redevance bizarre et par le fait assez difficile à percevoir par ceux qui en étaient gratifiés. Sur sa requête, lecomte ordonna que ladîme du pain et duvinaffectésii sonusage et conservés dans tous ses celliers du Poitou serait prélevée tous les ans le jour de la fête de saint Michel, qu'on lèverait aussi la dîme de la chair le jour de la saint André^ et que le produit de ces dîmes serait réparti par tiers entre les églises de Saint-Nicolas et de Sainte-Radegonde de Poitiers et les pauvres ; de plus il donnait à ces deux églises de Poitiers, quatre laies, à savoir,
(i) Arch. de la Vienae, chroo. du moine Martin : « Quot monasleria regulari ordine deslilula reformavit ». Le moine Martin, religieux de Montierneuf, a écrit celle chronique en l'an 1106 et la dédia à un autre religieux du nom de Robert. Elle débute ainsi dans le seul manuscrit que l'on connaisse; « Incipit prologus de construcione Monasterii Novi Pictavis ». Ce manuscrit ne date que du commencement du xive siècle et le texte de la chronique a été transcrit à la suite du cartulaire de Saint- Nicolas de Poi iers, autre copie de même date conservée aux archives départementales de la Vicn 10, fonds de Montierneuf, liasse 71. Cette chronique a été publiée en majeure partie par D.D. Martène et Durand dans le Thésaurus novus anecdotarum, III, col. 1209-1220, et le surplus par M. de Chergé à la suite de son mémoire sur Montierneuf (yl/e/n . de la Soc. des Antiq. de l'Ouest, i""" série, XI, pp. 258-261). M. l'abbé Auber se trompe étrangement {Etude sur les historiens du Poitou, p. 70) quand il fixe la date de cette chronique à l'année 1196 et qu'il intercale à cette époque le personnage du nom de Robert, à qui elle est dédiée, parmi les abbés de Montierneuf.
(2) Cart. de Notre-Dame de Saintes, p. 26.
deux lors delà fête de leurs saints patrons, une à Noëletl'aulre à Pâques (1). La comtesse, de son côté, ajoutait aux dons spéciaux qu'elle avait faits à Saint-Nicolas, celui du droit de vente du sel sur le marché de Poitiers, droit qui devait faire parlie de son douaire, mais il ne semble pas que Guy-Geoffroy, bien qu'il ait donné à ce legs son assentiment formel, en aitlaissé l'objet à la disposition des chanoines, car quelques années plus tard nous le trouvons en possession d'un seigneur nommé Aubert de Chambon (2).
Peu après éclata une véritable guerre entre le Poitou et l'Anjou. Geoffroy Martel était mort le 14 novembre 1060, laissant ses états à ses deux neveux, issus de sa sœur Ermengarde et de Ferréol^ comte de Gâlinais ; à l'aîné, Geoffroy le Barbu, étaient échus les comtés d'Anjou et de Touraine, et Foulques le Réchin, le plus jeune, avait eu les domaines deSaintonge avec le Gâtinais et quelques fiefs du Poitou. Guy-Geoffroy n'avait pas beaucoup de sympathie pour les héritiers de Geoffroy Martel que, croyons-nous, il avait pu croire un instant devoir supplanter. Aussi, étant donnée la jeunesse des deux jeunes comtes, crut-il l'occasion favorable pour satisfaire une ambition légitime de sa part, à savoir de remettre la main sur la Saintonge dont son père s'était imprudemment dépouillé ; la présence de sa mère dans l'abbaye de Notre-Dame de Saintes, la certitude qu'il pouvait avoir du concours zélé de l'évêque Arnoul, qui, unissante cette qualité celle de doyen du chapitre de Saint-Pierre de Poitiers, était encore plus dans sa dépendance, tout le poussa à marcher de l'avant.
La mort de Geoffroy Martel l'avait surpris dans le cours de ses opérations contre le comte de Toulouse et il est à présumer qu'il passa l'hiver à Bordeaux pour achever la pacification du pays où son adversaire n'avait pas été sans se ménager des intelligences. Mais au printemps, dégagé de ces préoccupations, il crut l'occasion bonne, en revenant, à la tète de ses chevaliers, à sa résidence ordinaire, de tenter un coup de main sur Saintes. Celui-ci ne réussit pas, la ville lui offrit une résistance inattendue et fit demander des secours à son seigneur. Foulques le Uéchin,
(i) Arch. hist. du Poitou, I, p. 22, c.irt. de Saint-Nicolas de Poitiers. {2)Arch. hist. du Poitou, 1, pp. 7 et 42,cart. de Saint-Nicolas de Poitiers.
qui n'avait encore que dix-huit ans, réclama l'aide de son frère Geoffroy et tous les deux, à la tôle d'une armée rapidement rassemblée,envahirentle Poitou. Fuy-Geoffroy^arrêté dans son entreprise,se hâta de revenir à Poitiers, maisil ne put éviter la rencontre de ses adversaires. Le choc eut lieu dans une plaine, près des sources de la Boulonne, le 21 mars 1061 (1). Les Poitevins, sans doute inférieursennombreu leurs adversaires, furent mis en pleine déroute. Le triomphe des Angevins fut dû à une habile tactique: les deux comtes et les autres porteurs de bannières, se groupant en forme de coin, se lancèrent au milieu des Poitevins et enfoncèrent leurs rangs. Ceux-ci, se voyant ainsi tronçonnés^ cédèrent, et, renonçant au combat, prirent la fuite; le nombre des tués et des blessés et surtout des prisonniers fut considérable, mais Guy- Geoffroy put s'échapper, évitant ainsi le désastre qui, vingt-cinq ans auparavant, avait si cruellement frappé le Poitou (2). Les
(i) Marchegay, Cliron. des égl. d'Anjou, p. [\02, Saint-Maixent. L'emplacement de la bataille est déterminé par le nom que porte encore aujourd'hui un petit cheflieu de commune, La Bataille, situé à 4 kilomètres au sud- ouest de la source de la Boutonne.
(2) Les chroniques ecclésiastiques d'Anjou ne relatent pas cet événement et les chroniques laïques le confondent avec la bataille deMont-Couer à laquelle elles donnent le nom de bataille de Chef-Boutonne (Marchegay et Salmon, Chroniques d'Anjou^ I, pp. l'Aj-iZo, Chronica de geslis consulum Andegavorum ; Item, I, pp. 332-333, Historia abbreviata consulum Andegavorum). La chronique de Saint-Maixent seule consacre quelques détails à cet événement; dans quatre vers elle en donne le résumé ainsi que la date. Celle-ci prête à certaines difficultés qu'il convient d'élucider. Elle dit que la bataille eut lieu en loGi, un mardi,jour de la fêle de saint Benoît, « inque die marlis fuit et sancti Benedicti ». Deux fêles de saint Benoît étaient alors célébrées: celle de sa mort le 21 mars, celle de sa translation le 11 juillet; à laquelle des deux se rapporte le texte de la chronique ?ï]n général les liistoriens ont adopté la date du 21 mars pour celle delà bataille ; néanmoins M. Port, dans son Dictionnaire historique de Maine-et-Loire, ne se prononce pas, car, à l'article de Foulques leRéchin (II, p. 192), il place la bataille le20 mars, et dans celui de Geoffroy le Barbu (II, p. 253), il assigne à ce même fait la date du 11 juillet. Le même auteur est pareillement indécis sur le jour du combat ; la chronique dit un mardi ; or, en loGi, les deux fêtes dP saint Benoît tombent un mercredi et non un mardi. On peut expliquer ce fait par une erreur de comput de la part du chroniqueur,erreurquc nous retrouverons en d'autres circonstances, mais, quoi qu'il en soit, la difficulté reste entière ; est-ce le jour de la saint Benoît d'hiver ou de la saint Benoît d'été qu'eut lieu la bataille?Bien que l'usage se fût introduit de donner une plus grande solennité à la saint Benoît d'été, vu que la fête du saint en hiver tombait toujours en carême, nous inclinons néanmoins à croire que la rencontre des deux troupes eut lieu le 21 mars. Geoffroy Martel étant mort, nous l'avons dit, le i4 novembre ioOo,Guy-Geoffroy dut donner carrière leplustôt possible à ses appétits et entreprendre une chevauchée pour mettre, en quelque sorte par surprise, la main sur l'objet de sa convoitise. En outre, bien que les faits généraux du récit delà bataille de lMont-Couer,dite de Chef-Boutonne dans l'histoire des comtes d'Anjou, se rapportent au premier de ces événements, il est certains d'entre eux qu'il convient de retenir dans le mélange qui a été fait par l'historien. Il y est dit en eft'et
GUY-GEOFFllOY-GUILLAUMK 285
comtes angevins ne poursuivirent pas leur succès; leur corps de troupe, rassemblé à la hâte, devait être peu considérable et ils n'avaient eu affaire en quelque sorte qu'à l'entourage du duc; aussi, craignant un retour offensif auquel ils n'auraientpu opposer une résistance efficace et voulant d'autre part mettre en sûreté leurs prisonniers, le fruit le plus sérieux de leur victoire, ils rentrèrent dan» leur pays, où le partage du butin fut sans doute entre les deux frères le point de départ de difficultés qui, par la suite, devinrent si graves (1).
11 est donc hors de doute qu'ils se retirèrent précipitamment et que Guy-Geoffroy put préparer sa revanche en toute sécurité. Il ne tarda guère. Le 13 mai suivant, c'est-à-dire deux mois après, il se trouvait à Saint-iVIaixent, où il se rencontra avec sa mère Agnès et Isembert,évêque de Poitiers; l'on peut croire que dans cette entrevue fut étudiée la possibilité de reprendre l'atfaire qui venait de si mal tourner (2). Ce n'était plus par surprise que le comte pouvait agir, il fallait faire la véritable conquête du pays.
Dans ce but, au commencement de l'année suivante, il rassembla une puissante armée avec laquelle il se dirigea sur Saintes. Arrivé devant la ville, il fit tracer autour d'elle une ligne de circonvallation formée par de petits châtelets qui, se prêtant
que les Angevins, pour se mettre à l'abri du froid piquant qui régnait en ce moment, s'installèrent dans les tentes des vainqueurs et firent avec les corps des vaincus une barrière contre le vont du nord. Or, si ce l'ait se comprend pour un événement arrivé le 21 mars, il ne peut en aucune fa(;on être admis pour le 1 1 juillet, pas plus que pour le 20 scplembrc, jour où se livra la bataille de Mont-Couer; ce détail tragique appartient donc à la bataille de Chef-Boutonne et en place la date à la fin de l'hiver.
(i)A défaut du silence des chroniqueurs angevins, nous croyons avoir retrouvé un souvenir de cet événement dans le cartulaire de la Trinilé de Vendôme (Besly, Hist. des comtes, preuves. p ,307 bis). 11 est dit dans une charte du mois d'août 1074 que le comte Foulques s'é'anl trouvé contraint d'engager une lutte avec le comte de Poitou, celui-ci l'avaitmisen position ou de combattre corps à corps ou de fuir avec honte. Dans cet imminent péril, se souvenant des torts dont il sétail rendu coupable envers la Trinilé, Foulques avait fait un vœu et en présence de plusieurs de ses chevaliers s'était écrié tout haut que si le Seigneur lui accordait celte fois la victoire sur ses ennemis il restituerait aux moines de Vendôme ce qu'il leur avait injustement ravi. Après avoir prononcé ces paroles il fut au combat et, vainqueur, fil prisonniers plusieurs nubles guerriers ; puis il retourna avec allégresse dans ses domaines. Pas plus que nous M. Port [Dictionnaire de Maine-et-Loire, II, vo Foulques le Récliin) n'a été tenté de rattacher ce récit à une guerre entre les comtes d'Anjou et de Poilou en 1074, dont il n'existerait d'autrclrace que ce texte, et il nous paraît juste de le rapporter à la campagne de 106t.
(2) A. Richard, Chartes de Saint- Maixent, I, p. i4S.
mutu3llement assistance, empêchaient la garnison de sortir de ses murs ; en sûreté de ce côté, il put ravager impunément le pays, ce qui eut pour résultat d'affamer les habitants. Les secours n'arrivant pas, la garnison angevine fut contrainte de capituler, et les bourgeois, à son exemple, durent se livrer, corps et biens, au vainqueur (1). Ily a tout lieu de croire que Guy-Geoffroy n'abusa pas de sa victoire; la présence d'Agnès et de l'évêquc Arnoul devait protéger leur résidence et si la prise de Saintes avait été signalée par les atrocités qui signalèrent plus tard celles de Saumur et de Luçon, le chroniqueur, qui s'est étendu complaisamment sur celles-ci, n'aurait pas manqué de les relater (2).
Lorsqu'il reprit possession du domaine comtal que son père avait jadis aliéné en faveur de Foulques Nerra, Guy-Geoffroy ne ratifia certainement pas toutes les aliénations que les comtes d'Anjou avaient pu faire depuis un demi-siècle environ; plus d'un établissement religieux fut contraint de se dessaisir de quelques droits ou privilèges spéciaux et en particulier l'abbaye de Noire- Dame de Saintes dut renoncer à ce privilège exclusif d'émettre des monnaies en Saintonge, qui faisait partie de la magnifique dotation qui lui avait été constituée par Agnès et Geoffroy Martel en 1047(3).
Les comtes de Poitou possédaient d'ancienneté un atelier monétaire à Saintes ; il avait été aliéné, sans doute par Guillaume le Grand dans un de ses accès de générosité, et en 1034 il était tenu indivisément en fief par deux chevaliers, Francon, possesseur du capi tôle de Saintes, et Mascelin de Tonnay. Après la conquête de la
(i) En voyant Guy-Geoffroy, six semaines après sa défaite, venir à Saint-Maixent apposer sa signature au bas d'un simple acte de donation faite à celte abbaye, nous avions d'abord pensé que l'entrevue certaine du comte et de sa mère avait eu pour objet de préparer l'invasion de la Saintonge et que celle-ci avait eu lieu au mois de juin ou au commencement de juillet, mais nous venons de donner plus baut les raisons qui nous ont fait pencher pour une autre solution. D'autre part, on voit par la liste des témoins que le comte était là sans l'eutourage laïque de ses grands vassaux ou de ses fidèles; on y comptait seulement son prévôt. Cette entrevue entre la mère et le fils, venus l'une de Saintes et l'autre de Poitiers, a donc tout le caractère d'un conciliabule secret, tenu dans un lieu où les indiscrétions ne pouvaient être commises.
(2) Marchegay, Chron. des égl. d'Anjou, p. 4o3, Saint-Maixent.
(3) Désormais on voit en effet Guy-Geoffroy disposer de domaines en Saintonge, et en gratifier ses fidèles: ainsi il donna en fief, « fiscaliter », à Pierre de Bridier, son sénéchal, des métayers dans l'île d'Oléron, dont celui-ci se dépouilla plus tard en faveur du monastère de Saint-Nicolas de Poitiers {Arch. Iiist. du Poitou, \, p. 43, cart. de Saint-Nicolas).
Saintongepar Geoffroy Martel, l'atelier resta pendant dix ans sans fonctionner ; telle étailla situation en 1044 quand le comte d'Anjou, se trouvant à Saintes, voulut y remédier et ordonna aux chevaliers de reprendre la frappe de la monnaie, leur déclarant que s'ils ne se conformaient*pas à son invitation il leur enlèverait ce fief et le rattacherait à son domaine. Il leur assigna, pour ce faire, un délai de trois ans, mais pour des raisons que nous ignorons, peut-être une première mise de frais dans laquelle les co-possesseurs de la monnaie ne voulaient pas s'engager, celle-ci resta dans le même abandon. Lors d'un voyage à Saintes, que le comte fit vers 1047, il s'aperçut que ses ordres n'avaient pas été exécutés ; mettant alors sa menace à exécution, il reprit le fief, ainsi qu'il l'avait dit, et envoya demander des monnayeurs à Angoulême. Ceux-ci rouvrirent l'atelier et fabriquèrent des pièces sur le type de celles de leur lieu d'origine (1).
C'est peu après que le comte d'Anjou fit don à l'abbaye de Notre-Dame, qu'il fondait d'accord avec sa femme Agnès, de la monnaie, du monnayage et du change de tout l'évêchéde Saintes. Il avait obtenu de Francon que celui-ci renonçât bénévolement aux droits qu'il pouvait avoir sur l'objet de cette donation, et Agnès, plus scrupuleuse, acquit de Mascelin sa part dans ces droits moyennant une somme de 3000 sous et deux chevaux de prix (2). Les deux époux firent venir les monnayeurs qui travaillaient sur divers points du territoire de l'évêché et leur firent prêter serment à Constance, la première abbesse du monastère ; comme complément de leur don, ils y ajoutèrent une maison contiguë à l'arche du pont de Saintes, à droite en sortant de la ville, où serait installé l'atelier de la frappe de la monnaie (3).
(i) Voy.Benj. Fillon, Considérations sur les monnaies de France, p. 112, el Collection Jean Rousseau, pp. 32 et 34.
(2) Gallia Christ., II, insir., col, '180. Le texte donné par l'abbé Grasilier {Cart. de Notre-Dame de Sa in tes, p. 3) porte que le prix d'achat de la portion de Mascelin fut de 1000 sous « millium solidorum ». Le texte de D. Fonleneau (XXV, p. 335) étant en concordance avec celui du Gallia, nous adoptons de préférence la leçon donnée par ces deux recueils.
(3) Cart. de Notre-Dame de Saintes, pp. 3 et 70. L'expression « episcopatus Xanloneusis » employée par Geoffroy Martel ne saurait s'appliquer à Saint-Jean d'Angély, dont la monnaie appartenait à Cluny depuis dix ans au moins et qui ne cessa d'être la propriété de ce monastère. Le sens du mot « episcopatus » doit être restreint aux possessions du comte d'Anjou dans l'évécbé de Saintes.
L'abbesse Constance, incapable d'user par elle-même du privilège qui lui était concédé, donna en fief à Guillaume Aubert le change, la brisure de la monnaie qui avait lieu lors du retrait des anciennes pièces et qu'en retour il en était donné de nouvelles, le sol contigu au pont, la levée de 4 deniers à percevoir sur chaque lot de 20 sousde monnaie fabriquée etenfinla faculté d'avoir une place dans la maison de la monnaie lors delà fabrication de celleci afin d'en facililerla surveillance. Telle était la situation lorsque Guy-Geoffroy rentra en possession de Saintes. Il fit reconnaître, son droit souverain dans l'émission de la monnaie et les ateliers de Saintonge rentrèrent dans le rang des autres établissements situés sur le territoire du comté de Poitou ; ils frappèrent des pièces au type immobilisé du garlvs rex fr portant au revers me- TALO,qui était universellement connu sous le nom de monnaie poilevine^si bien que nulle part, même dans les chartes locales de la Saintonge, il n'est parlé de deniers au nom de ce pays, mais seulement de deniers poitevins (i). La seule difficulté que le comte de Poitou semble avoir rencontrée dans lareprise deses droits, dont la surveillance était spécialement confiée à son prévôt, lequel pour cet objet percevait quelques redevances spéciales, provint de Francon; celui-ci n'avait peut-être pas renoncé aussi gracieusement que le disait Geoffroy d'Anjou à ses droits de change et de monnaie, ou du moins il ne l'avait pas laissé paraître, et s'était unjour emparé des matières d'or, d'argent, debronze et de plomb qu'un pauvre diable avait recueillies en tamisant le sable et les vases de la Charente avec l'assentiment du prévôt du comte, Senioret de Saint- Jean ; Guy-Geoffroy contraignit Francon à restituer au prévôt et au passeur de sable ce dont il s'était indûment emparé (2).
Il y aurait lieu de s'étonner de l'inertie du comte d'Anjou qui ne tenta aucun effort pour essayer de disputer au comte de Poitou ce riche domaine de Saintonge, surtout après le succès qui avait
(i) Les stipulations de paiements ou de redevances dansl'évêché de Saintes, même de la part des religieuses de Notre-Dame, sont toujours énoncées en monnaie poitevine [Cart. de Notre-Dame de Saintes, p. 69; D. Fonteueau, LXIII, p. Sog). L'émission des deniers poitevins fut toujourstrèsabondante, si bien que, lors de la conquête de Jérusalem, c'était la monnaie dont les Croisés étaient pourvus en la plus grande quantité (Hist. occ. des Croisades, III, p. 278, Raimond d'Aguilers).
(2) Cart. de Notre-Dame de Saintes, p. 62.
GUY-GEOFFI\OY-GUn.LAUME 289
marqué son intervenlion l'année précôdenle, si l'on ne connaissait l'antipathie qui existait entre les deux neveux de Geoffroy Martel, la lutte sourde qui avait dès lors éclaté entre eux. La Saintonge formait une part importante du lot attribué à Foulques le Réchin, lot qu'il tenait en vassalité de son frère : en lOGl , au début de la prise de possession de leurs héritages, Geoffroy le Barbu, royalement pourvu des comtés d'Anjou et de Touraine, n'avait pas hésité à prendre parti pour son frère et c'étaient ses troupes qui avaient été véritablement victorieuses, mais, en 1062, il resta neutre, et le Héchin, réduit à ses seules forces, ne tenta même pas d'opposer quelque résistance à l'armée du duc d'Aquitaine.
C'était en effet une véritable armée que Guy-Geoffroy avait rassemblée afm de s'assurer une réussite certaine ; elle ne contenait pas seulement des contingents fournis par les nombreux vassauxde son duché, ilavait encore soudoyé des troupes étrangères et lointaines, et surtout des gens venus du nord de la France, du Vermandois. En ce moment, la sage administration du royaume de France par Baudouin, comte de Flandre, oncle et tuteur du roi Philippe, laissait inoccupés les chevaliers qui avaient pris part aux nombreuses luttes des années précédentes (1). Ils vinrent avec ardeur se ranger sons la bannière du comte de Poitou,mais, après la prise de Saintes, Guy-Geoffroy se trouva embarrassé de ces auxiliaires et alors il se lança dans une de ces aventureuses expéditions qui furent pendant deux siècles le propre de la chevalerie : les inlidèles devinrent à un moment donné l'objectif des guerriers chrétiens désireux de batailler et à qui les luttes de voisinage, les actes de rapine et de brigandage ne savaient plus suffire.
Le comte de Barcelone^ Baymond-Bérenger, enquête d'assis-
(i) Marchegay, Chron. des égl. cV Anjou, p. /io3, Saint-Maixent. Plusieurs historiens et en particulier l'abbé Delarc {Saint Grégoire VU, II, p. 390), adoptent la correction faite au texte de la chronique de Saint-Maixent par les éditeurs du Recueil des hist. de France qui remplacèrent par le mot « Normaunis » celui de « Vermaanis » qui ne leur disait rien. M. Delarc admet même une faute de copie de la part de MM. Marchegay et Mabille, éditeurs de la chronicjue. lin cela il se trompe, car nous avons pu constater sur le manuscrit original qu'il porte bien « Vermanuis », aussi conserverons -nous ce mot dont nous avons donné la signilioalioa, aussi bien que la date fixée par ce document à la prise de Barbustro.
2yo LKS COMTES DE l'OITOU
lance conire les Maures, fit demander au duc d'Aquilaine de vouloir bien venir à son aide. Dans celle avance il faut encore reconnaîlro la main d'Almodis de la Marche, qui, grâce à son inlelligence, jouait un rôle prépondérant dans les conseils de son troisième mari. Laissant de côté ses préventions, elle ne voyait de son œil de femme politique que le succès continu qui accompagnait les entreprises de Guy-Geoffroy ; il était puissant, la fortune le favorisait, aussi n'bésita-l-elle pas às'adresser à lui. Toutefois on doit se demander si le duc d'Aquilaine fit d'embléecelle grande cbevaucbée du Poitou en Espagne et s'il ne se trouvait point à proximité de ce dernier pays lorsque les seigneurs des Pyrénées lui demandèrent de venir à leur aide pour réduire l'importante forteresse de Barbastro,
Nous savons que, du duché de Gascogne qui lui avait été altribué en 1044, Guy-Geoffroy ne possédait réellement que le Bordelais et peut-être l'Agenais, Un accord tacite ou même une convcnlion écrite avaient été passés entre lui et Bernard Tumapaler, comle d'Armagnac, qui s'était à la suite arrogé le titre de duc de Gascogne, Mais les raisons pour rompre de telles conventions n'étaient pas difficiles à rencontrer quand l'une des parties croyait y trouver son intérêl,et Ici élait le cas pour Guy-Geoffroy.
Pour joindre les cols du Bigorre ou du Commingcs qui lui permellaient de descendre de l'autre côlé des monts et de se joindre aux confédérés chrétiens, il lui fallait traverser la Gascogne et même les possessions directes de Bernard Tumapaler, c'est-àdire l'Armagnac. Le comle voulut-il arrêter le duc d'Aquitaine, ou des ditficullés s'élevèrent-elles entre eux à l'occasion de ce passage, on ne saurait le dire, mais il est un fait certain, c'est que le 7 mai 10G3 une bataille s'engagea non loin de l'abbaye de Saint-Jean de la Castelle, située entre l'Adour et le Midou (1). Les Gascons n'étaient pas en état de résister à leurs adversaires, aussi Bernard vaincu s'empressa-t-il de solliciter la paix; moyennant une somme de 15.000 sous, il renonça en faveur de son vainqueur à toutes ses prétentions sur le duché de Gascogne (2).
(i) CeUelocalilé n'est plus aujourd'hui connue que sous le nom de Sainl-Jean et fait pnrlic du canton de Grenade, déparlement des Landes.
(2) Fragment du carlulaire de Sainl-Sevcr, publié par de Marca, Ilist. de Déarn,
GUY-GEOFFROY-GUILLAUME 2<ji
Aucun obslaclo ne devait plus arrêter le duc d'Aquilainc. Il put traverser sans difficulté les Pyr6n(''es et descendre dans la plaine de Barbaslro (1). La garnison maure résisia vaillamment et succomba tout entière, en sorte que la ville, peut-on dire, fut prise faute de défenseurs. Les chevaliers français qui étaient venus se mettre sous les ordres de (iuy-Geofl'roy, le plus puissant des chefs qui prirent part à cette campagne, en tirèrent un grand profit. Barbastro était une ville opulente et après sa prise ils ravagèrent par le fer et le feu la plus grande partie de la région, se chargèrent de riches dépouilles et emmenèrent de nombreux esclaves. Les chefs Sarrazins ne trouvèrent d'autre tactique pour arrêter les vainqueurs que de dévaster, le pays devant eux, si bien que l'armée, réduite à des privations tant par
p. 279, et par le Gallia Chrisliana, I, col. i i8r. Dans ces deux ouvrages, la da(e indiquée pour la bataille est l'année 1078, mais il nous parait de tou'e évidence que l'on ne saurait s'arrêter à celle cnoncialion,qui est une faute du cartuiairc ou de la copie de de Marca, et qu'il faut lire io(J3.En ell'el, le dernier ac(e public qui fasse men(ion du duc Bernard Tumapaler est le procès-verbal de la dédicace de l'église de iNogaro en 1062, et l'on sait qu'il se relira dans un monastère avant l'ouverture du concile de Jacca en ioG3. L'enlréccn religion du duc de Gascogne suivit donc de près sa défaite. Ceci est dans l'ordre naturel et nous sommes sur ce point absolument d'accord avec Palustre (//f'.s7. de Gnilldiime fX, p. 64, note i). En 1078, l'autorité du duc d'Aquitaine sur la Gascogne était, d'après tous les textes, depuis longtemps établie, l'ail (|ui a échappé aux auteurs de rArt de oérijîerles dates, p. 729, et de V Histoire généalogùiiie de la /liaison de France, III, p. /ji'î de plus, ils assignent à cette bataille la date de 1070, en renvoyant pour l'établir à VJIistoire de Béarn de Marca, Mais, nous venons de dire comment il parait présumable que cet historien a commis dans la circonstance une erreur de date, et nous ferons en outre remarquer que ce n'est pas l'année 1070 qu'il indique, d'après le cartuiairc de Sainl-Scver, mais bien 1073.
L'abbé Monlezun (//?'s<.r/e/a Gascogne,\\, p. 87) place le fait d'armes en 10O2 sans donner les motifs qui lui font rejeter celles de 1070 ou de 1073, fournies par les auteurs qui viennent d'être cités et qui sont les seuls auxquels il se réfère. Un doit croire (pi'il a admis, comme nous le faisons, que la soumission de la Gascogne a été liée à la campagne de Barbastro et ([u'il a simplement emprunlc cette date de 1062 aux extraits de la chronique de Saint-Maixcnt publiés par Besly [Ilist. des comtes, preuves, p.3/|4 bis). On peut encore ciler,tant il a été émis d'opinions diiïérentes sur la bataille de la Castelle, celle de l'auteur de la Chronologie des diia de Gascogne, parue dans VAniuiaire de la Société de l'Ilist. de France, i8,jj, p. 89, i\m dit que Bernard vendit en io52 la Gascogne i\ Guy-Geoffroy, il ne nous a pas été possible de retrouver le point de départ de cette nouvelle indication et nous en sommes réduit à penser qu'elle n'est (ju'une faute d'impression et qu'il faut lire 10C2.
(i) Nous ne suivrons pas Palustre [flist. de Gitillaame JX, p. 74) dans les évolutions qu'il fait faire au duc d'Acpiilaiue, lui faisant traverser avec son armée, sans aucun motif, les comtés de Toulouse, de Carcassoune, de Roussillon, pour arriver à Gérone en Catalogne, dont il fait le rendez-vous des conlcdcrés, tandis que, comme il est naturel et comme il a dû se passer, le duc pouvait, en sortant de la Gascogne par les cols des Pyrénées, entrer directement dans la vallée de la Cinça, à la sortie de laquelle se trouve Barbastro.
ses propres excès que par riiabilelô de ses adversaires, se vit, sans doute aux approches de l'hiver qui vient sitôt dans ces régions montagneuses, contrainte de se retirer, sans que la prise de Barbastro ait amené les résultats efficaces que pouvaient en attendre les chrétiens (1).
Mais Guy-Geoffroy en avait assez. La conquête de cette ville, oii ses troupes se couvrirent de gloire et dont la prise lui fut unani mement attribuée, lui suffisait. Il vit que dans cette lutte continue entre les rois espagnols et les princes maures il ne saurait y
(i) Marchegay, Chron. des églises d'Anjou, p. f\oZ, Saint-Maixent; Besly, Hisl. des comtes, preuves, p. 872, d'après un fragment d'histoire de France allant de Robert à la mort du roi Philippe; Rec. des hisl. de France, XII, p. 79G, Hugues de Fleury. La date de la prise de Barbastro n'est pas uniformément rapportée par les historiens. Nous avons admis celle de io63 pour deux motifs: d'abord parce qu'elle nous paraît se lier intimement à l'affaire de la Castelle, placée au 7 mai, c'est-à-dire au moment où l'armée du duc d'Aquitaine devait normalement se diriger vers les Pyrénées pour les traverser après la fonte des neiges; puis, d'autre part, parce que le chroniqueur de Saint-Maixent ne met aucune interruption dans son récit entre la prise de Saintes et celle de Barbastro. Il relie ces deux événements qu'il marque tous les deux à l'année 1062, par le mot « indè », De là, dit-il, c'est-à-dire de Saintes, le duc se rendit en Espagne. Or, la campagne qui se termina par la prise de Saintes fut assez longue, si l'on en juge par les détails que fournit la chronique sur la construction de châteaux, le ravage du pays, etc., et il est peu probable que ces faits se soient passés assez tôt pour avoir pu permettre à Guy-Geoffroy de se trouver à la Castelle le 7 mai 1062. Il est du reste certain, d'après la charte de Saint-Maixent précédemment citée, que, le i3 mai 1062, il se tenait en Poitou. L'expédition de Guy-GcofFroy dans le Midi se trouve par suite forcément reportée à l'année suivante, et c'est ce que l'on doit naturellement déduire du mot « indè » employé par le chroniqueur de Saint-Maixent, qui ne mentionne aucun fait sous la date de l'année ioG3, ce mot « indè » lui ayant sans doute paru suffisamment explicite. Du reste, il serait bien difficile d'admettre que quelque assuré qu'il fût de la non-intervention des Angevins, Guy-Geoffroy aurait précipitamment quitté le territoire qu'il venait de conquérir et couru de nouvelles aventures sans avoir solidement assis son autorité sur les lieux dont il venait de s'emparer.
Un historien espagnol, Zurila {Anales de Aragon, I, p, 24, éd, de]i6io), cité par Palustre {Hist. de Guillaume IX, p. 74, note i) donne à la prise de Barbastro la date de ioG5. Palustre se range à la manière de voir de l'historien espagnol; nous ne saurions le suivre dans la voie où il s'est engagé, nous contentant de renvoyer à l'argumentation à laquelle nous venons de nous livrer et disant avec Besly: « Qui vou- « droit s'amuser aux cottes et calcul des historiens Espagnols se jelteroit dans un « labirinlhe d'où tous les filets d'Ariadne ne le sçauroient tirer {Hist. des comtes, p, io5). Delarc {Hisl. de saint Grégoire VII, p. 388 et ss.) qui donne d'intéressants détails sur la prise de Barbastro empruntés à V Ysloirc de Li Normanl et aux écrivains arabes adopte aussi la date de ioG3,mais nous paraît amoindrir par trop le rôle du duc d'Aquitaine. Un argument plus sérieux pourrait être tiré d'une indication chronologique fournie par une charte du carlulaire de Notre-Dame de Saintes du i4 août ioG5,où il est dit qu'elle fut passée au temps du comte Guillaume qui enleva la ville de Barbastro aux Sarrazins, a tempore Willelmi comitis qui Barbastam civitatem Sarracenis abstulil » (p. i5o). Mais nous ne voyons dans cette énonciation, dont on rencontre du reste d'autres exemples, que le rappel du fait le plus éclatant de la vie militaire du duc.
avoir pour lui aucun avantage, et en homme avisé qu'il était, il songea à se retirer. Il avait mis la main sur la Gascogne, ce qui était l'essentiel, il n'avait plus qu'à rentrer en Poitou (1).
La soumission de ces régions au duc d'Aquitaine fit du reste si peu de bruit que les chroniques n'y font aucune allusion ; elles furent autrement frappées de la prise de Barbastro, qu'elles célébrèrent à l'envi (2). Les historiens du midi, qui, sous Tintluence d'un patriotisme local exagéré, ont déploré ce qu'ils ont appelé l'asservissement de leur pays, ne se sont pas rendu un compte exactde la situation. En devenant duc de Gascogne, Guy-Geoffroy entrait simplement en possession d'un titre nu; aucune dépendance territoriale ne l'accompagnait, et le lien féodal était si relâché dans ces régions que la vassalité de ces comtes gascons envers leur supérieur était à peu près illusoire; en somme, ils étaient parfaitement indépendants et, comme nous l'apprend l'histoire, leur sujétion se réduisit à bien peu de chose.
Un témoignage de ce fait est fourni par les annales ecclésiastiques. Afin d'assurer le maintien de leurs privilèges ou des donations qui leur étaient faites^ les établissements religieux avaient grand soin de faire reconnaître ces actes par tous les personnages qui, à un titre quelconque, pouvaient revendiquer
(i) Bcsly a publié [Ifist. des comtes, preuves, p. 38i) un passage tiré d'un registre de la cathédrale d'Angoulême, où il est dit que le frère du comte d'Angoulème, Adémar, qui était sans doute laïque à cette époque et qui, devenu clerc, succéda en 1076 à son autre frère Guillaume dans l'évèché de cette ville, accompagna en 1080 Guy- Geoffroy dans son expédition contre les Sarrazins; malgré ce texte, il ne nous en coûte pas d'affirmer que Guy-Geoffroy ne fit pas d'autre campagne en Espagne que celle de io03, et nous n'hésitons pas à regarder cette date de 1080 comme une adjonction erronée, d'autant plus qu'elle ne se retrouve pas dans V/fistoria pon/ijicum et coinitnin Engolismensium, qui (p. 89) mentionne le fait, mais sans lui attribuer aucune date précise.
{2) Ce silence des chroniques, amèrement relevé par rabbéMonlezun(///s/.rfe/a Cas- C0(7«e,ll,p. 37), est un témoignage de plus en faveur de notre opinion que la bataille de la Castellcne fut qu'un épisode de la campagne de Barbastro devant laquelle il s'effaçait. Cette bataille ne fut du reste peut-être qu'un engagement de peu d'importance et qui ne devint grand que par les conséquences qui en découlèrent . Une charte du cartulaire de Saint-Cyprien est ainsi datée: « Acla sunt hectempore quo comes Pictaviensisccpit Barbastam ^{Cart. de Saint-Cyprien,^. 333). Nous avons déjà cité plus h.iul celledu cartulaire de Notre-Dame de Saintesdu i4 août io65 (p. i5o); enfin le même cartulaire fournit un autre témoignage de l'importance que prit cet événement aux veux du vulgaire; Joscelin, archidiacre de Saintes, qui dicta, en iot37, les termes de la charte de donation de Saint-Julien de l'Escap à l'abbaye de Notre-Dame, dit que ce fut fait en présence d'Agnès, mère du comte de Poitou, (pii brûla Toulouse et enleva Barbastro aux Sarrazins, « qui Tolosam iucendlt et Barbastam Sarracenis abstulit » (p. 23).
sur lachoso en quoslion quelque parcelle d'aulorilé ; or, on peut lirer celle conclusion de l'examen des charles des abbayes de la Gascogne, que c'est un fait exceptionnel de voir l'une d'elles s'adresser à l'autorité suprême du duc, dont le nom n'est même pas rappelé parmi les éléments de date de ces actes. Un des rares exemples que nous en ayons recueilli est contemporain de la campagne de Barbastro. Soit avant son départ pour l'Espagne, soit après son relour, Guy-Geoffroy reçut la plainte de Raymond, l'ancien évêque de Lescar, sur ce que la veuve elle, fils de Garsie-Guillem de Salies ne lui restituaient pas l'église de Caresse, que Centulle, vicomte de Béarn, avait jadis donnée sans droit à ce dernier. Le duc chargea Garsie-Arnaud, vicomte de Dax, de tenir en son nom le plaid où le différend serait appelé. L'affaire ne fut qu'assoupie par le jugement de l'assemblée et reprit quelques années après par le fait de Bernard de Bas, le nouvel évoque de Lescar, qui s'adressa encore au duc, mais celui-ci délégua de nouveau ses pouvoirs aux seigneurs qui devaient tenir les plaids de Gascogne ({).
De retour dans ses états patrimoniaux Guy-Geoffroy se préoccupa surtout de consolider son autorité et de faire sentir à ses vassaux qu'ils avaient un maître contre lequel toute tentative de révolte serait un acte de félonie promptement et sévèrement réprimé. D'autre part, il se montra généreux envers ceux-là qui l'avaient bien servi dans ses entrepises et leur fit de nombreuses largesses. 11 est vrai que souvent l'objet de celles-ci était fourni par des établissements religieux auxquels le duc venait ainsi ravir les possessions qu'ils tenaient de la générosité de ses prédécesseurs. Pour mettre sa conscience à couvert il faisait valoir qu'il n'avait pas donné son consentement aux actes de ces derniers ou qu'en prenant le pouvoir il ne les avait pas garantis. Mais ce n'étaitqu'un prétexte spécieux et au fond sa façon d'agir était bel et bien une spoliation. L'abbaye de Saint-Maixent eut particulièrement à se plaindre de lui ; non seulement il lui retira des biens dont elle était redevable à son frère et à sa mère, mais encore il fit dans le monastère de nombreux séjours, imposant par là aux reli-
(i) Gallia Christ., I, col. 1288; Monlezun, flisl. de la Gascogne, II, pp. Sy-St) .
gieux d'incessantes dépenses dont il ne les désintéressait pas. Il leur enleva entre autres lamoilié du péage de la ville de Saint-MaixenI, les terrains mis en culture provenant des défrichements de la forêt de la Sévre, le gros bois de cette forêt nécessaire à leurs besoins et les coutumes de la Font-de-Lay, toutes possessions dont ils s'étaient enrichis pendant le gouvernement de l'abbé Archembaud. Aimeri, le successeur d'Archembaud, vint trouver Guy-Geofl'roy vers celte époque, et obtint de lui, en lui faisant cadeau de 300 sous, une charte qui maintenait l'abbaye dans la possession des redevances de la Font-de-Lay ; quant au surplus, il vit toutes ses réclamations rejetées (1).
Bien qu'ayant pris l'habit monastique dans l'abbaye de Notre- Dame de Saintes, Agnès n'y vivait pas en recluse et elle en sortait souvent, soit dans un but politique, comme nous a paru être son entrevue avec son fds à Saint-Maixenten 1061, soit pour obtenir de lui des concessions en faveur de ses fondations religieuses. Elle aimait aussi à s'adresser à la cour de Rome, dont elle avait apprécié la puissance et auprès de laquelle elle avait pour intermédiaire sa fille, l'ancienne impératrice d'Allemagne, qui, à son exemple, joua pendant toute sa vie un rôle ^dans les affaires publiques. C'est ainsi que pour assurer à son abbaye delà Trinité de Vendôme les riches possessions dont elle l'avait fait doter, elle recourut successivement aux papes Nicolas II et Alexandre II et obtint d'eux des bulles spéciales de confirmation en date du 27 avril lOGl et du 8 mai 1063 (2); de plus, Nicolas H lui accorda la même faveur pour Notre Dame de Saintes, par une bulle datée du mêmejour que celle qui privilégiait la Trinité de Vendôme (3). Il est probable que c'est aussi dans la journée où il délivrait la bulle en faveur de Vendôme qu'Alexandre II concéda à Agnès une faveur particulière pour sa fondation de Saint- Nicolas de Poitiers qu'elle sentait peut-être menacée. Il mit'cette église avec toutes ses dépendances sous la protection du Saint- Siège, en imposant aux chanoines l'obligation de vivre conventuellement dans leur collégiale. Sil'on envisage la grande autorité
(i) A. Richard, Chartes de Satnl-Afiu.i-ent, I, pp. i53 et 196. (•2) Mêlais, Ccirl. sainf. de la Trinité de Vendôme, pp. /jg cl ilo. (3) Cart. de .Votre-Dame de Saintes, p. 8.
dont jouirent à cette époque certaines princesses, on ne sera pas étonné de voir dans cet acte le pape ajouter, dans les anathèmes lancés par lui contre les puissants qui violeraient sa constitution apostolique, la personne des comtesses à celle des rois, des ducs et des comtes, que l'on y rencontre habituellement. En outre, il paraît évident que la cour de Rome avait accepté sans difficulté la répudiation d'Agnès que Geoffroy Martel avait fait admettre en se réclamant des règles canoniques, car dans l'acte de Saint-Nicolas il n'est pas parlé de l'union de la comtesse avecle comte d'Anjou, le pape la désignant simplement comme la veuve du très noble duc d'Aquitaine (1).
Guy-Geoffroy se montra dans la circonstance le fidèle exécuteur des volontés de sa mère. D'après son dire, ce serait lui-même qui aurait demandé au Saint-Siège de prendre le monastère de Saint-Nicolas sous sa sauvegarde ; mais même en agissant ainsi il prenait ses précautions pour que la cour romaine ne vînt pas s'immiscer dans la direction intérieure de l'établissement ou en disposât à son gré, et il établit que les chanoines de Saint-Pierre de Rome ne pourraient exiger d'autre marque de sujétion de la pari de ceux de Saint-Nicolas de Poitiers que le paiement d'un cens annuel de 10 sous. En confirmant aux chanoines de Saint- Nicolas la possession dos biens qui leur avaient été donnés, tant par sa mère que par son frère, et en leur conférant certains privilèges, il avait aussi eu soin de se réserver le bénéfice des services religieux et en particulier il leur imposait de chanter pour lui une messe de sauvegarde, « salus populi, » le second dimanche de chaque mois; en même temps il leur enjoignait charitablement d'avoir ànourrir un pauvre chaquejour.Le pape, dans sa bulle de privilège, n'attribue pas au comte de Poitou un rôle aussi im-
(i)'« Quondam Acquitanorum ducis uxori nobilissime » {Ai^ch. hist. du Poitou, I, pp. 10 et 12). Ces deux pièces ne sont pas datées, mais l'usage de la cour de Rome étant de délivrer le même jour les actes intéressant une même région ou une même personne, ainsi que nous l'avons constaté plusieurs fois dans le cours de nos recherches, nous n'hésitons pas à placer la bulle d'Alexandre II au 8 mai io63,datede l'acte obtenu par Agnès en faveur de la Trinité de Vendôme. Les Analecla j'iiris ponlipcii qui ont publié cette bulle en 18G8, 87'' livraison, lui attribuent la date de ioG3 environ; nous necraignons pas d'être plus précis. Pareillement, cette précieuse publication, qui a reproduit la charte de Guy-Ccoffroy dans la même livraison, la place en 1062 environ, mais nous pensons qu'elle n'a pas précédé aussi longtemps la bulle pontificale et que, l'une et l'autre, doivent appartenir à l'année ioG3.
portant que celui qu'il se donne ; il se contente de signaler les dons qu'il fit au nouvel établissement, et déclare expressément que la faveur qu'il vient d'accorder lui a été demandée par la duchessed'Aquitaineelsurtoutparl'impératrice de Rome, Agnès, fille charnelle de la duchesse, et que lui-même considère comme sa fille spirituelle.
Dans le courant de l'année 1064, nous retrouvons le duc parcourant encore ses états. Il est d'abord à Sainl-Maixent, où il appose sa signature au bas d'une charte avec sa mère Agnès et l'évêque Isembert (1) ;de là il passe sans nul doute en Bas-Poitou, où ildélivre certains domaines dépendants de l'abbaye de Bourgueil des charges que leur avait imposées son frère GuillaumeAigret.il les convertit en des obligations charitables ou de dévotion, particulièrement celles de nourrir et de vêtir chaque jour sept pauvres et de faire pareillement chaquejour la commémoration de sa personne dans le sacrifice de la messe. Il était là en compagnie de sa mère, de sa femme Mathéode, de l'évêque de Poitiers, de l'archevêque de Bordeaux et de son frère Simon de Parlhenay, des abbés de Maillezais et de Sainl-Maixent, du vicomte de Thouars accompagné de ses trois frères et d'autres grands personnages (2), La même année, ayant dans sa compagnie l'évêque d'Angoulême, il fit don de divers biens sis dans la villa de Bouzet au monastère de Saint-Lomer de Mainsat en Auvergne (3).
Les chroniques, les chartes, sont à peu près muettes sur l'année 1065, mais plusieurs faits sur lesquels nous sommes incomplètement renseignés signalent l'année 1066. Un motif, que rien
(i) A. Richard, Charles de Sninl-Mai.reiU, I, p. i^r,
(a) Resly, i\\x\ a publié cette charte (Ilist. des comtes, preuves, p. 3/ii bis), ne lui donne pas de datc.Rédet, dans sa table manuscrite du cart. de Rourçueil, lui assigne celle de ioG3 environ. Pour nous, qui savons que Guy-Geoffroy faisait, en ioG3, son expédition de Gascogne et de Rarbastro, et qu'en ioG/| il se trouvait avec Agnès à Saint-Maixent, nous inclinons à placer celte charte à celle même date. En effet, Agnès esl présente à l'acte avec un grand nombre de hauts personnanages, parmi lesquels on remarque Aimeri, vicomte de Thouars, que l'on sait être sorti de prison en loCG. C'est donc en 1064 ou ioG5 au plus tard que doit cire placée la charte de Bourgueil.
(3) Le Gallin CItrisliana, qui nous apprend ce fait (II, col. 993), ne nous indique pasàquelle source il l'a emprunté. Peut-être, dans cedon. faut-il reconnaître l'actiondu comte de La Marche, Audebert,qui, dès celte époque, fréquentait assidûment la cour du comte do Poitou.
2o8 LES COMTES DE POITOU
ne nous a révélé entraîna celle année Guy-Geoffroy à Rome- Sa sœur Agnès, qui jouail un rôle imporlanl dans les affaires de la papaulé, l'appela-t-elle auprès d'elle pour la réalisation de quelque dessein inconnu qui flaltail Tambilion du duc d'Aquilaine, le fail est possible, car nous ne voyons rien dans la vie intime de Guy-Geoffroy qui puisse motiver de sa part un semblable voyage. Il devait en ce moment se sentir bien assuré delà tranquillité de ses élats et pourtant une brève mention au bas d'une charte nous apprend que cette même année le puissant vicomte de- Thouars, Aimeri IV, sortit de sa prison (1). La situation des domaines de ce vicomte le mettant en rapports aussi fréquents avec son voisin le comte d'Anjou qu'avec son suzerain le comte de Poitou, il est dilTjcile de savoir quel est celui des deux comtes qui, dans une lutte heureuse avec le vicomte de ïhouars, avait réussi à mettre la main sur lui. On peut être sûr que, suivant les habitudes de l'époque, le prisonnier dut, pour sortir de captivité, verser une grosse somme de deniers et que sa situation pécuniaire s'en trouva fort embarrassée, aussi, pour se remettre à flot, Aimeri s'engagea dans une entreprise qui, étant donnés son caractère entreprenant et ses qualilés militaires, devait lui rapporter honneur et profit.
11 répondit à l'appel de Guillaume le Bâtard, duc de Normandie, et, accompagné d'un grand nombre de ses vassaux, il vint, au mois de septembre 1 006, le rejoindre à Saint-Pierre-sur-Dive, pour de là marcher à la conquête de l'Angleterre. Mis à la tête d'un des trois corps qui composaient l'armée d'invasion, il contribua puissamment au succès delà bataille d'Hastings et au couronnement de Guillaume, comme roi d'Angleterre ; parmi les seigneurs poitevins qui l'accompagnèrent, il faut citer particulièrement
(i) A. Richard, Charles de Sauil-Mai.rent, 1, p. i5o. Ce document a échappé à Palustre qui, dans son Histoire de Guilluuine IX, ne l'ail aucune allusion aux faits qu'il rapporte.
(2) A. Richard, Cliartes de Saint- Maixcn(, I, p. i5o. L'orig-inal de cette charte existe à la bibliothèque de Niort et l'authenticité des laits qu'elle signale ne saurait être suspectée, M. Inibert, dans sa notice sur les vicomtes de Thouars {Mém. de la Soc. des Antiq. de l'Ouest, l'c série, XXIX, p. 348), semble révoquer en doute la captivité d'Aimeri en loGG ; il n'avait eu du reste connaissance de ce fait que par une note deD, Fonleneau {XVIII, p. 33), où le savant bcncdictin se réfère au texte de la charte précitée.
GUY-GEOFFROY-GUILLAUMR 299
Simon, vidame de Parllienay, qui revint, comme lui, comblé de riches dépouilles (1).
Le duc d'Aquitaine s'était complètement désintéressé de cette entreprise, aussi Ijien que ses voisins les comtes d'Anjou, entre qui la lutte avait pris un caractère de plus en plus violent. La division entre Geoffroy le Barbu et Foulques le Réchin.qui avait permis à Guy-Geotîroy de prendre si rapidement sa revanche de l'échec de Chef-13outonne, n'avait fait que s'accentuer. Geoffroy le Barbu s'élait aliéné le clergé de ses états et, d'autre part, des motifs dedisscntiment,dont lemobilene nous apparaîtpas, avaient éloigné de lui plusieurs de ses plus puissants feudataires ; depuis 10G2la guerre n'avait pas cessé entre les deux frères. Au commencement de l'année 1 0G7, Foulques prit Saumur et marcha sur Angers. Du même coup il s'empara de la ville et de son frère que la trahison de ses serviteurs lui Mvra. Geoffroy fut jeté en prison. Il en sortit peu de temps après à la sollicitation du légat, le cardinal Etienne, mais ce fut pour reprendre la lutte tant contre son frère que contre le clergé. Le légat, mal récompensé de son entremise, excommunia Geoffroy et lui enleva par la môme sentence le comté d'Anjou qu'il allribuaà Foulques.Celui-ci accourut au secours de la place de Brissac,que Geoffroy était venu assiéger, le battit, lui tua un millier d'Iiommes et enfin mit à nouveau la main sur lui. Le comte, enfermé dans un solide cachot, y resta jusqu'à sa mort, advenue seulement trente ans après (2).
On ne connaît pas la date exacte de la bataille de Brissac, mais celle-ci parait s'être livrée dans le courant de l'année 1068, à peu près au moment où le comte de Poitou marchait avec toutes ses forces au secours de Geoffroy le Barbu. Pendant que celui-ci se portait sur Brissac, Guy-Geoffroy entreprenait le siège de Saumur, une des plus importantes forteresses du Récliin et qui, en
(i) La FoDlenclle de Vautloi'é, dans un article delà Ri'riie Anglo-Française, I, pp. 30-r)o, a rcsuiné tout ce que les iiisloriens nous ont appris sur la coopération des Poitevins à la conquête de l'Angleterre (Voy. aussi Inihert, Histoire de Tlioiiars, dans les Mcin. de la Soc. de Stdtislir/iie des D.'ii i- Serres, 2° série, X, pp. 40-/18; Palustre, //ist. de Guillaume IX, pp. 80-81 ; Ledain, la Gù/ine, 20 éd., p. 44).
(2) Port, Diclionnaire de Maine-et-Loire, tome II, dans les articles consacrés à GeoIVroy le I5arl)u et à Foulques Rccliiu renvoie à tous les textes qui se rapportent à la vie des deux comtes. Voy. aussi Delarc, Saint Grégoire VII, II, pp. 817 et ss.
3oo LES COMTES DE POITOU
cas de guerre avec les Poitevins, fut toujours l'objectif de l'entrée en campagne de ces derniers.
La marche de Geoffroy dut être extrêmement rapide. Cette façon d'agir semble avoir été un de ses principaux moyens de succès ; pour opérer ainsi, il ne pouvaitévidemment mettre en mouvement que des forces médiocres, les chevaliers de son entourage immédiat, mais si la réussite couronnait sa première entreprise il démoralisait par là-même le vaincu, etc'est seulement dans des cas bien rares que les événements se tournèrent contre lui, comme il advint de sa première campagne de Sainlonge. Il se trouvait en effet à Poitiers dans le courant de mai 1068, quand il apprit la prise d'armes de Geoffroy le Barbu ; on le voit à cette date assister à la donation du monastère de Saint-Porchaire de Poitiers, faite par l'archevêque Joscelin, toujours en sa qualité de trésorier de Saint-Hilaire, à l'abbaye de Bourgueil. Aux côtés du comte, on ne voit que sa femme Malhéode, Eudes^ frère du comte de la Marche, Savari et Raoul, frères d'Aimeri, vicomte de Thouars, et Isemberi, évêque de Poitiers (1). Aucun autre de ses grands vassaux ne dut évidemment l'accompagner dans sa campagne de Saumur ; autrement nous les retrouverions près de lui à Poitiers.
La résistance des assiégés fut énergique, mais ils ne purent résister à l'impétuosité de l'attaque des troupes de Guy. Le 5 des calendes de juin (28 mai) 1068, il s'empara de la forteresse, qui fut livrée aux flammes; il n'en subsista rien; les habitations situées dans son enceinte ainsi que celles du dehors el l'église de Saint- Florent furent incendiées (2).
Cet acte de sauvage vigueur devait se renouveler bientôt. Le succès du Réchin à Brissac, la prise de Geoffroy, qui mettait fin à la guerre à laquelle le comte de Poitou ne venait de prendre part qu'en qualité d'auxiliaire, durent arrêter celui-ci dans son entreprise. Les deux comtes étaient tous les deux de fins politiques et, n'ayant aucun motif personnel pour continuer la lutte entre eux, ils ne devaient pas tarder à s'entendre. On ne sait moyennant quelles conditions Guy-Geoffroy remit Saumur au
(i) Rédet, Doc. pour Saint-IIilaire, I, p. 91 ; Besly, ffist. des comtes, preuves, p. 35 1 bis.
(2) Marchegay, Chron. desérfl. d'Anjou, p. /|o/|, Saint-Maixent.
GUY-GEOFFROY-GUILLAUME 3oi
comte d'Anjou, mais il semble n'avoir rien gardé de sa conquête ; des raisons particulières durent aussi le pousser à ne pas se montrer trop exigeant à l'égard de son adversaire.
Une prise d'armes s'était en effetproduite àl'autre extrémité de ses domaines. Par qui fut-elle fomentée, on l'ignore, mais étant donnéle lieu qui fut le centre de ce mouvement, on doit croire que la famille de Thouars n'y fut pas étrangère. Les vicomtes de Thouars étendaient leur suzeraineté ou leurs domaines particuliers jusqu'à l'Océan, et les cadets, en attendant leur venue possible à la possession de la vicomte par l'effet du droit de viage, étaient pourvus par leurs aînés de sortes d'apanages qui leur permettaient de vivre. Un des frères du vicomte Aimeri IV aurait-il écouté les avances du Réchin pour créer des embarras au comte de Poitou sur ses derrières, serait-ce Aimeri lui-même qui aurait trempé dans l'entreprise, toujours est-il que Guy-Geofîroy, s'étant mis d'accord avec le comte d'Anjou, se porta en toute hâte sur Luçon où la révolte avait éclaté. Les troupes, qui avaient été implacables à Saumur, continuèrent à se montrer telles ; le château, c'està-dire la ville alors fortifiée, fut pris et livré aux flammes, le monastère de Notre-Dame fut anéanti et il périt dans le désastre un grand nombre d'habitants, tant hommes que femmes (1).
Il est possible que celte même année le comte de Poitou ait fait
■sentir le poids de son autorité au vicomte de Limoges, Adémar,
qui était constamment en conflit avec ses voisins et avec le clergé
du diocèse. Il avait, en 1067, incendié une partie de la ville épis-
copale, massacré de nombreux habitants et commis bien d'autres
(i) Marchcfçay, Chron. des égl. d'Anjou, p. l\o[\, Saint-Maixent. Nous ne saurions suivre Palustre dans les conséquences qu'il donne à l'aflairc de Luçon. Il dit [Hist. de Guillaume IX, p. 2g) que Guy-GeoiTroy prit ensuite possession du château de Fontenay, possédé par le vicomte de Thouars, et le réunit au domaine d'jcal. Nous n'avons trouvé nulle part mention de ce fait qui serait aussi resté ignoré de Fillon, lequel n'aurait pas manque de le signaler tant dans ses Recherches historiques sur Fontenai/- Vendée que dans Poitou et Vendée. Du reste, ce n'est pas Aimeri qui détenait alors Fontenay, mais bien son frère Savari , lequel en était encore possesseur en io83, ainsi qu'il résulte d'une ciiartc de Saint-Florent de Saumur, citée par Fillon {Recherches historiques, I,p. iG, notes i et 2) et publiée par Marchegay (.4 rc/i. /i/sf. de la Saintnnge et de l'Aunis, IV, p. 39). C'est aussi ce même Savari, qui, dans les listes de cl'.evalicrs poitevins qui coopérèrent à la conquête de l'Angleterre, est désigné simplement sous la qualité de sire de Fontenay, que La Fontenelle de Vaudoré^ convaincu que Fontenay était alors la propriété du comte de Poitou, interpréta à tort par sire de Frontenay {Revue anglo-française, I, p. 89).
3o2 LES COMTES DE POITOU
méfaits. En guise de réparation le comte le coiitraignit à abandonner l'abbaye de Saint-André au chapitre calliédral de Saint- Etienne ; de plus, et en cela nous reconnaissons le caractère prudent et avisé de Guy-Geoffroy, il le força à faire rédiger un acte qui conserverait la mémoire de cette donation (1).
Mais avant de parler des deux grands événements qui, cette même année 1068^ marquèrent dans la vie de Guy-Geoffroy, la mort de sa mère et son troisième mariage, il nous faut revenir un peu en arrière et jeter un coup d'œil sur les derniers temps de l'existence d'Agnès. Bien qu'elle se fût retirée au monastère de J\olre-Dame de Saintes, la comtesse n'y faisait pas une résidence continue. Ainsi, en 1065, elle se trouvait à Poitiers oii,le jour de saint Clément (4 décembre), elle versa à Michel le xMonnayer le prix d'un moulin qu'elle lui avait jadis acheté et dont elle avait fait don à Vendôme lors de son divorce avec GeotTroy (2). En outre elle n'avait pas cessé, comme nous l'avons vu, d'avoir avec son fils des rapports fréquents. Alors que dans le courant de 1067 le comte se trouvait à Saintes^ sa mère vint le trouver dans sa demeure et lui demanda de confirmer tous les dons qu'elle et le comte Geoffroy d'Angers avaient faits à l'abbaye de Notre-Dame et de s'en porter le défenseur; par amour filial, le comte accéda h cette prière, et non seulement il apposa sa croix sur la charte qui devait conserver le souvenir de ce fait, mais encore il la fit approuver par ses barons (3).
A la même époque l'un de ces derniers, Ostence, seigneur de Taillebourg, fit don à l'abbaye de Notre-Dame de Saintes de l'église de Saint-Julien de l'Escap, avec toutes ses dépendances. Mais cette église était en lapuissancededeux chevaliersqui latenaient en fief: Guy de Limoges, neveu du vicomte d'iVunay^ et Hélie, fils d'Achard de Born. Ostence s'entendit avec le premier pour qu'il fît à Notre-Dame la concession qu'il désirait et à laquelle assistèrent le comte de Poitou, l'archevêque de Bordeaux, le comte
{i) Gallia Christ., U, ins(r., col. 178. Bien que l'acle qui énonce ce fail et qui est daté de 1078 ne dise pas que la donation de Saint-André, imposée par le comte au vicomte Adémar, ait eu lieu à la suite des événements de 1067, il nous paraît ressortir des dispositions qu'il renferme qu'elle en Tut la conséquence naturelle.
(2) Mêlais, Cari, de la Trinité Je Vendôme, l, p. 807.
(3j Car t. de Notre-Dame de Saintes, p. 21.
GIJY-GEOFFIIO Y-GUILLAUME 3o3
Audebert delà Marche, Simon deParlhenay et la comtesse Agnès. La négociation avec Héliede Born se fit ensuite et elle eut pour principaux témoins l'évoque d'Angoulème, Guillaume de Marestais et le vicomte d'Aunay; Joscelin, archidiacre de Saintes, se chargea de dicter la charte qui fut rédigée avec simplicité afin qu'elle fût comprise de tous. Enfin celle-ci reçut l'approbation de Joscelin, archevêque de Bordeaux, d'Isembert, évêque de Poitiers, de Guillaume, évêque d'Angoulème, et d'Arnoul, évêque de Saintes (1).
Un grave motif avait amené ces grands dignitaires ecclésiastiques dans cette ville de Saintes, en môme temps que le comte de Poitou. Le pape Alexandre II avait ordonné la déposition de l'évêque Arnoul, convaincu de simonie, et il fallait procéder à l'élection d'un nouveau prélat. Arnoul conserva son titre jusqu'à la nomination de son successeur qui fut Goderan, abbé de Maillezais, et ancien moine de l'al^baye de Cluny, dont la prépondérance monacale s'affirmait de plus en plus dans les états du duc d'Aquitaine (2).
Après la réunion du synode et sans doute après le départ de la plupart des assistants, Goderan fut à son tour invité à donner son approbation à l'actequi authentiquait la donation du seigneur de Taillebourg. Ce fut le troisième jour après son ordination que le nouvel évêque y apposa sa croix. Le premier jour, c'était l'évêque d'Angoulêmequi s'était acquitté de cette formalité ; le second jour ce fut Arnaud, frère de cet évoque, accompagné de nombreux chevaliers delà région. Quand Goderan signa à son touril avait à côté de lui Eudes, abbé de Saint-Jean d'Angély. Agnès, la mère du comte, était aussi présente et elle avait autour d'elle les gens de sa compagnie ordinaire : maître Alon, chanoine de Saint-Nicolas de Poitiers, Geoffroy dit Léger, chanoine de Saint-IIilaire, le médecin Astopapie, le chevalier Lisois, Isembert, prévôt de la Trinité, et d'autres serviteurs moins notables. On voit par ce relevé que la comtesse ne vivait pas en recluse à Notre-Dame de Saintes
(i) C(jrl. (le Xotrc-Dame de Saintes, p. 22.
(2) Gnl/ia Ç/irfsl., Il, col. lolii, note a, d'après les lettres d'AlexaucIrc II, publiées daus les Concilia de Laljbe, II, col. 11J2.
3o4 LES COMTES DE POITOU
et qu'elle avait auprès d'elle un enlourage mondain, voire même une petile cour (1).
Au sortir de Saintes, Geoffroy s'était rendu au château de Pons où on le retrouve avec l'évêque Goderan, l'évêque et le comte d'Angoulême; le vicomte d'Aunay. à qui ce château appartenait, donna en présence du comte à l'abbaye de Saint-Florent de Saumur l'église de Saint-Martin de Pons et la chapelle de Noire-Dame hors des murs du château avec toutes leurs dépendances (2).
Soit en allant à Saintes, soit à son retour, le comte fut entraîné à l'île d'Aix par l'abbé de Cluny, qui allait y recevoir pour son abbaye une importante donation. En effet, Isembert, le puissant seigneur de Châtelaillon, se dépouillait en sa faveur et, motivant sa générosité par son désir de participer aux bénéfices spirituels de l'abbaye de Cluny, « dont l'éclat brillait au-dessus de tous les autres monastères » , il lui abandonnait l'île d'Aix en toute propriété, ainsi que d'autres domaines en l'île d'Oléron et sur la terre-ferme. C'est Guy-Geoffroy lui-même qui, en donnant son approbation à l'acte, fit la remise de ces biens entre les mains de l'abbé Hugues, concéda ce qui pouvait lui compéter, et enfin confirma spécialement tout ce qui avait pu être fait à cette occasion (3).
Nous ne pensons pas que le comte ait assisté l'année suivante au synode que le légat Etienne avait convoqué à Bordeaux et qui s'y ouvrit le 1" avril 1068. Guy-Geoffroy devait être absorbé par les affaires d'Anjou, que le légat avait déchaînées et auxquelles il s'était dérobé en se rendant à Bordeaux, ot l'on constate la présence, outre l'archevêque, de sept évêques des archidiocèses de Tours et de Bordeaux (4).
(i) Cart. de Notre-Dame de Saintes, pp. 22-28.
(2) Arch. hist. de la Saintonge, IV, p. 35, chartes saint.de Saint-Florent de Saumur. La charte de Saint-Florent, datée de l'année 1067, permet de fixer d'une façon certaine l'élection de Goderan à l'évcché de Saintes, au sujet de laquelle le Gallia reste perplexe et qu'il place dubitativement à l'année 10G8 (II, col. 1062), et de préciser en même temps la date des deux chartes du cartulaire de Notre-Dame de Saintes que nous venons de citer, qui ne portaient pas d'indications chronologiques et que l'on ne pouvait placer qu'approximativement dans l'année 10G7,
(3) Arcère, Hist. de la Rochelle, II, p. 036. Bien que cet acte porte la date de 1077, on ne saurait douter que le scribe qui l'a écrit a commis une erreur de dix ans; le pape Alexandre, qu'il indique comme occupant le trône pontifical, étant mort le 22 avril 1073. Cette opinion est aussi celle de M. Bruel [Chartes de Çlunij, IV, p. 622).
(4) Mabillon, Ann. Benedict., V, p. 12.
GUY-GEOFFROY-GIJILLAUMK :io5
Le duc d'Aquitaine était à peine de retour de son expédition que, le 22 juin 1068, à la sollicitation de sa mère et sur la demande de l'archevêque Joscelin, il consentit au don que firent les chanoines de Saint-IIilaire à ceux de Saint-Nicolas du domaine de la Vacherie, sis aux portes de Poitiers (1); c'était en quelque sorte la régularisation d'attributions plus ou moins légales que la comtesse avait faites à son œuvre préférée lors de sa fondation. Agnès, sentant venir la fin de ses jours, mettait ordre aux actes que sa conscience pouvait avoir à lui reprocher ; les apparences furent sauvées par l'engagement que prirent les chanoines de Saint-Nicolas de payer à ceux de Saint- IliJaire un cens annuel de dix sous, puis, peu après, ils firent une convention identique avec les religieux de Maillezais, au sujet du domaine d'Agressay et qu'accepta au nom de ces derniers leur abbé, Goderan, évêque de Saintes, le 1" août 10G8.
Ce fut le dernier acte public de la vie d'Agnès dont nous ayons connaissance. Comme nous savons que dans les derniers temps de sa vie elle prit l'habit religieux (2), il paraît naturel que pour peu qu'elle se soit conformée aux prescriptions de la règle de l'établissement où elle s'était retirée, elle dut y finir ses jours.
Cet événement serait donc arrivé à Notre-Dame de Saintes. On peut croire que, malade, elle appela son fils auprès d'elle pour lui faire ses dernières recommandations, car nous trouvons Guy- Geoffroy, le dimanche 26 octobre, au cliâteau de Surgères. Il avait auprès deluile confident d'Agnès, Archembaud, l'ancien archevêque de Bordeaux, et un puissant seigneur du pays, Geolfroy de Rochefort, qu'il chargea de satisfaire à la demande que lui fit Oderic, abbé de Vendôme, et ses moines de faire disparaître les mauvaises coutumes que le prévôt du comte avait imposées sur
(i) Arch. liisl. du Poilou, I, p. a/j, carlul. de Saint-Nicolas de Poitiers.
(2) « Aguctc vcro comitissa adimc vivcule sed jam vesie mutala, » 10G8, Mêlais [Cart. saint, de la Trinité de Vendôme, p. 53 ; Besly, Ilist. des comtes, preuves, p. 3/(8 bis). L'entrée d'Agnès eu religion semble aussi résulter des termes employés par le calendrier de Notre-Dame de Vendôme (juaud il inscrit son obil : Après avoir conlraclé un mariage séculier, dit-il, elle secboisil un meilleur époux en prenant le Seigneur pour mari ; elle vlv;iil dans le monde, mais elle était morte pour lui afin de vivre avec une plus grande félicité après sa mort, « post sœcularem maritum Deo marilo meliori copulata, vivens mundo, mortua post morlem felicius victura «.(Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 349 bis).
3oG LES COMTES DE POITOU
leur lerre de Sainl-Aignan (1). Quelques jours après, le 9 novembre 1068 (le cinquième jour des ides), mourut la comtesse, cette femme qui pendant trente-huit années avait joué un rôle si important dans l'histoire du Poitou et de l'Anjou et dont les actes avaient contribué à placer au premier rang les ducs d'Aquitaine issus d'elle. Son corps fut transporté dans l'église de Saint-Nicolas de Poitiers, qu'elle avait désignée elle-même pour être le lieu de sa sépulture (2).
On ne saurait dire que la mort d'Agnès était attendue par son fils, mais à peine la comtesse était-elle disparue qu'il mit à exécution un projet auquel il avait dû s'arrêter depuis déjà quelque temps. De son premier mariage avec la fille du comte de Périgord il n'était pas issu d'enfant ; de son union avec iMathéode il n'avait eu qu'une fille et l'on peut croire qu'avec le caractère froid et positif que ses actes nous dévoilent, il devait envisager avec amertume lasituation dans laquelle il se trouvait et qui n'était pas sans rapport avec celle de l'homme qui avait été son guide, de celui qu'il appelait son second père, en un mot de Geoffroy xMarteL Après lui le pouvoir serait forcément passé aux mains d'une femme et cette perspective lui paraissait grosse de menaces pour l'œuvre à laquelle il consacrait ses facultés entières. Donner à son titre de duc d'Aquitaine sa valeur absolue et le perpétuer dans sa race, telle était son ambition ; mais, pour la réaliser, il lui fallait avoir une descendance masculine et après dix années d'union avec Mathéode il lui sembla qu'il ne fallait plus caresser cette espérance. Contracter un nouveau mariage lui parut le seul remède à la situation. Nul doute qu'il n'eût rencontré dans sa mère une vive opposition à ce dessein ; dans sa jeunesse, à l'âge oh la passion et l'ambition
(i)Métais, Cart. saint, de la Trinité de Vendôme, p. 5o.
(2) « V idus novembris. Depositio domine Agnetis comilisse Pictavensis. Hec jacet apud Sanclum Nicbolaum. » (Arch. de la Vienne, reg. n" 2o5, fol. i86, obituaire de Monlierneuf.) Les obituaires vendômois placent la mort de la comtesse au 10 novembre, le iv des ides, la veille de la fête de saint Martin. Cette date a été acceptée jusqu'à ce jour grâce à la publication faite par Besly de l'obituaire de Notre- Dame de Vendôme (Ilisl. des comtes, p. 349 bis), mais il nous semble plus sûr d'adopter celle qu'indique l'obituaire de Moatierneuf, document du xv® siècle, il est vrai, mais qui n'est que la reproduction d'un texte plus ancien et qui fournit seul le détail précis du lieu de l'inhumation de la comtesse. Les extraits des obituaires vendômois ont été publiés par M. l'abbé Mêlais {Çarl. saint, de la Trinité de Vendôme, pp. 4 et 5, note i).
du pouvoir dirig^eaient ses actions, celle-ci avait pu ouvertement braver les foudres de l'Église, mais avec le temps elle s'était assagie,etdu fond du cloîlreoù elle s'était retirée elleaurait étéle plus redoutable adversaire que le comte aurait pu rencontrer. Celuici ne s'exposa pas à celle lutte, mais quand il se sentit libre de loule entrave, il se hâta de se débarrasser de Malhéode, en invoquant pour cela nous ne savons quel prétexle facile et il demanda en mariage Audéarde, fille de Robert le Vieux, duc de Bourgogne (1).
La jeune princesse avait vingt ans, Guy-Geoffroy devait compter environ quarante-cinq années. Non seulement celle union était disproportionnée, mais de plus elle était réellement entachée d'illégalité. La plupart du temps, quand les grands personnages avaient le désir de faire rompre un mariage qui leur pesait, ils le faisaient dissoudre pour ce motif que les conjoints étaient parents à un degré prohibé. Or, comme à celte époque l'Église poussaillaconsanguinitéàrinfini et qu'elle faisait même entrer certaines alliances dans ses calculs de parenté, il étailrare qu'en cherchant bien on ne trouvât quelque raison de nullité. Mais tel n'était pas le cas. On pouvait assurer d'avance que l'union qui allait se contracter était précaire, car les deux conjoints étaient parents : Audéarde descendait, au quatrième degré, de Guillaume Tête d'Étoupe, comte de Poitou, dont Guy-Geolîroy était l'arrière petit-fils (2).
Ces faits se passèrent en 1069 (3), et la même année, le roi de
(i) Marchegay, Chron. des égl. d'Anjou, p, 4o4> Saint-Maixent. Celte chronique donne à la femme de Guy-GcofFroy le nom d' « Aldeardis » ; dans le cartulaire saintong'eais de la Trinité de Vendôme, pp. 5G et 70, on trouve les formes « Hildiardis » et « llildcgardis »; on rencontre encore « Aldiardis » (lîcsly, Ilisl. des comtes, preuves, p. 89?) et même « Alderardis » {Arch. hisl . du Poitou, XXIX, p. 84).
(a) Guillaume Tête d'Etoupe
Guillaume Fier-à-Bras Adélaïde, mariée à Hugues Capet
Guillaume le Grand Robert, roi de France
Guy-Geoffroy Robert, duc de Bourgogne
llildcgarde, aliàs Audéarde.
(3) Chron. des égl. d'Anjou, p. 4o4» Saint-Maixent. Malhéode comparaît encore avec son titre de comiosse dans un ado de mai loGS {IXcdcl, Doc. po-ir SaintHilaire^l,
3o8 LES COMTES DE POITOU
Léon, Alfonsc le VaillanI, fit demander en mariage la fille que le comledePoilou avait eue deMalbôode cl qui était nommée Agnès, comme son aïeule. Cette union prématurée, car la jeune reine ne pouvait avoir que neuf ans au plus, se termina mal, comme laplu- ])art de celles de ce temps, mais, en la contractant, le roi de Léon, n'avait assurément d'autre but que de se concilier l'amitié et l'aide en cas de besoin du puissant duc d'Aquitaine (1). C'est aussi à cette époque qu'un annaliste place un des faits importants de la vie de Guy-Geoffroy, celui qui a surtout contribué, par des souvenirs palpables, à conserver sa mémoire à travers les siècles. En 1069, dit-il, sur l'ordre du comte Guillaume, Monlierneuf fut commencé à Poitiers (2). Par l'importance de sa dotation, par les largesses que le comte ne cessa de lui prodiguer, cet établissement ne larda pas à prendre rang parmi les plus notables du Poitou. Or, quand on étudie Guy-Geoffroy dans ses actes, on ne Irouve pas que son caractère ait pu le porter naturellement à de semblables générosités. Homme liabile, voire même retors, prompt à faire des promesses, mais aussi à les éluder quand il lui était possible de le faire sans rien compromellre, il ne se démentit jamais à l'égard de Monlierneuf.
Malgré ces événements, qui marquèrent si grandement cette année 1 069 dans la vie de Guy-Geoffroy, lecomte n'interrompit pas
p. 91). Nous ferons remarquer, sans aulrement insister, qu'elle n'a jamais pris la qualité de duchesse, tandis que son mari, particulièrement dans cet acte où leursdeux signatures se suivent, est qualifié de duc des Aquitains.
(i) Chron. des égl. d'Anjou, p. 4o4> Saint-Maixent. Alfonse ayant ajouté à sa couronne celle de CastiUe, par suite de ia mort de son frère Sanche advenue le C octobre 1072, c'est sous ce titre de reine de Casiille et de Léon que l'on relève la première mention d'Agnès; comme l'acte où elle comparaît en cette qualité est du 16 juin io7'!|,on est en droit de conclure quec'cst seulemcntdans le courant del'année 1078 ou en cette même année 1074 que la fille du comte de Poitou, alors âgée de quatorze ans environ, vint rejoindre son époux. Me lui ayant pas donné d'enfants, elle fut répudiée on ne sait pour quel motif, sous celui de parenté selon quelques-uns, et elle était remplacée dès 1079 par Constance de Bourgogne, veuve du comte Hugues de Chàion et sœur de la dernière femme de Guy-Gejfï'roy ; Alfonse, après avoir élé le gendre de ce dernier, devint ainsi son beau-frère. Quant à Agnès, rendue libre à l'âge de vingt ans à peine, on ignore son sort postérieur (Romey, Hist. d'Espagne, V, p. SGg ; Atl de vérifier les dates, p. 809).
(2) Chron. des égl. d\AnJou, p. t\o!\, Saint-Maixent. Celle date de 10G9 a clé rejetée par M. de Chcrgé dans son Mémoire lii::torique sur l'abbaye de Monlierneuf de Poitiers {Mùn.de li Soc. des Anliq. de l'Ouest, i^e série, XI, i845, pp. i54-iOSj, equel fait partir la fondation de celle abbaye de Tannée 107J seulement. Nous combattons plus loin celle opinion qui, depuis celle publicalloj, avait été adoptée par tous nos historiens locaux.
GUY-GEOFFKO Y-GUILLAUME 809
lespérégrinalions qu'il était clans ses habitudes do faire au travers de ses états. Sa présence raffermissait les dévouements et empêchait les rébellions de se produire; devant lui venaient aussi se traiter les affaires importantes que ses délégués n'avaient pu résoudre. Aussi pour bien saisir le caractère de ses actions et par suite pour bien faire son histoire est-il indispensable de le suivre chaque année dans ces voyages, qui n'avaient pas pour objet de répondre à des besoins de locomotion, mais qui étaient œuvre de politique.
Dans le courant de l'année, étant donc à Saint-Jean d'Angély en compagnie de l'évêque d'Angoulême,du prévôt et de l'archidiacre de Saintes, et autres, il donna son consentement au don, que fit à l'abbayeOstende de Bezenac, de la moitié de ses droits dans les offrandes et les sépultures de l'église de Pérignac, qui, du fisc du comte, étaient passés aux ancêtres de sa femme Eufémie (1).
Le 5 mai 1070, il se trouvait en Gascogne, dans le monastère de la Castelle,qui avait été le théâtre de l'un de ses premiers exploits; ce jour-là, il confirma les donations faites à l'église de Saint- Seurin de Bordeaux par Guillaume-Sanche et Bernard-Guillaume, ses prédécesseurs (2).
L'année suivante (1071), se tenant à Saintes dans le dortoir du chapitre de Saint-Pierre 011 il avait sans doute pris son gîte en compagnie de Boson, comte de la Marche, Pons, le sacristain de Gluny, qui se trouvait en ce lieu, obtint de lui qu'il fit abandon de tout droit de coutume sur les choses qui pouvaient être envoyées à
(i) D. Fonteneau, XIII, p. 173.
(2) La mention de ce fait est fournie par un extrait du cartulaire de Saiat-Scurin, donné par Besly {//ist.des comtes, preuves, p. 355 bis). Ce texte, qui ne se trouve pas du reste dans l'édition du Cartulaire de Saiut-Seurin donnée par M. Brulails, a ouvert la porte à certaines appréciations (jui nous paraissent erronées. Il dit en ellet que le comte avec une arméenombreuse, « innuinerabili, «remportait dans ce lieu delà Castelle, en 1070, une triomphante victoire sur ses ennemis, « Iriuinphabat insiiçni Victoria ». Or cette indication est en désaccord avec le passage d'une autre charte de Saint-Seurin,de cette même année 1070, oùil est rapporté que Guy-GcolTroy gouvernait alors en paix ses états, « pacc ac juslicia cluenle » (Brutails, Cart. de Saint-Seiin'/i, p. i4; 13esly, Hist. des comtes, preuves, p. 35/» bis). Les chroniqueurs ne signalant aucun fait de guerre pendant cette année 1070,1! nous paraît hors de doute que Besly a dû commettre une légère erreur de transcription en écrivant ^c trii;mphabat >> au lieu de « Iriumphaverat », expression qui pouvait rappeler la victoire de io63.Nou3 rejetons par suite toute interprélation de ce mot qui tendrait à repousser à l'année 1070 la soumission de la Gascogne advenue sept ans auparavant.
3io LES COMTES DE POITOU
Cluny, soit pour la nourriture, soit pour la vôture des religieux; à son exemple, et on peut ajouter sous sa contrainte, le gouverneur militaire de Saintes, Francon, renonça à tous les profits qu'il aurait pu retirer de cette redevance coutumière (1).
Cette même année, le 22 octobre (xi des calendes de novembre 1071), lui naquit un fils qu'il appela Guillaume, pour se conformer à la tradition de famille qui attribuait ce nom aux fils aînés des comtes, présumés leurs héritiers directs (2). A partir de ce jour on constate un changement significatif dans les façons d'agir de Guy-Geoffroy. Jusque-là, il n'a guère manifesté à l'égard de l'Église que des sentiments assez tièdes ; du moment oii il lui est né un fils, il devient tout autre. Pour consacrer la légitimité de son enfant il lui fallait faire reconnaître l'union contre laquelle la cour deRome,à défautd'un évoque trop soumis, s'étaitélevée dèsqu'elle fut contractée. Il cherche dès lors les occasions de faire des générosités aux églises et elles ne manquaient pas, car bien que nous en connaissions beaucoup elles ne sont assurément pas venues toutes jusqu'à nous. Il s'humilie même, tout en restant le puissant duc : « Gauffredus peccator quidem, sed gratia Dei dux Aquitanorum (3). »
Nous ne savons au juste rien de ses actions pendant l'année 1072, mais en 1073 l'abbé de Cluny, qui voyageait pour lors en Poitou, obtint de lui des dons importants en faveur de l'abbaye de Saint-Jean d'Angély que dirigeait Eudes, un des plus actifs agents de la réforme de Cluny dans la région et que nous verrons plus tard spécialement attaché à la direction spirituelle de Guy- Geoffroy. Le comte, se trouvant avec eux dans ce monastère de Saint- Jean, abandonna aux religieux l'église et la villa de Loulai avec toutes leurs dépendances ainsi que les dîmes de la Jarrie (4). Ce
(i) Bruel, Chartes de Cluny, IV, p. 555.
(2) Marchegay, Chron. des églises d'Anjou, "p. 4o4, Saint-Maixent. Palustre, dans son Histoire de Guillaume IX, p. ii3, note 2, ajoute à ce fait cet autre que le jeune comte fut baptisé le jour de Pâques de l'année 1072; mais rien n'est moins certain, car, s'il était d'usag'c qu'à celte époque on ne baptisait que pour les fêtes de Pâques et de Pentecôte, les grands seigneurs féodaux, sur ce point comme sur bien d'autres, savaient s'affranchir des règlements ecclésiastiques.
(3) Arch. hist. de la Gironde, III, p. 44» d'a[)rc5 une transcription faite sur les registres du Bureau des Finances.
(4) D. Fonteneau, XIII, p. 181.
GUY-GEOFFROY-GUILLAUME 3ii
fut vers cette époque, peut-être même dans ce voyage qu'il donna au même monastère une métairie en Aunispour le luminaire de l'autel de saint Jean. Il lui concéda aussi toutes les coutumes qui avaient été mises sur le domaine de l'abbaye depuis la mort de sonpèreetlepasquierquise trouvait dans le faubourg (1). Nous ne saurions dire si tous ces biens appartenaient régulièrement au comte, mais il est certain qu'un beau jour une réclamation s'éleva au sujet delà dîme de Loulai. Gautier Muschet ou Muscat la revendiqua comme étant son bien propre et, pour obtenir son désistement, l'abbaye dut consentir à inscrire dans son martyrologe le nom d'Oda, femme de Gautier, et donna 100 sous à son fils (2).
Cette même année Guy-Geoffroy eut encore à s'occuper du Limousin, et ce fut assurément sous sa contrainte qu'Adémar, qui n'avait pas rempli son engagement au sujet de l'abandon de Saint-André au chapitre de Saint-Etienne pour l'indemniser des dévastations qu'il avait commises sur les domaines de l'évêché, s'humilia et, pieds nus, en costume de pénitent, se rendit à la cathédrale où, assisté de ses deux fils, il renouvela le don de Saint-André et renonça en outre en faveur du chapitre à son alleu de Massiac (3).
La puissance duduc était toutefois dès lors si bienreconnue de tous que l'on voit l'empereur d'Allemagne, Henri IV, qui du reste était son cousin germain, lui demander des secours en 1074 pour combattre les Saxons. Guy, pleinement édifié sur le peu de profit qu'il y avait à retirer pour lui d'expéditions lointaines, répondit à l'empereur qu'avant d'arriver jusqu'à lui il lui faudrait vaincre la résistance de tant de Francs, de Normands et même d'Aquitains, qui les séparaient, que l'exécution de ce projet était tout à fait impraticable (4).
(i) D, Fonteneau, LXII, p. 587 ; Besly, Hisl. des comtes, preuves, p. 38G.
(2) D. Fonleneau, LXIII,p. 23, cliarle non datée du cartulaire de Saint-Jean. Palustre [llist. de Guillaïune IX, pp. ii5-i 17) place en 1078 une expédition de Guy-Geoffroy contre Foulques, comte d'Angoulème, entreprise à la sollicitation de Guillaume Taillefer, évêque d'Anf^oulême et frère de Foulques. Ce dernier, après un premier échec, aurait lutté contre le comte de Poitou sous Cognac et aurait délivré Mortagne qui était près de capituler. C'est à ces faits que se serait borné cette prise d'armes qui n'a pour garant que VHisloriti pontijîcant et coiniliun EiKjiilismeiisiuni et qui peut aussi bien se rapporter à Guillaume Aigret qu'à Guy-Geoffroy.
(3) Gnllia Christ., II, instr., col. 173.
(4) Besly, Ilial. des comtes, preuves, p. 33G bis, d'après Brunon, Nist. de bello Saxonico.
La grande préoccupalion de Guy-GeofTroy était, nous l'avons dit, d'assurer sa succession au filsd'Audéarde ; elle éclate dans un grand nombre de ses actes. Ne pouvant, comme le roi de France, faire sacrer son fils par anticipation, il prenait la précaution de le faire comparaître à côté de lui dans des actes publics, afin qu'il fût bien reconnu par tous comme son héritier et futur successeur. Le jeune Guillaume avait à peine deux ans quand le comte le fait intervenir, le 3 mars 1074 (v desnones), dans la restitution qu'il fit à l'abbaye de Maillezais de la terre de Xanton dont sonfrère Guillaume Aigret l'avait dépouillée. Ce dernier, bien qu'il eût été témoin avec Guy-Geoffroy de la donation que, dans leur enfance, leur père Guillaume le Grand et Agnès avaient faite de cette terre à l'abbaye, la lui avait enlevée pour en gratifier Thibaut Chabot, lequel, pour ce mot if, resta excommunié toute sa vie. Le comte se tenait dans une. chambre de son château de Mervent quand il fit cette largesse aux moines de Maillezais, et comme un certain Gaultier Fahit pouvait revendiquer quelques droits sur l'objet de la donation, il le désintéressa en lui donnant 2000 sous en présence de témoins. Mais l'acte ne fut rédigé que quelques jours après : le 7 avril (le vu des ides), se trouvant encore dans le pays et ayant pris gîte dans la maison d'Airaud de Forges, il chargea le moine Audebert d'écrire la charte, que souscrivirent à sa demande toutes les personnes de sa cour, « ses hommes et ses amis,» qui, outre son fils/4aienllsembert, évêque de Poitiers, Boson, comte de la Marche, Hugues de Lusignan, Ebbon de Parlhenay et autres grauds personnages (1).
Le 17 'octobre, il se rendit à Noaillé à la requête de Geoffroy, fils d'Hugues de Saint-Maixent,qui voulaitassurer toutes garanties à l'abandon qu'il fil ce jour à cette abbaye de l'église de Fouras en Aunis et de ses dépendances qu'il tenait en fief du comte; celui-ci était accompagné des évoques de Poitiers et de Saintes qui reconnurent la validité de la donation (2).
Audéarde n'a pas paru dans cet acte d'un intérêt relativement secondaire, uiais lorsque Guy-Geoffroy concéda gratuitement et
(i) Lacurie, Ilist. de Maillezais, preuves, p. 216 Le jeune conile comparaît ainsi : « Ego -|- Guillelmus concedo donum patris mei. »
(2) D. Fonleueau, XXI, p. l\'6'] ; Faye, Noies sur quelques chartes de Fouras {Bail. de la Soc. des Ant. de l'Ouest, 1" série, V, p. 32S).
GUY-GEOFFROY-GUILLAUME 3i3
sans aucune récompense le lieu de Sainle-Gemme en Saintonge à Durand, abbé de la Chaise-Dieu, pour y établir trois religieux, la comtesse fut présente à cet acte ainsi que son fils et y donna son assentiment formel; deux grands seigneurs saintongeois, Arnaud deMontausier et Guillaume Freeland, se trouvaient sur les lieux ainsi que Foulques, comte d'Anjou, qui à ce moment était évidemment totalement réconcilié avec le comte de Poitou (1).
On constate encore la présence d'Audéarde à Saintes, l'année suivante (1075), pendant la tenue du synode général qu'y présida l'archevêque de Bordeaux assisté des évêques d'Angoulême, de Saintes et de Périgueux et de nombreux abbés. Aux côtés du comte de Poitou se trouvaient Audebert, comte de la Marche, Hugues de Lusignan, Géraud de Rançon et plusieurs chevaliers de ce pays.
Lors d'une des réunions du synode le comte et les prélats reconnurent la fondation de l'abbaye de Saint-Étienne de Vaux par Arnaud, fils de Gammon. Depuis déjà quelque temps cette œuvre était en chantier ; l'idée première en était due à Pierre, frère d'Arnaud, mais il était mort et ce dernier en avait poursuivi scrupuleusement l'accomplissement. Il avait obtenu tout d'abord l'assentiment du duc d'Aquitaine, de l'évêque de Saintes, Goderan, et des grands seigneurs de la Saintonge; puis il construisit les bâtiments claustraux dans lesquels vinrent s'installer des religieux que Goderan détacha de son abbaye de Maillezais, sous la direction de l'un d'eux, nommé Martin. Quoique celui-ci fût décoré du titre d'abbé, le nouveau monastère fut mis toutefois dans la dépendance de Maillezais (2).
(i) Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 879 bis.
(2) Grasilier, Cart. inédits de la Saintonrje, p. 4i,Vaux. Godcraa mourut le vm des ides d'août (6 août) 1073 (Arnauld, Hist. de Maillezais, p. Si^i, et eut Boson pour successeur (Marchegay, Çkron. des égl. d'Anjou, p. 4o6, Saiat-Maixeat ; l'auteur de la chronique a placé ce fait sous raiinée 107'i, mais cette date doit èlre reclifiée par suite du synchronisme de l'avènement de Grég )ire VII au trône pontitîcal qu'il indique dans la même année et qui eut lieu en 1073). Le Gallia et les historiens qui ont écrit d'après lui ont commis de uonibreuscs erreurs au sujet de révê(|ue Boson; ils en font le compétiteur de Goderan et supposent qu'il aurait pu être l'élu du chapitre de Saintes. Pour clayer leurs dires, ils s'appuyent sur une charte du cartulairc de Saint-Amant de Boixe de lotiO et sur une autre du cartulaire de N.-D. de Saintes de 1071, qui ont été inexactement datées. 11 en est parciileaicnt de l'opinion de certains écrivains qui, ayant rencontré une charte du cartulaire de Notre-Dame de Saintes de l'an 1080 (p. 42), où il est quislion de Goderan, le font vivre jusqu'à
3i4 LES COMTES DE POITOU
En présence da comte, l'abbesse de Notre-Dame de Saintes donna 100 sous à Ilôlie de Born pour mettre fin aux réclamations incessantes de ce dernier qui prétendait n'avoir consenti à la donation de 1067 que contraint et forcé par Ostence de ïaillebourg (1). Enfin, continuant son voyage avec Audéarde et se trouvant avec elle à Montierneuf, monastère que venaient d'édifier les religieux de la Trinité de Vendôme, il leur donna ce qui lui appartenait dans leBreuil de Saint-Fortunatet posa luimême la charte sur l'autel avecle livre des collectes en disant aux moines : «J'avoue que lecadeau queje vous fais présentement est de peu de valeur, mais si Dieu prolonge ma vie, sachez que vous en recevrez de plus considérables. » Il retourna en effet dans ce lieu quelque temps après et augmenta sa donation première (2).
Comme on le voit, le comte de Poitou donnait de fréquentes preuves de son bon vouloir à l'égard des églises, mais quels que fussent ses efforts ils restaient impuissants et ne pouvaient arriver à désarmer le pape, qui, plus grand était le coupable, se montrait d'autant plus sévère dans la répression. Ce pape était alors Hildebrand, le rigide Grégoire VII, qui venait d'être élu le 22 avril 1073. Le pontife étendait sur toute la chrétienté son regard inquisiteur et s'efforçait de réprimer les abus qui menaçaient de toutes parts l'Eglise et la Société. Il s'attaquait aussi bien au clergé qu'aux grands seigneurs séculiers et sa main vigoureuse ne reculait devant rien. A Poitiers, la situation était depuis longtemps tendue. L'évêque Isembert II appartenait à une grande famille féodale, qui, en faisant monter successivement quatre de ses membres sur le trône épiscopal qu'ils occupaient depuis un siècle, en était venue à considérer l'évêché comme unfief famihal, fief puissant par l'étendue de ses domaines territoriaux.
D'autre part, la trésorerie de Saint-Hilaire, dignité qui faisait de son titulaire le chefde ce riche établissement, situé aux portes du Poitiers gallo-romain dans lequel il ne devait pas tarder à être
celte date; l'auteur du cartulaire, qui a transcrit cet acte, a dû commettre une erreur de nom et interpréter sans nul doute la lettre initiale du nom de l'évêque de Saintes qui devait être un B par la lettre G, qui lui a fourni le nom de Goderan.
(i) Cart. de Notre-Dame de Saintes, p. 24. Cet acte n'est pas daté, mais il se place forcément à celle épotjue.
(2) Mêlais, Cari, saint, de la Trinité de Vendôme, p. 55.
GUY-GEOFFROY-GUILLAUME 3i5
compris, était occupée par Joscelln, à la fois seigneur de Parlhenay et archevêque de Bordeaux, qui, môle intimement, en vertu de sa qualité, aux affaires de l'évôché de Poitiers, soutenait contre son cliefune lutte qui devenait de plus en plus âpre. Isembert sympathisait ouvertement avec Béranger, l'archidiacre d'Angers, dont les doctrines hérétiques sur la présence réelle soulevaient dans le clergé d'ardentes discussions. Joscelin, qui avait été l'ami du réformateur et avait d'abord incliné vers lui, s'était retourné et était devenu le champion intraitable de la foi catholique romaine.
Cette conversion s'était produite à la suite d'un voyage à Rome que Joscelin avait dû faire pour répondre à une invitation du pape. Bien que l'archevêque de Bordeaux ne semble pas avoir adopté sur le fond les erreurs de Béranger, il n'en professait pas moins certaines opinions hétérodoxes. C'est ainsi qu'il avait voulu proscrire dans son diocèse les croix et les crucifix ; Alexandre II lui écrivit à ce sujet en 1073 et lui intima, sous peine d'excommunication,d'avoir à changer de sentiment et de venir se justifier devant lui (1).
Chacun des deux prélats avait ses partisans ; au premier rang se trouvaient les chapitres dont ils étaient les chefs et entre qui la lutte prit un caractère d'une vivacité extrême. Afin de rattacher la cour de Rome à sa cause, Joscelin poussa les chanoines de Saint-IIilaire à demander la protection du Saint-Siège et le pape leur accorda cette faveur par une bulle du 22 avril 1074(2). Mais
(i) Analecta jaris ponlificii, X, p. 407.
(2) Cette bulle porte l'indication du x des calendes de mai, indiction xi, c'est-à-dire du 22avril, l'an premier du pontificat de Grég'oire VILD. Fonteneau (X, p. 35i)a cru devoir interpréter ces mentions numérales en attribuant à cet acte la date de 1078 ; comme Hildebrand fut élu pape le 22 avril 1078, il considère que la bulle fut délivrée ce jour même, qui tombe bien dans la première année du pontificat du pape, et de plus qu'il répond à l'indiction xi qui est le chiflre de cette année 1073. Rédet, qui a publié cet acte dans ses Documents pour V histoire de l'église de Saint-Hilaire de Poitiers (I,p. gS), le met à l'année 1074, mais sans indiquer les motifs qui l'ont guidé ; nous partageons sa manière de voir pour les raisons suivantes : Grégoire VII, élu le 22 avril ro73, ne fut sacré que le 3o juin suivant et, jusqu'au jour de sa consécration, la suscription de ses bulles est ainsi conçue : « Gregorius in Romanum pontificem electus, salutem in Domino J.-C. »; postérieurement, il reprend la formule ordinaire des papes : « Episcopus servus servorum Dei. » Or comme notre bulle porte cette dernière suscription elle se place évidemment après le 3o juin 1078; d'autre part, comme Grégoire VII faisait partir le chiffre de l'indiction du i^' septembre de chaque année, il résulte de la constatation que nous venons de faire plus haut que, pour sa chancellerie, l'indiction xi partait du ie<" septembre 1073 et que, par suite, le 22 avril de l'indiction xi et de la première année du pontificat de Grégoire VII tombait le 22 avril de l'année 1074.
3i6 LES COMTES DE POITOU
cet acte n'arrèla pas les entreprises d'Isembert et d'autre part lesclianoines des deux élablissements rivaux continuèrent à se porter de mutuels préjudices. Aussi au printemps de l'année 1075 Joscelin se rendit-il de nouveau à Rome et exposa la situalion au pape. Celui-ci envoya aux parties coup sur coup deux lettres qui nous font connaître certains épisodes de cette rivalité. Dans la première, en date du 15 mars 1075 (1), adressée aux chanoines de Sainl-Hilaire, Grégoire VII leur ordonnait de laisser le chapitre de l'égHso cathédrale en possession des usages qu'il pratiquait le jour de la double fête de saint Hilaire et de la Toussaint, alors qu'il se rendait en procession dans leur église; dans la seconde, datée du 12 avril 1075 (2), le pape enjoignait à l'évoque de Poitiers de se présenter devant son métropolitain au concile des évêques de sa province et d'y répondre aux plaintes portées contre lui par les chanoines de Saint-Hilaire qui l'accusaient de détenir injustementrabbaye de Noaillé, laquelle étaitdeleurdépendance, d'avoir commis des dévastations dans leur terre de Champagné-Saint-Hilaire, et d'avoir étél'instigateur du refus qu'avaient fait les chanoines de Saint-Pierre de laisser entrer ceux de Saint- Hilaire dans la cathédrale le jour des Rogations. Enfin, pré-
(i) Labbe, Concilia, X, col. 4?) Hardouin, Coll. concil.,Yl, i^e partie,, col. 1288. Rédet, qui, dans ses Documents pour Saint-Hilaire, I, p. 98, ne publie pas celle pièce, mais renvoie aux auteurs précilés ellui donne la dale du i5 mars 1074, a commis eu ce faisanl une erreur qui a été cause de la confusion que l'on rencontre dans tous nos historiens au sujet de ces événements. Cette lettre doit être mise à l'année 1075. En efFel elle est ainsi datée: « Data Romae in synodo, decimo octavo kalendas aprilis, indictione duodecima. » Or, comme nous l'avons établi dans la note précédente, l'indiclion xii, commençant au premier septembre 1074 et se terminant à la même date de l'année 1075, le xviii des calendes d'avril (i5 mars) de cette indiction tombe forcément dans l'année 1070,
(2) Cette lettre a été imprimée parle P. Labbe, Concilia, X, col. 58, par le P. Hardouin, Coll. concil., VI, ire partie, col. laSo, et par le Gallia Christ., II, col. iiG5, qui la place en 1078 ou en 1074. Piédet {Documents pour Saint-Hilaire, I, p. g3) adopte la dale de 107^, mais pour les motifs que nous avons exposés dans les notes précédentesilnousparaîtque l'ondoil mettre à l'année 1076 cette lettre qui eslainsi datée :« Data Romae secundo idus aprilis (12 avril) indictione duodecima. » Rédet nous paraît avoir aussi commis une erreur dans l'analyse qu'il donne de cette pièce en disant qu'Isemberl devait se présenter devant son métropolitain, « au concile alors assemblé à Poitiers »; il n'est nullement question dans la lettre du pape d'une réunion synodale se tenant en ce moment à Poitiers, celle-ci aurait du reste cessé depuis longtemps de fonctionner quand la lettre pontificale serait arrivée dans cette ville. Il y est simplement dit qu'Isemberl devra se rendre au synode des évêques, sans spécification de date ni de lieu : « Prœcipimus ut te repraesenles in concilio episcoporum provinciale vestrse raelropolilano tuo. » Ce synode devait être celui de Saint-Maixcnt, qui se tint au mois de juin suivant.
voyant le cas où il nôgligcrail de se rendre au synode provincial, ilTajoLirnait à venir auprès de lui dans la fêle de la Toussaint prochainepoury débatlreconlradictoirementavecquelques chanoines de Saint-IIilaire les questions restées litic^ieuses entre eux. Isenibertse garda bien de seprésenter devant l'assemblée présidéepar son adversaire. Déjà, le 13 janvier de cette année 1075 (le jour des ides), il s'était tenu dans sa ville épiscopale un concile présidé par le légat Giraud, dans lequel on discuta si vivement les opinions de J3éranger qu'une lutte s'étant engagée entre les deux partis l'hérésiarque manqua d'y être tué (1).
L'assemblée devant laquelle aurait dû comparaître Isembert se réunit à Saint-Maixent le 24 et le 25 juin de cette même année (vu et VIII des calendes de juillet). Celle-ci ne devait passe contenter de se prononcer sur le cas d'Isembert et des chapitres ; elle avait une mission autrement imporlante, qui était d'examiner la situation maritale du comte de Poitou et de décider s'il y avait lieu de prononcer la nullité de son mariage avec Audéarde. Guy-Geoffroy devait s'attendre à cette extrémité et nous ne pensons pas beaucoup nous avancer en disant que ses générosités à l'égard des églises n'avaient pas d'autre but que de la retarder ; mais il avait déplus fait des promesses au pape et il les avait éludées. En effet, le 7 avril 1075 (vu des ides), Grégoire VU lui écrivit pour savoir ce qui l'avait empêché de lui envoyer les chevaliers qu'il lui avait promis pour soutenir les intérêts de Saint-Pierre en Sardaigne ; le temps propice pour agir étant passé, il ne lui réclamait plus rien à ce sujet, mais il lui demandait de rester toujours inébranlable dans satidélitô au Saint-Siège (2).
(i) Marchegay, Chron. des égl. d'Anjou, p. 4oG, Sainl-Maixent. L'/^/-^ de vérifier les dates, p. 20G, place ce concile en 107^, disant (|ue le P. Paçi s'est trompé en lui donnant la date de 1075, vu que le légat Giraud était revenu à Rome en 1074- Le P. Pagi étant d'accord avec la chronique de Saint-Maixent, nous maintenons la date que celle-ci nous fournit et que la raison donnée i^aiVArt de vérifier les dates n'infirme nullement. En ell'et, on possède une lettre de Grégoire VII à l'arclievèque de Bordeaux, en date du i5 novembre 1076, dans huiuclle il lui dit qu'Iscmbert a clé interdit de ses fonctions ecclésiasticiues par son légat Giraud, évoque d'Ostie ; or, ce fait n"a pu se produire qu'après que le pape eut pris connaissance des diftîcullés entre Isembert et Joscelin, c'est-à-dire dans le^courant de l'année 1075. A cette époque, le légat ne se trouvait donc pas à Rome, mais certainement en France, où il présidait quelque assemblée synodale,
(2) Labbe, Concilia, X, col. 58.
3i8 LES COMTES DE POITOU
D'autre part, devant l'inanité des engagements pris par le comte de Poitou le pape jugea opportun d'agir, et il le fit vigoureusement, selon son habitude, en ordonnanlàsonlégalde porter devant une assemblée ecclésiastique la question de la légalité du mariage du comte. Le synode provincial se tint donc à Saint-Maixent au mois de juin 1075, sous la présidence de l'archevêque de Bordeaux, assisté d'Ame, évêque d'Oloron, légat du pape, de Guillaume, évêqued'Angoulême, et de nombreux membres du clergé. Le métropolitain avait fait choix de Saint-Maixent pour latenue de l'assembléeafîn que ses membres fussent moins exposés aux tentatives de suggestion des partisans du comte aussi bien qu'aux actes de violence qu'ils pourraient^essayer de commettre. Mais leur éloignement de Poitiers ne les en préserva pas. Isembert envoya à Saint-Maixent une troupe de ses chevaliers qui rompirent les portes du monastère, insultèrent gravement le légat et l'archevêque et accablèrent les autres membres du synode de menaces, d'injures et de sévices graves. A la suite de ce coup de force l'assemblée fut dissoute, mais toutefois elle ne se sépara pas avant d'avoir prononcé contre Isembert l'interdiction de ses fonctions épiscopales(l). Au su de ces nouvelles, le pape, vivement irrité contre l'évêque de Poitiers, lui écrivit une longue lettre le 10 septembre ; après avoir relaté tous les actes répréhensibles dont il était le fauteur, il l'ajourna devant lui à la prochaine fête de saint André (30 novembre). Il lui annonçait en même temps que s'il se dérobait à celte invitation, à moins que ce ne fût pour un motif irréfra-
(i) Marcheçay, Chron. des égl. d''Anjou, Saint-Maixent; Gallia Christ., II, col. ii65-ii6G ; Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 3G5 bis. La chronique de Saint-Maixent s'élant bornée à énoncer la date du synode tenu dans cette abbaye et à citer les noms de quelques-uns des assistants, on était indécis sur la question de savoir quels étaient les objets qui y avaient été traités. Nous y plaçons les graves événements que nous venons de rapporter. Palustre et les autres historiens de notre temps donnent l'église de Saint -Hilaire de Poitiers pour théâtre des désordres qui se commirent. Cette attribution nous paraît être démentie par les termes de la lettre que le pape écrivit à Isembert le lo septembre 1076 (Voy. plus bas), et dans laquelle il reprochait à l'évêque de Poitiers les troubles apportés par lui à la tenue d'un concile présidé par Joscelin et réuni dans un monastère, <c monasterium ». Cette expression doit faire rejeter absolument l'attribution à Saint-Hilaire, qui était une collégiale et qui, dans les lettres du pape aussi bien que dans les textes du temps, est désigné par le mot « ecclesia »; pour le même motif, il ne saurait être question de l'église cathédrale de Poitiers, et comme nous savons par la chronique qu'il se tint un concile à Saint- Maixent au mois de juin, on est absolument fondé à placer dans ce monastère l'assemblée rappelée dans la lettre du pape du 10 septembre suivant.
GUY- G ROFFRO Y-GUILLAUME 3 19
gable, il le priverait dores et ({('jh du droit d'exercer tout office sacerdotal et de participation à la sainte communion. Il frappait de la môme pénalité tous ceux qui s'étaient faits les exécuteurs de l'attentat que l'évêque avait perpétré contre les membres du synode, jusqu'à ce qu'ayant donné satisfaction aux injonctions du pape, celui-ci les relevât delà peinequ'ils avaient encourue(l). Le même jour Grégoire écrivit au comte de Poitou. Celui-ci, tout en acquiesçant à ce que son cas fût porté devant une assemblée religieuse, ainsi qu'il avait été fait, s'était servi de sa sœur Agnès, l'ancienne impératrice d'Allemagne, qui résidait à Rome, pour obtenir qu'il lui fût permis de garder sa femme auprès de lui jusqu'à ce que le synode qui devait spécialement en connaître se fût prononcé. Le pape, bien qu'il déclarât avoir la plus grande déférence pour l'impératrice, qu'il considérait comme sa mère, n'acceptait pasce compromis. Il se méfiait, disait-il, des impulsions diaboliques et enjoignait au contraire au comte d'éloigner Audéarde de lui afin que la réforme de sa conduite et sa déférence envers les préceptes divins servissent d'exemple à tous (2).
Onle voit, Grégoire Vil ne semblait pas rendre Guy-Geoffroy responsable des actes de violence qui avaient été commis à Saint-Maixent ; il est même possible qu'il y soit resté étranger en fait, mais de ce qu'il ne les prévint pas, on peut dire qu'il leur donna une approbation tacite. Du reste, pour fléchir le pontife, il lui avait offert de se mettre au service de Saint-Pierre pour combattre les infidèles, mais le pape sentait sans doute que le moment n'était pas encore venu et il se contentait, tout en remerciant le comte de ses bonnes dispositions, de lui dire que le bruit courait que les chrétiens avaient repoussé les ennemis de la Croix et qu'il con-
(i) Labbe, Concilia, X, col. Gg; Besly, I/isf. des comtes, preuves, p. 3G5 bis. CeUe lettre porte celte date: « Data Tiburi, quarto idus septembris, indictione incipiente décima tcrtia. » D'après les calculs auxquels nous nous sommes précédemment livré la date ci-dessus correspond au lo septembre 1076 et il ne saurait y avoir désormais aucun doute sur la façon dont la chancellerie papale comptait les indiclions, ces mots « indictione incipiente décima tertia », témoignant bien qu'il faut faire partir celle indiclion xiu du premier septembre précédent. Besly place celte lettre et les suivantes dans l'année 107G; Palustre (I/ist. de Giiillanme IX, p. 127) lui attribue celle de 1074; nous espérons avoir démontré que la date de 1075 est la seule qui lui convienne.
(2) Labbe, Concilia, X, col. 70. Les auteurs du Gallia Christiana, qui reproduisent cet acte (II, col. iiOG), n'ont pas cherché à lui assigner une date exacte; nous rectifions celte omission.
320 LES COMTKS DK POITOU
venait d'altcndre les événcmenls avanlde prendre à ce sujet une ferme décision.
Enfin, le même jour, il adressait aussi une lettre à l'archevêque de Bordeaux lui demandant de venir lui-même à Rome ou d'envoyer une personne autorisée afin d'entendre ses dires sur les atlaires de Saint-Hilaire contradictoirement avec ceux d'Isembert, cité pour cet objet à la Toussaint. Toutefois, comme il n'avait qu'une minime confiance dans la déférence de l'évêque de Poitiers à ses injonctions, il chargeait Joscelin de l'excommunier (1), pour le cas.oii Isembert se dispenserait de s'y conformer.
Le terme indiqué se passa en effet sans que l'évêque de Poitiers se fût mis en mesure de répondre à l'invitation du pape, aussi, sans attendre le 30 novembre, date du second ajournement qu'il avait lancé contre lui, Grégoire écrivit le 16 de ce mois une lettre commune à l'archevêque de Bordeaux et au comte de Poitou ; il ordonnait à l'archevêque de mettre à exécution l'interdit prononcé contre Isembert par le légat Giraud, évêque d'Ostie ; il lui confiaitle soin des choses ecclésiastiques du diocèse avec mission d'avertir le peuple qu'il était délié de toute obéissance à l'égard de son évêque et il chargeait le comte de s'occuper des affaires temporelles de l'évêché ; enfin, il mettait entre leurs mains la défense des intérêts du chapitre de Saint-Hilaire (2). Le même jour, le pape notifiait sa décision à Isembert, en l'ajournant au synode pontifical qu'il devait tenir dans la première semaine du carême prochain. Illui annonçait en outre qu'il confirmait l'interdit jeté sur lui par le légat et que s'il ne se rendait pas à sa convocation à la date prescrite, il serait déposé (3).
Trois jours avant, le 13 novembre, jour des ides, le pape avait écrit spécialement à Guy-Geoffroy pour le charger d'une mission délicate. Le roi de France, Philippe P', se laissait aller, tant dans sa vie privée que dans sa conduite publique, à tous les excès auxquels le portait sa fougue de jeunesse. Pour se procurer des ressources, il n'avait pas craint de se faire en quelque sorte
(i) LabbC; Concilia, X, col. 71.
(2) Labbe, Concilia, X, col. bO. La lettre porte pour date : « Datum Romae, decimo sexto kal. decembris, iudictionc décima terlia. ■» D'après nos indications précédentes ces notions répondent au 16 novembre 1075.
(3) Labbe, Concilia, X, col. 80 j Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 3Gi bis.
délrousseur de grands chemins et en paiiiculier il avait dépouilla de leurs biens des marchands italiens qui étaient venus trafiquer en Franco. Ceux-ci avaient porté leurs plaintes au pape qui chargea le comte de Poitou de faire à ce sujet des représentations à Philippe, de l'inviter à changer de conduite à l'égard de l'Église, à amender ses mœurs et surtout à restituer aux marchands italiens ce qu'il leur avait enlevé, le tout sous peine d'excommunication (1). Nous croyons assez connaître Guy-Geoffroy pour pouvoir afhrmer que la commission lui fut peu agréable et qu'il la laissa traîner en longueur, dans l'espoir qu'ilen serait comme de sa séparation avec Audéarde au sujet de laquelle aucune décision formelle n'avait encore été réellement prise. 11 avait déjà donné une demi-satisfaclion aux sentiments de la cour de Home en consentant à laisser porter l'affaire devant un synode, mais il sentait bien que la situation embarrassée dans laquelle il se trouvait ne pouvait durer et l'on peut croire que la décision énergique du pape à l'égard d'Isembert lui donna à réfléchir. Si l'évêque de Poitiers venait à être déposé, son successeur s'inféoderait immanquablement à la politique du Saint-Siège et il entrevoyait toutes les conséquences que pourrait avoir le déchaînement des foudres de l'Église sur lui et sur les siens.
Il fallait à tout prix éviter cette dure extrémité et, pour y parer, il résolut,au commencement de l'année 1076, de se rendre luimême à Rome (2). Là, il fil, sans nul doute, valoir la raison d'état aux yeux du Pontife, pour établir un modus vivendi qui donnerait à la fois satisfaction à ses désirs secrets et à la vindicte publique : la déclaration de la nullité de son mariage avec Audéarde entraînerait forcément pour les enfants issus de leur union la
(i) Labbe, Concilia, X, col. 83: Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 3Gi bis. CeUe lettre est ainsi datée : « Data Roina^,i(Jibus novembris,indictioae décima lerlia, » ce qui répond au i3 novembre 1076.
(2) Ch. de Chergé, dans son Mémoire historique sur V abbaye de Montierneuf de Poitiers, p. iSy, a placé le voyae^e de Guy-Geoffroy à Home à la tin de l'année 1074; Palustre {Hist. de Guillaume IX, p. 127, note 2) lui assigne les premiers mois de l'année 1075; Ledain (Histoire sommaire de la ville de Poitiers, p. 50 accepte aussi celte date. Nous croyons avoir démontré, en mettant à leur véritable place les événements qui se sont succédé pendant l'année 107.5 et que nos devanciers ont places partie en 107^, partie en 1076, ce qui a été pour eux une cause d'erreurs continuelles, que le voyage de Guy-Geofïroy à Rome n'a pu se faire qu'au commencement de l'année 107G.
qualité d'illôgilime ; le jeuno Guillaume, devenant un bâtard, pourrait se voir disputer la possession du duché d'Aquitaine; en ce qui le regardait personnellement, il ne consentirait pas à contracter une quatrième union; il n'avait pas de frères, et ne laissant pas d'héritiers directs, entre les mains de qui donc tomberait le duché? Que de compétitions viendraient à se produire et par suite de guerres qui pourraient causer à l'Eglise dans ces régions des désastres incalculables !
Grégoire VII était un trop grand politique pour ne pas saisir la gravité de la situation et, dans celte occurrence, préférant le bien général au redressement d'une illégalité privée, il donna dans le fond satisfaction à la requête du duc, tout en y restant opposé dans la forme. Son union avec Audéarde prit le caractère de ce que nous appelons aujourd'hui un mariage morganatique; peutêtre alla-t-il jusqu'à interdire aux deux époux la cohabitation permanente sous un même toit. Toujours esl-il qu'à partir de cette date et même avant, depuis le jour oii l'union du duc fut oîTiciellement contestée, la duchesse disparaît. Il n'est fait nulle mention d'elle dans les nombreux textes qui nous sont parvenus jusqu'à la mort de Guy-Geoffroy, son fils Guillaume comparaît seul dans les actes auprès du duc ; on aurait par suite pu la croire morte, si, après l'avènement de ce fils, dont elle ne se sépara certainement pas pendant les années de son enfance, elle ne reparaissait dans les chartes à côté de lui. Il n'est pas besoin d'autre preuve pour établir la nature de l'accord intervenu entre le pape et le duc d'Aquitaine, accord auquel l'impératrice Agnès dut prendre une part importante.
Nous pensons donc que le voyage du duc eut lieu au commencement de l'année 1076 et que, parmi ses compagnons, se trouvait l'.évêque Isembert qui, cité par le pape au synode pontifical de la première semaine du carême (qui s'ouvrit cette année le 10 février\ se décida enfin à répondre à cette sommation. Son acte d'obéissance eut les meilleurs résultats ; Grégoire VII régla une fois pour toutes les difficultés pendantes entre les deux prélats, car à partir de ce jour on n'en trouve plus aucune mention dans les actes poitevins et d'autre part Isembert dut faire toutes les soumissions que l'on exigea de lui ; le pape satisfait le releva de
toutes les peines qu'il availencourues,Gt il rentra si bien en grâce que, trois ans après, le 13 avril 1079, Grégoire le chargea de prendre en main les intérêts d'Hugues de Couhé qu'Hugues de Lusignan voulait dépouiller de ses biens et l'autorisa à excommunier ce dernier dans le cas oià il se refuserait à donner la satisfaction qui lui était demandée (1). Toutefois, aux yeux de certains esprits rigoristes, la soumission d'Isembert, ne parut que superficielle et l'on dut croire généralement qu'il continuait à partager la doctrine de l'hérésiarque Bérenger. C'est ce qui ressort d'un fait qui se passa lors de la consécration solennelle de Montierneuf par le pape Urbain II en 1096; l'autel des saints Apôtres, qu'Isembert avait bénit en 1082, fut mis à bas pour ce motif que le consécrateur^ en ce temps-là, n'était pas catholique, et l'on en édifia un nouveau qui fut bénit par Guillaume, archevêque de Giesi. Aux yeux du pape Urbain II et de son entourage, Isembert avait évidemment versé dans l'hérésie (2),
Le voyage de Guy-Geoffroy avait donc doublement réussi ; il avait assuré la transmission naturelle du pouvoir après sa mort en faisant reconnaître la légitimité de la naissance de son fils aîné et d'autre part il avait ramené la paix dans ses états en mettant fin à la mésintelligence entre l'évêque de Poitiers et l'archevêque de Bordeaux. Mais ces résultats n'avaient pas été obtenus sans de lourds sacrifices, ainsi que le comte se décida un jour à l'avouer (3).
Parmi les « pénitences » qui lui furent imposées par Grégoire VII, il en était une qui consistait spécialement dans la fondation d'un établissement religieux à laquelle le pape s'associerait par la délivrance d'une bulle spéciale lui concédant les privilèges ecclésiastiques et que le comte doterait richement, tant à l'aide de ses propres biens qu'avec les fiefs que ses barons tenaient de lui et qu'ils abandonneraient gracieusement pour cette œuvre.
(i) Labbe, Concilia, X, coL 219; Besly, Hist. des comtes, p. Sây bis. La leUre est ainsi datée: « Idibus aprilis, indict. m. »
(2) « Quia adeo non eral catholicus. » Arch. de la Vienne, chron. du moine Martin, <c Descriplio altariorum ; » de Cheriçé, Méin. sur Monliermaf, p. 260.
(3) Voy. dans D. Fonteneau, XIX, p. 77, la charle de l'année 108O, dont il sera ci-après question; elle a été publiée par M. de Chergé, Mémoire sur Montiemeuf, p. 249.
32/, LKS COMTICS DE POITOU
Le comle hésita quoique iemps sur le lieu où il lui serait loisible de satisfaire ù son engagement. Son choix se fixa successivement sur un emplacement sis près du château de Niort, sur le bourg de Benon et sur l'île d'Oléron, Mais aucune de ces localités ne lui convenait et il se rabattit alors sur une maison qui était déjà établie, mais assurément dans des proportions autrement moindres que celles que réclamait le pape(1).En 10G9, Guy-Geoffroy avait entrepris dans sa capitale la construction de l'église de Saint-Jean l'Évangéliste, mais selon toute apparence elle ne devait être dans sa pensée que le noyau d'un établissement de second ordre, du genre du chapitre de Saint-Nicolas, à la fondation duquel la comtesse Agnès l'avait associé dans son enfance. Comme Saint- Nicolas, l'église nouvelle s'élevait en dehors de l'enceinte de Poitiers; la première était placée au sud de la ville sur le plateau, la seconde fut édifiée au nord dans un lieu appelé les Chasseignes, au pied de la colline que couvrait la cité, près du confluent de la Boivre et du Clain cl à proximité de la voie romaine de Tours à Poitiers qui, non loin de là, traversait d'ancienneté le Clain par un gué pavé (2). Le premier soin du comte avait été de faire remplacer ce gué par un pont, qui, peut-être dès 1077, est appelé le Pont-Neuf et en même temps une population assez considérable, attirée parles travaux qui s'exécutaient sur ce point, vint se grouper autour des terrains que le comte avait délimités pour l'édification de l'établissement qu'il avait en vue et y construisit assez d'habitations pour qu'au commencement de l'année 1077 celte agglomération pût être considérée comme un bourg, le bourg de Monlierneuf(3).
Ce nom de Monlierneuf est caractéristique. Il ne s'agit plus
(i) Arch. de la Vienne, chron. du moine Martin : « Quot monasteria regularl ordine deslitula reformavil ».
(2) Ce gué a été reconnu en 1897 et 1898 lors de la reconstruction du pont de Rochereuil; la base des piles de ce pont était appuyée contre les fondations du gué placées en aval, lesquelles consistaient en d'énormes blocs de rochers surmontés d'un pavage en larges dalles.
(3) Dans l'acte de confirmation des privilèges de l'abbaye de Montierneuf émané de Guillaume MI on lit ces mots: « Concedo pedagium pontis novi totum, sicut tempore patris mei habuerunt » [Arch. hist. du Poitou, XXIX, p.78,Trésor des Chartes). On p2ut croire que la construction du pont concorda à tout le moins avec l'établissement du monastère, s'il ne lui est pas antérieur et si Guy-Geoffroy n'avait pas eu l'intention première, en procédant à cette entreprise, de faciliter les accès de la ville de Poitiers.
guy-geoffroy-guillauml: s.'ô
de lï'glise de Sainl-Jean l'Evangélislc qui, selon toute vraisemblance, ne devait être qu'un chapitre, « ecclesia, » mais bien d'un monastère qui eut l'importance de ceux dont l'origine se perdait dans la nuit des temps, tels que Sainte-Croix ou Saint-Maixent, ou richement dotés comme Saint-Cyprien, et qui rappelât la dernière création en ce genre des comtes de Poitou, celle de Maillezais, qui avait près d'un siècle d'existence. Le pape l'avait ainsi voulu et le comte s'exécuta. Aussi ne fut-il désigné que sous cette appellation générale de Moutier. « monasterium, » à laquelle fut adjoint le qualificatif de nouveau, « novum, » pour le distinguer de ceux qui existaient déjà à Poitiers; enfin, selon le parler poitevin, ce fut le Monlierneuf(l).
Pendant que les ouvriers travaillaient avec activité, etsans doute sur de nouveaux plans, à la construction du monastère dans lequel devait être englobée l'église de Saint-Jean l'Évangéliste, le comte reprit ses pérégrinations ordinaires. Dans le courant de l'année 1076 il se trouvait à Vouvanl, entouré d'une nombreuse compagnie dans laquelle on remarquait Aimeri et Savari, vicomtes de Thouars, et là, dans la maison d'Airaud Gaissedenier, l'un de ses fidèles, il confirma la fondation de l'abbaye de Nieuil-surl'Autise faite par ce dernier en 1069. Il crut même devoir ajouter quelque largesse à la dotation d'Airaud; il concéda aux moines un droit d'usage dans la forêt de Mervent et autorisa ses fidèles à leur abandonner ce ([u'il leur conviendrait dans les fiefs qu'ils tenaient de lui (2).
(i) Ce nom typique de Montierncuf, pris dans son sens absolu et onomastique; se rencontre pour la première fois dans les souscriptions de la charte de 1086 déjà citée (p. 323, note 3) : « Gaufredo Novi Monasterii fundatore. »
(2) Aroauld, Hist. de l'abbaye de Nieuil-sur-lAutise [Mém. de la Soc. de statistique des Deii.T -Sèvres, 2c série, II, p. 2O8) ; Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 873; Gallin Christ., II, instr., col. 385. La rédaction quelcjuc peu ambii^uc de la ciironique de Saint-Maixent a porté certains historiens à attribuer à Guy-GeofFroy la fondation des abbayes de Nieuil et de Saint-Séverin qu'elle rapporte à l'année 10O9, à la suite de celle de Montierncuf. MM. Marchegay et Mabille, dans leur édition de la Chroniciuc (p. !\ot\), ont donné corps à cette manière de voir en intercalant arbitrairement le mot « quoque » dans son texte à la suite de l'indication de la fondation de Montierncuf. Nous croyons qu'ils se seraient évité cette erreur si, sans tenir compte des opinions erronées émises avant eux, ils avaient examiné alten ivcment le lexie qu'ils publiaient. Ils y auraient vu que l'auteur de la chronique rappelle dans ce paragraphe la fondation de quatre monastères: la Cliarilé, Montierncuf, Saint-Séverin et Nieuil; que documenté seulement pour les deux premiers il nous fait connaître les noms de leurs fondateurs et que n'ayant rien à dire pour les deux» derniers, il en
Avant ou après ce voyage, mais dans l'été, Guy-Geoffroy se rendit à Angoulême pour visiter son fidèle conseiller l'évêque Guillaume, que la maladie retenait cloué au lit dans sa ville épiscopale. L'évêque avait sans doute bien des peccadilles sur la conscience, aussi, l'un des compagnons du duc, Eudes, abbé de Saint-Jean d'Angély,lui ayant rappelé que, pour avoir rémission de ses péchés, il n'était œuvre plus profitable que de faire des largesses aux églises, obtint-il de lui qu'il fît don à son monastère de la portion qu'il prélevait sur les revenus de l'autel du Précurseur à Saint-Jean d'Angély, droits qui étaient d'un quart et dont les moines possédaient déjà la moitié. Comme l'évêque tenait ce revenu en bénéfice du comte de Poitou, celui-ci renonça séance tenante à tous ses droits de seigneurie et en fit l'abandon figuré à Eudes par la remise d'un livre ; toutefois, il mit une condition à sa générosité, c'est que l'abbé recevrait au nombre de ses moines un pauvre clerc, qui prierait Dieu pour l'âme du duc et celle de l'évêque ; celui-ci mourut peu après, le 20 septembre 1070 (1).
Le duc était de retour à Poitiers quand, au commencement d'octobre, le roi de France, Philippe V\ arriva inopinément dans cette ville (2). Il était accompagné de son frère Hugues le Grand, de Foulques, évêque non consacré d'Amiens, de Goderan de Senlis, son chambrier^ de Guy, comte de Nevers, et autres. Le roi venait demander secours au comte de Poitou contre Guillaume le Bâtard, roi d'Angleterre, quij le mois précédent, avait mis le
donne simplement le nom en sous-entendaat les mots ce inchoala » ou « incepta » qu'il a employés pour les deux premiers. Palustre, qui savait comme nous le nom du fondateur de Nieuil, n'a pas su prendre franchement parti; il a cru devoir concilier le texte de la chronique avec nos nouvelles connaissances historiques et rejeter ce qui concernait Nieuil tout en conservant ce qui avait rapport à Saint-Séverin dont il attribue la fondation à Guy-Geoffroy {Hisl. de Guillaume IX, p. loi). Rien ne l'autorisait à agir ainsi, bien au contraire, car l'on peut assurer que si la fondation de Saint-Séverin eût été l'œuvre d'un comte de Poitou, ce n'est pas un seul acte de celui-ci que nous aurions à enregistrer, mais un grand nombre, comme nous pouvons le prouver pour toutes leurs autres fondations. Celle de Saint-Séverin est due à un riche seigneur de la région où l'abbaye est située, peut-être à un vicomte d'Aunay.
(i) D. Fonteneau, LXII, p. 63i. Parmi les témoins de cet acte se trouvent Boson, évêque de Saintes, et le comte Foulques d'Angoulème, frère de l'évêque, ce qui témoigne que Jes deux frères vivaient alors en bonne intelligence. (Voy. Hisl. pontif. et comit.Engolism., p. 38.)
(2) Marchegay, Chron. deséffl. d'Anjou, p. 4o6, Saint-Maixent.
GUY-GEOFFROY-GUILLAUiME 827
siège devant la ville de Dol en Bretagne (1) . La présence du roi est constatée à Poitiers le 9 et le 14 octobre. Le 9, il apposa sa croix au bas de la charte portant affranchissement d'un coUibert fait par les chanoines de Sainl-Ililaire, après celles de Guy-Geoffroy et de l'archevêque Joscelin (2), et, le 14 octobre^ il délivra un diplôme en vertu duquel il autorisait toute personne, homme ou femme, tenant quelque fief du domaine de la couronne, d'en faire don au nouveau monastère, à Montierneuf. Une réserve fut toutefois insérée dans cette concession ; elle concernait les domaines de la trésorerie de Saint-iMarlin de Tours et fut évidemment prise à l'instigation du trésorier de Saint-Martin, Regnaud, qui faisait partie delà suite du roi (3).
(i) Marchcgay, Chron. des égl. d'Anjou: chron.de Rainaud, archidiacre d'Ançers, p. 12 et p. i3, noie i ; chron. deSaint-Aubin d'Angers, p. 2G; chron. de Saint-Serge d'Angers, p. i38.
(2) Rédet [Documcnls pour Saint'Hilaire^ I, p. 96) donne à cet acte la date de 1077. Nous ne saurions en aucune façon accepter cette attribution, qui est démentie aussi bien par le texte de la chronique de Saint-Maixent, qui place en 1076 la venue du roi de France à Poitiers, que par les divers témoignages de l'histoire qui établissent qu'en 1076 eut lieu la campagne de Philippe contre les iNormands, relatée dans la charte dont il est ici question. Celle-ci, dont l'original existe aux Archives de la Vienne (Saint-Hilaire, orig., no 68), est fort endommagée par l'humidité; on y peut lire la mention du mois et de son quantième 1 le 7 des ides d'octobre), mais celle de l'année a disparu. L'indication de l'épacte a survécu et elle est marquée par le chiffre xxni ; or, comme cette épacte correspond à l'année 1077, Rédet en a conclu, sans s'occuper des synchronismes, que celte date était celle qu'il convenait d'accepter; mais il y a lieu de faire remarquer que, selon le calcul des épactes égyptiennes, employées quelquefois, le chiffre de l'épacle pour les quatre derniers mois de l'année 107C serait XXIII, nous préférons nous rattacher à ce comput qui se trouve d'accord avec la date véritable de la charte plutôt que de croire à une erreur du scribe.
(3) Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 305 bis. La publication de cette pièce a été faite avec assez peu de soin, comme on peut s'en convaincre en comparant son texte avec celui de l'original (Arch. de la Vienne, Montierneuf, I) : Besly a particulièrement omis dans la date le mot « pridie » avant « idarum )),ce qui faitqued'après lui on a généralement daté ce diplôme du i5 octobre, tandis qu'il est réellement du iq. M. de Chergé a consacré plusieurs pages de son Mémoire sur Vahbaije de Montiernenj (pp. lOo à 168) à une démonstration contre laquelle nous nous inscrivons en faux. Il a voulu établir que le diplôme de Philippe 1er n'est pas de l'année 1076, mais bien de 1070. Par suite, il avance d'une année la venue du roi à Poitiers. Il ne lient aucun compte ni de la date bien certaine inscrite sur l'acte original, ni des indications positives fournies par les chroniques poitevines, angevines ou anglaises, dont l'une nous apprend que le siège de Dol dura quarante jours. La vérité se trouve pour lui dans deux historiens anglais qui, sans tenir compte des textes originaux, placent en 107.') le retour de Guillaume en Normandie et ses tentatives sur la Bretagne. Cette erreur, que l'on pourrait presque appeler voulue, s'est produite par suite de la nécessité où se trouvait M, de Chergé de justifier ses théories premières qui plaçaient en 1075 le second voyage de Guy-Geoffroy à Rome et, par suite, la construction de l'abbaye. Palustre a cru devoir se ranger à l'opinion de M. de Chergé (p. 129, note 1), mais son témoignage perd bien de sa valeur quand on constate qu'il s'est simplement
■ Le duc d'Aquitaine fut assurément surpri s par la venue de son suzerain (1) et nous ne savons s'il profila de l'occasion pour lui faire les admonestations dont le pape l'avait précédemment chargé . Il est fort possible qu'il n'en ait rien été et qu'il ait cru plus opportun de se laire afin d'obtenir du roi cette charte précieuse qui donnait de suite un grand relief à sa nouvelle création, avant même qu'elle eût reçu de lui sa consécration dernière. Le séjour de Philippe fut du reste très court; après avoir reçu du duc l'aide qu'il attendait de lui, il repartit aussitôt et, secondé aussi par les • Angevins, il réussite contraindre le roi d'Angleterre de lever le siège de Dol (2). Toujours est-il que Guy-Geoffroy, par la confirmation anticipéequ'ilavaitoblenue pour la dotation du monastère qu'il construisait, donnait pour la première fois un corps certain aux engagements qu'il avait prisavecle pape. Le diplôme du roi de France fut le point de départ de toute une série d'actes qui devaient concourir à la constitution définitive du nouvel établissement.
laissé égarer par les subtilités de son devancier sans avoir pris la peine de contrôler ses dires sur les actes eux-mêmes. Ainsi il écrit [flist, de Guillaume /X,p. i33) que « le roi revêtit de son sceau royal l'acte de fondation de la riche abbaye projetée de- « puis quelques mois ». Or Philippe, dans l'acte précité (qui n'est nullement celui de la fondation du monastère), déclare expressément que, ne pouvant faire apposer son sceau au bas de l'acte attendu qu'il ne l'a pas apporté avec lui, il y trace sa croix de sa propre main, « cruce facta in inferiori marg-ine hujus carte propriis manibus firmavimus ». En effet, au bas de l'acte et précédant la date, se trouve la croix autoc^raphe du roi ainsi désignée : J/ec criix -j- signum Philipi régis. Cette curieuse indication a été omise dans la copie de Besly. Nous ajouterons que cet acte émane de la chancellerie du chapitre de Saint-Hilaire, ainsi que le témoigne l'identité de son écriture avec celle de la charte de cet établissement dont il a été parlé plus haut et qui porte elle aussi la croix autographe de Philippe.
(i) C'est à bon escient que nous avons employé plus haut le mot inopinément pour exp imer le caractère de la venue de Philippe à Poitiers; il est la traduction littérale de l'expression « forte » qui se trouve dans la chronique de Saint-Maixent et qui peint parfaitement la situation. Le roi de France arriva à Poitiers avec une troupe peu nombreuse de compagnons; venant simplement de Tours, en solliciteur, auprès du comte de Poitou, il ne pensait pas qu'il aurait, pendant le court séjour qu'il avait en vue, à délivrer un acte authentique et c'est pourquoi il ne s'était pas fait accompagner de son chancelier, porteur du sceau royal; du reste lui-même dit dans l'acte, pour justifier cette incorrection, qu'il est venu en toute hàle vers le duc et sans cérémonie: « Cum magna festinatione et minus private. »
(2) Nous n'insisterons pas plus ([u'il ne faut sur cette assertion risquée de Palustre (p. i33), que la première pierre du monastère fut peut-être posée à l'occasion de la délivrance du diplôme de Philippe. Nous nous contenterons de renvoyer au diplôme lui-même ovi le roi dit que le duc lui a demandé d'accorder la faveur qu'il précise au monastère qu'il faisait élever dans le fauhojrg de Poitiers, « quod ipse aîrlificare facit ». Du moment que l'édifice était en coQstraclion, la première pierre était donc depuis longtemps posée.
GUY-GKOFFRO Y-GUILLAUME Sag
D'abord le duc commença par en faire don à Cluny en lui octroyant en même temps tous les privilèges d'immunité, c'està-dire des franchises dont il pouvait disposer, en se modelant pour ce faire sur ceux qu'accordaient autrefois les rois carlovingiens aux monastères qu'ils voulaient pourvoir de faveurs spéciales (1). Cet abandon pur et simple fait à la grande abbaye de Bourgogne était une des premières conditions imposées par le pape au duc; Cluny, depuis sa réforme, avait peu à peu établi sa prépondérance sur plusieurs monastères de l'Aquitaine et particulièrement du Poitou, qui se résignaient à vivre sous sa règle. 11 mettait à leur tète des religieux pris dans son sein et d'autre part se faisait attribuer, parles comtes ou de grands seigneurs, d'importants domaines où il établissait des obédiences. Montierneuf devait être la plus puissante de toutes et remplir en quelque sorte dans ces régions le rôle de succursale de la maisonmère. Tel est le but que poursuivait Hugues^ le célèbre abbé qui présidait avec une activité infatigable à ce grand mouvement.
11 n'attendit pas que la construction du monastère, trop lente sans doute à son gré, fût achevée pour se le faire abandonner. 11 le reçut dans l'état oi^i il se trouvait, avec les travaux en chantier, travaux que le comte ne pouvait terminer sur l'heure, mais qu'avec le temps il s'engageait à parfaire en se conformant au plan primitivement établi. Il avait voulu faire grand et avait chargé un moine, Ponce, sorti sans doute de Cluny, d'êlre l'interprète de ses aspirations ; mais ses ressources pécuniaires étaient assurément insuffisantes pour subvenir aux frais de l'énorme chantier qu'il avait entrepris, d'autant plus qu'il voulait y pourvoir avec ses revenus ordinaires et qu'il ne chercha pas à se procurer de l'argent par l'aliénation de quelque portion de son domaine,
(i) Le texte de la longue formule d'immunité consignée dans cet acte a été purement et simplement emprunté à un recueil spécial, celui de Marculfe. Elle est la même que celle employée par Louis le Débonnaire dans le diplôme qu'il accorda en 8i5 à l'abbaye de Sainl-Maixent (Voy. A. Richard, Charles de iabbaije de Saint-Maixent, I, p. a), et l'on n'a pas pris soin d'enlever à celle-ci ce qui n'était plus en rapport avec l'état de la société, alors qu'elle faisait une distinction entre les hommes libres « ingenuos » et les serfs « servos ». Le mot d'immunité est du reste relaté dans l'acte quand le comte dit que l'abbé de Cluny possédera les biens du monastère en paix sous la garantie de l'immunité qu'il lui a accordée: « sub emunilatis nostre dcfensione quieto ordine possidere » (Bruel, Chartes de Cliinij, IV, p. On).
33o LES COMTES DE POITOU
domaine notablement diminué du reste par les générosités de ses prédécesseurs, contre lesquelles nous l'avons vu, au contraire, souvent réagir.
Lorsque les lieux seraientsuffîsamment mis en état, de telle sorte qu'une communauté pût y vivre en paix et y pratiquer sa règle, Hugues devait y envoyer une troupe de moines, dirigés par un abbé, pour les occuper et prier pour le salut de l'âme du fondateur, de ses parents et de tous les fidèles chrétiens. Quand Guy- Geoffroy fit rédiger la charte relatant toutes ces dispositions se trouvaient à ses côtés l'archevêque de Bordeaux, les évêques de Saintes et de Poitiers, Aimeri et Savari, vicomtes de Thouars, Isembert de Ghâtelaillon et de nombreux seigneurs du Poitou (\).
Pourvu de cet acte important qui assurait sa suprématie sur le nouveau monastère de Poitiers, l'abbé de Cluny le transmit aussitôt au pape qui, par une bulle du 9 décembre 1076,1e confirma sans tarder (2). Mais ce n'était pas tout. Le diplôme du roi de France, la donation du comte à Cluny, la bulle du pape pouvaient rester presque sans effet s'il plaisait à Guy-Geoffroy de ne pas donner suite à son entreprise ou s'il venait à mourir avant qu'il eût monumenté les intentions qu'il avait manifestées à plusieurs reprises. De fait le nouveau monastère n'existait pas. Cette façon d'agir, contraire à tout ce qui se passait d'ordinaire, nous dévoile l'état d'esprit du comte. Il était tiraillé entre la nécessité oia il se trouvait de satisfaire aux engagements qu'il avait solennellement pris et le déchirement que lui causait l'abandon de tant de biens. Il lui fallut pourtant s'exécuter, elle 28 janvier 1077 fut délivrée la charte qui donnait véritablement la vie à Montierneuf en lui assurant une dotation splendide. Le comte, renouvelant sa donation à Cluny et plaçant le monastère sous la direction d'Hugues et de ses successeurs, déclara qu'il l'avait construit sur son propre alleu et qu'en conséquence il serait à toujours franc et quitte de
(t) Bruel, Chartes de Cluny, IV, p.Cio.Cette charte, dont l'original se trouve à la Bibliothèque Nalionale,ne porte pas d'autreindicatioa de date que celle de l'année 1076. Elle est postérieure au passage du roi de France à Poitiers puisque le diplôme de Philippe ne mentionne pas cette donation de Mùntierneuf à Cluny et d'autre part qu'ellemême était arrivée à Rome avant le 9 décembre, date de sa confirmation par Grégoire VII. On doit donc la placer à la fin d'octobre ou au commencement de novembre 107G.
(3) Bruel, Chartes de Clnni/, IV, p. 612. L'original de cette bulle est au Musée britannique à Londres.
GUY-GEOFFROY-GUILLAUME 33i
toutes charges aussi bien que le fonds sur lequel il était établi ; il lui donna en plus l'eau du Clain et l'étang qui lui étaient conligus avec tous droits de pêcheries ainsi que le moulin situé sur ces eaux, puis le bourg de Saint-Saturnin de Poitiers avec ses tanneurs, les villas d'Agressay et de Moulière et plusieurs autres domaines situés tant en Poitou qu'en Saintonge et en Bordelais. Depuis que le Bas-Poitou, ce réservoir où s'alimentèrent si longtemps les comtes de Poitou pour faire leurs générosités, était épuisé, c'est la Saintonge qui leur fournissait généralement les éléments de leurs largesses. Guy-Geoffroy autorisait enfin ses chevaliers et les hommes qui étaient placés dans sa sujétion à disposer de leurs fiefs en faveur de sa nouvelle création.
L'abbé de Cluny ne se trouvait pas en ce moment auprès du comte, il était remplacé par Eudes, abbé de Saint-Jean d'Angély, l'actif représentant de son ordre en Aquitaine, qui reçut cet acte, auquel assistèrent seulement trois chevaliers, à savoir : Hugues de Lusignan, Boreau de Montreuil et Girbert de Saint- Jean. La présence de ces trois témoins n'était pas fortuite; en effet, parmi les domaines dont le comte faisait l'abandon à Cluny, il en est qui ne lui appartenaient pas et étaient réellement la propriété de ces trois chevaliers. Ceux-ci en avaient été ingénieusement dépouillés. Voici ce qui s'était passé: dans un blanc, que le rédacteur de la charte d'octobre ou de novembre précédent avait laissé entre le corps de l'acte et les signatures, Guy- Geoffroy avait fait insérer un nouveau don de sa part, consistant dans ces domaines, sans que leurs détenteurs y eussent donné leur assentiment; c'est seulement dans cette journée du 28 janvier qu'ils vinrent le reconnaître en comparaissant comme témoins. Comme dans l'acte précédent, un blanc fut laissé dans celui-ci à la suite de l'énumération des biens composant la dotation de l'abbaye pour y placer les témoignages de nouvelles générosités^ mais la place est restée vide et ne sert qu'à nous édifier sur les procédés suivis par le comte de Poitou pour amener ses sujets laïques ou religieuxà faire à son œuvre des libéralités qui, la plupart du temps, n'étaient rien moins que spontanées (1).
(i) Bruel, Chartes de Cluny, IV, p. 620, d'après l'orig-inaL Cet érudit indique en note que cette pièce a été imprimée par Besly, Ilist. des comtes, p. 300 bis, et d'à-
Quand l'abbé de Cluny put se convaincre que toutes les conditions nécessaires pour assurer la vitalité de la nouvelle maison avaient été remplies, il lui donna la dernière consécration en mettant un abbé à sa tête. Son choix se fixa sur Guy, prieur de son abbaye de Cluny, mais comme, par suite du manque de bâtiments claustraux, la communauté ne pouvait encore se constituer, Guy resta à Cluny et ne vint s'établir à Montierneuf qu'en 1082 ; durant ce laps de temps on ne constate sa présence en Poitou qu'une seule fois, au mois de janvier 1079 (1).
Telle est véritablement l'histoire des origines de Montierneuf, mais ce n'est pas sur les pièces qui nous ont servi à l'établir quejusqu'icielle a été écrite, L'abbaye les a toujours dissimulées et elle ne produ isait aux yeux de ceux qui avaient droit ou intérêt à les voir que des actes qui, tout en conservant le caractère général de la fondation, la modifiaient cependant dans ses détails. Celui dont elle revendiquait toutes les clauses porte lui aussi la date du 28 janvier 1077. Ladifférence qu'il présente avec le texte conservé dans le trésor de Cluny, et celle-ci est majeure, c'est qu'il passe sous silence lasujétion de Montierneuf à l'abbaye de Bourgogne ; les privilèges de liberté et de franchise attribués tant au monastère qu'cî ses dépendances ou à ses sujets y sont détaillés tout au long et semblent même dépasser les intentions du fondateur, tel ce paragraphe oii le comte, assimilant le bourg de Montierneuf à une église, déclarait que ce bourg jouii-ail du droit absolu d'asile en faveur de toute personne ayant commis un méfait ou passible de sa justice, jusqu'à ce que son affaire ait été jugée ou que l'inculpé fût laissé en paix (2). Que Montierneuf ait joui ou tenté de jouir de tous les biens et privilèges énumérés dans ce dernier acte, nous n'en douions
près lui par le Gallia Chrisliana, \\, instr., col. 352, tout en faisant remarquer que le texte qu'il publie est moins développe que le leur. Ce dernier a été emprunté au cartulairc de Montierneuf et s'il porte la même date que l'original de Cluny, il en diffère sur plusieurs points essentiels. Nous nous expliquerons plus loin à son sujet.
(i) Rcdet, Documents pour Saint-IIildii'c, I, p. 98.
(2) Besly, Ilist. des comtes, preuves, p. 36G jjis, chiffrée 35o; Gallia Christ., II, instr., col.35i ; I). Fonteneau, XIX, p. 33; Arch. de la Vienne, copie notariée du 18 décembre i/iSg, Montierneuf, 1. i3, et cartulaire de Montierneuf, fo 5; Teulet, Layettes du Trésor des ÇJiarles^l, p. 23, d'après un rouleau de la fin du xiii® siècle qui fournil le texte le plus pur de cet acte. M. Guérin, qui l'a aussi publié d'après les registres du Trésor des Chartes [Arch. hist. du Poitou, XX'X, p. 72), a commis une légère erreur (p. 7G, note 2) en proposant de remplacer le nom du signataire « Oddo, abbas Sancti Johannis » par celui de « Guido » ; il a cru que l'abbé désigné était celiji de
GUY-GEOFFROY-GUtLLAUMK 333
nullement, maisnous nousrefusons à admettre que le duc d'Aquitaine, le jour même où il aurait fait la remise à Cluny,de l'établissement qu'il venait do fonder et de tous les biens qu'il y avait attachés, ait été, par une duplicité dont le but même nous échappe, signer un autre acte qui, par son silence sur cet objet principal, aurait eu pour objet d'ôler au premier toute sa valeur. Pour nous ce second acte est plus que suspect (1).
Si, pour une cause quelconque, peut-être la rigueur de la température, l'abbé de Cluny ne s'était pas trouvé à Poitiers lorsque Guy-Geoffroy se décida à assurer l'existence de Monlierneuf, il ne larda assurément pas à venir jouir de son triomphe. Mais son action ne s'arrêta pas là et il profita des bonnes dispositions du comte pour les faire converger vers les maisons que son ordre possédait en Poitou. L'une d'elles, Maillezais, déjà bien riche, fut plus particulièrement favorisée. Son al)bé, Droon, élait un fervent disciple de l'abbé Hugues, tellement qu'en 1082 il quitta son abbaye pour rentrer à Cluny sous sa direction. Pour le moment, il était son porte-parole auprès de Guy-Geoffroy, mais celui-ci n'ayant pas à sa disposition losélémentsdel'extrêmelibéralitéque l'on sollicitait de lui fut contraint de les aller chercher dans une autre partie de ses états. S'étant donc rendu à Bordeaux il y assura au monastère de Maillezais une situation des plus enviable. Il lui donna la basilique de Saint-Martin, sise dans la partie centrale de la ville, à qui fut attribuée la dîme du blé, du vin, de la chair et de toutes autres choses dues au duc d'Aquitaine dans la ville de Bordeaux, la chapelle de son palais, le mont Judaïque, une forêt près de lacité et d'autres biens, ainsi que le droit pour les moines de Maillezais d'envoyer chaque année un navire à Bordeaux en toute franchise. Le comte-duc authentiqua l'acte de donation en y apposant sa croix de sa propre main, en présence de l'archevêque Joscelin, qui avait dii consentir àla spoliation cachée derrière ces générosités, du prévôt Raoul, d'Hugues de Lusignan, et du vicomte de Dax, qui était son principal agent dans le Midi (2).
Sainl-Jeaa de Monlierneuf qui s'appelait Guy, tandis qu'il s'aijissait d'Eudes, abbé de Saint-Jean d'Ang'cly.
(i) Un chapitre spécial (Appendice VlIIjsera consacré à l'examen des chartes primitives de l'abbaye de iMontierneuf et des singularités qu'elles présentent.
(2) Lacm il', Ili^l . de Maillccais, p. 218; Archioes /lisf. de la Gironde, îlf,
D'autre part, soit à l'aller, soit au retour, il passa par Saint- Jean d'Angély où il se rencontra avec l'abbé de Cluny ; celui-ci lui présenta l'acte de la donation que faisait à Saint-Jean un seigneur, Bertrand de Varaise, qui se préparait à y entrer comme religieux ; elle consistait dans l'église de Varaise et les alleux du Breuil-Morin, d'Asnières et autres. Hélie, l'oncle de Bernard, se rendit auprès du duc et, dans sa main, donna son consentement au don de son neveu (1).
Guy-Geoffroy, s'occupant avec un zèle extrême de l'administration de ses états et de la surveillance de ses vassaux, était tenu de voyager constamment, aussi était-il facile à toute personne qui avait des réclamations à lui adresser de pouvoir l'approcher. Au mois de mai \ 078^, il se trouva, pour cette cause, facilement en butte aux sollicitations des religieux de la Trinité de Vendôme auxquelles il tenta vainement d'échapper. En vertu de son droit de gîte, il prenait son logement, quand il le pouvait, dans un établissement religieux. Étant donc venu en Saintonge il s'installa, avec son chapelain Béranger et plusieurs des barons qui composaient sa suite, dans le monastère de Montierneuf, dépendant de la Trinité. Quand il eut pris son repas, afm de goûter quelque repos, il ordonna de lui dresser un lit qui fut préparé dans le chauffoir. Après son sommeil, les moines se présentèrent devant lui et lui demandèrent de supprimer les mauvaises coutumes que ses agents percevaient injustement dans leurs terres de Saintonge. Le duc leur répondit bénignement : «Ne m'importunez-pas en ce momeat, j'ai de nombreuses occupations et je m'en vais à l'île d'Aix; je reviendrai aussitôt qu'il me sera possible et j'amènerai avec moi mon prévôt ainsi que tous ceux qui ont pu commettre quelque entreprise blâmable à votre égard. Puis après que vous m'en aurez fourni les preuves, je vous restituerai tout ce qui aura pu vous être enlevé des
p. 44, d'après une copie du xyii* siècle, qui lui donne la date de 1072. Il n'y a pas lieu de s'arrêter à cette date, évidemment erronée, et on doit s'en tenir à celle de 1077, que fournit la copie de D, Fonteneau (XXV, p. 19), faite sur l'original et qui offre toutes garanties d'exactitude.
(1) D. Fonteneau, XIII, p. 189; Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 870 (par extrait). Peut-être faut-il placer à la même date la concession faite par le comte d'un jardin à Saint-Jean d'Angély (D. Fonteneau, LXII, p. 691) et surtout son assistance au don que Jean Ammirat fit aux moines du moulin de l'Ile qu'il tenait d'eux en fief (D. Fonteneau, LXII, p. 601).
GUY-GEOFFROY-GUILLAUMK 335
biens que possédait le comte Geofîroy d'Anjou et qu'il vous aurait donnés, m Le duc partit, mais de l'île d'Aix il s'en fut à l'île d'Oléron et de là au château de Broue. Pendant deux jours, les moines attendirentsa venue, enfin le troisième ils se décidèrentà alleràsa rencontre et dépêchèrent deux d'entre eux qui furent le rejoindre à Broue et lui rappelèrent ses paroles de Monlierneuf, Guy leur répondit en les invitant à se rendre le lendemain, 23 mai, à Marennes, vu qu'il n'avait auprès de lui ni son prévôt ni les autres personnes à qui il avait donné rendez-vous pour le renseigner sur le fait des coutumes contestées. Les moines arrivèrent à Marennes avant qu'il fît jour. Ils attendirent longtemps. Enfin à six heures du matin le duc se leva de sa couche et ordonna que l'on préparât sa mule. Mais ceux qui le guettaient, etqui s'étaient tenus dissimulés jusqu'à ce moment, se présentèrent inopinément devantlui alors qu'il allait monter sur sa selle. A leur vue Guy-Geoffroy prit par la main son prévôt, qui devaitl'emmener voir le bois d'Encras, et se retira avec lui dans un lieu secret, puis dans l'église de Saint-Sornin. Là, il assista à tous les offices, de prime à noues, et enfin il sortit de l'église, toujours accompagné du prévôt, avec un petit nombre de personnes, tant clercs que laïques. A cet instant les religieux de Montierneuf se représentèrent à nouveau en sollicitant une réponse à leur demande. Alors, le comte, contraint de s'arrêter, leur avoua que c'était lui-même qui, pressé par la nécessité, au lieu de respecter la liberté des terres que sa mère Agnès et son second père Geofîroy leur avaient données, avait imposé sur elles de mauvaises coutumes. Bevenant sur sa faute, il déchargea de toutes ces charges les domaines donnés à l'abbaye de la Trinité, puis, se penchant, il ramassa un brin do jonc vert, caria maison avait été récemment jonchée, ainsi, dit le rédacteur de l'acte, qu'il était d'habitude de faire quand on recevait quelque personnage puissant, soit son seigneur, soit un ami. Il remit alors ce jonc aux deux moines, non comme un symbole de donation, mais comme la marque d'une restitution. Les religieux s'étant prosternés à ses pieds en témoignage de reconnaissance, il les releva avec bonté, les assurant que des faits semblables ne se renouvelleraient plus, et leur demanda de prier pour lui. Voyant dans quelles bonnes dispositions le duc se trouvait en ce moment, son
prévôt Seniorei, qui l'avail suivi dans loules ses pérégrinations, lui demanda les mêmes faveurs pour les religieuses de Saintes, ce qu'il lui concéda volontiers (1).
Cette page de l'existence du duc d'Aquitaine, que nous avons tenu à reproduire en son entier, est caractéristique dans sa simplicité. On y prend l'homme sur le vif et elle nous fait voir un Guy-Geoffroy tout autre que celui que ses panégyristes ont à l'envi dépeint.
A son retour de Saintonge, il se rendit dans le Talmondais, où des difficultés sans cesse renaissantes attiraient sa vigilante attention. A la mort de Châlon, seigneur deTalmond, arrivée vers 1074, une lutte ardente s'était engagée entre les divers compétiteurs à la possession de ce grand fief. Châlon en avait été pourvu en vertu du droit de viage qui, après la mort de Guillaume le Jeune, advenue vers 1057, le lui avait fait échoir en sa qualité de mari d'Asceline, sœur de Guillaume. Bien qu'à la mort de Châlon sa femme fût encore vivante, Normand de Montrevault, époux d'Ameline, fille de Guillaume le Jeune, revendiqua Talmond du chef de sa femme, en invoquant ce même droit de viage (2). Ses prétentions, qui étaient fort prohlémaliques du moment qu'Asceline vivait encore, furent repoussées par les deux fils de celle ci, Guillaume et Pépin. Les deux partis se firent une guerre achar-
(i) Mêlais, Cart. saint, de la Trinité de Vendôme, p. Oo. Le texte de Besly {flisi. des comtes, preuves, p. 877) porte, par une erreur de copie, la date de 1079.
(2) La Boutetière s'est trompé quand, dans son édition du carlulaire de Talmond, il donne à ce personnage le nom de Normand de Mourenel. La charte xlv du cartulaire (page i25) porte bien « Normannus de Mourenel », mais il y a là une erreur de transcription, commise sans doute par le copiste du cartulaire de i542 dont le volume imprimé est la reproduction. Il faut lire « Normannus de Monrevel », ainsi qu'il résulte d'une charte du cartulaire de la Trinité de Vendôme où ce personnage est appelé « Normandus de Monte Rebello ». Nous n'hésitons pas à reconnaître en lui un des fils de Foulques Normand, seigneur de Montrevault en Anjou, et de la veuve d'Hoël, comte de Nantes; privé de l'héritage paternel en vertu du droit de viage qui fit passer INIontrcvault à Payen, l'un des frères de Foulques, il vint en Poitou et se maria avec la fille de Guillaume de Talmond. 11 semble, d'après ce que les textes nous apprennent sur lui, qu'il aurait voulu invoquer à son profit ce même droit de viage après la mort de Châlon, oncle de sa femme. Son origine angevine suffit pour expliquer les préférences de Guy-GeoiTroy à son égard. Normand fut reconnu, sans nul doute avec l'appui du comte, comme héritier de Châlon et eut la jouissance du Talmondais jusqu'à sa mort; Pépin, fils de Châlon, lui succéda. (Marchegay, Cart. du Bas-Poitou, pp. 91 et 93, prieuré de Fontaines ; Cart. de Talmond, pp. 128, 182. ) L'auteur récent d'Essais historiques sur le Talmondais, M. Loquet, amplifiant sur l'erreur de La Boutetière, désigne le seigneur de Talmond sous le nom de Normand de Moureneau [Ann. de la Soc. d'Emulation de la Vendée, 189G, p. i44).
GUY-GEOFFROY-GUILI.AUME SSy
née ; le pays, ravagé par l'incendie, fut totalement dévasté (1). Le comte, qui jouissait encore d'importantes possessions dans le Talmondais, semble avoir profité de ces compétitions pour garder entre ses mains le fief de ïalmond après l'expiration de l'année pendant laquelle il en avait eu la jouissance en vertu du droit de rachat, et il plaça deux chevaliers, Airault des Forges et Pierre, fils de iMainard,àlatôle du pays, comme gardiens, «custodes ))(2). Dans ces contrées, cette situationtroublée n'était pas restreinte à lasociété féodale, elle régnait aussi dans le monde religieux. Les moines de Sainte-Croix de Talmond disputaient à ceux de la Trinité de Vendômelapossessiondesrevenusdes églises d'Orbestier et d'Olonne, arguant les uns et les autres qu'ils les tenaient de la comtesse Agnès, qui les avait distraits de son douaire. Les deux gardiens, sur l'ordre du comte, réglèrent une première difficulté au sujet de l'église de Saint-llilaire d'Orbestier. Celle-ci fut attribuée en entier à Sainte-Croix de Talmond, mais les offrandes des marins entrant dans le port d'Olonne et celles des paroissiens de Noire-Dame d'Olonne furent partagées par moitié entre l'abbé de Talmond et Robert, moine de l'abbaye de Vendôme et gardien de ses domaines dans le Talmondais. Afin de faciliter la perception de ces droits, Robert demanda ensuite à l'abbé de Talmond, Evrard, l'autorisation de se construire une demeure dans le bourg; celui-ci refusa, Robert en appela au comte, disant que l'abbé lui avait iiijusteraentenlevé la propriété de la moitié du bourg d'Olonne. Guy-Geolîroy so rendit dans le château-fort de Curzon et là, ayant pris sa demeure dans la maison de Thebaut Rede, il invita l'abbé de Talmond à venir le trouver et à se dessaisir de cette moitié du bourg. L'abbé, mis en cause, représenta que les moines de Vendôme invoquaient à tort, pour soutenir leur prétendu droit, une donation de la comtesse Agnès, celle-ci n'ayant jamais été en possession de coutumes ou autres droits dans le bourg d'Olonne. La cour du comte, composée de Pierre de Niort, de Josbert le Franc, d'Adémar Mala Capsa le Jeune et de Normand, lui donna raison.
Mais le moine de Vendôme, battu sur ce point, se rejeta
(i) Marchegay, Cari, du Bas-Pot Ion, p. 99, prieuré de Fontaines. (2) Cart. de Talmond, [>. 128.
sur un autre et demanda au comte de reconnaître les droits de son monastère à la possession de la moitié du revenu des églises d'Olonne, qu'il avait reçu jadis en cadeau de la comtesse Agnès. Guy-Geoffroy y consentit volontiers, mais pour éviter toute difficulté dans l'avenir, il voulut que le fils de Châlon, qui soutenait évidemment les prétentions de l'abbé de Talmond, joignit son approbation à la sienne et à celle qu'avait implicitement ou formellement donnée Normand de Montrevault, qui vivait dans l'intimité du comte. Pour cet objet, il envoya donc vers lui Airault Gaissedenier, qui avait assisté au jugement de la cour et Josbert le Franc (1). Mais l'affaire ne se termina pas si facilement. L'abbé Evrard prétendit qu'il tenait celte moitié des revenus des églises d'Olonne, de Guillaume le Chauve, fondateur de son monastère. Un nouveau jugement s'imposait donc.
Les parties furent citées à Poitiers, et, le 4 septembre 1078, il se tint une grande réunion dans la maison ronde de l'évèque. C'est le comte-duc lui-même qui dirigea les débals en précisant leur objet et en demandant à l'abbé Evrard s'il pouvait produire des témoins ou une charte pour appuyer ses dires. L'abbé n'ayant pu fournir les preuves exigées, l'objet du litige fut attribué à la Trinité, mais Guy-Geoffroy, pour éviter le retour de toute contestation sur ce sujet, ordonna de rédiger immédiatement un acte relatant la décision de l'assemblée. Dans celle-ci siégeaient à côté de lui son fils Guillaume, l'archevêque de Bordeaux, l'évèque de Poitiers, l'abbé de Noaillé, des clercs et des laïques en grand nombre (2).
Ce n'est pas seulement entre eux que les établissements religieux avaient à batailler pour s'assurer la possession de domaines dont les primitifs propriétaires disposaient souvent plusieurs fois, sans tenir compte de leurs premiers engagements et au gré
(i) Cart. de Talmond, p. 128; Mêlais, Cart. saint, de la Trinité de Vendôme, p. 53. Dans celle dernière publication, la pièce que nous cilons porte la date de vers 1068; elle doit être rajeunie de dix ans; il n'y a qu'à la rapprocher des autres texles que nous avons cités pour se convaincre qu'elle est de même date, c'est-à-dire de 1078. En outre l'éditeur de cette charte n'en a pas compris la signification et il fait d'Airault Gaissedenier le donateur de la moitié des églises d'01onne,tandis qu'il s'agit d'une maintenue de possession par Guy-Geoflroy en faveur de la Trinité de Vendôme.
(2) Mêlais, Cart. saint, de la Trinité de Vendôme, p, 58; Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 359 bis.
GUY-GEOFFROY-GUILLAUME SSg
de leurs fantaisies oudeleurs passions du moment, ils avaient surtout à lutter contre les empiétements des seigneurs leurs voisins, et surtout contre les actes d'omnipotence des comtes reprenant d'une main ce qu'ils avaient donné de l'autre ou revenant pour satisfaire leurs intérêts sur les actes de leurs prédécesseurs. Aussi, quand ils se croyaient lésés, et cela arrivait souvent, ne cessaientt-ils de faire entendre leurs réclamations ; du reste^ il arrivait fréquemment que leur voix était entendue, grâce au concours d9 circonstances spéciales. C'est ainsi que Foulques le Normand tenait en fief du comte l'église de Saint-Philippe, et Saint-Jacques de Tallent, ancienne possession de l'abbaye de Saint-Maixent. Dans un de ses voyages, Guy-Geoffroy passa près de ce lieu où résidait encore un moine du monastère dépossédé ; il était accompagné de Simon, qui futdepuis évêque d'Agen,de l'abbé de Saint-Cyprien et de son sénéchal Pierre de Bridier,et fut prendre son repasdansla maison du religieux à qui, sur son humble requête, il restitua le domaine usurpé en remettant symboliquement entre ses mains le couteau dont il se servait (1).
Ceci se passait en 1078. Peut-être est-ce à la mêmeépoquequ'il rendit aux chanoines de Saint-Hilaire l'église de Quinçay,dont les comtes ses prédécesseurs s'étaient injustement emparés et que possédaient en fief Giraud et Guillaume de la Trémoïlle ; pour donner plus d'authenticité à l'acte dans lequel il fit du reste comparaître son fils, il y traça lui-même sa croix (2).
Peu après^ le 15 janvier 1079, s'ouvrit à Poitiers une des plus importantes assemblées religieuses que l'on ait vu s'y réunir (3).
(i) A. Richard, Charles de Saint-Maixent, I, p. 1G9.
(2) Rédet, Docanienls pour Saint-Hilaire, I, p. 99.
(3) Les historiens ne sont pas d'accord sur hi date qu'il convient de donner à ce concile. La chronique de Saint-Aubin d'Angers (Marchegay, Chron. des éfjL d'Anjou, p. 26) le place en 1077, la même année que la chevauchée contre la Flèche. -Mais d'autre part la petite chrooi(iue de Saint-Florent de Saumur (Marche»ay, Chrun. des égl. d'Anjou, p. 189) indique cette expédition en 1078. Cette affaire de la Flèche dura quatre ans, de 1077 à 1081, et il n'y a donc pas lieu de tirer parti pour la dètermiualion de la date du concile des indications fournies par les chronitjues angevines. La chronique de Saint-Maixent place le concile en 1079 (Marchegay, Chron. des égl. d'Anjou, p. 4o6). Les auteurs du Gallia Christiana (II, col. 11G6) supposent qu'il s'est tenu deux conciles à Poitiers, l'un en 1078, l'autre en 1079. Telle est aussi l'opinion de Rédet, qui déduit d'une charte du carlulaire de Saint-Cypriea {Arc'i. hist. du Poitou, III, pp. 342 et 343, note 2) qu'une seconde réunion eut lieu à Poitiers après le concile de Bordeaux tenu au mois d'octobre 1079. ^'^ l'ex.imeu alteuliF de ce docu-
Le légal du pape, Hugues de Die, la présida. La tenue de ce concile omprunlail une importance particulière à ce fait que le roi de France avait vivement cherché à y porter entrave. Philippe avait écrit au comte de Poitiers pour que celui-ci se prêtât à ses manœuvres et, d'aulre part il avait déclaré aux évêques du domaine royal qu'il les considérerait comme félons s'ils assistaient à des assemblées dans lesquelles les légats du pape auraient cherché à ternir son pouvoir et celui des grands du royaume, qu'il voulait liabilement amener à faire cause commune avec lui. Mal-' gré les efforts du roi, le concile eut lieu à la date indiquée, mais tousses membres étaient loin d'être dans les mêmes sentiments. Le légat arrivait avec des instructions précises ayant pour objet la réforme de quelques-uns des nombreux abus dont souffrait l'Eglise, mais ces réformes atteignaient certains membres du concile qui se sentirent touchés. C'étaient entre autres l'archevêque de Tours et ses suffragants, les évêques de tiennes, du Mans et d'Angers qui cherchèrent à s'opposer par la violence à l'acceptation des propositions que les évêques et autres membres du clergé du sud de la Loire, depuis longtemps travaillés par les légats et par les représentants autorisés de Cluny, accueillaient au contraire avec faveur.
Le concile se réunit dans la cathédrale de Saint-Pierre. A un moment donné le désordre devint effrayant ; l'archevêque de Tours fit enfoncer à coups de haches par ses affidés les portes de l'église et la quitta avec ses partisans. L'agent du pape, le frère Teuzo, avait été menacé de mort, aussi le légat, ne se sentant plus en sûreté, fixa une seconde réunion à Saint-Hilaire sous la protection immédiate du trésorier Joscelin, l'archevêque de Bordeaux,
ment nous avons formé notre conviction que celle allé<^ation ne repose que sur une erreur de ponctuation dans le texte du cartulaire. Il s'agissait de difficultés existant entre les religieux de Marnioulicr et ceux de Sainl-Cyprien au sujet de la possession de l'île d'Yeu. Or, selon nous, voici ce que dit le passage mal interprété : Que l'affaire de l'île d'Yeu fut appelée devant le concile de Bordeaux, qu'elle avait déjà été soumise à l'évêque de Poitiers, puis au coociletenu dans cette ville, et qu'à Bordeaux un archevêque, un évêque et trois abbés s'occupèrent d'elle et la renvoyèrent à l'évêque de Poitiers; que devant cette juridiction, qui, seule, devait en connaître, les lieux contestés étant de son obédience, il y eut encore des entraves apportées par l'une des parties et qu'enfin l'affaire fut jugée par le légat Amé qui ne voulut pas laisser vaine l'œuvre de deux conciles. Bien ponctué, le texte nous apparaît donc très clair et ne laisse pas de place pour l'existence d'un second concile de Poitiers à cette époque.
GUY-GEOFFRO Y-GUILLAUME 34 1
qui faisait ainsi oul)lier les dissenlimenls qui avaient précédemment existé entre eux (1).
L'archevêque de Tours se présenta fièrement dans la nouvelle assemblée el insullalTuguesdeDiequi le suspendit immédiatement de ses fonctions sacerdotales et infligea le même châtiment à ses suffragantsetàunabbé qui s'était joint ùeux. Nonobstant l'absence de ces évoques et ladéfeclion de quelques autres, parmi lesquels on doit compter l'évoque de Poitiers, contre lesquels le légat demanda au pape de prononcer des peines disciplinaires, la réunion put se terminer en paix et promulga dix importants canons de discipline ecclésiastique (2). Nous ne saurions dire si la situation irrégulière de Philippe fut l'objet des délibérations de l'assemblée, mais elle s'occupa à tout le moins d'une affaire qui le louchait de près : le mariage de Foulques le Héchin, comte d'Anjou, avec sa parente, Ermengarde de Bourbon, dont la solution définilive fut renvoyée au jugement du pape (3).
(i) Le Iée;at Hugues cJe Die, se conformant servilement aux instructions précises de Grégoire VII, montra une grande énergie dans la ré[)rcssion des abus qui désolaient l'église de France. Mais, trop pénétré des droits de l'autorité souveraine qui lui avait été départie, il lui arriva parl'ois de dépasser la mcsuie. La convocation par trop fréquente des grands dignitaires ecclésiasti(iues aux réunions ouvertes par le légat sur tous les points de la France dût gêner plus d'un d'entre eux; ainsi Joscelin ne s'était pas rendu au concile de Clerniont tenu le 7 août 1076, et n'avait même pas fait présenter ses excuses: Hugues le suspendit de ses fonctions épisco[)ales; le 10 septembre 1077, s'ouvrit le concile d'Autun : Joscelin ne s'y présenta pas, et le légat celte fois le suspendit de toutes fonctions sacerdotales, mais le pape ne confirma pas la décision de son représentant, et Joscelin, sans avoir interrompu son ministère, vint tranquillement en 1079 assister au concile de Poitiers (/îet'. des historiens de France, XIV, p.6i4; Migne, Palrologie lai., CXLVIII, col. 744)- Le pape, au .synode de février 1078, avait pareillement levé l'interdit lancé par le légat au concile d'Autun contre l'archevêque de Tours, el nous croyons (]uc c'est cet acte de condescendance de la part du souverain pontife qui rendit ce personnage si arrogant au concile de Poitiers. Nous admettons, comme l'ont écrit certains historiens, ((u'Hugues de Die se trouva au synode de 1078 où il défendit ses actes, mais, en 1079, il se contenta de charger le clerc Teuzo de la lettre où il mettait le pape au courant des faits graves qui s'étaient passés au concile; on se figurerait difticilement que, sans autres informations, le pape eût absous l'auteur de ces violences (]uarante jours seulement après les événements qui viennent d'être rapportés. Nous ne saurions par suite adopter les conclusions de l'abbé Delarc {Saint Grégoire Vil, 111, [). 4^8) ipii place pour ce seul motif le concile de Poitiers en 1078, c'est, il nous semble, un argument contraire.
(2) Labbe, Concilia, X, col. 867 II est question de ce concile dans une lettre du pape du 25 novembre 1079, relative aux difficultés pendantes entre les seigneurs de Saint- Paul et les clercs de Notre-Dame et de Saint-Omer qui s'étaieul récemment présentés au concile de Poitiers devant Hugues de Die, et dans une autre lettre du 28 juin 1080, par la(]uelle le pape confirme l'excommunication prononcée contre Boson, au concile de Poitiers, par Hugues de Die 1 Labbe, Concilia, X, col. 226).
(3) Libbe, Concilia, X. col. 36G, 368, lettre du légal Hugues de Die au pape. D'après la chronique de Verdun, c'était le cinquième concile que présidait ce légat.
Sans attendre que les décisions du concile fussent promulguées par Grégoire A^II,Joscelin sollicita le comte dePoitou,ensaqualité d'abbé deSaint-TIilaire, d'appliquer son vni* canon à cet établissement.Se rendant à son désir, le comte-abbé défendit d'admettre parmi les chanoines aucun fils de prêtre, de diacre, de sous-diacre ou de clerc, non plus qu'un bâtard, et fixa le nombre des chanoines à soixante. Il associa son fils Guillaume à cet acte qui tendait àréprimer un des grands abus de l'époque, alors que les membres du clergé régulier cherchaient à faire de leurs dignités une possession personnelle qu'ils Irouvaientsouventmoyen de transmettre à leurs descendants (t). L'assemblée devait à ce moment être à peine dissoute; Hugues de Die, qui l'avait présidée, ainsi que le dit expressément le comte, était sans doute parti avec la plupart des assistants, mais un certain nombre d'entre eux se trouvaient encore à Poitiers et parmi eux on constate la présence, outre l'archevêque de Bordeaux et l'évêque de Poitiers, du légat Amé, assesseur d' Hugues de Die, du trésorier de Saint-Martin de Tours, des abbés de Montierneuf, de Saint-Martial de Limoges, de Saint-Jean d'Angély, de Saint-Savin et de Noaillé, du prieur de Saint-Nicolas et d'un grand nombre de seigneurs.
Parmi les membres du concile nous croyons aussi pouvoir compter Richard, archevêque de Bourges, qui dut contribuer à faire conclure entre les chanoines de Saint-Ursin de sa ville archiépiscopale et ceux de Saint-Hilaire un acte de confraternité en vertu duquel ces derniers accordaient aux chanoines de Saint- Ursin, qui leur avaient fait cadeau d'une croix d'or pour le grand autel de leur église, une prébende dans leur chapitre à laquelle était attaché le revenu de deux églises du^diocèse de Bourges. Ces conventions furent passées à Poitiers le 13 janvier 1079, deux jours avant l'ouverture du concile, et sont signées de Guy-Geoffroy et de son fils Guillaume (2).
(i) Rédet {Doc. pour Saint-Hilaire, I, p. 98) a donné à cet acte, qui ne porte pas de date, celle indécise de 1078 ou 1079. Le Gallia (H, instr., col. 271) penche pour l'année 1078; il en serait de même de Rédet qui place le concile de Poitiers au i5 janvier 1078. D. Fonteneau (X, p. 363) ne se prononce pas entre les deux dates ; quant à nous, ayant formellement adopté celle de 1079 pour la tenue du concile, nous sommes forcément amené à placer durant la même aanée le diplôme de Guy-Geoffroy.
(2) Rédet, Doc. pour Saint-IIilaire, I, p. 100. Cet acte nous paraît apporter un nouvel argument en faveur de l'attribution de la date de 1079 au concile de Poitiers.
Toutes les questions que le pape avait à cœur de voir régler n'avaient pas reçu leurs solutions h l'assemblée de Poitiers, aussi, pour les hâter, fit-ilconvoquer cette même année 1079 un nouveau concile à Bordeaux. Celui-ci s'ouvrit dans cette ville le 14 octobre, sous la présidence d'Ame, évoque d'01oron,qui avait rempli à Poitiers le rôle d'assesseur auprès d'Hugues de Die, lequel cette fois passait au second rang ; au nombre des assistants, on trouve Aymar, le nouvel évoque d'Angoulême, frère du précédent évoque, Boson, évêque de Saintes, Raymond, évêque de Bazas, Pierre, évêque d'Aire, et l'abbé de Saint-Jean d'Angély. Le duc se présenta devant l'assemblée, sollicitant de ses membres leur assistance dans ses défaillances et les priant de lui indiquer quelque bonne œuvreà faire pour rachelersesfautes. Boson saisitcetto ouverture et lui demanda de vouloir bien établir des religieux à Saint-Eulrope, église de sa ville épiscopalequi était tombée entre des mains laïques et se trouvait dansla féodalité de Châlon, vicomte d'Aunay. Ce dernier, qui avait accompagné Guy-Geoffroy, donna sans retard son assentiment à la fondation qui devait se faire aussitôtetle duc déclaraque des moines, qui auraient charge de prier Dieu pour lui et les siens, viendraient s' installer à Sain t-Eutrope (1).
Malgré la mission spéciale donnée aux membres du concile d'avoir à régler les difficultés pendantes entre les établissements religieux ou leui-s rapports avec des particuliers, il y eut plusieurs affaires auxquelles l'assemblée ne donna pas de solution et qui furent renvoyées a la décision du légat Amé^ en particulier celle relative à la possession de l'île d'Yen qui divisait les religieux de Marmoutier et ceux de Saint-Cyprien de Poitiers (2), et la contestation entre Géraud de Corbie et les moines de Maillezais. Pour l'intelligence de cette dernière il nous faut revenir quelque peu en arrière.
Un jour^ Guy-Geoffroy rentrait dans la ville de Poitiers par
(i) Besly, /fist. des roinles, preuves, p, 38o. Une charte du carlulaire de Saint- Seurin (p. i4) siji^nale deux conciles qui auraient été tenus successivement à Poitiers et ;\ Bordeaux, ce dernier présidé par le létçat Amé. Cet acte porte la date de 1070, mais il y a lieu de suppléer le chiffre 9 omis par le fait d'une erreur matérielle; l'année 1079 est du reste indiquée par l'énoncé du chiffre II pour lindiction, lequel est celui de l'indiction correspondant à l'année 1079.
{2) Cart. de Sninl-Ci/prien, pp. 342 et^343.
une porte lorsqu'y pénétraient par une autre neuf religieux conduits par un d'entre eux, alors âgé d'environ soixante ans. Les deux groupes se rencontrèrent; le comte, à la vue de ces étrangers, s'informa qui ils étaient. Leur chef, Géraud de Corbie, lui apprit qu'ils sortaient du monastère de Saint-Médard de Soissons dont il était abbé, et que, désireux de fuir le bruit du monde, ils cherchaient un endroit solitaire où ils pussent vivre en paix. Le comte leur demanda dese fixerdansses étals. En cet instant intervint le prévôt de Bordeaux, Raoul, qui dit à Guy qu'il connaissait un lieu propice pour cet objet; heureux de voir son désir exaucé, le comte confia les voyageurs à son prévôt, déclarant qu'il leur concéderait le domaine indiqué si celui-ci était à leur convenance. Le prévôt les emmena au lieu dit le Haut-Villiers,sis dans rEntre-deux-mers,et leur montra une petite église construite, non en pierre mais en terre, autour de laquelle les ronces et le fouillis de bois s'étaient tellement accrus qu'il était impossible d'en approcher sans employer le fer. Le lieu plut à l'abbé et à ses compagnons et ils résolurent de s'y lîxer (1).
Ceci se passait à la fin de l'année J077. Mais le domaine n'était pas aussi abandonné qu'il y paraissait. Un certain Auger de Rions, qui s'en disait alors possesseur, le leur abandonna volontiers, mais cet acte souleva promptemenl une énergique proteslation. Auger ne jouissait que de la moitié de l'alleu de Haut-Villiers; l'autre moitié était divisée entre plusieurs personnes, parmi lesquelles se trouvait une dame de Guîlres, nommée Hermengarde. Celle-ci avait concédé sa porlion à un religieux de Maillezais, qui voulait y vivre en solilaire et y avait construit la petite église qui existait encore sur les lieux. S'élanl déplu dans sa résidence, ill'avait momentanément abandonnée, mais quand il vit qu'Hermengarde, aussi bien que les autres possesseurs de l'alleu, l'avaient donné sans réserve à Géraud, il s'en fut porter plainte à son abbé. Celui-ci, s'étantrendu an concile de Bordeaux, revendiqua pour son monastère la concession d'Hermengarde. Le nouveau détenteur se tourna vers le légat et surtout vers le duc d'Aquitaine qui l'avait amené en ce lieu, afin que ceux-ci
(i) Bolland., Acla sanct. aprilis, I, pp. 4^9 et 426.
obtinssent de l'abbé de Maillezais l'abandon des biens contestés. Ce dernier ne voulut pas prendre sur lui de décider de l'affaire, et se retrancha derrière ses religieux dont il désirait avoir l'avis ; après le concile, le légat dut se rendre à Maillezais, où, sur ses instances, les moines firent l'abandon de leurs droits. C'est sur ce domaine que Géraud éleva son monastère de la Grande-Sauve (1).
Au retour de Bordeaux, Guy-Geo(îroy passa par Saintes avec une nombreuse suite dans laquelle se trouvaient Amé le légat et Hugues le vicaire du pape,Joscelin, archevêque de Bordeaux, Boson,évêque de Saintes, le vicomte Châlon et autres. Aléard de Mortagne, qui était pour l'instant détenteur de Sainl-Eutrope^en fit l'abandon au comte en présence de ses compagnons et de plusieurs nolables habitants de la ville (2).
L'abbesse de Notre-Dame de Saintes ne pouvait négliger de profiter de la présence du comle-duc et de ses bonnes dispositions ; elle se fil accorder par lui plusieurs privilèges, concernant des colons ou des colliberls de sa dépendance et elle lui fit déclarer en particulier qu'il ne pourrait exiger de ces hommes aucun service militaire en dehors de la Saintonge, à moins qu'il ne fùl eu danger de perdre quelques territoires (3). Il se peut que ce soit à la même époque que Guy-GeolTroy ait concédé àla même abbaye un certain terrain confinant à l'église de Saint Sulpice (4) et
(i) Lacune, Hisf. de Maillezais, preuves, p. 222; Gnllia Christ., instr., col. 3i/j. Les auteurs du Gallia ne sont pas fixes sur la fondation de la Sauve (|u'i!s placent en 1077 ou en 1080; la première date est fournie par la chronique de Saint-INlaixeut (p. 407) et nous la tenons pour exacte. En efT'et la première pierre du monastère ayant été posée le 11 mai 1080 et l'auteur de la vie de saint Géraud, ipii rapporte ce fait, ayant dit cpi'il eut lieu deux ans après l'arrivée du saint et de ses compagQOus à la Sauve, on ne saurait admettre l'exactitude d'un autre passage de la même vie où il est raconté que celte arrivée eut lieu le 29 octobre 1079. 11 y a dans cet énoncé une confusion de date très naturelle, et il n'y a nulle témérité à admettre que les négociations (lu'cntama saint Géraud pour se faire abandonner le territoire de Haut-Villiers et ses contestations avec les religieux de Maillezais aient duré deux annéc^s au bout descpielles il fit construire son monastère. Nos conclusions au sujet de la fondation de l'abbaye de la Sauve sont en désaccord avec les opinions de Palustre [Hist. de Guil- Iduine IX, p. lôo) et de l'abbé Citol de la Ville (f/isl. de la Grande-Sauve, 1847, I, pp. 242, 269) qui placent l'entrevue de Géraud avec le comte de Poitou et son arrivée à la Sauve à la fin de l'année 1079; les documents dont nous avons fi.xé les dates nous paraissent établir que ces faits se sont passés deux années plus tôt.
(2) Besly, Hisf. des cornlcs, preuves, p. 38i.
(3) Cart. de Notre-Dame de Saintes, p. 54-
(4; Cart. de Noire-Darne de Saintes, p. 90 ; cet acte ue peut se placer qu'entre 1079 el io8i.
qu'il ait ordonné à Guillaume de Fors, son prévôt de Saintes, de restituer aux religieuses la dîme dont elles jouissaient jadis sur le moulin du gué de Beis (1).
Mais le comte n'était pas au bout de ses concessions. L'évêque de Saintes voulut en avoir sa part cl s'ingénia pour faire rentrer dans le domaine religieux un bien qui en avait été autrefois détaché. Des chevaliers étaient en possession d'une église de sa ville épiscopale, Sainl-Serène; il l'a leur fit enlever par Guy-Geoffroy, lequel en fit don au chapitre de Saint-Vivien de Saintes que Boson favorisait particulièrement.Le comte confirma tous les dons que l'évêque avait précédemment faits à ces chanoines, et y ajouta la dîme de ses moulins établis auprès du pont, avec un terrain pour en établir un, s'il le leur convenait, ainsi que toutes les coutumes et ce qui pouvait dépendre de son droit seigneurial sur le mont de Saint-Vivien et de Saint-Serène (2).
On retrouve le comte-duc à Bordeaux le 20 juin 1080 (3) ; les travaux de construction dumonaslèrede la Grande-Sauve venaient decommencer, et tout annonçaitquelacréationde GérauddeCorbie, définitivement constituée, allaitpouvoir prendre place parmi les établissements similaires de l'Aquitaine ; Guy-Geoffroy ne pouvait rester indifférent à la croissance de cette œuvre à la naissance de laquelle il avait présidé, aussi, dans ce jour du 20 juin, en présence del'archevêqueJoscelin, de Centulle, vicomte de Béarn, du vicomte Aimeri, de son neveu Eudes, de Baudouin de Dun et autres,affranchit-il le monastère de la Grande-Sauve de toute domination temporelle qui pourrait être prétendue par qui que ce soit sur ses domaines, lui donna la cour de Brajac pour couvrir la dépense du luminaire de l'église, et de plus, sur saprière,il décida Guillaumede Blanquefort et Guillaume Hélie, viguierde Bordeaux, à lui faire des dons importants.
Il n'est pas probable que le duc ait résidé à Bordeaux jusqu'à l'ouverture d'un nouveau concile qui se tint comme l'année précédente au mois d'octobre ; il est à croire qu'il rentra dans l'intervalle à Poitiers et que c'est alorsqu'ilsigna,ensa qualité d'abbé
(i) Cart. de Notre-Dame de Saintes, p. 98.
(2) Besly, ffist. des comtes, preuves, p. 467.
(3) Gallia Christ., II, instr., col. 274.
de Saint-Ililaire,laconcession du domaine de Longrets en Bourgogne, faite par le chapitre à des chanoines réguliers (j).
La réunion de Bordeaux fut extrêmement nombreuse et il n'est pas indifférent de relever les noms des principaux assistants: c'étaient Amé et Hugues, légats du Saint-Siège, Joscelin, archevêque de Bordeaux, Raoul, archevêque deTours, Guillaume, archevêque d'Auch, Boson, évêque de Saintes, Aymar, évêquc d'Angoulême, Guillaume, évêque de Périgueux, Raymond, évêque de Bazas, Hugues, évêque de Bigorre, Donald, évêque d'Agen, Pierre, évêque d'Aire et de nombreux abbés, entre autre ceux de Saint-Jean d'Angély, de Maillezais, de Saint-Cyprien de Poitiers, de Saint- Julien de Tours, de Nanteuil et de Charroux. Cette imposante réunion de dignitaires ecclésiastiques était motivée par l'importance d'une question que les légats avaient portée devant elle; il devait y être pour la dernière fois parlé deBérenger,au sujet de qui l'apaisement se faisait peu à peu dans le duché d'Aquitaine. L'archidiacre d'Angers, régulièrement cité,seprésentadevant le concile, reconnut publiquement ses erreurs et se réconcilia définitivement avec l'Eglise (2).
A la même assemblée fut déposé Hugues, abbé de Saint-Liguaire(3), et enfin il y fut discuté quelques questions litigieuses, en particulier la réclamation faite par les moines de Charroux contre la donation de l'église de Varaise, qu'Arnaud, seigneur de ce lieu, avait précédemment transmise à l'abbaye de Saint-Jean d'Angély. L'abbé de Saint-Jean, confiantdanssabonnecause,seprésenta seul, n'ayant que ses moines avec lui; Fulcrand, abbé de Charroux, était accompagné de son frère l'archevêque de Tours, d'Eudes, frère d'Audebert comte de la Marche, et autres ; malgré l'appui de ce brillant entourage, il perdit son procès, et Varaise fut adjugé à Saint-Jean (4). Quant à Guy-Geoffroy, il confirma solennellement le 6 octobre l'acte de franchise et de liberté qu'il avait accordé à la Grande-Sauve le 20 juin précédent et après y avoir apposé sa croix il réclama la même faveur des membres du con-
(i) Rédct, Doc. pour Saint-ffilaire, I, p. 102.
(2) Maichegay, C/iroii. des égl. d'Anjou, p. 407, Saint-Maixent; Labbe, Concilia, X, coK 38 I.
(3) Marchegay, C/iron. des égl. d'Anjou, p. 4o7> Saint-Maixent. (/|) D. Fonleneau, LXII, p. 6G9.
elle (1). En reconnaissance de ses bienfails, l'abbé el les moines décidèrent qu'à l'avenir il y aurait toujours mémoire du duc dans leurs prières, que chaque semaine il serait chanté pour lui une messe spéciale, et qu'en souvenir de sa charité une prébende monacale serait quotidiennement délivrée aux pauvres, le tout à perpétuité. Pour donner toute garantie à leur décision les moines en firent transcrire le texte sur deux feuilles de parchemin dont l'une, destinée au duc, fut sans doute remise à son cousin Robert le Bourguignon qui assista à la délibération des religieux de la Sauve (2).'
Le 5 décembre, le duc était à Saint-Maixent,soit qu'il rentrât à Poitiers, soit, au contraire, qu'après avoir fait un court séjour dans sa principale résidence il s'acheminât vers Saintes, oij devait se tenir un nouveau concile. Guy-Geotfroy, nous l'avons vu, ne se gênait pas pour disposer de domaines qui ne lui appartenaient pas, tout aussi bien qu'il mettait volontiers la main sur ceux qu'il pouvait s'approprier sous des prétextes plus ou moins plausibles. Il semble qu'à une certaine époque il ait marqué de l'aigreur à l'égard de l'abbaye de Saiut-Maixent. On ne saurait en effet dire s'il y a eu autre chose qu'une simple coïncidence entre son avènement en 1058 au comté de Poitou et le renoncement vers la même date par Archembaud àsasiluation d'abbé ;nousinclinonsà croire qu'il avait peu de sympathie pour le confident de sa mère et c'est l'abbaye qu'il dirigeait qui dut porter la peine de sa rancune. Après la mort d'Agnès il avait, enire autres actes, enlevé aux moines la moitié du péage de la ville de Saint-Maixent qui leur avait été concédé vers 1045 par Guillaume Aigrel et Agnès, moyennant le don d'un cheval valant 500 sous et d'une somme de 300 sous
(i) Cirol de la Ville, Ilist. de hi Grande-Sauve, I, pp. ZJO'i, 495.
(2) Gallia Christ., II, instr., col. 274. Cet acie ne permet pas de douter de la lenue d'un concile à Bordeaux en 1080, date indiquée du reste par la chronique de Sainl-Maixent ; quant à rassemblée de 1079, rejelée par divers historiens que mettait (n défiance l'indication du mois d'octobre pour lune et l'autre de ces réunions, elle est établie, non seulement par les textes que nous avons publiés, mais encore par ce fait qu'un acte édité dans les Arc.h. hist. de la Gironde, XV, p. 28, indique expressément que l'évèque de Bazas, Raymond II, qui assista avec ses clercs à la libéralion de Saint-Eutrope du joug' laïque,se trouvait au concile de Bordeaux de l'an 1079; de plus pour que saint Géraud ait pu poser au mois de mai 1080 la première pierre (le la Grande-Sauve, il fallait à toute force que la possession du terrain où devait s'élever le monastère lui ait été reconnue, ce qui se fit en vertu de la décision du concile de 1079.
en argent. Pour justifier sa brutale façon d'agir, il avait argué de ce qu'il n'avait pas donnc^ son consentement à ce don ; puis, en 1078, il fut chargé ou se chargea lui-même de rétablir l'ordre dans le monastère où l'abbé de Saint-Liguaire voulait faire procéder à l'élection frauduleuse d'un abbé. A cet effet, il imposa au choix des religieux un moine de Marmoutier, Anségise, qui toutefois ne fut ordonné abbé que le 29 septembre 1080. Pour amener les moines à condescendre à ses désirs, il leur promit de revenir sur sa spoliation et de leur restituer tout ce qui avait fait partie de la donation de son frère, mais quand arriva le moment de s'exécuter ils'y refusa absolument. Sur ces entrefaites, un nommé Foulques, qui tenait le péage de la ville, étant venu à mourir, le comte manifesta l'intention de disposer de celui-ci <i nouveau sans tenir compte des droits des religieux. Dans celle extrémité, ceuxci jugèrenl plus expédient de s'imposer un sacrifice et, pour éviter toute avanie à ravenir,ils versèrent à Guy pour s'assurer ce péage 2200 sous et plus. Toutefois, instruits par l'exemple du passé, ils prirent celte fois toutes leurs précautions ; Guy-Geoffroy apposa sa croix au bas de l'acte de restitution et le déposa luimême sur l'autel de saint Maixent d'où deux religieux l'enlevèrent. Enfin le 6 février suivant (1081), les moines se rendirent à Poitiers et firent confirmer la charte par le jeune Guillaume, fils du comte, lequel, lui aussi^ y apposa sa croix (1).
De Saint-Maixent, Guy avait poursuivi son voyage vers Saintes. Dès son arrivée les religieuses de Noire-Dame le sollicitèrent de donner son assentiment à la restitution que leur faisait Francon, ancien gardien du capitole de la ville, dont à ce titre il s'était dit le seigneur et avait voulu agir comme tel, de biens qui leur avaient été jadis concédés par le comte Geoffroy d'Anjou et que Francon s'était fait remettre, sous prétexte qu'ils avaient fait partie de son propre héritage. Son désintéressement avait pour cause l'entrée de sa fille Abeline dans la communauté, aussi le comte en- Ira-t-il pleinement dans ses vues et, non content de lui donner son approbation, il lui permit, en outre, de disposer en faveur des religieuses d'un moulin sur la Charente qu'il tenait de lui en fief (2).
(«) A. Richard, Chartes de Saint-Maixenl, I, p. yô.
(2) Cari, de Notre-Dame de Saintes, p. ^2. Au bas Je la charle de doaatioQ, après
35o LES COMTES DE POITOU
Le concile de Saintes ne semble pas avoir eu au sujet des affaires de l'Église en général l'importance de celui de Poitiers et ne promulgua pas de canons, mais ses membres eurent à s'occuper de graves questions de discipline ecclésiastique, intéressant non seulement le pays aquitanique,mais encore desrégions qui en étaient fort éloignées. Nous pouvons d'après des documents qui y ont trait y constater la présence des archevêques de Vienne, de Bourges, de Tours et de Bordeaux, des évêques de Langres, de Bazas et d'Angoulême, ainsi que de nombreux abbés. Il était présidé par le légat Amé, assisté d'Hugues de Die, ainsi que cela s'était passé à Bordeaux (1).
Guy-Geoffroy vint donc dans celte solennelle assemblée et à la sollicitation des légats il compléta l'œuvre qu'il avait ébauchée en 1079. Il avait bien alors retiré des mains laïques l'église de Saint-Eutrope oii reposaient les reliques de l'apôtre des Santons, toutefois il ne semble pas que, malgré sa promesse d'en faire le centre d'un établissement religieux, la situation se fût au fond beaucoup modifiée : le détenteur précédent était bien dépossédé, mais l'église était restée entre les mains du comte. Or, en même temps que Guy-Geoffroy, se trouvait à Saintes Hugues, l'abbé de Gluny, qui avait déjà obtenu tant de faveurs de lui. Il en sollicita une nouvelle et se fit donner l'église de Saint-Eutrope en toute propriété à la seule charge d'avoir à payer à l'église mère, c'està-dire à^la cathédrale, un cens annuel de cinq sous pour bien marquer la sujétion de cette église envers l'évêque et les chanoines de Saintes qui avaient donné leur assentiment à la donation. L'acte fut confirmé par les deux légats avec toute l'autorité qu'ils tenaientdeleurcaractère apostolique; de son côté Châlon, le vicomte d'Aunay, vint à son tour renouveler son précédent abandon. Puis
la croix du comte Guy, se trouve celle d'un témoin du nom de Richard, qui sembla 'être désigné comme son frère: « Signum Ricard! -|- fralris ejus. » C'est ainsi que l'a compris l'abbé Grasilier (/<., p, 223), mais celte notion est absolument fausse, Guy- Geoffroy étant le dernier vivant des enfants de Guillaume le Grand, dont aucun n'a porté le nom de Richard. Dans cette mention insoHle il n'y a lieu de voir que la façon défectueuse dont l'auteur du cartulaire a transcrit les noms qui se trouvaient au bas de la charte originale; il a placé le nom de Richard après celui du comte Guy, tandis qu'il aurait dû véritablement venir après celui du donateur Francon, qui a été malencontreusement mis le dernier.
(i) Arch. hist. de la Gironde, Y, p. loi, daprès le cartul. de la Réole, acte du 8 janvier 1081.
le 11 janvier 1081, pendant la tenue du concile, le comte se trouvant dans une chambre dépendant de l'église de Saint- Eutrope, remil lui-même à l'abbé de Cluny la charte qui monumentail la donation (1).
Il est probable que de Saintes le duc se dirigea vers le midi. 11 ne se trouvait assurément pas à Poitiers le 6 février, jour où le jeune Guillaume, son fils, apposa sa croix au bas de l'acte que lui présentèrent les moines de Saint-Maixent et oii l'on ne voit guèresà côlé du jeune prince que deux fidèles de son père, Audebert, comte de la Marche,etHugues^prévôt de Poitiers, qui étaient assurément préposés à sa garde (2). Mais on constate dans le courant de l'année sa présence à Bordeaux, où un grand seigneur gascon, Otto de Montai, s'était rendu pour assister à une assemblée que le duc y avait convoquée et qui y mourut (3). Cet appel fait par le duc aux barons du midi n'avait pas seulement pour objet de régler les adaires qui pouvaient être portées devant eux, il voulait de plus s'assurer leur concours pour mener à bonne fin une entreprise destinée à accroître encore son prestige. Sanche, roi d'Aragon, avait demandé en mariage pour son fils Pierre, Agnès, fille de Guy-Geoffroy et d'Audéarde. La jeune princesse avait alors neuf ans et le mariage ne pouvait devenir efleclif que plusieurs années après sa conclusion (4) ; pour parer à toute éventualité et empêcher s'ilélait possible ce qui étaitadvenu de l'union delà fille de Malhéode avec Alfonse de Castille qui avait répudié sa femme enl077^le duc voulut entourer celle-ci delà plus grandesolennité; il fit, en conséquence, choix de douze barons pris dans l'assemblée et les envoya en ambassade auprès du roi d'Aragon, avec l'intention évidente de donner par leur présence plus d'autorité
(i) Bruel, Chartes de Cliinij, IV, p. 715. L'acte ne porte pas de date d'année, mais seulement le cliillVe de l'indiclion qui est marquée iv el qui se rapporte réellement à l'année 1081. Labbe, dans ses Concilia (X, col. 397), dit que le synode de Saintes fui célébré en 1080, mais cette assertion est démentie tant par celte indication spéciale de l'indiclion qui se lit dans la charte de Cluay que par l'acte publié dans les Arch. hisl. delà Gironde, cité à la page précédente note i, qui est du 8 janvier 1081.
(2) A. Richard, Charles de Saint-Maixent, I, p. ijô.
(3) Rrulails, Car t. de Saini-Senrin, p. i8; Besly, /lis t. des comtes, preuves p. 385.
[li) Guillaume, le fils aîné de Guy-Geoffroy, étant né le 22 octobre 1071, sa sœur ne put venir au monde qu'à la fin de l'année 1072; en 1081, elle devait donc avoir au plus neuf ans.
au pacte qui allait être conclu ; le mariage de Pierre et d'Agnès ayant eu lieu, nous devons en conclure que la mission des barons eut un plein succès (\).
Le séjour de Guy-Geoffroy dans le midi nous paraîl avoir aussi eu pour résultai d'arrêler le comte de Toulouse, Guillaume IV, dans la voie dangereuse pour lui oii il semblait vouloir s'engager de nouveau. Bien que son père Pons V fût mort en 1060, c'estseulement vers l'an 1079 qu'il fit avec son frère, Raymond de Saint-Gilles, le partage définitif de leur magnifique succession. Jusqu'alors il n'avait porté, comme ses prédécesseurs, que le titre de comte de Toulouse, ou encore celui de comte palatin que Pons s'attribua en 10o3 dans la charte qui confirmait l'union de l'abbaye de Moissac à celle de Cluny (2).
Dès qu'il se vit réellement à la tête de l'importante portion des domaines patrimoniaux qui lui avait été dévolue, il manifesta d'autres visées. Le 15 mai de l'année 1079 ou 1080, il délivra à l'abbaye de Saint-Pons de Thomières une charte qui avait pour objet de la maintenir dans toirtes ses possessions et il rappela à ce propos que ce monastère fut fondé par «Tancien duc et comte des Aquitains nommé Pons (3) ». Dans cet acte, il s'intitulait comte et duc, par la grâce de Dieu, du Toulousain, de l'Albigeois, du Querci,du Lodévois et du Carcasses. De plus, il confirmait les moines de Saint-Pons dans la possession de tous les domaines qu'ilsavaient pu acquérir dans le Périgord, dans l'Agenais et dans l'Astarac (4). Agir ainsi c'était faire acte de suzerain à l'égard de ces trois derniers comtés qui dépendaient notoirementde l'Aquitaine. Du reste il ne tarda pas à afficher hautement des préten-
(i) Marchegay, Chron. des églises d'Anjou, p. 4o5, Saint-Maixent ; Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 386, d'après une charte non datée de l'évêché de L)ax. De Marca [Hist. de Béarn, p.3i8) dit que cette charte ne peut appartenir qu'aux années 1081 ou 1082; nous inclinons pour la première de ces dates, qui est en parfait accord avec les événements de la vie de Guy-Geoffroy que nous connaissons. Besly, dans la noie où il parle de ce mariage, avance qu'Ag-nès était fille de Guy-Geoffroy et de Maihéode et s'en réfère pour cela à la chronique de Saint-Maixent; sur ce point il s'est trompé, la chronique disant expressément (p. !^oô) qu'Agnès était fille d'Audéarde.
(2) D. Vaissete, Hist. de Lanr/uedoc, nouv. éd., V, col. 52 3.
(3) « Antique duce et comité Aquitanensium nomine Pontio ». Il s'agit de Raymond- Pons qui fonda Saint-Pons de Thomières en 986 iD. Vaissete, Hist. de Languedoc, nouv. éd., III, p. 1 18).
(4) D. Vaissete, Hist. de Languedoc, nouv. éd., V, col. 648.
lions en ce sens. Le 15 juin 1080 il renouvela la concession qu'il venait récemment de faire aux moines de Saint-Pons et ce, disaitil, en mémoire de son ancêtre Pons, « duc ou grand prince souverain d'Aquitaine (1) » ; celte fois, l'énuméralion de ses lilres est complète : « Guillaume, par la grâce de Dieu, comte et duc des Toulousains, des Albigeois, des Quercinois, des Lodévais, desPérigourdi1is,des Carcassinois,des Agenois etdesAstaracois,» disait la charte. Or, aucun acle, aucun autre texte ne peuventnous faire supposer que les trois comtés de Périgord, d'Agenais et d'Astarac aient élé à quelque époque que ce soit de la vie de Guillaume IV dans la dépendance du comté de Toulouse; il semble seulement que, n'osant prendre ouvertement le titre de duc d'Aquitaine, qui depuis plus d'un siècle n'était plus dans safamille(2), il se soit seulement contenté de prétendre à la suzeraineté des comtés qui confinaient à ses domaines ^3).
Celait encore trop. Ces prétentions ne durent pas manquer de venir à la connaissance de Guy-GeoflVoy et celui-ci, peut-être à cette assemblée de Bordeaux de 108-1 , se prononça-l-il de telle façon que la tentative du comte de Toulouse n'eut pas de suite. En ellet, on constate que dans une charte du pays toulousain, dalée du 18 mai 1081 , Guillaume est simplement désigné par sa qualité de comte, que dans aucun autre acle de ces régions ni lui ni ses successeurs ne se sont jamais parés de ce titre de duc, entin qu'en 1093 le pape Urbain 11, lui écrivant, ne le qualifiait que de comte de Toulouse tout comme ses prédécesseurs (4). L'habileté politique de Guy-Geo(froy dut amener ce résultat sans elVusion de sang et l'on peut constater à son honneur qu'il lui arriva bien rarement, du jour 011 il fut véritablement duc d'Aquitaine, d'avoir à
(i) (( A proavo videlicet meol'oulio Acjuilanoruin duce vel principe » (D. Vaissetc, Ilist. de Languedoc, nouv, éd., \', coL O49).
(2) Yoy. plus haut, pp. 87 et 100.
(3) Nous ne savons quel caractère il convient d'allribuer à la présence du comte de Toulouse, au mois d'avril 107O, à la remise de l'abbaye de Beaulieu aux religieux de Cluuy, que Ht Hugues de Caslelnau, abbe laï(iue de ce monastère, du couscnlement de Guy, cvèque de Limoges,du vicomte Archambaud de Comborn et de ses fils, et de F'rouiu, abbé de Tulle (Bruel, Chartes de Cliiny, IV, p. (Joi;. Guillaume de Toulouse se trouvait-il alors fortuitement à Beaulieu ou bien y vint-il pour assister à l'acte et affirmer certaines prétentions de suzeraineté provenant de ses ancêtres ? Eu tout cas celles-ci ne sont pas expressément indiquées.
(4) L). Vaissete, Hisl. de LaïKjaedoc, nouv. éd., V, col. G08, 708 et 780.
35/f LES COMTES DE POITOU
user de la puissance de ses armes (1). Au milieu de l'année nous le relrouvons à Poitiers.
La lenlalive du comte de Toulouse avait du reste peu de chance d'aboulir. Guy-Geoflroy se rendant facilement compte de l'impossibilité d'exercer une action efficace par lui-même sur les turbulents seigneurs de la Gascogne, avait pris le soin de s'y créer des partisans, intéressés à sa fortune et qui y exerceraient en son lieu le rôle de surveillants. Nous avons vu qu'il avait cliargé le vicomte de Dax, Raymond, qui ne cessa d'être son agent actif, de le représenter dans la présidence des plaids ordinaires de la Gascogne ; d'autre part, pour annihiler autant que possible l'autorité des comtes d'Armagnac, les descendants de son adversaire Bernard Tumapaler, il avait élevé à côté d'eux la situation du vicomte de Béarn. L'Armagnac prétendait à la vassalité du Béarn, il n'en fut plus question ; en outre, il s'assura le dévouement du vicomte CentuUe, le propre neveu de Tumapaler, en lui abandonnant la Soûle, le château de Caresse, la seigneurie de Salies, qu'à des titres divers, faisaient partie du domaine ducal et, de plus, il lui reconnut une sorte de suprématie sur les pays pyrénéens en lui accordant la jouissance de douze gîtes dans lesquels le duc d'Aquitaine avait le droit de s'installer lorsqu'il venait dans ces contrées. Par suite de la rareté de ses visites dans ces régions cet abandon coûtait peu à Guy-Geotfroy, mais il était précieux à Centulle qui était en situation d'en user fréquemment. Aussi le vicomte de Béarn, dont la puissance s'était doublée par son mariage avec Béatrix, héritière ducomté de Bigorre, déclara-t-ilen toute circonstance qu'il était le vassal fidèle de Guy-Geoffroy et de son fils Guillaume et [)articulièrement dans l'acte où il prêta serment au roi Sanche d'Aragon pour la vallée de la Tena qu'il possédait dans ses états (2).
(i)D. Yaissele {ffist. de l.anf/uedoc,noav. éd., II, p. 4i8)et les hisloriens qui l'ont suivi onl pensé autrement que nous. Us rattaclient à la tentative avortée de Guillaume IV pour faire revivre dans sa maison le titre de duc d'Aquitaine, la chevauchée qu'il avait entreprise et qui eut pour conclusion le massacre d'une centaine de chevaliers de Guy-G^ofl'roy auprès de Bordeaux, expédition que nous avons rapportée à l'année 1060 (Voy. plus haut, page 278).
(2) Monlezun, Hisi de la Gascogne, II, pp. 08, 78. Besly {Hist. des comtes, preuves, p. 3O9 bis) place avec raison, nous semble-t-il, en 1079, deux actes où Centulle témoigne de ses sentiments à l'égard du duc d'A(iuitaine et qui, dans les textes des hisloricus auxquels il les a empruntés^ portent la date de 1077.
GUY-GEOFFKO Y-GUILLAUME 355
Cependant, depuisle jour où le comte avait pris envers l'abbô de Cliiny l'engagement de construire Monlierneuf, les travaux avaient marché et, à la (in de l'année 1081, les lieux claustraux se trouvaient en état de recevoir leurs hôtes. Il envoya en Bourgogne une mission pourvue des chevaux nécessaires pour amener à Poitiers la nouvelle communauté. Dix-huit moines, sous la direction de leur abbé Guy, [)récédemment prieur de Cluny, partirent avec leurs serviteurs et tout ce qui était nécessaire à leur installation, et enfin le 22 janvier 1082 eut lieu la cérémonie solennelle dans laquelle l'abbé fut inironisé et béni (1), L'arrivée des religieux dut assurément concorder avec l'achèvementd'une portion de l'église suffisante pour que le service divin pût être célébré par la communauté. Évidemment c'était le chevet de l'éditice et dans celui-ci la partie de droite qui était contiguë aux bàlimenls du monastère. Là fut placé un autel consacré à saint Pierre, saint Paul, saint Jacques et autres apôtres et qui fut bénit parl'évêque de Poitiers Isembert, A partir de ce jour, et à mesure de l'avancement de rédifice, tous les autres autels furent successivement consacrés lors de leur mise en place (2).
Les années qui s'étaient écoulées avaient vu s'augmenter la dotation primitive du monastère, insuffisante sans doute au gré de ceux qui étaient appelés à en jouir. Des moines de Cluny résidaient à Poitiers, en particulier Ponce, l'architecte qui dirigeait les constructions de l'abbaye, et ils ne négligeaient aucune occasion pour obtenir du duc, directement ou par son influence, de nouvelles générosités (3).
Ce sont des terres à Moulière que Guillaume Robert abandonne avec le consentementdu duc (4),ledomaino de Prémary que Guy- Geolîroy disait avoir acheté de l'archevêque de Bordeaux, mais que revendiquait le chevalier Arraut de Spal, qui avait môme voulu intenter une action à ce sujet et qui dut y renoncer devant la pression exercée parle duc sur lui, tant directement que par
(i) Arch. de la Vienne, chron. du tuoiue Marlin: « Ue primo abbale dicli loci » .
(2) De Chergc, Mém. sur Monlierneuf, [i. 2Ôiy, Arch.de la Vienne, chron. du moine JMarlin : « Dcscriplio allarioruin ».
(3) Le moine Ponce, s'inlitulanl « ajdiKcator monasterii », assiste à la donation de Guillaume Iloberl dont il va être parlé.
(4) Arch. de la Vienne, orig., Montierneuf, n" 4,
rintorm6(3iaire du vicomte de CliâlellerauU dans la dépendance de qui se trouvait le chevalier(l), la villa de la Jarrie et le bourg de Loulai en Saintonge, domaines sur lesquels devait pouvoir compter l'abbaye de Saint-Jean d'Angély à qui le duc avait donné en 1073 l'église de Loulai elles dîmes de la Jarrie (2), des vignes et les maisons qu'elles entouraient sises au clos Guérin, qu'il avait acquises, moyennant 30 sous, de Pierre Alart, lequel était à cause d'elles en compétition avec Geotîroy Bernard (3). Mais l'importance de ces donations est effacée par d'autres encore plus considérables.
Parmi les grands vassaux du comté de Poitou, Guy-Geoffroy semble s'être plus spécialement attaqué au vicomte d'Aunay qui jouissait de nombreux fiefs concédés par les comtes, soit à lui soit à ses ancêtres, en rémunération des services qu'ils leur avaient rendus. Parmi ces fiefs se trouvait l'abbaye de Saint-Paul de Poitiers. Ce bénéfice ecclésiastique avait été primitivement dans la dépendance de l'évêché à qui les comtes l'avaient enlevé pour en gratifier les vicomtesd'Aunay. Guy-Geoffroy jetason dévolu sur cette abbaye et fit savoir à l'évêque Isembert qu'il l'avait retirée au vicomte Châlon; il lui demandait en même temps de vouloir bien, ainsi que le chapitre de sa cathédrale, renoncer aux droits qu'ils pouvaient faire valoir sur cet ancien domaine épiscopal. Sous cette contrainte l'évêque n'eut qu'à plier; il fit plus encore, ce fut lui qui, parlant en son propre nom, déclara publiquement qu'il abandonnait Saint-Paul aux religieux de iMontierneuf. Pour étouffer toute opposition de la part des chanoines le comte leur abandonna les droits de vente que ses sergents percevaient le jour de la Cène (le jeudi saint) sur les particuliers qui venaient ce jour-là débiter leur marchandise devant le portail de la cathédrale de Saint-Pierre, sous son arcade et dans le pourtour de l'église ; les chanoines ne se firent pas prier longtemps, car, en
(i) Arch. de la Vienne, orig., Monlierneuf, n» G; D. Fonteneau, XIX, p. 45.
{2) Bruel, Chartes de Cliiny, IV, p. G3i. (Voy. plus haut, paye 3io).
(3) Arch. de la Vienne, orig., Monlierneuf, n" 7 ; D. Fonteneau, XIX, p. 47- I^-es quatre actes qui précèdent ne sont pas datés, nuiis comme tous portent qu'ils ont été passés pendant le temps que Guy-Geofl'roy faisait construire Monlierneuf « construere facit » et que d'autre part il n'y est pas question soil de l'abbé soit des moines qui vinrent s'installer dans l'abbaye au commencement de 1082, nous croyons devoir les placer entre 1077 et 1081 .
• GUY-GEOFFROYGUILLAUME 357
échange de pareilles compensations, ils n'auraient certainement pas hésité à abandonner tous leurs droits nominaux sur les domaines, nombreux dans le diocèse, qui étaient sortis de la sujétion directe de l'évêché. En conséquence le chancelier de l'évêque rédigea, le 10 juillet 1081, une magnifique charte de donation sur laquelle le duc et son fils Guillaume apposèrent leur croix à la suite de celle de l'évêque Isembert; le^doyen, les membres du chapitre et l'abbé de Saint-Cyprien furent témoins de l'acte ainsi que les familiers du duc parmi lesquels on compte Robert le Bourguignon, Maingot de iMelle et ses frères, Pierre de Bridier,le prévôt Hugues et le comte Audebert de la Marche. A cette longue énuméralion d'assistants il ne manque qu'un nom, celui du principal intéressé, le vicomte d'Aunay (1).
Parmi les faveurs dont Guy-Geoffroy ne cessait de combler Montierneuf se trouvait le droit de prendre dans la forêt de la Sèvre le gros bois qui était nécessaire à ses besoins. Agissant avec ses procédés ordinaires il avait enlevé la possession de cet usage à des chevaliers à qui il l'avait donné vingt ans auparavant ; mais ce droit d'usage appartenait primitivement à l'abbaye de Saint- Maixent qui le tenait, ainsi que le péage de la ville et d'autres privilèges, de la générosité de Guillaume Aigrel. Quand, en I080,ces religieuxfurentrentrés,moyennant finance, en possession du péage de la ville, ils purent croire que par ce sacrifice toute la donation de Guillaume Aigret allait leur être restituée. 11 n'en fut rien ; l'abbé An5égise,àqui évidemment despromessesavaientélé faites, recourut à des voies judiciaires pour en obtenir la réalisation. Il s'adressa d'abord à la justice du comte et se présenta aune assemblée dans laquelle se trouvaient plus de deux cents assistants ; il ne put rien obtenir. Il se tourna alors vers les juges religieux et soumit sa réclamation à un synode de Poitiers ; il ne fut pas plus heureux. Enfin il porta l'affaire devant un concile qui se tint à Charroux dans cette année 1082, mais ce fut sans plus de succès ; l'influence de Cluny paralysa tous ses efforts (2).
La tenue de l'assemblée de Charroux, qui était présidée par le légal Amé, fut accompagnée de la consécration d'un autel dans
(i) Arcli. lie la Vienne, orii^., iMonlierneuF uo q; D. l""ûutencau, XIX, p. 55. (2) A. Richard, Chartes de Saint- Maiœent, I, p. lyG.
l'église abbatiale et de Tostension des nombreuses et précieuses reliques du monastère (1). On y prononça la déposition de Boson, l'évêque de Saintes, dont le nom ne se rencontre pas parmi ceux des prélats qui assistèrent au concile tenu en 1080 dans sa ville épiscopale et dont il se tenait peut-être déjà éloigné (2).
Nous ne saurions dire si Guy-Geoiïroy prit part aux fêtes de Charroux.On pourrait le croire, étant données ses habitudes, mais il se peut aussi que la réunion du concile ait coïncidé avec d'importantes opérations militaires qui eurent aussi lieu celle année. Le vicomte de Limoges ou les habitants de la ville, on ne sait au juste, étaient en guerre avec le duc d'Aquitaine. Celui-ci, suivant ses procédés ordinaires, ravagea impitoyablement les abords de la cité et même brûla les églises qui se trouvaient en dehors de l'enceinte, en particulier celle de Saint-Géraud. Cette façon d'agir énergique dut amener promptement la lin de la rébellion dont ne connaît ni le point de départ ni l'issue (3).
Bien que l'on possède peu de renseignements sur les difficultés que Guy-Geoffroy ne put manquer d'avoir avec ses vassaux, et que de rares faits précis, tel que celui de Limoges, soient seulement parvenus jusqu'à nous, l'habitude des guerres privées, des agressions soudaines, était tellement ancrée dans les mœurs que le duc d'Aquitaine, malgré la vigueur de ses répressions et l'habileté de sa politique, ne dut pos échapper à la loi commune à une époque oîi pour les régions même où il dominait l'Eglise dut, afin de met-
(i) Marchegay, Chron. des égl. d'Anjori, p. 407, Saint-Maixent.
(2) Gallia Christ., II, col. 10G4.
(3) Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 350 bis, d'après le cartul. de Saint-Etienne -de Limoges, et p. 38G, d'après une chronique manuscrite de Limogea, dont les textes
sont identiques. La chronique de Geoffroy du Vigeois (Labbe, Nova bibl.,\\, p. 289) place ces faits en 1080, et l'éditeur de ce chroniqueur les met, par suite d'une correction, en l'année 1087. Palustre [Ilist. de Guillaume IX, p. i64 et ss.) attribue l'affaire de Limoges à un soulèvement des habitants contre leur vicomte, lequel aurait eu pour objet d'établir une commune dans la ville. Marvaud {Hist. des vicomtes et de la vicomte de Limoges, 1873, I, p. 12G et ss.) rattache ces faits à la chevauchée de Guillaume, comte de Toulouse, placée par D. Vaissete à peu près à cette époque (nous avons établi qu'elle doit appartenir à l'année 1067) et veut que le vicomte Adémar ait pris parti pour lui. Il mêle aussi à cette affaire un Guillaume Taillefer, comte d'Angoulême,qui aurait contraint Guy-Geoffroy à lever le siège de Limoges; or Guillaume Taillefer ne succéda à son père Foulques qu'en 1087, ce qui le met hors de cause, et de plus Marvaud s'appuie pour faire ces récils sur l'historien angoumoisin Corlicu lequel n'en touche pas un mol.fVoy. le Recueil en forme d'histoire de Corlieu, publié par J. II. Michon, 184O, p. 21, à la suite de V Histoire de VAngoumois de Vigier de la Pile).
tre un obstacle à ces maux, faire admettre la Trêve de Dieu. Il se peut donc qu'il ail eu aussi maille à partir avec Foulques Taillefer, comte d'Angoulême, que les chroniques représentent comme un violent batailleur. Celui-ci fut pendant une partie de sa vie en lutte avec son frère Guillaume qui, pendant près de trente ans, posséda l'évêché de cette ville. L'évoque était un des familiers du comte de Poitou et on le rencontre souvent dans les assemblées présidées par Guy-Geofîroy, tandis que la présence de son frère y est rarement constatée. Tout d'abord Foulques aurait repoussé une agression des Poitevins qui auraient envahi sa terre pour la dévaster et prenant audacieusemcnt l'oiïensive il les aurait repoussés jusqu'à Cognac en Sainlonge, après leur avoir fait un grand nombre de prisonniers. En outre, dans le même pays de Saintonge, il aurait, avec une troupe considérable, marché au secours de Mortagne, qui, assiégé par le duc d'Aquitaine, était sur le point de se rendre et il aurait contraint les assaillants à se retirer (1). Quoiqu'il en soit, l'année 1082 nous paraît avoir été une des plus troublées do l'existence de Guy-Geoffroy, mais les préoccupations extérieures ne le détournaient pas de s'occuper des affaires intérieures de ses états. Dans le courant de l'année, sans doute avant le concile de Charroux, il se tint à Poitiers un important synode auquel le comte assista; on s'y occupa, entre autres, de choisir un abbé pour le monastère de Maillezais que Droon venait de quitter. Avec le consentement du comte et de l'évoque de
(i) flisloria poitif. et cornit. En(jolisniens!iijn,\>.?)(S.'Lt chroniqueur ()ui mpporle ces faits dit querévéque Guillaume était un des familiers du duc d'Aquitaine Guillaume, lequel lui aurait donné entre autres la trésorerie de Saint-IIilaire et les offrandes de l'autel de Saint-Jean d'Angély, IJcsly [Hist. des comtes, p. 106) et le Gallia Christ, (II, col. 998) identifient ce Guillaume, duc d'Aquitaine, avec Guy-GeoflVoy. Or il est élabli par de nombreux documents que Josrelin de Parthenay fut trésorier de Saint-IIilaire depuis 10^7 au moins jusqu'à sa mort, arrivée en loSG. Dans cet intervalle, qui comprend tout le temps que Guy-Geoffroy gouverna le duché d'Aquitaine, il n'y a pas de place pour l'évêque d'Ani^oulème à la tète de la trésorerie. 11 put au contraire succéder dans cette chariçe à Fulbert de Chartres, mort en 1029, et s'en démettre lors de son avènement à l'évêché d'Anivoulème vers lo/iS.Par suite, le duc Guillaume dont parlent les auteurs serait ou Guillaume le Gros ou Guillaume Aigret, et les faits de ti-ucrre relatés par l'historien des évê<]ues d'Ang'oulème se rapporteraient à l'un de ces deux princes et non àGiiy-Geoffroy. Le seul motif (jui pourrait faire attribuer le siège de Morlagne à ce dernier, c'est que le chroniqueur rapporte que le comte avait dévasté les abords du chàleau, ce qui était dans ses habitudes. On peut par contre opposer à ce dire que, selon le Gal/in (II, col. 9(>?), l'évoque d'Angoulême, aigres avoir été pendant les premières années de son épiscopat en lutte avec son frère, se réconcilia avec lui et qu'ils vécurent en suite en paix.
36o • LES COMTES DE POITOU
Poitiers, Geoffroy, moine de Sainl-Micliel de l'Ecluse, fui élu, et l'on fil ensuite ratifier cel acte, pour la forme, par les religieux de l'abbaye (1).
Poitiers était du reste toujoursla principale résidence du comte-duc. Le 4 février 1083 il ne dédaigna pas d'assister, ensaqualilé d'abbé de Saint-Hilaire, au contrat de mariage de deux particuliers qui résidaient dans le bourg du cbapilre (2), mais sa principale préoccupation était toujours Montierneuf. Selon un écrit contemporain, lorsqu'il faisait son séjour dans sa capitale, Guy-Geoffroy ne laissait pas passer une journée sans descendre au monastère, et s'il venait du dehors il n'entrait pas dans son palais sans avoir auparavant rendu visite aux religieux qu'il appelait ses seigneurs; il se rendait lui-même à la cuisine et demandait au cellerier de quoi se composerait le repas du jour et s'il apprenait qu'il devait comprendre seulementdes œufs, du fromage ou de petits poissons, il ordonnait aussitôt à son trésorier de verser une somme convenable pour l'amélioration de cet ordinaire (3).
Dans ce tableau il y a sans doute quelque exagération, l'auteur abusant souvent du lyrisme dans ses récits, mais les lignes générales doivent être exactes. Il y avait déjà deux ans que Montierneuf aurait dû prendre possession de l'abbaye de Saint-Paul quand le comte sentit la nécessité d'en finir avec la résistance du vicomte d'Aunay. Celui-ci, subissant la contrainte de procédés sur lesquels nous n'avons pas de détails,futamenéà ratifier la donation de 1081 à laquelle il n'avait pas personnellement pris part ainsi que l'abandon général fait par l'évêque et le chapitre de Poitiers ; dans l'acte auquel il souscrivit le 8 juin 1083 et qui émane comme le précédent de l'évêque Iserabert, il est non seulement question de la cession de l'abbaye de Saint-Paul, mais encore des églises de Notre-Dame du Palais et de Saint Germain de Poitiers et de celle de Migné, près de celte ville, qui étaient dans la dépendance de cette abbaye. Le vicomte dut même ajouter à la principale donation, laquelle comprenait ce qu'il tenait féodale-
(i) Lacurie. flist. de Maillezais^ p. 687 ;D. Fonteneau, XXV,. p. iSy. (2) Rédet, Doc. pour Sainl-Hildire, I, p. io5.
(3)^ Arcli. de la Vieane, chroD. du moine Martia, « De devocione quam erga monachos habebat.
GUY-GEOFFROY-GUILLAUME . 36i
ment de l'ôvêque, divers biens qui lui appartenaient en propre, tels que la maison et le verger qu'il possédait dans les dépendances de Saint-Paul, ainsi que tout ce que lui ou les clercs desservant l'abbaye pouvaient tenir d'elleen bénéfice, soit quatre petits fiefs (1).
La vive pression exercée par Guy-Geofl'roy sur son vassal ne saurait être révoquée en doute. Vingt ans après ces événements, le comte et le vicomte étant morts, Guillaume, le fils de ce dernier, protesta contre l'extorsion dont son père avait été victime etqu'il attribuait hautement au comte lui-même. Les moines de iMontierneuf, peu sûrs de la justesse de leur droits, et ne se sentant plus soutenus par la main puissante à qui ils devaient tout, se mirent d'accord avec le vicomte d'Aunay et obtinrent de lui la confirmation de cet acte dont l'objet constituait un de leurs principaux domaines (2).
11 est à présumer que l'on profita de la situation où se trouvait le vicomte Cliàlon pour l'amener à reconnaître un autre don fait à Montierneuf et même à y participer. Il aurait, on ne sait quand, concédé à Hugues, abbé de Cluny, plusieurs églises, entre autres Javarzay ; Hugues, faisant en quelque sorte un cadeau de bienvenue à l'établissement qui devait, dans sa pensée, être le centre d'action de son ordre en Poitou, fit abandon de toutes ces églises à Montierneuf. Le vicomte donna son consentement à cet acte, en renonçant complètement à ses droits de suzeraineté; de plus, auxbiensdont il s'était déjà dépouillé, il joignitson pâquier d'Aubignéet autorisa pour l'avenir les moines de Montierneuf à acquérir sans entraves tout domaine possédé par quelqu'un de ses feudalaires. Cette fois il ne se déroba pas à la manifestalion de son engagement; il fit apposer son nom au bas de la charte, dont la rédaction eut aussi pour témoins le comte et quelques-uns de ses familiers tels que Maingot de Melle et Béraud de Dun (3).
La présence de ce dernier personnage, que l'on rencontre assez
(.) Arch. de la Vienne, orii;,-., Montierneuf, n» lo; Hesly (///.s/, des comtes, preuves, p. 387) donne la le(;oa incorrecte de « julii » au lieu de « junii ».
(2) Arch. de la Vienne, orig., acte daté de iii6,Monlierneuf .n» 24» ï^- Fonteneau, XIX, p. 189; Besly, flist des comtes, preuves, p. 388.
(3) D. Fonteneau (XIX, p. 67) s'est trompé en attribuant cette donation à l'abbé de Montierneuf; à cette date, l'abbé s'appelait Guy et non Hugues, et ce dernier nom était celui de l'abbé de Clunv.
raromcnl à celle époque, nous porte à penser qu'à la même date fut passé un autre acte, bien important, concernant iMontierneuf. Les deux chartes par lesquelles Guy-GeolTroy avait placé l'abbaye sous la domination de Cluny énonçaientbien en gros que le fonds sur lequel elle se construisait et ses dépendances jouiraient de de tous droits de franchise et de liberté, mais elles n'étaient entrées à ce sujet dans aucune spécification spéciale. Ce silence autorisait tous les empiétements et les moines ne manquèrent pas de donner aux termes employés par le comte toute l'amplitude qu'il leur fut possible. Cependant, un jour, le prévôt Hugues trouva qu'ils en abusaient, particulièrement sur ce fait que l'abbé étendait son autorité sur des particuliers qui devaient être dans la ligence du comte et qu'il lui en enlevait la directe, c'est-à-dire tous les profits qu'il était susceptible d'en retirer.
Il porta donc plainte à Guy-Geoffroy qui assembla son conseil et, avec l'assentiment des partiesen cause, l'abbé et le prévôt, régla leurs droits respectifs. Il commença par déclarer que c'était luimême qui avait construit Montierneuf et qu'il avait disposé en faveur de ce monastère d'une portion considérable de ses revenus ainsi que pouvaient l'attester les chartes de privilèges qu'il lui avait délivrées ; il ajoutait que, les choses ainsi concédées, l'abbaye devait les posséder franches et quittes de toutes charges, sans que ses successeurs pussent jamais venir à l'encontre. Cette donation s'appliquait au bourg au milieu duquel était édifié le monastère, à celui qui exislait au delàde larivière du Clain, au bourgde Saint- Saturnin et aux terrains que les moines pouvaient acquérir jusqu'aux murs de la cité et dans lesquels il n'avait retenu aucun droit. Il avait abandonné à l'abbaye tous les hommes coulumiers qui pouvaient habiter ses bourgs jusqu'au jour oîi la charte de donation fut passée, mais il lui avait interdit de recevoir à l'avenir aucun homme tenu à quelque devoir envers lui. Pour satisfaire à la réclamalion du prévôt, il spécifia que les marchands ambulants demeurant à Poitiers acquitteraient aux moines la coutume habituelle quand ils viendraient débiter des marchandises dans leur bourg, mais que lorsqu'ils remonteraient en ville ils paieraient au prévôt la même coutume, sans toutefois qu'il fùl exercé de contrainte sur eux ; semblablement les moines devaient
GUY-GEOFFROY-GTJILLAUME 363
loiicherdes droits coiilumiers de tous marchands passants qui vendraient dans leur territoire. Sur la question de francliise du bourg proprement dit de Monlierneufil la déclarait complète, de telle sorte que si un particulier ayant commis quelque forfait ou étant poursuivi par la justice du comte se réfugiait dans ce bourg, il lui serait loisible d'y vivre en toute quiétude jusqu'au jour du règlement de son affaire ; pareillement les habitants du bourg ou ceux-là qui y auraient apporté leurs biens pourraient en jouir en toute liberté et y vivre en repos, sans qu'ils pussent être en butte à aucuns sévices ou subir aucun dommage de la part des hommes du comle.
Telles étaient en un mot les principales clauses de la charte de franchise don l (luy-Geoffroy dotait sa nouvelle créai ion et qui venait placer la ville de Poitiers entre trois bourgs francs, Saint-lliiaire, Sainte-Hadegonde et Monlierneuf. Pour lui donner toute sa valeur il plaça l'acte entre les mains de son fils et de l'abbé Guy et le fit approuver j)ar les assistants, parmi lesquels on est étonné de ne pas trouver le prévôt Hugues, mais seulement son frère Eudes qui, dans la circonstance, est aussi qualifié de prévôt (1).
Par analogie, nous plaçons à la même époque une autre donation faite à Monlierneuf et qui ne nous paraît pas plus volontaire que les précédentes. L'abbaye de Saint-Cyprien avait reçu en cadeau d'Airaud de Montoiron, quand ilentra comme moine dans la communauté, l'important domaine de Bellefonds avec l'église de Liniers et de nombreuses dépendances (2). Le comte avait assisté à l'acte qui avait été dressé à cette occasion, semblant par sa présence devoir lui donner toute sa valeur, tandis qu'au contraire il ne se trouvait là que pour donner satisfaction à ses secrets désirs. Ilinviladonc les moines de Saint-Cyprien, en faisant preuve d'une grande humilité et d'une grande dévotion envers leur maison et son patron, à disposer d'une partie de ce qu'ils venaient ainsi d'acquérir en faveur de l'abbaye de Monlierneuf; leur abbé Haynaud
(i) Arcli. (le la Vienne, cart. de Monlierneuf, rci^. n^ 2o'j, fol. \v"; D. Fonleneaij, XiX, p. 71; Gliampollion-P'igeac, Doc. Iiist. inédits, part. 2, p. i, d'après un U'xte recueilli par Beslyqui diffère notablement de celui du cartulaire. Uéraud de Dun, dont la présence dans ces divers actes nous a servi pour les dater, est encore cité en qualité de membre de la cour de justice du duc dans une diarle de Marmoutier relative au prieuré de Fontaines (Marcliegay, Cart. du JJis-Poit )ii,\^. 9'$).
(2) Cart. de Sainl-Cf/pricn, p. i/|;5.
dut s'exéculer, mais sachant à qui il avait affaire il prit ses précautions et en faisant constater dans l'acte que lui et son couvent faisaient gratuitement l'abandon à Montierneuf de la moitié de l'église de Liniers, de la dîme de la paroisse et de tout ce qui dépendait de celte église, ils firent reconnaître par Guy-Geoffroy leur droit légitime à la propriété de la donation d'Airaud de Montoiron et lui firent prendre l'engagement de la défendre envers et contre tous (1).
L'autre moitié de l'église de Liniers appartenait à Boson, vicomte de Châlellerault. Celui-ci n'échappa pas non plus à la pression du duc. 11 avait assisté en qualité de suzerain, avec sa femme et ses fils, à la donation d'Airaud ; il dut ainsi que sa femme renoncer à leur droit supérieur de propriété en faveur de Montierneuf. Il est à présumer que ce fait se passa lors d'une visite que le vicomte faisait aux travaux de l'abbaye, car cet abandon se fit dans la main de l'architecte, le moine Ponce, en présence de Guy-Geoffroy et de son entourage ordinaire (2).
Il nous paraît aussi plausible d'admeltre que, profitant del'occasion et cherchant à se rattraper par autre part, les moines deSaint- Cyprien aient conclu en ce moment avec le comte deux accords importants.Par le premier, il leur reconnaissait le droit d'avuir, pour l'usage du monastère, quatre hommes de métier, francs et quittes de toules charges envers lui, à la condition que ces hommes ne seraient pas pris parmi ses coutumiers, c'est-à-dire parmi ceux qui étaient chargés de redevances personnelles envers lui, mais qu'ils les feraient venir du dehors; dans l'autre, il déclarait que les eaux du Clain, devant le couvent, appartenaient aux religieux, que personne n'avait le droit d'y pêcher, même ses enfants, mais que néanmoins il se réservait la faculté, quand lui ou son fils se trouveraient à Poitiers, d'envoyer son sergent, accompagné par celui des moines, pêcher en ce lieu pour leur table (3).
(i) Cari, de Sainl-Çijprien, pp. i43, i46. Dans ces documents ces actes ne portent pas de dates, Rédet a placé le premier entre 1078 et 1 100 (vers 1080) et le second entre 1078 et io83 (vers 1086); nous pensons qu'il convient de les rapprocher un peu plus l'un de l'autre et de les faire rentrer dans la série des mesures générales que prenait alors Guy-Geofl'roy en faveur de Montierneuf. L'acte portant donation de Liniers à Montierneuf se trouve aussi aux archives de la Vienn-î, orig., Montierneuf, n» 5.
(2) D. Fonteneau, XIX, p. 49, d'après un vidimus du 8 juillet 1472; Arch. de la Vienne, cartul. de Montierneuf, rei^'. no 206.
(8) Cart. de Sainl-rCi/pnen, pp. 22 et 28.
Néanmoins toiilns les difTicnltés qtii avaient pu surgir entre le comte et les religieux de Saint-Cyprien ne s'arrangèrent pas à l'amiable comme dans les cas précédents. Les dépenses multiples auxquelles Guy-Geoiïroy avait ù pourvoir, et particulièrement la construction de Montierneuf, l'obligeaient constamment à se mettre en quêle de nouvelles ressources et ses agents, assurés qu'ils étaient d'être soutenus par lui, ne ménageaient pas à ce sujet les revendications qu'ils croyaient pouvoir faire valoir, ou cherchaient à percevoir des droits plus ou moins fondés, ce que les rédacteurs des chartes religieuses appelaient des mauvaises coutumes, «pravas » ou « malas costumas ». C'est ainsi qu'ils prétendaient exiger des moines de Saint-Cyprien les mêmes redevances sur les terres incultes, froustes, « frosta, » de leur domaine d'Ansoulesse que sur les terres cullivées. Les moines se regimbèrent et portèrent raiïaire devant la cour du comte. Celle-ci était composée d'Audebert, comte de la Marche, de Robert le Bourguignon, de Pierre de Bridier et du prévôt Hugues. Us soutinrent que la terre qui avait cessé d'être cultivée, et qui pour ce motif était rentrée dans leur domaine, devait y revenir libre et quitte de toute charge. Les juges leur donnèrent raison et le comte, qui était présent à l'audience, déclara accepter celte décision (1).
Vers ce temps il dut assister, bien que nous n'en ayons pas la preuve, à un synode qui se tint à Saintes dans le courant de l'année 1083. Il ne pouvait en effet rester étranger aux nominations épiscopales qui furent arrêtées dans cette assemblée : Simon, chanoine de Saint-Hilaire le Grand, que l'on rencontre fréquemment parmi les compagnons du comte dans ses pérégrinations, fut élu évêque d'Agen,et Uenoul,de la famille des seigneurs de Bar-bezieux, évêque de Saintes en remplacement de Boson déposé l'année précédente au concile de Charroux (2).
(i) Cari, de Saint-Cijprien, p. 201. Cet acte n'est pas plus daté que les précédents, mais on peut induire du nom des juges qui y comparaissent qu'il ne saurait fjuère être placé qu'entre 1080 et 108O; nous adoptons comme moyen terme la date de io83. Nous mentionnerons encore ici pour mémoire les autorisations accordées parle comte à une date indéterminée à Gausbert le Français pour donner à l'abbaye, quand il y entra comme moine, le four du carrois de Saint-J^aul à Poitiers et à André Poupeau de lui abandonner tous ses biens sis entre Poitiers et Fontaine-le-Comte [Ca/'t. de Saint-Cyprien, pp. 3i et 23).
(2) Marchegay, Chron. deségl. d'Anjou, p. 4o8, Saint-iMaixent.
A ce voyage doit se rattacher le fait suivant : un vendredi du mois de juin 1083, Guy se rendait de Maiilezais à Fontenay, château du vicomte Savari de Thouars, en compagnie de ce dernier, de Raoul, son frère, d'Hugues de Surgères et de phisieurs clercs parmi lesquels se trouvaient son chapelain Bérenger, Ansegise, abbé de Saint-Maixent, et Guillaume, abbé de Sainl-Florent de Saumur. Ces derniers le pressaient de sollicitations et il finit par consentir à donner à l'abbaye de Saint-Florent la chapelle de Saint-Sauveur du château de Pons. Cette chapelle avait l'ait partie d'ancienneté du domaine particulier du comte de Poitou, même lorsque le comte d'Anjou, GeoffroyMartel, était possesseur de ce château. Comme il était d'usage de sanctionner l'accord passé par un signe matériel, il prit en pleine route le peigne de l'abbé Ansegise et le remit à Tabbé de Saint-Florent, qui l'envoya par la suite à son monastère (1).
C'est peut-être au cours de ces pérégrinations que l'abbé Guillaume obtint encore d'autres faveurs des seigneurs du pays. Un chevalier de Pons, Constantin le Gros ou le Roux, lui donna le domaine de Tesson, sur lequel il avait construit une église et qui devint une des obédiences de Saint-Florent en Saintonge. L'acte fut passé en présence et du consentement du comte Guy-Geoffroy, de son fils le comte Guillaume, jeune homme de grande espérance dit l'acte, aux côtés de qui se trouvaient Renoul, évêque de Saintes, Boson de la Marche, Robert le Bourguignon^ Béraud de Dun, le prévôt de Poitiers et autres (2).
De Fontenay, il est possible que le comte ait gagné le Talmondais oi^i le soin de ses intérêts et de constantes difficultés nécessitaient sa présence, on peut le dire, chaque année. Après la mort de Normand de Montrevaull, ce ne fut pas son fils, nommé aussi Normand, qui lui succéda dans le fief de Talmond, mais Pépin, le fils d'Asceline. Celui-ci eut des difficultés avec ses vassaux, et
(i) Arch. hisl. de la Suinlomje^ IV, pp. 89 et l\o, chartes de Saint-Florent.
(2) Arch. hist. de la Saintonge, IV, p. 66. Dans cette publication, cet acte a été placé en l'année 1080 environ. Il doit être reculé d'au moins trois ans, Renoul qui y comparaît comme évêque de Saintes n'ayant été élu qu'en io83. On peut de plus tirer cette induction de la présence à celte donation du comte Guillaume, du prévôt de Poitiers et d'autres personnages que l'on trouve habituellement auprès du jeune comte, que l'acte fut rédigé à Poitiers au retour du voyag-e de Saintes au cours duquel Henoul fut élu.
l'un d'eux, Marin, fils de Frogier, le contraignit même à se rendre à Poitiers devant la cour du comte où il l'avait cité. La cour donna en partie raison à Pépin, mais son adversaire, peu satisfait de cette décision, demanda que l'aiïaire restât en instance jusqu'au jour oii le comte viendrait dans le Talmondais et qu'alors elle serait portée directement devant lui. Guy, empêché sans doute de s'arrêter longtemps dans son voyage et ne pouvant se mettre ainsi à l'entière disposition des parties, délégua ses pouvoirs à un chevalier, Guillaume Achard, qui prononça définitivement sur le litige (1). Telle était l'existence que le comte menait dans ses constants déplacements, ce qui n'a rien du caractère d'oisiveté et de plaisir que l'on serait trop porté à lui attribuer.
Dans une de ces tournées qu'il fit en Saintonge, accompagné simplement par ses prévôts, il eut sans doute quelque aiïaire avec un riche particulier de ce pays, Guillaume Freeland. Le comte le dépouilla d'une forêt située entre Pont l'Abbé et Komotte et en fit don à l'abbaye de Montierneuf pour la défricher. Freeland dut souscrire à l'acte, en déclarant que la donation du comte comprenait tout ce qui lui était venu en ce lieu de ses ancêtres et qu'il en faisait spontanément l'abandon à son seigneur. Hugues, le prévôt de Poitiers, et son frère Eudes, Arnaud, prévôt de SurgèreS;, Senioret, prévôt de Saintes, et un certain Foulques Normand, que l'on trouve souvent dans la compagnie du comte sans désignation spéciale, assistèrent à la rédaction de l'acte, au bas duquel Guy-GeotVroy et Freeland tracèrent leurs croix de leurs propres mains (2).
(i) Marchegay, C(irt. du Bas-Poilon, p. gS, prieure de Fontaines. A défaut de date on peut placer comme nous le faisons les faits énoncés dans cet acte en l'année 1082, où l'on voit le comte se rendre en Bas-Poitou. Marcheg'ay leur attribue la date de 1080 environ.
(2) Arch. de la Vienne, cria;-., Montierneuf, n° i3. D, Fonteneau qui a transcrit cette pièce d'après l'original (XIX, p. 81), l'attribue au duc Guillaume IX et la place vers l'année 1088. Nous ne saurions partager sa manière de voir; cet acte émane de Guy-Geoffroy et par suite est antérieur à l'année 1087. II est évident qu'il a été passe en Saintonge où le comte de Poitou se trouvait seul avec ses prévôts; cette façon d'agir est celle que l'on constate dans les dernières années de la vie de Guy-Geoffroy et on ne saurait l'appliquer à son fils qui, en 1088, n'avait guère que dix-sept ans et ne voyageaitqu'enlouré de ses couseillers ou de ses défenseurs. De plus l'acte original ne porte pas en toutes lettres le nom du comte, mais seulement la lettre G., qui est l'initiale du mot Gaii/fredus, c'est-à-Jire Geoffroy, tandis que lorsque le comte était désigné
L'année 1083 se termina mal. Le 18 octobre, un grand tremblement de terre se fit ressentir à Poitiers et détermina dans cette ville un incendie considérable. L'église do Sainte-Hadegonde fut détruite par le feu et il semble résulter du texte qui nous a conservé le souvenir de cet événement que la partie de la ville qui aurait été mise en cendres serait le bourg élevé autour de cette église en dehors de la cité, dont les murs auraient dans la circonstance opposé au fléau une barrière presque infrancliissable. L'habitude de construire en bois la plupart des maisons et même de plus importants établissements faisait prendre aux incendies des proportions considérables, aussi les chroniques du temps contiennent-elles fréquemment la mention de grandes conflagrations : c'est ainsi que, l'année précédente (1082), le feu avait, dans la ville de Saint-Maixent, détruit mille maisons et tous les édifices religieux ; à Maillezais le monastère, pour la même cause, avait été pareillement détruit (t).
L'année suivante (1084) nous retrouvons le comte-duc à Dax où il avait convoqué les principaux personnages, tant religieux que laïques, de la région ; on y remarquait entre autres l'archevêque d'Auch et ses sufîragants, l'évêque de Bazas et d'Aire, les vicomtes de Tartas et de Labatut qui, devant lui, jugèrent diverses contestations qui avaient été portées à ce tribunal supérieur (2).
Guy-Geoffroy maintenait un tel ordre dans ses états que, dans cette époque si troublée, c'est à peine si de temps en temps on relève un fait d'ordre public et que l'histoire ait daigné noter. Elle est particulièrement complètement muette pour l'année 1 085 ; cependant, c'est peut-être au commencement de cette année ou de la suivante qu'il se passa un fait sur lequel nous ne sommes pas complètement édifié. Eble, seigneur de Châtelaillon, avait enlevé aux moines de Saint-Maixent les marais de la Font-de-Lay dont ils jouissaient de toute antiquité. Ceux-ci portèrent plainte au comte qui ordoimaà Eble de les leur restituer. Ce dernier refusa. Guy-GeotTroy s'empara des biens en litige et les remit aux moines.
par son autre nom de Guillaume, Willelmus,\si lellre initiale de ce nom était indiquée par le W.
(i) Marchegay, Chron. des égl. d'Anjou, pp. l\o% et 409, Saint-Maixent.
(2) Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 889 ; Arch.hist. de la Gironde, V, p. 175J d'après le cartulaire de la Réole.
guy-geoI'Froy-guillaumf: 369
Mais il est possible que Guy-Geoffroy ne se borna pas à mettre la main sur les marais de la Font-dc-Lay, et qu'étant ol)ligé d'employer la force il se soit laissé aller à ses pratiques habituelles à l'égard de ses vassaux récalcitrants. Du reste, ce n'était pas la première fois qu'il avait maille à partir avec les seigneurs de Châtelaillon; quelque temps auparavant il avait enlevé à Isembert, père d'Eble, les marais de Mouillepié, avait dévasté son château et sa terre, et enfin il avait récompensé les services d'un chevalier du nom de Pierre Airaud, en lui faisant don de ces marais (1).
Il aurait peut-être bien voulu agir de même façon à l'égard du marais delaFont-de-Lay, car, après s'en être emparé, il fut, dit la charte qui nous a rapporté ces faits, pris d'un scrupule, et il dit aux religieux de Saint-Maixent d'avoir àjuslifier de leurs droits de propriété et de faire la délimitation du domaine, «percalcarent ». 11 semble naturel que ces actes auraient dû précéder le coup d'autorité du comte, mais pour nous, habitués à ses façons d'agir, nous ne voyons en eux que des préoccupations trahissant une arrièrepensée qui ne devait pas aboutir. En effet, les moines furent appelés par deux fois à établir leur bon droit en justice sans qu'il y fût donné suite; enfin Guy-Geoffroy se décida à convoquer les parties devant lui à Surgères. Les gens de Saint-Maixent avaient des litres qu'ils se tinrent prêts à montrer et de plus, pour les appuyer, ils appelèrent en duel le sire de Châtelaillon. Celui-ci, peu sûr de la bonté de sa cause, ne voulut pas se soumettre h ce jugement de Dieu et les choses restèrent pour le moment en l'état, mais aussitôt après la mort du comte, Eble remit la main sur le domaine contesté; les moines, sans tarder, portèrent leur plainte à son successeur (2).
L'affaire que Guy-Geoffroy nous semble avoir préméditée n'ayant pas réussi au gré de ses souhaits, ou restant peut-être en suspens par suite du soin qu'avait pris Eble de se dérober à toute décision définitive,, le comte se tourna d'un autre côté. Le grand mobile des actions qui marquèrent les dernières années de sa vie fut, nous le répétons, l'accroissement de la dotation de Montierneuf. En agissant ainsi cédait-il aux mouvements de sa conscience
(1) A. Richard, Charles de Sainl-Mai.vent, I, p. ?.8/|.
(2) A. Richard, Chartes de Saint-Maixent, I, p. 197, d'après un acte de 108O.
OU obôissail-il à une pression constante, nous ne saurions le dire, c'est un secret que nous n'avons pu pénétrer. Toujours est-il que peu après l'affaire de la Font-de-Lay il frappa un grand coup en supprimant à Poitiers l'une des fondations de sa mère et en l'incorporant à la sienne.
Ainsi qu'il arrivait trop souvent à cette époque, le désordre n'avait pas lardé à pénétrer dans le prieuré de Saint-Nicolas, desservi par treize chanoines qui suivaient la règle de saint Augustin. Après la mort d'Agnès, ils se seraient, suivant les dires de Guy-Geoffroy, relâchés de l'observance à laquelle ils étaient tenus; le comte les aurait invités à diverses reprises à se conformer à leur règle et leur aurait même imposé un chanoine de Limoges comme prieur, mais les chanoines de Saint-Nicolas n'auraient tenu aucun compte de ses observations. Il aurait alors recouru à l'autorité ecclésiastique et fait approuver par l'évêque, le clergé du diocèse et même des laïques ses itératives injonctions auxquelles ceux à qui elles s'adressaient ne prirent pas autrement garde. C'est alors que Guy-Geoiïroy, ayant ainsi préparé habilement le terrain, convoqua à Poitiers une assemblée où se trouvèrent l'archevêque de Bordeaux, l'évêque de Limoges, les abbés de Saint-Cyprien et de Noaillé, les deux archidiacres du diocèse, les chanoines de la cathédrale et les clercs de la cité. L'évêque de Poitiers n'assista pas à la réunion qui se tint à Saint-Pierre et cette abstention, qui paraît volontaire de la part du chef spirituel du diocèse qui avait personnellement coopéré à la fondation du prieuré et s'en était fait le protecteur, laisse beaucoup à penser. Le comte remontra à l'assemblée que les chanoines n'avaient de révérence ni pour Dieu ni pour les hommes (il n'osait dire pour son autorité) et fit entendre que le seul remède à apporter à ces abus était d'enlever à ceux qui les commettaient l'indépendance dont ils mésusaient; finalement il proposa de mettre le prieuré de Saint-Nicolas sous l'autorité de Montierneuf, c'est-à-dire de Cluny. L'assemblée se rangea unanimement à cette manière de voir et Guy-Geoffroy envoya sa délibération à l'évêque de Poitiers, qui, ayant grâce à elle fait taire les scrupules qu'il pouvait éprouver, lui donna sa pleine et entière approbation et se mit en mesure de la faire exécuter (1).
(i) Arch. hisl. du Poitou, ï, pp. i4 et 17, cart. de Saint-Nicolas. La présence à
GUY-GI'IOFKKOY-GUH.I.ACMI': . :',-ji
L'évêquo Isembert n'élail pas, comme on l'a vu, à l'abri des entreprises du comleelil lui fallut plus d'une fois, bon gré malgré, ralilier les décisions qu'il avait prises. C'est ainsi que celle année 1085 sa docilité fut encore mise à l'épreuve. Quand, entouré du chapitre de sa cathédrale, il avait fait en 1081 l'abandon de l'abbaye de Saint-Paul à Montierneuf, il n'avait été fait aucune mention des dépendances de cet établissement. Or, en 1083^ le dessaisissement du vicomte Cliâlon comprenait, outre Saint-Paul, les églises qui étaient sujettes à celte petite abbaye et particulièrement celle de Migné ; l'évêque avait celte fois encore donné son approbation à l'acte. Mais Montierneuf ne s'était pas tenu pour satisfait. La donation comprenait l'église de Migné et son territoire ; or, certains droits afférents à celui-ci avaient été aliénés, tels que la dîme de la paroisse que Guy-Geoffroy avait autrefois donnée en fief à Etienne de Migné et que celui-ci, dans un pressantbesoin, avait engagée pour 700 sous au prévôt Hugues. Le comte trouva l'occasion bonne pour mettre à peu de frais la main sur cet important revenu ; il désintéressa Hugues, fit cadeau de la dîme à Montierneuf et obligea Etienne, sa femme et ses enfants à renoncer à sa possession. Le curé de Migné, qui devait avoir sa part dans le produit de la dîme, dut aussi intervenir à l'acte pour y donner son approbation formelle. Toutes ces choses se passèrent en 1086, en présence du comte-duc, de son fils Guillaume, des évêques d'Angoulômeetde Poitiers, du vicomte de Thouars, d'Hugues de Lusignan, du moine Ponce et d'autres personnages notables (1). On pourrait croire, à la lecture de la charte qui relate ces faits que la donation d'Etienne fut volontaire. U n'en est rien. Nous sommes cette fois encore en présence d'une spoliation et ce qui le prouve, c'est que, vingt ansaprès^en 1100, ce môme Etienne fit à Montierneuf l'abandon formel de la dîme de Micné et reçut en retour de l'abbaye 1000 sous limousins, ce qui, avec les 700 sous que le comte de Poitou déclara avoir versés au prévôt Hugues, doit représenter le minimum de la valeur de la propriété (2).
ceUe assemblée de l'arclievèque de Bordeaux, Joscelin, qui mourut le 19 juin 108G, ea place la tenue dans les premiers mois de cette année 1086.
(i) Arch.de la Vienne, orig., Montierneuf, n» 1 1 ; D. Fonteneau, XIX, p. 77; Mém, de la Suc, des Aniiq. de l'Ouest, i'' série, XI, p. 23().
(2) Arch. de la Vienne, carlul. de Montierneuf, rcg. n" 20G, f'^ x.
Celle même année 108(>, dans le couranl du mois d'août, les chanoines de Sainle-Hadegonde, qui avaienl à se plaindre des agissemenls des sergenlsdu comle, vinrenlle trouver et lui demandèrenl de les affranchir de toutes les coutumes qu'il percevait sur leur domaine de Vouillô. Guy-Geoffroy y consentit, mais se fil payer; les chanoineslui abandonnèrent un tiers de leur forêt, et, en retour, le comle s'engagea à veiller à la sécurité de la forêt loul entière moyennant certaine redevance qui serait payée par eux à ses sergentsjdeplus illeur concédait sa villa de Neuillet,conliguë h leur terre. Au bas de l'acte le comle apposa sa croix; son fils le fit poreillement et à la suite de nombreux personnages se firent porter comme témoins. C'étaient entre autres Renaud, abbé de Saint-Cyprien , Gervais, abbé de Saint-Savin, Simon, évoque d'Agen, Hugues de Lusignan et Guillaume Frceiand. On y voit aussi comparaître Guillaume de Parlhenay, trésorier de Saint-Hilaire, qui venait de succéder dans celle haute dignité à son oncle Joscelin, archevêque de Bordeaux, décédé le l\) juin précédent (1).
Cet acte est le dernier de la vie de Guy-Geoffroy que nous connaissions.11 mourut le vendredi 25 septembre 1 086, dansle château deChizé,oii il se trouvait sans doute en déplacement de chasse (2). 11 fut assisté à son lit de mort par Eudes, abbé de Saint-Jean d'Angély, qui lui donna les derniers sacrements et le même jour son corps fut transporté à Poitiers. La nef de l'église de Monlierneuf où devait être établie sa sépulture n'étant pas encore en état de le recevoir, il fut, après avoir été embaumé, enseveli dans la salle capilulaire de l'abbaye. L'œuvre que le comte avait entreprise était loin d'être terminée, elle ne le fut même jamais; le mur d'enceinte du monastère, qui devait être garni de tourelles dans tout son pour-
(i) D. Fonleaeau, XXIV, p. 35. Cet acte, à qui D. Fontencau assigne l'année 1096 environ, est ccrlainemcnt antérieur à ccUc date. Use compose en efï'et de deux parties bien dislinctcs : la première, qui est l'acte lui-même, dans laquelle on voit comparaître Guillaume, duc des Aquitains, et son fils qui y apposent leurs croix et qui n'est pas datée; la seconde, qui n'est qu'une confirmation de ce qui précède et où on sig'nale seulement la présence de Guillaume, fils du duc précédemment nonmié, et d'Audéarde, la femme de celui-ci. Celle seconde partie faisani mention d'Urbain II peut être placée durant le mois d'octobre de l'une des années du pontificat d^ ce pape (1088- 1098), mais en aucun casl'acle primitif ne saurait être attribué à Guillaume VII dont le fils naquit seulement durant l'année 1099.
{2) Arch.dela Vienne, chron. du moine Martin : « De obituejus».Le moine Martin,
tour, resta inachevé et pareillement on n'a pas construit les deux clochers, qui, sur le plan qu'il avait adopté, devaient flanquer la façade de l'église. Une troisième tour, qui s'élève sur le chœur, était encore on chantier, aussi est-ce seulement l'année suivante que, celte partie de l'édifice étant achevée, on fit avec une grande pompe la translation du corps du comte-duc à la place qu'il s'était sans doute réservée dans la nef, en face le crucifix. Il fut mis dans un épais sarcophage en pierre, de plus de deux mètres de longueur, dont le couvercle, taillé en bâtière, était simplement décoré d'une croix en fort relief occupant le sommet du triangle dans toute sa longueur (1).
Au-dessus du sol fut élevé un tombeau somptueux ; on y voyait la statue du duc, un gisant, ayant les pieds appuyés sur un chien (2). La tablette élait supportée par des colonnes de marbre et sur le massif du monument avaient été gravées des inscriptions ; l'une
qui, dans sa relation dithyrambique de la mort du duc, invite les filles de Jérusalem à verser des larmes sur le sort de Guy-GeofFroy, leur bienfaiteur, indique le viii des calendes d'octobre (24 septembre) comme le jour du décès. L'obituaire de MontierneuF (xVrcb. de la Vienne, reg. no 2o5, fo 180) le marque au vu des calendes (25 septembre); c'est le chifTre que nous adoptons, non seulement pour ce motif que l'inscription du décès dans robiluairc de l'abbaye avait'pour objet de rappeler que c'était en ce jour que devaient être célébrées les cérémonies commémoralives de cet événement, mais encore parce (jue, dans un autre passage, le moine Martin rapporte que la mort du duc eut lieu le jour de la cinquième férié, c'est-à-dire un vendredi, or, en ro8G, le vn des calendes d'octobre tombe un vendredi. Le chiffre vni est évidemment le fait d'une erreur de copiste. Besly {/fist. des comtes, preuves, p. 887) a publié le texte de l'obituaire et celui du cartulaire de Montierneuf, qui indiquent le jour du décès du comte, et les textes des chroniques de Saint-.Maixent et de Vézelay qui le placent ajuste litre dans l'année 108O.
(i) La sépulture de Guy-Geoffroy, placée à deux pieds (o,Gj c.) de profondeur audessous du sol de l'église de Montierneuf et restée jusque-là inviolée, fut ouverte le 8 juillet 1822 en présence d'une commission présidée par révècjue de Poitiers. On y constata ijue le duc, dont la taille était de i m. 82 c. (cinq pieds cinq pouces et demi) avait été enseveli dans un vêtement de laine noire descendant jusqu'aux chevilles et que par- dessus celui-ci était un autre vêtement s'arrètant aux genoux, avec capuchon enveloppant la tête, (jui parut fort grosse. Les mains étaient recouvertes de gants et les pieds cliaussés de brodc((uiiis pointus, à forts talons, en cuir rouge, montant au-dessus de la cheville et Jacés sur le cou-de-pied avec des lacets en soie rouge ornés de pièces de cuir découpées en forme de rosettes; les mains étaient repliées en croix sur la poitrine; au-dessous d'elles se trouvaient deux croix superposées, l'une en cuir, de forme ancrée, l'autre placée au-dessus était en élorte brodée. (Rapport de l'abbé Gibault conservé aux archives de la Vienne, T 7 ^, et inséré en partie dans le Recueil des actes administratifs du département de la Vienne, année 1822, uo /}8, p. 433; de Ghcrgé,///s^(/e Montierneuf, p. 240, d'après les notes deJI"' de lîeauregard.)
(2) Ce tombeau, respecté, scmbic-t-il, par les protestants, fut détruit le 8 janvier 1O48 par la chute des voûtes de l'église (Tliibaudcau,.l^/ry(i de l'/iist. du Poitou, U, p. 10; Arch. hisl. du Poitou, XV, p. 35i).
consistait dans les dix vers latins qui suivent, dus à la composition de l'annaliste de l'abbaye, le moine Martin (1) :
Ad Domini ciiltum veniens memorarc sepulluin,
Et memoranda capis quem togit iste lapis, Gaufredi quondarn que subdorauere tirannos,
Pulvis ot ossa Ducis pondère pressa jacent. Gloria sublimis et sic tumulatur in imis,
Dura moriendo ruit, gloria nulla fuit.
Hic Pictava tuuni decus impériale sub antro
Flebilis abscoudis quo, moriente ruis Post modicum tempus, jam denuo vivificandus,
Habes hoscineres, pignus amicitie(2).
Non contents de rappeler le souvenir de leur bienfaiteur par l'érection d'un monument aussi luxueux qu'il leur fut possible, les religieux de Montierneuf, pour honorer sa mémoire, fondèrent d'importants services religieux. Entre autres, il était chanté à son
(i) Nous ne reproduisons pas le texle du manuscrit de la chronique, qui nous paraît contenir certaines fautes de transcription, mais bien celui qui se rencontre dans Besly {Hist. des comtes, preuves, p. 398), dont l'Histoire parut (jualre années seulement après la destruction du monument et qui a dû relever sur place les inscriptions qu'il rapporte. Voici ces variantes : Vers 2 : memorando au lieu de memoi-anda, tegat au lieu de legit; vers 3 : vi domiitre au lieu de sabdomnere ; vers 5 : que au lieu de et; vers 7 ; hoc au lieu de hic; vers 9: viuificandos au lieu de vivificandus ; vers 10 : hos habeas au lieu de habes Iios.
(2) Ces verSj d'après Besly, étaient "gravés sur trois plaques, placées aux côtés sud, est et nord du mausolée; sur la face de l'occident se trouvait une autre plaque dont il ne cite que ces lignes :
Hic jacet Guillelmus qui Gaufredus cornes Pictavorum . . . . o Domini
Enfin 11 ajoute qu'un léopard était couché aux pieds du duc.
Le texte de l'historien Thibaudeau est trop ambigu pour rjue l'on puisse se permettre d'affirmer que les plaques existaient encore de son temps, mais il nous fournit celte indication précieuse {Abrégé, \\, pp. 10 et 11), qu'après la destruction du mausolée, en iG43,on n'en relira que (juehjues colonnes de marbre qui, lors(|u'il écrivait (1788), ornaient l'autel du fond de l'église. Les moinesavaienl fait rétablir le tombeau, mais il n'était que de pierre et on le voyait en 1667 du coté gauche de la porte du chœur, là où se trouvaille précédent. On y lisait six vers latins et une petite inscription que Besly {Ilist. des comtes, p. 108) traduit ainsi : (( Cy gist Monsieur Geoffroy, « autrement Guillaume, comte de Poitiers et duc de Guyenne. » Thibaudeau ajoute: « Ce mausolée a depuis été refait et placé au milieu de la nef de l'église ; c'est une « masse de pierre de trois pieds de hauteur surmontée d'une tombe sur laquelle est « sculptée la représentation de Guillaume, ayant un léopard à ses pieds, avec cette ins- « criplion; Hic jaict Guillclmns VII, qui et Gaufredus, dux Aquitaniœ et Picta- « voriun comes, huj'us Monasterii Novi Jundator, obiit anno 1086 ». Allard de la Resnière (Errata de l'Abrégé de l'histoire du Poitou, H, pp. i3i et 182) a fait au texte des inscriptions données par Thibaudeau quelques petites corrections dont il a été tenu compte.
Ce mausolée fut à son tour renversé pendant la Révolution et remplacé en 1822 par un monument qui avait la prétention de reproduire servilement le précédent et qui lui
inlenlion chaque jour une messe particulière et chaque semaine une messe commune; dans le courant de toutes les heures, on disait entre les psaumes un De profundis pour le repos de son âme. Par une délicate attention, les moines rappelaient en outre sa présence fréquente au réfectoire en mettant à chaque repas sur leur table sa mesure de vin « justicia » et son couvert. Enfin l'anniversaire de sa mort élait surtout célébré avec la pompe la plus solennelle (1).
La personnalité de Guy-Geoffroy se détache vivement de celles des comtes de Poitou qui l'ont précédé ou l'ont suivi. Moins brillant que son père et que son fils, il a consolidé l'œuvre entreprise par le premier et préparé la situation du second. Dernier-né de quatre garçons, il ne semblaitpas qu'il dût être jamais appelé àgouverner le duché d'Aquitaine.Sonenfancesepassadans une situation assez secondaire à la cour du comte d'Anjou ; même lorsque sa mère eut réussi à le faire pourvoir d'une portion du duché de Gascogne, le domaine patrimonial qu'il avait ainsi acquis était si médiocre et si insuffisant pour ses besoins qu'il préféra continuer à mener sa vie semi-aventureuse et batailler au loin pour le compte des autres. Mais son existence changea du tout au tout quand la mort successive de ses frères l'amena à prendre leur place à la tête du comté de Poitou. Dès lors, il se consacra entièrement à l'administration de ses états et, trouvant dans son passé des leçons bonnes à méditer, il fut prudent, nous dirons même plus, politique, et en général il ne s'engagea dans une affaire que quand il se vit assuré de l'emporter. Sa défaite à Chef-Boutonne, au début de sa prise du pouvoir, lui fut plus avantageuse que préjudiciable, car elle lui apprit qu'avant d'entreprendre une action militaire il fallait l'avoir soigneusement préparée : au lieu de chevauchées hâtivement lancées en avant , il mit en mouvement de véritables armées, et lorsqu'il lui fallait recourir au siège d'un lieu fortifié il usait d'une tactique qu'il avait imaginée et qui lui réussit toujours (2).
a tout au moins emprunté ses anachronismes de costume (jui sentent furieusement leur XVII* siècle. (Voy. La Liborlière, Vieux souvenirs du Poitiers d'avant lySç), p. 76).
(i) Arch. de la Vienne, chron. du moine Martin : « Bona spiriualia que iiunt pro eo in monasierio predicto » .
(2) Les qualités dont était pourvu Guy-Geoffroy ont été sii^nalées par ses contemporains et nous citerons eu témoignage Ihislorien angevin qui, à propos de la prise
SyG LES COMTES DE POITOU
L'inslitiilion surannée des vigiiiers ayant été complètement faussée par l'application du régime'dominant aux x" et xi*^ siècles qui avait converti les agents du comte en seigneurs féodaux, il leur opposa des prévôts qui restèrent placés sous sa dépendance immédiate et furent à la fois les administrateurs de ses domaines, dont ils retinrent quelque portion des revenus pour rémunérer leurs services, et les agents secondaires de sa justice. Au-dessus d'eux était placée la cour du comte et enfin, comme tribunal suprême, il y avait le comte lui-même siégeant dans les grandes assemblées oia étaient convoqués ses vassaux, tant laïques qu'ecclésiastiques, et qu'il présidait en personne ou par des délégués, comme le fut le vicomte de Dax dans le Midi. Guy-Geoffroy sentit quepour empêcher les prévôts de suivre l'exemple des viguiers, ce à quoi leurs tendances ne pouvaient manquer de les porter, il lui fallait faire souvent sentir son autorité à ces agents, et c'est en partie dans ce but que, tous les ans, il parcourait ses étals, assisté dans chaque région du prévôt à qui la garde en était confiée. Il arrêtait ainsi leurs empiétements sur son domaine aussi bien que leurs entreprises à l'égard de ses sujets qui pouvaient par suite venir facilement porter auprès de sa personne leurs plaintes et leurs revendications.
Ces courses annuelles, les plaids tenus dans ces occasions, ramenaient ainsi périodiquement auprès du duc les grands seigneurs de chaque partie de ses états , qui, perdant leur individualité souveraine dans ces grandes réunions^ avaient fini par sentir qu'ils avaient un maître ; l'effet le plus remarquable de cette politique fut assurément le calme que Guy-Geoffroy sut donner aux régions du Midi, ordinairement si troublées. C'était un prince redouté et redoutable; il n'était pas dans son caractère d'agir avec brutalité, mais s'il n'employait pas la force il n'en arrivait pas moins à son
de Saintes, dit que le comte de Poitou était un guerrier qui, à l'avantage de la jeunesse, joignait la bravoure, l'habileté et l'activité, « miles acerrimus, juvenis, astutus et laboriosus » (Marchegay, Cliron. d'Anjou, p. iSg, De geslis consulum); la chronique de Saint-Maixent lui reconnaît les mêmes qualités en disant qu'il conquit la Gascogne tant par force (jue par habileté, « qui Gasconiam acquisierat armis et indus- Iria » (Marchegay, Chron. des c'jl, d'Anjou, p. 4oo), enfin à l'appui de la justesse de son jugement, nous citerons l'opinion que lui attribue sur Robert Guiscard l'auteur de la vie de l'aventurier Normand. Le comte Guy, dit-il, le prenait pour modèle, ayant pour habitude de dire que nu! homme ne lui paraissait pouvoir mieux revendi(]uer lu qualité de preux (jue Iloberl Guiscard qui, sorti de gens inconnus et pauvres,
but par des moyens détournés. Il se mêla peu aux querelles incessantes de toutes ces petites puissances qui se partageaient le sol du duché, mais quand son autorité souveraine était mise en jeu, il devenait impitoyable, et le souvenir des répressions sanglantes de Saumur et de Luçon devait être présent à l'esprit de tous; aussi, à la fin du siècle, le porte-parole del'évêque de Saintes pouvait- il à juste titre le qualifier de grand-duc des Poitevins (1).
La fermeté du duc à l'égard des personnalités laïques ne se serait pas démentie dans les affaires religieuses s'il n'avait pas eu les mains liées en nombre de cas par son ardent désir de conserver sa jeune femme, désir qui fut exploité parle pape Grégoire VII et surtout par Hugues, l'habile abbé de Cluny. Du reste, dans ces agissements la politique trouvait encore son compte, car il fut par ainsi amené à seconder activement les actes des légats du pape qui avaient pour mission de pacifier l'Aquitaine, tant au point de vue moral que social. En résumé, il élait avare de ses deniers, se souvenant que dans sa jeunesse il avait été souvent dans une position difficile, et il n'hésita pas ù faire rentrer dans son domaine des biens donnés par ses prédécesseurs à des abbayes ou même simplement à les leur enlever pour en gratifier des gens dont il lui fallait rémunérer les services. Ses générosités immenses à l'égard deMonlierneuf, etdontles historiensluiontfait tantd'honneur, n'étaient faites la plupart du temps qu'au détriment des détenteurs plus ou moins légitimes des biens dont il disposait ainsi.
La puissance du duc d'Aquitaine élait si bien reconnue et semblait reposer sur des bases si solides qu'elle élait considérée à l'égal de celle du roi, et on voit ses contemporains dater des actes par les années de son règne (2). Comme le roi, il avait un
avait accompli des œuvres plus grandes (|ue quchjuc homme que ce fut (Besly, Flist, des corn/es, preuves, p. 343 bis).
(i) Mêlais, Cart. saint, de la Trinité de Vendôme, p. 78.
(2) Arch. hist. du Poitou, I, p. 26, cart. de Saiul-Nicolas; Rédct, Doc. pour Saint -If ilaire, I, p. 90. Ces deux actes apparlicnneut aux années 10C7 et 10G8, c'est-à dire à celles où la fortune de Guy-GeoIVroy était à son apogée. Faut-il croire que, grisé par ses succès, le comte ail rêvé de faire revivre à son profit le litre de roi d'Aiiuilaine. On devrait l'admcllrc si l'on s'en rapporle au rare denier d'argent sur sur lequel son nom est accompagné de cette qualilc: -|- r.ornEDVS co. Croix. — n AQviTANiE, et dans le champ: uex, en triangle. Mais celte pièce a une telle identité de fabricaiion avec celle dout il sera parlé ci-après et que frappa le roi Louis le Jeune, ([ue nous hésitons à y rcconnaîlre un produit du xr' siècle et à croire qu'il y a eu au moins soixanlc-dix ans de distance entre l'émission de ces deux pièces. (Voy. Poey
sceau dont, au reste, il n'usa guère (1) et pareillement à lui il employa la signature en forme de monogramme dont les lettres avaient cette signification : « Signum Gofredi (2) ». 11 est encore à remarquer que, dans les actes auxquels il prenait part, il ne se contentait pas de faire porter son nom, il y ajoutait sa croix autographe et mêm^ il lui arrivait de faire signaler spécialement cette particularité (3). Cette précaution s'alliait bien avec ses habitudes de prudence, lui si habile et si méfiant.
Ayant un sceau, il fallait bien au duc un chancelier. On lui en trouve deux : Thebaut, maître desécoles de Saint-Hilaire.qui occupait cette situation de 1067 à 1076, et Guillaume en 1081 (4). Nous ne lui connaissons pas d'autres grands ofBciers qu'un sénéchal, « dapifer 0 ,|bien qu'il ait pu pousser plus loin son imitation du roi de France. Le seul sénéchal dont on relève le nom est Pierre de Bridier, qui paraît dans des actes de 1 075 environ à 1 083. Ce personnage semble être venu de la Marche ainsi que semble l'indiquer, outre son nom, un acte curieux du cartulaire de Saint-Nicolas que nous rappellerons en quelques mots car, outre son intérêt particulier, il nous initie à une des sources des revenus du comte.
Un chevalier appelé Ainon de « Velza » promit 2000 sous à Guy- Geoffroy, s'il lui donnait pour femme la fille d'Aubert de Chambon et son fief. Pierre de Bridier se porta garant du paiement des 2000 sous et Ainon lui donna comme otages Giraud de Gouzon, Francon de Lairet, Renoul de Coron et Arnoul Jornal. Ainon, après
d'avantfMonnaies féodales,\l, p. 7G, pi. i.ix, no 8; FiWon, Collection Jean Rousseau, p. 35, pi. II, n" 8).
(i) Un seul des actes émanés de Guy-GeolTroy porte l'indication qu'il a été scellé; il appartient à l'année 107g. Ce sceau est perdu, mais il a laissé sur le parchemin où il a été apposé une trace très visible. Il devait être en cire blanche et avait été plaqué sur l'acte où l'on avait réservé sa place au milieu des souscriptions qui l'encadrent ; il y a fait une tache jaunâtre de neuf centimètres de diamètre et l'on voit, qu'il était attache par un lac ou courroie qui passait horizontalement dans le parchemin à travers huit fentes verticales. (Arch. de la Vienne, orig., chap. de Saint-Hilaire-le-Grand, D" 69; Rédet, Doc. pour Saint-Hilaire, I, p. 98).
(2) A.rch. delà Vienne, orig., chap. de Saint-IIilaire-Ie-Grand, nos 65 et 72.
(3) Rédcl, Doc. pour Saint-Hilaire, I, p. 99 : « eamque [chartam] proprie manus impressione consigne »; Arch. de la Vienne, orig., chap. de Saint-Hilaire-le-Grand, n«s 65, 68, O9.
(4) Rédet, Doc. pour Saint-Hilaire, I, pp. 91, 96; A. Richard, Chartes de Saint- Maixent, I, p. 17G; Thibaudeau, Abrégé, I, p. Sog. Le chancelier Guillaume est peut-être le même personnage que Guillaume, sous-doyen de Saint-Hilaire en 1076, qui aurait rempli en même temps la charge de chancelier de l'abbaye.
GUY-GROFFr\OY-GUILLAUME ?.79
son mariage, paya au comlc la plus grande partie de la somme convenue, moins 8 livres d'argent que Pierre de Bridier dut acquitter et pour lesquelles le seigneur de Velza lui abandonna le droit de vente sur le sel dans le marché de Poitiers, qui faisait partie de l'avoir de sa femme (1).
Il semble que c'est Guy-Geoffroy qui a régulièrement constitué la cour judiciaire qui jugeait les affaires dont les prévôts ne connaissaient pas ou qui venaient devant elle en appel. Elle se composait ordinairement de cinq membres, parmi lesquels nous remarquerons, outre le sénéchal Pierre de Bridier et Hugues, prévôt de Poitiers, Audebert, comte de la Marche, Robert le Bourguignon et Béraud de Dun. Audebert semble avoir, on ne sait pour quelle cause, abandonné son comté de bonne heure, car, dès 1071, Boson,son fils, prend le titre de comte de la Marche (3), et s'être retiré auprès du comte de Poitou, dont il était le compagnon le plus dévoué et qui lui confiait son jeune fils pendant ses fréquentes absences (2). A côté de lui, on trouve Robert le Bourguignon ou de Bourgogne ; celui-ci était un des fils de Robert le Bourguignon, fils lui-même de Renaud de Nevers et d'Adélaïde, fille de Robert, roi de France. Il était cousin d'Audéarde, la femme de Guy-Geoffroy, et cherchait à se créer à la cour du comte de Poitou une situation analogue à celle que son père avait trouvée auprès de Geoffroy Martel, comte d'Anjou, qui l'avait marié avec Avoise de Sablé et lui avait donné Graon (4). Quant à Béraud de Dun, ce devait être un Marchois, comme Pierre de Rridier, amené en Poitou par Audebert, à qui le comle donna des bénéfices et qu'il maria avec une Poitevine nommée Aïna la Louve (5).
Il est enfin à noter que dans les dernières années de sa vie Guy- GeoflVoy a dans son entourage plutôt des personnes d'une qualité secondaire, sauf quelques rares exceptions motivées par des relations intimes, que les grands seigneurs de ses étais. Il semble,
{i)Arch. hhl. (la Poitou, I, p. 42, cari, de Sjinl-N icolas.
(2) Voy. plus haut page 35 1 .
(3) BrucI, Charles de Clan;/, IV, p. 555.
(4) Mêlais, C i/-/. sainl.da la Trinilé d^ Veiulhne, p. Go; Borlrani de Broussillon, la Maison de Craon, I, pp. ao-a^j.
(5) D. Foiilencaii, LXIII, p. /13.
38o LES COMTES DE POITOU
en Poitou du moins, que les plaids auxquels venaient assister les vicomtes et les hauts barons aient cessé de se tenir ; peut-être la situation fausse d'Audéarde ne fut-elle pas étrangère à celle façon d'agir qui jure avec celle des prédécesseurs de notre comte et avec la sienne au début de son gouvernement, et qui put être la cause qu'à partir de sa séparation oflicielle d'avec la comtesse les fêtes, accompagnement obligé de la tenue de grands plaids, disparurent totalement.
Guy-Geoffroy, avait contracté trois mariages : 1° avec Garsende de Périgord(?), dont il se sépara pour raison de parenté; 2° avec Malhéode, qu'il renvoya et dont il eut une fille, Agnès, qui épousa en 1069 Alphonse, roi de Léon, et fut répudiée vers 1077 ; 3° avec Audéarde de Bourgogne. De cette dernière il eut trois enfants : {° Guillaume, qui lui succéda ; 2" Agnès, qui fut mariée en 1081 à Pierre f, roi d'Aragon, et qui, devenue veuve en 1104, se remaria en 1109 avec Hélie, comte du Maine (1); 3° Hugues. Bien que Grégoire VII eût imposé au comte de Poitou l'obligation de se séparer d'Audéarde, toutefois l'union entre les deux époux ne fut pas brisée, mais, comme nous l'avons dit, elle cessa seulement d'être publique. A partir du jour oii le pacte fut conclu entre le comte elle pape, Audéarde ne fut plus reconnue comme comtesse de Poilou ; elle ne comparaît plus dans les actes à côté de son époux, on ne trouve même jamais son nom dans les nombreuses chartes de cette époque que nous possédons encore. Il semblerait à première vue que Guy-Geoffroy soit alors devenu veuf, car on ne trouve plus à ses côtés que son jeune fils Guillaume. Celui-ci était né le 22 octobre 1071, et, de très bonne heure, le comte fait constater sa présence auprès de lui dans toutes les circonstances notables (2) ; or, on ne saurait mettre en doute que, durant sa première enfance, le jeune comte n'ait été entouré des soins de sa mère, ce qui implique la présence de celle-ci dans le palais comtal (3).
(i) Les deux filles de Guy-Geoffroy ayant élc pourvues du même prénom, il s'en est suivi une confusion entre elles que l'on retrouve chez tous les historiens et, particulièrement dans VArl de vérifier les dates qui (p. 809) marie le comte du Maine avec la fille de Mathcode.
(2) Le premier cas ({ue nous ayons relevé est du 7 avril 1074; le jeune Guillaume avait alors deux ans et demi.
(3) I3csly, Ilisl, des comtes, preuves, p. Sg^, d'après le cart. de Monlierneuf et non
GUY-GEOFFROY-GUILLAUME 38i
En effet, après la morl de Guy-Geoiïroy, comme il n'y avait plus de motifs pour garder des ménagement s avec F Eglise, Audéarderepi'it sa situation première. Elle reparut dans les actes publics on elle signa à la fois comme comtesse des Poitevins et mère du comte. Ce sont les qualifications qui lui sont données en 109G, quand elle assista à la restitution de l'Ile d'Olôron à l'abbaye de la Trinité de Vendôme (1) ; en 1 103, quand elle fit don a Montierneuf, pour en jouir après sa mort, de toutes les métairies qu'elle possédait à Jart, en Bas-Poitou, et que son mari Geoffroy, duc des Aquitains, lui avait données, disait-elle, pour cadeau de noces; en 1104, quand elle assista à un accord que son fils, le comte Guillaume, fit avec les moines de Saint-Jean d'Angély (2) . A partir de celte dernière date nous ne trouvons plus trace d'elle; il est à croire qu'elle mourut vers cette époque.
Quanta Hugues, le phisjcune fils de Guy-Geoffroy, il n'est fait aucune mention de lui du vivant de son père (3), ce qui nous porte à croire que sa naissance est postérieure à la séparation officielle de ses parents. Son nom est prononcé pour la première fois en i 096, alors que, se trouvant à Bordeaux avec son frère le duc Guillaume et la duchesse sa mère, il assiste à la confirmation du don de Soulac fait à l'abbaye de Sainte-Croix de Bordeaux (4). Il est ainsi désigné parmi les témoins de l'acte : Hugues, frère du comte, « Hugo frater Guillelmi comitis » et c'est là l'unique qualité qui lui soit attribuée dans les actes du vivant de Guillaume VII (5). Il
d'après celui de Saint-Jean d'Angély, comme il a été imprimé à tort ; D. Fonteneau, XIX, p. m; Gall. Clirisl., H, insir., col. 355.
(i) Mêlais, Cari, saint, delà Trinité de Vendôme, p. 70; Besly, Ilisl. des comtes, preuves, p. ^ 12.
(2) Bcsly, IJisl. des comtes, preuves, p. 892.
(3) On ne connaît qu'un seul document, antérieur au décès de Guy-GeofFrov, qui puisse faire supposer dès ce temps l'existence de son (ils Ilui^-ucs. C'est l'accord intervenu entre le comte et les moines de Saint-Cyprien au sujet de la pêche du Clain que nous avons relaté plus haut (Voy. p. 3G/f) où il est dit que, parmi les personnes auxquelles il est interdit de pcclicr, se trouvent les fils du comte, « filii mei », mais il est fort possible que cette énonciation ait eu simplement un caractère de généralisation auquel on ne saurait réellement s'arrêter. Ce qui paraît absolument corroborer notre manière de voir c'est le silence observé au sujet d'Hugues par la chronique de Saint - Maixent qui (p. 4o5) mentionne la naissance de Guillaume et d'Agnès et nullement la sienne; par suite, nous ne saurions admettre l'opinion de Palustre {Hist. de Guillaume IX, p. i23, note i),qui place la naissance d'Hugues avant celle d'Agnès.
(J\) Besly, Ilist. des comtes, preuves, p. 4oO.
(5) Besly, Ilist. des comtes, preuves, p. 425 (année iio3), p. 892 (année iio/() et p. 430 (année 1119); D. Fonteneau, XXIV, p. 45 (année 1126).
survécut à celui-ci, et, au temps de Guillaume Vill, on l'appelle simplement l'oncle du duc, « avunculus » (1). Il ne paraît pas qu'il u gués ai t6l6jamais pourvu d'une part quelconque de l'autorité ni même qu'il lui ait été constitué dans l'hérilage paternel un patrimoine dont ileûtpu disposer. liportaitla peine de la position non officielle qui était le sort de sa mère au moment de sa naissance et il vivait à la cour comlale dans une situation, semble-t-il, assez indécise, car, dans les souscriptions de témoins apposées au bas des actes, il n'occupe point généralement la place d'honneur à laquelle sa naissance aurait dû lui donner droit, et il vient indifféremment au milieu de personnages d'un rang plus ou moinj-relevé (2). ■
Vile Comte. — IX« Duc ( 1086-112G)
Quand Guy-Geoffroy s'éteignit inopinément dans le château de Chizé^ le 25 septembre 1086^ il n'avait assurément pris aucune disposition en vue de sa succession future. Guillaume, son fils aîné, était encore mineur et il aurait dû être placé sous une tutelle qui légalement devait être celle de sa mère, malgré la situation irrégulière dans laquelle celle-ci se trouvait. Pendant cinq ou six~années, le gouvernement du Poitou et du duché d'Aquitaine allait donc tomber aux mains d'une femme : une
(i) Bcsly, Hist. des comtes, preuves, p. 4G3 (après 1126).
(2) Dans une charte de Saint-Jean d'Angély, qu'il est malheureusement à peu près impossible de dater, il est question d'Eudes,neveu du comte, qui assiste à l'acte: « Odo nepos Gofrridis Pictavensis comitis » (D. Fonteneau, LXIII, p. 53). Besly,qui reconnaît dans ce neveu du comte un archevêque de Tours, a été chercher bien loin l'origine de cette parenté ; il rapporte que par une charte Guy appelle Eudes son neveu, parce qu'il avait épousé la sœur d'Audebert II, comte de Périgord, cousin germain d'Eudes {Hist. des comtes, p. 97), Or il n'y a jamais eu d'archevêque de Tours du nom d'Eudes, et le personnage désigné dans la charte de Saint-Jean d'Angély n'est autre que le fils d'Henri de Bourgogne, frère d'Audéarde, c'est-à-dire le propre neveu de la comtesse du Poitou.
GIJII.LAUME LE JEUNE 383
Agnès aurait pu tenir ce rôle, raais Audéarde n'était pas de taille, aussi les familiers du duc défunt, tant pour éviter celte extrémité que pour conserver leur situation, durent-ils violer le principe qui avait été appliqué quarante ans auparavant dans des circonstances identiques, et aulieu d'attendre pour proclamer la majorité du jeune comte qu'il eût atteint l'âge de vingt et un ans, comme cela s'était passé pour son oncle Guillaume Aigret, ils le mirent aussitôt en possession de tous ses droits^ conformément à la pratique de certaines contrées de la France, et en particulier de la Bourgogne, d'oii la comtesse était venue ; là, l'enfant de race noble était majeur à l'âge de quinze ans et Guillaume allait les atteindre dans quelques jours, étant né le 22 octobre 1071 (1). Les circonstances au milieu desquelles le nouveau comte prenait •le pouvoir étaient assez critiques. Joscelin, le grand archevêque de Bordeaux, n'était plus là pour diriger ses actes elles soutenir de toute l'autorité de sa puissance épiscopale aussi bien que de celle que lui donnait dans le monde féodal sa situation de baron de Parllienay. Il était décédé le 19 juin 1086 et Guy-Geoffroy n'avait pas encore eu le loisir de lui faire donner un successeur à son gré. De vives compétition? s'étaient produites pour occuper le siège archiépiscopal, et, si le duc d'Aquitaine avait pu charger de l'administration du diocèse un des prélats qui lui furent le pUis dévoués, Simon, évêque d'Agen, celui-ci n'avait pas eu assez d'influence ou d'habileté pour se faire admettre à la place de Joscelin et par suite pour appuyer efficacement les premiers actes du jeune Guillaume. D'autre part, Isembert, l'évoque de Poitiers si mêlé aux affaires du duc défunt, était mort à peu près en même temps que lui (2). Les deux plus importants sièges épiscopaux du duché d'Aquitaine ne possédaient donc plus de titulaires à la fin de l'année 1086, aussi l'élément laïque se trouva-t-il sans contrepoids et aussi sans appui dans les conseils du comte. Audéarde était sans énergie et elle !se contentait de reprendre dans les actes publics son litre de comtesse (3) ; ni
(i) VIollet, Etablissements de saint Louis, I, p. i58 ; III, pp. lOi, iGG et 1G7.
(2) Marchegay, C/iron. des égl. d'Anjou, p. /|o8, Saiut-Maixent.
(3) Le premier document à date certaine où l'on rencontre le titre de « comitissa » accompagnant le nom d'Audéardeest de 109G (^ A. Richard, C/m/7 es de Saint-Jfui^rent, I, p. 220), mais on le relève aussi dans plusieurs autres actes non datés de cette épo-
elle ni ses conseillers n'avaient individuellemonl assez d'aulorilé pour faire prévaloir les droils du pouvoir souverain qui ne larda pas à êlre ballu en brèche. Guy-Geoffroy, dans bien des cas, avait été un véritable despote; tout tremblait devant lui ; les plus turbulents seigneurs avaient été contraints de s'incliner devant ses volontés, qu'elles fussent ou non guidées par l'esprit de justice . A sa mort, un soupir de soulagement s'échappa de la poitrine de nombre de gens, qui cherchèrent à récupérer ce qu'ils avaient perdu ou à s'approprier ce qui était à leur convenance, convaincus qu'ils étaient d'avoir à redouter peu de chose de la part d'un enfant. Le nouveau comte était en elfet un enfant, « puer », et ce qu'il y avait de plus grave, comme le lui fait dire ingénument un scribe du temps, cela se savait (1). L'habitude était si bien prise de le considérer comme tel que, deux ans après son avènement, en 1088, bien qu'il eût atteint l'âge de dix-sept ans, il est encore appelé « infans » (2). Plus lard, cette dénomination fit place à celle de «junior )),le jeune, quipersistatoutesavie et devint pour lui un véritable surnom, comme il arriva au roi de France, Louis Vil (3), car on la trouve accolée à son nom en \ 1 14, alors qu'il était âgé de quarante-deux ans : le comte Guillaume le Jeune régnant en Aquitaine, «régnante Guillelmojuniore comité in Aquitania (4)».
que, que l'on peut faire remonter à 1088 ou 1089. {Cari, de Saint-Cyprien, p. 201; D. Fonteneau, XIX, p. m).
(t) Mêlais, 6'o/'^ saint, de la Trinité de Vendôme, p. 60; Besly, I/isl- des comtes, preuves, p. 4' 2: « Cum itaque pater meus ex hoc mundo migrasset, satis puer, ul pluriminorunt, ejço remansi. » Voj. aussi A. Richard, Chartes de Saint-Maixent^l, p. 197 ; Cart. de Notre-Dame de Suintes, p. 67,
(2) A. Richard, Chartes de Saint-ÂInijoeni, I, p. 202.
(3) Arch. de la Vienne, orig., Montierneuf, no 12; A. Richard, Chartes de Saint-Maixent, I, p. 216.
(4) A. Richard, Charles de Saint-Maixent, I, p. 283. Les auteurs de VArl de vérifier les dates, dans leur préoccupation de donner un surnom aux deux derniers Guillaume d'Aquitaine, ont été amenés à commettre une double erreur. Ayant trouvé dans la chronique d'Angouléme [Hist. pontif. et com. Engol., pp, 45-47), les qualifications de « prior » et de « senior » appliquées à GuiUaume VII, ils ont cru qu'elles représentaient ce surnom et l'ont appelé Guillaume le Vieux, en même temps qu'ils ont désigné sous le nom de Jeune, « junior », son fils Guillaume VIII, que la chronique nommait ainsi pour le distinguer de son père, tandis que l'emploi de ces deux adjectifs n'avait été fait par le chroniqueur que pour distinguer le père et le fils dont il avait à parler en même temps. Comme ses prédécesseurs, Guillaume VII porte les qualifications de duc des Aquitains et de comte des Poitevins; dans le Midi, on trouve ces variantes de duc d'Aquitaine et comte de Gascogne (Besly, Ilisl, des comtes, p. 4'o) ou encore de comte des Poitevins gouvernant la Gascogne (Arcli. hist. de la Gironde, V, p. 129, La Réole).
Les rares qualités dont était doué le jeune Guillaume ne pouvaient encore produire leur cflet; il leur manquait l'appoint de la force (1). Un vent d'indépendance souffla donc parmi les barons et il aurait pu avoir pour le pouvoir du jeune comte les plus graves conséquences si, parmi ces révoltés, ne s'étaient point trouvés des hommes politiques qui, trouvant plus d'avantage à rester fidèles au comte qu'à s'insurger contre sa personne, se vendirent à lui, agissant à son égard comme le firent cinq cents ans plus tard les Ligueurs avec le roi de France Henri IV. Le plus habile de tous fut assurément Eble de Châlelaillon, un des plus hauts barons de la Saintonge, dont la sœur Aurengarde avaitété pendant un temps (1070-1081) la femme de Foulques le Héchin, comle d'Anjou. 11 était d'abord entré dansle parti des mécontents et s'était empressé de reprendre aux moines de Saint-Maixent le marais de Mouillepié que quelques années auparavanlGuy-GeofiVoy l'avait contraint de leur restituer (2), puis, sans aucune vergogne, il fit un jour proposer à Guillaume un marché léonin que ce dernier, dans la nécessité où il se trouvait, fut contraint d'accepter. Il lui fit donc savoir qu'à l'exemple d'autres barons il se retirerait de lui, et même prêterait aide à ses adversaires autant qu'il serait en son pouvoir, s'il ne satisfaisait pas à sa demande. Or celle-ci ne tendait à rien moins qu'à lui abandonner l'église de Saint-Georges d'Oléron et la moitié de cette île. C'était une riche proie sur laquelle, du haut de sa forteresse, le seigneur de Chàtelaillon devait jeter tous les jours des regards envieux. Mais ce domaine n'était pas en la possession directe du comle ; il avait fait partie de la dotation primitive de la Trinité de Vendôme constituée par Gcof-
(i) « Puer magne iudolis » [Arch. /tini. de la Sdiii/o/u/e, IV, p. G7, charles de Saint -Florent, vers io85).Nous ue saurions, comme le fait Palustre [IIist.de G'iiillutune IX, p. Hj3), couipler au nombre des éléments de force du nouveau comle son couronnement en qualité de duc d'A(iuilaiue dans l'église cathédrale de Saint-Etienne à Limoges. 11 place cet événemeul au mois d'octobre loSO, aussitôt après la mort de Ciuy-Geofl'roy, et donne tous les détails de la cérémonie d'après l'O/c/o ad benedicenduin dncein Af/tiifanùr, ])ublié par l»csly {//ist. des corn/es, preuves, p. i83|. 11 a été parlé plus haut de ce docuineul qui, selon toute vraisemblance, a été rédigé à la suite du couronnement de Richard Cœur-de-Lion à Limoges eu 1167; rien n'autorise à l'appliquera Guillaume Vil, aussi renouvelons-nous ici pleinement notre adhésion aux conclusious négatives (]uc ^L de Lasleyric à exposées dans sa savaule Elude sur les comtes et vicomtes de Limo;/es, p. 30.
(2) A. Richard, Chartes de SaiiU-Maixent, I, p. 197.
386 Li:S COMTES DE POITOU
froy Martel cl par Agnès ; Pierre de Bidonne, qui avait féodalenient des droits sur ces territoires, avait dû y renoncer ainsi que sa famille qui ne réclamait rien. Eble se mit en leur lieu et place et pour pallier son extorsion il avait soin de déclarer que ces biens avaient été autrefois en la possession de ses ancêtres, mais cette assertion était, à ce qu'il semble, d'une justification difficile, et ce qu'il y avait de sûr c'est que les moines de la Trinité jouissaient d'Oléron sans contestation depuis quarante ans. Quoi qu'il en soit Guillaume s'empressa de déférer au désir de son redoutable vassal et il donna son assentiment à la spoliation qu'Eble s'empressa d'opérer sans s'inquiéter des foudres ecclésiastiques qui ne tardèrent pas à le frapper (1).
L'exemple donné par le seigneur dcChâtelaillon dut porter ses fruits, et, soit en abandonnant quelque portion du domaine comtal, soit plus particulièrement en donnant leur assentiment à des revendications ou à des usurpations sur les possessions des établissementsreligieux,Guillaumeou du moins ses conseillers assurèrent la tranquillité dans le pays en l'achetant de ceux qui auraient pu la troubler. Il ne faut pas croire en effet que le cas d'Eble de Cliàtelaillon soit resté isolé. Sur une moindre échelle on voit les mêmes faits se reproduire dans des circonstances identiques. Ainsi, après la mort du vicomte Aimeri de Thouars, son fils Herbert enleva aux moines de Saint-Florent la dîme de plusieurs localités ; il donna Saint-Michel en Lherm à son oncle Raoul, des métairies dans la paroisse de Sainte-Cécile à Aimeri du Teil et laissa Guillaume Afîroy les dépouiller de la dîme la Sainte-Pexine et Foulques de Mauléon de celle l'Epaux (2).
Le premier soin des conseils du comte fut de pourvoir aux sièges épiscopaux vacants. Bordeaux était ambitionné par Aimé, l'évêque d'Oloron, mais ce prélat avait froissé tant de ^ens dans l'exercice implacable de ses fonctions de légat du Saint-Siège que sa candidature rencontra une formidable opposition ; dans l'impossibilité oii l'on se trouvait d'entrevoir une solution prochaine de ces difficultés, l'évêque d'Agen continua temporairement d'ad-
(i) Mêlais, Cart. sainl.de la Trinité de Vendôme, p. 66; Besly, Hisl. des comtes, preuves, p. 4 '2.
{■a) Marchegay, Cari, du Bas-Poitou, p. ig, La Chaise-le-Vicomîe.
minisiror le diocèse (1). En ce qui concerne l'évêclié de Poitiers, le choix des grands seigneurs, d'accord avec celui du clinpilre calhédral, se fixa sur Pierre, archidiacre de Thouars, homme que recommandait une piélô éclairée et qui fut sacré le S des calendes de mars (22 février) 1087, peu après son élection.
Dans l'assistance nombreuse réunie à Poitiers à l'occasion de l'élection de l'évoque se trouvaient, parmi les dignitaires ecclésiastiques, Aimé, le légat du Saint-Siège, Guillaume, archevêque d'x\uch, le doyen delà cathédrale, le prieur de Sainle-Radegondo, l'abbé de Saint-Cyprien ; autour du jeune comte on voyait Boson, comte de la Marche. Aimeri, vicomte de Thouars, Boson, vicomte de Chûlcllerault, Gelduin et Ebbon, seigneurs de Parlhenay, Bobert le Bourguignon, Maingot deMelleetautres.Les chanoines de Saint-Nicolas, qui supportaient avec peine le joug que la volonté de Guy-Geoffroy leur avait imposé, jugèrent l'occasion bonne pour revendiquer leur affranchissement. A peine le comte de Poitou était-il décédé qu'ils avaient formulé leurs plaintes; mais l'influence de Cluny continua à être prépondérante et l'assemblée consultée déclara qu'il y avait lieu de maintenir ce qui avait été précédemment établi, c'est-à-dire l'union du chapitre de Saint- Nicolas à l'abbaye de Montierneuf (2).
Ces chanoines n'avaient pas été seuls à protester contre les actes de Guy-Geoffroy. Dans le temps le comte avait imposé aux religieux de Saint-Maixent un moine de Marmoutier, Anségise, en qualité d'abbé, s'engageanl en retour à leur restituer les biens qu'il leur avait précédemment enlevés. Mais ces promesses étaient vaines et ne furent pas suivies d'effet, aussi, après la mort de son protecteur, Anségise, sentant que la position était intenable, retourna à Marmoutier ; les moines lui donnèrent aussitôt un successeur dont l'élection eut lieu le 20 février 1087, juste cinq mois après la disparition du tout-puissant comte (3).
Vers celte époque le comte et l'évêque de Poitiers se rendirent à Lusignan. Us cédaient aux sollicitations d'Hugues le Diable,
(i) Il était encore en fonctions le 3 décembre 1088 (Car/, de Saint-Seurin, p. 28). {2) Arch. /u'st. dit Poiloii,\, p. 18, cart. de Saint-Nicolas; .Marchegay, C/iron.des égl. d'Anjou, p. 409, Saint-Maixent.
(3) A. Richard, Charles de Saint-Mai\venf, I, p. i.wvir.
qui, voulanl mettre en repos sa conscience chargée des trop nombreux méfaits qui lui avaient mérité son surnom, désirait donner la plus grande solennité à un acte pieux qu'il tenait à accomplir avant de partir pour la guerre à laquelle il allait prendre part. Pendant que l'évèque se tenait devant l'autel de Notre-Dame en présence du comte, d'un nombreux clergé et de chevaliers de Lusignan, il fit don aux moines qui desservaient cet autel du domaine de Faiduncin, autrement dit Saint-Amant (1).
Le sire de Lusignan voulait en effet répondre à Tardent appel qui avait été adressé aux barons français par Alfonse Vl, roi de Castille. Ce prince, l'ancien mari d'Agnès de Poitou, dont la puissance s'était considérablement accrue par la prise de Tolède, avait vu sa fortune ébranlée par l'arrivée des Almoravides du Maroc que les rois maures d'Espagne, craignant d'être l'un après l'autre subjugués par lui, avaient appelés à leur aide. Leur espoir ne fut pas déçu; le roi de Castille, forcé d'abandonner le siège de Sarragosse, fut complètement défait à Zahacal.
La situation changea aussitôt après l'arrivée des chevaliers français accourus de toute part en Espagne; ceux-ci s'emparèrent tout d'abord de la ville d'Estella, mais ils usèrent leur force au siège de Tudèie. Les Almoravides s'étanl alors retirés sans poursuivre leurs premiers avantages, Alfonse fit la paix avec les rois maures et vit sans peine l'insuccès à peu près complet des auxiliaires auxquels il avait demandé un si chaud concours. Parmi les Poitevins qui participèrent à cette campagne, laquelle ne dura guère que quatre mois, nous trouvons à citer, outre Hugues le Diable, un certain Pierre Abrutit, à qui les moines de Noaillé donnèrent par charité 1 50 sous au moment où il se meltait enroule avec d'autres chrétiens (2), et l'auteur de la chronique
(i) D. Fonteneau, XXI, p. 621 .
(2) La charte de Noaillé (Arch. de la Vienne, ori"-., w 128; D. Fonleneau, XXI, p. 507), qui nous apprend le dépari de Pierre Abrutit pour la g^uerrc d'Espagne, à l'occasion de quoi il fit don à labbayc d'un domaine appelé les Caries, soulève une petite difficulté de chronologie. Elle est datée de l'année 1087, le roi Philippe régnant, le duc Gcofl'roy gouvernant l'Aquitaine, Pierre dirigeant l'église de Poitiers, l'an où les Sarrazins envahirent l'Espagne contre les chrétiens ; toutes ces notions se rapportent à l'année 1087, sauf celle lelalive au duc Geoffroy, mort en 108G. Nous estimons qu'il n'y a pas lieu de s'arrêter à cette difficulté et que le scribe de Noaillé a écrit par erreur le nom de Geoflroy au lieu de celui de Guillaume.
GUILLAUME LE JEUNE SSg
de Saint-Maixent, qui nous dit avoir vu le chef de l'expédition, nommé Guillaume le Normand (1).
Dans le Bordelais, se produisirent des faits identiques à ceux qui se passèrent en Poitou. Un particulier, Guillaume Ferran, avait jadis enlevé aux chanoines de Saint-Seurin un cens de 6 deniers que son père et sa mère leur avaient primitivement donné. Les chanoines avaient alors porté plainte devant la cour du comte et celle-ci, où se trouvaient le duc Guy-Geoffroy, l'archevêque .Joscelin, et H., vicomte de Dax, leur avait donné gain de cause. AuS' silôt après la mort de l'archevêque et du duc, Ferran, qui ne s'était soumis que par crainte de ce dernier, s'empressa de remettre la main sur l'objet en litige. Le pouvoir civil, que représentait le vicomte de Dax, se trouvant par suile du nouveau régime dans l'impossibilité d'exercer une action efficace sur les sujets du duc, Ferran aurait pu jouir sans trouble du bien "qu'il avait usurpé s'il n'avait rencontré sur ses pas l'autorité ecclésiastique. Il fut excommunié. Les conséquences de cet acte lui furent si pénibles qu'il revint h résipiscence et le 3 décembre 1088 il renonça entre les mains de l'évêque d'Agen, cette fois définitivement, à ses prétentions (2).
Peut-être avant do s'amender ainsi Ferran avait-il été auparavant l'objet d'une condamnation par l'autorité civile. Les conseillers du jeune comte des Gascons, duc d'Aquitaine (3), n'avaient assurément pas manqué de le faire voir aux populations du Midi. Dès l'année 1087 il s'était rendu à Bordeaux et l'un des premiers personnages qui se présenta devant lui fut Géraud, l'abbé de la Grande-Sauve. Le saint personnage obtint du duc la confirmation de tous les dons qui lui avaient été personnellement faits par Guy- Geoffroy lors de la fondation de son abbaye (4).
Le jeune Guillaume avait alors autour de lui Guillaume Freeland de Blaye, Hugues de Lusignan et Boson de la Marche. Ces mêmes conseillers se retrouvent dans sa compagnie quand, en
II) Marchcsfay, Chron. des ègl. (F Anjou, p. 409, Saint-Maixenl.
(2) Cnrt. de Sain/-Seii/-in, p. 28; Hesly, /lisf. des com/es, preuves, p. 4oO.
(3) Ce sont les titres que Guillaume prenait à Bordeaux (Arch. hist de la Gironde, y, p. 127).
(4) Bibl. comm. de Bordeaux, petit cart. de la Sauve, pp. 5 et 58 ;'grand carlul. pp. Il cl log.
1089, il fil une nouvelle visile à ses domaines de Gascogne; on y remarque en plus un Poilevin, Aimeri de Thouars, el les grands seigneurs de la région, Cenlulle, comle de Bigorre, Pierre, vicouile de Gabarrcl, cl Guillaume Amanieu de Benauges. Leduc arrivait de la Grande-Sauve où il avait reçu l'hospilalilô el avait reconnu dans le cliapilre, en présence de l'abbé Géraud et de ses moines, tous les privilèges que son ])hve avail concédés à l'abbaye et dont il avait accru l'imporlance ; puis, à Bordeaux, devant tous les grands personnages de son enlourage, il renouvela les mêmes concessions (1). C'est poul-êlre en celle circonstance qu'il confirma l'abandon qu'avail fait le vicomte de Gabarrel à l'abbé Géraud, du monaslère du Sainl-Sépulcre que ce vicomte avait commencé à construire sur son territoire de Gabarrel, et qu'il accorda à cet établissement toutes les prérogatives de la sauvelé(2).
A défaut dindicalions plus précises, c'est lors de l'une de ces visites à Bordeaux qu'il convient de placer le don important que fil le duc au chapitre métropolitain, lîeconnaissanlque lacalliédrale de Sainl-André avait été dépouillée des grands biens quelui avaient allribués les comtes Sanche et Guy-Geoffroy, il lui abandonna le tiers des impôts qu'il percevait dans la ville, ainsi que de la monnaie et du tonlieu ; il y ajouta encore d'autres privilèges pécuniaires qui constituèrent la plus importante dotation du chapitre. Dans cet acte, qui doit concorder avec l'une des premières visites du jeune duc à Bordeaux et dont l'initiative doit remonter à ses conseillers, désireux de lui concilier la bienveillance du clergé de la région, Guillaume s'inlilulait duc et seigneur, par la volonté de Dieu, de toute l'Aquitaine, agissant en vertu du droit héréditaire qu'il tenait de son père et de ses ancêtres, et c'est lui-même qui posa sur l'autel de saint André la charte énumérant ces larges concessions (3).
Au commencement de l'année 1 088 était mort Audebert, le comle
(OBibl. comm. de Bordeaux, pclil cart. de la Sauve, p. 7; grand cart., pp. i4
cl if).
(2) Gallia Christ., IF, instr., col. 819.
(3) Besly, ffist. des comtes, preuves, p. /(3o. Cet acte n'est pas dalé, mais comme il énonce que le comle a reçu le baiser de paix de Pieire, le doyen du chapitre, et de l'archidiacre Asceliu, et qu'd n'est niiiiemenl fait mention de l'archevèiiuc, il y a lieu de croire qu'il fui passé pendant la vacance du sièg-e, c'esl-à-dire avant le mois de novembre 1088 ou 1089. Palustre {f/isl. de Guillaume IX, p. 2o4) avance que le
GUILLAUME U\ JEUNE Sgi
(Je la Marche, le fidèle auxiliaire de Guy-GeodVoy, qui dut diriger les premiers actes de la vie politique de son fils ; l'année précédente s'était aussi éteint Foulques, comte d'Angoulème (1). Ainsi en peu de temps disparurent les hommes qui avaient joué un rôle prépondérant sous le précédent comte, laissant la place à de nouveaux venus dont les conseils ou l'exemple exercèrent une infiuence plutôt mauvaise sur l'esprit du jeune Guillaume. C'étaient Boson, comte de la Marche, successeur d'Audebert, Guillaume Taillefer, comte d'Angoulème, successeur de Foulques, Hugues deLusignan, qui devint particulièrement un de ses familiers ; tous se trouvaient à ses côtés à Saint-Michel-le-Clou, obédience de l'abbaye de Maillezais, où l'abbé Geoffroy leur donnait l'hospitalité à la fin de 1088, et où Guillaume confirma le don qu'Enjoubert de Lusignan avait fait à la même abbaye de la moitié d'un domaine sur lequel pourrait être construite une église^ pourvue d'un cimetière et autres dépendances (2).
Cependant, pour le moment, le jeune comte suivait volontiers la direction de l'évêque Pierre qui se trouvait avec lui à Saint- Michel ; il prenait aussi conseil d'un religieux éminent qui vivait alors à Poitiers, Raynaud, abbé de Saint-Cyprien. C'est à l'infiuence qu'avaient prise sur lui ces deux hommes de foi que l'on doit attribuer les générosités dont il fit preuve dans ces temps à l'égard de plusieurs établissements religieux; Sainl-Cyprien était naturellement le plus favorisé. Ainsi il atîranchit deux possessions de cette abbaye, Deuilet Germond,de louteredevancecoutumière, sauf de l'obligation du service militaire lorsqu'il y avait lieu d'aller en guerre ou de fairelesiègedeplaccsforles(3).Il abandonna aussi à l'abbaye toutes les coutumes qu'il possédait dans son obédience d'Ansoulesse dans le but d'indemniser les religieux des excès que ses agents et en particulier son prévôt, Hugues-Aimeri, avaient commis dans le bourg de Saint-Cyprien, à Deuil, à Vouneuil, à
voyage du jeune comte à Bordeaux avait pour objet son investiture solennelle dans la basili(jue de Sainl-Seurio ; celte assertion, que rien ne vient élaycr. ne nous paraît pas avoir plus de l'ondement que le prétendu couronnement de Guillaume dans l'église de Saint-Etienne de Liaioges.
(i) Hist. pontif. et cutn. Engol., p. 87.
(2) Lacurie, Hist. de Mnillesais, preuves, p. 22G.
(3) Curt, de Saint-ÇijiJi'ieii, p. 3oy.
Ansoulesse et autres lieux ; comme témoignage de leur gratitude les moines lui donnèrent 100 sous et un bon cheval et instituèrent même un service pour Tàme de son père. Ce jour, dans l'entourage du comie, se trouvaient, outre les prévôts de Poitiers., Hugues et Eudes, la comtesse Audèarde, sa mère, le comte de la Marche, Boson, qui accompagnait son oncle le comte Eudes, et enfin Hugues de Lusignan (1).
Vers la môme époque, les mômes personnages prenaient part avec d'autres seigneurs poitevins, Ebboa et Gelduin de Parthenay, Engelelme de Mortemer, Joscelin de Lezai, Hugues de la Celle, Geoiïroy de Taunay, Pierre de Civray et autres, l'évoque de Poitiers, les abbés de Saint-Cyprien et de Saint-Maixent, <à un jugement qui restitua aux moines de Noaillé les moulins de Chasseigne(2).
Dans le courant de l'année 1088 ou au commencement de 1089 le comte, se trouvant en Saintonge et ayant toujours l'évoque de Poitiers dans sa compagnie, assista à la donation que Constantin le Gros fil aux moines de Saint-Cyprien de l'église de Saint-Léger près Pons, en présence de l'évoque de Saintes et de plusieurs seigneurs de la région (3).
Sur ces entrefaites, le 4 novembre 1088 ou 1089, un concile s'ouvrit à Saintes sous la présidence de l'évôquo d'Oloron (4). Le légat du pape étant venu à bout de toutes les résistances et en particulier de celle de la cour du comte qui favorisait sans nul doute un autre compétiteur, peut-être l'évoque d'yVgen,se fit élire archevêque de Bordeaux par l'assemblée des prélals(o). A peine en possession de cette haute dignité, il formula en plein concile,
(i) Cart. de Saiiit-Cyprien, p. 200.
(2) Arch. de la Vienne, Noaillé, orig., n" 189; D. Fonfenean, LXX, p. 181.
(3) Cart. de Sainl-Cijpricn, p. 287. Cet acte, placé par Rédetentre ioS7et 1 107, est sûrement antérieur au concile de Saintes de 1088 ou 1089, ainsi qu'il résulte d actes du même carluîaire de Saint-Cyprien, pp. 288 et 289.
(^) Bien que la chronique de Saint-Maixent assii^ne au concile de Saintes la date de novembre 10S9 (Marchet,''ay, Chron. des érjL d'Anjou, p. 409) qui a été généralement adoptée, il y a lieu de reniar(pier que deux chartes de la Trinité de Vendôme (Métais, Cart. de la Trinité de Vendô/ne, II, pp. 47 et ^9) placent cette assemblée en 1088; U ne nous a pas été passible de tr.)uver un texte quelconque qui permette de trancher cette difficulté.
(5) Marchciçay, Chron. des égl. d'Anjou, p. ^09, Saint-Maixent ; Richard, Chartes de Saint-Maixent, I, p.j2oG.
GUILLAUME LE JEUNE SgS
concurremment avec Henoii],6vèque de Saintes, une excommunication contre le seigneur de Ctiâtelaillonetcontre sa femme Yvette, qui paraît avoir 6t6 l'âme des entreprises de son mari contre les moines de Vendôme. Il semble que jusque-là on n'ait pas cru devoir faire remonter la responsabilité de ces agissements au comte de Poitou ; le seigneur de Chàtelaillon était seul en cause, mais il se souciait assez peu des foudres épiscopales et il continua de jouir de l'île d'Oléron en toute sécurité (1).
A cette assemblée de Saintes vint aussi une discussion entre les moines de Charroux et ceux de Vendôme, à qui les premiers reprochaient de leur avoir enlevé l'église de Saint-Saturnin-sur- Loire (2). Enfin, le légat y avait encore appelé les moines de Saint-Aubin d'Angers afin de régler le différend qu'ils avaient avec ceux de la Trinité au sujet de l'église de Saint-Clément de Craon. Mais le comte d'Anjou, prenant parti pour les moines de Vendôme, défendit, sous les plus graves menaces, à l'abbé de Saint-Aubin de se rendre à Saintes et manda h Aimé de venir, en toute confiance, tenir une réunion à Mirebeau ou cà Loudun, où il serait assisté de l'archevêque de Tours et de l'évêque d'Angers qui, à cause de l'embarras des chemins, ne pouvaient se rendre à Saintes. Mais le légat, arguant des mômes motifs que les prélats, ne voulut pas déférer à l'invitation du Récliin et convoqua les parties à Bordeaux. L'abbé de Saint-Aubin, quoique gravement malade et ne tenant aucun compte de la défense du comte d'Anjou, se mit en route, mais, arrivé à Saint-Jean-d'Angély, il fut arrêté par Robert, prévôt du comte de Poitou, et contraint de revenir sur ses pas, après avoir été l'objet de sévices, et qu'on lui eut extorqué son argent. Il prit gîle dans une obédience de l'albaye du Bourg-Dieu et obtint enfin du prévôt du comte d'être autorisé à envoyer le prévôt de son abbaye, Girard, et un autre moine, vers le comte de Poitou qui se trouvait alors à Saint- Maixent. Les envoyés de l'abbaye, pcm contents do protester auprès du comte contre les mauvais traitements qu'ils avaient eu à subir de la part de son prévôt, lui rappelèrent qu'alors qu'il
(i)Métais, Carf. saint, de la Trinité de Vendôme, p. 66; Besly, ffist. des comtes, preuves, p. 4 12.
(2) IVIélais, Cari, de la Trinité de Vendôme, II, pp. 47-49-
se lenail à Poitiers en compagnie d'Elie, comte du Mans, d'Herbert, vicomte de Thoiiars, et d'Hugues de Lusignan, il avait accordé à leur abbé l'autorisation de traverser ses étals. Guillaume ne fil aucun cas de leurs réclamations el leur ordonna de retourner sans relard dans leur résidence ordinaire. Mais l'abbé de Saint-Aubin, loulen déféranl personnellement à l'invitation du comte de Poitou, trouva le moyen de faire partir quatre de ses moines qui, passant par des chemins détournés et à Iraverïj les bois, fiuirenl par arriver à Bordeaux (1).
Peu après l'intronisalion d'Aimé, le comte de Poitou se rendit lui aussi à Bordeaux el assisla peut-être à la remise de pouvoirs faite par son fidèle Simon, l'évêque d'Agen, au nouvel archevêque. Les chanoines de Sainl-André jugèrent le moment ()l)portun pour faire confirmer en présence du prélat les privilèges importants que, sans doute grâce à l'intluence de Simon, ils avaienl antérieurement obtenus. Celui-ci assista à cet acte solennel à côté de l'archevêque, du doyen Pierre, el de l'archidiacre Achelme qui donnèrent à nouveau le baiser de paix au comte en présence de l^orlon, comte de Fezensac, et de Guillaumc-Elie, le viguier, qui apposèrent leurs croix sur la charte à côté de celles du comte et de l'évêque. Dans la foule des clercs et des laïques on remarquait encore Hugues de Doué, Pierre Mainada, Guillaume Vendier, Gallard le prévôt, el enfin Bérenger, chapelain du comte, qui, après avoir posé la charte de concession des privilèges sur l'autel de saint André, y apposa le sceau de son seigneur (2).
On pourrait s'étonner de ne pas avoir vu le comte d'Anjou, conformément aux traditions de sa maison, profiler des embarras de son voisin le comte de Poitou pour accroître son patrimoine féodal. Heureusement pour Guillaume que Foulques le Héchin se préoccupait autrement de ses plaisirs que de ses intérêts, el il venait d'épouser dans le courant de l'année 1088 la belle Bertrade de Montforl. Tout entier à sa passion il accueillit favorablement les
(i) Métais, Cari, de la Trinité de Vendôme, II p. 78.
(2) Arch. hist. de la Gironde, XXX, p. 2. Cet acle n'est pas daté, mais il est sùrCT nient antérieur à l'année 1096, où l'on trouve qualifiés du titre d'archidiacre, Pierre, le doven du chajjilrc, el Eble [Callia Clirisl.^\\, inslr., col. 3ii).
GUILLAUME LE JEUNE Sgb
avances que lui firent les conseillers du jeune comte-duc, désireux par-dessus tout d'assurer la tranquillité de ses frontières, et il consentit à lui donner en mariage la fille issue de sa précédente union avec Ilildegarde ou Audéarde de Beaugency.
Quoique jeune encore, étant née vers 1067, la nouvelle comtesse, qui s'appelait Krmengarde, était encore de trois ou quatre ans plus âgée que son mari ; elle était belle, savante, gracieuse, mais, par contre, en vraie fille du Hécliin, elle était pourvue d'un caractère ditîicile et surtout d'une grande inconstance d'humeur qui tantôt la poussa dans le cloître et tantôt la fit reparaître dans le monde plus séduisante que jamais.
Il n'est pas difficile de croire que les instincts despotiques dont elle donna tant de preuves dans le cours de son existence éloignèrent d'elle son jeune mari ; aussi, quand celui-ci eut atteint ses vingt ans, s'empressa-t-il d'éloigner de lui la femme que des raisons politiques seules lui avaient donnée. Il ne nous a du reste été conservé aucun acte qui signale Krmengarde agissant à côté de son époux et leur union, que l'on peut placer en 1089, fut assurément de courte durée. Quels motifs Guillaume fit-il valoir pour rompre ces liens? On ne sait. L'Eglise n'y fit aucune opposition et accueillit favorablement la demande du duc qui fut motivée, soit par le défaut de consentement de sa part, soit par des raisons de parenté (1). On ne connaît exactement ni la date du mariage, ni celle de sa dissolution, mais il est à présumer que cette dernière doit être rapportée à l'année 1091, car, en 1092, Erojengarde était remariée à Alain Forgent, duc de Bretagne (2).
Bien que le Béchin fût assez peu chatouilleux sur les questions d'honneur, il ne supporta sans doute pas sans murmurer quelque peu le renvoi injurieux de sa fille qui venait le troubler au milieu de ses amours. Ce serait alors qu'il conviendrait
(i) Palustre [Hist. de Gaillanme IX, p. 225, note 3) suppose que, pour obleiiir le divorce, on mit en avant la question de parenté, fondée sur le mariage d'Ilildeg-arde, sœur de Guillaume le Grand, avec Foulques Nerra, bisaïeul du Uéchin. Ce molif ne saurait être admis: Ilildegarde étant selon les uns sœur de Gilduia de Doué, selon d'autres de race royale, ou enfin orii'inaire de Lorraine, et en tout cas ne se rattachant nullement à la famille des comtes de Poitou. (PorI, Dicl. de Mame-el-Loire, II, p. 359).
(2) PorI, Dicl. de Maine-et-Loire, II, p. iiO, d'après le cartulaire du Ronceray; I\ec. des hist. de France, XII, p. 5i8, Guillaume de T^'r.
Sgô LES COMTES DE POITOU
de placer une prise d'armes, dont les détails ne nous sont pas connus, survenue entre les comtes d'Anjou et de Poitou, ce dernier ayant comme auxiliaires Geoffroy de Preuilly, l'un des plus puissants vassaux du comte d'Anjou, et plusieurs autres seigneurs de la région tourangelle. Les hostilités ne furent marquées par aucun fait saillant et la paix se fit bientôt, le Héchin ayant eu à la fois tous les malheurs, celui d'être excommunié à cause de son alliance incestueuse avec Bertrade et celui de se voir abandonné peu après par la .belle comtesse qui, le 15 mai 1092, s'enfuit à Orléans rejoindre le roi de France Philippe l'^'' (1).
Celte campagne militaire, ù laquelle les personnages au nom de qui elle se faisait ne semblent avoir pris aucune part, ne paraît pas en tout cas avoir détourné le comte de Poitou de ses occupations ordinaires. Un témoignage de la faiblesse caractéristique de son gouvernement et qu'on ne peut s'empêcher de relever, c'est le grand nombre de guerres privées que l'on voit se produire dans ses étals patrimoniaux qui jouissaient généralement d'un si grand calme sousGny-Geoiïroy.Un desfaitslesplusnotablesde ces luttes intestines fut la mort de Boson, le comte de la Marche. Une querelle, née on ne sait comment, le mit aux prises avec Guillaume Taillefer, comte d'Angoulême. Il prit l'initiative et alla mettre le siège devant Confolens, une des places fortes de son adversaire. Il y périt (1091) et sa succession, vivement disputée, fut pendant de longues années une cause permanente de troubles dans toute cette région (2).
L'héritière légitime du comté de la Marche était Aumodc, sœur de Boson et pour lors femme de Roger de Montgommcry, comte de Lancastre(3), dit le Poitevin. Lors de la mort imprévue de son beau frère, P»oger occupait une haute situation auprès de son parent le roi d'Angleterre et il lui était assez difficile de venir
(i) Marcheo-ay, C/won. d'Anj'oir, I, p. i84, gesta Ambaziensium dominorum ; Port, IJict. de Maine-et-Loire, I, p. 333; II, p. 192.
(2) Marcheq-ay, Chron. des êgl. d'Anjou, p. I\\o, Saint-Maixrnt. Un obituaire de Sainl-Martial de Limoares rapporte auix des calendes de mars (21 février) la mort d'un comte Boson, mais à défaut d'indication plus complète on ne saurait dire s il s'aaj'it du fils d'Audebert. (Leroux, Documents historiques concernant la Marche et le Limousin, I, p. 68).
(3) « Boso, cornes de Marchia, occisus est... îluic succedit Aumodis, soror sua ». (Marchegay, Chron. des égl. d^ Anjou, "p. 4>o, Saint- Maixcnt).
prendre possession du palrimoine naturellement dévolu à sa femme, pour peu qu'il y renconlral quelque opposition. Celle-ci se présenta dans la personne d'Eudes, frère cadet d'Audebert le précédent comte de la Marche et par suite oncle de Boson et d'Aumode ; il revendiquait pour lui-même le comté, en vertu d'une donation in extremis que lui aurait faite Boson qu'il accompagnait sans doute devant Confolens (1). Aumode se trouvant dans l'impossibilité de faire valoir ulilement ses droits et surtout de les maintenir, trouva plus expédient de traiter avec son oncle qui resta, pour l'instant, à la tête du comté, moyennant sans nul doute un partage de ses revenus (2). Eudes s'empressa de faire la paix avec le comte d'Angoulême et, bien plus, s'associa avec lui pour s'opposer aux entreprises d'un autre concurrent qui contestait à Eudes la légalité de son droit et voulait à tout le moins avoir une part du gâteau. C'était Hugues de Lusignan, qui, fils de la sœur aînée d'Eudes, revendiquait l'héritage au nom de celle-ci; sa mère était en effet la célèbre Au mode, «Ahiiodis», successivement femme d'Hugues le Débonnaire, sire de Lusignan, de Pons, comte de Toulouse, et de Raymond Bérenger, comte de Barcelone. Il chercha à mettre la main sur Charroux, la sentinelle avancée de la Marche du côté du Poitou, et lutta salis trêve pour conquérir ce qu'il considérait comme son propre bien, tant contre Eudes que contre le comte d'Angoulême (3). Le comte de Poitou fut
(i) « Qui in ullimo vilœ positus omneni comilalum suum ei dédit » (Rec. des hisl. de France, XIV, p. 189, noie c, d'après une charte d'Uzerche antérieure à 1096).
(2) Deux documents absolument sûrs, la chronique de Sainl-Maixent et le cartulairé d'Uzerche, scinbient au premier abord louruir des renseignements contradictoires au sujet de la succession de Boson; il nous parait avoir démontré que les deux textes sont parfaitement conciliabics, la propriété de seigneuries en commun étant à cette époque un cas excessivement fréquent. Du reste, on voit Aumode, dans un acte du 12 novembre 1098, confirmer les dons que son père Audeberl avait faits à l'Eslerp pour indemniser l'abbaye de l'avoir incendiée au temps du pape Benoît (entre io38 et 1048). Aumode s'inliiule comtesse de la Marche et elle est entourée de barons du pays : hier de Breuil, Hugues de la Vilate, Géraud Fouchier, ce qui témoigne qu'elle devait se trouver à ce moment dans la partie de la Marche voisine de l'Eslerp et peut-être même daus celle abbaye. (D. Fonlencau, XXIV, p. 379, d'après Robert du Dorai).
(3) Palustre, qui, aprèsavoir pris connaissance delà charle du cartulairé d'Uzerche, avail cru devoir h;\iivcmcnt taxer d'erreur la chronique de Sainl-Maixent, a commis, dans la noie où il expose sa théorie [f/ist. de GaiÙuuine IX, p. 23o, note 3), une laule grave qu'il est indispensable de rectihcr. Pour appuyer ses dires il fait d'Almodis, femme de Roger de Montgommery, la sœur d'Audebert et d'Eudes, tandis qu'elle est fille d'Audebert et nièce d'Eudes, et la donne comme mère d'Hugues de Lusignan, dont elle n'est que la cousine, confondant ainsi en une seule personne la tanlc et la nièce.
SgS LES COMTES DE POITOU
par la siiilo enlraînô à prendre une part aclive dans ces débats.
Au mois de janvier 1092, Guillaume se trouvait à Poiliers ; il y tenait sa cour oii se trouvaient en fait de prjUats rarchevôqne de Bordeaux et les évêques Pierre de Poitiers, Henoul de Saintes et Simon d'Ap^en ; les laïqnes étaient fort nombreux, et l'on y comptaitparliculièrement Aimeri, vicomte de Tlioiiars, entouré denombreux nobles de sa région, ainsi que les compagnons ordinaires du comte, Robert le Bourguignon, Hugues de Lusignan, Hugues de Doué, Maingot do Melle, Guillaume Freeland et aulres. Aimeri présenta le 15 janvier à l'assistance une charte du 13 décembre 1088 par laquelle il avait attribué aux moines de Saint-Florent de Saumur l'église et le petit monastère qu'il avait fait construire dans son château de la Chaise. Toutes les personnes présentes ratifièrent l'acte dontles clauses attribuaientdes biens importants à l'établissement pour subvenir à sa subsistance (1).
Parmi les signataires de cet acte se trouvait Ebbon de Par- Ihenay, qui, à lasollicitation du vicomte, avait, le 15 janvier 1090, concédé à la nouvelle communauté certaine terre qu'il possédait auprès de la Chaise, en reconnaissance de quoi les moines lui avaient fait cadeau d'un gobelet d'argent et s'étaient engagés à l'inscrire dans leur martyrologe ainsi que ses parents et ses enfants (2). C'était un important personnage que cet Ebbon, qui, de force ou par habileté, avait su arriver à une situation à laquelle de par son simple droit de naissance il n'aurait pu prétendre. La convention qui avait reconnu à Eudes l'autorité principale dans le comté de la Marche avait été une dérogation à l'usage général du Poitou qui attribuait au fils aîné la succession principale du père de famille et il s'était fait appliquer celui qui, sous le nom de droit de viage ou de retour,
(i) Marcheg-ay, Cart. du Bas-Poilon,p. iT), La Chaise-le-Vicomle. Cet acic étant daté du i8 des calendes de février et de la 5"^ férié de l'année 1092, indications chronologiques qui correspondent exactement au jeudi i5 janvier 1092, il convient de maintenir le chiffre de cette dernière année et de ne pas renvoyer cet acte à l'année 1098, l'usage de commencer l'année à Pâques n'étant pas régulièrement pratiqué en Poitou. En adoptant la date de 1098, M. Marchegay, éditeur de cet acte, a induit en erreur les historiens de Thouars.el en général tous ceux qui ont eu à parler de la fondation de la Chaise-le-Vicomte.
(2) Marchegay, Cart. du Bas-Poitou, p. 12, La Chaise-le-Vicomte. H y a lieu d'appliquer à la date de cet acte la même observa»ion que celle qui a fait l'objet de la note précédente.
pr(''dominait dans la partie du Poitou soumise surtout à l'autorité du vicomte de Thouars et s'étendantdu Tliouet et de la Dive, son aflluent, à la mer. C'était le partage de frère à frère, en vertu duquel tous les enfants mâles se succédaient dans l'héritage du père de famille à l'exclusion des enfants issus de chacun d'eux et en jouissaient viagôrement jusqu'au jour où, le dernier frère ayant disparu, l'héritage revenait au fils aîné du frère aîné pour suivre encore dans cette nouvelle lignée le même mode de succession. Ce système avait été évidemment imaginé pour que le domaine familial no tombât pas entre les mains de mineurs incapables de le défendre contre les appétits de gens ne connaissant guère que le droit de la force. Mais, par contre, il arrivait souvent que des gens très pressés n'attendaient pas que leur tour naturel arrivât pour user des droits que la coutume leur conférait, ils revendiquaient aussitôt qu'ils en voyaient la possibilité non pas tant le partagedu domaine que celui du pouvoir seigneurial. C'est ce qui se passait en ce moment dans le pays de Gâtine. Gelduin, frère de l'archevêque de Bordeaux, Joscelin,lui avait succédé en 108C en qualité de seigneur de Parthonay ;leur plusjeune frère, Ebbon, trouvant insutfisanlela position de cadet dans laquelle il se trouvait confiné, contraignit Gelduin à l'admettre au même rang que lui et le rôle qu'il s'attribua fut tel qu'il ne tarda pas à éclipser presque complètement son aîné. C'est ainsi qu'il paraît seul dans la donation de leurs biens patrimoniaux faite à la Chaise et, dans cet acte, énonce simplement qu'il fut passé dans le logement, (• caméra », qu'Ebbon possédait à Poitiers et qui auparavant appartenait à l'archevêque de Bordeaux : de Gelduin il n'est nullement fait mention.
On ne s'étonnera donc pas qu'Ebbon dut être vivement atteint dans son orgueil quand il villes suffrages qui accueillaient l'acte d'Aimeri deThouars, et qu'il voulut être lui aussi le fondateur d'un monastère. Mais ses ressources personnelles n'auraient pu suffire à cet objet, aussi, de gré ou de force, associa-t-il à son œuvre son frère Gelduin et un de leurs principaux feudataires, Geolîroy de Champdenier ; ils abandonnèrent en commun à Seguin, abbé de la Chaise-Dieu, l'église de Parthenay-le-Vieux à la charge d'y établir une obédience et ils ajoutèrent à ce don le territoire
4oo LES COMTES DE POITOU
nécessaire pour y construire un bourg qu'ils pourvurent par avance de nombreuses immunités. Ils contraignirent les possesseurs de terres qui étaient à la convenance du nouvel établissement à les lui abandonner et Ebbon obtint du comte de Poitou qu'il se rendît à Parlbenay pour ratifier par sa présence l'acte contenant toutes ces dispositions; c'est dans ces circonstances solennelles que se fit, le T' août, jour de la fête de saint Pierre-ès-liens, patron de l'église de Parlbenay-le-Vieilx, la remise de la charte contenant cette riche dotation aux moines de la Chaise-Dieu (1).
Bien qu'il semble d'après l'acte de fondation que le prieuré de Parthenay-le-Yieux fût l'œuvre des deux seigneurs deParthenay et de celui de Champdenier, l'opinion publique ne s'y trompa pas et ne reconnut qu'un seul fondateur, Ebbon. Du reste, celui-ci, s'inspiranl des procédés de Guy-Geoiïroy, agit semblablement à lui à l'égard de ses vassaux. C'est ainsi que l'un d'eux, Guy de Vaucouleurs, qui, du consentement de Gelduin et avec l'assentiment de i'évêque de Poitiers, avait donné aux moines de Saint-Florent l'église de Fenioux qu'il tenait en fief des seigneurs deParthenay, reçut d'Ebbon l'ordre, en vei'tu de son droit seigneurial éminent, de la reprendre et d'en faire cadeau à la Chaise-Dieu; il le menaçait, dans le cas où il se refuserait à exécuter ses volontés, de le dépouiller de son patrimoine ; d'autre part, le moine, qui, dans toutes ces négociations, représentait l'abbaye de la Chaise, assurait Guy de Vaucouleurs, afin de faire taire ses scrupules, qu'aucun concile ne mettrait opposition à la permutation que l'on exigeait de lui. Celle-ci eut donc lieu et l'acte fut approuvé par Gelduin, par son fils Raoul, par Guillaume el Simon enfants de Simon, l'ancien Aidamede Parlhenay, qui, en vertu du droit de retour, n'avaient sur la seigneurie que des titres usufructuaires qu'ils ne furent du reste jamais en position de faire valoir (2).
Tous ces faits tendent à établir qu'Ebbon était tout-puissant à Parlhenay et que Gelduin, par faiblesse d'esprit ou pour toute autre cause, était sous la domination absolue de son frère. A un mo-
(i) Besly, IIisl. des coflî/es, preuves, p. 3(j6. Ledain [la Oûline historique, 2^ éd., p. 4t)) place par inadvertance cet événement à la date du 3o août le texte de Isl charte jiorte expressément qu'il eut lieu le jour des calendes d'août ; en la fête de saint Pierre.
(2) Arch. hist. du Poitou, II, p. 83, cLart. poitevines de Sainl-Florcnl.
GUILLAUME LE JEUNE 4oi
ment donné il chercha à secouer ce joug ; évidemment, pour agir ainsi, il dut subir quelque influence, peut-êlre même y aurait-il lieu d'établir une certaine corrélation entre la brouille qui se produisit entre les deux frères et le meurtre d'Aimeri, vicomte de Thouars, commis par deux chevaliers, lequel advint en 1093 et sur les causes duquel tous les annalistes se sont tus (1).
Toujours est-il que Gelduin,dans le cours de cette année i093, implora l'aide du comte de Poitou, et que celui-ci envahit inopinément le pays de Parlhenay. Ebbon s'enfuit ou peut-être se réfugia-t-il simplement dans son château dont le comte ne tenla pas le siège. Mais, pour tenir en bride ce vassal remuant et qui pouvait à l'occasion devenir dangereux, Guillaumejugea opportun d'établir sur son territoire un poste d'observation qui deviendrait la base des opérations nouvelles qu'il pourrait être amené à entreprendre conlre lui. Il fixa son choix sur Germond, cette forteresse qui commandait à l'extrémité de la Gûtine le grand chemin d'Anjou en Saintonge et dont, soixante ans auparavant, le comte Eudes n'avait pu s'emparer. 11 la fit réparer et agrandir et la livra à Gelduin, qui devait en faire sa place d'armes et le centre de sa résistance contre Ebbon dont un retour olVensif était toujours à craindre (2).
Il ne semble pas que le comte ait assislé au concile qui se tint à Bordeaux en 1093 sous la présidence du légat Aimé et où furent surtout traitées des questions de discipline ecclésiastique ou réglées des compétitions entre communautés ; du reste, les évèques de Poitiers et de Saintes ne s'y rendirent pas (3). Mais on trouve Guillaume à Poitiers où, entouré de ses compagnons ordinaires, Hugues de Lusignan, Hugues de la Celle, Hugues de Doué, Guillaume de Parthenay, liélie de Chauvigny, Jean Meschin et son juge Pierre de Vendre il fut témoin de la donation que l'évêque Pierre fit à l'abbaye de Suint-Cyprien du domaine de GhanvroUe (4). Bien que l'on puisse attribuer cet acte à la générosité naturelle de l'évoque de Poitiers, qui combla de dons
(i) Marchej^ay, Citron, des éyl. (l'Anjou, p. 189, Saiiil-Floreul.
(2) Marcliegay, C/iron. des égl . d'AnjuUy p. 4nJ> SaiiU-.Mai.\eul.
(3) Gallia Christ., Il, col. 807.
(4) C«/7. de Sainl-Ci/pricn, \). S'\.
/i02 LES COMTES DE POITOU
les monastères de son diocèse, il faut peut-être y reconnaître aussi un mobile moins désintéressé et nous ne serions pas étonné qu'il ait voulu rémunérer les services que Fabbé deSaint-Cyprien, Rainaud, était en mesure de lui rendre en ce moment.
Celui-ci s'en était allé à Rome pour les affaires du diocèse et là avait mis loute sa bonne volonté et ses remarquables aptitudes à la disposition du pape. Urbain II était presque sans ressources pour continuer la lutte qu'il soutenait contre Tanti-pape Clément 111 ; il lui fallait s'adresser à la charité des fidèles. Rainaud s'offrit pour cette mission ; le pape accepta avec empressement et, le 2 novembre, il notifia à tous les évêques et abbés d'Aquitaine, de Gascogne et de la Basse-Bourgogne, la mission qu'il avait confiée à l'abbé de Saint-Cyprien et à Gervais, abbé de Saint-Savin, chargé de le seconder dans sa tâche ; ils devaient faire des collectes, pour venir en aide à la papauté, auprès des évêques, des grands seigneurs et de tous les chrétiens en général ; en outre, ils avaient aussi mission d'exiger un tribut spécial des monastères qui relevaient spécialement de l'obédience papale (1). Quelques jours avant le 17 novembre, sur la requête spéciale de Rainaud, le pape avait confirmé les immunités accordées à Montierneuf et particulièrement lui avait attribué la possession de Saint-Nicolas conformément aux jugements que le légat Aimé avait rendus quelques années auparavant (2).
Dans cette bulle, le pape, en parlant du comte de Poitou, dont jusque-là il n'avait entendu dire que du bien, l'appelait son fils, mais sa bonne opinion ne tarda pas à se modifier sous l'influence d'un autre courant d'idées qu'allait faire naître un personnage bruyant qui entra en scène à cette époque. Le 21 août 4093, Geoffroy, un des plus jeunes religieux de la Trinité de Vendôme, fut élu abbé de ce monastère. Peu après, il se rendit à Rome pour rendre ses devoirs au pape, son supérieur immédiat, ainsi qu'il était établi par l'acte de fondation de l'abbaye. Doué d'une grande ambition, il vit le parti qu'il y avait à tirer des difficultés dans lesquelles se débattait Urbain II; il lui apporta douze ou treize mille sous, somme considérable, grâce à laquelle le pape put
(i) Cari, de Saint-Cr/pricn, p. i*).
(2) Ai^c/i. hist. (In Poitou, I, p. 20, cart, de Saiot-Nicolas.
GUILLAUME LE JEUNE 4o3
rétablir ?a forlune el occuper Konie. Geoffroy fut en récompense pourvu du cardinalat au lilre de Saint-Prisque et devint rapidement tout-puissant à la cour papale. Il commença par user de son influence en faveur de son monastère; le 14 mars 1094, Urbain, en vertu de son autorité apostolique, chargea 1er, comtes d'Anjou, de Poitou et de Vendômois de se porter défenseurs et protecteurs perpétuels de l'abbaye de la Trinité (1). Cet acte était habile, car la protection do l'abbaye impliquait celle de ses biens et, en Poitou, oîi la plus grande partie était située, il traînait depuis plusieurs années une affaire d'une importance capitale pour elle, celle de la main-mise par Eble de Châtelaillon sur ses domaines de l'île d'OIéron.
Mais Geoffroy ne trouva sans doute pas suffisante cette intervention du pape ; il voulait atteindre directement le comte de Poitou et le contraindre à se déclarer ouvertement pour l'abbaye de Vendôme. Soit pour ce motif, soit qu'il ait reçu à ce moment des nouvelles défavorables aux intérêts de sa maison, il sollicita le pape d'agir directementsur Guillaume. Enconséquence le 31 mars, quelques jours seulement après la promulgation de la bulle, Urbain II, donnant carrière à son caractère impérieux modelé sur celui de Grégoire VII, écrivit au comte de Poitou une lettre comminatoire dans laquelle il lui disait qu'il avait souvent fait appel à ses bons sentimenis pour qu'il imitât la sagesse et la piété du grand prince son père, qui avait montré une si grande dévotion pour les églises, dotant les unes richement ou même en construisant d'autres en leur entier. Le pape s'étonne que Guillaume, qui fait preuve de tant de vertus guerrières, qui possède un esprit si cultivé, s'éloigne autant des qualités de son père en venant mettre le trouble dans les églises et en dépouillant de leurs biens celles qu'il a fondées ; il vient d'apprendre en particulier qu'il a enlevé l'église de Saint-Georges d'OIéron aux reli-
(i) Mctais, Cart. de la Trinité de Vendôme, p. 74. Bien que ccUe bulle porte la date de ioq3, elle appartient réellement à l'année iO()4, la chancellerie pontificale faisant partir du 25 mars le commencement de Tannée. Celte atlribution est corroborée par les autres indications chronologiques que fournit l'acte, à savoir l'an vu du pontificat du pape, qui commence au 12 mars 109^1 et lindiction vu, qui est le chitlVe de celte même année loij'i. V'oy. aussi Migne, Palrol . lai., CLVII, col. '17 et 53, lettres de Geoffroy de Vendôme.
4o4 LES COMTES DE POITOU
gieux de la Trinité de Vendôme el l'adrûonesle pour qu'il la leur reslilue. Mais le pape ne se contente pas de lui faire à ce sujet des représentations amicales, il passe aux menaces et déclare au comte que, si dans le délai de trente jours il n'a pas donné satisfaction à sa réclamation, il encourra son courroux et sera frappé sans miséricorde desanalhèmes apostoliques (1).
On voit que grâce à l'habileté déployée par Geoffroy la situation s'était modifiée; ce n'est plus seulemeni le délenteur des biens de l'abbaye, Eble de Cliâtelaillon^ qui estmis en cause, mais c'est avant tout son suzerain dont la connivence apparaît certaine derrière les subtilités de langage de la lettre papale. On ne sait où celle-ci atteignit le comte de Poitou ni en quel lieu il avait passé les fêles de Pâques de 1094; peut-être avait-il déjà gagné le .Alidi où de graves événements attirèrent à cette date son attention. Les opérations contre les Almoravides avaient repris en Espagne et étaient marquées par les succès des chrétiens; or, le roi d'Aragon, Sanche-Hamire, succomba tout à coup au milieu de ses triomphes et fut frappé à mort au siège d'Huesca, le 6 juillet 1094. Ce prince avait épousé, déjà âgé, en 1086, la fille de Gilillaume IV, comte de Toulouse, et d'Emme de Mortain, Philippie,qui^lors delà mort de son mari, n'avait guère que vingt à vingt-deux ans (2).
(j) Métais, Cart. saint, delà Trinité de Vendôme, p. 65; Labbe,Co«c(7i'a, X, col. 4G2; Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 4i5. Ce dernier auleur place celle lettre, qui n'est pas dalce, en 1097; en cela il fait erreur,GallIaume disant lui-même formellemenl dans une charte du 10 décembre 1096, dont il sera parlé plus loin, que le pape lui écrivit de Rome avant de venir en France el qu'il le menaça de lexcommunier s'il ne contraignait pas Eble à restituer à la Trinité de Vendôme ce qu'il lui avait enlevé.
(2) La tille de Guillaume de Toulouse esl généralement désignée dans les textes sous le nom de « Philippa», qui en français donne Philippe, mais cette forme n'est qu'une corruption de son véritable nom qui était « Philippia », ainsi que l'atteste une charte originale de Saint-Sernin de Toulouse de l'an 1098, publiée par D. Vaissete {Hist. de Languedoc, nouv. éd., V, col. 704-757), d'où la forme Philippie que nous avons adoptée el qui convient plus particulièrement à un nom de femme, celui de Philippe restant exclusivement masculin. (V^oy. aussi D. Vaissete, col. 767, el D. Fonteaeau, XXV, p. 4i .) Mais, conformément au bizarre usage du temps, la jeune fille portait aussi un autre nom, et dès son mariage, dans la région bordelaise, elle est constamment appelée Mahaut, « Mathildis ». (D. Vaissete, Hist. de Languedoc, nouv . éd., III, preuves, p. 742; D.Fonleneau, XIII, p. 207; Métais, Cartul. suint, de la Trinité de Vendôme, p. 70; Gallia Christ., Il, instr.,col. 3ii; Migne, Palrol . lat., CLVII, col. 204, lettre de Geoffroy de Vendôme. Eu Poitou, les deux noms sont indifleremment employés; « .Mathildis» est celui que portait la première femme de Guillaume de Toulouse, père de Philippie; serait-ce en mémoire d'elle, comme l'insinue D. Vaissete (III, p. 469)» qi^e la jeune comtesse aurait été ainsi désignée?
GUILLAUME LE JEUNE 4o5
Cette union, vu lo jeune âge de la princesse, avait eu un caractère absolument politique, car Pliilippie devait être, éventuellement, l'hérilière du comléde Toulouse. Guillaume, son père, qui avait précédemment perdu les deux fils qu'il avait eus de deux mariages successifs, s'étant dégoûté du pouvoir, avait abandonné son comté et ses autres domaines à son frère Raymond de Saint- Gilles qui, dès 1088, se qualifiait de comte de Toulouse; débarrassé de tous liens il était ensuite parti pour la Terre-Sainte.
Quel était le caractère de la cession que Guillaume avait consentie à Raymond ? On ne le sait au juste, l'acte n'ayant jamais été produit. Etait-ce une vente ferme ou une mise en gage pour un temps limité, ou encore une substitution ayant pour objet de conserver au Toulousain sa dynastie nationale et d'éviter son incorporation dans les royaumes d'Aragon et de Navarre, ce qui était la conséquence du mariage de Philippie, on l'ignore, mais grâce au manque de publicité de l'acte intervenu entre les deux frères, on put, pendant ladurée delà vie de Guillaume, considérer Raymond comme un simple administrateur du comté. En conséquence les droits de Philippie demeurèrent intacts, et quand Guillaume mourut en Palestine, pense-t-on, dans le courant del'année 4093, il ne dépendait que d'elle, ou plutôt de son époux, de les faire valoir. Mais en ce moment Sanclie-Ramire était engagé avec les Maures dans la lutte où il devait perdre la vie, et il ne put agir avec la vigueur que comportait la situation; des mouvements s'étaient en effet produits un peu partout en sa faveur et Raymond dut faire appel à des secours spirituels, voire même surnaturels, pour appuyer son usurpation. 11 s'était rendu à l'abbaye de la Chaise-Dieu, et là, à l'issue d'une messe solennelle, il avait déclaré qu'il ne tiendrait le comté de Toulouse que de saint Robert, le fondateur de l'abbaye, si Dieu lui faisait la grâce de l'obtenir par son intercession. Sanche-Ramire avait en elTet, au mois de mai 1093, affirmé ses droits, présents ou éventuels, au comté de Toulouse, certain jour qu'il s'était rendu à l'abbaye de Saint-Pons de Thomières, dans laquelle il avait fait entrer comme moine son fils Ramire, et d'où, sous prétexte de rendre grâces à Dieu du succès de ses armes, il pouvait surveiller de près les menées de Raymond. La mort de Sancbe-Ramire délivra pour le moment ce
/|o6 LES COMTES DE POITOU
dernier de tout compôlilcur sérieux, et si Pliilippie lit entendre des plaintes elles ne furent pas écoulées (1).
La jeune reine ne pouvait songer à se fixer en Espagne, où l'étal de guerre était permanent et auprès de beaux-fils plus âgés qu'elle ; d'autre part, elle ne pouvait penser à revenir dans le comté de Toulouse où son oncle n'aurait sans doute pas toléré sa présence ; il ne lui restait d'autre alternative que d'entrer dans un monastère ou de se remarier. On peut supposer que, vu les droits magnifiques qu'elle avait à faire valoir, les prétendants à sa main ne manquèrent pas, mais le duc d'Aquitaine devait les supplanter tous; jeune, beau, séduisant, il avait personnellement tout ce qu'il fallait pour conquérir le cœur de la jeune femme, et, d'autre part, il lui assurait une situation au moins aussi brillante que celle dont elle avait joui sur le trône d'Aragon. On ne sait au juste à quel moment le mariage eut lieu, mais tout porte à croire que Guillaume ne laissa pas traîner l'affaire, puisqu'avant la fin de l'année 1094 il était l'époux de Philippie (2).
C'est à la préparation et à la conclusion de son union que Guillaume consacra l'été et l'automne de 1094, car l'on peut croire que, pour écarter les compétiteurs qu'il dut rencontrer sur son chemin, il ne négligea pas de recourir aux séductions de sa personne ; il n'avait encore que vingt-deux ans. Il resta donc pendant assez longtemps éloigné du Poitou, laissant par suite le champ libre aux passions qui ne demandaient qu'à déborder. Il n'avait pas eu le soin, comme son père, et il n'usa du reste jamais de cette précaution, d'attacher à sa fortune un homme qui fut d'une grande habileté et en possession d'une réelle autorité personnelle pour le suppléer pendant ses fréquentes absences. Ebbon de Parlhenay, particulièrement, en profita. Sûr de ne pas être inquiété par le comte, il rassembla rapidement une troupe redoutable et courut assiéger ^Gelduin dans le château de Germond. Soit que la forteresse, incomplètement édifiée, n'ait pu opposer
(i) Pour tous CCS faits, voy. D. Vaissete, Ilist, de Lanjaedoc, nouv. éd., III, pp. l\')2-l\o?i, 405-4Gr).
(2) Marchejïay, Chron. des cr/l, d'Anjou, p. 4'i> Saint-Maixeat. On remarquera qu'il y avait à peine quelques mois que Philippie était veuve lorsqu'elle prit un nouvel époux; les exemples de cette fa^on d'agir sont nombreux, l'usag'e n'imposant aucun délai à la femme veuve pour se remarier.
une défense efficace, soit que Gelduin, surpris, n'ait pu réunir
qu'un nombre de guerriers insufïisanls pour résister à la brusque
irruption de son frère^ le château fut emporté de vive force, et,
à partir de ce jour, il n'est plus question de Gelduin. Il est à
croire qu'il périt dans la lutte. La forteresse de Germond entre
les mains d'un homme puissant était un danger permanent pour
les seigneurs de Parthenay; afin d'ôter ce point d'appui à des
adversaires possibles, le vainqueur la fit raser de fond en comble
et depuis ce jour elle ne s'est pas relevée de sa ruine. La félonie
d'Ebbon demeura impunie et il resta seul et unique possesseur
de l'importante seigneurie de Parthenay. Les fêtes et les plaisirs
de toute sorte qui durent être l'accompagnement du mariage de
Guillaume étaient trop dans ses goûts pour qu'il ait cru devoir
les interrompre afin de châtier un vassal turbulent ; il trouva
plus commode d'accepter le fait accompli qui ne pouvait du reste
en rien modifier la transmission du fief, Ebbon étant, de par la
coutume, l'héritier direct de Gelduin (I).
L'histoire n'a enregistré pendant l'année 1095 aucun geste du duc d'Aquitaine et il ne paraît pas qu'il ait adressé à Raymond de Saint-Gilles aucune revendication fondée sur les droits de sa femme, du reste, ses états et toute la chrétienté étaient alors violemment secoués par un mouvement puissant qui révolutionnait les masses ; le libre accès du tombeau du Christ était entravé, luimême semblait en péril, sa délivrance était la seule solution qui se présentât aux esprits pour remédier à cette grave situation. La domination arabe, très tolérante, et qui ne portait aucun obstacle aux pèlerinages alors si fréquents vers les Lieux-Saints, malgré les difficultés de toutes sortes qu'ils présentaient, avait été remplacée par celle des Turcs Seljoucides, barbares et fanatiques, qui abreuvaient les pèlerins d'outrages quand ils ne les traînaient pas en esclavage. Pierre l'Ermite se fit l'écho ardent de ces misères et il parcourut en apôtre l'Italie, l'Allemagne et particulièrement la France. Le pape Urbain II, subissant l'entraînement de ces paroles cnfiammées, se mit à la tête du mouvement qui se dessinait partout et, afin de lui donner plus de corps et
(i) Marchcgay, Chron. des égl. d'Anjou, p. l\ii, Saint-Maixent.
/,o8 LES COMTES DE POITOU
d'amener les chefs des peuples à y participer, il se résolut à quitter l'Italie et à se rendre en France pour y frapper un grand coup. Un concile fut convoqué à Clermont en Auvergne. Il s'ouvrit le 18 novembre 1095; le clergé de l'Aquitaine y était représenté par l'archevêque de Bordeaux, les évoques de Poitiers, de Limoges, de Saintes, de Périgueux et d'Angoulême, les abbés de Charroux, de Saint-Savin, de Saint-Cyprien et sans doute bien d'autres encore dont les noms sont perdus; la guerre sainte fut décidée par acclamation et, pour favoriser le mouvement, de grandes, faveurs furent concédées aux gens de toute condition qui prendraient la croix.
L'enthousiasme qui régnait à Clermont fut immense, mais dans cette assemblée, où l'on était accouru de tous les points de la France, les grands seigneurs territoriaux faisaient défaut; le comte de Poitou s'y trouvait presque seul. Sa présence, en dehors de toute autre cause, était motivée par ce fait que l'Auvergne était sous sa suzeraineté et, bien que les liens de vassalité entre ce dernier pays et l'Aquitaine fussent assez relâchés, il lui sembla qu'il ne saurait trouver une meilleure occasion pour les affirmer. Ce fut donc Guillaume qui reçut le pape et qui l'engagea à diriger ses pas vers les pays qui étaient sous sa domination directe. Si l'on suit en effet l'itinéraire d'Urbain 11, on constate que c'est à peine s'il a fait une courte incursion en dehors de l'Aquitaine ; il semble par suite hors de doute que le pape croyait en ce moment pouvoir compter sur l'adhésion absolue du duc, dont la réputation était encore intacte et à qui les hautes qualités dont il donnait journellement la preuve avaient attiré un grand renom (1).
De Clermont, Urbain se rendit à Limoges, où il arriva le 23 décembre ; il y célébra les fêtes de Noël, assisté, outre les prélats italiens de sa suite, des archevêques de Lyon, de Bourges, de Bordeaux et de Pise, des évêques de Poitiers, de Saintes, de Périgueux et de Rodez, et y consacra les églises de Saint-Etienne et de Saint-Sauveur. En outre, le pape, à la requête d'Adémar,
''i) Les moines de Marmoutier qualifiaient h celle époque Guillaume VII de ?rand homme, « magnus vir » (Marcheg-ay, Cnrl. du Bas-Poilou, p. 2o4, Sigournay).
abbé de S.iint-Maiiial, déposa l'évoque Umbauld, pour avoir, quelques années auparavant, falsifié des lettres pontificales (1) .
Après un arrêt de quinze jours à Limoges, Urbain reprit sa route; il passa par Charroux où il procéda, le 8 janvier 1096, à la consécration du grand autel et enfin arriva à Poitiers pour célébrer la fête de saint llilaire, le 13 janvier (2). Guillaume, qui l'avait vraisemblablement précédé dans la capitale de ses états, lui fit une réception splendide. Quelles furent les questions agitées entre le vieux pape et le jeune duc pendant les vingt-cinq jours qu'ils passèrent ensemble, l'un emporté par la fougue de sa passion religieuse, l'autre par les violents appétits de la jeunesse, on ne saurait le dire. Il n'est pas à supposer que Guillaume se soit abstenu de laisser pressentir au pape ses intentions sur Toulouse et même qu'il n'ait pas essayé de l'amener à reconnaître la validité des droits de Philippie, mais il est aussi croyable qu'ils ne purent se mettre d'accord au sujet de l'exécution et que c'est à ce principal motif qu'est dû le recul du duc d'Aquitaine et sa nonparticipation à la première croisade.
Une cérémonie grandiose, la consécration solennelle de ]\rontierneuf, marqua du reste le séjour du pape à Poitiers. Guillaume, tout en maintenant ses sympathies à l'œuvre de son père, ne lui avait toutefois pas accordé le concours pécuniaire absolu dont celui-ci, dans les derniers temps de sa vie, faisait sa principale préoccupation et vers qui tendaient tous les mobiles de ses actions. Les parties del'église qui étaient en cours de construction furent achevées, mais l'exécution totale du plan primitif fut abandonnée, et elle ne fut môme jamais reprise. Le 22 janvier, le pape, assisté des archevêques de Pise, de Lyon et de Bordeaux, des cardinaux-évôques de Segni et d'Albano et de l'évêque de Poitiers, se transporta h Montierneuf, et, après les cérémonies de la dédicace, y bénit spécialement un autel que l'on avait édifié à nouveau pour cet objet, à la place de celui affecté à la messe du
(i) Marche?.iy, Chron. des égl. d'An/oii, \> ^ix, Sainl-Maixenl; Duplès-Aq^ier, Chron. de Sainl-Mnrtinl de Limoges, p 5o, Hepaard hier, et p. i8o, varia; Besly, Hisl. des comtes, preuves, p. 409.
(2) Marchegay, Chron. des é(/l. d'Anjou, p. ^12, Saint-Maixent; Mij^ne, Patrolojie lut., CLI, p. 272, Notilia de consecralione domiaici altaris Carrofensis.
4io LES COMTES DE POITOU
malin qu'avait autrefois consacré Simon» évoque d'Agen (1), De Poitiers, le pape se rendit à Angers où il bénit le monastère de Saint-Nicolas, fut à Vendôme remercier par cette visite l'alibé Geoffroy de l'aide puissante qu'il avait reçue de lui, passa à Tours où on le voit faire don de la rose d'or à Foulques le liécliin. Là il présida un nouveau concile où il renouvela les excommunications fulminées contre Eble de Châtelaillon pour les usurpations par lui commises, tant sur les biens des religieux de Vendôme que sur ceux de l'abbaye de Sainl-Maixent.Le 30 mars il était de retour à Poitiers où il promulgua une bulle réglant la question de sujétion de l'abbaye de Cormeri à l'égard de Saint- Martin de Tours ; dans ce jour, autour du pape, l'assistance des prélats était encore plus nombreuse que précédemment et au bas de l'acte de Cormeri on relève après sa signature celle des archevêques de Lyon, de Tours, de Vienne, de Bourges et de Bordeaux, des évêques de Chartres, d'Angers, du Mans, de Vannes, de Nantes, de Clermont, de Rennes et de Segni, et enfin de quatre cardinaux (2).
Reprenant ensuite sa marche, Urbain, au sortir de Poitiers, se rendit à Saintes, où il arriva pour célébrer la fête de Pâques qui, cette année, tombait le 13 avril. En route il s'arrêta à Saint-Jean d'Angély où, se trouvant à portée des domaines du sire de Châtelaillon, il renouvela l'excommunication prononcée contre lui à Clermont et à Tours et enfin l'assigna à comparaître à l'assemblée plénière ou concile qu'il devait tenir à Saintes. Eble ne différa pas de répondre à cette sommation et il se présenta devant la réunion des prélats ; là il eut à supporter la violente revendication de Geoffroy de Vendôme qui avait accompagné le pape dans ses pérégrinations; il se défendit vigoureusement, mais Urbain, après l'audition des parties en cause, prononça une sentence toute en faveur des prétentions de l'abbé de Vendôme. Eble, qui avait tout d'abord promis d'accepter la décision à intervenir, refusa d'y souscrire quand il vit qu'elle lui était défavo-
(i) Arch. de la Vienne, chron. du moine Martin : « De consecralione allaris maliliinalis ». L'inscription qui relaie ce (ait existe encore aujourd'hui dans l'église de Monlierneuf (Voy. Mcin. de la Soc. des Anliq.de VOuest, i844> P- 87 et pi. vi.)
(2] Car t. de Cormeri, p. 89.
GUILLAUME LE JEUNE 4ii
rable; aussi, quand il se relira de l'assemblée, ful-il de nouveau frappé d'analhème (1).
Guillaume ne se trouvait pas à la réunion de Saintes non plus qu'à toutes celles où l'on avait condamné les agissements d'Eble de Cliâtelaillon, et, par ricochet, sa conduite personnelle. Lorsque le pape quitta Poiliers pour se diriger vers l'Anjou, il avait de son côté abandonné cette ville pour se rendre à Bordeaux où il se trouvaille 22 mars. Se tenant ce jour dans la tour « Arbalesteyre », il avait confirmé l'abbaye de Sainte-Croix, sur la demande de l'abbé Foulques, dans la possession de Soulac que Guy-Geoffroy, son père, avait précédemment attribué à cette abbaye à la suite d'un jugement des prélats du pays. Le 2o,s'étant rendu dans l'église de Sainte-Croix et se trouvant devant l'autel de saint André, il avait renouvelé celte concession et de plus pris l'abbaye et son domaine de Saint-Macaire sous sa protection spéciale. Dans l'assistance qui l'entourait on remarquait la duchesse, sa femme, que l'on y désignait sous le nom de Mahaut « Malhildis», son frère Hugues, Arnaud de Blanquefort, le prévôt Guillaume, de nombreux chevaliers et des membres du clergé parmi lesquels se trouvait Pierre, le doyen du chapitre calhédral, arcbidiacre du diocèse, à qui le duc ordonna de faire rédiger immédiatement la décision qu'il venait de prendre et d'y faire apposer son sceau {'i).
On peut croire qu'il attendit dans sa seconde capitale le passage du pape qui y arriva vers la fin d'avril après un assez long séjour à Saintes où il avait consacré la basilique de Saint- Eulrope, mais Urbain s'arrêta peu, car le 7 mai il était à Toulouse d'où il conlinua sa marche triomphale à travers le .Midi. Le pape et le duc se quittèrent sans avoir pu s'entendre ; Guillaume était un esprit fin et délié, et l'annonce solennelle que Haymond de Sainl-Gilles avait faite à Clermont de son acquiescemont à la croisade avait dû peser sur ses déterminations en lui faisant entrevoir l'occasion attendue par lui depuis son mariage. Kl pourtant le pontife n'avait pas ménagé ses efforts ; partout où il était passé « il avait recommandé aux hommes do prendre la
(i) Mêlais, Cnrl. saint, de la Trinité de Vendôme, p. C7.
(2) Besly, Ilisl. des comtes, preuves, p. 4io; Gallia Christ., II, insir., col. 3ii,
4i2 LES COMTES DE POITOU
« croix, de marcher sur Jérusalem et de délivrer la cité sainte des « Turcs et autres Gentils. Aussi une grande multitude de nobles « et de non nobles, de riches et de pauvres de tous pays, n'ayant « qu'un môme vouloir, se mirent h marcher dans la voie du Saint- « Sépulcre, après avoir fait l'abandon de leurs biens (1)». Guillaume ne fut pas de ce nombre, son intérêt privé paralysait les élans vers lesquels devait le pousser sa nature généreuse.
Le séjour du duc à Bordeaux ne se prolongea pas outre mesure. Le 22 mai suivant il se trouvait à Poitiers ; ce jour, toute sa cour, et particulièrement sa femme Philippie, sa mère Audéarde, Hugues de Lusignan, Amel de Chambon, assistèrent avec lui à l'érection solennelle en paroisse de l'église de Saint-Hilaire-entre-Eglises, faite par Geoffroy, chantre du chapitre cathédral; l'évêque de Poitiers avait déjà, lui aussi, renoncé à suivre le pape et élnit, avec de nombreux membres du clergé, présent à cet acte auquel il donna son approbation (2).
Durant le cours de l'année une affaire grave rappela le duc dans le Midi .Dansune des stipulations de la chartequ'il avait concédée aux chanoines de Sainte-Croix il avait pris sous saproteclion spéciale l'église de Saint-Macaire, dépendance du chapitre. Or^on ne sait pour quelle cause, les habitants de celle région se soulevèrent ; est-ce contre l'autorité temporelle des chanoines, bu contre celle du comte d'Angoulème, leur seigneur, qui avait épousé la fille d'Amanieu, seigneur de Benauge et de Saint-Macaire? peutêtrecontre lesdeux. Toujours est-il querinsurreclion dut être violente, car la répression fut terrible. Le duc assiégea à la fois la ville et le château de Saint-Macaire et s'en empara; il massacra les habitants de la ville, qu'il incendia; quant au château, qui était très fortifié, il le remit peut-être simplement entre les mains de Guillaume Taillefer, le comte d'Angoulème. Pendant ce temps, ce dernier faisait rentrer sous son autorité le château de Benauge, ce qui indique un soulèvement de tout l'héritage d'Amanieu (3).
(i) Marchegay, Chrnn. des égl. d'Anjou, pp. l\\ï et 4i2, Saint-Maixenf.
(2) D. Fonleneau, XIII, p. 207. L'église de Saint-Hilaire-enlre-Egliscs était située entre la cathédrale et le temple Saint-Jean; elle a été rcédifiée il y a quelques années.
(3) D. Fonleneau, XIII, p. 211; Hist. ponf. et comit. Engolism., p. l\\. Ce dernier document, qui n'est qu'un panégyrique, attribue au comte d'Angoulème seul
GUILLAUME LE JEUNE 4i3
Enfin celle même année 109G vit se terminer la mémorable fin de non-recevoir opposée par Eble de Châlelaillon à toutes les sommations de l'autorité ecclésiaslique. Malgré le dédain avec lequel il avait accueilli la malédiction du pape, les effets de ce solennel analhème, lancé à un moment où les populations étaient impressionnées par les paroles de ce vieillard qui poussait les hommes à abandonner les choses terrestres pour conquérir le royaume du ciel, se firent sentir à la longue. De guerre lasse, le pape s'était décidé à recourir au pouvoir temporel et il avait mis le comte de Poitou en cause. Après le scandale de Saintes il avait dépêché vers Guillaume qui, onl'a vu, s'était prudemment dispensé d'assister au concile, son légat Aimé, l'archevêque de Bordeaux, avec mission d'exiger que le comte fît mettre à exécution la sentence de restitution des biens usurpés sur l'abbaye de Vendôme, faute de quoi non seulement lui-même mais tous ses étals seraient frappés d'interdit. Redoutant les complications qui pouvaient sortir de celte fâcheuse situation, Guillaume pesa de toute son autorité sur les décisions de son vassal et, pour mener cette affaire à bonne fin, il en chargea Renoul de Saintes, l'évêque diocésain d'Eble, homme sage et prudent, assez peu disposé à se prêter aux violences de l'abbé de Vendôme, et qui, qualre ans à peine après l'usurpation commise par le sire de Châlelaillon, s'était montré disposé à l'absoudre. La négociation réussit et elle se termina par une transaction en vertu de laquelle Eble, sa femme Yvette, qui avait été la plus obstinée dans la résistance aux réclamations de Geoffroy de Vendôme, leur fils Guillaume et leur fille Marguerite, consentirent à abandonner l'île d'Oléron et reçurent en retour des religieux de Vendôme cent cinquante livres de monnaie poitevine. L'évêque, pour arriver à ces fins, s'était, avec les principaux membres de son clergé, rendu à Châlelaillon, où le seigneur le reçut, entouré des membres de sa famille et de plusieurs chevaliers de sa dépendance, convoqués pour donner plus de solennité à l'accord à intervenir.
la soumission des châteaux de lienaug'c et de Sainl-Macaire; mais celle asserlion csl infirmée en ce qui touche Saiul-Macaire par une mealion précise qui fait partie des éléments de date d'une charte du carlulaire de Saint-Jean d'Angély de cette année loyO.
/|i4 LES COMTES DE POITOU
Aussitôt que le légat eut été informé de sa conclusion, arrivée le 18 septembre, il y avait joint, selon l'usage, sa propre confirmation afin de maintenir ses droits de haute juridiction ecclésiastique, et en avait fait part à Geoffroy.
il ne manquait plusà cet acte important, pour qu'il acquît toute sa valeur, que de recevoir Tapprobalion du comte de Poitou, agissant en qualité de seigneur suzerain, et prenant une fois de plus les moines do Vendôme et leurs biens sous sa protection spéciale. Use trouvait alors au cbâteau de Benon, qu'il avait fait récemment reconstruire au milieu des grandes forêts de l'Aunis, et qui était à la fois un rendez -vous de chasse et un poste militaire d'où il lui était facile de surveiller les seigneurs de Châtelaillon qui tenaient presque tout le pays sous leur domination. C'est seulement le 10 décembre qu'il se prononça. Sa compagnie était brillante, car on relève auprès de lui la présence de nombreuses personnes notables, telles que sa femme, sa mère, Geoffroy de Preuilly, comte de Vendôme, qui avait été amené par l'abbé de la Trinité, les abbés de Saint-Maixent et de Maillezais, Hugues de Lusignan, Aimeri de Rançon, Guillaume de Mauzô, sénéchal du comte, Hugues de Doué et Geoffroy de Taunay (t).
Le dernier mot sur celte affaire fut dit au concile de Saintes tenu au mois de mars 1097 ; l'assemblée, présidée par l'archevêque de Bordeaux et où se trouvaient les archevêques d'Auch et de Dol et quarante et un autres évêques et abbés, confirma solennellement la charte du duc d'Aquitaine (2).
Il se peut que Guillaume ait assisté à cette réunion, bien qu'en général lise soit tenu assez à l'écart de ces grandes manifestations religieuses et qu'il ait cherché autant que possible à ne pas se mêler des affaires contentieuses qui surgissaient chaque
(i) Mêlais, Cart. saint, de la Trinité de Vendôme, pp. G6, 71 et 72; Mio'ne, Patrol. lat., CLVII, col. 34 et 182.
(2) Métais, Cart. saint, de la Trinité de Vendôme, p. 70. Le P. Labbe a commis une erreur {Concilia, X, col. 6o4) en maintenant à ce concile la date de 1096, que lui avait fournie la décision susdite, relatée dans la charte de l'abbaye de Vendôme qui la fixe au 2 mars (vi des nones), que par une charte de Saint-Jean d'Angély (D. Fonteneau, XIII, p. 2o3), qui place la tenue du concile au dimanche où l'on cliante Laetare, lequel correspond en 1097 au 10 mars (vides ides). Les deux scribes ont suivi l'usafjje qui faisait partir de Pâques le commencement de l'année, car ils sont d'accord sur le chid're de l'indiclion, qui est iv et se rapporte à l'année 1097, ^' ^''^ diffèrent sur la date conciliaire, ce doit être le résultat d'une erreur du scribe de Vendôme qui aurait écrit le vi des nones au lieu du vi des ides.
GUILLAUME LE JEUNE 4i5
jour entre les églises ou les monaslères, mais il no lui était pas toujours facile d'échapper à leurs sollicitations, particulièrement lorsque, dans ses voyages, il venait prendre gîte dans quelque établissement. C'est ainsi qu'en 1097, peut-être à son retour de Saintes, se trouvant à Saint-Maixent avec Eudes, son sénéchal, qui venait de succéder à Guillaume de Mauzé,el Hugues de Doué, son fidèle compagnon, ilassista à un accord en vertu duquelHugues de l^ochefort,pour désintéresser les religieux du tort qu'il leur avait causé en tuant deux de leurs serviteurs alors qu'ils percevaient sur le marché de la ville les droits qui leur étaient dus et des déprédations que ses gens avaient commises;! cette occasion, renonça en leur faveur à la somme de 200sous qu'ils lui donnaienllorsqu'ilfaisait hommage à l'abbé de ses biens patrimoniaux (1). Peut-être est-ce à ce voyage que le comte^ sollicité par les moines de Saint- Maixent, se rendit h leur chapitre et leur abandonna toutes les coutumes qu'il étaiten droit de posséder sur leur terre de Romans. Hugues de Doué y était présent ainsi qu'Hugues le veneur, agent du comte pour la forêt de la Sèvre, qui dépendait en partie de la paroisse de Romans (2). A partir de ce moment, et pendant tout le restant de l'année 1097, la présence de Guillaume n'est plusconstatée en Poitou; des préoccupations fort graves le retenaient par ailleurs (3).
Lors de la tenue du concile de Clermont, au mois de novembre 1095, Raymond de Saint-Gilles avait fait savoir au pape qu'il avait déjà pris la croix pour la délivrance de la Terre-Sainte. La plus grande partie de l'année 1096 se passa en préparatifs, puis, tout étant prêt, il partit à la fin d'octobre à la tête du troi-
(i) A. Richard, Charles de Saint-Mni.renl, I, p. 226.
(2) A. Richard, Charles de Saint-Maixenl, I, p. 216.
(3) La chroni(|uc de Sainl-Maixcnt (Marcliegay, Chron. des égl. d'Anjou, p. 4 '3) rapporte dans un passafj;e assez obscur que, durant cette année 1097, après Pâques, r^irchcvèque de Bordeaux aurait été fait prisonnier par le comte de Poitou. D'après elle, Aimé aurait été d'abord en Espajçnc rétablir le culte chrétien dans Iluesca, dont Pierre, roi d'Aragon, se serait emparé, et, le jour de PAques, il aurait consacré pour cet objet le temple des infidèles. Mais elle assigne à ce jour la date des ides d'avril (i3 avril), qui fut celle de la fêle en 109G, tandis qu'en 1097 elle tomba le jour des nones (5 avril). Il nous paraît à peu près certain que le chroniqueur ou son copiste aura écrit par erreur « idibus d au lieu de « nonis », car Aimé se trouvait à Saintes le jour de Piujucs ioqO avec le pape Urbain II et Iluesca ne fut pris que le 2,") novembre suivant; enfin, d'autre part, si l'incarcération du légat du pape a eu réellement lieu, elle ne pourrait que se rattacher aux faits dont il va être parlé.
4i6 LES COMTES DE POITOU
sième corps des Croisés. Il emmenait avec lui Elvire de Caslille, sa troisième femme, et son jeune fils, lequel devait succomber dans le voyage. Avant de quitter ses élals, il fil la déclaration solennelle qu'il n'y reviendrait plus jamais, voulant passer le reslanl de son existence en Orient au service de la cause qu'il avait embrassée.
La plupart des historiens ont attribué à l'ardeur de la foi du comte de Toulouse une détermination aussi extraordinaire ; pour notre part, nous inclinons à y voir autre chose, et en particulier un acte de cette politique ondoyante dont il donna plus tard de nombreux témoignages. Dans son for intérieur, il ne devait se faire aucune illusion sur les droits de sa nièce ; celleci était bel et bien l'héritière du comté de Toulouse et il n'était rien moins que sûr qu'il pût résister aux forces du duc d'Aquitaine, accrues par les intelligences que celui-ci n'avait pas manqué depuis deux ans de se ménager dans le pays. D'autre part, il avait dû remettre à son fils aîné, Bertrand, le comté de Saint- Gilles et toutes les seigneuries de Provence qu'il tenait de la mère de ce dernier, sa première épouse, ce qui lui avait constitué une situation presque égale à celle que la possession du comté patrimonial de Toulouse donnait son frère Guillaume. En cas d'échec dans une lutte qui ne pouvait tardera se produire, Raymond se serait trouvé complètement dépouillé, el avec lui sa jeune femme et l'enfant de son âge mûr. 11 résolut donc, pendant qu'il jouissait encore d'une grande situation, d'essayer, comme il y réussit du reste, de leur assurer une position équivalente en Orient. 11 passa tous ses droits sur le Toulousain à son fils Bertrand qui, grâce à l'importance des domaines dont il était déjà pourvu, était bien plus que lui en mesure de résister aux attaques du duc d'Aquitaine. 11 le fortifia aussi de toute la sympathie morale qu'il avait acquise en se déclarant pour la croisade dès les premiers jours de sa prédication, sympathies qui se manifestaient surtout dans le clergé et que son conseil et compagnon, Aymar, l'évêque du Puy, n'avait pas peu contribué à développer. Enfin, et ce fut toujours le point délicat de toutes les grandes expéditions militaires, Baymond ne pouvait manquer d'avoir de grands besoins d'argent; il dut faire appel au trésor
GUILLAUME LE JEUNE /|i7
de son fils, entre les mains de qui lecoml6 de Toulouse devinlJe gage ou la rémunération des avances qu'il avait faites.
Bernard s'était donc mis en possession anticipée de l'héritage de son père dès la fin de l'année 1096, mais il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il lui serait promptement contesté. A la fin de l'année 1097 ou au printemps de 1098, Guillaume,ayant terminé ses préparatifs,se jeta inopinément sur le territoire du comte de Toulouse. Une marche rapide l'amena sous les murs de la cité dont il s'empara presque sans coup férir. La résistance semble s'être concentrée dans le bourgde Saint-Sernin, contigu à l'enceinte de la ville, qui fut ruiné et dont la magnifique église eut à subir de grands dommages (1).
On ne saurait dire jusqu'où le duc d'Aquitaine poussa ses avantages, mais il est à présumer qu'il se maintint dans la limite de son droit et qu'il restreignit son occupation au patrimoine de Philippie, sans chercher à s'étendre ù 1 Est aux dépens de Bertrand; en agissant de cette sorte son entreprise ne prenait pas le caractère d'une conquête, elle était simplement la conséquence d'une juste revendication. C'est ainsi, du reste, qu'elle fut considérée par les grands seigneurs laïques, vassaux du comte de Toulouse, qui reconnurent aussitôt son autorité, mais il en fut autrement de certains dignitaires ecclésiastiques, évêques ou abbés, qui mirent au soutien de la cause de Bertrand toute leur ardeur religieuse. Tel fut Géraud,évêque de Cahors, qui, dans le courant de cette année 1098, concédait certains chevaliers des portions du domaine épiscopal afin de les porter à résister aux prétentions du duc d'Aquitaine. Pour lui, le domaine envahi est celui de Raymond de Saint-Gilles qui, dit-il, est allé sur l'ordre du pape délivrer Jérusalem et le Saint-Sépulcre du joug des barbares infidèles (2).
(i) D. Vaisselc, Ilist. de Languedoc, nouv. éd., III, p. 007, et V, col. 704.
(2) D. Vaissete, Ilist. de. Languedoc, nouv. éd., III, p. 009, et V, col. 703. Les historiens du Languedoc ont pris acie de cette opposition et de celles qui se produisirent par la suite (sans reinar(|ucr qu'elles étaient la consé(iuence de senlimenls qu ne furent pas particuliers à cette époque, à savoir l'hostilité des içens du Midi contre ceux du Nord), pour protester contre la léiçalité des prétentions de Guillaume VII agissant au nom de sa femme. Ils ont prétendu appliquer aux reliions du Midi le principe dit de la loi sali([ue,que Ht valoir au xiv<i siècle la maison royale de France, c'est-à-dire l'exclusion des femmes à l'héritanc d'un fief de dig-nité. Bien (pie D. Vaissete, repré-
/4i8 LES COMTES DE POITOU
11 ressorl de ces paroles que l'éveiquo de Caliors regardait comme fictive la renonciation de Raymond aucomtô de Toulouse et qu'à ses yeux Guillaume de Poitiers n'était qu'un usurpateur et un violateur des privilèges solennellement reconnus aux croisés. Suivantleursconvictions ou leurs intérêtsles petits seigneurs des diverses parties du comté prirent parti pour ou contre le duc d'Aquitaine et sa femme. Afin de s'attirer des adhérents dans le clergé ceux-ci se montrèrent généreux à l'égard de Saint-Sernin de Toulouse, le plus important établissement de la région. Pour l'indemniser des pertes considérables qu'il avait subies lors de la prise de la ville, ilslui reconnurentla liberté complète que le pape Urbain II avait, avec l'assentiment de Raymond de Saint-Gilles, solennellement conférée au chapitre le 24 mai 1096, jour de la consécration de la nouvelle église ; ils confirmèrent aussi toutes les donations que leurs prédécesseurs avaient précédemment faites aux chanoines, leur en firent de nouvelles, et particulièrement leuraccordèrentle droit de prélever une jointée de grain sur chaque selier qui serait apporté par des étrangers pour être vendu dans la ville ou dans son faubourg. On ne saurait toutefois dire
sentant du patriotisme local, penchât vers cette manière de voir, il ne put s'empêcher, à diverses reprises, de constaler l'existence de faits contraires à celte théorie que ses recherches dans l'histoire de la province lui faisaient journellement rencontrer. Ainsi il dit (tome III, pag'e 4oO- " ^^^ filles succédèrent non seulement aux 'fiefs ordinai- « res duraut le xi"' siècle et le suivant, mais encore à ceux de dignité: la province « en fouruit divers exemples, entre autres ceux de Berthe, comtesse de Rouercue et « marquise de Golhie, de Garseinde de Béziers et d'Ermençarde de Carcassonne. » Un pourrait ajouter à ces exemples celui de la fille du comte de Provence, mère de Bertrand, et surtoutcelui d'Aliénord'Aquilaine, la petite-fille de Guillaume. F). Vaissele? pour trouver une explication plausible à l'occupation du comté de Toulouse par Raymond de Saint-Gilles, en est réduit à supposer c une substitution énoncée dans le tes- « tament de Pons (père de Guillaume IV et de Raymond) que nous n'avons pas (IV, « p. 194)». Il trouve celle-ci toute naturelle! et il conclut ainsi: « Il paraît indiscu- « table que cette succession lui était dévolue (à Raymond de Saint-Gilles) à l'exclusion « de Philippie,sa nièce; cette dernière l'en laissa en effet paisible possesseur après la « mort du couitc son père, sans qu'il paraisse qu'elle ait fait la moindre démarche « pour faire valoir ses prétentions jusques à ce que Raimond étant absent et occupé « aux guerres d Outre-.VIer, elle ou le comte de Poitiers, son mari, firent une tcnla- « tive sur le comté de Toulouse (III, p. ^^J-]). » D. 'Vaissete, en écrivant ces lignes, oubliait qu'au moment de la mort de son père Philippie était la femme de Sanche d'Aragon, qui semble au contraire avoir eu l'intention de revendiquer l'héritage de sa femme, que celle-ci restée veuve n'avait aucun moyen d'action pour arriver à celle fin, et que, si Guillaume se tint coi pendant deux ans, on peut attribuer son inaction aussi bien à des démarches personnelles de Raymond qu'à une pensée politique chez le duc d'Aquitaine qui voulait ne rien brusquer et n'agir que quand il serait sur du résultat.
que ces concessions furent gratuites, car les chanoines tirèrent de leur trésor quaire livres et demie d'or et 800 sous toulousains dont ils firent cadeau au duc. Ces conventions, si précieuses pour Saint-Sernin, furent passées au mois do juillet 1098, en présence d'Adémar, vicomie do Toulouse, et de Bernard, vicomte de Béziers, puissants feudataires du comté et qui s'associaient ainsi aux actes de leur nouveau suzerain (1).
Il est à croire que Guillaume avait dû affecter l'un et l'autre à la défense de ses nouvelles possessions, car. assuré que sa conquêle serait bien gardée, il put, dès le printemps, revenir dans ses élals patrimoniaux. Le 16 mai 1098 nous le retrouvons dans le Talmondais. Par suite de la mort de Pépin, ce grand fief était iombé en rachat et le comte de Poitou y jouissait personnellement de tous les droits. En sa double qualité de seigneur direct et de suzerain, il approuva un legs que Pépin avait fait à l'abbaye de Sainte-Croix de Talmond, et en même temps confirma toutes les dispositions que les prédécesseurs de Pépin avaient pu prendre en faveur de l'abbaye. Mais en retour il ne négligea pas de s'assurer le bénéfice des prières des religieux qui lui accordèrent le privilège de la société ou de l'association avec eux, en vertu de quoi ils devaient, durant tout le temps de son existence, chanter chaque semaine une messe pour la prospérité de ses entreprises et de plus célébrer un service annuel pour l'âme de son père. De sa propre main il traça une croix sur la charte qui stipulait ces obligations et les concessions qui leur avaient donné naissance (2).
La présence de Guillaume dans ce pays était toute fortuite, et ce qui le prouve c'est qu'on ne relève dans son entourage aucun nom de personnage notable, il n'y a que des barons ou des chevaliers delà région. Lors de ce voyage, une autre affaire fut aussi portée devant lui ; c'était une contestation entrereligieux. Pépin avait légué aux moines de Sainte-Croix une portion de marais
(i) D. Vaissete, Hi'st. de Languedoc, nouv. éd., V, col. 75/1. Palustre, qui ne nous paraît pas avoir judicieusement interprété les termes de la charte de juillet 1098 {l/ist. de Guillaume L\\ pp. 280-282 et 288, note 2), fait succomber, dans la lutte qui eut Saiul-Sernin pour théâtre, Pierre d'Andoucjue, évêque de Pampelune (qu'il nomme Pierre de Rota); or ce prélat assista en 11 10 à une donation qui est insérée dans le cartulaire de Conques (éd. Desjardins, p. 35o) et tut tué seulement en iii4 dans une sédition dont il sera parlé plus loin.
(2) Cart. de Talmond, p. 202.
qu'il avait enlevée à ceux de Marmoulier, lesquels la revendiquaient. Mais Guillaume, que ces derniers s'étaient rendus favorable en lui faisant des cadeaux, se dégagea d'eux et délégua ses pouvoirs à Eudes de la Roche, qui, vu la ditHculté de décider entre les parties, ordonna qu'il serait procédé à un duel dont l'issue donnerait raison au vainqueur (1).
Le comte, qui ne pouvait faire qu'un court séjour dans le pays, n'assista pas à celte lutte et, ses affaires terminées, il repartit; en passant par Saint-Michel en Lherm, il prit à sa suite l'abbé Guérin, et arriva à Saintes, où il trouva Aimé, l'archevêque de Bordeaux, et Simon, l'évêque d'Agen; ces prélats assistèrent avec lui à un accord qui se fit entre les religieuses de Notre-Dame de Saintes et son fidèle Geoffroy de Taunay, à qui elles donnèrent 10.000 sous pour l'abandon de ses droits sur le domaine de Balenzac (2).
L'époque du passage du comte à Saintes est fixée par celle du séjour qu'il fit à Sainte-Gemme; c'était à la fin de juin ou au commencement de juillet, alors que la prise d'Antioche par les croisés, advenue le 8 juin, était déjà parvenue en Occident. A cette date, il fit don au prieuré de Sainte-Gemme, oi^i il avait assurément pris gîte, de divers biens et entre autres de relais de mer sur les bords de la Seudre, entre le Guâ et le Chapus. Les seules personnes notables que l'on voie assister à cet acte sont Robert, le prévôt de Saintes, et Guillaume de Mauzé ; évidemment le comte retournait hâtivement dans le Midi avec une suite ton le militaire (3).
On a vu que, dans ce mois de juillet 1098, il se trouvait à Toulouse, mais il n'y fit pas un long séjour. La soif des aventures le tenait et, au mois de septembre, on le rencontre dans l'armée de
(i) Marchegay, Cart. du BaS'Poiton, p. loi, prieuré de Fontaines. Le même éditeur a donné une traduction française de cet acte dans la Revue des provinces de l'Ouest (ve année, iSSy, p. 267), réimprimée dans ses Notices et pièces historiques sur l'Anjou et le Poitou, 1872, p. 178. Cette traduction est précédée d'une relation détaillée du duel, quelque peu fantaisiste, car il y est dit que les champions, protégés par un bouclier, lutlèrenl avec des bâtons, tandis que le texte de la charte précise qu'ils combattirent à coups de poings: « At ubi pugiles contra se ad pugnam veneruot ».
(2) Cart. de Notre-Dame de Saintes, p. 84. Cet acte n'est pas daté, mais il est du temps d'Urbain II, c'est-à-dire anlcrieur à 1099, et la qualification de glorieux, « gloriosus », qui y est donnée à Guillaume, doit se rapporter à l'époque où il fut à l'apogée de sa fortune, c'est-à-dire après la conquête de Toulouse.
(3) Hesly, Nist . des comtes, preuves, p. 4' '•
Guillaume le Roux, roi d'Angleterre, se mêlant à la querelle de ce prince avec le roi de France. Dans sa compagnie, il assista aux sièges infructueux de Monlfort l'Amaury et d'Epernon, et quand Guillaume le Houx, dépil6 par ces échecs, prétexta des aiïaires urgentes pour conclure une trêve avec ses adversaires et retourner en Angleterre, le comte de Poitou se trouva contraint d'abandonner aussi la partie. On ne sait à quoi attribuer celle fugue. Avait-il des motifs particuliers d'inimitié contre le roi Philippe, ou bien, du chef de sa femme, fille d'Edme de Mortain, lui était-il advenu en Normandie désintérêts particuliers qui se trouvaient menacés? Les historiens du temps ne nous ont là^ dessus rien laissé entrevoir (1).
S'éloigner de ses états, ainsi que le faisait Guillaume, sans être couvert par l'immunité spéciale des croisés, aurait été fort périlleux, s'il ne s'était senti garanti en Toulousain par la présence de sa femme, en Aquitaine par quelque fidèle, jouant à son égard le rôle du comte de la Marche auprès de Guy-Geoffroy; peutêtre avait-il chargé de ce soin Guillaume Taillefer, comte d'Angoulème, à qui, au commencement de l'année 1099, en témoignage des sentiments d'affection qu'il avait pour lui, il fit cadeau de la villa de Chasseneuiletdelarue qui traversait le pont Joubert de Poitiers. Le comte d'Angoulème transmit aussitôt ce don à l'abbaye de Saint-Amant de Boixe, qui obtint de l'évêque de Poitiers et de son chapitre calhédral qu'ils complétassent cet acte par l'abandon de l'église de Saint-Clément de Chasseneuil (2).
La présence continue de la comtesse à Toulouse produisait de
(i) Orderic Vital, Hist. ecclcs., IV, p. 25.
(2) Bcsiy, Ercsqiies de Poicfiem, pp. y'i-yG. La charte du duc d'Aquilaine na pas d'indications chronoloî^icpics, mais celle de l'évcquc, (jui lui est de peu postérieure, porte la date du 2 des calendes d'avril 1098 (3i mars 1099). Cet acte offre cet intérêt tout particulier qu'il démontre qu"à cette époque il était d'usaqe dans la chancellerie de l'évêque de Poitiers de faire commencer l'année à Pâques. Il semblerait, si l'on s'en tient seulement aux indications chronolog-iques numérales, qu'il appartient sans conteste à l'arnce logH, Pâques étant tombé cette année-là le 28 mars, mais à la suite se rouve le chilfrc vu pour l'indiction, Ic<|uel correspond à l'année 1099. Or, eo creusant la question de plus près, on s'aperçjoil que l'année 1098, vieux style, a compté deux calendes d'a^rii; en effet, en 1099, nouveau style, Pàcpics tomba le 12 avril, si bien que c'est à celle date seulement que se termina l'année 1098, vieux style, commencée le 28 mars de l'année précédente; lechifl're de l'indiction seul pouvait dire dans laquelle des deux années se trouvait le 2 des calendes d'avril de notre charte, et comme cechitlre, qui est vn, correspond à l'année 1099,1! s'en suit que notre jour du 2 des calendes d'avril doit être placé dans celte année 1099.
/,22 LliS COMTES DE POITOU
son côlé les plus heureux effets; elle y régnait absolument en souveraine et, comme telle, elle disposait à son gré du domaine de ses ancêtres. C'est ainsi que par dévotion pour saint Saturnin et assurément aussi pour attacher encore plus étroitement à sa personne les chanoines de sa collégiale, elle accrut le don qu'elle et son mari leur avaient précédemment fait, et particulièrement elle augmenta les droits de franchise dont ils jouissaient dans le bourg de Saint-Sernin, Ses inspirateurs, ceux dont elle avait pris' conseil, étaient Munion, le i)révôt de Saint-Sernin, et Robert d'Arbrissel, qui débutait dans la grande voie de propagande de ses doctrines et s'était créé dans JNIunion un adepte zélé (1). La comtesse disposa encore, pour répondre à d'autres sollicitations, de l'alleu et de l'église de Saint-Médard de Fenouillet en faveur de l'abbé de Maillezais (2).
Dans ce même temps, c'est-à-dire durant l'année 1099, Philippie mit au monde un fils, à qui, conformément à l'usage suivi dans la famille comtale poitevine, fut donné le nom de Guillaume. Par une coïncidence heureuse ce nom se trouvait être celui de son aïeul, le précédent comte de Toulouse, et, par ce fait, les destinées des deux races semblaient venir se confondre naturellement sur la même tête (3).
Malgré la violence des termes employés par l'évêque de
(i) D. Vaissefe, Hist. rie I.nngnedoc, nouv., éd., V, col. 756.
(2) Lacune, ///s<. do Mailleznia, preuves, p. 246. Dans cet acte Guillaume prend le litre de comte des Poitevins et des Toulousains. Le nom de l'abbé de Maillezais est omis dans la cliarte. bien que celle-ci énonce que la donation fut faite dans sa main ; or, c'est vers cette époque que Pierre, un personnage très lettré, qui faisait ses délices de la lecture de Cicéron.fut élu abbé do Maillezais, et par suite n'y aurait-il point lieu de le rattacher plus ou moins étroitement au particulier désigné sous le nom de Pierre de Muret, (pii vient en lètedes témoins de l'acte, immédiatement avant Foucher, le prieur de ]\Iaillezais.
(3) Marcbegay, Chron . des égl. d^ Anjou, p./iiQ, Saint-Maixent.Ea ne parlant que de la seule naissance de Guillaume pendant Tannée ioqç), nous nous heurtons à Topinioa universellement admise qui veut que Philippieait, dans le courant de cette année 109,), donné le jour à deux garçons, Guillaume et Raymond. Le fait n'est pas douteux pour Guillaume, mais il en est tout autrement par rapport à son frère ou, du moins, c'est ce qui nous paraît résulter du texie même de la chronique qui est ainsi conçu ; c. 1099. « "Willelmo comili natus est filius, equivoce Guillelmus vocatus. Ex suj^radicta con-
« juge habuit (pjO([uequinque fîlias No\'issime genuit apud Tholosam uterinutn,
« videlicet Raimundum ». Selon nous Raymond a dû naître vers 1 1 1/(. Trente ans
après, dans une chirle de Saint-Jean d'.\ngély (I3esly, Hist. des comtes, preuves, p. /i62), Guillaume VIII rappelait avec insistance qu'il était issu d'une mère toulousaine, ce qui pouvait prêter à beaucoup de sous-entendus de sa part.
Cahors pour caractériser la conduite du comte de Poitou à l'égard de son cousin Bertrand, il ne paraît pas que Guillaume ait été frappé des censures ecclésiastiques et particulièrement de la peine de l'excommunication dont l'autorité épiscopale, et en particulier le pape Urbain II, étaient alors si prodigues. Toutefois le clergé toulousain dissident dut faire des tentatives auprès du pape pour arriver à ce résultat, et nous ne serions pas étonné que c'est à la préoccupation d'arrêter ces menées que sont dus le voyage à Rome de Pierre, l'évêquede Poitiers, au commencement de l'année 1099, et le long séjour qu'il y fit. Il s'y trouvait lors du concile que le pape tint dans cette ville le 29 avril et il n'était pas de retour au siège de son évêclié le 29 juin, lors du synode qu'y présida Aimé, l'archevêque de Bordeaux; on ne constate sa présence en Poitou qu'à l'époque de la saint Luc (I). Chargé de traiter auprès de la cour pontificale toutes les affaires de la région, c'est lui, sans nul doute, qui obtint le 27 avril une bulle par laquelle le pape confirmait tous les privilèges accordés par les comtes de Poitou, ducs d'Aquitaine, à l'église de Sainte-Croix de Bordeaux (2).
Le retour de l'évêque de Poitiers concorda peut-être avec le grand événement qui marqua celte année d'une date ineffaçable.
Le 1 5 juillet 1099, Jérusalem était tombée aux mains des Croisés. La nouvelle de ce résultat, si anxieusement attendu, de tant de prodigieux efforts, arriva en Occident, grossie par les récits merveilleux qui accompagnent toute expédition lointaine et celleci, par son caractère spécial, agissait plus que toute autre sur l'imagination populaire. Aussi, bien des seigneurs qui avaient résisté au premier entraînement, à l'excitation des paroles d'Urbain II et de ses ardents disciples,- se sentirent-ils émus et à leur tour se résolurent-ils à partir. Beaucoup marchaient poussés par l'impulsion intime de leur foi religieuse, si vivace au milieu des débordements de l'époque, mais d'autres étaient entraî-
(i) Marchcgay, Cnrt. du Bas-Poitou, j). 71, prieuré d'Aizenay. Les synodes de l'évêque de Poitiers se tenaient deux fois l'an, le jeudi, jour de la fête de l'Ascension, et le jeudi après la fcle de saint Luc qui se célèbre le 18 octobre. (Arch. de la Vienne, G. 10).
(2) Archives Iiist. de la Gironde, VI, p. loo.
/(2/i LES COMTES DE POITOU
nés par des motifs moins nobles ; ceux-là c'étaient les coureurs d'aventures, de braves guerriers qui cherchaient dans un inconnu plein de périls l'occasion de nouvelles jouissances : parmi ces derniersil convient de placer le duc d'Aquitaine, Mais pour tenir un rang digne de lui dans l'expédition qui se prépara aussitôt pour renforcer les rangs des vainqueurs, il ne convenait pas que le duc partît avec une simple escorte, il lui fallait une armée qu'il pût diriger et dont il serait le seul et véritable chef. Pour arriver à ces fins il était contraint de s'adresser à ses vassaux et par suite de profiter de toutes les circonstances où il pourrait se mettre en rapport avec le plus grand nombre d'entre eux. C'est dans ce but intéressé que, laissant encore une foisPhilippie seule à Toulouse, il se rendit en Bas-Poitou pour assister h la bénédiction solennelle de l'église delà Chaise.
Le vicomte de Thouars, Herbert, continuant l'œuvre de son père, avait comblé de dons ce petit monastère et de plus avait fait poursuivre activement les constructions de l'église qui s'édifiait sous la direction d'un moine nommé Jean. La dédicace en avait été fixée au 7 décembre 1099 et devait être faite par l'évêque de Poitiers, ce qui s'exécuta de point en point. La plus grande partie des barons et des vassaux du vicomte de Thouars et les nombi'eux officiers de sa maison assistèrent à la cérémonie qui dura deux jours, le 6 et le 7 décembre; l'affiuence de monde fut telle que les vieux barons disaient ne pas en avoir vu de semblable depuis la dédicace de l'abbaye de Charroux, en 1067. L'occasion qui s'offrait était trop favorable pour que le duc d'Aquitaine la manquât; il se trouva donc à cette solennité en compagnie de sa mère Audéarde qui continuaità résider en Poitou, et il y a tout lieu de croire qu'entre le duc elle vicomte de Thouars furent arrêtées les bases de la convention qui devait les mener l'année suivante, l'un et l'autre, sur le chemin de Jérusalem (1).
Toutefois, commenous l'avons dit, ce n'est pas en simple pèlerin que Guillaume comptait partir pour les Lieux-Saints, mais bien en prince, presque en roi, accompagné de fidèles compagnons
(i) Marcheçay, Cari, du Bas-Poilou, pp. 6, 20 et 342, La Chaise-Ic- Vicomte; Chron. des égl. d'Anjou, p. 889, La Chaise-le- Vicomte.
d'armes; afin de répondre aux exigences de cette situation et de plus pour satisfaire à ses goûts de luxe, il lui fallait de l'argent, beaucoup d'argent. Pour s'en procurer, il se tourna vers le roi d'Angleterre, Guillaume le Roux. Lors de la campagne qu'ils avaient faite ensemble, l'année précédente, il avait pu se renseigner sur les ressources de ce prince; il savait pertinemment qu'il avait donné 10,000 marcs d'argent à son frère Robert Courte-Heuse lorsque, quatre ans auparavant, celui-ci était parti pour la Terre-Sainte. Celle somme, qui représentait plus de trois millions de francs de notre monnaie, Robert l'avait obtenue en engageant à son frère son duché de Normandie pour cinq ans. Guillaume, s'inspirant de ce précédent, fit des démarches auprès du roi d'Angleterre qui fut ébloui par l'horizon que lui ouvraient ces avances. Au fond du cœur il était résolu, ainsi que l'événement le prouva, à ne pas restituer la Normandie à Robert Courte-Heuse ; aussi, dut-il augurer qu'il pourrait agir de pareille sorte à l'égard du duc d'Aquitaine et qu'il lui serait possible de réunir ses magnifiques étals à ceux que sa décision bien arrêtée de reconstituer à son profit tout l'héritage de Guillaume le Conquérant allait mettre entre ses mains. Par suite, il accueillit avec faveur les propositions de Guillaume, pendant que celui-ci, déclarant qu'il voulait venir on aide au roi de Jérusalem dont le trône était chaque jour menacé par les Infidèles, faisait proclamer la guerre sainle dans son duché. Dans le courant de l'été, le roi d'Angleterre réunit donc une grande flotle et, d'autre part, il rassembla une armée formidable dans le double but d'empêcher son frère, qui revenait alors de l'Orient, de rentrer dans ses domaines, et de s'assurer les places principales de l'Aquitaine aussitôt qu'il aurait versé entre les mains du duc le subside convenu entre eux. Il se crovait tellement sûr de son fait et si près d'arriver au but qu'il poursuivait qu'un de ses familiers lui ayant demandé, alors qu'il faisait ces préparatifs, oii il comptait célébrer cette année la fête de Noël, il répondit: A Poiliers(i).
Maisl'événement trompa toutes lesprévisions : le 2aoûtde celte
(i) Orderic Vital, llist. ecclés., éd. Le Prévost, IV, p. 80 et note i.
année 1100, quelques jours avant son dépari annoncé de l'Angleterre, Guillaume le Roux élanlà la chasse, un personnage de sa suite, Gautier Tirel, seigneur de Poix, le tua par accident (1). Ce coup de Ihéâlre dérangea toutes les combinaisons du duc d'Aquitaine, mais il était trop avancé pour reculer; du reste, pour se ménager de plus grandes ressources, il venait de commettre un acte impolilique qui fut plus tard pour lui la source de grands ennuis et l'occasion de luttes ardentes. En même temps qu'il négociait avec le roi d'Angleterre, il avait traité avec Bertrand de Saint-Gilles ' et lui avait abandonné le comté de Toulouse. Nous ne saurions dire quelle est lanature de l'accord qui fut conclu entre les deux comtes, rien n'a transpiré à ce sujet, mais l'on doit croire que la somme versée par Bertrand fut considérable, car il ne paraît pas que Guillaume ait par trop pressuré ses sujets et particulièrement les établissements religieux, comme il était d'usage en pareilles circonstances.
Nier cette convention à défaut d'en connaître les termes serait aller, ce nous semble, contre toute vérité historique. Guillaume no put effectuer son départ sans avoir de grosses sommes à sa disposition, or, pour s'en procurer, la seule ressource à laquelle il put recourir, celle qui fui alors universellement pratiquée, aussi bien par les hauts barons que parles chevaliers ou même les simples particuliers, ce fut de vendre ses biens ou de les mettre en gage (2). C'est à la première combinaison qu'il s'arrêta et il apparaît par tous les textes que le seul domaine dont le duc d'Aquitaine se soit alors dessaisi, c'est de son comté de Toulouse. On ne saurait dire que celui-ci passa aux mains de Bertrand de Saint-Gilles par Feffetd'une conquête. S'il y avait eu une guerre, celle-ci n'aurait pu avoir lieu que dans le courant de l'année 1099 ; or, d'un coup de force advenu à cette époque, il n'y a aucune trace, tandis qu'il est tout à fait probable qu'un accord intervint entre Guillaume de Poitiers et Bertrand à a fin de cette année.
(i) Orderic Vital, Hist. ecclés., IV, p 80.
(2) C'est ainsi que l'on voit Richard Forbandit, voulant aller à Jérusalem, faire échange en 1 1 12 avec l'abbé de Montierneuf et lui donner un bon n)as de terre sis à Cliiré conlrc une mule. (Arch. de la Vienne, orig., Monlierneuf, n» 20),
Quand ce dernier eut 6lé remis en possession du comté de Toulouse, il s'empressa de reconnaître la validité des actes émanés de Guillaume et de sa femme, sans examiner, dit-il, s'ils étaient légalement ou non, « juste vel injuste », les possesseurs du comté. Bertrand avait eu soin, tout d'abord, de s'assurer la bienveillance des chanoines de Saint-Sernin, comblés de faveurs par le comte et la comtesse de Poitou et dont le bourg était en quelque sorte le centre religieux de sa capitale; c'est pourquoi, dès le mois de décembre, en présence de Jo urdain, comte de Cerdagne, qui joua peul-être le rôle de médiateur entre les deux prétendants au comté de Toulouse, confirma-t-il les dons faits par Guillaume et Pliilippie à Saint-Sernin ainsi que toutes les franchises dont ils avaient doté le bourg, et enfin, dès le mois de février MOO, il renouvela et augmenta ces concessions (1).
On ne saurait soutenir non plus que Guillaume ait abandonné le Toulousain pour un motif pieux et sous lo coup des menaces de l'Eglise. Celle-ci, pourencourager lesdévouementsqui auraient pu être arrêtés parla crainte de voirie patrimoine du chef de famille devenir pendant son absence la proie de voisins avides, avait fait reconnaître au concile de Clermont et admettre par tous que les domaines des croisés étaient mis sous la protection spéciale de l'Eglise et que toutes les personnes qui, sous quelque prétexte que ce fût, se saisiraient de leurs biens, encourraient l'excom municalion majeure. C'est en 1097 que Guillaume, s'autorisant des droits de Philippie, s'était emparé du Toulousain sur Bertrand de Saint-Gilles, lequel n'avait aucune raison à faire valoir
(i) Ces deux pièces ue portent pas d'indication d'année, mais on ne saurait douter (|u'elles appartiennent aux mois de décembre io)f) et février i loo. C'est ce ([ui résulte du rapprochement de deux autres actes, l'un de juin cioo (D. Vaissete, Ilist. de Lnngiicdoc, V, coL yOo), en vertu duquel, Isarn étant évè(]ue de Toulouse et Bertrand possédant le comlé, xVmalvis de Sentas donne la dîme de ce lieu à l'abbaye du liczat, et l'autre, (jui est daté d'un jeudi de février l'an (]ue le comte Bertrand recouvra Toulouse et qui est cilé par D. Vaissete (III, p. 544), d'après Catcl [Fltsl . des co/tiles d^ 7'oiilo(ise, p. lo'i). Cet évéoenieul, ainsi (pi'il résulte de l'acte précédent, est antérieur au mois de juin i loo, or si la prise de possession de Toulouse n'avait eu lieu (]u'cn cette année iioo, le mois de février, suivant l'ancien mode de coniput, répondrait à février iioi, et repousserait jiar suite à celle année i loi la cession de Toulouse à Bertrand, ce (]ui ne peut être, vu ({u'il possédait cette ville dés l'an iioo; le mois de février de l'année où le comte Bertrand recouvra Toulouse ne peut doncèlre identifié qu'avec le mois de février i loo, qui, selon l'ancien coiuput appartenait à l'aunce loyy, laquelle s'étendait du lo avril 1099 au 3i mars iioo, veille de Pi'Kiucs.
pour exciper des privilèges attribués aux croisés ; par suite, le duc d'Aquitaine n'ayant pu être excommunié pour ce fait, il serait puéril de penser que deux ou trois ans après cet événement une crainte rétrospective ou un remords tardif lui aurait fait abandonner ce qu'il avait de justes motifs pour considérer comme étant l'héritage de sa femme (1).
On peut donc dire que c'est à la suite de négociations intervenues^ peut-être directement, entre Bertrand et Guillaume que ce dernier se trouva en possession de l'argent qui lui était nécessaire tant pour s'équiper que pour entreprendre son voyage. Désireux d'accroître ces ressources, il parcourut aussi ses états en demandeur et durant le cours de l'été il était à Mauzé; là, sollicité par Thomas, son ancien chambrier, qui s'était fait moine àSainl-.Iean d'Angély, ildonna à cette abbaye une femme de basse condition, une vilaine, qui serait désormais tenue de payer aux moines les redevances qu'elle lui devait en qualité de métayère. Ceci se passa devant l'aumônerie du lieu, elle comte, voulant marquer l'affection qu'il portait à son ancien serviteur, l'embrassa publiquement. Ce petit fait, relevé avec soin par le rédacteur de la charte, est tout à l'honneur de Guillaume; il témoigne de la simplicité familière qu'il apportait dans ses relations avec ses sujets et explique les sympathies dont il était l'objet (2).
On ne sait s'il assista, le 3i octobre 1100^ à la consécration de l'église abbatiale d'Airvault, mais il se trouvait sûrement à Poitiers quand, le 19 novembre, conformément aux ordres du pape Pascal II, s'ouvrit un concile dans la cathédrale de Saint-Pierre, sous la présidence des cardinaux Jean et Benoît (3). C'était une
(i) D. Vaissctc,qui s'est faille défenseur des prétendus droits de Bertrand de Saint- Gilles en appliquant au Lani^ueduc le principe de la loi salique qui n'y était nullement en vigueur, comme nous l'avons démontré, a mis en avant les molifs que nous venons d'exposer pour infirmer la croyance commune que Bertrand ne devint possesseur du comté de Toulouse qu'en vertu d'un eng-ag-ement. Ces arçumenis ne sont véritablement qu'une concession aux sentiments cxjjrimés autour de lui par ses contemporains, et cela est si vrai que le docle bénédictin, après avoir plaidé la cause de la restitution volontaire ou de la conquête, ajoute, poussé par sa conscience d'historien: « Nous ne « voudrions pas cependant nier que Guillaume, au nom de Philippe, sa femme, n'ait « reçu alors quelque somme de Halmond de Saint-Gilles, ou plutôt de Bertrand, son « fils, pour ses prétentions sur le comté de Toulouse ». [Hisl.de Lanrjnedoc, nouv. éd., III, p. 543).
(2) Bcsly, Ilisl. des comtes, preuves, p. /jiG; D. Fonleneau. LXIII, p. /igS.
(3) Le texte publié par Marchegay [Chron. des éfjl. d'Anjou, p. [\20, Saint-
imposante assemblée, comptant, selon les uns, cent quarante membres, selon d'autres, cent quatre-vingts, auxquels furent soumises de nombreuses questions de discipline ecclésiastique. Elle promulgua dix-sept canons surcesmalières; nousn'enretiendrons qu'un seul, celui qui reconnaissait aux églises la faculté de racheter les privilèges ou les fiefs qu'elles auraient perdus en y employant l'argent qu'elles possédaient. Jusque-là leurs trésors se grossissaient d'objets précieux offerts par do généreux donateurs; à la suite de cette décision ils en sortirent^ car, alors comme aujourd'hui, beaucoup étaient tombés entre les mains de gens qui ne savaient pas apprécier leur valeur. Mais à côté de ces questions spéciales d'ordre religieux, le pape avait chargé ses légats d'en soulever une autre qui devait avoir un extrême retentissement. 11 s'agissait du roi de France, Philippe V% et de ses rapports adultères avec Berirado de Montfort; une première fois excommunié, le roi avait promis de se séparer de la comtesse d'Anjou, mais cet engagement n'avait pas été suivi d'exécution et le pape réclamait une nouvelle sentence. Quand l'affaire fut soumise à l'assemblée, le comte de Poitou se leva et pria instamment les membres du concile ne pas donner suite à la demande qui leur était faite et surtout de ne pas renouveler l'excommunication dont le roi son seigneur avait été déjà frappé; des évoques se joignirent à lui, mais ils ne purent rien obtenir des légats. Alors le comte, remplaçant les prières par des menaces, quitta la cathédrale, suivi de quelques évoques, de beaucoup de clercs et d'une grande quantité de laïques. Malgré le trouble qu'occasionna cette violente sortie, le concile, se considérant comme étant encore suffisamment en nombre, vota la formule d'excommunication contre Philippe et Bertrade. Un homme du peuple qui se trouvait sur les galeries de l'église, embrassant avec ardeur la cause du comte de Poitou, lança une pierre dans la direction des cardinaux; un clerc qui se trouvait près d'eux fut atteint à la tête et jeté à terre; à la vue du sang répandu le tumulte devint extrême, mais les Pères du concile s'étant découverts, offrant ainsi leur front aux coups dont ils pouvaient être menacés, surent garder leur
Maixeal) porte par erreur « xii" kalendas noveinbris » au lieu de « tercio decimo^ qui se lit en toutes lettres dans le maouscrit original.
43o LES COMTES DE POITOU
sang-froid et, so modolanl sur Homard do Tiron et Robert d'Arbrissel,qui faisaient partie de l'assislance, ils resièrent Iranqiiilles à leur place; leur courageuse attitude en imposa à cette foule surexcitée; les comlos et tous ceux qui les avaient suivis dans leur retraite vinrent s'iiumilier devant eux et implorer leur pardon (1).
11 est à croire que Guillaume, avant de recourir à la violence, avait essayé de peser de toute son autorité sur les membres de l'assemblée pris en particulier, et la présence d'évêques parmi la foule qui l'avait suivi prouve que ses démarches n'avaient pas été toutes suivies d'insuccès. Il s'élait même adressé à l'un des légals ; la chronique de Saint-Maixent rapporte en effet que la veille de ce jour mémorable saint Uilaire apparut au légat Jean et lui dit en l'encourageant dans ses premières dispositions : « Jean ne crains rien, agis avec fermeté, demain jo serai avec toi (2). »
Bien que l'on ne puisse tenir grand compte des sentiments exprimés par Guillaume dans ses poésies^ cependant on ne peut absolument négliger le témoignage qu'il fournit lui-même pour l'explication de sa conduite et son dévouement à la cause de Ber- Irade; dans la pièce de vers qu'il avait composée lors de son départ pour la Terre-Sainte, il déclare en effet, après avoir dit adieu au Limousin, au Poitou, aux vanités du monde, aux plaisirs et aux fêtes, vouloir confier ses états et son fils à son parent, le comte d'Anjou, et au roi, de peur que ses ennemis, voyant le jeune âge et la faiblesse de son fils, ne vinssent pendant son absence envahir son domaine (3).
Les événements qui s'étaient passés au concile, et qui témoignent de la singulière disposition d'esprit du duc d'Aquitaine pour se préparer à la croisade, avaient vivement tendu les rapports entre lui et l'évêque de Poitiers. Aussi témoigna-1-il son mauvais vouloir au prélat en ne recevant pas de ses mains la croix qui était le témoignage du vœu qu'il avait prononcé. 11 se rendit pour cet effet à Limoges, dont l'évoque, Pierre Viroald, ancien doyen de Bordeaux, qui venait de succéder à Guillaume d'Uriel,
(tj Labbe, Concilia, X, col. 720-725.
(2) Marchegay, Chron. des égl. d'Anjou, p. 42<J, Saint-Maixent,
(H) Altascrra, Rerum Aquitanic. libri quinque, p. 491)-
s'était sans doute joint à lui pour prolester contre les actes de l'assemblée. C'est donc dans celte ville de Limoges qu'il donna rendez-vous aux croisés de ses étals et qu'il en partit pour sa grande expédition.
Considérable fut le nombre de Poitevins qui prirent la croix. L'enthousiasme populaire avait été excité dès le commencement de l'année 1100 par l'arrivée de pèlerins qui faisaient de leur voyage des récits merveilleux ; d'autre part, beaucoup d'entre eux, échappés aux misères de la croisade, avaient rapporté de nombreuses reliques qui émerveillaient les populations : l'abbaye de Saint-Maixent, entre autres, en reçut plusieurs d'un nommé Pierre Fasin. Puis, des cérémonies religieuses d'un grand éclat avaient aussi enflammé les esprits ; presque en même temps que l'église delà Chaise-le-Vicomte,le 17 novembre 1099, avait été consacrée celle de Sainte-Badegonde de Poitiers et enfin, un an après, le 31 octobre 1100, l'évoque de Poitiers avait été bénir celle de Saint-Pierre d'Airvault. Des corps de saints personnages, dont la sépulture était tombée dans l'oubli, avaient été remis au jour et donnaient l'essor à des dévotions nouvelles ; telles furent en 1 098 la découverte des cendres de sainte Pezenne auprès de Niort, et en 1099, de celles de saint Agapit à Saint-Maixent (1).
Les croisés du Poitou se rassemblèrent à Poitiers pendant la seconde semaine de carême, du 10 au 17 mars de l'an 1101. L'évêque, Pierre II, y distribua la croix bénite à tous ceux qui partaient; le lieu de concentration était le Pré-le-Roi, cette vaste prairie, située au-dessous des murailles de la ville, enclose de toutes parts par la rivière du Clain et à laquelle on accédait par le pont Saint-Cyprien. Us se trouvèrent là, au nombre de trente mille, et furent ensuite se placer sous les ordres de leur comte. Parmi eux se trouvaient Herbert, vicomte de Thouars, et son frère Geoffroy, qui, pénétrés des sentiments qui agitaient beaucoup de croisés, modelèrent sur eux leur conduite, bien différents en cela de leur seigneur avec qui on peut les mettre en opposition. Au moment oi^i il allait quitter Thouars, Herbert rassembla ses
(i) Marcheg-ay, Chron. des êgl. d'Anjou, pp. 4iG» 4'9 et 420, Saiot-Maixent. L'historien de la Croisade, Pierre Tudebode, était môme de Civray [Ilist. Occid., t. III).
barons et, de\anl eux, confirma tous les dons qu'il avait faits à Saint-Nicolas de la Chaise, celle création de son père; il déclara en même temps qu'il désirait avoir sa sépulture dans ce monastère, auquel, pour cet objet, il donnait la moitié de ses biens meubles.
Arrivé à Poitiers, il requit pieusement Févêque de vouloir bien déclarer que les bénéfices spirituels qu'il pourrait retirer de son pèlerinage profiteraient aussi bien à son père,Aimeri, mort assassiné, qu'à lui-même. Enfin, au moment oià il allait sortir du Préle-Roi. il eut à subir les sollicitations d'un moine de Saint-Aubin d'Angers qui venait lui demander de remettre aux religieux une chappe qu'ils lui avaient précédemment engagée pour la somme de 300 sous ; il refusa d'abord de la leur rendre, mais ensuite, se remémorant les mobiles de son départ et le but élevé qu'il s'était assigné, il fit sans retour, par l'effet d'un grand détachement des choses terrestres, dit le scribe, abandon à l'abbaye de la chappe réclamée (1).
Les divers groupes de croisés, venant tant de l'Aquitaine que de la Gascogne, s'étant enfin concentrés en un seul corps, Guillaume, le plus noble et le plus puissant de tous (2), en eut le commandement; il se dirigea vers le Rhin, prit en route Hugues, comte de Vermandois, frère du roi Philippe, et se joignit en Allemagne à Guelfe, duc de Bavière, et à Ida, margrave d'Autriche. Leur troupe comptait IGO.OOO personnes de l'un et de l'autre sexe quand elle arriva sous les murs de Constantinople (3). Elle y avait été précédée par les Lombards sous la conduite de l'archevêque de Milan, par les Allemands commandés par Conrad, connétable de l'empereur Henri, et enfin par une armée de Francs dirigés par les comtes de Blois et de Bourgogne. Malgré des dis-
(i)Marchegay, Chron. des ègl. d'Anjou, pp. 34o-34i, La Chaise-le-Vicomte.
(2) Rec. des hist. des Croisades, I, pp. 4>6, 4i8, Guillaume de Tyr.
(3) Orderic Vital {Hist. ecclés., IV, p. ii8) estime à 3oo.ooo le nombre des pèlerins, tant Aquitains que Gascons, qui partirent avec Guillaume; il y a dans ce chitlre une e.vagéralion manifeste et peut-être y a-t-il lieu de croire qu'Orderic Vital, au lieu de « trecenta millia », était dans l'intention d'écrire « Iriginta millia ».Ce chiffre de 3o.ooo, que nous admettons, ne pourrait du reste s'appliquer qu'aux combattants, spécifiés dans le texte de l'historien par le mot « armatorum », et l'on ne saurait y comprendre les femmes et les gens de toutes sortes qui accompagnaient les guerriers.
sentiments passagers et certains actes de violence imputables surtout aux Lombards, l'empereur Alexis Comnène accueillit fort bien les chefs croisés, mais il s'empressa de faire passer leurs bandes de l'autre côté du détroit où elles furent camper dans les plaines de Nicomédie.
Le corps des Aquitains, arrivé le dernier, serait resté cinq semaines sous les murs de Gonstantinople. Il est possible que, pendant ce séjour forcé, l'empereur ait cherché à peser sur leurs chefs et à obtenir d'eux qu'ils reconnussent sa suzeraineté pour toutes les conquêlesqu'ilsespéraientfaire,maissi cesavances, qui avaient précédemment réussi auprès do certains personnages et en particulier auprès de liaymond de Saint-Gilles, l'ancien comte de Toulouse, qui, fixé tout à fait en Orient, était devenu un des familiers de la cour byzantine, elles furent accueillies avec une souveraine hauteur par Guillaume, qui, se considérantcomme l'égal d'un roi, ne voulait accorder à Alexis que le titre d'éparche et non celui d'empereur. Raymond, outre sa situation privilégiée à la cour de Byzance, était en même temps possesseur d'un palladium renommé, la lance qui aurait percé le côté du Christ et qui, à la suite de circonstances merveilleuses, avait été, lors de la première croisade, trouvée à Anlioche. Les chefs croisés tenaient à s'assurer ce gage de succès et d'autre part ils n'avaient qu'une médiocre confiance dans les protestations et les témoignages d'amitié de l'Empereur, qui semblait agir beaucoup plus sous la pression de la crainte qu'avec le désir d'appuyer leurs entreprises. Ils lui demandèrent donc de leur donner Raymond pour guide. Celui-ci refusa, mettant en avant son âge, les fatigues qu'il avait éprouvées lors de la prise de Jérusalem et les infirmités qui en étaient résultées. Cette réponse dilatoire mécontenta vivement les croisés et Guillaume les aurait alors incités à obtenir par force ce que l'on ne voulait pas leur accorder de bonne volonté. Ses Aquitains et ses Gascons, se mettant à la tête du mouvement, auraient aussitôt attaqué la triple enceinte de Gonstantinople et, après être venus sans peine à bout des premiers obstacles, parmi lesquels nous ne comptons pas les lions et les léopards qui, selon certains dires, auraient été lâchés pour la défense de la ville, ils se préparaient à forcer la dernière enceinte quand Alexis,
elîrayé, décida Raymond à se rendre à une demande accompagnée d'un tel emploi de la force.
Mais l'armée des croisés, désormais réunie en une seule masse que l'on a évaluée à 300.000 personnes, ne suivit pas comme sa devancière la route plus longue, mais plus sûre, qui longeait la mer; divisée en trois corps, elle s'engagea dans les terres. L'un, composé des Lombards, des Allemands et des Francs du Nord, se dirigea vers l'Est, un second, sous les ordres du comte de Nevers, suivait plutôt la voie de l'Ouest, et entre les deux piarcliaient les Aquitains, mais Raymond de Saint- Gilles ne se trouvait pas avec eux. Bien qu'un historien ait cru devoir attribuer à Guillaume le fait d'avoir demandé l'aide de Raymond, celte démarche paraît peu probable et l'événement semble en démontrer la fausseté. 11 esl hors de doute que le comte de Saint-Gilles devait être peu flatté d'avoir à favoriser les enlrcprises du spoliateur de son fils, et il ne devait guère se dissimuler que, si Guillaume revenait triomphant en Occident, il ne tarderait pas à remettre la main sur le comté de Toulouse. De là son refus d'accéder aux premières demandes qui lui furent faites et quand enfin, pressé par Alexis, il dut prendre la conduite de l'expédition, il ne se joignit pas au corps commandé par son neveu.
Nous n'avons pas à raconter comment la portion de l'armée que Raymond dirigea fut anéantie, comment, le soir du second jour oîi le camp fut attaqué par les Turcs, il s'enfuit avec l'escorte qui lui avait été donnéepar l'empereur grec,plutôtpour sadéfense que pour lutter contre les infidèles, et comment lui et la plupart des chefs qui l'accompagnaient rentrèrent sains et saufs àConstantinople parla Mer Noire; une accusation de trahison, dont ses panégyristes n'ont pu le laver, lui fut aussitôt jetée à la face et elle nous paraît assez justifiée ; mais là où des agissements de traîtres paraissent bien avérés c'est dans les désastres successifs qui marquèrent la marche du corps commandé par le duc d'Aquitaine.
«Après leur départ de Constantinople,ditune relation due sans « nul doute à un témoin oculaire, les croisés poursuivirent leur « route par des contrées arides dont leurs devanciers s'étaient « écartés et où ils étaient conduits par la perversité de l'empereur
GUILLAUME LE JEUiNE 435
« Alexis. Etant arrivés dans la vallée des Flambeaux, où les « payons se tenaient en embuscade, ceux-ci se précipitèrent « sur eux au moment où ils étaient, aussi bien que leurs bêles « de somme, excessivement affaiblis par la faim et la soif; atla- « qués de flanc, ils prirent la fuite et de plus de cent mille por- « sonnes dont se composait l'armée, il en péril la plus grande « partie, tant par le fer que par la soif et par la dent des bêtes « fauves ; c'est à peine si quelques-uns, ayant perdu tout ce « qu'ils possédaient, purent s'échapper (1). »
L'armée, en effet, conduite par des Grecs ou des Turcs à la solde de l'Empereur, avait traversé le détroit de Saint-Georges au temps de la moisson et, après s'être arrêtée à Nicomédie, était passée à Slancon, à l*liiniminium et était parvenue à Salamine, qu'elle détruisit. Engagée dans des montagnes arides, manquant d'eau, ou ne trouvant, selon quelques récits, que des sources contaminées avec l'aide de substances blanchâtres ressemblant à de la chaux, elle arriva au bord d'un torrent, où hommes etbôtes pouvaient élancher leur soif. C'est ce moment qu'avaient choisi les émirs Turcs pour tomber sur elle. Sa dispersion favorisait leur altaque,car ilest hors de doute que les assaillants étaient bien inférieurs en nombre aux croisés. La panique s'empara de cette multitude, qui s'enfuit de toutes parts; le duc Guelfe, après avoir abandonné sa cuirasse, se sauva à travers les montagnes; l'évêquc de Clermont put s'échapper aussi à grand'peine; quant à la margrave Ida elle disparut sans qu'on ait jamais pu savoir ce qu'elle était devenue. Les femmes, en effet, étaient une proie facile et recherchée par les vainqueurs qui les emmenaient en esclavage.
c Le comte de Poitiers, dit un chroniqueur, placé sur unemon- « lagne voisine dont les infidèles entouraient la base, conteaiplait « la défaite des siens. A la vue des soldats massacrés, le prince « franc pleura amèrement. Les infidèles ayant redoublé d'efforts « contre lui, le comte, acculé sur tous les points, prit la fuite « avec quatre cents cavaliers. » Us n'étaient plus que six ou même deux lorsqu'il arriva à Longinade, près de Tarse en Cilicie, où Bernard l'Etranger l'accueillit avec empressement et lui fournit
(i) Marchegay, Chron. des égl. d'Anjou, p. 34i, La Chaise-lc-Vicomle.
loul ce donlil avait besoin. Quelque temps après, Tancrède, qui commandait à Antioche pendant la captivité de Boemond, reçut magnifiquement le malheureux comte dans cette ville et l'y garda quelque temps. Hugues de Lusignan parvint aussi à gagner Tarse sain et sauf ainsi que le comte de Vermandois qui, blessé grièvement, vint mourir en cette ville que les fuyards semblent avoir choisie comme lieu de ralliement.
La défaite des trois fractions de l'armée croisée s'échelonne entre le 20 juillet et la première quinzaine d'août; ce fut le corps du duc d'Aquitaine qui fut le dernier assailli. Dans le dénuement absolu oîi se trouvaient les gens qui avaient échappé au désastre, il leur était impossible de poursuivre leur route; il fallait faire venir d'Occident de nouveaux subsides; aussi, dans cette attente, les pèlerins séjournèrent-ils dans les lieux où ils avaient trouvé un premier asile. Quant à Raymond il passa l'hiver à Constantinople et au printemps il chercha à rejoindre sa femme devant Tripoli ; mais, assailli par la tempête, il fut contraint de relâcher à Tarse oii Bernard l'Etranger se saisit de lui. Tancrède, qui était son ennemi personnel, se le fil livrer, s'empara de ses trésors et l'enferma dans une étroite prison sous le prétexte qu'il était cause de la défaite des Croisés.
Ceux qui avaient survécu à ces catastrophes successives se montrèrent moins sévères et surtout moins clairvoyants que le prince d'Antioche ; les comtes de Blois et de Bourgogne, les ducs d'Aquitaine et de Bavière, le connétable Conrad, l'évêque de Barcelone, qui séjournaient alors dans Antioche, intercédèrent pour Raymond et obtinrent sa délivrance. Celui-ci ne fut pas plutôt libre qu'il songea à profiter des bonnes dispositions qui lui étaient ainsi témoignéeset emmena tous ces guerriers désœuvrés faire le siège de Tortose^ dont il s'empara, mais quand ils lui demandèrent en retour de ce service de les conduire à Jérusalem, il refusa, sous ce prétexte qu'il voulait se donner tout entier au siège de Tripoli. Celte conduite cauteleuse ne contribua pas à le relever dans l'opinion de ses contemporains. Toujours est-il que, les routes étant devenues assez sûres, les pèlerins se mirent en marche vers la ville sainte; le roi Baudouin vint au devant eux, les reçut avec honneur, et ils célébrèrent ensemble les Fàques de l'an 1102.
Après les fêles, Guillaume et quelques-uns des princes s'embarquèrent à Joppô pour retourner en Europe, mais ils Curent surpris par une violente tempête et contraints de rentrer à Antioche. Plusieurs prirent part le 27 mai à la funeste bataille de I^ama,oii fut fait prisonnier Hugues de Lusignan et qui amena la mort d'Herbert de ïhouars.Quant à Guillaume, il vécut dans la société de Tancrède et retourna avec lui à Jérusalem au mois de septembre suivant; Baudouin partait alors pour faire le siège d'Ascalon, ils raccompagnèrent et le résultat infructueux de celte entreprise finit par dégoîïler le duc d'Aquitaine de cette lulte journalière et sans gloire qui se résolvait dans l'attaque ou la défense de la multitude déplaces fortes qui couvraient le pays. Il se rembarqua donc, cette fois définitivement, et rentra dans ses états dans le courant de l'automne de l'année 1 102, après une absence de dixhuit mois (1) ; le 29 octobre il se trouvait à Poitiers (2).
Avant de partir pour l'Orient, Guillaume avait confié le soin de ses états à sa femme Philippie; elle avait auprès d'elle Hugues, le frère du comte, déjà en âge, et sa mère Audéarde, mais on ne connaît pas les véritables conseillers ou défenseurs qu'il lui donna. Cependant on peut signaler dans l'entourage de lacomtesse la présence du sénéchal de Poitou, Eudes de Mauzé, et d'Hugues de Doué. L'un et l'autrese trouvaient avecelleà Saint-Maixent, lorsqu'une difficulté s'éleva au sujet des prestations que ce monastère pouvait devoir il ses hôtes; le sénéchal reconnut publiquement qu'il n'avait pas le droit de requérir des sèches ou des oignons lorsqu'il descendait chez lesmoinesetqu'ilsen devaient seulement cenlpour la maison du comte et cinquante pour celle de la comtesse (3).
(i) Nous ne citerons aucune référence pour ce résumé de la funeste campai^ne du comte de Poitou en Orient; on les trouvera toutes dans la relation de ces événements due à E. Mabille, le savant annotateur de D. Vaissete {Hist. de Languedoc, nouv. éd., 111, p. 556, note 2), que nous avons généralement suivie. Ulissai sur le règne d'Ale.ris I Comnène, que vient de publier iNL Chalandon, n'apporte aucune modification essentielle à ce récit.
(2) Rcdet, Doc. pour Snint-Hilaire, I, p. i iS.
(3) A. Richard, Chartes de Saint-.)f(tixent, I, p. 218. Sur la loi de D. Fonleneau nous avions, dans la publication précitée, placé cette pièce entre 1098 et 1096, mais l'étude de nouveaux documents nous amène à la mettre après l'année logt), où Guillaume de Maiizé est encore sénéchal, et pendant une absence du comte, indi(|uée par la présence des deux fidèles compagnons de ce dernier auprès de la comtesse; celle-ci voyageait avec toute sa maison, ce qui ressort de la rencontre, parmi les témoins de l'acte, d'Arnaud Mimarot, le très vieux cuisinier du comte.
Ce qu'il y a de certain, c'csf que, grâce àFadminislralion vigilante des conseillers de Philippie aussi bien qu'à la sauvegarde spéciale que les privilèges des Croisés conféraient au duc d'Aquitaine, ses états jouirent pendant son absence d'une tranquillité absolue, telle que c'est à peine si l'historien peut relever pendant ce laps de temps quelques faits d'une importance secondaire. La duchesse ne fit pas une résidence continue en quelque lieu particulier; comme son mari, elle voyageait fréquemment et on la retrouve un jour, non loin de Saintes, à Champagne, oii, pour obtenir que le Seigneur daignât accorder au duc un heureux voyage, tant à l'aller qu'au retour, elle fit don à Garnier, prieur de Sainte- Gemme, de la dîme de la terre que le viguier, Robert, avait donnée à essarter dans la forêt de Baconais et la dîme de l'essart de Hicou; en ce moment, elle n'avait auprès d'elle que des personnages d'un rang inférieur, bien que le rédacteur de la charte les qualifie de barons, tels que Foucaud, Hugues Airaud, Aleard de Ciré et Robert le viguier (1).
Il est toutefois un point hors de doute, c'est que, pendant l'absenc.e de son mari, la comtesse se laissa entraîner vers les questions religieuses, si passionnantes à cette époque, et,en particulier, qu'elle subit l'influence de Robert d'Arbrissel, dont les prédications commençaient à remuer les populations de l'Ouest. Elle avait admis dans son intimité un moine, nommé Robert Quartaud, qui avait quitté son monastère et se faisait auprès d'elle l'interprète de doctrines que nous pensons être celles du fondateur de Fontevrault. Robert était précédemment à la tête d'une obédience de l'abbaye de Vendôme, située non loin de l'Océan, qui, grâce à cette situation, alimentait le monastère en poisson; par suite de son départ, les moines se trouvaient privés de ces ressources. L'abbé Geoffroy ne pouvait se résoudre à tolérer cette situation, aussi écrivit-il à la comtesse de Poitou une lettre comminatoire dans laquelle il lui disait que sa conduite, en soutenant Henaud, était dangereuse pour le sahit de son âme et contraire à celui de son mari; si elle voulait que Dieu fit revenir celui-ci en bonne santé et lui donnât le triomphe sur ses ennemis,
(i) Besly, Hist. des comtes, preuves, p. l^id.
elle devait éloigner d'elle ce religieux qui, selon lui, n'avait conservé de sa profession que la tonsure et le vêtement et ne reconnaissait pour règle que sa volonté. Geoffroy lui déclarait en outre que si co moine révolté continuait à rester en dehors de l'obéissance qu'il devait à son supérieur il serait excommunié, tant par lui que par le pape, aussi bien que toutes personnes qui partageraient ses idées.
Malgré qu'elle fût personnellement visée, la comtesse ne semble pas s'être vivement préoccupée des menaces de l'abbé de Vendôme, qui élaitd'ailleurs en aussi mauvais termes avec ses aulres prieurs du Poitou ou de la Saintonge, tels que Geoffroy de Surgères, Jean de Puyraveau, Hervé d'Olonne, qu'avec liobert Quartaud. L'éloignement de Philippie pour Geoiïroy était du reste antérieur au départ du comte pour la croisade. 11 se plaint en effet, au début de la lettre qu'il lui écrivit, de ce que, bien qu'il fût l'ami du comte, il ne put, lorsque celui-ci partit pour Jérusalem, voir la comtesse etqu'ildut, contre son gré, s'éloigner et rentrer dans son abbaye (i).
En dehors de ces menus faits il n'y avéritablement à signaler, pendant l'absence du duc d'Aquitaine, que la mort d'Aimé, l'archevêque de IJordeaux ; le prélat, en sa qualité de légat du pape, exerçait depuis de longues années une action prépondérante dans les assemblées conciliaires de la région et sa disparition était un événement considérable. Il décéda le 22 mai 1101 et la duchesse ne prit pas sur elle de désigner un nouveau candidat pourleposle qu'il occupait depuis treize ans. Pendant toute l'année 1102 le siège de Bordeaux resta vacant ; on attendait évidemment le retour du duc. Celui-ci fit élire en 1103 à cette haute situation Arnaud Géraud de Cabanac, dont on ne coimaît pas les antécédents, mais qui était pourvu des ordres sacrés et pourrait bien avoir été l'un dos compagnons de Guillaume en Orient (2).
(i) Migne, Palrol. lat., CLVII, col. 204, et aussi col. 178 et 17G; Besly, Hist.des comtes, preuves, p. '11,3.
(■a) Marchcgny, Chron. des é<fl. d'Anjou, p. 421, Saint-Maixcnt ; Arch. delà ^'icnnp, nccrologe de Montierncut", reg. n» aof), loi. 16G v°; Besly, /fist. des comfes, preuves, p. l\2b. On ne connaît les noms que d'un très petit nombre de croises poitevins,aussi y a-t il lieu de relever ici celui de l'écrivain religieux Raoul Ardent, arcliidiacrede Poitiers, qui, en qualitcde prédicateur, aiiraitaccompagné le conile de Poitou en Orient i llist. litt. de la France, IX, p. 2.")4 ; Ledain, Ilist. de Drcssaire, p. Go).
44o LES COMTES DE POITOU
La vio publique, qui semble avoir sommeillé pendantrabsence du comle, reprit promplemenL de l'aclivilé après son retour. A la fin de l'année 1102, il se rendit à plusieurs assemblées du cbapitre de Sainl-llilaireet, au commencement de Tannée 11 03, il provoqua une réunion spéciale des chanoines dans laquelle il leur demanda d'accorder une prébende à un nommé Arbaud ; des ecclésiastiques, tels que Tarchevêque de Bourges et l'évêque de Poitiers, et des laïques en grand nombre, parmi lesquels se trouvaient des barons qui ne sont pas nominativement désignés, se pressaient autour du comte; on n'y signale expressément comme présents qu'Arnaud le Jeune, Pierre de Torçay et Pierre Savari, parents ou amis d'Arbaud, qui se portèrent garants des engagements pris par lui à l'égard du chapitre (1).
Bien que la comtesse, lorsqu'elle fit don au prieuré de Sainte- Gemme de la dîme de l'essart de la foret de Baconais, eût agi en vertu de sa plénière autorité, néanmoins elle avait conseillé au prieur Garnier d'aller trouver le comte à son retour de la croisade et de le prier de reconnaître cette concession ; se rendant à ce sage avis, Garnier vint à Poitiers et amena dans la chambre de Guillaume les particuliers qui avaient été témoins de la donation ; après les avoir entendus, le comte, «pour l'amour de la comtesse», confirma ce qu'elle avait fait. Quelque temps après, passant par la Saintonge, il s'arrêta à Sainte-Gemme où il renouvela en faveur de Raymond, le nouveau prieur, les libéralités précédentes (2).
Le comte avait en effet, au printemps de 1103, recommencé ses pérégrinations. Il avait oublié dans quelques mois de repos les misères de son expédition et, son caractère léger reprenant le dessus, il retraça en vers les péripéties de sa campagne, en leur donnant une tournure plutôt gaie ; il se faisait particulièrement un plaisir de réciter celte poésie dans les réunions de ses vassaux
(i) Rédel, Doc. pour Saint-Hilaire, I, p, ii4. Kien que datée de rioa, ccffe charte, d'après les indications fournies par les cpactes et l'indiction, appartient aux trois premiers mois de l'année iio3. D'autres t'trcs du chapitre de Saint-IIilaire et particulièrement un acte du 29 octobre 1102 relatent la présence du comte à Poitiers durant cette année 1102 (Rédet, Doc. pour Snint-f/ilaire,ï, pp. 11 5, 11 G, /18).
(2) Besly, //ist. des comtes, preuves, p. 4'**-
GUILLAUME LE JEUNE 44i
OU lorsqu'il se trouvait en compagnie de personnes notables (1).
On relaie d'abord sa présence à Sainl-Maixent, où, se tenant dans sa chambre avec son agent forestier du pays, Renaud le veneur, et, cédant aux instances de l'abbé et des moines, il donna la viguerie de Homans à un nommé Gilbert (2). De là il s'en fut à Saint-Jean d'Angély, oii ilcontribua à régler une grosse difficulté pendante entre les moines de l'abbaye et ceux de Cluny. Ces derniers, se fondant sur ce qu'au temps de l'abbé Eudes l'abbaye de Saint-Jean aurait été mise sous leur sujétion, revendiquaient le droit de placer ;i la tête du monastère un abbé à leur convenance, tandis que les moines de Saint-Jean prétendaient au contraire en choisir un à leur gré. Afin d'arriver à un accord, Renoul, évoque de Saintes, Arnaud, archevêque élu mais non consacré de Bordeaux, le comte Guillaume, son frère Hugues et Hugues de Lusignan, le fidèle compagnon de ses pérégrinations en Orient, qui, comme lui, avait pu revenir de la funeste expédition, se réunirent à Saint-Jean d'Angély(3). L'évêque de Saintes et le comte, qui représentaient les intérêts de Cluny, demandèrent aux moines d'élire un personnage d'un piété insigne et de haute noblesse, nommé Ilenri^maiscn même temps ils prenaient cet engagement que, pour éviter le retour des graves abus qui s'étaient précédemment commis, il ne serait disposé des prieurés ou obédiences de Saint-Jean qu'en faveur des religieux du monastère ; en outre, qu'après la morl d'Henri chacune des parties reprendrait la liberté de faire valoir ses droits. Ainsi fut fait (4).
Le comte, continuant ensuite son voyage, arriva à Saintes oii les chanoines de Saint-Bibien, mettant à profit les bonnes dispositions dans lesquelles il se trouvait, obtinrent de lui qu'il les
(i) Orderic Vital, Iltst. ecclés., IV, p. i3.?.
(2) A. Richard, Chartes de Satnt-A/tii.renf, I, p. 217.
(3) De nombreux ccrivaiQs,s'appuyan( sur l'autorité de la chronique inliiulée : Gesln Francoriim expiignanlinm Ihernsalein (Rec. des /lisl.des Croisades, III, p. 53^), l'ont mourir Hng'iies de Lusii^nan à la bataille de Rama; mais ce lait est démenti par plusieurs chartes poitevines, dcscjuelles il résulte (|u'HuLcues, qui prit à son retour de la Croisade le surnom de Hicrosolomitain, vécut jusqu'en nio. (Voy. Mém. de la Soc. des Antiq . de l'Ouest, i''"' série, XI, pp. 3i0-32i.)
(4) liesly, /lisf. des comtes, preuves, p. ^aT) ; D. Fonteneau, XIII, p. 221. Le personnag-j de grande famille, dont le duc prit si chaudement les intérêts et fit pourvoir de l'abbaye de Saint-Jean d'Angély d'une façon si anormale, n'était autre que son parent Henri, prieur de Cluny, dont il a clé précédemment parlé.
confirmAt dans la possession de l'église de Sainte-Serène que son père leur avait autrefois donnée; à cela il ne fit aucune objection et ajouta même à cette primitive concession la dîme d'un moulin construit de son temps sur la Charente (1). 11 se rendit enfin dans le Bordelais où sa présence, après une si longue absence, était fort utile. Raymond, prieur de la Réole, lui avait adressé une plainte contre Bernard, vicomte de Benauge, qui avait cru devoir établir en 1102 un péage ou lonlieu dans le bourg de la Réole ; ilaccueiilit favorablement ses doléances e^ envoya immédiatement des messagers au vicomte Bernard pour qu'il rendît satisfaction au prieur, tant pour ce fait que pour d'autres actes qu'il avait commis à son encontre; de plus, il lui donna assignation pour comparaître devant lui au fort de Tuizan où il devait tenir un plaid et où il avait convoqué les grands seigneurs de Gascogne. Parmi ceux qui répondirent à son appel et vinrent lui présenter leurs hommages, on relève les noms d'Astanove, comte de Fezensac, de Bernard, comte d'Armagnac, de Gaston, vicomte de Béarn, de Loupaner, vicomte de Lomagne, de Pierre, seigneur de Gabarret, de Giraud, évêque d'Agen, et d'Etienne, évêque de Bazas. Le vicomte de Benauge, après décision de la cour de Gascogne, s'engagea à donner salisfaction au demandeur et à ne plus lever l'impôt qu'il avait établi; pour plus de sûreté, il désigna, comme cautions de sa parole, le vicomte de Béarn et le seigneur de Gabarret (2).
Guillaume était trop bien doué pour n'avoir pas profité de son voyage en Orient et ne s'être pas pénétré de cette civilisation byzantine qui avait tant de dissemblance aveccelle plutôt grossière des Francs. Mais l'influence qu'elle exerça sur lui fut plutôt délétère et produisit cet effet que l'on constate journellement chez les peuplades barbares lorsqu'elles sont mises en contact avec les Européens, à qui elles n'empruntent guère que leurs vices. Son trésor ducal était vide; en d'autres temps, pour le combler, il aurait
(i)Besly, Ilist. des comtes, preuves, p. 4^7.
(2) Ardu hist. de la Gironde, V, p. 129. Nous ne nous chargeons pas de faire accorder ces faits absolument cerlains avec le passage de la chronique des comtes d'Angoulème cite plus haut (page 4' 2, note 3), qui attribue au comte d'Angoulème la possession incontestée de Benauge après la dure répression de 109G; il dut, selon toute évidence, remettre à Bernard tout ou partie de la vicomte.
entrepris une guerre de rapines, frappéses sujets de contributions ou pressuré les établissements religieux^ lesquels ne se seraient pas laissé tondre sans réclamer avec ardeur. Il préféra employer un procédé moins périlleux qui, dans son esprit, devait lui procurer tout autant de bénéfice; en 1103, il fit frapper de la monnaie d'argent, à laquelle il donna une valeur bien supérieure à celle qui était attribuée à la pièce similaire en billon du moyennage courant (1). Celte pièce était l'obole, pour laquelle on fit revivre un type ancien remontant à Charlemagne et à Louis le Débonnaire, portant d'un côté en deux lignes le nom royal usité sur les monnaies du Poitou et qui fut orthographié Garlas au lieu de Carlvs, puis de l'autre côté le nom de Melle, Metvlo, entre deux grènetis entourant une croix (2).
Il est probable que c'est à Saintes que fut tentée cette opération et que la monnaie qui en issut doit être identifiée avec celle, dite de Goilart, qui fut fabriquée au temps de Foucaud Airaud, prévôt du comte en cette ville. D'autres émissions eurent lieu postérieurement au temps du prévôt Robert de Gémozac, successeur de Foucaud. On voitpar ces faits que Guillaume ne négligea pas de tirer profit de son droit de monnayage à Saintes ; il le fit reconnaître parles religieuses de Notre-Dame qui furent contraintes de déclarer que la monnaie de la cité était la propriété du comte et que^ si quelque personne se refusait à la recevoir, le comte avait le droit de la poursuivre. Lorsqu'il fit frapper de nouvelles pièces on plaça deux troncs dans la ville de Saintes, l'un au Puy-Saint-Eutropc, l'autre sur la place Saint-Pierre-des- Bancs, où la monnaie rompue était recueillie au nom du comte pour être employée aux besoins de son officine (3).
Par suite de la longue absence de Guillaume son entourage
(i) Marchcgfay, Chron. des éjl . d'Anjou, p. 421, Saint-Maixent.
(2) Eq aUribuaut ces pièces à Guillaume le Jeune,noas ne faisons que suivre l'opinion émise il y a soixante ans par .M. Lecoinlre-D.ipont, noire maître et notre ami [Essai sur les monnaies frappées en Poitou, p. 84), toutefois nous nous c!oie;-nons (Je lui en attribuant au retour à la monnaie d'artifcnt la première partie de la phrase du chroni(jueur qui énonce ce fait et qui est ainsi conçue : « Anne -MCIII maçoa fuit Iribulatio et nummi art^'cntci pro a^reis mutati et facli sunt. » Cette opération, conçue dans un but de fiscalité excessive, ne put (ju'apporter un grand trouble dans les transactions et c'est à cette situation que, selon nous, s'applique le mot « Iribulatio ».
(3) Cari, de Notre-Dame de Saintes, p. 53. Cette qualification de Goilart donnée à la monnaie frappée à Saintes au commencement du xii'' siècle, est identique à
s'était nécessairemont modifié cl il es! naturel qu'il se soit particulièrement allachô à ses comj^agnons d'inforlune, à ceux qui avaient échappé avec lui aux misères de cet Orient où tant d'entre eux avaient terminé leur existence. De retour à Poitiers, il donna la charge de prévôt de cette ville à l'un d'eux, nommé Guillaume, fils de Thibault le grammairien. Celui-ci, assuré de la faveur constante du comte, se montra, comme il arrive trop souvent aux parvenus, agressif à l'égard de ceux qui étaient élevés en dignité et oppressif envers les faibles ou ses inférieurs. Il ne se gêna pas, entre autres, pour enlever aux religieux de Noaillé les moulins de Chasseigne à Poitiers. Les moines se retournèrent vers leur défenseur naturel, Hugues de Lusignan, leur avoué. Celui-ci harcela le comte et fit agir auprès de lui les personnes qui l'approchaient afin que les moines rentrassent dans leurs biens, mais Guillaume, évitant de se prononcer et do blesser par une décision quelconque l'un de ses deux fidèles, déclara s'en remettre à l'épreuve du duel. Une île du Clain était le champ clos oh se vidaient les affaires de cette sorte, sous les yeux du peuple, posté de chaque colé de la rivière. Les deux parties envoyèrent donc leurs champions au lieu désigné; celui des moines s'appelait Daniel Quatre Os. Ses poings eurent raison de ceux de son adversaire, à la grande joie des religieux, qui célébrèrent sa victoire avec enthousiasme.
Sur le terrain avaient pris place, outre les combattants, huit personnes, qui faisaient l'office de témoins ; l'une d'elles était le vigurer de Poitiers, et l'on y voyait aussi le jeune Guillaume, fils du comte, avec son pédagogue. De l'autre côté de l'eau se trouvaient Hugues de Lusignan et une quantité considérable de Poitevins, curieux d'assister à cette mémorable scène de pugilat (1).
Ceci se passait le lundi 13 juin 1104; Guillaume n'était pas
celles de Goliard que l'on relève en Auvergne et de Goillarde employée en Forez (Du Canine, Glossnriiim), tous mots qui sont à rapprocher de l'expression « Goliardia » qui signifiait fausseté, tromperie, friponnerie. Il est encore bon de faire remarquer, et ceci n'infirme en rien noire interprétation, bien au contraire, que l'on rencontre vers cette époque, dans les chartes de Nolre-Dainc de Saintes, un particulier nommé Giraud, surnommé Guallard et fils de Giraud Apurolt [Cari, de Notre-Dame de Sain/es, p. 120).
(1) Arch. de la Vienne, orig., Noaillé, no 152; D.Footeneau, XI, p. 5O9 ; Gucrard, Polijptiqae d'/rminon, app. n° 33,
GUILl>AUMR LE JEUNE 445
alors à Poitiers, des affaires d'une réelle gravité attirant alors son attention par ailleurs. Foulques le Héchin, malgré l'abandon de Bcrtrade, avait conservé la plus vive affection pour sa volage épouse; elle lui avait laissé le fils qu'elle avait eu de leur union passagère et le comte d'Anjou, reportant sur l'enfant les sentiments qu'il ressentait pour la mère, ne dissimulait pas ses intentions à son égard : il voulait en faire son principal héritier et le pourvoir de son comté au détriment de son filsaîné, Geotîroy dit Martel le Jeune, qu'il avait eu d'Ermengarde de Bourbon. Mais celui-ci n'était pas d'humeurà se laisser dépouiller. Déjà il avait témoigné de la décision de son caractère en donnant une liberté relative à son vieil oncle, Geoffroy le Barbu, dont il avaitla garde; en reconnaissance, ce dernier lui avait, disait-on, abandonné tous ses droits sur le comté d'Anjou que lui avait enlevé Foulques trente ans auparavant. Fort de cette investiture, Geoifroy, qui redoutait tout de son père, répondit par des actes aux sourdes menées de celui-ci. Il attacha à sa cause le comte llélie du Mans et, grâce à son appui, il s'empara sans coup férir du château de Mazon qu'il incendia. Ce fut ensuite le tour de l'importante forteresse de Briolay, dont le seigneur tenait pour le comte d'Anjou. Celui-ci, elTrayéet même chassé de sa capitale, se tourna vers le comte de Poitou dont il était vassal pour ses fiefs du Loudunais et lui demanda aide. Mais pendant que Guillaume se préparait à aller à son secours, Geoffroy, poursuivant ses avantages, s'empara du château de « Carceris » et se porta enfin sur Thouars qui tomba entre ses mains le dimanche 28 août 1104, à 9 heures du malin, et qu'il incendia. Les textes, en précisant comme il est dit l'heure exacte de l'entrée du jeune comte dans la ville un jour férié, semblent bien indiquer que ce fait se produisit par surprise. Maîtres de cette place forte, les Angevins, coupant en deux, suivant leur habitude, les possessions du comte de Poitou, descendirent vers la Saintonge et s'emparèrent successivement de Niort et de Beauvoir, où ils mirent le feu.
Mais Guillaume avait pu rassembler des forces suffisantes pour tenir tête à sonjeune et habile adversaire, et, quand il fut prêt, il marcha à sa rencontre. Geoffroy, menacé d'être séparé de sa l)ase d'opération, dut retourner sur ses pas; les deux armées se
trouvaient en présence auprès de Parlhenay et allaient en venir aux mains lorsqu'éclala une tempête de pluie effroyable qui dura deux jours et deux nuits. Des hommes d'église, qui accompagnaient les belligérants, mirent à profit leur inaction forcée pour s'interposer entre eux et réussirent si bien que, sans combattre, les deux armées se retirèrent (1). Foulques, abandonné par son allié, dut se mettre à la discrétion de son fils qui désormais partagea le pouvoir avec lui (2).
Les succès de Geoffroy Martel avaient donné à réfléchir au. comte de Poitou ; son adversaire, qui avait pénétré sans grandes difficultés jusqu'au cœur de ses états, pouvait bien prendre quelque jour sa capitale même pour objectif; pour se mettre en garde contre une pareille éventualité, il fortifia l'ancien mur de l'enceinte romaine, au delà de laquelle la ville de Poitiers avait débordé, par deux tours importantes qu'il fit construire, l'une à l'entrée de la ville, l'autre auprès de son palais (3).
A la suite de ces événements une tranquillité relative régna dans les états du duc d'Aquitaine, mais si les guerres et leurs conséquences néfastes étaient pour le momentassoupies, un grand trouble continuait à agiter les esprits, en particulier dans les clas-
(i) Marcheg'ay, Chron. des égl. d'Anjou ; Sainl-Aubin, p. 3o, La Chaise, p. 344) SaiDt-Maixent, p. 4^2. La chronique de Sainl-Maixeut rapporte ce fait au, vides nones de novembre de l'an iio4. Il y a dans ceUe énonciation une erreur évidente; au mois de novembre les nones ne comptaient que quatre jours et c'est en octobre qu'il y en avait six; mais comme il est bien plus naturel d'admettre que le scribe s'est trompé sur les chiffres en écrivant vi au lieu de iv plutôt que sur le nom du mois, nous adoptons la date du iv des nones, c'est-à-dire du 2 novembre, ce qui concorde avec la période ordinaire de grandes pluies que l'on appelle en Poitou les eaux de laToussaint.
(2) Nous avons cru devoir rapporter tous ces faits à l'année i io4, bien que la chronique de Saint-Aubin d'Angers place en iio3 la rencontre du comte de Poitou et de Geoffroy Martel et en i io4 la prise de Thouars, Nous avons pour garant la chronique de Saint-Maixent dont l'auteur était contemporain de ces événements, et d'autre part il paraît bien anormal que Guillaume, après avoir fait la paix avec son adversaire, ait abandonné à sa vindicte le fidèle vassal qui avait partagé avec lui les épreuves de la croisade. Il est au contraire tout naturel que la prise de Thouars ail précédé la rencontre de Parthenay, Le texte de la chronique de Saint-Maixent nous paraît du reste corroboré par celui d'une charte du chapitre de Saint-Hilaire-le-Grand, de l'année I io4, où il est dit que Guillaume, dans la fleur de sa jeunesse, commandait alors une expédition militaire (Rédet, Doc. pour Saint-Hilaire, I, p. 119).
(3) Marchegay, Chron. d'Anjou, I, p. 142. La tour élevée dans les dépendances du palais des comtes doit être la tour Maubergcon, qui occupa l'emplacement réservé aux plaids de justice, le « mallobergium »; quant à l'autre, qui se trouvait à l'entrée de la ville, elle devait commander la roule de l'Anjou et par suite on peut croire qu'elle fut le point de départ du château que Jean de Berry construisit plus tard au confluent de la Boivre et du Clain.
ses supérieures. Celte inquiétude se manifesta surtout par le mouvement qui entraîna les populations vers une nouvelle conception sociale, celle de l'émancipation de la femme, et comme il arrive dans toutes les réformes, le but fut tout d'abord dépassé. On ne se contenta pas de la considérer comme l'égale de l'homme, certains esprits voulurent qu'elle lui fût supérieure. L'apôtre de cette théorie risquée, Robert d'Arbrissel, ne cessait, par sa parole chaude, ses agissements hardis, de remuer la société, et de Fonlevrault, devenu depuis 1099, sa résidence ordinaire, partaient journellement des bandes de disciples; on se demande si Guillaume, avec les sentiments de curiosité raffinée qui étaient l'essence de sa nature, ne prenait point un réel intérêt à suivre les développements de celle œuvre, dans laquelle la femme, à l'égard de qui il professait des sentiments moins purs et surtout moins élevés que ne le prêchait le réformateur, jouait le principal rôle. Cet appui secret semble se dégager du développemejit que l'on voit prendre à l'œuvre de Robert d'Arbrissel dans le pays d'Aquitaine, et de son peu d'extension hors de celte région. Dans celle-ci, deux prélats en particulier la secondèrent de tout leur pouvoir : l'un était le chef du diocèse, l'évêque de Poitiers, Pierre TI, qui couvrait de son autorité épiscopale les entreprises les plus osées du réformateur et qui se rendit spécialement à Rome pour obtenir du pape l'approbation des règles qu'il avait établies dans son institut, l'autre était Léger, l'archevêque de Bourges, à qui Robert disait dans un de ses élans de reconnaissance: « Père très chéri, tu es à la fois mon archevêque, mon primai et mon patriarche. Je t'ai aimé par dessus toutes choses et j'ai toujours été à ton égard d'une soumission absolue (i). »
On les trouve lousles trois réunis auprèsdeGuillaume unjour de l'année 11 Oo, alors que celui-ci décida avec les gens de son conseil d'arrêter les entreprises d'Hugues de Lusignan,dit le Vieux, contre les moines de Sainl-Maixent; le sénéchal du comte, Gilbert, son fidèle, Hugues de Doué, se trouvaient là avec plusieurs abbés de la région, Marc de Montierneuf, Garnier de Notre-Dame, Henri de Saint-Jean d'Angély, Baudri de Bourgueil,que l'on peut
(i) Cli/peus Fonlebrald., l, p. i45.
regarder comme les principaux adhérents du fondateur de Fonlevraull el que sa présence avait attirés à la cour du comte (1). Celte même année il 05, celui-ci se rendit à Saint-Jean, oii il régla une affaire litigieuse entre lui el les religieux ; ceux-ci réclamaient pour leurs obédiences la liberté du pasquier de leurs porcs et de leurs brebis dans les bois du comte et^ de plus, ils déniaient à ce dernier le droit decharnagedans ces mêmes obédiences. Guillaume;, qui était accompagné de sa mère Audéarde et de son frère Hugues, conclut facilement un accord avec l'abbé Henri; il souscrivit aux demandes des religieux de Saint-Jean el reçut en retour un cadeau de 500 sous ; toutefois, il fit spécifier dans l'acte que 300 de ces sous seraient en vieux poitevins et 200 en pièces de moindre taille, c'est-à-dire en oboles, de très bonne monnaie. Cette dernière était évidemment celle dont il venait d'ordonner récemment la frappe (2).
Dans le même temps, il confirma les accords que Thomas, le prieur d'Esnandes, avait passés avec les seigneurs des terrains qu'il avait acquis pour l'accroissement de son obédience; la comtesse elle-même, sans doute pendant l'absence de son mari, avait, en présence d'Hugues Claret et de Giraud de Passavant^ donné son assentiment à ces transactions et renoncé à ses droits de seigneuriage ; il chargea en outre ses prévôts de l'Aunis de veillera ce que les moines de Saint-Jean, dont Esnandes dépendait, pussent désormais jouir en paix de ces domaines, et l'abbé, afin de mieux fixer cet acte dans la mémoire du comte, lui fit don d'un cheval. La comtesse Audéarde était au nombre des témoins, ainsi que Raoul du Doignon, Hugues de Doué, Hugues Bastard el Fouchier le sénéchal (3).
On ne sait rien de plus sur les actes de Guillaume pendant l'année 1105, mais autrement agitée devait être l'année 1106. Boemond, prince d'Antioche, autant pour satisfaire sa haine contre Alexis Comnène, l'empereur de Constantinople,que pour venir en aide au roi de Jérusalem, avait entrepris une tournée en Occident ; il se rendit d'abord à Rome,oii il s'entendit avec le pape et
(i) A. Richard, Chartes de Saint-Maijcent, I, p. 240.
(2) D. Fonicneau, XXVII bis, p. 325.
(3) D. Fonteneau, XXVII bis, p. 333.
GUILLAUME LE JKUNK 449
se dirigea ensuite vers l'Aquilaine. Le motif public de son voyage était d'accomplir le vœu qu'il avait formé, pendant qu'il était prisonnier de l'émir de Mélitène, d'aller déposer sur le tombeau de saint Léonard de Noblat, en Limousin^ des chaînes d'argent du poids de celles qu'il avait portées pendant ses deux années do captivité. Mais à Rome il trouva l'évêque de Poitiers, Pierre II, qui, le 25 avril, avait ol)tenu du pape Pascal II une bulle spéciale, par laquelle le souverain pontife prenait sous sa protection l'établissement des religieuses de Fontevrault et le confirmait dans ses possessions présentes et futures (1). L'évêque mit sa ville épiscopale à la disposition du prince d'Anlioche, à qui le pape avait adjoint pour compagnon Bruno, évoque de Segni, et ce dernier, en vertu de ses pouvoirs, convoqua un concile à Poitiers pour le 2G juin 1106. A cette assemblée, oii assista Suger, alors jeune, et qui venait de terminer ses études, on régla des affaires locales, telles que des contestations survenues entre les abbés de Saint-Jean d'Angély et de Vendôme au sujet de l'île de Fleix, mais la question de la croisade, soulevée par Boemond, dont la présence était pour les guerriers et les prélats aquitains un grand attrait de curiosité et un objet de vive sympathie, primatout, et un nouveau mouvement versl'Orient fut décidé (2).
Fort de cet appui solennel, Boemond partit pour l'Anjou afin de recruter de nouveaux adhérents; peut-être aurait-il pu arriver à entraîner Geoffroy Martel, dont le caractère pouvait s'accommoder des aventures que faisait miroiter le prince d'Antioche,mais dans ce pays la situation venait de se modifier complètement par suite de la mort inopinée du jeune comte. Geoffroy, après sa réconciliation avec son père, avait pris le premier rang dans le gouvernement du comté, et, entraîne par son caractère batailleur, il ne cessait de guerroyer à droite et à gauche. On ne sait pour quel motif il fut amené à faire le siège de Candô, sans doute simple
(t) Clijpens Fonlehrnld., II, p. 102. Pierre II, de refour à Poitiers, souinll la bulle papale au chapitre de sa calliédrale, et, du consentemeiU des cbanoines, donna à la fondation de Fontevrault son approbation définitive (C/.y/;e/zs /'b/2/e6/-a/(/ , Il n 10 ■ Gallia Christ., instr., H, col. 3;}:)). ' ""
(2)Labbe, Concilia, X, col. 74O ; Métais, Cnrt. saint, delà Trinité de Vendôme p. 90 ; Suger, Vie de Louis le Gros, éd. Moliuier, p. 23. '
45o LES COMTES DE POITOU
question de diiïicullés avec un vassal turbulent ; or, le 19 mai, pendant une entrevue avec les assiégés, il fui tué en traîtrise d'un coup de flèclie (1 j.
Bertrade, dont cette mort servait les intérêts, fut soupçonnée de n'avoir pas été étrangère à cet événement qui, par ricochet, délivrait aussi le duc d'Aquitaine d'un voisin dangereux, avec qui il avait été contraint de faire une paix, peut-être peu honorable. La reine de France profila donc aussitôt de la circonstance pour faire al tribuer à l'enfant, issu de son union avec le Hécliin, la situation dont, avait joui" son beau-fils. Foulques avait de seize à dix-sept ans, et il remplissait auprès du roi l'office de bouleiller. Bertrade le renvoya en Anjou et le confia aux bons soins de Guillaume de Poitiers, qui se trouvait pour le moment à la cour du roi de France . Mais le duc, qui avait eu, dans le passé, tant à se plaindre de la maison d'Anjou, jugea bon de profiter de l'occasion pour corriger les mauvais elTets produits parlapoliliquede ses ancêtres et même par la sienne. Il accepta donc la mission que lui donnait la reine, mais avec la pensée de se dégager à un moment voulu de la parole donnée ; lorsqu'il fut arrivé à la limite de ses états, c'est-àdire vers Fonlevrault, il cessa son rôle de protecteur pour prendre celui de geôlier, se saisit de Foulques et le fit enfermer dans une de ses forteresses. Il ne consentait à lui rendre la liberté que contre la remise des châteaux que le Réchin et le jeune Martel possédaient en fief, de droit héréditaire, sur les frontières du Poitou, c'est-à-dire, ceuxdu Mirebalais, qui^ par suite de leur voisinage de Poitiers, ne cessaient d'être inquiétants pour la sûreté de celle ville.
Le Réchin, excité par Bertrade^ menaça Guillaume d'une prise d'armes, mais son apathie naturelle le retenait d'agir, aussi la reine fut-elle contrainte de tourner ses efforts d'aulre part et elle pressa le roi de France d'intervenir. Philippe, toujours captivé par les charmes de son épouse illégitime, se laissa convaincre ; il partit pour l'Anjou, et c'est alors que l'on put voir publiquement ce que l'on a appelé depuis le ménage à trois, Bertrade trônant aux côtés du roi Philippe, tandis que le comle d'Anjou, son pre-
(i) Marcheg-ay, Chron. des égl. d'Anjou, p. 3o, Saint- Aubin d'Angers,
GUILLAUME LE JEUNE /i5i
mier et véritable mari, se tenait à ses pieds, assis sur un escabeau, dans une liumble position. De leurs pourparlers, il résulta celte conviction qu'un accord serait plus avantageux qu'une guerre que personne ne désirait ; on abandonna au comte de Poitou les places fortes qu'il ambitionnait, moyennant quoi le jeune Foulques fut délivré de sa prison (1).
Ces faits se seraient passés dans les premiers mois de l'année ] 107, si, comme il a été dit, le fils de Bertrade resta en captivité pendant une année environ (2). Vers ce temps, Robert d'Arbrissel se trouvaitencore à Poitiers ofi il prenait part à une imporlante décision ecclésiastique. L'évêque Pierre II avait fait don en 1096, aux religieux de Saint-Florent de Saumur, de l'église abbatiale de Saint-Laon de Thouars, dépendance du chapitre cathédral ; il trouvait que les chanoines de Saint-Laon ne menaient pas la vie qu'en vertu de leur profession religieuse ils s'étaient engagés à suivre, et il avait voulu, par leur union à Saint-Florent, les astreindre à plus de régularité ; mais les chanoines s'insurgèrent contre la suprématie qui leur était imposée, et portèrent leur revendication devant le tribunal de l'évêque. Celui-ci ne se crut pas en droit de maintenir seul sa primitive décision et il renvoya l'affaire devant un tribunal arbitral où siégea Robert d'Arbrissel en compagnie de ses fervents adhérents, l'archevêque de Bourges, les abbés de 3Ionliernouf, de Saint-Cyprien, de Saint-Maixent, de Saint-Jean d'Angély, de Notre-Dame, et enfin le trésorier de Saint-llilaire. La cause entendue, les arbitres se prononcèrent en
(i) Besly, ffist. des comtes, preuves, p. 427 ; Orderic Vital, //ist. ecclés., IV, p. 2 18. Nous avons suivi le texte d'Orderic \'ital plutôt que celui de Guillaume de Tyr, reproduit par Besly {Recueil des hixt. des Croisades, flist. occidentaux, L p. O07). Ce dernier chroniqueur présente Foulques comme le bouleiller du conte de Poitou, ce qui serait bien extraordinaire, car, s'il eût 'occupé cette position, il lui aurait été bien facile de rentrer en Anjou sans escorte, les domaines de son père commençant à quelques lieues seulement de Poitiers ; il semble bien plus admissible de se lier au récit de l'hislorien normand, qui nous montre le jeune tils de Bertrade, résidant auprès d'elle à la cour du roi de France; la reine, confiante dans les belles paroles de Guillaume de Poitiers, qui n'avait pu manquer d'être un de ses adorateurs, à tout le moins platonique, a dû naturellement lui confier Foulques sans soupçonner une déloyauté possible.
(2) I5ien que le lexle d'Orderic Vital soit formel, la durée qu'il assigne à l'emprisonnement de Foulques nous semble excessive, d'autant que le voyage de Bertratïe à Angers eut lieu au mois d'octobre 1106, et qu'il est peu croyable qu'elle ail laissé durer plus de six mois les négociations qui s'engagèrent au sujet de la délivrance de son fils.
faveur des clmnoines.el l'évêque, fidèle exécuteur de leur décision, reconnut l'indépendance de l'abbaye de Sainl-Laon et la confirma dans ses possessions le 18 avril 1107 (1).
Guillaume n'assistait pas à cette réunion ; il ne prenait pas plaisir, comme son père, à se trouver au milieu de prélats et à s'immiscer dans les affaires relip^ieuses; il vivait en dehors, sauf à revendiquer ses prérogatives lorsqu'il voulait faire prévaloir ses volontés. Mais, quelque léger que fût son caractère, il n'avail pu vivre côte à côte avec Robert d'Arbrissel sans que les entretiens privés échangés entre lui et le réformateur, ou ses auditions puliliques^aient eu quelque prise sur lui. Il est des moments dans la vie, surtout dans celle des hommes aux passions vives, chez qui les sensations produites par une cause latente se trouvent parfois portées à Textrême, oii l'on se laisse aller à prendre des déterminations qui semblent être en désaccord avec la conduite ordinaire que l'on mène.
Ce fut assurément le cas pour le comte de Poitou, alors qu'au mois de juillet 1 1 07 il se délassait dans ses domaines du Talmondais, entouré seulement de quelques fidèles, tels que Joscelin de Lezay, qui partageait avec lui la propriété de ce pays, Gilbert de Veluire, Guillaume d'Apremont et le prévôt Girard d'Abiré. Avec eux se trouvait un certain Fouchier, peut-être un ancien compagnon de chasse et de plaisir du comte, mais qui était alors un disciple fervent de Robert d'Arbrissel et qui, afin de mettre en pratique l'enseignement du maître, cherchait un lieu désert pour s'y réfugier contre les périls et les tentations du monde. Il le trouva sur un point de la côte de l'Océan, confinant à une vaste forêt,quiportaienirun et l'autre le nom d'Orbestier. Le comte lui fit la concession perpétuelledece territoire, à la charge d'y construire un lieu de prières, et cedanslebut d'obtenir, par l'intercession des hommespieuxquirésideraienlen ce lieu, l'absolution de ses fautes, de celles de ses parents et de ses fidèles^ ainsi que lapaix dans ses états, lasanté et le salut à venir pour son fils ; à la terre inculte et déserte d'Orbestier, il joignit plusieurs domaines de rapport, accorda aux futurs religieux de nombreux droits d'usage dans
(i^ Imbcrt, Cart. de Saint'Laon de T/iouars, pp. 4 et G.
la forêt, et déclara que tous les hommes qui seraient dans leur dépendance jouiraient d'un droit de franchise absolu ; enfin, pour donner plus de poidsà ses libéralités et garanliraulant que possible leur perpétualilé, il mit la fondation sous la sauvegarde du roi de France et de l'évêque de Poitiers.
Joscelin de Lezay, bon gré, mal gré, fit en même temps que le comte abandon de tous ses droits de propriété sur les domaines qui constituaient la dotation de la nouvelle abbaye (1). Il était dans la dépendance absolue de Guillaume et ne pouvait refuser de se rendre à des désirs qui étaient pour lui des ordres. C'est ainsi que l'année précédente il n'avait pu se dispenser de remplir l'engagement, qu'il avait pris au temps de Guy-Geoffroy, de céder à Montierneuf tout ce qu'il possédait à Benêt, ce que, jusqu'à ce jour, il s'était dispensé d'exécuter (2). Gelle même année 1106, Guillaume avait encore autorisé un de ses vassaux, Etienne de M igné, à donner à Montierneuf la dîme de Cillais (3).
Le comte de Poitou était assurément à cette époque dans une disposition d'esprit particulière ; on le voit en elTet fonder une abbaye, fait unique dans son existence, et, d'autre part, favoriser autant qu'il était en son pouvoir l'éclosion d'un établissement, auquel il n'a peut-être manqué qu'une bonne direction au début et des statuts nettement définis pour devenir une association de premier ordre, telle que l'ordre du Temple ou celui de Saint- Jean de Jérusalem (4). Au retour de la première croisade, un chevalier poitevin, Piobert^ seigneur du Puy, près de Persac, eut l'idée d'ouvrir une maison d'où partiraient des guerriers pour aller lutter contre les infidèles, qui servirait en même temps d'asile aux pèlerins se rendant en Terre-Sainte et où l'on ferait l'aumùne aux pauvres de la région. Il l'installa à Monlmorillon et lui donna le nom de Maison-Dieu. Le caractère guerrier de cet établissement, dont la création répondait à la préoccupation
(i) Cari. d'Orbesiier, I, p. i ; Cart . de Tal/norid, p. 24f).
(2) Arch. de la Vienne, orit;;., Montierneuf, n° 18. Dans le préanil)nle de rcl acte Joscelin déclare qu'il agit du consentenient et par la volonlé de Gaillauaii, duc des A(|uitains, de la comtesse, sa femme, et de leur fils Guillaume.
(3) Champollion-Figeac, Doc. histor., II, p, 3.
(4) L'ordre de Saiat-Lazare, auquel on voulut plus tard rattacher la Maison-Dieu de Moalinorillon, fut fondé en 11 12, celui de Sainl-Jcan de Jérusalem en iii3, celui du Temple en 1 1 18.
4j4 les comtes de poitou
générale des esprits à celte époque, lui attira en quelques années une dotation considérable, et Guillaume, qui comptait certainement des compagnons d'armes parmi les initiateurs de l'œuvre, ne put rester en dehors de l'entraînement général. 11 prit sous sa protection spéciale la Maison-Dieu, ses hommes et ses biens, et concéda à Robert, qui en fut le premier directeur, les droits de ventes et de péages et toutes les coutumes qui pouvaient lui appartenir sur les biens qui lui avaient été donnés. Il associa, ce qui est encore bien rare dans son existence, son fils Guillaume à cet acte généreux, auquel assistèrent en outre Aimeri, doyen du chapitre cathédral, Guillaume, maître des écoles, Renoul, abbé du Dorât, lienaud, abbé de Notre-Dame, et autres (1).
Vers le même temps, en exécution des engagements pris par son père, il accorda à Montierneuf une faveur spéciale. Par certaine clause de la charte constitutive du monastère^Guy-Geoffroy s'était engagé à laisser prendre aux religieux dans les forêts de son domaine tout le bois de chauffage ou de construction nécessaire aux besoins de leur existence; or, ils avaient établi, dans la forêt d'Argenson, autrement dite de Benon, l'obédience de Saint- Saturnin-du-Bois^ mais les hôtes de ce lieu n'étaient pas assurés de pouvoir jouir du privilège concédé à la maison-mère. Ils s'adressèrent au comte qui, non seulement leur accorda ce qu'ils désiraient, mais encore leur reconnut un droit d'usage dans les bois auxquels ils confinaient, ainsi que la licence de faire pacager leurs animaux dans toute l'étendue de la forêt et l'affranchissement de toutes redevances tant pour leurs terres que pour toutes autres de leurs possessions comprises dans ses limites. L'acte fut passé à Niort, dans le courant de 1 107 ; à part
(i) Arch. de la Vienne, cartul. de la Maison-Dieu, extrait du xvii^ s., fol. 3; D. Fonleniau, XXIV, p, 899. Cet acte n'est pas dalé, mais comme dans le cartuliiire il venait immédiatement après l'approbation donnée par l'évèque de Poitiers aux statuts de la Maison-Dieu, en 11 07, à la suite du concile de Troyes, il y a tout lieu de croire (|ue la charte de sauvegarde du comte Guillaume est de même date. Les obédiences dépendant de la Maison-Dieu portaient le nom caractéristique de commanderies ; elles étaient au nombre de 4o, réparties dans les diocèses de Poitiers, de Bourges, de Limoges et de Saintes ; la seule qu'elle possédât dans ce dernier diocèse portait le nom de Bethléem et était située à La Rochelle, le grand port du Poitou, afin que l'Ordre disposât d'une issue sur la mer, comme en eurent dans la même ville les chevaliers du Temple et ceux de Saint-Jean de Jérusalem. Les frères de la Maison-Dieu étaient désignés par le vulgaire sous le nom de « Picaulz ». (Arch. de la Vienne, G. 1690).
Hugues, frère du comle, les lémoins qui y assistèrent sont de petites gens, tels qu'Alliaume le sergent, et Frogier le cuisinier (1).
On n'y voit aucun membre du clergé; il est possible que leur absence ait été motivée par la tenue du concile qui s'ouvrit à Troyes vers la fin de mai, à l'époque de l'Ascension, et auquel assistèrent entre autres les évoques de Poitiers, de Limoges et d'Aiigoulême, et l'archevêque de Bourges. L'assemblée fut présidée par le pape Pascal H, que l'empereur d'Allemagne, Henri V, avait contraint de quitter Rome. Le pape avait été de Cluny à la Cliarité-sur-Loire,delàà Saint-Martin-de-Tours et, par Chartres, avait gagné Paris et Troyes, sans entrer dans les étals du duc d'Aquitaine qui s'était bien gardé de l'inviter à lui rendre visite.
Le pontife prêchait en tous lieux une nouvelle croisade et ce fut sur celle-ci que roulèrent principalementles délibérations du concile; l'assemblée s'occupa beaucoup aussi des guerres privées, et vota de nouvelles dispositions applicables à la trêve de Dieu; celle qui frappa le plus les esprits fut la défense intimée aux belligérants d'incendier les maisons ou de dérober les brebis et leurs agneaux (2). A cette môme réunion, le pape confirma la fondation de la Maison-Dieu de Montmorillon etpritenfin une décision qui ne pouvait qu'avoir une importante répercussion sur les affaires de l'Aquitaine. Depuis la mort d'Aimé, l'archevêque de Bordeaux, il n'y avait pas eu de légat en titre du Saint-Siège dans ces régions; Pascal 11, lors de la tenue du concile, conféra cette (lualitô à l'évêque d'Angoulême, Girard, puis, quelque temps après, il détermina nettement la délégation qu'il lui conférait en déclarant, par une bulle du 14 avril 1108, que les pQuvoirs du légat s'étendraient aux archevêchés de Bourges, de Bordeaux, d'Auch et de Bretagne \3].
(i) Arcli. (le la Vienne, ori;^., MonlierneuF, sceanx.n» i25. A cet acte est appendu, p.ir deux leniuis(iiies de ciiii- l)iaue, un sceau de forme ronde, dont la bordure est en partie disparue, maisciui a encore o, oG5m.de diamètre; il est en cire blanche.à laquelle le temps a donné une Icinle vcrdàtre et porte la représentation du duc, tenant de la main droite une épée cl de la gauche la bride de son cheval lancé au s^alop. C'est un spécimen de ce ji'enre si connu sous le nom de type é(]ueslrc; il est finement jçravé, avec peu de relief, et comporlait une léq-endc dont il ne reste plus que les trois ietlres ouv qui faisaient partie du mot \Qurr.\NOuvM (Voy. appendice x).
(2) Marcheg'ay, C/iron. des égl. d'Anjnii, p. 4>'-3, Saint-Maixent.
(3) Labbe, Concilia, X, col. GGo; D. Fonteneau, XXIV, p. 387.
Non seulement Guillaume ne vivait pas comme son pî;re dans la société des évêques, mais encore il se tenait à l'écart d'eux, et, sans doute peu satisfait des sentiments qu'ils lui lémoignaient, il ne se gênait pas pour agir à leur égard avec une rigueur excessive quand l'occasion lui en était fournie. C'est ainsi qu'ayant des des difticuUés avec Euslorge, évêque de Limoges, il se saisit de lui et le retint en prison; mais cet évoque était un grand protecteur de l'abbaye d'Uzerche, aussi l'abbéde ce monastère, Gausbert Malafcyda, désireux de venir en aide à son évêque, se donnat-il à tâche de le réconcilier avec le comte de Poitou ; il y réussit, et il se trouvait encore à Limoges lorsqu'il y mourut, le 28 septembre tl08, succombant sans doute aux fatigues qu'il avait éprouvées dans ces négociations (1).
On ne connaît pas les causes de l'inimitié de Guillaume envers l'évoque de Limoges^ et on est aussi peu renseigné sur la haine qu'il professait à l'égard de Pierre de Soubise, évoque de Saintes; peut-être étaient-ce les mêmes motifs, qui^ à la même époque, l'avaient indisposé contre ces deux prélats? Toujours est-il qu'à Saintes, comme à Limoges, la réconciliation entre le comte et l'évêque se fit par l'entremise d'un abbé. Geotîroy, abbé d'Ebreuil en Auvergne, qui possédait en Saintonge plusieurs obédiences, fit rencontrer les deux adversaires dans son prieuré d'Ebreuil près de Cognac, et là, l'évêque s'étant jeté aux genoux de Guillaume, obtint son pardon et vécut à partir de ce jour en bons termes avec lui (2).
En ce moment le comte de Poitou était en négociations avec le roi de France, et cherchait à tirer un bon parti des embarras au milieu desquels ce prince se débattait. Philippe 1" était mort à Melun le 29 juillet 1108 et dès le dimanche suivant, 2 août, son fils Louis s'était fait sacrer à Orléans. Cette précipitation que mettait le nouveau roi à affirmer sa qualité avait pour but de déjouer les machinations qui se préparaient contre lui à l'instigation de Bertrade, la veuve de son père. Il réclama en outre à ses grands vassaux l'hommage auquel ils lui étaient tenus, mais
(i) Gallia Christ., II, col. 589.
(2) Gallia Christ., II, col. 869 et 1067.
plusieurs d'entre eux, et non les moindres, s'y refusèrent; Guillaume fut de ceux-là. Il ne semble pas que de réelles hostilités aient éclaté entre le duc d'Aquitaine et Louis le Gros, ainsi qu'il advint entre ce prince et le roi d'Angleterre, duc de Normandie, mais le mauvais vouloir du duc était évident, et c'est seulement en échange d'onéreuses concessions qu'il se décida à reconnaître l'autorité du nouveau roi (I).
Toujours est-il qu'un accord fut conclu entre eux pendant les jours qui précédèrent le carême de l'an 1109. Dans l'intervalle, Guillaume s'était rendu à Bordeaux avec quelques seigneurs du Poitou, Hugues de Lusignan, Guillaume de Fors, et autres; le 30 novembre 1 1 08 Pierre d'Andouque, évoque de Pampelune,et Gautier, moine de Sainte-Foy de Conques, étaient venus le trouver et lui avaient demandé de confirmer le don du lieu de Mansirot qu'un nomaié Gaucelme, d'accord avec ses frères, venait de faire à cette dernière abbaye pour y construire un monastère et une sauveté qui prendraient le nom de Marestang. Le duc accueillit favorablement leur requête et donna en surplus à la sauveté tous les droits d'une terre franche (2).
Guillaume, bien qu'occupé surtout de ses plaisirs, était en même temps plein de viséesambitieuses qui n'attendaient qu'une occasion pour éclore, mais au fond il négligeait l'administration de ses états et était loin d'y apporter le soin de son père qui^toute sa vie, employa s jn énergie à les maintenir dans le calme. De son temps, les guerres privées furent nombreuses et, d'autre part, il se préoccupa fort peu d'empêcher ses fidèles de s'enrichir aux dépens des établissements religieux. Un des plus âpres à cette curée fut assurément Hugues le Diable, seigneur de Lusignan. Bien qu'en souvenir de la croisade ce seigneur se fît appeler Hugues le Hiérosolomitain, il se dispensait de pratiquer les devoirs que ce titre aurait dû lui imposer. Les domaines des monastères ou des églises étaient pour ^ui un appât irrésistible, et il manifesta particulièrement ses appétits à l'égard de l'abbaye de Saint-iMaixent, son opulente voisine, dont il était pourtant l'avoué et par suite le défenseur légal.
(1) Hec. des /list. de France, XII, p. aSijChron. de Sainl-Pierre de Sens; Orderic Vital, Hist. ecclés., IV, p. 284.
(2) Desjardins, Cart. de Conques, p. 348.
Celle-ci avait alors à sa tête l'abbé Geoffroy, lequel, voyant qu'il ne pouvait espérer aucun secours temporel pour défendre son monastère contre les entreprises auxquelles il était journellement en bulle, se tourna versle pouvoir spirituel le plus élevé, vers le pape. Il se rendità Rome et obtint de Pascal II, heureux d'affirmer ses prérogatives, toute l'aide qu il désirait. Hugues de Lusij^nan.Isembert de Châlelaillon, Jean d'Angoumois,pourne citer que les plus notables, furent invités par le pape à restituer à l'abbaye de Saint- Maixentles domaines, voire môme les églises, qu'ils avaient usurpés sur elle ; Pascal II compléta ces dispositions en prenant l'abbaye, la ville qui lui était conliguë et ses autres possessions, sous sa protection spéciale. Afin que désormais il n'y eût pas matière à contestation, soit avec des seigneurs laïques, soit avec d'autres établissements religieux pourvus par des donateurs peu scrupuleux de biens enlevés à ce monastère, il fit, dans une bulle datée du 27 avril IHO, l'énumération de toutes les églises que possédait alorsl'abbaye de Sainl-Maixent, plaça tout cet ensemble, tant le corps principal que ses dépendances, sous sa sauvegarde, et, pour bien affirmer que ce monastère était dans sa sujétion immédiate, il lui imposa l'obligation d'avoir à payer chaque année au Saint-Siège une redevance de o sous poitevins (1).
Lorsque l'abbé Geoffroy revint d'Italie pourvu de commissions spéciales adressées aux évêques de Poitiers et de Saintes, il s'empressa de les notifier à ces prélats qui, naturellement, recoururent au bras séculier pour en assurer l'exécution. Sur l'invitation de l'évêque de Poitiers, le comte se rendit en sa compagnie à Saint-Maixent et là Joscelin de Lezay, continuant la série des actes de réparation dont il avait déjà donné quelques témoignages, restitua à Tabbaye l'église de Prahec et reconnut qu'il avait frauduleusement vendu à l'abbaye de Saint-Séverin les églises de Lezay que son père avait jadis données à Saint-Maixent (2).
Le comte avait avec lui son sénéchal Gilbert, Guillaume de Rochefort et un groupe nombreux de chevaliers, mais dans son entourage on ne rencontre pas le nom d'Hugues de Lusignan, le
(i) A. KicliiirJ, C/iurli's de Sainl-Muixenl, I, pp. 250, 2G0 el 2G1. (2) A. Kicbaid, Charles de SaiiU-AJaixenl, I, p. 2O3
principal usurpateur des domaines de l'abbaye de Saint-Maixenl ; il était malade ou venait de mourir (1). Son fils, Hugues le Brun, lui succéda. Ce dernier n'était pas, comme son père, lié d'une amitié spéciale avec le comte, qui gardait un bon souvenir des épreuves communes subies en Orient. Aussi vit-on une guerre violente éclater entre eux dans le courant de celte année 1110. Les chroniqueurs n'en fontjpas connaître le motif, et il ne parait pas supposable que les réclamations de l'abbé Geoffroy, appuyées par Guillaume, en aient été la véritable cause. On doit plulôl chercher celle-ci dans la tension forcée qui dut se produire dans les rapports du comte avec son vassal à l'occasion de l'investiture de la seigneurie.
Il y avait cinquante ans qu'il ne s'était ouvert de vacance dans l'hérédité des seigneurs de Lusignan; or, durant ce long espace de temps, la jurisprudence qui réglait les successions féodales s'était peu à peu établie, sans toutefois comporter encore des règles bien précises. Deux principaux usages étaient suivis en Poitou : l'un, le rachat à merci, dans lequel avait lieu la mainmise absolue du seigneur dominant sur les possessions de son vassal, mettant ce dernier dans son entière discrétion, et qui régnait de la Dive du Nord à l'Océan, c'est-à-dire dans toute la parlie occidentale du Poitou; l'autre, le rachat simple ou abonné, usité dans le restant du comté, et qui comportait le paiement par le nouveau feudalaire d'une somme fixe et établie d'avance, laquelle équivalait généralement au produit de la seigneurie pendant une année. Le sire de Lusignan avait des possessions dans les diverses régions du Poitou, et il est à présumer que le comle, qui avait toujours de grands besoins d'argent, ne laissa pas échapper l'occasion qui se présentait sans essayer de tirer de son riche vassal tout ce qu'il était susceptible de donner. Mais Hugues le Brun, qui ne paraît pas avoir continué à occuper auprès du comte de Poitou la position subalterne de son aïeul à l'égard de Guillaume le Grand, n'enlendil pas se laisser pressurer comme
(i) La chronique de Saiol-Maixent, p. 424» place en 1 1 lo la mort d'Uniques de Lusiii^uau; elle dut arriver vers le milieu de l'élé, car l'abbé de Saint-Maixent n'a pu revenir de Home que vers le mois de juin, et c'est peu après son reiour (|u'eut lieu la réunion à laquelle Hugues a'assisla pas, bien qu'il y lui graudemeul inléressé.
46o LES COMTES DE POITOU
les seigneurs de Talmond, voisins de certains de ses domaines. Il résista aux prétentions de Guillaume, et la guerre éclata. Elle fut atroce, étant donnée la proximité de la résidence du comte de celle de son vassal rebelle , et c'est entre Poitiers et Lusignan que ces excès se produisirent surtout ; beaucoup de lieux sans défense,et en particulier le domaine du Flessis, situé auprès de Montreuil-Bonnin, forteresse des Lusignan, furent incendiés et détruits (1). Une des pires conséquences de cette lutte sans merci fut la famine, suivie nalurellemeut d'une grande mortalité; en outre, comme nul ne se hasardait sur les chemins, le sel, bien que l'on ne fût pas éloigné des salines de l'Aunis, devint des plus rare et fut hors de prix (2).
C'est que la guerre, une fois engagée, s'était étendue dans tout le pays. Hugues le Brun s'était cherché des alliés et il ne lui fut pas difficile d'en trouver parmi ses parents, les seigneurs de Parthenay. Dans ce dernier tief la situation se trouvait être la même qu'à Lusignan. Ebbon, qui l'administrait depuis 1086, vint lui aussi à mourir en 1110. Ce fut son frère cadet, Guillaume, qui lui succéda, conformément à la coutume des pays d'entre Sevré et Dive, là où régnait le rachat à merci, mais Guillaume de Parthenay était d'église et avait été pourvu dès 1086 de la trésorerie de Saint-Hilaire de Poitiers. 11 prit en qualité de vidame son plus jeune frère, Simon II, à qui appartint véritablement le gouvernement de la seigneurie, et qui était, de son côté, peu désireux de souscrire aux exigences du comte de Poitou (3).
A ces deux adversaires résolus, Guillaume en vit bientôt s'adjoindre un troisième. Les sires de Parthenay s'étaient toujours montrés depuis un demi-siècle les alliés fidèles des comtes d'Anjou, auxquels les attachaient sans nul doute quelque lien de vassalité, contre les comtes de Poitou. Ils se tournèrent vers Foulques le Jeune, qui avait succédé l'année précédente au Réchin, décédé dans le courant d'avril 1109. Le comte d'Anjou ne pouvait avoir ouijlié l'acte de félonie de Guillaume à son égard, aussi s'empressa-l-il d'apporter aux confédérés le secours de ses armes ;
(i) A. Richard, Chartes de Sainl-Maixent, I, p. 205.
(2) Marcheg-jiy, Cliron. des égl. d'Anjou, p. l\-il\, Saial-Maixent.
(3) A. Richard, Charles de Saird-Maiœent, l, pp. 242, 272 et 276.
GUILLAUME LE JEUNE 46i
peul-êlro, en ce faisan!, songeait-il à la Sainlonge où ses ancêtres avaient exercé pendant de long-iies années une domination dont le souvenir ne pouvait être effacé. Ce qui permet de le supposer, c'esl qu'on le voit venir mettre avec ses alliés le siège devant le chûleau de Champdenier qui, situé un peu au nord deGermond, sur la même vallée et par suite sur la môme voie, avait remplacé celui-ci et jouait un rôle analogue au sien pour la défense du grand chemin de laSainlonge qu'ils barraient l'un et l'autre; on ne sait si les défenseurs de Champdenier purent résister à l'attaque des Angevins (1). Le principal théâtre de la guerre se trouva par suite transporté dans celte région accidentée du sud de la Gâtine, hérissée de postes fortifiés, que chacun des partis avait à réduire,suivant les attaches de leurs défenseurs ; c'est ainsi que Guillaume dut faire en personne le siège de Ternant, simple lour sise sur une motte, dans un fond de vallée, entre Parthenay et Champdenier,et, mettant en pratique le déplorable usage que n'avaient pu faire abolir les décisions des conciles, il incendiâtes maisons qui étaient dans le voisinage immédiat de la petite forteresse (2).
Pour subvenir aux dépenses que lui occasionna celte guerre, le comte recourut une fois encore aux détestables procédés dont il avait déjà usé ; il altéra les monnaies à un degré extrême, voire même il créa une sorte de monnaie fiduciaire (3), aussi trouvet-on fréquemment dans les actes de cette époque des stipulations spéciales,portant que le payement en argent devrait être fait en monnaie ancienne (4). Mais quoi que fit Guillaume, la valeur de ses adversaires etlesmultiplesmoyens de défense dont ils disposaient étaient
(i) Marchca^ay, Chron. rfe? ér/l. iVAnjon, p. I\i7). Saint-Maixent.
(a) A. Richard, Charles de Sainl-Maixenl, I, p. 27^..
(H) Marchegay, Chron. dexér/l. d'An /'on, p. 42.^), t^c-tint-M^ixent. Telle* est la sii^nificalion que nous croyons pouvoir donner au texte de la chronique qui, dans sa brièveté,a fait beaucoup disserter. Il est ainsi conçu : « Iteruni nuninii mutati sunt et cum fçranis alii facll sunt». Oucl sens cnnvicnt-il d'attribuer au mot « granis » ? M. Lecointre-Dupont {/'Jssai sur les monnaies frappées en Potion, p. 83) considère qu'il s'a|)plique à un alliage; ne s'agirait-il point plutôt de petits débris de pièces de monnaie ou de grains d'argent d'un poids déterminé, auxquels le comte aurait attribué une valeur monétaire précise.
(4) Arch. de la Vienne, orig,, Montierneuf, n" 2-a. Les expressions « ad monetam veterem », employées par le rédacteur de la charte, nous paraissent doublement significatives, en ce sens (]ue non seulement elles rappellent un airaiblissemcnt de la monnaie, mais encore qu'elles indiquent que l'apparence extérieure des pièces fut modifiée, autrement, il aurait été bien difficile, dans la praticjue journalière, de pouvoir distingue!' les jeunes cl les vieux deniers.
tels qu'il ne put venir à bout de leur résistance et dut conclure une trêve avec eux. Outre la lassitude que devait lui occasionner une lulte incessante, le comte de Poitou avait des motifs particuliers de désirer la paix avec ses vassaux; le premier dut êlre une blessure qu'il reçut h la cuisse devant Taillebourg, et le second l'altention qu'il ne pouvait s'empêcher de prêter aux événements qui se passaient dans le Midi, vers lequel il n'avait jamais cessé de porter ses regards.
Pendant qu'il gisait à Saint- Jean d'Angély, dans la demeure d'un particulier nommé Hélie où on l'avait transporté blessé, il reçut, le 21 août (de l'année i lH ou 1 1 1 2), la visite de plusieurs religieuses de Saintes, conduites par leur abbesse Sibille . Cette dernière était la fille de Robert, comte de Mortain, frère utérin de Guillaume le Conquérant, et la sœur d'Emma de Mortain, seconde femme de Guillaume de Toulouse; c'était donc la tante par alliance du duc d'Aquitaine. Elle avait amené avec elle une autre des tantes du duc, nommée Agnès, et enfin la comtesse de Toulouse, qu'accompagnait son chapelain Bernard. Guillaume ne pouvait reconnaître cette gracieuseté autrement que par des largesses, aussi, sur la demande de l'abbesse, donna-t-ilà Notre- Dame de Saintes les églises de Saint-Julien de l'Escap et de Notre- Dame de la Clie, avec les dîmes qui en dépendaient. Au fond, cette donation n'était qu'unerestitution,reconnuepar le donateur lui-même, car en la faisant il réclama aux religieuses des prières pour l'âme de son père, de sa mère, et de ses parents, qui avaient autrefois pourvu Notre-Dame de ces biens ; enfin, pour donner toute authenticité à l'acte qui contenait ces dispositions, au bas, à la suite de son nom, iltraça lui-même une croix (1). L'évêque de Saintes, Pierre de Soubise,se trouvaiten cemomentprèsdu comte et s'y tenait encore lors d'une seconde visite que lui firent les religieuses. Celte fois l'abbesse venait traiter directement une affaire avec son neveu et lui acheter la dîme de tout le pays com-
(i) Cart. de Noire-Dame de Saintes, p. i38. Dans ceUe comtesse de Toulouse, on ne peut voir qu'Emma de iMorlain, la sœur de l'abbesse Sibille; toutefois, ce n'est pas la grand'mère du duc, comme le dit l'acte, mais seulement sa belle-mère; quanta Agnès, la tante du duc, il faut sans doute l'identifie" avec la fille de Guy -Geoffroy, qui venait de perdre son second mari, le comte du Maine.
pris entre Champagne el Pont-l'Abbô ; en retour de cet aljandon, sa commiinaulé donna 1000 sous au comte el 400 sous à la comtesse, el celle somme considérajjle, ainsi que d'autres destinées à désintéresser les propriétaires de certaines dîmes établies sur des terrains compris dans les limites du territoire cédé par le comte, fut versée par une religieuse du nom de Benoîte (1).
Ce n'était pas la première fois que le comle de Poitou recevait de l'argent des religieuses de Saintes ; on peut dire, au contraire, que ce fait était passé en habitude. Quelques années auparavant, le jour oîi l'abbesse Florence reçut, au nombre de ses moniales, Sibille, la tante du comte, qui devait un jour lui succéder dans sa dignité abbatia1e, Guillaume restitua au monastère une terre que Bernard Badelh possédait injustement. Pour altester que lelle était sa ferme volonté, il manifesta celle-ci à haute voix pendant qu'il déposait sur l'autel de Notre-Dame la courroie à laquelle était suspendu son couteau. Les religieuses lui firent don de 300 souset, cequi estencore pluscurieux, elles gratifièrent de .30 sous un certain Guillaume Cofin qui, par son adresse, leur avait fait obtenir celte concession (2).
La présence des parentes du comle dans l'abbaye de Saintes attira à cette communauté de nombreux dons, tant de la part de Guillaume et de sa femme, que de personnes qui cédèrent à leurs sollicitations. Ainsi Hugues de Doué, sur leur injonction, abandonna à l'abbaye, moyennant 250 sous, la dîme de Marennes, un bois et un marais que lui el ses hommes revendiquaient en justice (3). On voit aussi Hélie de Ricou donner à Notre-Dame la dîme de Saurespine, el faire serment dans la main du comte qu'il ne contesterait jamais la validité de cet acte (4).
La blessure de Guillaume avait sans doute une certaine gravité, pour qu'il ait été contraint de faire un assez long séjour à
(i) Cart. de Notre-Dame de Saintes, p. 85. Ces deux actes ne sont pas datés, mais comme il nous paraît difficile de placer l'alTaire de Taillebours^ autre part que pendant la guerre du comte de Poitou avec les Parlhenay et les Lusignan, les visites que l'abbesse de Saintes Ht au comle ne nous semblent pas pouvoir être placées à une autre date que i n i ou i U2.
(2) Cart. de Notre-Dame de Saintes, p. 69.
(3) Cart. de Notre-Dame de Saintes, p. i58.
(4) Cart. de Notre-Dame de Saintes, p. 170.
Saint-Jean d'Angély. Cequilendrail à le faire croire, c'est le changeaient que l'on constate à celte époque dans son entourage; au lieu des petites gens de sa compagnie ordinaire, on y voitl'évêque de Saintes, les religieuses de Notre-Dame, et la comtesse ellemême (1). Le regain debons senlimcntsque Guillaume témoignaà sa femme à cette occasion est attesté par la mention de ces sommes d'argent qu'il lui fait attribuer dans les actes à côté de celles qu'il se faisait donner à li*i-même. Celte situation persista pendaiU quelque temps, et c'est en ce moment, pendantraccalmie qui suivit la cessation des hostilités entre le comte de Poitou et ses adversaires, qu'il convient de placer une tournée qu'il fit avec Philippie dans le Talmondais.
La comtesse, qui voyageait avec sa maison et en particulier avec Girard, son chapelain, signala son passage en fondant dans l'abbaye deTalmond un Irentain de messes pour l'âme de son père et de sa mère et pour celles du père et de la mère de son mari ; désireux de s'associer personnellement aux sentiments qui inspiraient cet acte, les moines, qui étaient tenus de fournir pendant tout le carême un mandat à troispauvres, c'est-à-dire une nourriture journalière et déterminée, décidèrent de faire le même service à un quatrième misérable. Pour leur tenir compte des charges qu'ils s'imposaient ainsi, la comtesse leur donna un terrage et plusieurs deniers de rente qu'elle percevait sur des héritages sis dans l'étendue delà seigneurie. Cette libéralité avait élé faite solennellement dans l'église de Saint-Pierre, mais les moines ne se contentèrent pas de cette publicité, ils désiraient, pour plus de sûreté, que le comte ratifiât les concessions faites par sa femme. C'est à quoi ils réussirent bientôt. Guillaume, s'étant rendu à la Garnache, n'y avait sans doute pas trouvé d'installation convenable; dans cette occurrence, il pria les moines, qui pos-
(i) L'évêque nommé Pierre, dont il est ici question, ne peut être Pierre de Confolen?, qui ne fut sacré qu'en i\ i-] {Chron. des égl . d^ Anjou, p. 42G, Sainl-Maixenl), et on ne peut y voir que Pierre de Soubise qui, selon la même chronique (p. 425), mourut en i ni. Il est avéré toutefois, d'après une charte originale de l'abbaye de Monlierneuf (Arch. de la Vienne, orig., Montierneuf, n" 20), de l'an 11 12, qu'à celte date il existait un évoque de Saintes du nom de Pierre, cité dans la donation que Richard Forbandlt fit à cette abbaye de l'église de Cliiré en Poitou et d'une pêcherie à Saintes sur la Charente, ce qui permettrait de faire remonter à celte date l'abbatiat de Sihillo.
sôdaioni une obédienceen ce lieu, de lui permettre d'aller prendre ses repasdans leur demeure ; ils y consentirent, mais pendant qu'il était à table, Giraud,le pr6vôt-moine, se présenta devant lui avec deux compagnons, et lui demanda de donner son consentement à la donation de la comtesse, ce à quoi il se rendit volontiers en présence de Gilbert de Veluire et d'autres témoins en grand nombre (1).
Les moines de Talmond surent, du reste, tirer plusieurs avantages de la présence du comte de Poitou, et dans une autre circonstance ils profilèrent habilement d'une occasion que Guillaume lui-môme avait fait naître. Un jour il requit l'abbé Alexandre de lui céder un palefroi dont l'aspect l'avait flatté ; l'abbé se garda bien de refuser, mais il réclama en même temps le paiement de l'animal. Le comte, qui n'avait sans doute pas d'argent à sa disposition, répondit qu'il réfléchirait sur ce qu'il pourrait donner aux moines en échange de l'objet de son désir. Ceux-ci, redoutant que cette promesse ne fût pas tenue, revinrent bientôt à la charge et demandèrent à Guillaume de leur abandonner le tiers qu'il possédait dans le domaine de « Scolis ))^ dont Pépin, seigneur de Talmond, leur avait autrefois cédé une partie ; il y consentit, attestant sa volonté par la remise symbolique d'un brin de jonc (2).
C'est sans doute pendant ce même voyage que la comtesse fit cadeau aux moines de Bois-Grolland,pour le salut de son âme et de celle de ses parents, de tout ce qu'elle avaitet pouvaitposséder dans la maison de Vérins ; elle se trouvait en ce moment devant l'église de Notre-Dame de Jard, en compagnie du curé de cette paroisse, de son pannetier et de quelques autres personnages de minime importance (3).
Dans le même ordre d'idées se place l'autorisation que Guillaume, de concert avec sa femme et son fils, donna en H H à un de ses chevaliers, nommé Ralhier le Jeune, de restituer à l'abbaye de Saint-Maixent le domaine de Château-ïizon,que le comte avait précédemment distrait de la forêt de la Sèvre, propriété de
(i) Cart. de Talmond,^. 273.
(2) Cart. de Tcd/no/id, p. 228.
(3) Marchcgay, Cart. du Bas-Poitou, p. 282, prieuré de Bois-Grolland.
l'abbaye ; il en avait ensuite fait cadeau à Rathier pour rémunérer ses services, malgré l'opposition des moines, qui déclarèrent ingénument qu'il ne leur avait pas été possible de s'opposer à la volonté dateur prince (1). Versle même temps, Hugues Camarleng reçut aussi la permission de donner à Montierneuf toute la terre qu'il possédait entre l'Auzance et Poitiers lorsque son fils entra comme moine dans cette abbaye. Il est à noter que l'auteur de cette concession déclare la faire pour le salut de ses seigneurs, le comte Guillaume, la comtesse, et leur fils nommé aussi Guillaume, et qu'elle eut lieu en présence de Rainaud, sous-chantre de Saint-Pierre, et précepteur, « didascalus », du fils du comte (2).
La lassitude, avons-nous dit, ne fut seule la cause do la suspension d'armes intervenue entre le comte de Poitou et ses vassaux révoltés. La trêve qu'il conclut avec eux, peut-être tacitement, car en somme c'est lui qui était l'agresseur, se prolongea pendant plusieurs années. La situation, dans le Midi, s'étant totalement transformée, il était de toute nécessité que Guillaume, en cas de besoin, eût ses coudées franches.
Raymond de Saint-Gilles, son ancien adversaire, était mort le 28 février 1105 dans son château du Mont-Pèlerin, près de Tripoli, sa principale résidence; jugeant son héritier incapable de défendre ses possessions de Syrie contre les ennemis qui les assaillaient de toutes parts, Raymond en avait disposé en faveur de son compagnon d'armes, le comte de Cerdagne. Cet héritier était un jeune enfant, Alfonse-Jourdain, né sur cette terre d'Orient en 1103; il n'avait donc que deux ans. Sa mère, Elvire de Castille, le ramena en Europe et fut trouver Rerlrand de Toulouse,le fils aîné de Raymond, qui assigna le comté de Rouergue en subsistance à son jeune frère. Mais Rertrand fut à son tour pris de cette fièvre qui avait entraîné son père et son oncle vers l'Orient, et, à leur exemple, il abandonna ses états pour aller se tailler une principauté en Syrie. Au mois de mars 1 109, il partit, et son comté, dont la sécurité était garantie par les immunités dont jouissaient les croisés, fut tranquillement administré par les agents à qui il l'avait confié.
(i) A. Richard, Chartes de Saini-Maiccent, I, p. 274. (2) Arch. de la Vienne, orig., Montierneuf, n° 22.
Devenu bientôt comte de Tripoli, il continua l'existence batailleuse de ses prédécesseurs et, comme eux, il ne tarda pas à succomber,le 21 avril 1112. Sa succession s'ouvrit naturellement en faveur de son demi-frère, Alfonse-Jourdain, dont les évêquesetles grands seigneurs du Toulousain reconnurent l'autorité, mais le pouvoir entre les mains de cet enfant ne comptait pas ; il appartenait évidemmentaux conseillersdesamère, qui, comme il arrive d'habitude, ne tardèrent sans doute pas à mécontenter leurségaux ou même leurs supérieurs en dignité. Ceux-ci, subissant avec peine cette prééminence, cherchèrent le moyen d'occuper euxmêmes ce premier rang dans le pays ; ils crurent le trouver en s'adressant au comte de Poitou, duc d'Aquitaine, qui, par suite de son éloignement et de la multiple surveillance que réclamaient ses vastes possessions territoriales, devait laisser aux seigneurs du Midi une plus grande liberté d'allures. Leurs avances furent d'autant plus favorablement accueillies par Guillaume qu'en y répondant il ne violait pas les engagements qu'il avait assurément pris avec Bernard lorsqu'il lui avait rétrocédé le comté do Toulouse, et, d'autre part, ilne pouvaitôtre retenu par la crainte de la violation du privilège de croisé que ne pouvait invoquer Alfonse- .lourdain. 11 rassembla donc un corps d'armée, et, dans le courant de l'année 1113, il se mit en possession du comté de Toulouse, peut-être sans combat. Il ne revendiquait au reste que les domaines auxquels Philippic pouvait prétendre au titre héréditaire, à savoir le Toulousain , l'Albigeois, le Querci et le diocèse de Lodève, à quoi il convient d'ajouter la suzeraineté du comté de de Carcassonne, et le retour, dans la ligence directe de l'Aquitaine, du Périgord, de l'Agenais et de l'Astarac, contestée entre les deux grands comtes; Alfonse-Jourdain conservait le Fîouergue et contiuuait à jouir du comté de Saint-Gilles, de la Provence et des contrées méditerranéennes, propriétés particulières de lîaymond de Saint- Gilles, sur lesquelles Guillaume de Poitiers n'avait aucun droit à faire valoir au nom de sa femme (1).
Celle occupation du Midi ne pouvait manquer d'être coûteuse; l'élan des seigneurs du comté de Toulouse vers le duc d'Aqui-
(1) D. Vaissete, Hist. de Languedoc, nouv. éd., III, pp. 348, 4i6 et G22; IV, note L, n» 4.
laine ne fut pas toujours spontané, et il est à croire qu'il dut y aider par de nombreuses générosités. On sait qu'il n'était pas économej et, comme conséquence de toutes ces dépenses, des besoins d'argent ne purent tarder à se faire sentir. C'est assurément pour y porter remède qu'on le voit revenir en Poitou au commencement de l'hiver de 1113, plutôt que pour surveiller les agissements des Lusignan et de leurs alliés, aussi épuisés que lui. Quelles furent les mesures qu'il employa pour se procurer de l'argent? On ne le sait, mais tout porte à croire qu'il chercha ces ressources en mettant la main sur quelque domaine religieux ou plutôt en frappant de contributions les biens d'église. C'est alors qu'il rencontra sur son chemin l'évêque de Poitiers. Pierre II était d'une piété extrême, d'une très grande générosité envers les pauvres et les églises, mais aussi, à l'exemple du pape Pascal II, il ne pouvait supporter que le pouvoir laïque portât atteinte aux privilèges ecclésiastiques. Sans nul doute, il avait déjà eu plusieurs fois à s'opposer aux prétentions du comte de Poitou, mais cette fois les agissements de ce dernier devaient être beaucoup plus graves, car il le menaça de la suprême peine religieuse, de l'excommunication. Guillaume n'en tint nul compte; l'évêque persista dans sa résolution et il avait commencé, dans sa cathédrale, à prononcer les formules sacrées de l'anathème, lorsque le comte apparut, A la vue du prélat il fut pris d'une fureur violente, le saisit par les cheveux, et, dirigeant vers lui la pointe de son épée, il s'écria ; « Tu vas mourir à l'instant si tu ne me donnes pas l'absolution, h L'évêque, feignant d'être terrorisé par cette menace, demanda un peu de répit, puis, avec assurance, il acheva la phrase terrible en vertu de laquelle le comte était rejeté de la communauté des fidèles chrétiens, tellement qu'il ne pouvait prendre son repas ou s'entretenir avec qui que ce soit. Après avoir ainsi accompli ce qu'il considérait comme son devoir absolu , Pierre, ayant fait le sacrifice de sa vie, tendit son cou au comte en lui disant: « Frappe, frappe donc. » Mais Guillaume, faisant un violent retour sur lui-même et reprenant ses façons de parler ordinaires, lui répondit. «Il est certain que je te hais profondément, mais ma haine ne va pas jusqu'à ce point de te faire entrer en Paradis
pour lui donner satisfaction (i). » Toutefois il ne désarma pas; il s'empara du prélal, le fit jeter en prison, et enfin l'exila dans son châleau ôpiscopal de Chauvigny d'où il lui fut interdit de sortir. Pierre y mourut peu après, le 4 avril 1 115, en odeur de sainteté, et son corps fut transporté à Saint-Cyprien de Poitiers; sur son tombeau on grava une épitaphe en vers latins, qui rappelait ses mérites et ses dernières tribulations (2).
Pendant que ces événements se passaient en Poitou, d'autres de grande importance se produisaient à Toulouse. Les grands seigneurs du pays venaient l'un après l'autre reconnaître pour leur suzeraine la comtesse Pliilippie et lui prêter serment de fidélité. La plus importante de ces adhésions fut assurément celle de Bernard-Aton, vicomte de Béziers. Ce puissant personnage dominait directement ou indirectement sur le tiers du comté de Toulouse et particulièrement sur les six vicomtes de Carcassonne, de Razès, de Béziers, d'Albi, d'Agde et de Nîmes. Il ne se contenta pas de venir remplir ses devoirs de vassal, il réclama de la part de la comtesse un engagement réciproque dont il fut dressé acte. Le vicomte disait: « Moi, Bernard-Aton, fils d'Ermengarde, je te déclare à toi, Philippie, fille d'Emma, qu'à partir de ce jour je te serai perpétuellement fidèle, à ta vie, aux membres qui composent ta personne, à ta seigneurie, à celle qu'hommes ou femmes tiennent de toi, et telle que l'a possédée ton père Guil-
(i) Migne, Patrol. lut., CLXXIX, col. i385, G, de Malmesburi, Gesta regiim Anglnriun. Les historiens modernes se sont préoccupés de chercher les motifs qui avaient porté révêquc de Poitiers à lancer contre le comte une excommunication publique; nous avons fait connaître à ce sujet notre sentiment, nous n'y reviendrons pas. Mais on ne saurait passer sous silence l'opinion d'Haute-Serre [Reriim Aqiiitanic, 1. X, c. i3), et celle du P. de la Mainfermc {Clijpeiis Fonlebrald., II, p. 197), qui déclarent que le comte fut puni pour avoir répudié sa femme, mais cette assertion tombe d'elle-même, des textes certains établissant que l'union des deux époux n'avait pas cessé d'exister à celte date, et celles de Baillet ( Vie des Suints, 10 février, p. i43) et de Gervaise {Vie de Sugei\\. VI, p. 10), qui prétendent que le comte, ayant enlevé la femme de son frère, fut excommunié par Girard, évêque d'An«>oulcme ; la présence de ce dernier à Toulouse auprès du comte, à cette époque, fait tomber cette allégation à néant, et, d'autre part, il ne paraît pas qu'Hugues se soit jamais marié.
(2) Ces fails durent se passer à la fin de l'année iii4. Pierre II se trouvait à Sullysur-Loire, le 20 septembre de celle année, en compagnie de Raoul, archevc(jue deTours, et de Girard, évc(]uc d'Angoulème, légat du pape. Ces prélats s'étaient réunis eu ce lieu pour le règlement de difficultés survenues entre cette abbaye et Fontevrault ; Robert d'Arbrissel y vint aussi pour défendre les intérêts de sa maison, dont il fit triompher la cause {la Vie du bienheiirea.r, Rohert d'Arbrissel, preuves, p. 0o9;Marchegay, Chron. des égl. d'Anjou, pp. /jaS et 426, Saint-Maixent).
laiime, comte de Toulouse )),à quoi la comlesse répondait: « Moi, Pliilippie, fille d'Emma, je le serai fidèle à toi Bernard-Alon, de même façou que lu l'es envers moi. » Le jour oii eut lieu celte imposante cérémonie l'assistance la plus brillante se pressait à la cour de la comtesse; on y voyait, outre le vicomte de Béziers, Centulle, comte de Bigorre, Pons, vicomte de Caussade en Querci, Arnoul de Montg^ommeri, Pons de Monlpezat, Guillaume d'Hauterive et autres, et parmi les gens d'église se trouvait Robert d'Arbiissel et son inséparable compagnon Léger, l'archevêque de Bourges, puis Giraud, évoque d'Angoulême, Bertrand, évêque de Bazas, assistés les uns et les autres de personnages ayant un rang élevé dans le clergé de leurs diocèses (1).
Cet acte de foi mutuelle n'est pas daté, mais il ne saurait être éloigné du jour où le fondateur de Fonte vrault, mettant à profit la faveur dont il j ouissait auprès de la comtesse, arriva à établir une maison de son ordre dans le Toulousain. Philippie ne possédait pas dans le pays de domaines à titre personnel dont elle pût disposer à son gré, aussi s'adressa-t-elle à Amel, évêque de Toulouse, et le contraignit à faire à Robert une cession de territoire; de concert avec les prévôts de Saint-Etienne et de Saint-Sernin, il lui abandonna la forêt de l'Espinasse et les jarriges adjacentes, sur lesquelles s'éleva un prieuré dont le domaine comprit aussi des bois et des terres que de puissants personnages, tels que Pons Raym.ond, Pons Bérenger, et autres avaient ajouté à la concession épiscopale, le 12 mars 1114, jour où elle se fit dans le cloître de Saint-Etienne (2).
C'est vers ce temps, probablement en 1114, alors que la comtesse faisait à Toulouse sa résidence ordinaire, qu'elle mit au monde un fils qui fut appelé Raymond. Ce nom avait chez les comtes de Toulouse le même caractère traditionnel que celui de Guillaume pour les comtes de Poitou, et, dans le cas présent, il avait pour objet de désigner à tous le jeune enfant comme devant être le futur possesseur du comté (3).
(i)D. Vaissete, Hisl. de Languedoc, nouv. éd., V, preuves, col. 845.
(2) Clijpeus Fontebrald., I, p. 147.
(3) La chroaique de Sjii.il-.Maixeni(p.4i9)avaiLdéclaré que la naissance de Raymond était Lien postérieure à celle de son frère aîné, « novibsitne », mais elle ne fournissait aucun élément pour eu préciser l'époque; on en rencontre un dans Guillaun^e de
Bien que la prise de possession du Toulousain par le comte de Poitou semble s'être produite pacifiquement, néanmoins, des troubles locaux, motivés par diverses causes, ne manquèrent pas de se produire; telle fut la sédition qui éclata à Toulouse même et durant laquelle Pierre d'Andouque, évoque de Pampelune, qui était descendu dans la rue pour apaiser le tumulte, fut blessé d'un coup de pierre, dont il mourut quelques jours après, le jeudi 15 octobre 1114(1).
Nous ne serions pas éloigné de croire, si l'on recherchait les causes cette sédition, que l'onyretrouvât lamain duclergélocalou du moins de ses membres les plus ardents, que l'excommunication encourue par Guillaume détournait de sa personne; aussi le comte, en habile politique, crut-il devoir donner un témoignage public de ce que sessentiments chrétiens n'avaient été nullement altérés parla sentence rendue contre lui par l'évêque de Poitiers.
Sur son invitation, l'évêque Amel indiqua, pour le premier novembre suivant, la tenue d'une procession solennelle à laquelle devaient prendre part tous les membres du clergé paroissial de son diocèse, lesquels devraient se faire accompagner des reliques possédées par les églises; Amel invita en outre à assister à cette fête les évêques qui dépendaient comme lui de la province ecclésiastique de Narbonne, ainsi que les abbés et les principaux personnages de la région. L'affluence du peuple fut telle que l'on se vit obligé d'établir des tentes hors de la ville pour en loger une partie, et Guillaume put croire que le résultat qu'il avait cherché était obtenu (2). Aussi se montra-t-il généreux à l'égard de certaines maisons religieuses qui avaient particulièrement répondu à l'appel
Tyr {Ilisl. (/es C/'o/sat/es,!, p. 687), lequel rapporte que, lorsque, vers ii36,les baroDS d'Auliocho fixèrent leur choix sur Raymond pour deveuir l'époux de la jeune héritièic de la principauté, celui-ci n'était qu'un adolescent, ayant à peine quelques poils de barbe, « adolescens vix prima malas vestitus lanui'ine )),et qu'il venait d'être fait chevalier par le roi d'Anijlcterre; or, comme il était de règle que cette qualité ne fût conférée au noble que Iors(|u'il atteignait sa majorité et que celle-ci était fixée en Poitou à l'âge de vingt et un ans, l'adolescent qui venait d'obtenir cette faveur ne pouvait être né qu'en iii4 ou iii5 au plus tanl.
(1) D. Vaisscte, Hisl. de Languedoc, nouv. éd., III, p. C22. Palustre, (|ui donne à révè(iue de Pampeluue le nom de Pierre de Rota (/Jisl. de Guillaume JX, p. ^83), le fait mourir bien à tort lors delà prise de Toulouse eu 1097; nombreux sont les actes du cartulaire de Concjucs qui attestent son existence juscju'en i\i[\.
(2) 1). Vaisscte, 77/47. de Languedoc, nouv. éd., 111, p. C2O, et V, preuves, col. 8/17 et 848.
de leurs évêques et contribué à donner un grand éclat à cette réunion extraordinaire. Les moines du Lézat, possesseurs des reliques de saint Antoine, les avaient apportées à Toulouse, et ils'était produit plusieursmiracles dus à l'intercession du saint : le confite, reconnaissant, leur fit de nombreuses générosités et particulièrement il leur donna en août lU 5, de concert avec sa femme et son fils Guillaume, un terrain situé dans le faubourg de la ville, en face la porte du château Narbonnais, avec exemption de toute sujétion el la propriété du droit de justice sur toute personne qui viendrait habiter le territoire concédé (1).
Cet acte est le dernier oii l'on rencontre le nom de Philippie. 11 est certain que personnellement Guillaume ne paraît pas avoir été très gêné par sa situation d'excommunié, mais celle-ci fut vivement ressentie par diverses personnes de son intimité,, au premier rang desquelles on doit placer sa femme. La comtesse subissait la très grande influence de Hobert d'Arbrissel qui ne semble pas avoir rien fait pour la détourner d'obéir aux: prescriptions de l'église, c'est-à-dire de se séparer de son mari.
D'autre part, des raisons, d'ordre plus intime, durent à cette époque peser sur les décisions de Philippie. Pendant qu'elle séjournait à Toulouse, Guillaume, sous prétexte de maintenir le pays dans son obéissance, voyageait, et parliculièrement faisait de longs séjours en Poitou. C'est pendant une de ces absences qu'il noua des relations avec Dangereuse, femme d'Aimeri I, vicomte de Chàtelleraull (2). Celle-ci, à l'imitation de la reine Berlrade, abandonna son mari et fut vivre avec le comte qui l'installa à côté de son palais, danscettetourqu'ilavailrécemmentconslruite pour en augmenter les défenses, aussi le peuple, dans sa familiarité expressive, ne tarda-t-il pas à donner à la compagne du souverain
(i)D. Vaissete, Hisl. de Languedoc, nouv. édit., preuves, V, col. 847.
(2) Migne, Patrol. lat., CLXXIX, col. i384, Guill. de Malmesburi. Dangereuse était en 1109 la femme du vicomte Aimeri de CliàlellerauU, et il ne semble pas que ce personnag'e, qui a vécu juscju'en iioi, si; soit marié deux fois. Elle donna à cette date de 1 109 son consentement à la concession de certaines franchises que fit son mari à l'cg-lise de Saint-Denis en Vaux [Arch. Iiist. du Poitou, VII, p. 346). Son origine n'a point été établie jusqu'ici; toutefois, il nous paraît très plausible de l'idenliSer avec une jeune personne que nous avons rencontrée dans un chartrier de la région, à la fin du xi'= siècle, laquelle portait ce nom caractéristique de « Dangerosa » et était fille de Barthélémy, seigneur de l'Ile-Bouchard, el de Girberge [Cart. de Noyers, p. 172).
GUILLAUME LE JEUNE ^yS
un sobriquet qui caraclérisait sa siUialion auprès de lui, il l'appela MauJjergeonne (l).Du reste, Guillaume ne dissimulait nullement ses sentiments à l'égard delà vicomtesse et les rapports qui existaient entre eux; il avait fait graver son portraitsur son bouclier et disait à ce propos qu'il agissait à la guerre à son égard de la môme façon qu'elle se comportait avec lui pendant la paix. Mais Pliilippie rencontra des défenseurs dans l'entourage du comte et particulièrement dans les rangs du clergé. Le légat Girard, qui, à cause de sa situation polilique, n'avait pas cessé de continuer ses rapports avec le comte, lui fil d'abord des représentations sur sa conduite, puis enfin, poussé à bout, il renouvela la sentence d'excommunication prononcée contre lui par Pierre II. Dans cet acte si grave, Guillaume, suivant son habitude, trouva seulement matière à plaisanterie : « Le peigne, dit-il au légat, frisera les cheveux de ton front avant queje ne m'éloigne delà vicomtesse(2).)) Or, Girard était chauve; la séparation intime du comte et de sa femme était donc irrémédiable, lui-même le disait.
Fontevrault était un refuge naturel pour de telles infortunes, et Philippie dut s'y retirer à la fin de l'année M 15 ou au commencement de IMG. Là elle trouva Ermengarde, femme d'Alain, duc de Bretagne, qui avait été, avant elle, la femme de Guillaume; la rencontre enlre les deux duchesses dut être piquanle, mais tandis que lavie d'Ermengardeseprolongealongtempsencoreavecdes vicissitudes de retraites pieuses et de mondanité, celle de Philippie n'eut qu'une assez courte durée; la duchesse d'Aquitaine no se contenta* pas de vivreen quelque sorte comme pensionnaire dans le monastère de Fontevrault, elle fit, peut-être après la mort de Pierre
(i) I' fi'y a pas lieu de s'arrêter au récit d'aventures connu sous le nom de JoufTrois, qui (éd. Hoffmann, page 127, vers 4'^0^) '^^'^ ^' " Amauherjon « aliàs « Amauberjain >, la fille d'un comte de Toulouse du nom d'Alfoiisc et la donne pour femme à JoullVois. Le romancier a confondu divers traits de la vie des deux comtes de l'oilou, Guy-Geoffroy et Guillaume VII, mais il y a à retenir le nom qu'il donne à la femme de son héros. Ce nom,iladù l'empruntera Orderic \'ilal, qui, dans son Histoireccclésiasliquc (éd. Le Prévost, IV, p. [\-jS) rapporte que la concubine du comte de l'oilou s'appcIlailMalbergion. On peut citer comme contraire à l'opinion que nous avons émise sur l'origine du surnom de n.tngoreuse,celledeM.Cli;il)aneau [Renie des langues romanes, XIX. p. 88), (|ul a reaconlré la vierge « Ainalborga » dans le Recueil des Historiens de France {XIV, p. 19).
(2) « Perinde dictilans se illam velle ferre in prcBlio, sicut ilia portabat eu m in Iriclinio. » xMigne, Palrol. lai., CLXXIX, col. i384, Guill. de Malmesburi.
d'Arbrissel, arrivée le 25 février 1H7, profession absolue de la vie monacale, et mourut le 28 novembre de l'année 1117 ou 1118(1).
Tout le monde, heureusement pour le comte de Poitou, n'avait pas en matière religieuse les idées absolues qui dirigèrent les actions de sa femme; nombreux furent ceux-là, même dans le sein du clergé, qui pratiquèrent à son égard cette conduite facile, dont le rigoriste Geoffroy de Vendôme donna un jour lui-même l'explication ingénue au pape Pascal II (2). L'abbé de la Sauve, Geoffroy, partageait cette manière de voir, et le 2 juin 1H6, il vint trouver le comte et obtint de lui, en s'engageant à prier pour le salut de sonâme et decelles de ses ancêtres, l'abandon de tous ses droits seigneuriaux sur l'église de Bougueset ses dépendances (3). A cet acte assistaient l'abbé de Sainte-Sévère et les deux archidiacres de Poitiers, Hervé et Guillaume Gilbert.
La présence de ces deux personnages est significative; l'église
(i) Le séjour de la duchesse d'Aquitaine à Fonlevrault se place entre le mois d'août 1 1 1 5, épo(iue elle agit encore de concert avec son mari, et le 28 novembre 1 1 1 8 au plus tard, date de son décès, ([ui est ainsi indiqué dansTobiluaire du prieuré de Fontaines en Bas-Poitou: « 4 kal. deccmbris, Pliilippa monaclia, Piclaviensis comitissa » [Clypcus Fontebrald., l, p. 5li). Cette mentionne précise pas l'année de la mort de la duchesse, mais comme il est certain qu'elle n'existait plus lors de la tenue du concile deReims, au mois d'octobre 11 19, la dernière date que l'on puisse assigner à son décès est celle du 4 des calendes de décembre de l'an 11 18. 11 n'est pas à présumer que cet événement puisse être reporté à l'année 11 16, car on doit tenir compte du grand'sens politique dont Robert d'Arbrissel était doué, comme tous les grands rél'ormateurs d'ordre religieux, qui l'aurait empêché d'accueillir la duchesse au nombre de ses moniales; après sa mort, arrivée le 25 février 11 17, les mêmes motifs ne pouvaient retenir son successeur; Philippie, en conséquence de ce qui vient d'être établi, ne put mourir qu'en novembre 1 1 17 ou 11 18.
Ud texte, dont nous n'avons trouvé trace que dans le Gallia, semble indiquer que la vie de Philippe se serait prolongée bien au delà de la date que nous lui assignons. Il rapporte (II, col. 12GG) que la comtesse Philippie, étant venue à Montierneuf, fléchit les genoux devant l'abbéHugues et les religieux du monastère, et (ju'afin d'obtenir la rémission de ses péchés, elle leur abandonna les marais de Jard, dont elle s'était emparée sous le prétexte que ces marais faisaient partie de son domaine. Comme, d'après le Gallia, Hugues serait un des successeurs de l'abbé Marc, qui vivait encore en 11 26, la mort de la comtesse aurait été postérieure à celle de son mari. Nous ne chercherons pas à élucider leprobléme de l'abbatiat de l'abbé Hugues, mais nous dirons que si le texte du Gallia est exact, il faut reconnaître dans l'abbé Hugues dont il parle, non pas un abbé de Montierneuf, mais l'abbé de Cluny, saint Hugues, qui mourut en 1108 ou 1109, ^^ ^ l'égard de qui peut se comprendre l'acte de pieuse déférence de la comtesse de Poitou.
(2) Migne, Palrol. Int., CLVII, col. 49.
(3) Arcli. liisl. de la Gironde, XII, p. 817. Le rédacteur de cet acte qualifie Guillaume VII de comte palatin ; bien que ce titre, attribué au duc d'Aquitaine, ne puisse avoir qu'un caractère purement honorifique, il ne nous semble pas qu'il doive appar-tenir à Guillaume VII qui ne s'en est paré dans aucun autre de ses actes.
de Poitiers était toujours sans pasteur (1), et l'on peut croire que les deux grands dignitaires du diocèse, bravant pour eux-mêmes les conséquences de l'excommunication dont le comte portait le poids, se tenaient auprès de lui pour qu'il consentît à apporter un remède à la situation pénible qui était faite à sessujets, car, ses états étant dans l'interdit, la sépulturereligieuse ne pouvait même être accordée aux défunts (2). Les eiïorts qu'ils tentèrent ne devaient pas encore aboutir; le comte posait assurément ses conditions, qui durent se heurter contre l'inflexibilité du pape Pascal II, et il fallut toute l'habileté du légat, l'évêque d'Angoulème, pour amener une transaction. Elle se conclut ainsi : Guillaume serait relevé de son excommunication et, en retour, il consentirait à ce qu'il fût pourvu aux vacances des évêchés, particulièrement à celle de l'évôché de Poitiers (3). Cet accord date de la fin de l'année 1117, car il n'était pas encore fait lorsque se tint dans la salle du chapitre de la cathédrale d'Angoulème, sous la présidence du légat, une assemblée non conciliaire, où se trouvaient Baudri, archevêque de Dol, Audebert, évêquedu Mans, Hainaud, évêque d'Angers, ainsi que les abbés de Maillezais,deTalmond,de Noaillé, et de Saint-Cybard d'Angoulème; on y régla entre autres un différend entre un abbé de Limoges et celui de Vaux (4), mais il est aussi hors de doute que la question de la vacance des évêchés de Poitiers et d'Agen y fut agitée.
La solution, en ce qui concerne Poitiers, ne ressort d'actes authentiques que l'année suivante ; on trouve, en efîet, que, le 11 avril H 18, l'évêque de Poitiers approuva un accord entre l'abbaye de Noaillé et celle de Talmond à qui la première avait cédé ses droits sur l'église d'Avrillé (5). Cet évêque était l'archidiacre Guillaume Gilbert, que l'on rencontre encore cette même année 1118 au concile d'Angoulème, importante assemblée oîi se trou-
(i) Curl. de Saint-Ci/pricn, p. 2o5 : « Piclaveosi seJe orbata presule ».
(2) Cari, de Noijers, p. 5û5. L'abbé Clievaliei", éilileur de ce texte, lui a dooné à tort la date de ii3i ; il ne peut être placé que vers rannce iiiô (D. Chamard, ClirO' nol . des viconiles de Ckàlellerault, p. ay, a" 3).
(3) Marchegay, Chron. des éjl. d Anjou, p. 42G, SaiiU-Maixeut.
(4) Grasilier, Cart. inéd. de la Saintonje, p. 10, Vaux.
(5) Arch. de la Vieune, oriij-., Noaillé, a" 109; la souscription de l'cvèque, aiusi con(;uc : a Ego Wi Pictav cps subscripsi », est autographe.
vèrent, sous la présidence du légat Girard, les archevêques de Tours el d'Auch, les évêques de Bigorre et de Périgueux, et où furent confirmées les élections de l'archevêque de Tours et de deux autres évêques, au nombre desquelles était celle d'Audebert, évêque d'Agen (1).
Bien que, pour des raisons politiques, Guillaume eût été relevé de son excommunication, le légat n'était pas homme à supporter, sans on tirer vengeance, l'insulte qui lui avait été faite. 11 poussa Vulgrin, fils de Guillaume Taillcfer, comte d'Angoulême-, à porter secours à Adémar d'Archiac, que Bardon de Cognac et Audouin de Barbezieuxavaient, d'accord avec le duc d'Aquitaine, dépouillé de son château d'Archiac; malgré l'opposition du duc, V^ulgrin s'empara du château, puis, poursuivantses succès, ilremit de vive force la main sur la baronnie de Matha, que son père, au temps où il avait été fait prisonnier, avait dû abandonner pour obtenir sa liberté. Girard n'avait pas seulement aidé Vulgrin de ses conseils, il lui avait aussi apporté un concours eiïeclif el il se mit campagne pour le réconcilier avec Adémar de la Rochefoucauld, contre qui il marchait à la têle d'un corps de mille hommes ; il y réussit si bien que Vulgrin, étant devenu peu après comte d'Angoulême par suite de la mort do son frère advenue en Allemagne en H 20, alors qu'il revenait de la Terre-Sainte, donna à Adémar^ pour l'attacher à sa fortune, le château de Chabanais et Confolens avec leurs dépendances féodales (2).
Tout entier à sa passion pour le métier des armes, le comte de Poilou s'engageait ainsi dans une foule d'affaires où ses intérêts directs n'étaient nullement en jeu, et, comme on le voit, les avantages n'étaient pas toujours de son côté. 11 avait un entourage, on ne saurait dire une cour, formé de compagnons d'armes, pourvus d'un esprit batailleur et aventureux comme le sien, et qui ne
(i) Arcli. hi.st. du Poitou, II, p. 26, chart. poit. de Saint-Florent. Cette assemblée dut se tenir au mois de février ou de mais ; c'est ce qui semble résulter d'un passaiipe de la chronique deSaint-Maixent, où il est dit (p. 427) que, le 3 mars, Robert, évèque de Quimper, procéda à la consécration de l'ég'lise de Saint-Symphorien de Romans, et que, le 19 mars, Etienne, évêque de Clermont, bénit l'autel de saint Etienne dans l'église de l'abbaye ; la présence simultanée de ces deux évêques à Saint-Maixent nous paraît indiquer qu'ils se rendaient au concile ou qu'ils en revenaient.
(2) Hist. pontif. et coin. Engolism,, p. 4^.
Irouvaienl nullement repréhensible son union publique avec xMaubergeonnc. Mais, par conlre, Guillaume se désintéressait des affaires publiques et en particulier des choses religieuses qui tenaient toujours en éveil les esprits cultivés de l'époque, ceux-là dontl'actionavait généralement le plus d'influence sur lesmasses.
On ne le rencontre nulle part et en particulier aux grandes assemblées conciliaires, môme à celles oii étaient traitées des questions qui entraient dans ses goûts. Ainsi, au mois de février 1118, il ne se rendit pas au concile de Toulouse où fui décidée une croisade contre les infidèles d'Espagne. Les Almoravides, battus par AIfonse le Batailleur, avaient repris vigoureusement l'offensive et cherchaient à délivrer Saragosse que menaçaient les troupes duroi d'Aragon. Celui-ci fit appel à l'esprit d'aventure des chevaliers français, qui, du reste, trouvaient toujours un profit à retirer de la conquête des riches cités maures. A défaut du comte de Toulouse, plusieurs de ses vassaux prirent la croix, et en particulier Bernard-Aton, le vicomte de Béziers, qui, le 7 mai 1118, fit son testament avant de partir pour la campagne qui se termina au mois de décembre suivant par la prise de Saragosse (l).
Néanmoins, le comte dut se réveiller de son apathie pour s'occuper de ce qui le louchait de près. Soit que la trêve qu'il avait conclue avec le sire de Lusignan et ses adhérents fût expirée, soit plutôt qu'il ait été contraint de mettre fin à une hostilité latente et dangereuse, il reprit la lutle contre ses anciens adversaires ; le 9 août il les battit et fit prisonnier Simon de Parlhenay avec nombre d'autres guerriers (2).
Par suite de ces dissensions, le pays était dans un état de trouble extrême. On voit par exemple Geoffroy de Vendôme déclarer à l'évêque d'Angoulême, qui avait réclamé sa visite, qu'il n'ose, à l'occasion des guerres qui désolent le Poitou, se rendre auprès de lui ou visiter les obédiences dépendant de son abbaye, tant les routes sont peu sûres. C'est ainsi qu'il s'était entendu avec l'évêque de Poitiers qui devait, lors de la fête de l'Assomption, se rencontrer avec lui à Fontevrault et lui apporter un saufconduit, mais l'évêque ne vint pas au rendez-vous, et Geof-
(i) D. Vaissetc, ffixt. de Languedoc^ nouv. éd., III, pp. G.33-G35. (2) Marchegay, Chron. des égl. d'Anjou, p. 427, Saiol-Maixenl.
froy dut retourner dans son monastère de Vendôme sans avoir pu donner suite à ses projets de voyage. Il racontait même à son correspondant qu'il avait des raisons personnelles de redouter de mauvaises rencontres ; quelque temps auparavant, Pierre de Moncontour avait surpris des religieux do ses obédiences du Poitou, qui revenaient de lui rendre visite dans son abbaye; il s'était emparé de leurs chevaux^ de leurs bagages et de leurs personnes. Geoffroy ayant invoqué la protection du comte Foulques le Jeune, suzerain du sire de Moncontour, avait bien pu se fairerestituer une partie du butin, mais le surplus était toujours détenu par les ravisseurs. Du reste, il déclarait en terminant qu'il avait à se mettre en garde contre les embûches d'une femme, et, bien qu'il ne nomme pas celle-ci, on ne saurait douter qu'il s'agissait de Maubergeonne, dont la faveur devait être alors à son apogée (1). Quant au comte, après les émotions et les fatigues de la guerre, il se délassait par celles de la chasse.
Au printemps de 1119 il se trouvait dans ses domaines du Talmondais en compagnie de son fils, le jeune Guillaume, et de son frère Hugues(2). Là il rencontra Marc, abbé de Montierneuf, qui, assisté de Durand, prieur de Saint-Nicolas de Poitiers, était venu visiter le monastère de Jard que l'abbaye avait fondé dans celle région, et dont le patrimoine avait été constitué par des donations de Guy-Geoffroy et de sa femme Audéarde. Celle-ci, bien après la mort de son mari, vers 1103, se trouvant dans l'oratoire de Montierneuf, avait, en présence de son neveu Henri, prieur de Cluny, concédé aux moines toutes les métairies qu'elle possédait à Jard et que son mari lui avait abandonnées pour son douaire (c'était
(i) Migne, Pnlrol. lat., CLVII, col. 66-69.
(2) La présence certaine du fils de Guillaume le Jeune auprès de son père en iiig permet de réduire à néant les assertions de l'historien anglais, Raoul de Dicet, qui raconte {Rec. des hist. de France, XIII, p. 729) que le jeune prince, à l'yge de dix-sept ans, outré de l'injure que le duc faisait à sa mère par sa liaison publique avec Maubergeonne, « Amalbergeon », se serait révolté contre lui et qu'une lutte, qui aurait dure sept années, se serait engagée, au.grand dommage de l'Aquitaine, entre le père et le fils, et ne se serait terminée que par la capture de ce dernier. La révolte du jeune Guillaumeauraitdonc eu lieu en 1 1 12; or, à cette date, il ne comptait que treize ans et Philippie n'était pas encore séparée de son mari. D'autre part, si l'on compte les sept années de guerre à partir des dix-sept ans du jeune Guillaume, qui ne les atteignit qu'en 11 16, la charte de 11 19 dont il va être parlé et d'autres documents postérieurs infligent un démenti formel à Raoul de Dicet.
toujours le Talmondais et les domaines du Bas-Poitou qui recevaient cette affectation), et, dès l'instant, elle les avait investis des dîmes de toute nature qui se percevaient sur ces terres ; Guillaume, sur tes instances de l'abbé, renouvela la donation du domaine avec son église de Saint-Nicolas, ainsi que celle des dîmes qui avaient été concédées à part (1).
Pendant que le comte de Poitou se livrait aux plaisirs de la chasse avec ses compagnons ordinaires, il se passait dans le Midi, que Guillaume négligeait totalement depuis le départ de PlîilippiC;, des événements qui eurent sur ^avenir une répercussion défavorable à ses intérêts. Après la mort du pape Gélase II, successeur de Pascal II, les cardinaux avaient élu pape, le 2 février 1119, Guy de Bourgogne, archevêque de Vienne. Celui-ci, qui prit le nom de Calixte II, se trouvait alors à Cluny ; au lieu de se rendre aussitôt à Home, il résolut de faire un voyage en France afin d'y fortifier la prépondérance du Saint-Siège et d'y trouver des soutiens contre les empereurs d' Allemagne^ les ennemis perpétuels de la papauté,
De Vienne, où il se rendit d'abord, il passa en Auvergne et arriva à Saint-Gilles, oii il est à croire qu'il eut une entrevue avec Alfonse, le comte dépossédé de Toulouse ; de là il se dirigea sur Béziers où il put voir Bernard-Aton, et enfin vers Toulouse où, lé 8 juillet, il présida un concile dans lequel il annonça pour le 20 octobre suivant la tenue d'une assemblée extraordinaire à Beims. Il fit dans cette ville un assez long séjour, puis se rendit à Périgueux, à Angoulême, où il se rencontra avec l'évoque Girard, qui avait d'abord hésité à reconnaître son élection apostolique, mais à qui, après celte entrevue, il conserva ses pouvoirs de légat. De là il vint à Poitiers, qu'il avait déjà visité en 1096, dans la suite du pape Urbain II, alors qu'il était déjà archevêque de Vienne. Il y reçut les plaintes des établissements religieux de la région opprimés par leurs voisins séculiers, et en particulier celles du chapitre de Saint-IIilaire (2), il confirmal'abbaye de Notre- Dame de Saintes et celle de la Trinité de Poitiers dans leurs pos-
(i) Besly, Hist . des comtes, preuves, p. 436; D. Fonlcneau, XIX, pp. m et 149. (2) Rédet, Doc, pour Saint-Hilaire, I, p. laC.
48o LES COMTES DE POITOU
sessions (1) et même apposa sa croix au bas de l'acte par lequel Hervé de Fors donnait aux moines de Monlierneuf les moulins de Souslan et la terre des Pins, en déclarant que si Pierre, fils d'Hervé, ne ratifiait pas l'acte de son père, il serait excommunié (2). Le séjour du pape à Poitiers fut très court; on y constate sa présence le 27 et le 28 août, et le 30 on le trouve à Loudun. Use dirigeait sur Fontevrault, à la demando expresse de l'évêque de Poitiers qui était, on le sait, l'un des plus fervents adeptes duréformateur.Calixle déposa dans l'autel de l'abbaye, dont il fit lui-même la consécration, les reliquesde cinq martyrs renfermées dans son trésor et qu'il transportait avec lui pour donner plus d'autorité, selon l'usage, aux assemblées religieuses qu'il pouvait avoir à tenir . C'était le 31 août ; le lendeinain,il approuva, dans l'assemblée des religieuxetdes religieuses qui composaient l'ensemble du monastère, les règles que leur fondateur leur avait données (3).
Le duc d'Aquitaine laissa sortir le pape de ses états sans être venu le saluer, bien qu'il y eût entre eux des liens de parenté fort proches, car ils étaient cousins germains, descendant l'un et l'autre d'Olhon-Guillaume, comte de Bourgogne, et de sa femme Ermentrude. Si Guillaumene fit rien pour s'approcher de Calixte, il est à croire que celui-ci ne tenlaaucune démarche pour se rencontrer avec son cousin. La liaison publique de celui-ci avec la vicomtesse de Châtellerault rendait la situation par trop délicate, et, d'autre part, le pape avait dû recevoir dans le iMidi des confidences ou à tout le moins apercevoir certains signes précurseurs d'événements graves, sur lesquels il pouvait désirer ne pas avoir à s'entretenir avec le duc d'Aquitaine. Il est possible que ce dernier se soit tenu pendant ce temps à Bordeaux, que le pape avait évité, en choisissant pour se rendre cà Poitiers la route de Périgueux et Angoulême.
En quittant le Poitou, le pape s'était dirigé sur Angers, Tours, Orléans et Paris, et enfin arriva le 18 octobre à Beims pour la tenue du concile, qui s'ouvrit le surlendemain. A celte réunion solennelle se trouvaient quinze archevêques, plus de deux cents
(i) Cari, de Noire-Dame de Saintes, p. ii; D. Fonleneau, XXVII, p. 67.
(2) Arch. de la Vienne, orig., Montierneuf, n» 3o.
(3) U. Robert, I/isl. de Calixte II, p. 58; Catalogue des actes, pp. 22a et 223.
évoques et un nombre immonse d'abbés et de clercs. A peine Louis le Gros, qui assistait au concile avec ses barons, eut-il fini, le jour de l'ouverture, de faire connaître ses griefs contre Henri, roi d'Angleterre, que se présenta une femme, qui, accompagnée de ses suivantes, s'avança au milieu de l'assemblée. Là, d'une voix haute et claire, et avec une remarquable éloquence, elle exposa sa plainte, que tous écoutèrent avec la plus grande attention. Elle déclara qu'elle, Audéarde, « Hildegardis », comtesse de Poitou, avait été abandonnée par son mari, que celui-ci avait donné place dans sa couclic ,à Maubergeonne, vicomtesse de Châtellerault, et elle réclamait justice. Le pape, s'adressant alors à l'assistance, demanda si le comte de Poitou, qu'il avait spécialement convoqué pour répondre à cette accusation, se trouvait présent; Guillaume, l'éloquent évêque de Poitiers, se leva aussitôt ainsi que plusieurs autresévêqueset abbés de l'Aquitaine ; ils présentèrent les excuses de leur duc, affirmant qu'il s'élait mis en chemin pour venir au concile, mais que, tombé malade, il avait dû s'arrêter en route. Le pape accueillit ces raisons et il assigna au duc un délai pour se rendre à la cour pontificale, en suite de quoi ildevraitreprendre sa femme légitime ou serait excommunié pour l'avoir répudiée sans motif(l).
Il n'est peut-être pas hasardeux d'avancer que cette scène solennelle ne fut réellement qu'une comédie, dont personne n'était dupe : Guillaume ne se rendit jamais à Rome, il ne changea pas son genre de vie et ne fut pas de nouveau excommunié. Quels étaient donc les dessous de cotte affaire ? Ils consisteraient simplement dans ce fait que la comtesse Audéarde ne pouvait à aucun titre faire des réclamations contre la liaison illicite du comte de Poitou; la mort de Pliilippie avait rendu celui-ci libre de ses actions et il n'était pas remarié. Or, c'est en qualité de femme de Guillaume que son accusatrice s'élait présentée devant l'assemblée et qu'elle avait dénoncé sa conduite ; pour que les pères du concile l'aient écoutée avec déférence, il fallait qu'elle put, en apparence du moins, porter légalement le titre de comtesse de Poitou, puis qu'elle fût d'un rang élevé, et non pas une personne de
(i) Ortleric Vital, llisl. eccL, IV, p. 878.
basse exiraclion, comme quelqueshisloriens î'onlsupposé.Il n'exislait à celle époque qu'une seule femme qui pûl remplir celle double condilion : c'était Ermengarde, l'épouse d'Alain Fergenl, duc de Bretagne, depuis longtemps séparé d'elle et qui, quelques jours avanU'ouverluredu concile, s'était éteint dans un couvent ; ce nous semble être un nouveau chapitre à ajouter à sa vie si aventureuse. Confidente de Philippie à Fontevraull, elle dut rêver de reprendre la place de duchesse d'Aquitaine que près de trente ansauparavantellen'avail assurément pas quittée de son plein gré, et, en se présenlant en cette qualité devantl'assemblée de Reims, elle venait hardiment soutenir que les unions,contractées par elle et par le comte de Poitou depuis leur séparation, étaient illicites. On ne saurait s'étonner outre mesure de cette prétention, étant donné le relâchement des liens du mariage à cette époque, mais il appartenait aussi au pape de ne pas y donner suite^ et c'est ce qu'il fit. Du reste, l'empressement que mirent l'évêque de Poitiers el les prélats de l'Aquitaine à faire valoirles excuses peu justifiées de leur duc témoigne plus que toute chose qu'ils étaient les uns et les autres peu jaloux de passer sous le joug de la fille allière de Foulques le Héchin et d'Audéarde de Baugency (1).
Quel que soit le dédain que Guillaume ait affiché à l'égard des revendications de sa première femme, l'affaire fit néanmoins beaucoup de bruit ; aussi, pour opérer une diversion el se mettre en garde contre les conséquences qu'elle pourrait avoir, revint-il sur la détermination qu'il avait prise de s'abstenir dans la guerre engagée par la chrétienté contre les Maures d'Espagne. Il se croisa donc, et, à la fin de l'année, il s'en fut à la tête de 600 chevaliers se mettre à la disposition d'Alfonse le Batailleur, roi d'Aragon; au printemps de 1 120 l'armée des confédérés continua la série de ses précédents succès qui furent couronnés le 18 mai par la victoire deCutanda, dans laquelle les Musulmans,
(i) On ne saurait objecter contre l'assimilation d'Ermeng-arde avec Audéarde la différence qui existe entre ces deux noms ; on sait qu'il était d'un usage fréquent à celte époque que les femmes fussent désignées par plusieurs noms et parliculiéremeat par celui de leur mère ; or, Ermengarde était fille d'Audéarde, « Hildegardis n, de Bauceucy, et la femme de Guillaume VII el d'Alain Fe'-gent devait assurément porter ces deux noms, comme l'avait fait un siècle auparav-^ant la deuxième femme de Foulques Nerra (Voy. Port, Dict. de Maine-et-Loire, II, p. Sôg).
commandés par cinq ou sepl rois, firent une perle énorme (1). Notons à ce sujet les bons rapports du comte avec Guillaume Gilbert, évêque de Poitiers à celle époque. Le jour de son départ pour l'Espagne il se trouvait dans le pajais de l'évêque, où sans nul doute il était assailli de solliciteurs ; l'un d'eux, nommé Alon Papot, moine de Montierneuf, obtint pour son monastère l'abandon de toutes les coutumes que le comte possédait à Migné, à Paché et dans tout le fief d'Etienne de Migné. Cet acte était le complément de l'autorisation que Guillaume, en qualité de seigneur suzerain, avaitdonné, celle même année, à Ponce, religieuse de Sainte-Croix, fille d'Etienne de Aligné, alors décédé, de vendre à Marc, abbé de Montierneuf, la moitié des revenus des terres de Migné et de Paché, qu'elle avait reçue en dot lorsqu'elle était entrée en religion et qui était tenue en fief du comte (2). Mais Guillaume, étant sur son départ, n'avait pas le temps de délivrer la charte constatant cette concession ; il laissa ce soin à son fils, qui évidemment resta en Poitou, et l'acte que celui-ci fit rédiger nous apprend qu'auprès du comte se trouvaient alors Guillaume, son chapelain, le chevalier Simonde Taunay, Raoulde Crèvecœur, Marin, prévôt de Poitiers, et Foulques Martin (3).
A son retour il s'arrêta à Bayonne. Le vicomte de Labourd, Garcie-Sanche, qui l'avait accompagné dans sa campagne, possédait une moitié de la cité ; l'autre avait été abandonnée par le vicomte Fortin-Sanche à l'évêque Bernard d'Astarac. Pour donner
(i) Besly, Hist. des com/es, preuves, pp. 434 et437; Marchegay, Chron. des é(jl. d'Anjou, p. 4^8, Sainl-Maixenl ; /î;c. r/t;s hist, de France, XII, pp. 119 et 4i3. Selon la chronique de Sainl-Maixent les cbréliens auraient tué aux nnisulnians i5,ooo hommes, auraient fait une quantité innombrable de captifs, pris 2,000 chameaux ainsi qu'un très grand nombre d'autres animaux, et cntia se seraient emparés de plusieurs places fortes.
(2) Arch. de la Vienne, orig., Montierneuf, u" 32 bis. D. Fonleneau donne (XIX, p. iG3) une cote inexacte à cette pièce quand il y voit une donation faite par Etienne de iMiijné. L'acquisition du domaine de Migné fut pendant longtemps une des préoccupalions des religieux de Montierneuf. H leur avait été contesté parles moines de Bourgueil, et l'affaire avait été portée au concile de Reims, qui reconnut les droits de Montierneuf; la sentence rendue à cette occasion avait été successivement confirmée par les légats, Pierre de Léon, cardinal-prétre,et Grégoire de Saint-Ange, cardinal-diacre (Arch. de la Vienne, orig., Montierneuf, n" 30), par Girard, évêque d'Angoulème, aussi en sa qualité de légat (Arch. de la Vienne, orig., Montierneuf, w" 37), et enfin par l'évêque de Poitiers, qui donna aux religieux l'investiture de l'église de Migné (Arch. de la Vienne, orig., Montierneuf, n" 38; D. Fontencau, XIX, p. 1O7). (3) Arch. de la Vienne, orig., Montierneuf, n° 35.
plus de valeur à la possession du vicomte, Guillaume créa sur son territoire, au conduenlde la Nive et de rAdour,un lieu de refuge qui fut relié par un pont à l'ancienne ville ; puis, afin d'y attirer des liabitants, il déclara que les gens qui viendraient résider dans ce bourg neuf y jouiraient d'une liberté plénière. Cette largesse transforma rapidement ce refuge de pêcheurs et y opéra cette métamorphose que l'on verra se produire quelques années plus tard dans la bourgade de la Rochelle (t).
La grande faveur accordée par le duc au vicomte de Labourd ne fut pas isolée, elle devait avoir son pendant. L'évêque de liayonne, Raymond de Martres, réclama tout d'abord la confirmation de l'accord intervenu entre son prédécesseur et celui du vicomte; Guillaume leratifiaet renonçaen même temps, aussibien pour lui que pour ses successeurs, à toutes prétentions sur l'église de Rayonne. Il fit en outre abandon, aux sujets de l'évêque, du padouan ou droit de vaine pâture sur les terres cultivées ou incultes sises en dehors desmurs, les autorisa à construire desgranges en ces lieux ou à mettre les terres en culture, et pareillement à établir sans aucun empêchement des pêcheries dans la mer ou dans les eaux douces et à édifier des moulins. Cette large concession fut édictée pendant un arrêt que le duc fit à Saint- Sever, en présence de nombreux barons du pays et de quelques Poitevins ou Saintongeais, tels que Hugues Tireuil, Geoffroy de Rochefort, Aymar d'Archiac et Rardon de Cognac; pour garantie de l'acte, Guillaume toucha l'évêque avec son gant (2).
Mais pendant que Guillaume guerroyait en Espagne et augmentait sa renommée de vaillant et habile guerrier, des mouvements latents agitaient ses états du Midi. Alfonse-Jourdain y avait conservé de nombreux partisans, spécialement dans les rangs du clergé, toutefois, tant que vécut Philippie, la descendante et l'héritière légale des anciens comtes, à qui la plupart des seigneurs et des évêquesavaient donné leur foi, les unset les autres se conformèrent à leurs engagements. La situation changea après sa mort ; beaucoup ne se crurent plus tenus à la même fidélité envers le duc d'Aqui-
(i) Giry, Etablissements de Rouen, I, pp. io3 et ss. ; Balasque et Dalaurens, Etudes hist. sur hi oille de Daijonne, 1, p. l\ii.
(2) Monle/un, Ilist. de la Gascogne, preuves, VI, p. 391.
laine ou son fils, ot les plus ardents se mirent dèslors en mouvement. Le plus habile, sinon le plusônergique de leurs adversaires, fut Arnaud de Levezon, évêque de Béziers. Ce prélat comprit qu'au lieu d'atlaquerdireclementlecomledanslecenlrede sonautorilé, c'est-ù-direà Toulouse, où ne manqueraient pas d'accourir aussitôt les seigneurs qui lui seraieni restés fidèles, il fallait créer à ceux-ci des difficultés de façon que, préoccupés de leurs propres affaires, ils se trouvassent fort gênés pour porter aide à leur suzerain. Dans ce but, il souleva contre Bernard-Aton, avec qui du reste il vivait en mauvais termes^ les habitants de Carcassonne ; ceux-ci, qui ne dépendaient du vicomte de Héziers que depuis 1083, chassèrent de leur ville, dans un mouvement populaire, le 24 août 1120, la garnison qu'il y avait mise, et à partir de ce jour se gouvernèrent eux-mêmes en communauté indépendante (1).
Toutefois ces embarras ne pouvaient être suffisants pour empêcher Bernard-Aton de secourir le comte de Poitou, aussi deux autres partisans d'Alfonse, Amel, évêque de Toulouse, et Bernard, évêque d'Albi, furent-ils plus hardis qu'Arnaud de Levezon et, employant des moyens que la situation de ce dernier à l'égard de Bernard-Aton ne pouvait lui permettire, négocièrent-ils un accord entre Alfonse elle vicomte de Béziers. Ce dernier pouvait redouter que le comte de Barcelone, à qui quarante ans auparavant il avait enlevé Carcassonne, ne cherchât à reprendre celte ville, aussi avait-il tout intérêt à s'assurer un appui contre cet adversaire possible ; c'est ce que lui offrirent les deux négociateurs. Le comte et le vicomte s'abouchèrent donc un beau jour et, sans que Bernard-Aton ait pris d'autre engagement à l'égard d'Alfonse que sa reconnaissance implicite comme comte de Toulouse, ce dernier, employant à l'égard du vicomte de Béziers les paroles de sauvegarde de la comtesse Philippie, déclara que jamais il ne lui ferait aucun tort, lui promettant de ne pas mettre la main sur Carcassonne ou sur toute autre place qu'il possédait, et s'engageant à lui venir en aide, le cas échéant, contre les comtes de Poitou et de Barcelone et leurs enfants (2),
(i) I). Vaissele, Ilist. de Laïujnedoc, nouv. éd., IV, col. 220.
(2) D. Vaissete, Hist. de Languedoc, nouv. éd., V, preuves, col. 907,
Celle défection rendail 1res critique la position de Guillaume; il possédait bien dans Toulouse même le châleau Narbonnais, la citadelle de la ville, occupée par une forte garnison sous le commandement d'un vaillant guerrier du Périgord, Guillaume de Montmoreau, mais la cité^ à l'exemple de son évêque, reconnaissait l'auloritô d'Alfonse-Jourdain (l).ll est constant que dès le premier jour le clergé,touIousain tournaledosau comlede Poitou, aussi dut-il chercher à opposer à ses adversaires des armes de même nature que les leurs. Il s'attaqua d'abord aux suffragants de l'archevêque de Narbonne, mais ceux-ci ne se laissèrent pas entamer et le comte dut se rabattre sur les prélats qui, placés sur ses frontières, pouvaient lui apporter une aide encore assez efficace. Tel était le cas pour l'évêque d'Agen, dont le territoire s'étendait jusqu'au confluent du Tarn et de la Garonne, à moins de vingt lieues de Toulouse. Son père et lui-même avaient donné à l'évêque Simon, en récompense de ses services, toute l'autorité à laquelle ils avaient droit en qualité de comtes du pays. Il renouvela cet abandon en faveur d'Audebert^ le successeur de Simon, et, dans l'acte qui le monumentait, s'adressant aux peuples de la contrée, il les adjurait de se maintenir tidèles vassaux de l'évêque et de s'opposer à toute tentative qui serait faite contre son autorité ; il insistait même spécialement sur la transmission qu'il faisait à l'évêque des droits de souveraine justice, qui sont l'apanage des comles, et de la fabrication de la monnaie que le prélat pourrait émettre quand et comme il lui conviendrait (2).
Mais ces mesures, qui avaient aussi pour objet d'arrêter toutes les prétentions des comtes de Toulouse sur rAgenais,ne pouvaient suffire, il fallait une action virile, et on se demande comment Guillaume put laisser s'étendre comme une tache d'huile la désaffection des populations du Midi à son égard ? Bien que son expédition d'Espagne eût dû lui rapporter des sommes considérables provenant des dépouilles des vaincus, il ne s'était guère enrichi et, ce qui le prouve, c'est qu'à peine de retour, au mois de novembre, il procéda à une nouvelle altération des monnaies ; mais ce procédé,, renouvelé à des intervalles si rapprochés, finis-
(i) D. Vaissele, Hist. de Languedoc, noav. éd., IV, ^ol. 2ao. (2) Gallia Christ., Il, inslr., col. 4^9»
guillaump: le jeune 487
sait par perdre de son efficacité, et il amena un décri absolu de la monnaie poitevine. On en trouve la preuve dans les transactions de l'époque où l'on voit apparaître, et devenir de jour en jour plus fréquente, la stipulation de paiements en monnaie angevine ; tout d'abord, comme dans la vente de Migné à Montierneuf de celte année U20, il est spécifié que les paiements se feront par égale portion en monnaie poitevine et en monnaie angevine, mais peu à peu cette dernière, qui avait conservé sa valeur réelle, finit par prévaloir, si bien que dans les contrats il n'est bientôt plus question que de sous angevins (1).
Le résultat cherché n'ayant assurément pas répondu à l'espoir de Guillaume, celui-ci dut s'inquiéter de trouver par ailleurs de nouvelles ressources. 11 tenait toujours Simon de Farthenay en prison; moyennant une grosse rançon il lui rendit la liberté (2). Il aurait peut-être alors pu tenter contre les Toulousains une expédition sérieuse lorsque,dans le courant de l'année 1121, il fut arrêté par une affaire imprévue qui mettait enpéril l'exercice de ses droits souverains. L'évêque de Clermont, Aimeri, ancien abbé delà Chaise- Dieu, chassé de sa ville épiscopale par le comte Guillaume d'Auvergne, au lieu de s'adresser au duc d'Aquitaine, suzerain de ce dernier, avait porté ses doléances au roi de France. Louis le Gros, heureux de pouvoir affirmer la suprématie de l'autorité royale, somma le comte d'Auvergne de cesser ses agissements; celui-ci n'ayant pas obtempéré à cet ordre, Louis réunit à Bourges une nombreuse armée, dans laquelle on comptait entre au très les comtes d'Anjou, de Bretagne et de Nevers. Pont-du-Chàteau, une des principales forteresses du comte d'Auvergne, se rendit aux troupes royales et lui-même, laissé sans secours, dut restituer à l'évêque de Clermont sa cité épiscopale et donner des otages en garantie de l'exécution de l'accord qui intervint entre eux(3). C'était au duc d'Aquitaine qu'appartenait dans la circonstance le rôle de
(i) C'est le contraire de ce que l'oa conslate au commencement du siècle, après la mort de Guillaume le Grand. La monnaie poitevine était alors si considérée que, dans de nombreux actes passés en Anjou, concernant l'abbaye de la Trinité de Vendôme, les transactions sont stipulées en livres ou en sous poitevins. (Métais, Curî. de la Trinité de Vendôme, I, pp. 22 et i30.)
(2) Marchegay, Chron. deségl. d'Anjou, pp. 429 et 43o, Saint-Maixent.
(3) Suger, Vie de Louis le Gros, p, loG.
juslicierqiic le roi avait usurpé el il est évident qu'il se trouva dans rinipossibilité de s'y opposer.
C'est encore durant celle année H 21 que Guillaume fit épouser à son fils aîné la propre fille de Maubergeonne, dont l'ascendant sur lui persistait toujours ; de celte union naquit l'année suivante la célèbre Aliénor (1). Il est possible que ce mariage ne se soit pas accompli sans difficullé et que celte alTaire, aussi bien que celle d'Auvergne, ail détourné le comte de Poilou de s'occuper énergiquement de la révolte des seigneurs du Midi contre . son autorité. Pendant ce temps, celle-ci s'accentua et prit plus de consistance. Bien que le pape Calixle ne donnai, au 22 avril 1 122, d'autre qualité à Alfonse-Jourdain que celle de comte de Saint- Gilles (2), des grands seigneurs du pays, tels que le vicomte de Foix, le reconnaissaient publiquement comme comte de Toulouse (3). Au même moment Guillaume se dirigeait vers le pays soulevé par le Bas-Limousin et l'évêché de Cahors. Le 31 mars, il se trouvait au Puy-d'Arnac, près de Beaulieu, et y confirma l'abbé de la Chaise-Dieu dans la possession de l'église de Sainle-Livrade sur le Lot que ce dernier avaitreçue d'Audebert, évêque d'Agen. Parmi les personnages notables qui ce jour entouraient le comte on remarque Eustorge, évêque de Limoges, Baoul, abbé de Noaillé^ et Aimeri, évêque de Clermont. La présence de ce dernier est assez énigmalique et tendrait à faire supposer qu'après avoir obtenu du roi de France le secours qu'il aurait sollicité il serait venu faire sa paix avec le comte de Poitou (4).
(i) C'est seulement par la connaissance de l'âge qu'avait Aliénor à son décès que l'on a pu établir l'époque de sa naissance et incidemment celle du mariage de ses parents, dont il n'est pas question dans les chroniqueurs; comme en j2o4 elle avait quatre-vingt-deux ans, elle élait par suite née en 1122.
(?,) D. Vaissele, Hist. de Lamjuedoc, nouv. éd., V, preuves, col. 901.
(3) On connaît deux chartes de Roger II, comte de Foix, en faveur de l'abbaye du Lézat, datées l'une et l'autre du mois de mars 1121, que D. Vaissete {Hist. de Languedoc, nouv. éd., V, col. 89G-897), nous paraît avoir justement rapportées à l'année 1 122 ; Pierre Amel deMoressacreconnaît aussi.au mois de novembre 1 122, l'aulorilé du comte Alfonse {Item., col. 906), enfin dans un acte de cette année 1122, par lequel Aimeri, prieur de Bragairac au diocèse de Toulouse, déclare se soumettre à l'autorité de Pétronille, abbessedeFontevrault, il est dit qu'en ce temps Louis était roi de France, Guillaume, duc d'Aquitaine, et Alfonse, comte de Toulouse {Gall. Christ., I, p. 682; D. Vaissete, Hist. de Languedoc, nouv. éd., III, p. 654).
(4) Gallia Christ., II, instr., col. 429; dans le même volume (instr., col. 176) se trouve un abrégé de cet acte qui porte ladale du 22 mars 1 122 au lieu du 3 1. Il résulte de cette différence dans l'indication du jour que, sije rédacteur de l'acte faisait com-
GUILLAUME LE JEUNE 48o
I] est probable que Guillaume se dirigeait de façon à joindre ses forces à celles de deux alliés qu'il avait fini par recruter à l'esl du Toulousain, L'un était le comte de Barcelone, qui, ainsi que le redoutait Bernard-Aton, s'était mis en campagne pour reprendre Carcassonne, et l'autre était Aimeri, le vicomte de Narbonne, frère utérin du comte de Barcelone. Ce vicomte avait en particulier à lutter contre le fougueux partisan d'Alfonse, Arnaud de Levezon.qui avait su en 1121 se faire pourvoir de l'archevêché de Narbonne et avait, comme à Béziers, engagé une lutte violente avec le seigneur laïque de sa résidence épiscopale (1). La campagne s'acheva sans amener aucun résultat notable ; les belligéranls se firent naturellement le plus de mal possible, mais tout se borna au ravage du plat-pays, à la prise de quelques châleaux-forls. Devant cet insuccès les adversaires du comte de Poitou redoublèrent leurs efforts, qui aboutirent enfin à une opération décisive, la prise du chûleau Narbonnais.
Ce résultat fut une des conséquences du danger imminent que courut Alfonse-Jourdain. Le prétendant n'était encore âgé que de vingt ans, et il ne semble pas que ses conseillers, ceux-là qui dirigeaient ses actions, l'aient amené à Toulouse, dont le séjour, par suite de l'occupation de sa forteresse par les Poitevins, était toujours périlleux. Il avait continué à résider à Saint-Gilles ou dans les châteaux de la région. Dans le courant de l'année 1123, le comte de Barcelone et le vicomte de Narbonne, las de guerroyer sans résultat, avaient fait une pointe hardie du côté de la Provence et tenaient Alfonse-Jourdain assiégé dans Orange. Peutêtre Guillaume de Montmoreau avait-il diminué l'effectif de la garnison qu'il commandait pour ajouter quelques forces à celles des deux adversaires d'Alfonse; mal lui en aurait pris, car^ profitant de l'occasion, les Toulousains auraientobligé le gouverneur du château Narbonnais à capituler. Après ce succès, libres de leurs mouvements, ils se dirigèrent en toute hâte vers Orange,
mencer l'année à Pâques, cette fête étant tombée le 26 mars en 1122 et le i5 avril en II23, il s'en suivrait q;:e le 3i mars peut aussi bien appartenir à l'anoée 1122 qu'à l'année i ii>3, tandis ([ue le 22 mars serait sûrement de l'année ii23. Il se pourrait donc que la campajçne du comte de Poitou ne se serait faite qu'en celte année 11 •^3. (i) D. Vaissele, Ilist. de Languedoc, nouv. éd. ,111, p. OôyjCl V, preuves, col. 909.
contraignirenl le comle de Barcelone à se retirer et ramenèrent en triomphe leur jeune comte dans sa capitale (1).
L'héritage de Philippie était perdu pour les siens et l'on ne signale plus de retour offensif de Guillaume vers ces régions où ses alliés continuèrent encore la lutte pendant quelque temps ; celle-ci se termina, le 16 septembre 1 1 25, par un accord intervenu entre Raymond de Barcelone et Douce, sa femme, d'une part, et Alfonse de Toulouse, alors marié avec Faydide d'Uzès, d'autre part, en vertu duquel ils se partagèrent la Provence, principale cause de leurs dissentiments: la partie située au nord de la Durance fut attribuée au comte de Toulouse, la partie sud devint la propriété du comte de Barcelone (2).
L'effort qu'avait tenté Guillaume en 1122 n'avait pas eu de suite, peut être même son insuccès avait-il eu pour cause l'insutTisance des ressources armées dont le comteavait pu disposer. Il avait dû laisser en Poitou ses meilleurs chevaliers pour lutter contre certains de ses vassaux dont le rôle normal consistait à être toujours en état de rébellion. La mort de Simon de Parthenay, arrivée subitement dans le courant de l'année 1 121, avait ouvert une nouvelle succession; tout porte à croire qu'après qu'il eût obtenu sa libération, moyennant le versement d'une forte rançon, son trésor était avide et que ses héritiers se trouvèrent difficilement en état de payer à leur tour au. comte de Poitou le rachat qu'il dut exiger d'eux. Aussi Guillaume, le fils de Simon, se résolut-il à tenter le sort des armes, mais moins heureux que son père, qui, en semblable occurrence, avait contraint le comte de Poitou à signer une longue trêve, sa forteresse de Parthenay tomba, le 30 mars 1122, entre les mains des guerriers du comle; quant à lui et à sa mère Impéria ils purent s'échapper à temps et furent prendre asile, d'abord auprès de Geoffroy de Rançon à Vouvant, puis de Jean de Beaumont à Bressuire (3).
(i) D. Vaibsele, //«6^ de Languedoc, nuuv. éd., III, p. 654, el IV, p. 220; Galliu Chrisl., I, instr., col. 182. La réduction de Toulouse et sa prise de possession par Alt'onsc sont f'ormellemeDt indiquées dans la relation d'un plaid tenu en iiaS (D. Vaisseie, f/ist. de Lam/uedoc, uouv. éd., V, col. yo6).
(2) D. Vaissete, Hist. de Lrint/aedoc, nouv. éd., V, preuves, col. gSS.
(3) Marciicgay, Chroii. des éf/L d'Anjou, p. 43o, Saint-Maixenl; Arcli. de Maineet-Loire, orpjind cartul.de Fonlevraull, chartes nos •yy^-'^éo; 3fém. de la Soc. de statistique des Deux-Sèvres, 2° série, XIV, pp. 285-286.
GUILLAUME LE JEUNE 4gi
Peut-être est-ce le lils du comte qui se chargea do cette expédition; il est certain qu'il n'avait pas accompagné son père dans le Midi. Dans le courant de lété H22 il se trouvait à Fontevraultoii il assista à la donation queCliotard de Mortagnefit,àcetle abbaye, de certaines dîmes assises sur ses domaines. L'évêque de Poitiers, Guillaume Gilbert, l'archidiacre de Thouars, Etienne, et plusieurs seigneurs de la région, entre autres Guillaume de Mortemer, Gilbert de Loudun, Hugues de Doué, Boreau de l'Ile, Raoul d'Argenton, assistèrent à cet acte qui dut précéder de peu la mort de l'évêque de Poitiers. Celui-ci avait fait le voyage de Terre-Sainte, puis, au retour, était passé par Rome où, le 5 mai, il avait obtenu deux bulles du pape Calixte II; l'une plaçait l'abbaye de la Trinité de Mauléon et toutes ses possessions, longuement énumérées dansl'acte, sous la protection immédiate du Saint-Siège, et l'autre confirmait les dispositions prises par l'évêque avant son départ en faveur du chapitrede sa cathédrale, à qui il avait donné Thénezay et cinq autres églises pour l'entretien du luminaire (I). Un jour qu'il s'était rendu à Fontevrault, sa résidence de prédilection, il y succomba, le 4 août 1123, la veille des nones^ et fut enterré dans l'église du monastère (2). Le comte de Poitou ne se pressa pas de lui faire donner un successeur; enfin son choix se fixa sur l'archidiacre Guillaume Alleaume, « Adalelmus» , qui fut sacré le i"juin li2i (3).
Le restant de la vie de Guillaume se passa dans l'obscurité et bien rares sont les faits que l'histoire a cru devoir recueillir. On sait cependant que Louis le Gros réclama son contingent féodal dans la guerre qu'il soutenait contre Henri V, empereur d'Allemagne, et qu'il se préparait à rejoindre le roi de France, de concert avec les comtes de Bretagne et d'Anjou, lorsque la retraite de l'empereur, qui commença le 14 août 1124, dispensa les vassaux du roi de s'acquitter de leurs engagements (4).
C'est vers ce temps, peut-être un peu plus tard, que le comte de
(i) U. Robert, Ballaire de Calixte II, II, pp. 'i^ et t\0', Arch. hist. du Poitou, XX p. 17, cari, de Mauléoii ; Arch. delà Vienne, orig., chapitre cathédral. i bis (vidimusdel'anoée i323(iui marque à tort la bulle du papeà l'année ii23 au lieu de 1122)
(2) Besly, Euesques de Poicliers, p. 67 ; Clijpeus Funlebrald., 11, p. 29.
(;5) Marchegay, Clirun. deségl. d'Anjou, p. 4<ii, Saiul-.Maixeut.
(4) Suger, Vie de Louis le Gros, p. io4.
492 LES COMTIîS DE POITOU
Poitou eut de nouvelles difficultés avec le comte d'Angoulême. Un riche seigneur de la région, Jourdain Eschivat, possesseur des châteaux deChabanais et de Confolens, étant venu à mourir sans hoirs mâles et ne laissantqu'une fille, cet héritage fut ambitionné par Aymar delà Rochefoucauld qui déclarait y avoir certains droits du chef de sa femme. Les prétentions d'Aymar étaient soutenues par le duc d'Aquitaine, mais Vulgrin, secondé par Robert le Rourguignon qui aspirait à la main de la fille de Jourdain et par Aimeri de Rançon, prit possession des châteaux et réussit aies garder jusqu'au jour où il en fut dépossédé par le duc, grâce à la connivence des principaux personnages des deux seigneuries.
Pour ne rien omettre d'essentiel, autant que possible, de la vie de Guillaume, il y a lieu de rappeler une faveur qu'il accorda à l'abbaye de Sainte-Croix et au chapitre de Sainte-Radegonde de Poitiers. Ces deux établissements possédaient en commun le domaine des Fosses, sur lequel les sergents du comte avaient établi, depuis la mort de Guy-Geoffroy, une redevance spéciale à leur profit, celle de trois sextiers de froment, sur lesquels le prévôt s'en attribuait deux, et les forestiers, un seul. Marc, abbé de Montierneuf, avec lequel Guillaume avait de fréquents rapports, se mettant aux lieu et place des possesseurs de la cour des Fosses, qui n'avaient peut-être pu jusque-là faire valoir leurs réclamations, obtint du comte qu'il réprouvât la conduite de ses agents et qu'il leur interdît toute exaction à l'avenir. Guillaume et son fils signèrent l'acte, auquel fut au surplus apposé le sceau du comte (1).
Le peu de renseignements que l'on possède sur les dernières années de la vie de Guillaume le Jeune s'explique surtout par ce
(i) D. Fonteneau, XXIV, p. 4">. Cet ac(o, qui n'est pas daté et doit appartenir aux dernières années de la vie de Guillaume VII, était, dit Besly [Hist. des Comtes, preuves, p. 438), scellé de cire blanche, en lacs blancs et rougesde cordons de lin, à l'effigie du duc à cheval, l'épée nue en la main droite et le bouclier en la gauche. La légende devait avoir dès le temps totalement disparu.
Bien qu'elle soit un peu tardive, nous réparons ici une omission, faite dans le cours du récit de la vie du comte et qui doit se placer après son retour de la croisade. Au temps de lévêque de Saintes, Renoul, il établit l'aumônerie de Saint-Gilles de Surgères, ou plutôt la transforma en hôpital; afin de lui permettre de satisfaire à ces charges, il déclara affranchir ses domaines de toutes prestations ou impôts coutumiers et lui accorda un droit d'usage dans la forêt de Benon lArch. hist. de la Saintonje, VI, p. lo).
fait que la tendance générale des esprits les portait à séparer de plus en plus les choses religieuses de celles de la vie civile. Les papes, soit directement, soit par l'entremise de leurs légats dans les circonscriptions auxquelles ils les avaient spécialement afTectéSjles évêques dans les diocèses, s'arrogeaient le droit de régler lesquestions ecclésiastiques et tout cequ'ilspouvaientyrattacher, sans le concours des comtes ou des puissants seigneurs féodaux ; d'autre part, ces derniers, entraînés par le mouvement violent et souvent irraisonné qui les poussait vers les choses extérieures et spécialement vers l'Orient où ils furent établir les royaumes et les principautés franques de l'Asie-Mineure, trouvaient de ce côté un dérivatif àleur activité ; ils ne restaient plus confinés dans leurs domaines, où les moindres questions de la vie religieuse, qui touchait par tant de côtés àla vie civile, les avaient si longtemps intéressés et, sous l'influence de ces préoccupations nouvelles bien étrangères à celles de leur vie passée, ils laissèrent se produire cette usurpation contre laquelle la royauté seule vint bien plus tard réagir. Guillaume était de son temps, et, de plus, son tempérament le portait à se désintéresser autant que possible de ce qui ne le touchait pas directement, aussi cette abstention voulue nous prive-t-elle de ces renseignements de toutes natures qu'ont fournis pour ses prédécesseurs les archives des établissements religieux, source d'informations la plusgrande et la plus sûre dans ces temps reculés.
C'est donc dans des débats obscurs sur lesquels nous n'avons presque aucune donnée, tels que la prise du château de Blaye sur les Angoumoisins (1), que Guillaume acheva ses jours. 11 mourut le i 0 février 1126, à l'âge de 54 ans, et son corps fut mis en sépulture dans le chapitre de l'abbaye de Montierneuf. En raison des largesses qu'il leur avait faites et surtout en mémoire de son père, le fondateur de leur maison, les moines décidèrent que chaque année il serait célébré en son honneur un service solennel, dont ils réglèrent minutieusement les dispositions (2).
(i) f/ist. pontif, et com. Engolism. , p. 4?-
(2) Marchegay, Chro/i. des cgi. d'Anjou : Saint-Florent, p. 190, Saint-Maixcnt, p. 491 ; Arch. de la Viemie, reg. n^ 200, fo i54, calendrier de .Montierneuf ; Besly, Ilisl. des comtes, preuves, p. 4^2, obiluaire de Saint-II lalro de la Celle; Lerou.x,
De son union avec Philippie de Toulouse, Guillaume eut sept enfants, deux garçons et cinq filles : 1° Guillaume, qui fui son successeur; 2" Raymond, qui devint prince d'Anlioche en H 35 par son mariage avec Constance, la fille de Boomond, et fut la lige des comtes de Tripoli, rois de Jérusalem, de Chypre et d'Arménie(i) ; 3° Agnès, qui épousa en premières noces, avant H 17,
Molinier et Thomas, Doc. hisl. concernant la Marche el le Limousin, I, p. 70. La chronique de Saiol-FIorcnt n'indique que l'année, celle de Sainl-Maixent donne l'an- • née et le jour, les trois autres textes fixent seulement le jour de la mort de Guillaume Vil. La plupart des historiens et pour ne citer que quelques-uns d'entre eux : L'art de vérifier les dates, Pertz, Moniimenta, G. VI, p. 4, Desnoyers, Ann. de la' Soc. de VHist. de France, i855, p. 161, D. Vaissele, Hisi. de Languedoc, nouv. éd., 111, p. G64, placent la mort du comte en 1127 et non en 1126. Pour la retarder ainsi d'une année ils se conforment à l'usas^-e généralement suivi, qui reporte les premiers mois d'une année (avant Pâques ou le 25 mars) du moyen-âge, au compte de l'année suivante: par suite le 10 février 1126 serait réellement le 10 février 1127. Mais cette règle comporte des exceptions; c'est ainsi qu'il est des calendriers de cette époque qui font commencer l'année à Noël ou à la Circoncision, comme dans le cas présent. Ce qui le prouve, c'est une charte de l'abbaye de Monlierneuf, datée de l'an de l'Incarnation 1126, indiction iv, qui rapporte que, Guillaume VIII étant absent lors de la mort de son père, il vint visiter sa sépulture aussitôt son arrivée à Poitiers (Arch. de la Vienne^ orig. , Montierneuf, n" 43'. Besly, qui, avant de connaître ce texte, s'était prononcé dans un sens contraire [Hist. des comtes, preuves, p. 4^2), est revenu sur sa première appréciation dans le texte même de son Histoire des comtes {p. 128) et dans le tableau généalogique des comtes de Poitou qui se trouve en tête; il a été suivi par D. Fonleneau, qui déclare nettement dans la reproduction qu'il donne de la charte de Montierneuf (XIX, pp. i85 el 191), que l'indication du chiffre iv pour l'iodiclion ne permet pas de s'arrêter à une autre date qu'à l'année 1 12G, el par Rédet, dans ses divers travaux. Nous adoptons la manière de voir de nos devanciers en ajoutant qu'à la fin du xi9 siècle les moines de Saint-Florent faisaient partir le commencement de l'année de No<>l ou du i*^'" janvier, ce qui est corroboré par une charte de cette abbaye de l'année 1092, dont il a été parlé plus haut (page 898, note i), que les historiens ont placée par ei'reur en 1098.
(i) Marchegay, Chron. des égl . d'Anjou, p. l\ig, Sainl-Maixent. Besly, dans son Histoire des comtes, p. 127, donne à Guillaume VII un troisième fils, qu'il appelle Henry et qui aurait été prieur de Cluny. Cette abbaye posséJa bien un prieur de ce nom, mais il vivait vers l'an 1000, et dès le 5 janvier iio5 il était remplacé par Bernard (Bruel, Charles de Clanij, V, pp. 99, 178, i83); il devint, comme nous le croyons, abbé de Saint-Jean d'Angély. Neveu de la comtesse Audéarde, il était cousin et non fils de Guillaume VII. L'erreur de Besly doit avoir pour cause un passage de Guillaume de Tyr où il est question d'un personnage du nom d'Henri, qui nous paraît tout à fait imaginaire. L'historien des Croisades raconte qu'après que les barons d'Anlioche eurent jeté les yeux sur Raymond de Poitiers pour épouser la jeune Constance, fille du comte Boemond, el succéder à celui-ci dans la principauté, le patriarche eut à s'inquiéler des visées d'Alix, la veuve de Boemond, qui voulait garder la succession pour elle-même; afin d'empêcher qu'elle s'opposât àla venue de Kaymondà Antioche,il lui filaccroire que celui-ci venait pour l'épouser; ayant ensuite démasqué ses batteries, il lui annonça que cet épouseur serait Henri, le frère de Raymond, et qu'on lui donnerait pour domaine deux villes siluéessur les bords de la mer. Déçue une fois de plus, car le prétendu ne |)arut pas, Alix, après le mariage de sa fille, quitta Anlioche et se joignit aux ennemis de son gendre. Nulle part ailleurs il n'est question de cet Henri, dans lequel Be&ly a cru reconnaître bien à tort le prieur de Cluny. La liste des^
Aimeri V, vicomte de Thouars, et qui, devenue veuve en 1127, par l'assassinat do ce dernier, se remaria en il 35 avec Hamire II dit le Moine, roi d'Aragon ; 4% 5», 6« et 7°, quatre filles dont on ignore le sorl(l). La descendance illégitime de Guillaume VU n'est pas plus connue que celle de ses prédécesseurs (2).
Comme eux, il fut de son vivant pourvu d'un surnom. L'habitude qui avait été contractée de l'appeler le jeune, « junior », vu l'âge peu avancé oii il avait prisle pouvoir, se continua pendant toute sa vie; toutefois, si l'on en croit le chroniqueur Raoul de Dicet, une qualification spéciale aurait été ajoutée à son nom, celle de « facetus ». Ce mot a donné en vieux fiançais
prieurs de cette abbaye, fournie par le Gallin Christ., IV, col. ii66, ne contient pas d'autre prieur du nom d'Ef^nri, au xii" siècle, que le neveu d'Audéarde. L'historien des comtes de Poitou commet du reste une seconde erreur dans le tableau de la desceDdance de Guillaume VIT. Comme, dans plusieurs-- textes, il avait rencontré un oncle d'Aliénor d'Aquitaine, nommé Raoul de Faye,il en avait inféré que cette parenté provenait de l'union de ce personnage avec une fille de Guillaume le Jeune, tandis qu'au contraire ce Raoul était le frère de la mère d'Aliénor, vu qu'il était comme celleci issu de Mauberj^eonne, la vicomtesse de Chàtellerault, ainsi qu'il sera établi plus loin.
(i) L'abbesse de Notre-Dame de Saintes, Ag'nès de Rarbezieux, qu'Aliénor reconnaît en ii4i pour sa tante, est probablement une des filles de Guillaume VII, car il ne nous semble pas que cette abbesse, qui fut à la tète du monastère de Saintes de ii34 à 1174 au moins, puisse être identifiée avec la reliijieuse du même nom que le duc, vers 1 1 12, appelait aussi sa tante {Cari, de Nolre-Duine de Saintes, pp ôi et 85).
(2) Richard de Poitiers (.^ec. des hist. de France, XII, p. 4i3) lui attribue la paternité de l'enfant phénomène dont la chronique de Saint-Maixent rapporte la naissance à Bordeaux en 11 17 et qui fut appelé Brixe (p. 427); mais le dire de l'historien du xii' siècle semble n'avoir aucun fondement et ne peut en tout cas sappuyer sur le texte du chroniqueur de Saint-Maixent, contemporain de cet événement, lequel n'en souffle mol.
Une opinion qui a pris corps au xvi= siècle, et qui est celle de D. Vaissete {Hist. de Langnedoc, nouv. éd.,ni, p. 800), présente comme fils naturel de Guillaume IX, duc d'Aquitaine, un personnag'e nommé Guillaume de Poitiers, qui aurait épousé au milieu du xu" siècle la comtesse de Die, et de qui seraient descendus les comtes de Valentinois. D. Vaissete ajoute même qu'il serait né à Toulouse vers iii5, mais sans fournir aucune preuve à l'appui de sa parole; il semble que l'historien du Lauf^ucdoc a simplement voulu, en agissant ainsi, donner un corps à des légendes fjrgées par les anciens historiens du Dauphiné qui, fort embarassés pour fournir une explication sur le nom de Poitiers porté par les comtes de Valentinois, ont identifié leur comte Guillaume de Poitiers avec un personnage du même nom qui, de 11 43 à i iG5, est fréquemment mentionné dans les titres du Languedoc. (Voy. J. Chevalier, Mémoires pour servir à V histoire des comtés de Valentinois et de Diois, pp. 168-181.)
Il y a encore lieu de mentionner le propos d'un auteur arménien. Grégoire le Prêtre, qui prétend que Baudouin, comte de Mares ou Marasch, aurait été le frère de Raymond de Poitiers. Celui-ci se serait même assez mal comporté à l'égard de son frère naturel, si l'on en croit l'auteur de l'oraison funèbre de lîaudouin, qui lui fait dire : « Mon père et ma mère m'ont abandonné, mon frère a oublié la ten Iressc a qu'il avait pour moi et que je lui rendais avec toute la cordialité dont j'étais capat ble ». [Hist. arméniens des Croisades, I, pp. 107 et 21 5.)
« facet », qui a pour signification: gracieux, plaisant, courtois, élégant, ou même simplement facétieux (1). Mais ce surnom n'a pas été adopté par l'iiistoire, et il y a lieu de s'en tenir à celui que lui donnent les textes anciens, et de le désigner sous le nom de Guillaume le Jeune, sans s'arrêter aux appellations dont certains auteurs modernes ont cru devoir le gratifier, et qui n'ont d'autre fondement que leur façon de le juger (2).
La vie de Guillaume offre de tels contrastes qu'il est naturel que les appréciations varient beaucoup sur sa personne. Les seules dont il y ait lieu de tenir compte sont celles qui émanent de ses contemporains; aussi, afin d'être en mesure de se former une opinion sur lui, est-il bon de les exposer en entier, après avoir pris toutefois connaissance de ses actes, comme nous l'avons fait.
La première en date est due à Orderic Vital, qui s'exprime en ces termes : Le comte de Poitou était brave et loyal, mais excessivement ami du plaisir, et, dans les jeux d'esprit, il surpassait tous les gens qui font métier d'amuser les autres (3). Guillaume de Mfilmesburi, qui vivait peu après, dit de lui que c'était un bouffon et un homme tellement enclin au mal qu'avant son retour de Jérusalem il se vautrait dans toutes sortes de vices, ne reconnaissant pas l'action de la Providence dans tous les malheurs qui lui étaient arrivés et mettant tout sur le compte du hasard des circonstances. Ne prenant rien au sérieux, il tournait toutes choses en plaisanteries et amenait forcément le rire sur les lèvres de ses auditeurs (4). L'historien anglais ne se contente pas de cette appréciation sévère, il va plus loin et cite des faits. Il rapporte que dans un châleau,c'est-à-dire une localité fortifiée, appelé Niort (5), il construisit une maison ayant l'apparence d'un petit monastère
(i) Raoul de Dicct, Abbrevialiones chronicarum, T, p. 240.
[9] L'Art de vérijit'.r les dates, pp. 717 et 742, l'appelle Guillaume le Vieux ; Palustre a inlilulé son étude inachevée sur notre comte: Histoire de Guillaume IX, dit le Troubadour, duc d'Aquitaine. (Voy. plus haut, pag-e 384, note 4.) Ce surnom de Troubadour appliqué au comte Guillaume VII est assez récent; il ne se rencontre que dans les écrivains du xixe siècle inspirés par les travaux de Raynouard.
(3) Orderic Vital, Hist. ecclés.,lY, p. 118.
(4) Migne, Palrol. lat., CLXXIX, col. i384, Guill. de Malmesburi.
(5) Niort a dû être une des résidences préférées de Guillaume VII ; c'est ce (jui paraît résulter des paroles du troubadour Marcabrun, qui. écrivant entre 1128 et 11 38, termine un de ses poèmes en demandant à Dieu le repos pour l'âme du comte et sa protection pour lePoitou etpour Niorl[Romania,yi,p. 1 23, Marcabrun parM.Meycr).
OÙ il projetait d'établirune abbaye peupléedelemmes de débauche ayant à leur tête les plus expertes, lesquelles, à l'imitation de ce qui se passait dans les établissements religieux, auraient été pourvues des titres d'abbesse, de prieure et autres dignités (1).
D'autres écrivains, un peu postérieurs, ne le cèdent en rien aux premiers. Ainsi Geoffroy du Vigeois dit qu'il avait trop l'amour de la femme et que ce défaut lui fut nuisible pour la réussite de ses entreprises (2); quant à l'auteur de la vie de Bernard de Tiron, il déclare que Guillaume était l'ennemi de toute chasteté et de toute vertu féminine (3). On s'accorde enfin à reconnaître dans sa personne le héros d'une légende du Moyen-Age qui rapportait qu'un comte de Poitou, ayant voulu se renseigner sur le genre de vie et la profession qui pouvaient rendre les hommes les plus heureux sur cette terre, et leur procurer le plus de délices, avait conclu, après avoir essayé diverses transformations, en faveur des marchands courant les foires, qui, entrant dans une taverne, y trouvaient immédiatement toutes les jouissances qu'ils pouvaient désirer et n'avaient qu'une seule préoccupation, celle d'avoir à payer en sortant la dépense qu'ils avaient faite (4). Cette conclusion est la pure glorification du matérialisme.
Au XIII' siècle, une idée courante s'était formée sur la personne de Guillaume YII, provenant en partie de faits réels, en partie d'opinions issues de l'interprétation de ses poésies et des sujets qu'il y avait traités, et où, la plupart du temps, il s'attribue un rôle actif dans des aventures amoureuses. Voici ce que dit de lui le plus ancien historien des troubadours, qui vivait à cette époque : Le comte de Poitou fut assurément un des hommes les plus courtois qu'il y eût au monde et il futen même temps un des plus
(i) Dans ces derniers temps, un écrivain a entrepris, dans un article intitulé : La Badia de Niort [Romanin, VI, p. 249), de démontrer que le passage de riiistorien anglais avait été mal compris et que la création attribuée au comte de Poitou n'avait jamais eu lieu. Selon lui, on aurait affaire à une fantaisie de poète, faisant l'objet d'une chanson qui ne nous sérail pas parvenue. Les arguments de M. Pio Rajna ne nous ont pas convaincu et il nous paraît certain qu'un établissement, tel que le décrit G. de Malmesburi,a existé ; nous n'hésitons que sur le point de savoir si le comte, ea le fondant, satisfaisaità ses goùls de débauche, ou s'iln'a pointagi,au contraire, dans une pensée de police qui lui aurait été suggérée par ce qu'il avait pu voir en Orient.
(2) Labbe, Nova bibl. mon., II, p. 297.
(3) Rec. des hist. de France, XIV, p, 169.
(4) D. Vaissete, Hist. de Languedoc, nouv. éd., X, p. 21 5, d'après Etienne de Bourbon.
grands onjôlciirs de femmes ; il était un bon chevalier d'armes, mais il (Hait aussi toujours prêt à faire l'amour. 11 su! bien trouver et chanter, c'est-à-dire composer des poésies gracieuses et les réciter, et il courut longlemps par le inonde pour tromper les dames (1).
Les auteurs de ces appréciations n'envisagent guère, on le voit, qu'un des côtés de la personnalité du comte, celle que lui-même avait surtout mise en évidence par ses poésies, et s'ils lui sont peu favorables, c'est qu'ils apj)arliennent presque tous à la société monastique. Or on ne peut nier que Guillaume s'est tenu très en dehors du grand mouvement religieux qui fut la contrepartie du relâchement des mœurs, occasionné surtout par l'élat de guerre permanent qui régnait alors; ce mouvement, qui se manifesta si 'ntense pendant le premier quart du xii" siècle, est spécialement caractérisé dans les états du duc d'Aquitaine par quatre noms: Pierre de l'Etoile, fondateur de Fontgoral)aud, mort en 1114, Hoberl d'Arbrisscl, fondateur de Fontevraull, mort en 1117, Oiraud de Salles à qui l'on doit tant de monastères en Guyenne, Périgord et Poitou, mort en 11 20, et enfin Etienne de Muret, fondateur de Grandmont, qui finit ses jours en 1124. On pourrait même avancer que si le comte do Poitou a pris la croix et fondé une abbaye, il n'a été poussé vers ces actes que par des considérations particulières, dans lesquelles l'idée religieuse, sauf peut-être pendant un court espace de lemps, n'a qu'une bien petite part à revendiquer.
Mais, comme contre-partie de ces appréciations malséantes dont la justesse, sinon la sincérité, peut être contestée, il se rencontre des témoignages qui s'accordent à présenter Guillaume sous un tout. autre aspect. Il s'éleva par ses talents militaires, dit le chroniqueur de Saint-Maixent, au-dessus de tous les princes de son temps (2). Un religieux de Talmond, le mettant dans un slyle
(i) D. Vaisselc, Ilist. de Languedoc, nouv. éd., X, p. 2i3; Raynouard, Choix des poésies des troubadours, V, p. ii5; Hisl. litt. de la France, XI, p. ?>-]. Le troubadour, auteur de celte courte biographie, élail du reste assez mal renseif^né sur les choses du comte de Poitou, car il fait épouser la duchesse de Normandie au fils de (Juillaurnc VII, et, selon lui, de ce mariage serait issue la femme du roi Henri d'Angleterre; c'était expliquer à sa façon comment il se faisait qu'Alicnor portât ce titre de duchesse de Normandie, qu'il ne comprenait pas, et il trouve très naturel (ju'elle le tînt de Ha mère.
(2) Marchegay, Chron. des égl. d'Anjou, p. /(3i, Saint-Maixent.
GUILLAUMR LE JEUNR 499
liypcrl)oliqiio sur le mêmerang qu'Alexandre, que Philippe ou que Fomp6e, lui décerne le nom de grand, déclarant que jamais il ne s'est mis injustement en colère contre qui que ce soit, que jamais il n'a manqué d'être compatissant aux malheureux (1). Mais ce qui a surtout contribué à dérouter l'opinion sur le compte de Guillaume VIF, ce sont les louanges qu'a faites de lui un des personnages les plus violents de l'époque, Gcoiïroy de Vendôme, à qui l'on doit les accusations portées contre Hobert d'Arbrissel et bien d'autres hommes d'église de son temps^ et dont les dires ont été généralement acceptés sans contrôle, tant lui-même paraissait impeccable. Sa correspondance est à ce sujet éminemment instructive, et il est essentiel d'en avoir connaissance pour estimer la valeur que l'on doit attribuer à ses paroles ou à ses jugements, parliculièremenl h l'égard de Guillaume VIL
Après son retour de la croisade le comte de Poitou avait demandé à l'abbé de Vendôme de restituer à Rainaud Quartaud l'obédience dont il l'avait privé. Le comte avait beaucoup insisté, en disant particulièrement que ce personnage lui était d'une grande utilité, et qu'il était en même temps très nécessaire à Vendôme, ce dont ne disconvenait pas Geoffroy, mais tout en donnant au comte le tilre de très illustre, il ajoutait finement qu'il n'était pas urgent que Guillaume s'inquiétât des personnes dont la charge ne lui était pas confiée, et qu'il aimait mieux voir périr le bien temporel son abbaye plutôt que de consentir à laisser perdre l'âme de l'un de ses frères (2).
En qualifiant le comte de « clarissimus », l'abbé de Vendôme avait voulu faire passer plus facilement la fin de non-recevoir qu'il donnait à sa réclamation, mais le moyen nelui réussit guère, car, à son tour, il échoua auprèsde Guillaume dans une affaire qu'il avait à cœur. Il lui avait demandé une entrevue afin de lui faire connaître les griefs qu'il avait contre ses prévôts, Guillaume et son frère Aimeri, qui mettaient selonlui la main sur le patrimoine de l'abbaye; le comte la lui accorda, mais il oublia (intentionnellement) de dire à son messager où ils pourraient se rencontrer. Geoffroy lui adressa alors un moine afin d'obtenir ce rensei-
(i) Car t. de Tat/nond, p. 22G.
(2) Migne, Putrol. lai., CLVII, col. 200; Besly, //ist. des comtes, preuves, p. 420.
5oo LES COMTES DE POITOU
gnement, mais l'envoyé attendit vainement une audience pendant douze jours, et c'est alors seulement qu'il apprit que le comte était parti pour Clermont. Geoffroy n'eut pas l'air de se formaliser de cette façon d'agir; il écrivit à Guillaume, lui disant en commençant qu'il est un incomparable guerrier, chéri du Seigneur, et que sa vie est digne de toute louange! puis il finit par s'excuser de ne pas être venu au rendez-vous pour ce motif qu'il lui était impossible de le faire du moment qu'il ne connaissait pas le lieu désigné. On ne pouvait pas mieux cacher sa déconvenue, mais, il n'en ressort pas moins de cette lettre que l'abbé de Vendôme tenait beaucoup plus à voir le comte que celui-ci n'avait envie de le rencontrer (1).
Revenant une autre fois sur un sujet qu'il savait devoir plaire à Guillaume, il lui dit en face qu'il mène une vie que l'on ne saurait trop donner en exemple, et il ajoute, en paraphrasant les paroles du Psalmiste, que Dieu a placé le comte de Poitou au-dessus de tous les hommes tant par la beauté de sa personne que par l'élévation de ses sentiments. Enfin il termine sa lettre par le souhait de lui voir occuper la môme place dans le ciel. Il faut espérer, pour le bon renom de Geoffroy de Vendôme, que celte lettre est antérieure à l'année 1114, dans le courant de laquelle Guillaume fut excommunié à l'occasion de ses violences contre l'évoque de Poitiers. Geoffroy avait alors des difiicullés avec l'abbé de Saint-Jean d'Angély; le comte l'avait contraint d'accepter pour arbitre l'évoque de Saintes, mais la décision de l'évêque ne donna pas satisfaction à toutes les prétentions de l'abbé de Vendôme, qui fil appel devant le comte, et le flattait afin de le gagner à sa cause. 11 terminait même sa missive par ces mots : « C'est voire humble ami, ou plutôt votre esclave, qui vous écrit, des douleurs de reins l'ayant empêché de se rendre auprès de votre personne (2). »
Ces flagorneries se retrouvent dans toutes les lettres de Geoffroy; même il va jusqu'à dire dans l'une d'elles qu'il demande au comte une réponsedesa grandeur à sa pelitesse. Toutes lesfoisque l'abbé de Vendôme parlait de celte sorte, il avait quelque faveur
(i) Migne, Patrol. lat , CLVII, col. 2o3 ; Besly, Ilist. des comtes, preuves, p. 422. (2) Migne, Palrol. laf., CLVII, col. 201; Besly, Hist.des comles, preuves, p. 421.
GUILLAUME LE JEUNE 5oi
à réclamer du comte, mais lorsque celui-ci avait besoin de son concours il lui arrivait de le traiter presque d'6gal à égal. C'est ainsi qu'ayant un jour appris que Guillaume avait l'intention de l'envoyer à Rome plaider sa cause auprès du pape, il s'empressa de venir se mettre à sa disposition pour faire ce voyage avec l'assistance d'un ou de deux des clercs du comte, mais, avant de partir, il réclama une rémunération dont il posait les conditions : celle-ci devait consister dans le retrait que ferait Guillaume de toutes les coutumes ou charges que ses prévôts avaient imposées par force sur les terres de l'abbaye de Vendôme, avec garantie que ces faits ne se renouvelleraient pas (l).Nous ne saurionsdire si sur ce point il obtint satisfaction, mais c'est chose probable.
Dans ses actions, Geoffroy ne voyait que le but à atteindre, les moyens lui importaient peu; c'est ce qu'il déclare crûment dans la lettre qu'il écrivit un jour au pape Pascal II pour défendre sa conduite. Par son caractère allier, par son habitude de se poser en gardien do la régularité ecclésiastique, il s'était attiré de nombreux ennemis. Certains le dénoncèrent au pape comme s'étant associé avec les persécuteurs de l'Eglise et en particulier avec le comte de Poitou, avec qui il n'aurait cessé d'avoir des rapports intimes, bien que ce dernier eût été frappé d'excommunication. Le pape le cita en 1116 devant le concile de Latran pour répondre à ces accusations. L'abbé de Vendôme commença par se dispenser d'assister au concile, puis il écrivit au pape pour lui exposer les motifs de son abstention ; il donnait pour prétexte qu'il n'avait eu connaissance des lettres de convocation que trente-cinq jours avant l'ouverture de l'assemblée et que, par suite, il n'aurait pas eu le temps matériel pour s'y rendre. Il déclarait ensuite que jamais il ne s'était allié à quelque personne qui persécutât l'Eglise; que, cependant, s'il avait communiqué avec le comte de Poitou, ce qu'il ne niait pas, bien que celui-ci fût excommunié, il ne l'avait fait que dans l'intérêt de son monastère. Les meilleurs domaines que celui-ci possède, disait-il, et dont il tire presque toute sa subsistance, sont situés dans le comté de Poitou ; or, comme on ne saurait faire l'échange de ces biens, l'abbé se trouve
(i) Migoe, Palrol. lat,, CL\11, col. 202; Besly, Hisl. des comtes, preuves, p. 420.
r)02 LES COMTES DE POITOU
conlrainl, tout en faisant à ce sujet ses réserves intimes, d'avoir des rapports directs avec le possesseur du comté. Son prédécesseur, l'abbé Bernon, en agissant autrement que lui dans des circonstances identiques, s'élail atliréla colère du comte, lequel lui enleva certaine obédience que lui, Geoffroy, n'avait pu racheter qu'au prix de 12.500 sous. Il concluait en conséquence qu'il ne devait pas être excommunié parce qu'il avait communiqué avec Guillaume de Poitiers et qu'il ne saurait l'être tant que celui-ci resterait en dehors de l'Eglise (1).
Celte correspondance de l'abbé de Vendôme est éminemment suggestive, et nous paraît donner l'explication des colères excessives auxquelles Guillaume VII fut parfois en proie, et du manque de conduite d'une partie de son existence ; quand on voit l'homme supérieur qu'était Geoffroy donner l'exemple d'un abaissement si absolu devant le comte de Poitou, on ne peut s'empêcher d'établir un rapprochement entre celui-ci et le souverain le plus remarquable des temps modernes, Louis XIV, doué comme Guillaume de qualités éminentes qui le plaçaient au premier rang, mais que la complaisance de tous et une basse flatterie firent tristement déchoir.
Le troubadour qui, un siècle après la mort de Guillaume VII, entreprit de faire la biographie des poètes qui l'avaient précédé, commença son recueil par celle du comte de Poitiers (2), qui, dit-il, sut bien trouver etchanler, c'est-à-dire composer des poésies sur le mode adopté par les poètes du midi de la France, et les réciter. Cet éloge était mérité, mais il y avait quelque chose à y ajouter, c'est que si Guillaume est, par rang d'ancienneté, le premier des troubadours dont les poésies ont été conservées, il est aussi le premier d'entre ceux qui ait su assouplir ses inspirations à des règles précises et faire que ses œuvres servissent de modèle à ses successeurs. Évidemment, avant lui, il avait été composé des chansons en langage roman (nous employons ce mot pour désigner ce qui par ailleurs est appelé la langue provençale), mais il
()) Migne, Patrol. lat., CLVII, col. 48; Besly, Ilist. des comtes, preuves, p. 433.
(2) « Lo coms de Peitieus ». Il est à remarquer que ce n'est pas par sa qualité de duc d'Aquitaine que Guillaume était communément désigné, mais bien par celle de comte de Poitou ; Guillaume de Malmcsburi emploie aussi la même qualification: a Willielmus, cornes Piclavorum ».
GUILLAUME LE JEUNE 5o3
est à croire qu'elles étaient l'œuvre de gens de condition infime et qu'elles ne furent jannais recueillies par écrit, cet honneur étant réservé surtout au latin, qui était la langue savante, ou à la langue vulgaire lorsque celle-ci élait employée pour traiter des sujets d'unordreélevé. Lespetitesgensauteursdes chansons amoureuses qui constituaient surtout leur bagage littéraire, devaient ignorer la plupart des règles de la composition poétique, ainsi qu'il en a été de tout temps dans le peuple, même de nos jours, mais Guillaume sortit ce genre de poésie de l'ornière dans laquelle il avait traîné jusque-là, il l'ennoblit, et il fit plus, lui donna des règles; à l'inspiration lyrique il joignit la science du vers (1).
Guillaume, doué d'un tempérament ardent, fut dans sa jeunesse ce que l'on appelle un coureur d'aventures, mais ce n'est pas, semble-t-îl, Poitiers ou le Poitou qui furent le théâtre de ses exploits en ce genre, c'est le Limousin, où il rencontra assurément les premiers objets de ses passions. L'effet sur lui en fut si vif que, s'élant familiarisé avec le langage de cette portion de ses étals, il employa pour célébrer ses bonnes fortunes le parler de celles qui en furent les héroïnes.
C'est dans le Bas-Limousin, vers l'Auvergne, que résidaient deux dames dont il eut particulièrement à se louer, Agnès et Ermessende, et celles-ci, dès le début de la pièce où il est question d'elles, nous révèlent leur nationalité en accueillant le voyageur parle salut qui était d'un usage courant dans leurs quartiers : a Par saint Léonard (2). » Parlant ailleurs d'Agnès et d'Arsende, quinesont peut-être pas les mêmes personnes que les précédentes, il dit que l'une était de la Montagne, du château de Jumel, et que l'autre résidait auprès de Confolens (3). Enfin, quand il s'exclame, c'est en disant : «• Que Dieu soit loué et saint Julien (i), » ou encore
(i) Voy. Dicz, Die Poésie der Troubadours, qui, à l'aide des œuvres du conilc de Poitiers, a Iracé les règles de la métrique des poésies des troubadours, et FauricI, Histoire de la poésie provençale, qui a étudié le fond même de ces poésies.
(2) « Saluderon me francamen Per sant Launart » (En Alveknue faut Lemozi). 11 s'agit de saint Léonard, ermite limousin du vi° siècle, qui a donné son nom à Saint- Léonard de Noblat (Haute-Vienne).
(:5) « L'un fo dels Montanliiers. . . L'autre fa norritz sa jos près Cofolen.. . De Gumelai le castel... Et per Niol faux orgueill...» (Companuo fauai un vei\s covinen).Ccs trois localités : Jumel (Corrèze) dans la Montaî>;ne, Nieuil (Haute-Vienne), Confolens (Charente), faisaient partie du diocèse de Limoges, là où était usité le parler limousin.
(4) « Diex en laus e sanh Jolia » (Ben vueui oue sapciion li pllsou). Saint Julien,
5o4 LES COMTES DE POITOU
il fait serment par le chef de sainl Grégoire (1) ou par saint Martial (2), toutes façons de parler éminemment limousines.
C'esl même cette région montagneuse qui confine à l'Auvergne et au Périgord que Guillaume semble vouloir reconnaître comme étant celle de sa naissance quand il dit, après avoir fait un portrait de sa personne et pour expliquer les inconséquences que Ton peut relever dans ses actes, que s'il est tel, c'est qu'une nuit il fut ainsi doué par les fées siégeant sur un puy (3).
L'objet de ses pensées, à qui est adressée la pièce de vers dans laquelle il s'exprime'ainsi, et dont le caractère un peu mélancolique se détache de l'ensemble, ne vivait pas en Limousin; le message est envoyé vers l'Anjou, peut-être à Maubergeonne, qui était angevine de naissance, et la composition de la pièce pourrait par suite remonter aux débuis de la passion du comte pour la vicomtesse de Châlellerault (4). Elle serait en conséquence postérieure à son retour delà croisade, époque qui tranche nettement dans son existence (5). Jusque-là, livré à la fougue de ses passions, malgré son mariage avec Philippie, il courait le monde en quête de bonnes fortunes et, sans aucune discrétion, il relatait cellesci dans des récits qui souvent sont trop imagés. Puis, quand il se fut décidé, pour aller en Terre Sainte, à abandonner ses étals
martyr, dont le loml)eau existait à Brioude en Auvergne, était très populaire dans le Bas-Limousin où plusieurs paroisses l'avaient pour patron.
(i) « Pel cap sanh Grcgori » (Fakai chansonetta nueva). Il ne nous a pas été possible de retrouver le sainl Gréf^oire qui avait alors assez de notoriété en Limousin pour que l'on jurât par sa tête, aussi nous sommes-nous demandé si la leçon est bien exacte et s'il ne faut pas lire « sanh Junia » au lieu de « sanh Gregori ». Saiul Junien, qui a donné son nom à une ville du Limousin (Haute-Vienne), y fut toujours en très grande vénération ; Rajnaud, évêque de Périgueux, qui mourut à la première croisade, en octobre iiot, lui éleva un magnifique tombeau qui existe encore, et, en outre, ôla le chef du saint de la châsse en bois peint où ses ossements étaient jusqu'alors renfermés et le plaça dans deux coupes de bois doré (Arbellot, Notice, sur le tombeau de saint Junien).
(2) « Per sanh Marsau » (Farai un vers de dret nien). Saint Martial, le célèbre apôtre et patron du Limousin,
(3) X Qu'en aissi fui de noilz fadatz sobr'un pueg au » (Farai un vers de dret nien). L'expression latine « podium » signifiant éminence, hauteur isolée, a donné « pueg )) en langage limousin et « poy » en poitevin, ce qui exclut toute participation de ce dernier parler aux poésies du comte Guillaume.
(^) « Lai vers Anjau » (Farai un vers de dret nien).
(.")) Il convient peut-être de joindre à cette pièce celle qui commence par le vers « Pus VEZEM DE NOVEUI FLORiR » ct doHt l'auteup fait l'envoi à Narbonne ; il dit qu'il ne va plus jamais dans ce pays, où sans nul doute il avait noué quelque intrigue, et par suite, si cette poésie est l'œuvre de Guillaume, elle doit être placée entre son abandon du Toulousain en 1099 et la nouvelle occupation du comté en iii3.
GUILLAUME LE JEUNE i)o5
et son jeune fils (il ne parle pas de sa femme) "qu'il voit en butte aux attaques des félons gascons ou angevins, à dire adieu à tous les plaisirs qu'il a pris en Poitou et en Limousin (les seuls pays qu'il quitte à regret), il dit tout ceci dans des termes qui respirent un sentiment vrai et, par suite, ont dû se graver vivement dans la mémoire de ses contemporains (1).
A son retour de l'Orient, il avait alors trente et un ans, il se remit à composer des poésies, et fit en vers le récit des misères qu'il avait éprouvées, mais le sentiment qui avait dicté ceux de la pièce, Pus de chantar nies pus valens^ avait disparu, et il entremêla son récit d'aventures plaisantes qui prêtaient à rire (2). Comme ce dernier poème n'est pas venu jusqu'à nous on ne saurait rien en dire, mais tout porte à croire que l'inspiration lyrique des premières chansons ne s'y faisait pas sentir et que le décousu de cette œuvre, peut-être aussi sa longueur, empêcha qu'elle fût aussi bien retenue par ses auditeurs que les précédentes. Toutefois l'impulsion que l'art de trobar reçut du comte ne se ralentit pas; sa cour fut le centre aimé des troubadours qui venaient y prendre des leçons et y trouvaient, quand ils étaient nécessiteux, toutes les jouissances d'une vie facile.
Les liaisons qu'il forma en Limousin suscitèrent des vocations et c'est de celle contrée que sortiront les premiers troubadours, tels qu'Eblesde Ventadour, et bien d'aulres(3); Béchade, Cercamont, Marcabrun, JaufVe Rudel,pour ne citer que ceux-là, furent des disciples directs de Guillaume VU ou, à tout le moins, ont reçu des leçons de son entourage. Du reste, c'est dans le duché d'Aquitaine que, pendant le treizième siècle, l'art de bien dire fut surtout cultivé; la preuve en est fournie par l'historien des troubadours qui, sur les cent onze biographies que contient son recueil, en consacre cinquante-trois, c'est-à-dire près de la moitié, à des poètes originaires de l'Aquitaine (qui comprenait aussi l'Auvergne et le Velay), et cinquante-huit au restant des pays de
(1) Pus DE CtlANTAR m'eS PRES TALENS .
(2) Orrieric Vital, Hist. ecclés., IV, p. i32.
(3) Geoffroy du Vi^eois rapporte une anecdote qui est bien dans les mœurs du temps et témoigne du faste et de l'ingéniosité du vicomte de \'eutadour; elle a pour objet de prouver que, dans la circonstance, le comte de Poitou trouva son maîtrp (Labbe, Nova bibl. man., II, p. '^22).
Sof) LES COMTES DE POITOU
langue provençale: Languedoc, Provence et Viennois, Catalogne et Roussillon, et enfin Italie (1).
Cet essor, donné à une littérature qui a produit des œuvres de réelle valeur et d'un caractère si particulier, est en grande partie dû à Guillaume le Jeune et ce sera toujours son principal titre d'honneur auprès de la postérité (2).
(i) Voy. Chabaneau, Biographies des troubadours, nolfi 38 de la nouvelle édition de D. Vaissete, Ilist. de Languedoc, X, pp. 209-409; celle noie est une excellente biblios^raphie historique de ce sujet. Bartsch ^Grundriss zar Geschichte der provenzalischen Lileratur, 1872, n° i83, pp. i5, 35) attribue douze poésies à Guillaume, mais M. Chabaneau, d'après une élude critique récente, en réduit le nombre à onze et supprime le no 9 du Grundriss .
(2) Les œuvres de Guillaume VII qui nous sont parvenues n'ont pas été jusqu'ici l'objet d'une publication spéciale; cela tient sans doute au caractère licencieux de la plupart d'entre elles, qui auraient demandé des commentaires scabreux ; on les trouve isolément dans divers recueils imprimés et dans des manuscrits, mélangées avec des poésies d'autres troubadours.